[54] Pall Mall Gazette, 5 juin 1889.
M. Swinburne mit jadis en feu ses contemporains par un volume de très parfaite et très vénéneuse poésie.
Puis, il devint révolutionnaire et panthéiste, et prit à partie les gens qui occupent de hautes situations tant au ciel que sur terre.
Ensuite il inventa Marie Stuart et nous fit supporter le poids accablant de Bothwell.
Par la suite, il se retira dans la chambre d'enfants et écrivit sur les enfants des poésies caractérisées par un excès de subtilité.
Présentement il est tout à fait patriote et s'arrange pour combiner, avec son patriotisme, une grande sympathie pour le parti tory.
Il a toujours été un grand poète. Mais il a ses limites, dont la principale a ceci de particulièrement curieux, qu'elle consiste dans l'absence totale de tout sentiment de la limite.
Ses chants sont presque toujours trop sonores pour son sujet.
Sa magnifique rhétorique, nulle part plus magnifique que dans le volume que nous avons en ce moment sous les yeux, cache plutôt qu'elle ne révèle.
On a dit de lui, et avec grande vérité, qu'il est un maître du langage, mais on peut dire avec plus de vérité encore que le langage est son maître.
Il semble que les mots le dominent.
L'allitération le tyrannise.
Le son pur règne souvent sur lui.
Il est si éloquent que tout ce qu'il touche devient irréel.
Prenons la pièce sur l'Armada:
«Les ailes du vent du Sud-Ouest s'élargissent, le souffle de ses lèvres ardentes. Plus tranchant que le fil d'une épée, plus brûlant que le feu, tombe en plein sur les navires qui plongent. C'est lui le pilote de la fuite vers le nord, lui leur homme et l'homme de la barre: un homme de barre vêtu de la tempête, ceint de force pour contraindre la mer. Et l'armée qu'ils forment, tremble, et frissonne dans la rude étreinte de sa main comme un oiseau sous les filets. Car la fureur et la joie qui le possèdent sont plus puissantes que celle de l'homme qu'il égorge et dépouille. Et vainement, le cœur coupé en deux, avec l'effort d'une volonté indécise, le chef de leur armée tient conseil avec l'espoir se demandant si l'étoile favorable brille encore.
Nous avons déjà entendu cela sous une forme ou sous une autre.
Cela vient-il de ce que parmi tous les poètes qui ont jamais vécu, M. Swinburne est le plus limité dans ses images?
Il faut reconnaître qu'il en est ainsi.
Il nous a lassés par sa monotonie: Feu et Mer, voilà les deux mots qu'il a toujours sur les lèvres.
Nous devons aussi avouer que ce chant suraigu—tout admirable qu'il soit,—nous laisse hors d'haleine.
Voici un passage tiré d'une pièce intitulée: Un mot avec le Vent.
Que l'éclat du soleil soit nu ou voilé, le ciel superbe ou caché d'un linceul, que l'eau soit calme, lâche, languissante, tourmentée, agacée, agile ou entravée, pâle et patiente, vêtue de feu ou de nuée, se torture vainement le cœur, on donne en replis de serpents, c'est vers toi qu'elle regarde, aveugle et déçue, lasse, épuisée de colère, repoussée éternellement par les vents qui bercent l'oiseau, des vents qui pareils à la poitrine des mouettes, triomphent de la mer, et ordonnent aux vagues mornes d'être aussi lasses que des cœurs qui succombent aux espoirs retardés, que le clairon sonne de l'ouest, que le sud rende témoignage de l'éclat dont résonnent et brillent les splendeurs de ta divinité, ordonne à la terre qu'elle se réjouisse de voir les larges ailes du vent de terre brisées, ordonne à la mer de prendre courage, ordonne au monde d'être à toi!
Des vers de cette sorte méritent peut-être un juste éloge pour la force soutenue et la vigueur de leur arrangement métrique. L'excellence purement technique en est extraordinaire. Mais est-ce plus qu'un tour de force oratoire?
Cela suggère-t-il vraiment quelque chose? Cela charme-t-il?
Pourrions-nous relire et relire encore avec un nouveau plaisir? Nous ne le croyons pas. Cela nous paraît vide.
Naturellement nous ne devons point chercher dans ces poésies de révélation de l'âme humaine.
Ne faire qu'un avec les éléments, tel semble être le but de M. Swinburne.
Il cherche à parler par le souffle du vent et la vague.
Le grondement de la flamme est sans cesse dans son oreille.
Il met son clairon aux lèvres du Printemps et lui ordonne de souffler, et la Terre s'éveille de ses rêves et lui dit son secret.
Il est le premier poète lyrique qui ait tenté le renoncement absolu à sa personnalité, et il a réussi.
Nous entendons le chant, mais nous ne voyons jamais le chanteur.
Nous n'arrivons jamais à être près de lui.
En dehors du tonnerre et de la splendeur des mots, il ne dit rien lui-même.
Nous avons vu souvent l'interprétation de la nature par l'homme.
Maintenant, c'est la Nature qui nous interprète l'homme, et il est curieux de voir combien elle a peu de chose à dire.
Force et Liberté, voilà ce qu'elle lui annonce vaguement.
Elle nous assourdit de ses clameurs.
Mais M. Swinburne ne chevauche pas toujours le tourbillon et n'invoque pas toujours les abîmes de la mer.
Les ballades romantiques dans le dialecte du Border n'ont pas perdu leur enchantement pour lui, et ce tout récent volume contient plusieurs exemples de cette sorte de poésie curieusement artificielle.
La proportion de plaisir que donne le dialecte est uniquement affaire de tempérament.
Dire Mither, au lieu de Mother, donne à certains la sensation romantique au plus haut degré d'intensité.
D'autres ne sont pas tout à fait aussi enclins à croire à la vertu d'émotion des provincialismes.
Toutefois on ne peut douter de la maitrise de la forme que M. Swinburne possède, que cette forme soit très légitime ou non.
Le Mariage fatigué a la concentration et la couleur d'un grand drame et la singularité du style y ajoute quelque chose de grotesque.
La ballade de la Sorcière-Mère, Médée du moyen-âge qui égorge ses enfants, parce que son seigneur est infidèle, mérite d'être lue, à cause de son horrible simplicité.
La Tragédie de la Fiancée, avec son étrange refrain,
l'Exil du Jacobite:
La Veuve des Bords de la Tyne et la Formule qui sauve le pendard sont autant de pièces d'une belle venue d'imagination. Certaines sont terribles en leur ardente intensité de passion.
La poésie anglaise ne court point le danger de se rétrécir en une forme aussi étroite que la ballade romantique en dialecte.
Elle est d'une vitalité trop forte pour cela.
Nous pouvons donc saluer les essais que fait d'une manière magistrale M. Swinburne, avec l'espoir qu'on n'imitera point les choses qui ne se prêtent point à l'imitation.
Le recueil se termine par quelques poésies sur les enfants, quelques sonnets, une thrénodie sur John William Inchbold, et une charmante pièce lyrique intitulée les Interprètes:
Dans la pensée humaine toutes choses ont une habitation; nos jours rient, abaissent et allègent le passé, et ne trouvent aucune place qui dure. Mais la pensée et la foi sont choses trop puissantes pour que le temps puisse les entamer, quand une fois elles ont été rendues splendides par la parole ou sublimées par le chant. Le souvenir, alors même que le flux et le reflux du changement mobile se lasse de vieillesse, donne à la terre et aux cieux, par l'effet du chant et celui de l'âme, leur gloire.
Certainement, «dans l'intérêt du chant» nous aimerions l'œuvre de M. Swinburne, et même nous ne pouvons ne pas l'aimer, tant il est un merveilleux artiste en musique.
Mais qu'y a-t-il d'âme?
Pour l'âme, nous devons chercher ailleurs.
[55] Pall Mall Gazette, 27 juin 1889, à propos de la troisième partie des Poèmes et Ballades.
Les livres de poésie des jeunes écrivains sont d'ordinaire des billets qui ne sont jamais payés.
Néanmoins, on rencontre de temps en temps un volume si supérieur à la moyenne, qu'on résiste à grand'peine à la tentation attrayante de prophétiser étourdîment un bel avenir pour son auteur.
Le livre de M. Yeats: Les Voyages d'Oisin est certainement un de ceux-là.
Ici nous trouvons un noble sujet noblement traité, la délicatesse de l'instinct poétique, et la richesse d'imagination.
Une bonne partie de l'œuvre est inégale, peu soutenue, il faut le reconnaître.
M. Yeats n'essaie pas de dépasser Wordworth en enfance, nous sommes heureux de le dire, mais de temps à autre il réussit à «surpasser Keats en brillant» et il y a, çà et là, dans son livre des choses d'une étrange crudité, des endroits d'une recherche irritante.
Mais dans les meilleurs passages, il est excellent.
S'il n'a pas la grandiose simplicité de la facture épique, il a au moins quelque chose de la largeur de vision qui appartient au caractère épique.
Il ne diminue point la stature des grands héros de la mythologie celtique.
Il est très naïf, très primitif et parle de ses géants de l'air d'un enfant.
Voici un passage caractéristique du récit où Oisin revient de l'Île de l'oubli.
Dans un ou deux endroits, la mélodie est fautive, la construction est parfois trop embrouillée, et le mot de populace du dernier vers est mal choisi, mais quand tout cela est dit, il est impossible de ne pas sentir dans ces stances la présence du véritable esprit poétique.
Une jeune dame, qui vise à «un chant qui surpasse le sens» et tente de reproduire le système de vers de Browning pour notre édification, paraîtra peut-être dans un état d'esprit inquiétant.
Mais l'œuvre de Miss Caroline Fitz Gerald vaut mieux que sa tendance.
Venetia Victrix est un beau poème à plus d'un point de vue.
L'histoire est étrange.
Un certain Vénitien, haïssant un des Dix qui commit une injustice envers lui, et identifiant son ennemi avec Venise même, abandonne sa ville natale et fait vœu de vouer son âme à l'Enfer plutôt que de faire un geste pour Venise.
Comme il s'éloigne de l'Adriatique la nuit, son vaisseau est arrêté par un calme soudain, et il voit une immense galère
et ils se dirigent vers Venise.
Il lui faut choisir entre sa perte et celle de sa cité.
Après une lutte, il prend le parti de se sacrifier à son téméraire serment.
Venetia Victrix est suivie d'Ophélion, curieuse pièce lyrique dont les personnages sont la Nuit, la Mort, l'Aurore et un savant.
C'est compliqué plutôt que musical, mais certains chants ont de la grâce, notablement celui qui débute ainsi!
Le volume de Miss Fitzgerald mérite certainement d'être lu.
Le petit livre de M. Richard Le Gallienne, Volumes in-folio, comme il l'intitule plaisamment, est plein de vers jolis, d'une fantaisie délicate.
Des vers comme les suivants:
font entendre, avec leur choix fantastique de métaphores une note agréable.
Il semble que présentement la muse de M. Le Gallienne se consacre tout entière au culte des livres et M. Le Gallienne lui-même est tout pénétré de traditions littéraires.
Il prend pour modèle Keats et cherche à reproduire quelque chose de la richesse du débordement d'images de Keats.
Il a une très-vive conscience de la source d'où vient son inspiration:
Des vers de moi! pourquoi demander une si pauvre chose, alors que j'ai pu cueillir sur les allées de jardins, l'offrande parfumée d'un souvenir ensoleillé, des fleurs qui ne meurent point, des blancs rameaux que rien ne flétrit?
Shakespeare m'a donné une rose anglaise, et Spenser du chèvrefeuille aussi doux que la rosée, on bien je vous aurais apporté de cette retraite rêveuse la fleur de la passion de Keats, ou le bleu mystique de la fleur étoilée, le chant de Shelley, ou j'aurais fait tomber l'or des lis de la Damoiselle Bénie ou dérobé du feu dans les plis écarlates des pavots de Swinburne...
Cependant, maintenant qu'il a joué son prélude avec tant de sensibilité et de grâce, nous ne doutons point qu'il n'aborde des thèmes plus vastes et des sujets plus nobles, et ne réalise l'espoir qu'il exprime dans cette strophe de six vers:
Car si par bonheur je venais à posséder quelque mélodie, j'en lancerais au loin les notes comme une mer irritée, pour balayer les édifices de la tyrannie, pour donner la liberté à l'amour, délivrer la foi de tout dogme, oh! que je voudrais emplir le vide de mon vers, et faire de mon pipeau d'avoine une trompette.
[56] Pall Mall Gazette, 12 juillet 1889.
Un éminent théologien d'Oxford fit un jour la remarque que sa seule objection contre le progrès moderne était que l'on progressait en avant au lieu d'aller à reculons. Cette vue séduisit tellement un certain artiste du monde des étudiants, qu'il se hâta d'écrire un article sur quelques analogies restées inaperçues entre le développement des idées et les mouvements du crabe marin commun.
Je suis certain que le Speaker ne sera point soupçonné même par ses amis les plus enthousiastes de professer cette dangereuse hérésie de la marche à reculons.
Mais, je dois l'avouer franchement, j'en suis venu à conclure que je n'ai jamais rencontré depuis quelque temps de critique plus mordante de la vie moderne que celle qu'on trouve dans les écrits du savant Chuang-Tzù, récemment traduits en langue anglaise par M. Herbert Giles, Consul de sa Majesté à Tamsui.
La diffusion de l'éducation a sans doute rendu le nom de ce grand penseur familier au grand public, mais dans l'intérêt du petit nombre et des gens ultra-cultivés, je sens qu'il est de mon devoir de dire exactement qui il était et de donner une brève esquisse de ce qui caractérise sa philosophie.
Chuang-Tzù, dont il faut avoir bien soin d'écrire le nom, autrement qu'il ne se prononce, naquit dans le quatrième siècle avant Jésus-Christ, sur les bords du Fleuve Jaune, dans le Pays Fleuri, et l'on peut trouver encore de nos jours, sur les simples plateaux à thé et les modestes écrans de nos plus respectables intérieurs de la banlieue, des portraits de cet admirable sage assis sur le dragon volant de la contemplation.
L'honnête contribuable et sa florissante famille se sont certainement égayés maintes fois du front en forme de dôme du philosophe; ils ont ri de l'étrange perspective du paysage qui s'étend au-dessous de lui.
S'ils avaient réellement su qui il était, ils trembleraient. Car Chuang-Tzù passa sa vie à prêcher la grande religion de l'Inaction et à faire remarquer l'inutilité de toutes les choses utiles.
«Ne fais rien, et tout se fera» telle était la doctrine que lui légua son grand maître Lao-Tzù.
Résoudre l'action en pensée, et la pensée en abstraction, tel était son but criminel et transcendant.
Comme l'obscur philosophe de la spéculation grecque primitive, il croyait à l'identité des contraires.
Comme Platon, il était idéaliste, et il avait tout le mépris de l'idéaliste pour les systèmes utilitaires, il était mystique comme Denis, Scot, Érigène, Jacob Boehme.
Il tenait avec eux et avec Philon, que le but de la vie est de s'affranchir de la conscience de soi, et de devenir l'inconscient véhicule d'une illumination plus haute.
En fait, on peut dire que Chuang-Tzù a résumé en lui presque toutes les formes de la pensée métaphysique ou mystique, depuis Héraclite jusqu'à Hégel.
Il y avait aussi en lui quelque chose du quiétiste, et dans son culte du Rien, on peut dire jusqu'à un certain point, de ces étranges rêveurs de l'époque médiévale, qui comme Tauler et le Maître Eckart out adoré le Purum Nihil et l'Abîme.
Les grandes classes moyennes du pays auxquelles, ainsi que chacun de nous le sait, nous devons toute notre prospérité, sinon notre civilisation, hausseront peut-être les épaules devant tout cela, et demanderont non sans une certaine dose de raison, quelle importance a pour eux l'identité des contraires, et pourquoi elles s'affranchiraient de la conscience d'elles-mêmes, qui est leur trait de caractère le plus marqué.
Mais Chuang-Tzù était quelque chose de plus qu'un métaphysicien et un illuminé: il cherchait à détruire la société, et ce qu'il y a de triste, c'est qu'il unit avec l'éloquence passionnée d'un Rousseau, le raisonnement scientifique d'un Herbert Spencer.
Il n'y a point de sentimentalisme en lui; il plaint les riches plus que les pauvres, si tant est qu'il plaigne quelqu'un, et la prospérité lui paraît chose aussi tragique que la souffrance.
Il n'a rien de la sympathie moderne pour les vaincus. Il ne propose pas davantage de recourir à des raisons morales pour décerner les prix à ceux qui arrivent les derniers dans la course.
C'est à la course même qu'il trouve à redire.
Quant à la sympathie active, qui de nos jours est devenue une profession pour tant de braves gens, il croit que vouloir faire du bien aux autres est une occupation aussi sotte que de battre du tambour dans une forêt, afin de retrouver un fuyard.
C'est dépenser de l'énergie en pure perte.
Voilà tout.
Au lieu d'être un individu profondément sympathique, on n'est, aux yeux de Chuang-Tzù, qu'un homme qui ne cesse de vouloir être un autre que soi-même, et qui dès lors se prive de la seule excuse par laquelle il puisse justifier son existence.
Oui, si incroyable que cela puisse paraître, ce curieux penseur, se tournait, avec un soupir de regret, vers un certain Âge d'or, où il n'existait ni examen de concours, ni assommants systèmes d'éducation, ni missionnaires, ni dîners à deux sous pour le peuple, ni Églises établies, ni Sociétés humanitaires, ni mornes conférences sur vos devoirs envers votre prochain, ni ennuyeux sermons sur quelque sujet que ce fût.
En ce temps idéal, nous dit-il, les gens s'aimaient entre eux, sans se douter de ce que c'est que la charité, sans écrire à ce propos dans les journaux.
Ils étaient probes, et pourtant ils ne publiaient jamais de livres sur l'Altruisme.
Comme chacun gardait pour soi ce qu'il savait, le monde échappait au fléau du scepticisme, et comme chacun gardait ses vertus pour soi, personne ne se mêlait des affaires d'autrui.
On passait sa vie simplement, paisiblement, et on se contentait de la nourriture et des vêtements qu'on pouvait se procurer.
On s'apercevait d'un district à l'autre; «on entendait dans l'un les chiens et les coqs de l'autre,» et pourtant les gens vieillissaient et mouraient sans jamais échanger de visites.
On ne jasait pas à propos de gens malins, on n'avait point d'éloges pour des gens honnêtes.
Le sentiment intolérable de l'obligation était inconnu; les actes de l'espèce humaine ne laissaient aucune trace, et ses affaires ne devenaient point une rangaine que transmettent à la postérité d'imbéciles historiens.
Ce fut un jour fâcheux que celui où apparut le Philanthrope, apportant avec lui la malfaisante idée du Gouvernement:
«C'est une certaine chose, dit Chuang-Tzù, que de laisser l'espèce humaine tranquille; il n'a jamais rien existé qui consiste à gouverner l'espèce humaine.»
Tous les genres de gouvernement sont mauvais.
Ils sont anti-scientifiques, parce qu'ils cherchent à modifier l'entourage naturel de l'homme.
Ils sont immoraux, parce qu'en intervenant chez l'individu, ils produisent la forme la plus agressive de l'égotisme.
Ils sont ignorants, parce qu'ils s'efforcent de répandre l'éducation.
Ils sont destructeurs d'eux-mêmes, parce qu'ils engendrent l'anarchie.
«Jadis, nous dit-il, l'Empereur Jaune fut le premier à faire en sorte que la charité et le devoir envers le prochain se mêlassent avec la bonté naturelle du cœur humain. En conséquence de cela, Yao et Shun s'usèrent les poils des jambes à se donner du mal pour nourrir leur peuple. Ils dérangèrent leur économie interne afin de faire de la place à des vertus artificielles. Ils épuisèrent leurs énergies à fabriquer des lois, et ce furent tout autant de fiascos.
Le cœur humain, poursuit notre philosophe, peut être ralenti par force ou surmené, mais dans l'un et l'autre cas, le dénoûement est fatal.»
Yao rendit le peuple trop heureux. Aussi celui-ci ne fut-il point satisfait.
Chieh le rendit trop misérable. Aussi fut-il mécontent.
Alors tout le monde se mit à raisonner sur la meilleure manière de raccommoder la société.
Il est parfaitement clair qu'il faut faire quelque chose, se dirent les gens les uns aux autres, et alors il y eut une ruée générale vers la science.
Les résultats furent si terribles que le Gouvernement d'alors dut introduire la Contrainte, et la conséquence fut que les hommes vertueux cherchèrent un refuge dans les cavernes des montagnes, pendant que les maîtres de l'état restaient à trembler dans les demeures des ancêtres.
Alors, comme toutes choses étaient dans un parfait chaos, les Réformateurs de la Société montèrent sur des estrades, et empêchèrent la façon d'échapper aux maux qu'eux et leurs systèmes avaient causés! Pauvres Réformateurs de Société!
«Ils ne connaissent point la honte, ils ne savent ce que c'est que de rougir.»
Tel est le verdict que rend sur eux Chuang-Tzù.
La question économique est aussi discutée copieusement par ce sage aux yeux en amande, et il écrit sur le fléau du capital en termes aussi éloquents que M. Hyndman.
Pour lui, l'origine du mal c'est l'accumulation de la richesse.
Elle rend violents les forts, malhonnêtes les faibles.
Elle crée le volereau et l'enferme dans une cage de bambou.
Elle crée le gros voleur et le met sur un trône de jade blanc.
Le capital est le père de la concurrence, et la concurrence c'est le gaspillage, aussi bien que la destruction de l'énergie.
La volonté de la nature, c'est le repos, la répétition et la paix.
La lassitude et la guerre sont les résultats d'une société artificielle fondée sur le capital, et plus cette société devient riche, plus elle s'enfonce en réalité dans la banqueroute, car elle n'a ni assez de récompenses pour les bons, ni assez de châtiments pour les méchants.
Il faut aussi se rappeler ceci, que les récompenses du monde dégradent un homme tout autant que les châtiments du monde.
Le siècle est pourri par son culte du succès.
Quant à l'éducation, la véritable sagesse ne peut être ni apprise, ni enseignée.
C'est un état d'esprit, auquel parvient celui qui vit en harmonie avec la nature.
La science est superficielle, si nous la comparons avec l'étendue de l'inconnu, et l'inconnu seul a de la valeur.
La société produit des coquins, et l'éducation rend un coquin plus malin qu'un autre.
C'est le seul résultat que puissent obtenir des Bureaux scolaires.
En outre, quelle importance philosophique pourrait bien avoir l'éducation, si elle aboutit simplement à rendre un homme différent de son voisin?
Nous arrivons en définitive à un chaos d'opinions, au doute universel; nous tombons dans la vulgaire habitude d'argumenter, et celui-là seul argumente, qui est perdu au point de vue intellectuel.
Voyez plutôt Hui-Tzu.
«C'était un homme à idées nombreuses. Les œuvres rempliraient cinq chariots, mais ses doctrines étaient paradoxales».
Il disait qu'il y avait des plumes dans un œuf, parce que le poussin a des plumes; qu'un chien pouvait être un mouton, parce que les noms sont arbitraires; qu'il y a un moment où une flèche au vol rapide n'est ni en mouvement, ni en repos; que si vous prenez un bâton d'un pied de long, et que vous le coupiez chaque jour en deux, vous n'arriverez jamais à la fin; qu'un cheval bai, et une vache brune font trois, parce que, pris séparément, ils sont deux; pris ensemble ils font un, et que un et deux font trois.
Il était pareil à un homme qui lutte de vitesse avec son ombre, qui fait du bruit pour qu'on n'entende pas l'écho.
C'était un taon très intelligent: voilà tout.
A quoi servait-il?
Naturellement, la moralité est une chose différente.
Elle passa de mode, dit Chuang-Tzù, quand on se met à moraliser.
On cessa d'être spontané et d'agir par intuition.
On devint prude et artificiel, aveugle au point d'avoir dans la vie un but défini.
Alors vinrent les Gouvernements et les Philanthropes, ces deux pestes du siècle.
Les premiers entreprirent de contraindre le peuple à être bon, et détruisirent ainsi la bonté naturelle de l'homme.
Les derniers étaient une bande d'agressifs touche-à-tout, qui mettaient le désordre partout où ils se montraient.
Ils portaient la stupidité jusqu'à avoir des principes, et ils étaient assez malheureux pour y conformer leur conduite.
Tous finirent mal et prouvèrent que l'altruisme universel donne des résultats aussi mauvais que l'égotisme universel.
Ils firent trébucher le peuple sur la charité et l'entravèrent de devoirs envers le prochain.
Ils débordaient à propos de musique et faisaient des embarras en fait de cérémonies.
La conséquence de tout cela fut que le monde perdit son équilibre, et que depuis lors, il marche d'un pas incertain.
Quel est donc, selon Chuang-Tzù, l'homme parfait? Et de quelle façon vit-il?
L'homme parfait ne fait pas autre chose que de contempler l'univers.
Il n'adopte aucune attitude absolue.
Dans le mouvement, il est comme l'eau. Dans le repos, il est comme un miroir. Et, comme l'écho, il ne répond que quand on l'appelle.
Il laisse les choses extérieures s'arranger à leur gré. Rien de matériel ne lui fait du tort; rien de spirituel ne le punit.
Son équilibre mental lui donne l'empire du monde.
Il n'est jamais l'esclave des existences objectives.
Il sait que de même que les meilleurs propos sont ceux qu'on ne tient jamais, de même la meilleure action est celle qu'on n'accomplit jamais.
Il est passif, et il accepte les lois de la vie.
Il se repose dans l'inaction, et il voit le monde devenir, de lui-même, vertueux.
Il ne tente jamais de «réaliser ses bonnes actions.»
Il ne se dépense jamais en effort.
Il ne se met point en peine de distinctions morales.
Il sait que les choses sont ce qu'elles sont et que les conséquences en seront ce qu'elles seront.
Son esprit est le «miroir de la création» et il est toujours en paix.
Il est évident que tout cela est excessivement dangereux, mais nous devons nous souvenir que Chuang-Tzù vivait il y a plus de deux mille ans et qu'il n'eut jamais l'occasion de voir notre incomparable civilisation.
Et pourtant il pourrait se faire que s'il revenait sur terre, et qu'il nous rendît visite, il eût quelque chose à dire à M. Balfour, au sujet de sa contrainte, et de l'activité avec laquelle l'Irlande est mal gouvernée.
Il sourirait peut-être de certaines de nos ardeurs philanthropiques.
Il hocherait la tête devant un grand nombre de nos institutions de bienfaisance. Le Bureau Scolaire ne lui ferait peut-être pas beaucoup d'impression, et notre course à la richesse ne le frapperait point d'admiration.
Il serait étonné de nos idéals et pris de mélancolie à voir ce que nous avons réalisé.
Peut-être vaut-il mieux que Chuang-Tzù ne puisse pas revenir ici-bas.
En attendant grâce à M. Giles et à M. Quaritch, nous avons son livre pour nous consoler, et c'est certainement là un livre charmant, exquis.
Chuang-Tzù est un des Darwiniens qui ont précédé Darwin.
Il suit l'homme à partir du germe et voit son unité avec la nature.
Comme anthropologiste, il est extrêmement intéressant, et il décrit notre ancêtre, le primitif habitant des arbres, où il vivait dans l'épouvante d'animaux plus forts que lui, et ne se connaissant d'autre parent que sa mère, et il le dit avec autant de précision qu'un conférencier de la Société Royale.
Comme Platon, il emploie le dialogue comme moyen d'expression, «mettant des mots dans la bouche des gens, nous dit-il, afin d'arriver à la largeur de vues.»
Comme conteur d'histoires, il est charmant.
Le récit de la visite faite par le respectable Confucius au Grand Voleur Chê est des plus animés, des plus brillants, et il est impossible de ne pas rire de la déconfiture finale du Sage, qui voit la stérilité de ses platitudes morales rudement mise en lumière par l'heureux bandit.
Même dans sa métaphysique, Chuang-Tzù possède un humour intense.
Il personnifie ses abstractions et leur fait jouer des pièces devant vous.
Il nous conte comme l'Esprit des Nuées, se rendant du côté de l'Est à travers l'espace aérien, rencontra par hasard le Principe Vital.
Ce dernier se donnait des tapes sur les côtes et allait sautillant.
Sur quoi l'Esprit des Nuées dit:
—Qui êtes-vous, vieux, et que faites-vous?
—Je me promène, répondit le Principe Vital, sans s'arrêter, car toutes les activités sont incapables de repos.
—Je voudrais bien savoir quelque chose, dit l'Esprit des Nuées.
—Ah! s'écria le Principe vital, d'un ton de désapprobation.
Puis vient un merveilleux entretien, qui offre quelque analogie avec celui du Sphinx et de la Chimère dans le curieux drame de Flaubert.
Les animaux parlants ont aussi leur rôle dans les paraboles et les histoires de Chuang-Tzù et son étrange philosophie sait s'exprimer d'une manière musicale par le mythe, la poésie, et la fantaisie.
On éprouve une tristesse naturelle à s'entendre dire qu'il est immoral d'avoir de la bonté consciente, et que faire quelque chose est la pire forme de l'inaction.
Des milliers de philanthropes, excellents et réellement convaincus, retomberaient bel et bien à la charge des contribuables, si nous adoptions l'idée que l'on ne doit permettre à personne de se mêler de ce qui ne le regarde pas.
La doctrine de l'inutilité de toutes les choses utiles aurait pour effet non seulement de compromettre notre suprématie commerciale en tant que nation, mais encore de jeter le discrédit sur un grand nombre de membres prospères et sérieux de la classe des boutiquiers.
Qu'adviendrait-il de nos prédicateurs populaires, de nos orateurs d'Exeter-Hall, de nos Évangélistes de salon, si nous leur disions, dans le langage même de Chuang-Tzù: «Les moustiques tiennent un homme éveillé toute la nuit par leurs piqûres. C'est exactement de la même façon que ces propos de charité, de devoir envers son prochain vous rendent presque fous, Messieurs, efforcez-vous de ramener le monde à sa primitive simplicité, et comme le vent souffle où il lui plaît, laissez la Vertu s'établir d'elle-même. A quoi bon cette inopportune énergie?»
Et quel serait le sort des gouvernements et des politiciens de profession, si nous en venions à conclure que le gouvernement de l'espèce humaine, cela n'existe pas.
Évidemment, Chuang-Tzù est un écrivain des plus dangereux, et la publication de son livre en Angleterre, deux mille ans après sa mort, est manifestement prématurée, et causera peut-être beaucoup de peine à bien des personnes profondément respectables et industrieuses.
Il est peut-être vrai que l'idéal de culture par soi-même, de développement par soi-même, qui est le but de son plan de vie, et la base de son système de philosophie, est un idéal dont le besoin se fait quelque peu sentir dans un siècle comme le nôtre, où l'on voit tant de gens si occupés de l'éducation de leur prochain, qu'il ne leur reste pas un moment pour leur propre éducation.
Mais serait-il prudent de le dire?
Il me semble que si nous admettions une seule fois la valeur d'une quelconque des critiques destructives, nous serions obligés de renoncer à notre habitude nationale de nous glorifier nous-mêmes.
La seule chose qui console jamais l'homme des choses stupides qu'il fait, c'est l'éloge qu'il ne manque pas de se donner pour les avoir faites.
Il peut néanmoins se trouver des gens qui en aient enfin assez de cette étrange tendance moderne qui charge l'enthousiasme de faire le travail de l'intelligence.
Pour ceux-là et leurs semblables, Chuang-Tzù sera le bienvenu.
Mais ils n'ont qu'à le lire.
Qu'ils le fassent sans parler de lui. Il serait un trouble-fête aux dîners, il serait impossible aux thés de l'après-midi, car sa vie entière fut une protestation contre la parole en public.
«L'homme parfait s'ignore lui-même; l'homme divin ignore l'action; le véritable sage ignore la réputation.»
Tels sont les Principes de Chuang-Tzù.
[57] Speaker, 8 février 1890, à propos de Chuang-Tzù mystique moraliste et réformateur social, traduit du chinois par Herbert A. Giles.
Lorsque j'eus pour la première fois le privilège—que j'estime très haut,—de rencontrer M. Walter Pater, il me dit en souriant: «Pourquoi écrivez-vous toujours des vers? Pourquoi n'écrivez-vous pas en prose? La prose est bien autrement difficile.»
Cela date du temps où j'étais étudiant à Oxford, temps d'ardeur lyrique, où j'écrivais des sonnets travaillés avec soin, temps où l'on aimait la complication exquise et les répétitions musicales de la ballade et de la villanelle, avec l'enchaînement de ses échos amenés de loin, et sa forme curieusement complète, temps où l'on cherchait solennellement en quel état d'esprit il fallait être pour écrire un triolet, temps délicieux, où je suis heureux de dire qu'il y avait bien plus de rime que de raison.
Je puis franchement en convenir aujourd'hui. Je ne saisis pas très bien alors le sens réel des paroles de M. Pater.
Ce ne fut qu'après une étude attentive de ses beaux Essais si suggestifs sur la Renaissance que je compris comment l'art d'écrire en prose anglaise est, ou comment on peut en faire, un art merveilleux, et conscient de lui-même.
L'orageuse rhétorique de Carlyle, l'éloquence ailée et passionnée de Ruskin, m'avaient paru jaillir de l'enthousiasme plutôt que de l'art.
Je crois que j'ignorais alors que les prophètes eux-mêmes corrigent leurs épreuves.
La prose du temps de Jacques I, je la trouvais exubérante; la prose du temps de la Reine Anne me paraissait d'une calvitie terrible, d'une raison irritante. Mais les Essais de M. Pater devinrent pour moi «le livre d'or de l'esprit, du bon sens, Écriture sainte de la Beauté.»
Ils le sont encore pour moi.
Certes, il se peut que j'en parle avec exagération: et même je l'espère car il n'y a pas d'amour sans exagération, et là où l'amour fait défaut, l'intelligence est absente.
C'est seulement à propos de choses qui ne vous intéressent pas que vous pouvez exprimer une opinion vraiment impartiale, et c'est sans doute pour cela qu'une opinion impartiale est toujours dépourvue de valeur.
Mais il ne faut pas que je laisse tourner à l'autobiographie cette courte notice du nouveau livre de M. Pater.
Je me rappelle qu'en Amérique on me dit que quand Margaret Fuller écrivait un essai sur Emerson, les imprimeurs étaient toujours obligés d'envoyer chercher un supplément de Je, et il me paraît opportun de profiter de cet avertissement transatlantique.
Appréciations dans le beau sens latin du mot, tel est le titre donné par M. Pater à son livre, qui est une collection exquise d'essais exquis, d'œuvres d'art délicatement travaillées,—dont quelques-unes sont presque grecs en leur pureté de contour et leur perfection de forme.
D'autres ont un air médiéval en leur étrangeté de couleur, en leur passion communicative, et tous sont absolument modernes dans le sens vrai du terme de modernité.
Car celui qui n'a de présent à l'esprit que le présent ne connaît rien du siècle dans lequel il vit.
Pour bien comprendre le dix-neuvième siècle, il faut bien comprendre chacun des siècles qui l'ont précédé, et qui ont contribué à le faire.
Pour savoir quelque chose sur soi-même, il faut tout savoir sur les autres.
Il faut qu'il n'y ait pas un état d'esprit avec lequel on ne puisse sympathiser, pas un type disparu d'existence auquel on ne puisse rendre la vie.
Les legs de l'hérédité peuvent nous faire modifier nos idées sur la responsabilité morale, mais ils ne peuvent qu'intensifier notre sentiment de la valeur de la critique, car le véritable critique est l'homme qui porte en soi les rêves, et les idées, et les sentiments d'une myriade de générations, celui auquel nulle forme de pensée n'est étrangère, pour lequel aucune impulsion émotionnelle ne manque de clarté.
Le plus intéressant peut-être, et certainement le moins réussi des essais réunis dans le présent volume est celui qui a pour titre le Style.
C'est le plus intéressant, parce qu'il est l'œuvre d'un homme qui parle avec la grande autorité que donne la noble réalisation de choses noblement conçues.
C'est le moins réussi, parce que le sujet est trop abstrait.
Un véritable artiste, tel que M. Pater, réussit surtout quand il a affaire au concret, dont les bornes mêmes lui donnent une plus belle Liberté, tout en exigeant une vision plus intense.
Et pourtant quel haut idéal on trouve en ces quelques pages!
Combien il est bon pour nous, en ces temps d'éducation populaire et de facile journalisme, de s'entendre rappeler qu'une vraie culture est essentielle à l'écrivain accompli, qui, «sincèrement épris des mots pour eux-mêmes, observateur minutieux et constant de leur physionomie,» évitera ce qui est pure rhétorique, ornement d'ostentation, mauvais choix des mots par négligence, redondance sans portée, qui se fera reconnaître à des omissions pleines de tact, par son habileté dans l'économie des moyens, par son choix, l'art de se restreindre, et peut-être surtout par cette construction artistique, consciente, qui est l'expression de l'esprit dans le style.
Je crois que j'ai eu tort de dire que le sujet était trop abstrait.
Entre les mains de M. Pater, il devient vraiment très réel pour nous, et il nous montre comment il faut qu'il y ait la passion d'une âme d'homme derrière la perfection de style de l'homme.
Quand on passe au reste du volume, on trouve des Essais sur Wordsworth, sur Coleridge, sur Charles Lamb, sur Sir Thomas Browne, sur quelques-unes des pièces de Shakespeare, et sur les rois qu'a créés Shakespeare, sur Dante Rossetti et sur William Morris.
De même que celui qui traite de Wordsworth paraît être la dernière œuvre de M. Pater, de même celui qui a pour sujet le chanteur de la Défense de Guenevère est certainement son écrit le plus ancien, ou peu s'en faut, et il est intéressant de remarquer le changement qui s'est produit dans son style.
Ce changement n'est peut-être pas très apparent à première vue.
En 1868, nous voyons M. Pater écrire avec le même choix exquis des mots, avec la même mélodie soignée, avec le même caractère, et d'un style qui est presque analogue.
Mais à mesure qu'il avance dans la vie, l'architecture du style se fait plus riche et plus complexe, l'épithète devient plus précise et plus intellectuelle.
De temps à autre on peut être porté à trouver qu'il y a ici ou là une phrase un peu longue, et peut-être, se hasarderait-on à dire, un peu lourde, un peu empêtrée dans son mouvement. Mais s'il en est ainsi, cela est dû à ces vues latérales, qui se révèlent soudain à l'idée pendant sa marche, et qui ne font que la mettre en lumière; ou bien à ces heureuses arrière-pensées qui donnent au dessin central un fini plus complet, tout en gardant l'air charmant d'une trouvaille; ou bien à un désir d'indiquer légèrement les nuances du sens avec leur accumulation d'effet, et d'éviter, parfois, la violence et la rudesse d'une opinion trop définie et trop exclusive.
En effet, au moins en matière d'art, la pensée est inévitablement colorée par l'émotion.
Aussi est-elle fluide plutôt que fixée, et se reconnaissant dépendante des états d'esprit et de la passion des beaux moments, elle n'acceptera point la rigidité d'une formule scientifique ou d'un dogme théologique.
En outre, le plaisir critique que nous éprouvons à suivre à travers les détours d'apparence compliquée, d'une phrase, le travail de l'intelligence constructive, n'est point à dédaigner.
Dès que nous nous sommes rendu compte du dessin, tout paraît si clair et si simple.
Avec le temps, ces longues phrases de M. Pater finissent par acquérir le charme d'un morceau de savante musique, et par avoir aussi l'unité d'une belle musique.
J'ai donné à entendre que l'essai sur Wordsworth est probablement le morceau le plus récent que contienne le volume.
Si l'on pouvait faire un choix entre autant de bonnes choses, je serais porté à dire que c'est aussi le meilleur.
L'essai sur Lamb est curieusement suggestif. Il évoque vraiment une figure un peu plus tragique, plus sombre que celle que l'on a pris l'habitude d'unir dans sa pensée à celle de l'auteur des Essais d'Elia.
C'est un point de vue intéressant pour regarder Lamb, mais il aurait peut-être éprouvé quelque difficulté à se reconnaître en ce portrait.
Il eut, à n'en pas douter, de grands chagrins ou sujets de chagrins, mais il savait se consoler, séance tenante, des tragédies réelles de la vie en lisant la première venue des tragédies de l'époque d'Elisabeth, pourvu que ce fût dans l'édition in-folio.
L'essai sur Sir Thomas Browne est très agréable et possède le charme étrange, personnel, fantasque de l'auteur de Religio Médici.
M. Pater saisit souvent la couleur et l'accent de tout artiste, de toute œuvre d'art dont il traite.
L'essai sur Coleridge, avec l'insistance qu'il met à recommander la culture du relatif, comme opposition à l'esprit absolu, en philosophie et en éthique, son appréciation élevée de la place du poète dans notre littérature, est une œuvre tout à fait irréprochable pour le style et le fond.
La grâce dans l'expression et une subtilité délicate dans la pensée et la phrase caractérisent l'Essai sur Shakespeare. Mais l'Essai sur Wordsworth a une beauté intellectuelle qui lui est propre.
Il s'adresse non point au Wordsworthien ordinaire, avec son tempérament dépourvu de critique, sa grossière confusion entre les problèmes éthiques ou esthétiques, mais plutôt à ceux qui désirent séparer l'or de la gangue, et arriver jusqu'au vrai Wordsworth, à travers la masse de composition ennuyeuse et prosaïque, qui porte son nom, et qui sert souvent à nous le cacher.
La présence d'un élément étranger dans l'art de Wordsworth est naturellement admise par M. Pater, mais il en parle en passant simplement au point de vue psychologique, et en faisant remarquer combien cette qualité des états d'esprits élevés ou inférieurs produit dans sa poésie l'effet d'une faculté qui n'était pas entièrement à lui ou sous son «contrôle» d'une faculté qui va et qui vient à son gré, en sorte que l'antique fantaisie d'après laquelle l'art du poète est un enthousiasme, une forme de possession divine, paraît absolument vraie pour lui.
Les premiers Essais de M. Pater avaient leurs purpurei panni si remarquablement bien faits pour être cités, comme le fameux passage sur Monna Lisa, et cet autre où l'étrange idée que Botticelli se faisait de la Vierge est si étrangement exposée.
Il est difficile de choisir dans le présent volume un passage de préférence à un autre pour caractériser avec plus de précision la manière de M. Pater.
En voici toutefois un qui mérite d'être cité tout au long.
Il contient une vérité éminemment appropriée à notre siècle.