NOTES:
[37] Pall Mall Gazette, 25 janvier 1889, à propos des Brindilles de novembre.
[38] Thomas Bowdler (1735-1823), éditeur d'éditions expurgées des classiques. (Note du traducteur).
Le Nouveau Président[39].
Dans un petit livre qu'il intitule l'Île Enchantée, M. Wyke Bayliss, le nouveau président de la Société Royale des Artistes Anglais a donné au monde son évangile de l'art.
Son prédécesseur, dans cette fonction, a également donné un évangile de l'art, mais cet évangile prenait d'ordinaire la forme d'une autobiographie.
M. Whistler écrivait toujours l'Art, et si nous nous en souvenons bien, il l'écrit encore avec un A majuscule.
Mais il n'était jamais terne; le brillant de son esprit, la causticité de sa satire, ses amusantes épigrammes,—peut-être préférerions-nous le mot d'épitaphes,—à l'adresse de ses contemporains, rendaient ses appréciations aussi agréables que décevantes, aussi charmantes que malsaines.
En outre, il introduisit l'humour américain dans la critique d'art, et pour cette seule raison, quand il n'y en aurait pas d'autre, il mérite un souvenir affectueux.
D'autre part, M. Wyke Bayliss est assez ennuyeux.
Le dernier président n'a jamais émis des idées vraies, mais le président actuel ne dit jamais rien de neuf, et si l'art est une forêt hantée par les fées, ou bien une île enchantée, nous devons avouer notre préférence en faveur du vieux Puck sur le nouveau Prospero.
L'eau est une chose admirable—du moins les Grecs l'ont dit—et M. Ruskin était un admirable écrivain, mais la combinaison de l'un et de l'autre est plutôt accablante.
Néanmoins il n'est que juste de dire que M. Wyke Bayliss, en ses bons moments, écrit fort bien l'anglais.
M. Whistler, pour telle ou telle raison, employait constamment le langage des petits Prophètes.
Peut-être le faisait-il pour bien marquer ses prétentions si connues à l'inspiration verbale.
Peut-être croyait-il avec Voltaire, qu'Habakkuk était capable de tout et tenait-il à s'abriter derrière l'égide d'un écrivain parfaitement irresponsable, dont aucune prophétie ne s'est accomplie, au dire du philosophe français.
C'était, dans le début, une idée assez ingénieuse, mais à la longue on trouva le procédé monotone.
L'esprit des Hébreux est excellent, mais leur genre de style n'est point à imiter, et une quantité quelconque de plaisanteries américaines ne suffirait pas pour lui donner cette modernité qu'exige, avant tout, un bon style littéraire.
Si admirables que soient sur la toile les feux d'artifice de Whistler, ses feux d'artifice en prose ont de la brusquerie, de la violence, de l'exagération.
Toutefois, depuis le temps de la Pythie, les oracles n'ont jamais été remarquables par le style, et le modeste M. Wyke Bayliss est aussi supérieur comme écrivain à M. Whistler qu'il lui est inférieur comme peintre et artiste.
A vrai dire, il y a dans ce livre quelques passages écrits d'une façon si charmante, en phrases si heureusement tournées, qu'il nous faut reconnaître que le Président des Artistes Anglais, ainsi qu'un président encore plus fameux de notre temps, sait mieux s'exprimer par l'entremise de la littérature, qu'en recourant à la ligne et à la couleur.
Mais ceci s'applique uniquement à la prose de M. Wyke Bayliss.
Sa poésie est très mauvaise, et les sonnets qui terminent le livre sont presque aussi médiocres que les dessins dont ils sont accompagnés.
Leur lecture nous oblige à regretter que sur ce point tout au moins, M. Wyke Bayliss n'ait point suivi l'exemple prudent de son prédécesseur, qui, avec tous ses défauts, ne commit jamais la faute d'écrire un seul vers, et qui, d'ailleurs, est bien incapable de faire quoi que ce soit en ce genre.
Quant au sujet des propos de M. Wyke Bayliss, il faut reconnaître que ses vues sur l'art sont au dernier point banales et vieillottes.
A quoi bon dire aux Artistes qu'ils doivent s'efforcer de peindre la Nature telle qu'elle est réellement.
Ce qu'est réellement la Nature est une question de métaphysique et non d'art.
L'art s'occupe des apparences, et l'œil de l'homme qui contemple la Nature, et devons-nous dire, la vision de l'artiste, nous importe bien plus que l'objet sur lequel il est dirigé.
Il y a bien plus de vérité dans l'aphorisme de Corot qu'un paysage est simplement: «un état d'âme» que dans toutes les laborieuses recherches de M. Bayliss sur le naturalisme.
Et de plus, pourquoi M. Bayliss gaspille-t-il tout un chapitre à faire remarquer des ressemblances réelles ou supposées entre un livre publié par lui, il y a une douzaine d'années, et un article de M. Palgrave paru récemment dans le Nineteenth Century?
Ni le livre, ni l'article ne contiennent rien de vraiment intéressant, et les passages parallèles, une centaine ou davantage que M. Wyke Bayliss imprime solennellement côte à côte, sont pour la plupart comme les lignes parallèles, qui ne se rencontrent jamais.
La seule proposition originale que M. Bayliss ait à nous offrir, c'est que la Chambre des Communes devrait faire choix, chaque année, d'un événement de l'histoire nationale et contemporaine et le faire connaître aux artistes qui désigneraient l'un d'entre eux pour en faire un tableau.
C'est de cette façon que M. Bayliss croit que nous pourrions avoir un art historique, et il propose, comme exemple de ce qu'il veut dire, un tableau représentant Miss Florence Nightingale à Scutari, un tableau représentant l'inauguration du premier Bureau des Écoles de Londres, et une peinture de la Salle des Séances du Sénat à Cambridge, lors de la remise à la jeune fille graduée d'un diplôme, où elle serait «reconnue comme possédant la science du Merlin, tout en restant aussi belle que Viviane».
Certes, cette proposition témoigne des meilleures intentions, mais, sans parler du danger de laisser l'art historique à la merci d'une majorité dans la Chambre des Communes, qui ne manquerait pas de voter d'après sa manière de voir les choses, M. Bayliss n'a pas l'air de se douter qu'un grand événement n'est point nécessairement un sujet de peinture.
«Les événements décisifs du monde, ainsi qu'on l'a très bien dit, s'accomplissent dans l'intelligence,» et pour les Bureaux Scolaires, les cérémonies académiques, les salles d'hôpital, et le reste, on fera bien de les laisser aux artistes des journaux illustrés qui s'en tirent admirablement et les donnent exactement comme ils doivent être dessinés.
D'ailleurs, les tableaux qui représentent des événements contemporains, mariages royaux, revues navales ou autres faits analogues, et qui se voient chaque année à l'Académie, sont toujours extrêmement mauvais, tandis que ces mêmes sujets, traités en noir et blanc dans le Graphic ou le London News, sont excellents.
En outre, si nous tenons à comprendre l'histoire d'une nation par le moyen de l'art, c'est aux arts de l'imagination et de l'idéal que nous devons recourir, et non aux arts qui sont franchement imitatifs.
L'aspect visible de la vie ne contient plus désormais pour nous le secret de l'esprit de la vie.
Probablement il ne le contint jamais.
Et si le Banquet de Waterloo, par M. Barker, et le Mariage du Prince de Galles par M. Frith sont des exemples d'art historique légitime, moins ils contiennent d'art, mieux cela vaut.
Cependant M. Bayliss est plein de la foi la plus ardente et parle très gravement de portraits authentiques de Saint Jean, de Saint Pierre, de Saint Paul datant du premier siècle, et de l'établissement par les Israélites d'une école d'art dans le désert, école qu'aurait dirigé un certain Bezaleel, peu apprécié de nos jours.
Il écrit d'un style agréable et pittoresque, mais il ne devrait point parler de l'art.
L'art est pour lui un livre scellé.
NOTES:
[39] Pall Mall Gazette, 26 janvier 1889.
Une des Bibles du Monde[40].
Le Kalévala est un de ces poèmes que M. William Morris appela un jour les «Bibles du Monde.»
Il se range comme épopée nationale, à côté des poèmes homériques, des Niebelungen, du Shahnameth, et du Mahabharata.
L'admirable traduction que vient d'en publier M. John Martin Crawford sera certainement bien accueillie de tous les lettrés, de tous les amis de la poésie primitive.
M. Crawford, dans sa très intéressante préface, revendique pour les Finlandais le mérite d'avoir commencé, avant toute autre nation européenne, à recueillir et conserver leur antique folklore.
Au dix-septième siècle, nous rencontrons des hommes au goût littéraire tels que Palmsköld, qui travaillèrent à rassembler et interpréter les différents chants des habitants des landes marécageuses du Nord.
Mais le Kalévala proprement dit fut réuni par deux grands érudits finlandais de notre siècle même: Zacharias Topélius et Elias Lönnrot.
Tous deux étaient des médecins praticiens, et leur profession les mettait en contact fréquent avec les gens du peuple.
Topélius, qui réunit quatre-vingts fragments épiques du Kalévala, passa les onze dernières années de sa vie au lit, où le retenait une maladie incurable. Mais ce malheur ne refroidit point son enthousiasme.
M. Crawford nous apprend qu'il avait coutume de grouper les colporteurs finlandais auprès de son lit et de les inviter à chanter leurs poésies épiques, qu'il transcrivait à mesure qu'elles étaient récitées, et quand il entendait parler d'un ménestrel finlandais réputé, il faisait tout son possible pour faire venir chez lui le chanteur et recueillir de lui de nouveaux fragments de l'épopée nationale.
Lönnrot parcourut tout le pays à cheval, en traîneau attelé de rennes, en canot, recueillant vieux poèmes et chants chez les chasseurs, les pêcheurs, les bergers.
Chacun lui donnait son concours, et il eut la bonne fortune de trouver un vieux paysan, un des plus vieux parmi les runolainen de la province russe de Wuokinlem, qui surpassait de beaucoup tous les autres chanteurs du pays, et il obtint de lui l'une des rimes les plus splendides du poème.
Et certainement, le Kalévala, tel que nous le possédons, est un des grands poèmes du monde.
Il ne serait peut-être pas tout à fait exact de le présenter comme une épopée.
Il lui manque l'unité centrale du vrai poème épique dans le sens que nous donnons à ce mot.
On y trouve bien des héros, outre Wainamoinen.
C'est à proprement parler un recueil de chants populaires et de ballades.
Son antiquité ne donne aucune prise au doute: il est païen d'un bout à l'autre, même la légende de la vierge Mariatta, à qui le soleil indique l'endroit «où est caché son bébé d'or»,
est nettement antérieure au christianisme, selon tous les savants.
Les Dieux sont surtout des dieux de l'air, de l'eau, de la forêt.
Le plus grand est le dieu du ciel, Ukks, qui est «le père des Brises», «le Pâtre des agneaux-nuages». L'éclair est son glaive, l'arc-en-ciel son arc; son jupon lance des étincelles de feu, ses bas sont bleus, et ses souliers de couleur cramoisie.
Les filles du Soleil et de la Lune sont assises sur les bords écarlates des nuages et tissent les rayons de lumière en une toile brillante.
Untar préside aux brouillards et aux brumes, et les passe à travers un tamis d'argent avant de les envoyer sur la terre.
Ahto, le dieu de la vague, habite «avec son épouse au cœur froid et cruel» Wellamo, au fond de la mer dans l'abîme des Rochers aux Saumons, et possède le trésor sans prix du Sampo, le talisman du succès.
Quand les branches des chênes primitifs cachèrent aux régions du Nord la lumière du soleil, Pikku-Mies (Pygmée) émergea de la mer entièrement vêtu de cuivre, avec une hachette de cuivre à la ceinture, et étant parvenu à une stature gigantesque, il abattit en trois coups de sa hachette l'immense chêne.
«Wirokannas» est le prêtre à la robe verte, de la forêt, et Tapio, qui porte un vêtement en mousse d'arbre, et un haut chapeau en feuilles de pin, est le «Dieu gracieux des grands bois».
Otso, l'ours, est «la Patte de miel des montagnes, l'ami des forêts, à la robe de fourrure».
En toute chose visible ou invisible, il y a un dieu, une divinité présente.
Il y a trois mondes, et tous peuplés de divinités.
Quant au poème lui-même, il est en vers trochaïques de huit syllabes, avec allitération et écho dans le cours du vers. C'est le mètre dans lequel Longfellow a écrit Hiawatha.
L'un de ses traits caractéristiques est une admirable passion pour la nature, et pour la beauté des objets de la nature.
Lemenkainen dit à Tapio:
Tous les métiers, tous les travaux d'art sont écrits, comme dans Homère, avec un minutieux détail:
Et la construction d'une barque par Wainamoinen est un des grands épisodes du poème:
Tous les traits caractéristiques d'une antique et splendide civilisation se reflètent dans ce merveilleux poème, et l'admirable traduction de M. Crawford devrait rendre les merveilleux héros de Suomi aussi familiers, sinon plus chers à notre peuple, que les héros de la grande épopée ionienne.
NOTES:
[40] Pall Mall Gazette, 12 février 1889.
Le Socialisme poétique[41].
M. Stopford Brooke disait, il y a quelque temps, que le Socialisme et l'esprit socialiste donneraient à nos poètes des sujets plus nobles et plus élevés à chanter, élargiraient leurs sympathies, agrandiraient l'horizon de leur vision, et toucheraient, du feu et de l'ardeur d'une foi nouvelle, des lèvres qui, sans cela, resteraient silencieuses, des cœurs qui, sans cet évangile nouveau, resteraient froids.
Que gagne l'Art aux événements contemporains?
C'est toujours un problème attrayant, et un problème malaisé à résoudre.
Toutefois, il est certain que le Socialisme se met en marche bien équipé.
Il a ses poètes et ses peintres, ses conférenciers artistiques, ses caricaturistes malicieux, ses orateurs puissants, et ses écrivains habiles.
S'il échoue, ce ne sera point faute d'expression.
S'il réussit, son triomphe ne sera pas un triomphe de la simple force brutale.
La première chose qui frappe, quand on jette les yeux sur la liste de ceux qui ont fourni leur appoint aux Chants du Travail de M. Edward Carpenter, c'est la curieuse variété de leurs professions respectives. Ce sont les grandes différences de position sociale qui existent entre eux. C'est cette étrange mêlée d'hommes qu'a réunis un moment une passion commune.
L'éditeur est un «conférencier scientifique».
A sa suite, viennent un drapier, un porteur, puis deux ex-maîtres d'Eton, deux bottiers, et ceux-ci à leur tour font place à un ex-Lord-Maire de Dublin, à un relieur, à un photographe, à un ouvrier sur acier, à une femme-auteur.
Dans une même page, nous trouvons un journaliste, un dessinateur, un professeur de musique; dans une autre, un employé de l'état, un mécanicien-ajusteur, un étudiant en médecine, un ébéniste et un ministre de l'Église d'Écosse.
Certes ce n'est point un mouvement banal qui peut réunir en une étroite fraternité des hommes de tendances aussi différentes, et si nous mentionnons parmi les poètes M. William Morris, et disons que M. Walter Crane a dessiné la couverture et le frontispice du livre, nous ne pouvons ne pas sentir, comme nous l'avons déjà dit, que le socialisme se met en marche bien équipé.
Quant aux chants eux-mêmes, certains d'entre eux, pour citer la préface de l'éditeur: «sont purement révolutionnaires; d'autres ont un ton chrétien. Il y en a qu'on pourrait qualifier de simplement matériels dans leurs tendances tandis que d'autres ont un caractère hautement idéal et visionnaire».
Voilà qui, en somme, promet beaucoup.
Cela montre que le Socialisme n'entend pas se laisser ligoter par un credo dur et ferme, ni se mouler dans une formule de fer.
Il accueille bien des natures multiformes.
Il n'en repousse aucune, il a de la place pour toutes.
Il possède l'attrait d'une merveilleuse personnalité.
Il s'adresse au cœur de l'un, au cerveau de l'autre, il attire celui-ci par sa haine de l'injustice, son voisin par sa foi en l'avenir, un troisième, peut-être par son amour de l'art, ou par son culte ardent pour un passé mort et enterré.
Et de cela, tout est bien. Car rendre les hommes socialistes n'est rien, mais humaniser le socialisme est une grande chose.
Ils ne sont pas d'une très haute valeur littéraire, ces poèmes qui ont été si adroitement mis en musique.
Ils sont faits pour être chantés, non pour être lus.
Ils sont rudes, directs, vigoureux.
Les airs sont entraînants et familiers, et on peut dire que la première cohue venue les gazouillerait aisément.
Les transpositions qu'on a faites sont très amusantes:
«C'était dans Trafalgar-Square» est mis sur l'air de: «C'était dans la baie de Trafalgar».
«Debout, peuple!» chanson très révolutionnaire, par M. John Gregory, bottier, et qui a pour refrain:
doit se chanter sur l'air de Rule Britannia.
Le vieil air du Vicaire de Bray accompagnera la nouvelle Ballade de Loi et de l'Ordre, qui néanmoins, n'est point du tout une ballade, et, sur celui de Voici pour la timide fillette de quinze ans, la démocratie de l'avenir lancera de sa voix tonnante une des compositions lyriques les plus fortes et les plus touchantes de M. T. D. Sullivan.
Il est clair que les Socialistes entendent faire marcher l'éducation musicale du peuple du même pas que son éducation dans la science politique, et sur ce point, comme sur tous les autres, ils semblent complètement exempts de toute préoccupation étroite, de tout préjugé conventionnel.
Mendelsohn est imité par Moody et Sankey:[42] La Garde sur le Rhin figure côte à côte avec la Marseillaise.
Lillibulero est un chœur de Norma; John Brown et un air de la Neuvième Symphonie de Beethoven leur sont tous également agréables.
Ils chantent l'hymne national dans la version de Shelley.
La voix du labeur de M. William Morris, à la cadence fluide de «Vous, rives et landes de Bonny Doon». Victor Hugo parle quelque part du cri terrible «du tigre populaire» mais, il est évident, d'après le livre de M. Carpenter, que si jamais la Révolution éclatait en Angleterre, ce ne serait point en un rugissement inarticulé, mais plutôt en de charmantes chansons, en de gracieux couplets.
On gagnerait certainement au change.
Néron jouait du violon pendant que Rome brûlait, du moins à ce que disent des historiens inexacts, mais c'est pour bâtir une cité éternelle que les Socialistes de nos jours se sont occupés de faire de la musique et ils ont une entière confiance dans les instincts artistiques du peuple.
Voilà une stance prise dans une des poésies de ce volume, et le sentiment exprimé en ces mots domine partout.
La Réforme gagna beaucoup de terrain en employant les airs populaires de cantiques.
Les Socialistes paraissent décidés à conquérir la faveur du peuple par des moyens analogues. Mais ils feront bien d'être modestes dans leur attente.
Les murs de Thèbes s'élevèrent au son de la musique, et Thèbes fut une cité vraiment bien sotte.
NOTES:
[41] Pall Mall Gazette, 15 février 1889.
[42] Moody, prédicateur et poète américain, que l'organiste Sankey accompagnait dans ses tournées.
Essais, par M. Brander Matthews[43].
«Si vous tenez à ce que votre livre soit apprécié favorablement, faites vous une bonne réclame dans votre préface.»
Telle est la règle d'or formulée pour servir de guide aux auteurs par M. Brander Matthews dans un amusant essai sur l'art d'écrire une préface et mettant sa théorie en pratique, il annonce son volume comme «le plus intéressant et le plus instinctif de la décade.»
Amusant, il l'est certainement par endroits.
L'Essai sur le poker, par exemple, est écrit avec beaucoup de verve et d'agrément.
M. Proctor blâmait le poker par une raison assez triviale.
C'était pour lui une manière de mensonge, et autre raison plus sérieuse, il offrait des occasions très favorables pour tricher.
A vrai dire, la seule existence de ce jeu, en dehors des tapis-francs était, selon lui, «un des phénomènes les plus monstrueux de la civilisation américaine.»
M. Brander Matthews répond à ces graves accusations que bluffer se réduit à la «Suppressio veri» et que cet acte exige du joueur une forte dose de courage physique.
Quant à l'acte de tricher, il soutient que le poker n'offre pas plus d'occasions pour l'exercice de cet art que le Whist ou l'Écarté, tout en admettant que l'attitude à prendre en face d'un adversaire dont la veine est indûment persistante, est celle de l'Allemand d'Amérique qui trouvant quatre as dans son jeu, était naturellement disposé à parier, quand il lui vint une idée soudaine:
—Qui a distribué les cartes? demanda-t-il.
—Jakey Einstein, lui répondit-on.
—Jakey Einstein! répéta-t-il en abattant son jeu. Alors je passe.
L'histoire de ce jeu paraîtra fort intéressante à tout amateur des cartes.
Ainsi que la plupart des produits franchement nationaux de l'Amérique, il semble avoir été importé de l'étranger, et on peut en suivre l'origine jusqu'à un jeu italien du quinzième siècle.
L'Euchre fut probablement acclimaté sur le Mississipi par les voyageurs canadiens.
C'est une forme du jeu français de triomphe.
Un citoyen du Kentucky, désirant dire à ses fils quelques mots d'avis pour leur conduite future dans la vie, les convoqua autour de son lit de mort et leur parla ainsi:
—Mes gars, quand vous descendrez le fleuve jusqu'à la Nouvelle-Orléans, méfiez-vous d'un certain jeu appelé le Yucker, où le valet est plus fort que l'as. Ce n'est pas chrétien.
Et cet avis donné, il s'allongea et mourut en paix.
Et c'était à l'Euchre que jouaient ces deux gentlemen, à bord d'un bateau sur le Mississipi, quand un spectateur, scandalisé de la fréquence avec laquelle un des joueurs tournait le valet, prit la liberté d'avertir l'autre joueur que le gagnant prenait les cartes de dessous.
Ce à quoi le perdant, sûr de savoir se défendre, répondit d'un ton bourru:
—Bah! je suppose bien qu'il le fait. C'est son tour de donner.
Le chapitre sur l'Antiquité des mots pour rire avec sa proposition d'une exposition internationale de plaisanteries, est des plus remarquables.
Une exposition de ce genre, comme le remarque M. Matthews, aurait du moins pour effet de détruire tout ce qui reste d'autorité au bon vieux dicton d'après lequel il n'existe au monde que trente-huit bonnes plaisanteries et que trente-sept ne peuvent être dites devant des dames et la section rétrospective serait d'un grand secours pour tout folkloriste digne de ce nom.
Car la plupart des bonnes histoires de notre temps appartiennent en réalité au folklore, sont des mythes survivants, des échos du passé.
Les deux proverbes américains bien connus: «Nous avons eu un enfer de temps» et «que l'autre marche» sont l'un et l'autre suivis jusqu'à leur origine par M. Matthews.
Le premier se retrouve dans les lettres de Walpole, le second dans une histoire que le Pogge raconte à un habitant de Pérouse qui s'en allait, l'air mélancolique, parce qu'il ne pouvait pas payer ses dettes: «Va! Stulte, lui fut-il conseillé, laissez l'inquiétude à vos créanciers.»
Même la brillante riposte faite par M. Evart quand on lui dit que Washington avait une fois lancé un dollar au delà du Pont Naturel en Virginie: «En ces temps-là un dollar allait bien plus loin que de nos jours» paraît descendre en ligne directe d'une spirituelle remarque de Foote, quoique dans ce cas, nous préférions le fils au père.
L'Essai sur le français tel que le parlent ceux qui ne parlent pas français est aussi écrit d'une façon très fine d'ailleurs. Sur tous les sujets, excepté en littérature, M. Matthews mérite d'être lu.
En littérature et sur les sujets littéraires, il est certainement tout à fait piteux.
L'Essai sur l'Éthique du plagiat, avec son pénible effort pour réhabiliter M. Rider Haggard, et les sottes remarques sur l'admirable article de Poë, au sujet de «M. Longfellow et autres plagiaires» est extrêmement terne et banal, et dans le laborieux parallèle qu'il établit entre M. Frédéric Locker et M. Austin Dobson, l'auteur de Plume et Encre montre qu'il est absolument dépourvu de toute vraie faculté critique, de toute finesse de tact pour discerner entre les vers courants de société et l'œuvre exquise d'un très-parfait artiste en poésie.
Nous ne trouvons point mauvais que M. Matthews compare M. Locker et M. Du Maurier, M. Dobson ou M. Randolph Caldecott, et M. Edwin Abbey.
Ces sortes de comparaisons, si elles sont très sottes, ne font aucun mal.
En fait, elles ne signifient rien, et selon toute apparence, on ne veut pas qu'elles aient une portée.
D'autre part, nous sommes réellement tenus de protester contre les efforts de M. Matthews pour confondre la poésie de Piccadilly avec la poésie du Parnasse.
Nous dire, par exemple que le vers de M. Dobson «n'a point la clarté condensée, ni la vigueur incisive de M. Locker» est vraiment trop mauvais, même pour de la critique transatlantique.
Pour peu qu'on se pique de se connaître en littérature on se gardera de rapprocher ces deux noms.
M. Locker a écrit quelques agréables vers de société, quelques bagatelles rimées à mettre en musique, admirablement bien faites pour les albums de dames et les magazines.
Mais citer pêle-mêle Herrick, Suckling et M. Austin Dobson, c'est chose absurde.
Herrick n'est point un poète.
D'autre part, M. Dobson, a produit des pièces absolument classiques dans leur exquise beauté de forme.
Rien qui ait plus de perfection artistique en son genre que les Vers à une jeune Grecque n'a été écrit de notre temps.
Ce petit poème restera dans les mémoires, aussi longtemps qu'y restera Thyrsis et Thyrsis ne sera jamais oublié.
Tous deux ont ce caractère de distinction qui est si rare en ces jours de violence, d'exagération et de rhétorique.
Certes, quand on avance comme le fait M. Matthews que les pièces de M. Dobson appartiennent à «la littérature forte», on dit une chose ridicule.
Elles ne visent point à la force et elles ne la réalisent point.
Elles ont d'autres qualités, et dans leur sphère délicatement circonscrite, elles n'ont point de rivales contemporaines; il n'en est même aucune qui se place au second rang après elles.
Mais M. Matthews ne s'effraye de rien et s'évertue à traîner M. Locker en dehors de Piccadilly, où il était tout à fait dans son élément, et à le planter sur le Parnasse, où il n'a pas le droit de prendre place, où il ne réclamerait point une place.
Il loue son œuvre avec le zèle étourdi d'un commissaire-priseur éloquent.
Ces vers d'une grande banalité, et même d'une légère vulgarité, sur un Crâne humain:
Ces vers-là lui paraissent «avoir de la gaîté et de l'éclat» «être pleins d'un humour agréable,» et il faut «y relever deux choses en particulier: l'individualité et la franchise de l'expression.»
Individualité, franchise d'expression! Nous nous demandons quel est pour M. Matthews le sens de ces mots.
M. Locker n'a pas de chance avec son lourdaud d'admirateur américain.
Comme il doit rougir en lisant ce panégyrique pesant!
Il faut dire que M. Matthews lui-même a du moins un accès de remords d'avoir tenté de mettre l'œuvre de M. Locker à côté de l'œuvre de M. Dobson, mais comme il arrive après les accès de remords, cela n'aboutit à rien.
Dès la page suivante, nous l'entendons se plaindre de ce que le vers de M. Dobson n'a point la «clarté condensée» et la «vigueur incisive» de celui de M. Locker.
M. Matthews devait s'en tenir à ses ingénieux articles de journaux sur l'Euchre, le Poker, le mauvais français et les plaisanteries d'antan.
Sur ces sujets-là, il sait «écrire des choses drôles» selon sa propre expression.
Il écrit aussi «des choses drôles» sur la littérature, mais la drôlerie n'est pas tout à fait aussi amusante.
NOTES:
[43] Pall Mall Gazette, 27 février 1889, à propos de Plume et encre
Le dernier livre de M. William Morris[44].
Le dernier livre de M. Morris est, d'un bout à l'autre, une pure œuvre d'art, et la distance même qui sépare son style du commun langage et des intérêts terre à terre de notre temps, donne à tout le récit une étrange beauté, un charme qui n'a rien de familier.
Il est écrit dans un mélange de prose et de vers, comme le «cante fable» du moyen âge et nous conte l'histoire de la maison des Wolfings dans ses luttes contre les légionnaires de Rome qui pénétraient alors dans la Germanie du Nord.
C'est une sorte de Saga, et le langage dans lequel est écrite cette épopée populaire, comme nous pourrions la nommer, rappelle la dignité, la franchise antique de notre langue anglaise d'il y a quatre siècles.
A un point de vue artistique, on peut la qualifier un essai pour se replacer par un effort conscient dans le milieu d'un siècle plus ancien, qui aurait plus de fraîcheur.
Les tentatives de ce genre ne sont point chose rare dans l'histoire de l'art.
C'est d'un sentiment analogue que sont sortis le mouvement préraphaélite de nos jours et la tendance archaïque de la sculpture grecque à son époque postérieure.
Quand le résultat est beau, le procédé est justifié. Les cris aigus, de ceux qui s'obstinent à réclamer une absolue modernité comme une prétendue nécessité, ne sauraient prévaloir contre la valeur d'une œuvre qui possède l'incomparable excellence du style.
Il est certain que l'œuvre de M. Morris possède cette excellence.
Ses belles harmonies, ses riches cadences créent chez le lecteur cet esprit sans lequel son esprit ne peut être interprété, éveillent en lui quelque chose du caractère romanesque, et le tirant de son propre siècle le placent dans un rapport meilleur et plus vivant avec les grands chefs-d'œuvre de tous les temps.
C'est chose mauvaise pour un siècle que de regarder sans cesse dans l'art pour y trouver son image.
Il est bon que de temps à autre, on nous donne une œuvre noblement imaginative en sa méthode et purement artistique dans son but.
En lisant le récit de M. Morris avec ses belles alternances de vers et de prose, avec sa façon merveilleuse de traiter les sujets de roman et d'aventures, nous ne pouvons nous soustraire à la sensation d'être transportés aussi loin de la fiction ignoble que nous le sommes des faits ignobles de notre temps.
Nous respirons un air plus pur, nous avons des rêves d'une époque où la vie avait quelque chose de poétique qui lui était propre, où elle était simple, imposante et complète.
L'intérêt tragique de La Maison des Wolfings se concentre autour de Thiodolf, le grand héros de la tribu.
La déesse, dont il est aimé, lui donne, au moment où il va livrer bataille aux Romains, un haubert magique auquel est attaché un étrange destin: celui qui le portera sera invulnérable, mais il causera la perte de son pays.
Thiodolf découvre ce secret et rapporte le haubert à Soleil des Bois,—ainsi se nomme-t-elle,—et préfère sa propre mort à la ruine de sa cause.
Ainsi finit l'histoire.
Mais M. Morris a toujours mieux aimé le roman que la tragédie, et place le développement de l'action au-dessus de la concentration de la passion.
Son récit est semblable à une vieille et splendide tapisserie toute pleine de personnages imposants et enrichie de détails délicats et charmants.
L'impression, qu'elle laisse en nous, n'est point celle d'une figure centrale qui domine l'ensemble, mais plutôt d'un magnifique dessin, auquel tout est subordonné, et par lequel tout acquiert une signification durable.
C'est le tableau d'ensemble de la vie primitive, qui exerce une réelle fascination.
Ce qui, entre d'autres mains n'aurait été que de l'archéologie est transformé ici par un instinct artistique vivant, nous est présenté sous un aspect merveilleux, mais humain, et plein d'un intérêt élevé.
Il semble que le monde ancien revient à la vie pour nous charmer.
Il est difficile de donner par la simple citation une idée adéquate d'une œuvre aussi considérable, achevée avec autant de perfection qu'elle a été conçue.
Cependant, voici un passage qui peut servir comme spécimen de sa valeur narrative.
C'est la description de la visite faite par Thiodolf au Soleil des Bois.
La lumière de la lune s'épandait à grands flots sur le gazon découvert, et la rosée tombait, en cette heure la plus froide de la nuit, et la terre exhalait un doux parfum: toute la demeure était alors endormie. En aucun des bruits ne se reconnaissait le bruit d'une créature, si ce n'est que de la prairie lointaine arrivait le mugissement d'une vache qui avait perdu son veau, et qu'une chouette blanche voletait près des rebords du toit, jetant son cri sauvage, pareil à la raillerie d'un éclat de rire maintenant silencieux.
Thiodolf se dirigea vers le bois et marcha sans s'arrêter à travers les noisetiers clairsemés, passa de là dans la masse dense des bouleaux, dont le tronc se dressait lisse et argenté, haut, compacte. En allant ainsi, il avait l'air de quelqu'un qui suit un sentier familier, bien qu'aucun sentier ne fût marqué, jusqu'à ce que la lumière lunaire fût entièrement éteinte par le toit serré du feuillage; et cependant aucun homme n'était capable d'aller par là malgré l'obscurité, sans s'apercevoir qu'il avait au-dessus de lui une voûte verte.
Il avançait toujours en dépit des ténèbres et vit enfin devant lui une faible lueur, qui devint de plus en plus brillante. Il parvint alors à une petite clairière où reparaissait le gazon, un gazon bien peu épais, parce que bien peu de lumière du soleil y arrivait, tant étaient serrés les hauts arbres des alentours.
Thiodolf ne leva pas un instant les yeux vers le ciel, ni vers les arbres, en parcourant le sol semé de cosses, que formait la pelouse, mais ses yeux regardaient droit devant lui, vers le point qui formait le centre de la pelouse.
Il n'y avait rien d'étonnant à cela, car là, sur un siège de pierre, une femme était assise, d'une extrême beauté, vêtue d'un vêtement scintillant, dont la chevelure s'épandait aussi pâle à la lumière de la lune sur la terre grise que les plaines couvertes d'orge, en une nuit d'août, avant que les faucilles recourbées y passent.
Elle était assise là comme dans l'attente de quelqu'un. Il ne suspendit point sa marche, il ne s'arrêta point, il alla droit à elle, la prit dans ses bras, lui baisa la bouche et les yeux. Elle lui rendit ses caresses. Alors il s'assit à côté d'elle.
Comme exemple de la beauté du vers, nous donnerions ce passage du chant de Soleil des Bois.
Il montre au moins, avec quelle perfection la poésie s'harmonise avec la prose, et combien est naturelle la transition de l'une à l'autre.