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Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890 cover

Derniers essais de littérature et d'esthétique: août 1887-1890

Chapter 46: NOTES:
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About This Book

A series of concise essays and reviews examines literary and aesthetic questions by offering critical readings of contemporary fiction, drama, and poetry alongside reflections on style, taste, and artistic form. The writer pairs epigrammatic wit with close textual analysis to probe the relationship between art and life, the responsibilities of criticism, and debates about modern artistic tendencies, alternating pointed judgments of particular works with broader meditations on beauty, form, and the craft of writing.

«En maints endroits habite la Destinée, qui ne dort ni jour ni nuit. Elle baise le bord de la coupe et porte le flambeau à la flamme vacillante quand les rois des hommes quittent la table, heureux, pour le lit nuptial. C'est peu de dire qu'elle émousse le tranchant de l'épée aiguisée, lorsqu'elle erre pendant bien des jours par la maison à demi construite. Elle balaie du rivage le navire, et sur la route accoutumée, le chasseur montagnard va là où son pied ne glissa jamais. Elle est là où la haute falaise s'émiette enfin sur le bord du fleuve; C'est elle qui aiguise la faux du faucheur, qui plonge le berger dans le sommeil, là où le mortel serpent veille parmi les moutons à l'abandon. Or, nous qui appartenons à la race divine, nous connaissons ses projets, mais nous ne savons rien de sa Volonté sur la vie des mortels et leur fin. Ainsi donc je t'enjoins de ne rien craindre pour toi de la Destinée et de ses actes, mais de les craindre pour moi, et je t'enjoins de prêter une oreille secourable à mon danger. Sans cela... Es-tu heureux dans la vie, ou te plaît-il de mourir à la fleur de tes jours, quand ta gloire et tes souhaits auraient atteint leur épanouissement?

Le dernier chapitre du livre, où nous est décrite la grande fête en l'honneur des morts est si belle de style que nous ne pouvons nous empêcher de citer ce passage.

«Or les ténèbres tombaient sur la terre, mais la salle était resplendissante à l'intérieur, tout ainsi que l'avait promis le Soleil de la Salle. Là s'étalait le trésor des Wolfings. De belles draperies étaient tendues sur les murs: des vêtements finement brodés suspendus aux colonnes, de superbes vases de bronze, des coffres aux belles sculptures étaient rangés dans les angles, où les gens pouvaient bien les voir, des vases d'or et d'argent étaient disposés çà et là sur la table du festin. Les colonnes étaient aussi parées de fleurs et des guirlandes fleuries pendaient aux murs sur les tapisseries précieuses. Des résines aromatiques et des parfums brûlaient dans des encensoirs de bronze d'un beau travail. Tant de lumières étaient allumées sous le toit, qu'il paraissait embrasé d'une flamme moins vive le jour où les Romains y avaient brûlé des fagots pour le détruire par le feu, dans la hâte du matin de la bataille.

«Alors commença le festin, dans la montée de leur retour, où ils rapportaient dans leurs mains la victoire, et les corps inanimés de Thiodolf et d'Otter, vêtus d'habits étincelants et précieux, les contemplaient du siège élevé. Les parents qui leur rendaient hommage étaient joyeux, et l'on but la coupe devant eux et d'autres, que ce fussent des Dieux ou des hommes.

En des jours de réalisme lourdaud et d'imitation sans imagination, c'est avec un plaisir intense qu'on souhaite la bienvenue à des œuvres de ce genre.

C'est là un livre que tous les amis de la littérature seront certainement enchantés de lire.

NOTES:

[44] Pall Mall Gazette, 2 mars 1889. A propos du Récit sur la maison des Wolfings et toutes les familles de la Marche.


Adam Lindsay Gordon[45].

Un critique a fait remarquer récemment à propos d'Adam Lindsay Gordon[46], que grâce à lui l'Australie avait trouvé sa première expression en beaux vers.

Mais c'est là une erreur bienveillante.

Il y a fort peu d'Australie dans la poésie de Gordon.

Son cœur, son esprit, son imagination étaient toujours préoccupés de souvenirs et de rêves anglais, et de la culture telle qu'il l'avait reçue de l'Angleterre.

Il ne dut rien à son pays d'adoption.

S'il était resté dans la terre natale, il aurait fait de bien plus belles choses.

En quelques pièces telles que le Stockrider[47] malade, De l'Épave, Loup et Chien de chasse, il y a des indices d'influences australiennes, et ces stances dans le genre de Swinburne tirées des Ballades de la Brousse méritent d'être citées, bien qu'elles contiennent une promesse qui n'a jamais été réalisée.

Ce sont là des rimes qui se suivent, reliées moins par le son que par le sens, en des pays où de brillantes fleurs sont dépourvues de parfum, où de brillants oiseaux sont dépourvus de chant, où, le feu et l'ardente sécheresse dans ses tresses, l'insatiable été opprime les tardives forêts, les mélancoliques déserts, les troupeaux et les animaux défaillants.
D'où viennent-elles? Le vaste grésillement de la sauterelle peut fournir une mesure. Le tintement d'une rouelle, d'un éperon le choc d'une vague, le coassement de la grenouille parmi les joncs, qui réveille les échos entre les pauses, les silences de la nuit tombante, du torrent qui se précipite, de la tempête en délire.
Pendant que s'épaissit là-haut l'obscurité dans l'intervalle de calme et de silence, quand rougissent d'une teinte de flamme les arbres de la forêt, sur les pentes de la montagne, quand les Eucalyptus aux troncs rabougris et difformes semblent porter, pareils à d'étranges colonnes égyptiennes des dessins curieux, de bizarres inscriptions, des sortes d'hiéroglyphes;
Au printemps, lorsque l'acacia frissonne entre l'ombre et la lumière, quand chaque bouffée d'air chargée de rosée ressemble à une longue gorgée de vin, quand la ligne bleue de l'horizon offre une résistance qui donne plus de profondeur à la distance la plus vague, Une sorte de chant s'éveille dans tous les cœurs; Et ces chants-là, ce furent les miens.

Mais en général, Gordon est franchement Anglais, et les paysages qu'il décrit sont toujours les paysages de notre pays.

Il chante les seigneurs et les dames du moyen-âge dans ses Rimes de joyeuse garde, les Cavaliers et les Têtes-Rondes dans son Roman de Britomarte.

Astaroth, sa pièce la plus longue et la plus ambitieuse, a pour sujet les aventures des barons normands et des chevaliers danois du temps jadis.

Imprégné de Swinburne et passionné de Browning, il s'évertue à reproduire la merveilleuse mélodie du premier et la vigueur dramatique, l'âpre énergie du second.

De l'Épave est en quelque sorte une édition australienne de la Chevauchée à Gand.

Voici les trois premières stances d'une des soi-disant Ballades de la Brousse.

Aux cieux tranquilles et semés d'étoiles s'accrochent des lustres blancs, et des éclairs d'un gris écarlate et des éclairs rouge et or. Et les gloires du soleil couvrent la rose, au-dessus de laquelle elles se déversent; comme amant et maîtresse ils flambent et se déploient.

Fleurissement muet dans le jardin, carré vert de pelouse, d'un vert frais, alors que les pâturages se durcissent, et que baillent les fissures de la sécheresse, et que des feuilles tombent en grand nombre, que les pétales de rose tombent pour vous, feuilles emperlées de rosée, et or que frappe l'aurore.
La pelouse se souviendra d'avoir été foulée par vos pieds en la cendre chaude d'automne, quand la sécheresse se ligue avec la chaleur, quand la dernière des roses se ferme désespérée en ce sommeil qui repose, avant que le vent d'orage prenne son vol.

Et les vers suivants d'Astaroth montrent que le baron normand a lu Dolorès juste une fois de trop:

Prêtres défunts d'Osiris, et d'Isis et d'Apis! cette doctrine mystique pareille à un cauchemar, conçue dans une crise de fièvre, n'est plus étudiée. Mage mort, cette troupe d'étoiles qui raye la voûte de ce firmament, là-haut regarde, calme, comme une armée d'anges blancs la sèche poussière d'adorateurs disparus.
Sur des mers inexplorées, le navire peut-il esquiver les rochers à fleur d'eau? L'homme peut-il suivre les enchaînements de la vie, passée ou future, que n'ont point résolus les Égyptiens, les Thébains, dont le sphinx n'a rien dit? L'énigme s'offre encore toujours enchevêtrée, aux chercheurs qui consument l'huile nocturne. O terre, nous avons peiné, nous avons travaillé: Combien de temps resterons-nous à la peine, au labeur?

Les classiques exercèrent toujours une grande fascination sur Gordon. Il aimait ce qu'il appelle: «le rouleau à la fois divin et grec» bien qu'il ne soit pas sûr de ses quantités, qu'il fasse rimer «Polyxena» et «Athéna», «Aphrodite» et «Light» et que parfois il émette des assertions très hasardées, par exemple quand il représente Léonidas criant aux Trois-Cents des Thermopyles:

Ho! camarades, dinons gaîment: Ce soir nous souperons avec Platon!

A moins qu'il n'y ait là, ainsi que nous l'espérons, une faute d'impression.

Ce que les Australiens aimaient le plus, c'étaient ses poésies de courses de chevaux, de chasse, pièces qui avaient de l'entrain, avec quelque rudesse.

Et même il ne se décida à sortir de l'anonymat, à se montrer dans le rôle franchement accepté d'écrivain en vers, que quand il s'aperçut que «Comment nous avons battu le favori» était dans la bouche de tous.

Jusqu'à ce jour là, il avait produit ses pièces en cachette, les griffonnant sur des bouts de papier, et les envoyant non signés aux Magazines.

Le fait est que l'atmosphère sociale de Melbourne n'était point favorable aux poètes, que les braves colons paraissent avoir douté, avec Aubrey, que la poésie fût une chose véritablement honnête.

Ce fut seulement lorsque Gordon eut gagné la Coupe du steeple-chase pour le major Baker, en 1868 qu'il devint vraiment populaire, et il y eut probablement bien des gens qui trouvèrent que diriger Babillard vers le poteau gagnant était un plus beau tour de force que de «babiller sur la verdure des prés.»

En somme, on ne saurait que regretter l'émigration de Gordon.

On ne peut lui refuser de la valeur littéraire, mais elle fut paralysée par un milieu défavorable, et gachée par la rude existence qu'il fut obligé de mener.

L'Australie a transformé un bon nombre de nos ratés en médiocrités prospères et admirables, mais elle nous a sûrement gâté un de nos poètes.

Ovide à Tomi n'est pas plus tragique que Gordon menant des bêtes à cornes ou exploitant une improductive ferme à moutons.

Mais l'Australie fera quelque jour amende honorable en produisant un poète qui soit bien à elle, nous n'en doutons pas, et pour lui il y aura de nouveaux accents à faire entendre, de nouvelles merveilles à nous conter.

La description, que donne dans la préface de ce volume M. Marcus Clarke, de l'aspect et de l'esprit de la Nature en Australie est des plus curieuses et des plus suggestive.

«Les forêts australiennes», nous dit-il, sont funèbres et sévères, et paraissent «étouffer, dans leurs gorges noires, une histoire de morne désespoir».

Pas de chute des feuilles, «mais le mélancolique gommier laisse pendre de son tronc des bandes sonores d'écorce blanche.

«De grands kangourous qui bondissent sans bruit sur une herbe grossière, des vols de Kakatoès passent, en jetant des cris d'âmes en peine.

«Le soleil disparaît brusquement, et les mopokes, lâchent d'horribles éclats de rire à demi-humain.

«Les indigènes prétendent que, la nuit venue, des profondeurs insondables d'une lagune monte un monstre informe, qui traîne sur la vase un long corps répugnant.

«D'un coin de la forêt part un chant plein de tristesse, et autour d'un feu les indigènes dansent, peints en squelette[48].

«Tout inspire la crainte, tout est sombre.»

Point de brillante fantaisie autour des souvenirs qui s'attachent aux montagnes. Des explorateurs à bout d'espoir leur ont donné les noms de leurs souffrances: Mont Misère, Mont de la Terreur, Mont du Désespoir.

«C'est justement en Australie, dit M. Clarke, qu'on trouvera le grotesque, l'étrange, les mystérieux gribouillages de la Nature qui apprend à écrire. Mais l'homme qui habite le désert en arrive à trouver un charme subtil à ce fantastique pays de monstruosités.

«Il devient familier avec la beauté de la solitude.

«Prêtant l'oreille aux murmures des myriades de voix de la solitude, il apprend le langage de la stérilité, du difforme, il arrive à lire les hiéroglyphes des gommiers hagards, éclatés en formes étranges, tordus par des vents furieux, ou recroquevillés par les froides nuits, lorsque la Croix du Sud se gèle au milieu d'un ciel sans nuage, d'un bleu de glace.

«La fantasmagorie de cette sauvage terre de rêve, qu'on nomme la Brousse, s'interprète d'elle même, et le poète de notre désolation commence à comprendre pourquoi Esaü aimait son héritage de désert mieux que toute la plantureuse richesse de l'Égypte».

Il y a certainement là une matière nouvelle pour le poète, il y a là une terre qui attend son chanteur.

Ce chanteur-là, ce ne fut point Gordon: il resta profondément Anglais, et le mieux que nous puissions dire de lui, c'est qu'il écrivit d'une manière imparfaite en Australie ces poèmes qu'il aurait pu porter à la perfection en Angleterre.

NOTES:

[45] Pall Mall Gazette, 23 mars 1889.

[46] Voir l'étude sur les Poètes Australiens, page 171.

[47] Le gardien, berger à cheval, comme les cowboys et les gardians de la Camargue.

[48] Voir les illustrations du curieux volume Les débuts de Botany Bay, souvenirs d'un convict, publiés par Albert Savine (1911).


Le Livre Bleu de M. Froude[49].

Les Livres Bleus sont généralement d'une lecture pénible, mais les Livres Bleus sur l'Irlande ont toujours été intéressants.

Ils sont le récit d'une des grandes tragédies de l'Europe moderne.

En eux, l'Angleterre a écrit elle-même son propre acte d'accusation et a donné à l'univers l'histoire de sa honte.

Si, dans le siècle dernier, elle tenta de gouverner l'Irlande avec une insolence qu'intensifiait le préjugé de race et de religion, elle a cherché en ce siècle-ci à la gouverner avec une stupidité qui fut aggravée par de bonnes intentions.

Toutefois, le dernier de ces Livres Bleus, un lourd roman de M. Froude[50], a paru un peu trop tard.

La société, qu'il décrit, a disparu depuis longtemps.

Un facteur entièrement nouveau s'est montré dans le développement social du pays, et ce facteur, c'est l'Irlandais-Américain, et son influence.

Pour mûrir ses facultés, concentrer ses actes, apprendre le secret de sa propre force, et de la faiblesse de l'Angleterre, l'intellect celtique a dû traverser l'Atlantique.

Chez lui, il n'avait appris que la touchante faiblesse de la nationalité; à l'étranger, il a pris conscience des forces indomptables que possède la nationalité.

Ce que fut pour les Juifs la captivité, l'exil l'a été pour les Irlandais.

L'Amérique et l'influence américaine ont fait leur éducation.

Leur premier chef pratique est un Irlandais américain.

Mais si le livre de M. Froude n'a point de relation pratique avec la politique irlandaise moderne et ne présente point de solution de la question présente, il a une certaine valeur historique.

C'est un vivant tableau de l'Irlande dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, tableau où les lumières sont souvent fausses, les ombres exagérées, mais ce n'en est pas moins un tableau.

M. Froude avoue le martyre de l'Irlande, mais il regrette que le martyre n'ait point été poussé jusqu'au bout.

Le reproche, qu'il fait au bourreau, n'est point d'exercer son métier, mais de le bousiller.

Il ne reproche point à l'épée d'être cruelle, mais d'être émoussée.

Un gouvernement résolu, ce Shibboleth superficiel de ceux qui ne comprennent pas quelle chose compliquée c'est que l'art du gouvernement, voilà sa panacée posthume pour les maux passés.

Son héros, le Colonel Goring, a toujours sur les lèvres les mots: Ordre, loi. Il entend par le premier l'application violente d'une législation injuste; le second signifie pour lui la suppression de toute noble aspiration nationale.

Un gouvernement qui impose l'iniquité, et des gouvernés qui s'y soumettent, voilà ce qui paraît à M. Froude, et ce qui est certainement pour bien d'autres, le vrai idéal de la science politique.

Ainsi que la plupart des hommes de plume, il exagère le pouvoir de l'épée.

Partout où l'Angleterre a dû lutter, elle a été prudente.

Partout où elle a eu, comme en Irlande, la force matérielle de son côté, elle s'est vue paralysée par cette force.

Ses mains vigoureuses lui ont fermé les yeux.

Elle a eu de la force et n'a point eu de direction.

Naturellement il y a une histoire dans le roman de M. Froude. Ce n'est pas une simple thèse politique.

L'intérêt du récit, tel quel, se concentre autour de deux hommes, le Colonel Goring et Morty Sullivan, l'homme de Cromwell et le Celte.

Ces deux hommes sont ennemis par la race, par la religion, par le sentiment.

Le premier représente le remède de M. Froude pour l'Irlande. Il est résolument anglais, avec de fortes tendances non-conformistes. Il établit une colonie industrielle sur la côte de Kerry, et il a des objections profondément enracinées contre le commerce de contrebande avec la France, qui, au siècle dernier, était le seul moyen qu'eut le peuple irlandais pour payer ses fermages à des propriétaires absentéistes.

Le Colonel Goring regrette amèrement que les lois pénales contre les Catholiques ne soient pas rigoureusement appliquées.

C'est un homme de la Police «à tout prix».

«Et c'est ce que vous appelez gouverner l'Irlande! dit Goring avec mépris. Suspendre la loi comme un épouvantail à corbeaux dans le jardin, jusqu'à ce que tous les moineaux aient appris à s'en faire un jeu. Vos lois contre le Papisme! Bon, vous les avez empruntées à la France. Les Catholiques français n'ont point jugé à propos de garder les Huguenots chez eux, et ils ont révoqué l'Édit de Nantes. Vous dites dans tout l'univers que vous traiterez les Papistes comme ils ont traité les Huguenots. Vous avez emprunté à la France jusqu'au langage de vos statuts, mais les Français ne craignent pas d'imposer leur loi, et vous, vous avez peur d'appliquer la vôtre. Vous laissez le peuple s'en rire, et en lui accordant le mépris d'une loi, vous lui enseignez à mépriser toutes les lois, celles de Dieu, celles de l'homme pareillement. Je ne saurais dire comment cela finira, mais ce que je puis vous dire, c'est que vous formez, vous élevez une race, qui en viendra un jour à étonner l'humanité par l'éducation que vous lui donnez».

Le résumé, que M. Froude écrit de l'histoire de l'Irlande, ne manque pas de force, bien qu'il soit fort éloigné de l'exactitude.

«L'Irlandais, nous dit-il, a répudié les réalités de la vie, et les réalités de la vie se sont montrées les plus fortes».

Les Anglais, incapables de tolérer l'anarchie aussi près de leurs côtes, ont consulté le Pape. Le Pape leur a donné l'autorisation d'intervenir, et le Pape a gagné au marché. Car l'anglais l'a introduit ici, et l'Irlandais... l'y a maintenu».

Les premiers colons d'Angleterre étaient des nobles normands; ils sont devenus plus Irlandais que les Irlandais, et l'Angleterre s'est trouvé en présence de la difficulté que voici:

L'abandon de l'Irlande serait un discrédit pour elle; la gouverner comme une province serait contraire aux traditions anglaises.

Alors elle a «cherché à gouverner par la division», elle a échoué.

Le Pape était trop fort pour elle.

A la fin, elle a fait cette grande découverte politique: Ce qu'il fallait à l'Irlande, c'était évidemment d'avoir une population entièrement nouvelle «de la même race et de la religion que la population de l'Angleterre».

Le nouveau système a été mis partiellement à exécution.

«Elisabeth d'abord, puis Jacques, ensuite Cromwell, repeuplèrent l'Irlande, en introduisant des Anglais, des Écossais, des Huguenots, des Flamands, des dizaines de mille de familles de vigoureux et sérieux protestants, qui apportèrent avec eux leurs industries.

Deux fois les Irlandais... tentèrent d'expulser ce nouvel élément,... ils échouèrent...

Mais l'Angleterre avait à peine accompli sa longue tâche qu'elle se mit à la gâter elle-même.

Elle détruisit les industries de ses colons par ses lois commerciales. Elle employa les Évêques pour leur ôter leur religion...

Et quant à la noblesse, l'objet qui avait déterminé à l'introduire en Irlande resta inachevé. Ce n'étaient plus que des étrangers, des intrus, qui ne faisaient rien, qu'on laissait ne rien faire.

Le temps devait venir où une population exaspérée demanderait que la terre lui fût rendue, et alors, peut-être, l'Angleterre abandonnerait la noblesse aux loups, dans l'espoir d'une paix passagère.

Mais son tour viendrait ensuite.

Elle se verrait face à face avec l'ancien problème, ou de faire une nouvelle conquête, ou de se retirer avec déshonneur.

Ce genre de thèses politiques, de prophéties après coup, se retrouve à chaque instant dans le livre de M. Froude, et presque toutes les deux pages, nous rencontrons des aphorismes sur le caractère irlandais, sur les leçons que donne l'histoire d'Irlande, et sur l'essence du système gouvernemental de l'Angleterre.

Quelques-uns d'entre eux expriment les vues personnelles de M. Froude, les autres sont entièrement dramatiques, introduits pour marquer les traits caractéristiques.

Nous en reproduisons quelques spécimens. En tant qu'épigrammes, ils ne sont pas très heureux, mais à certains points de vue, ils offrent de l'intérêt.

«La société irlandaise s'est développée au milieu d'une heureuse insouciance. L'insécurité en rendait la jouissance plus piquante.

«Nous autres Irlandais, nous devons rire ou pleurer. Si nous prenions le part des pleurs, nous nous pendrions tous.

«Un rapport trop intime avec les Irlandais a produit une déchéance à la fois dans le caractère et dans la religion partout où les Anglais se sont établis.

«Avec le whiskey et les têtes cassées, nous vieillissons vite en Irlande.

«Les leaders irlandais ne peuvent combattre. Ils peuvent rendre le pays ingouvernable et occuper une armée anglaise exclusivement à les surveiller.

«Aucune nation ne peut conquérir, autrement que par les armes sur le champ de bataille, une liberté qui ne soit point un fléau pour elle.

«Dès le berceau on enseigne (aux Irlandais) que le gouvernement par l'Angleterre est la cause de toutes leurs misères. Ils étaient tout aussi malheureux sous leurs propres chefs, mais ils supporteraient de la part de leurs leaders naturels ce qu'ils ne supporteraient point de la nôtre, et si nous n'avons point empiré leur sort, nous ne l'avons pas non plus rendu meilleur.

«Patriotisme? Oui, patriotisme dans le genre Hibernois. Le pays a été mal traité: il est pauvre et misérable. C'est le fond de commerce du patriote. Tient-il à ce qu'on y porte remède? Oh! que non pas. Il n'aurait plus d'occupation.

«La corruption irlandaise est la sœur jumelle de l'éloquence irlandaise.

«L'Angleterre ne veut pas nous laisser casser la tête à nos coquins: elle ne veut pas les casser elle-même. Nous sommes un pays libre, et nous devons en accepter les conséquences.

«Les fonctions du Gouvernement Anglo-Irlandais consistèrent à faire ce qui ne devait point être fait, et à ne point faire ce qu'il fallait faire.

«La race irlandaise a toujours été bruyante, inutile, incapable de résultats. Elle n'a rien produit, elle n'a rien fait qui puisse être admiré. Ce qu'elle est, elle le fut toujours et le seul espoir qui leur reste c'est que leur ridicule nationalité irlandaise soit ensevelie et oubliée.

«Les Irlandais sont les meilleurs acteurs du monde.

«L'ordre est une plante exotique en Irlande: il a été importé d'Angleterre, mais il ne peut s'enraciner. Il ne s'accommode ni au sol, ni au climat. Si les Anglais tenaient à avoir de l'ordre en Irlande, ils ne laisseraient pas un de nous vivant.

«Quand les pouvoirs gouvernants sont injustes, la nature reprend ses droits.

«L'anarchie elle-même a ses avantages.

«La nature tient exactement ses comptes... Plus on tarde à payer un billet, plus lourds sont les intérêts accumulés.

«Vous ne sauriez vivre en Irlande sans enfreindre les lois dans un sens ou dans l'autre. Donc: pecca fortiter,... comme disait Luther.

«La vitalité animale de l'Irlandais a survécu quand tout le reste avait disparu, et s'ils vivent sans avoir de but, ils jouissent du moins de l'existence.

«Les paysans irlandais savent rendre la vie dans le pays impossible à un gentleman protestant, mais ils ne sont pas capables d'autre chose.»

Ainsi que nous l'avons dit, si M. Froude se proposait par son livre d'aider le gouvernement Tory à résoudre la question irlandaise, il a absolument manqué son but.

L'Irlande, dont il parle, a disparu.

Toutefois, comme témoignage de l'incapacité d'un peuple teutonique à gouverner un peuple celtique contre le gré de celui-ci, son livre n'est pas sans valeur.

Il est ennuyeux, mais présentement les livres ennuyeux sont très en vogue, et comme l'on commence à se lasser un peu de parler de Robert Elsmere, on se mettra sans doute à discuter Les Deux Chefs de Dunboy[51].

Il en est qui feront un accueil empressé à l'idée de résoudre la question irlandaise par la destruction du peuple irlandais.

D'autres se rappelleront que l'Irlande a élargi ses frontières, et que nous avons à compter avec elle, non seulement dans l'Ancien Monde, mais encore dans le Nouveau.

NOTES:

[49] Pall Mall Gazette, 13 avril 1889.

[50] Les Deux Chefs de Dunboy.

[51] Le roman fut, en effet, très discuté et très lu (voir Kipling, Parmi les Cheminots de l'Inde, 216-217).


Le Nouveau roman de Ouida[52].

Ouida clôt la liste des romantiques.

Elle appartient à l'école de Bulwer Lytton ou de George Sand, bien qu'il lui manque l'érudition de l'un et la sincérité de l'autre.

Elle s'efforce de faire entrer la passion, l'imagination et la poésie dans le domaine de la fiction.

Elle croit encore aux héros et aux héroïnes. Elle est fleurie, et fervente, et pleine de fantaisie.

Et pourtant elle aussi, la grande-prêtresse de l'impossible, subit l'influence de son siècle.

Son dernier livre, Guilderoy, ainsi qu'elle l'intitule, est une étude psychologique approfondie de tempéraments modernes.

Pour elle, c'est du réalisme, et elle a certainement pris une forte proportion du ton et du caractère de la société contemporaine.

Ses personnages se meuvent avec aisance, avec grâce, avec indolence.

On peut donner ce livre pour une étude de la pairie à un point de vue poétique.

Ceux qui en ont assez des jeunes clergymen médiocres, affligés de doutes, ou des jeunes dames sérieuses qui ont des missions, ou des banales têtes de cire de la plupart des romans anglais de nos jours, trouveront plaisir, sinon profit, à lire cet étonnant roman.

C'est un magnifique portrait de notre aristocratie. Rien n'a été épargné. Il n'en coûte que la somme relativement faible de une livre onze shillings pour être présenté à la meilleure société.

Les figures centrales sont exagérées, mais le fond est admirable.

Malgré qu'on en ait, cela vous donne une sensation comme celle de la vie.

Quel est le récit? Eh bien, nous devons avouer qu'il nous est venu un léger soupçon d'avoir déjà entendu Ouida nous le faire.

Lord Guilderoy, «dont le nom était aussi ancien que les temps de Knut» s'éprend follement d'amour, ou se figure qu'il s'éprend follement d'amour, pour une Perdita champêtre, une Artémis provinciale, qui a «une figure à la Gainsborough, avec de grands yeux interrogateurs, et une chevelure châtain clair en désordre».

Elle est pauvre, mais bien née, car elle est la fille unique de M. Vernon de Llanarth, singulier ermite, à moitié pédant, à moitié donquichottesque.

Guilderoy l'épouse, et ennuyé de la trouver si timide, si embarrassée pour se faire comprendre, si peu au fait de la vie fashionable, il revient à ses premières amours, une merveilleuse créature, qui se nomme la Duchesse de Soria.

Lady Guilderoy se gèle, la Duchesse s'embrase.

A la fin du livre, Guilderoy est un objet de pitié.

Il lui faut accepter le pardon d'une femme, et l'oubli de l'autre.

Il est foncièrement faible, dépourvu de toute valeur, et c'est le personnage le plus attrayant de tout le récit.

Il y figure en outre sa sœur Lady Sunbury, qui est très désireuse de voir Guilderoy se marier, et est parfaitement résolue à détester sa femme.

C'est réellement une figure très bien posée.

Ouida la décrit comme une «de ces femmes d'une admirable vertu qui détournèrent les hommes, plus sûrement que les sirènes les plus méchantes, des sentiers de la vertu.»

Elle s'irrite, elle s'aliène ses enfants, elle met en fureur son mari.

—Vous avez parfaitement raison. Je sais que vous avez toujours raison, mais c'est justement là ce qui vous rend si infernalement odieuse! dit un jour Lord Sunbury, dans un accès de rage, en sa propre maison, avec des éclats d'une voix de Stentor tels que des passants de Grosvenor-Street levaient les yeux vers ses fenêtres ouvertes, et qu'un balayeur dit à un marchand d'allumettes: «Ma foi, je crois qu'il est en train d'en conter de belles à la vieille».

Le caractère le plus noble du livre est celui de Lord Aubrey. Comme il n'a pas de génie, il se conduit, ainsi qu'il est naturel, d'une manière admirable en toute circonstance.

On le voit d'abord prenant en pitié Lady Guilderoy laissée à l'abandon et finissant par l'aimer. Mais il fait le grand renoncement, ce qui produit un effet considérable, et après avoir décidé Lady Guilderoy à accueillir de nouveau son mari, il accepte une «Vice Royauté distante et ardue».

Il est pour Ouida l'idéal du véritable homme politique, car apparemment Ouida s'est mise à étudier la politique anglaise.

Elle a consacré une bonne partie de son livre à des thèses politiques. Elle croit que les gouvernants qui conviennent à un pays comme le nôtre sont les aristocrates.

L'oligarchie est pour elle pleine d'attraits.

Elle a de vilaines idées du peuple; elle adore la Chambre des Lords et Lord Salisbury.

Voici quelques-unes de ses vues; nous ne les appellerons pas ses idées:

«La Chambre des Lords ne demande rien à la Nation: elle est donc la seule tutrice sincère et désintéressée des besoins et des ressources du peuple. Elle ne s'est jamais mise en travers du véritable désir du pays. Elle s'est simplement placée entre le pays et ses sottises impétueuses et passagères.

»Une démocratie ne saurait comprendre l'honneur. Comment le comprendrait-elle? Le Caucus[53] est principalement composé de gens qui mettent du sable dans le sucre, de l'alun dans le pain, forgent des baïonnettes et des solives métalliques qui ploient comme des brins d'osier, envoient dans l'Inde du mauvais calicot, et assurent au Lloyd des navires qu'ils savent destinés couler, au bout de dix jours de navigation.

»Lord Salisbury a été souvent accusé d'arrogance. On n'a jamais vu que cette prétendue arrogance était la conscience naturelle, sincère, d'un grand patricien certain d'être plus capable de diriger le pays que la plupart des gens qui le composent.

»La démocratie, après avoir rendu toutes choses hideuses et insupportables au plus haut degré pour tout le monde, finit toujours par se pendre aux basques d'un général victorieux.

»Le politicien, qui a réussi, peut être honnête, mais son honnêteté est tout au plus de qualité douteuse. Dès le jour où une chose devient un métier, il est parfaitement absurde de parler de désintéressement à propos de sa pratique. Pour le politicien professionnel, les affaires de la nation sont une manufacture, à laquelle il consacre son audace et son temps, et de laquelle il espère tirer sa vie durant, un certain tant pour cent.

»Il existe une tendance trop marquée à gouverner le monde par le tapage.»

Les aphorismes de Ouida sur les femmes, l'amour, la société moderne, sont un peu plus caractérisés.

»Les femmes parlent comme si on pouvait à son gré faire du cœur une pierre ou un bain.

»La moitié des passions des hommes ont une fin prématurée, parce qu'on s'attend à ce qu'elles soient éternelles.

»Ce qui fait le charme de la vie, c'est sa folie.

»Qu'est-ce qui cause la moitié des souffrances des femmes? C'est que leur amour est autrement tendre que celui de l'homme. Ce dernier prend de la force à mesure que le premier s'affaiblit.

»Pour supporter longtemps la campagne, en Angleterre, il faut avoir la rusticité d'esprit de Wordsworth, avec des bottes et des bas tout aussi grossiers.

»C'est parce que bien des gens sentent la nécessité de s'expliquer qu'ils arrivent à prendre l'habitude de dire ce qui n'est point vrai. La femme avisée ne s'obstine jamais à donner une explication.

»L'amour peut faire de son univers une solitude à deux, le mariage ne le peut pas.

»Monogame de nom, toute société cultivée est polygame; souvent même polyandrique.

»Les moralistes disent qu'une âme devrait résister à la passion. Ils pourraient aussi bien dire qu'une maison devrait résister à un tremblement de terre.

»Le monde entier est en ce moment même à genoux devant les classes pauvres. On prend pour accordé qu'elles possèdent toutes les vertus cardinales, et que la propriété de tout genre est seule coupable.

»En général, les hommes ne prennent point en pitié les larmes des femmes, et quand c'est une femme de leur entourage qui pleure, ils se bornent à sortir, en fermant la porte avec fracas.

»Les hommes croient toujours les femmes injustes à leur égard, quand elles omettent de déifier leurs faiblesses.

»Jamais passion, une fois rompue, ne supportera le renouvellement.

»Le sentiment perd sa force et sa délicatesse, quand nous le regardons trop souvent au microscope.

»Tout ce qui n'est pas flatterie paraît injustice à la femme.

»Quand la société s'aperçoit que vous la prenez pour une bande d'oies, elle se venge en sifflant à grand bruit derrière votre dos.»

Pour des descriptions de paysage et d'art, nous les trouvons naturellement en grand nombre, et il est impossible de méconnaître la touche d'Ouida dans ce qui suit:

»C'était un vieux palais, haut, spacieux, magnifique et morne. Des bustes de marbre terni, jauni, des bronzes étranges allongeant des bras maigres dans l'obscurité, des ivoires brunis par le temps, des brocards usés où brillaient des fils d'or, des tapisseries aux figures singulières et pâlies de divinités mortes, s'entrevoyaient dans un demi-jour de crépuscule. Et comme il allait et venait parmi ces choses, une figure qui semblait presque aussi pâle que l'Adonis de la tapisserie, debout, immobile comme la statue de l'amour blessé, se détacha de l'ombre devant son regard. C'était celle de Gladys.

Le style est plein d'exagération, d'une emphase outrée, mais il possède quelques remarquables qualités de rhétorique et une bonne proportion de coloris.

Ouida aime à montrer un léger vernis de culture, mais elle a en propre une certaine pénétration, et bien qu'elle soit rarement vraie, elle n'est jamais ennuyeuse.

Guilderoy, malgré ses défauts, qui sont grands, et ses absurdités, qui sont plus grandes encore, est un livre à lire.

NOTES:

[52] Pall Mall Gazette, 17 mai 1889.

[53] La camarilla.


Un roman par un liseur de pensée[54].

On pourrait dire bien des choses en faveur du système qui consiste à lire un roman à rebours.

En général, la dernière page est la plus intéressante, et lorsqu'on commence par la catastrophe, ou le dénouement, on se sent en termes agréables de familiarité avec l'auteur.

C'est comme si on allait dans les coulisses d'un théâtre. On n'est plus mis dedans, et quand il s'en faut de l'épaisseur d'un cheveu que le héros ne périsse, quand l'héroïne est dans les transes les plus angoissantes, cela vous laisse parfaitement froid.

On connaît le secret jalousement gardé, et on peut se permettre de sourire on voyant l'anxiété tout à fait superflue que les marionnettes de la pièce croient de leur devoir de témoigner.

Dans le cas du roman de M. Stuart Cumberland, l'Insondable profondeur, ainsi qu'il l'intitule, la dernière page donne un vrai frisson, et nous rend curieux d'en savoir plus sur Brown, le médium.

Scène: une chambre capitonnée dans une maison de fous, aux États-Unis.

Un aliéné énonce des propos sans suite; en se lançant avec fureur à travers la pièce, à la poursuite de formes invisibles.

—Celui-ci, c'est notre cas le plus marqué, dit un médecin en ouvrant la porte de la cellule à l'un des inspecteurs des aliénés. Il était médecin, et il est continuellement hanté par les créations de son imagination. Nous avons à le surveiller de près, car il manifeste des tendances au suicide.

Le fou se jette sur les visiteurs pendant qu'ils battent en retraite, et la porte se fermant sur lui, il se laisse tomber sur le sol avec un hurlement.

Une semaine après, le cadavre de Brown le médium est découvert, pendu au bec de gaz de sa cellule.

Comme on voit tout avec clarté! Quelle force, quelle netteté dans le style! Et quel air de réalisme dans cette simple mention d'un «bec de gaz».

Certes, l'Insondable profondeur est un livre à lire.

Et nous l'avons lu, et même avec grande attention.

Bien que l'autobiographie y tienne une grande place, ce n'en est pas moins une œuvre de fiction, et quoi que la plupart d'entre nous soient d'avis qu'elle ne servira guère à démasquer ce qui est déjà démasqué, et à révéler les secrets de Polichinelle, il y aura sans doute bien des gens qui apprendront avec intérêt les trucs et les supercheries d'ingénieux médiums avec leurs masques de gaze, leurs baguettes télescopiques, leurs invisibles fils de soie, avec les étonnants coups qu'ils savent produire par le simple déplacement du muscle long-péronier.

Le livre débute autour du lit de mort de l'Alderman Parkinson.

Le Docteur Josiah Brown, éminent médium, lui donne ses soins et s'évertue à réconforter le brave négociant par la production de coups secs dans le bois de lit.

Mais M. Parkinson, qui désire vivement revenir auprès de Mistress Parkinson, après sa mort, sous une forme matérialisée, ne se tient pour satisfait qu'après avoir obtenu de sa femme la promesse solennelle de ne point se remarier, car à ses yeux, un mariage serait de la vraie bigamie. Après avoir reçu d'elle cette promesse formelle, M. Parkinson meurt, et son âme, au dire du médium, est escortée jusqu'aux sphères par une «troupe d'anges en robes blanches». Tel est le prologue.

Le chapitre suivant a pour titre «Cinq ans après.»

Violette Parkinson, fille unique de l'Alderman, aime Jack Alston, qui est «pauvre, mais intelligent». Mistress Parkinson ne veut pas entendre parler de mariage jusqu'au jour où feu l'Alderman se sera matérialisé et aura donné son consentement formel.

Une séance a lieu, où Jack Alston démasque le médium et fait voir l'imposture du Docteur Brown: ce qui est une sottise de sa part. En effet, il est chassé de la maison par Mistress Parkinson, furieuse, dont la confiance envers le docteur n'est pas le moins du monde ébranlée par cette malencontreuse révélation.

Voilà donc les amants séparés.

Jack s'embarque pour Terre-Neuve, fait naufrage, et est soigné avec attention, peut-être avec trop d'attention, par La-Ki-Wa, ou l'Étoile Brillante, jeune et charmante Indienne qui appartient à la tribu des Micmacs.

C'est une créature enchanteresse, qui porte un «collier fait de treize pépites d'or pur», une couverture de fabrication anglaise, et des pantalons de cuir tanné. En somme, ainsi que le fait remarquer M. Cumberland, elle a l'air d'être la «personnification de l'aube fraîche emperlée de rosée.»

Lorsque Jack, revenant à lui, la voit, il lui demande naturellement qui elle est.

Elle répond, en ce langage simple que nous a fait aimer Fenimore Cooper:

—Je suis La-Ki-Wa; je suis la fille unique de mon père, le Grand Pin, chef des Dildoos.

Elle parle très bien l'anglais, et M. Cumberland nous en informe.

Jack lui confie aussitôt le télégramme suivant, qu'il écrit au verso d'un billet de cinq livres: «Miss Violette Parkinson, Hôtel Kronprins, Franzensbad, Autriche.—Sauvé—Jack.»

Mais La-Ki-Wa, chose fâcheuse à dire, se tient ce langage: «Le Blanc appartient à Grand-Pin, aux Dildoos, et à moi» et n'a garde d'envoyer le télégramme.

Par la suite, La-Ki-Wa offre sa main à Jack, qui la refuse et, avec la dureté de cœur qui est le propre des hommes, lui offre une affection fraternelle.

La-Ki-Wa regrette naturellement d'avoir prématurément laissé voir sa passion, et elle pleure:

—Mon frère, fait-elle, va croire que j'ai le cœur timide d'un daim avec la voix pleurante d'une papoose. Moi, la fille du Grand-Pin... Moi, une Micmac, montrer la peine que j'ai au cœur! O mon frère, j'en suis confuse.

Jack la réconforte avec les vains sophismes d'un être civilisé et lui fait présent de sa photographie.

Pendant qu'il se rend au steamer, il reçoit de Gros Daim un morceau salé d'une enveloppe de biscuit.

La-Ki-Wa y a écrit l'aveu de sa conduite coupable à propos du télégramme:

«Il eut, nous dit M. Cumberland, des idées très amères au sujet de La-Ki-Wa, mais elles s'adoucirent par degrés, quand il se fut souvenu de ce qu'il lui devait.»

Tout finit heureusement.

Jack arrive en Angleterre juste assez à temps pour empêcher le Docteur Josiah Brown de magnétiser Violette, que l'intrigant docteur voudrait bien épouser, et il jette son rival par la fenêtre.

La victime est retrouvée «contusionnée et couverte de sang parmi les débris des pots à fleurs» par un policeman comique.

Mistress Parkinson garde la foi au spiritisme, mais elle ne veut plus entendre parler de Brown, après avoir découvert que la «barbe matérialisée» de feu l'Alderman était en «horrible, en grossier crin de cheval.»

Jack et Violette s'épousent enfin et Jack est assez cynique pour envoyer à «La-Ki-Wa» une autre photographie.

Quant à la fin du docteur, elle a été rapportée ci-dessus.

Si nous avions ignoré ce qui l'attendait, nous n'aurions pas été sans peine jusqu'au bout du livre.

Il y a trop, beaucoup trop de rembourrage à propos du Docteur Slade, et du Docteur Bartram, et autres médiums.

Les considérations sur l'avenir commercial de Terre-Neuve paraissent n'en pas finir. Elles sont insupportables.

Toutefois, il y a plus d'une sorte de public, et M. Stuart Cumberland est toujours assuré d'un auditoire.

Son défaut principal est la tendance au bas comique, mais il est des gens qui goûtent le bas comique dans la fiction.