[24] On a essayé, dans la 1re Série de la Curiosité littéraire et bibliographique (Paris, Liseux, 1880), d'en donner une traduction littérale.
Une telle quantité de mots ayant été empruntés à la langue ordinaire et détournés dans un sens érotique, on ne s'étonnera pas qu'il soit arrivé à certains d'entre eux un accident tout naturel: que ce double sens soit resté le seul où on les entende communément, et qu'on n'ose plus s'en servir de peur de créer une équivoque. Le miracle, c'est que l'accident ne soit pas arrivé à un plus grand nombre. Nul, par exemple, n'a reproché aux jurisconsultes Romains d'employer au sens propre testes, ni aux écrivains militaires, vagina, quoiqu'ils soient l'un et l'autre d'un usage tout aussi fréquent dans la langue érotique:
Mais en revanche les grammairiens mettaient à l'index des mots que nous n'aurions pas soupçonnés d'indécence. Quintilien défend qu'on se serve des expressions de Salluste: ductare exercitus, patrare bellum25. «Le vieil historien», dit-il, «les a employées honnêtement et en toute bonne foi; maintenant elles feraient rire, ce dont j'accuse non l'écrivain, mais le lecteur. On n'en doit pas moins les éviter: des mots honnêtes sont perdus, par la faute de nos mœurs.» (Inst. orat., VIII, 3). Cicéron (Orator, XVIII) note d'obscénité cum nobis, sans que nous voyions trop pourquoi (peut-être est-ce à cause d'une équivoque avec connubere ou cunnus) et dit qu'il faut séparer les deux mots par autem: cum autem nobis. La Casa reproche de même à Dante d'avoir employé chiavare dans le sens propre: enfoncer un clou, une cheville, chiavare ne pouvant plus s'entendre depuis longtemps en Italien que de la vivificque cheville dont parle Rabelais. Il en est de même chez nous de bander; Malherbe commence ainsi une ode:
on n'oserait plus aujourd'hui. Branler, dans le sens de bouger, remuer, décharger, dans celui de poser à terre un paquet, un fardeau, ne peuvent plus se dire, à moins qu'on ne veuille de propos délibéré faire une équivoque, comme dans l'épigramme de Vasselier où un portefaix, causant un embarras de voitures au milieu d'une rue étroite, est sommé de décharger par l'homme au carrosse:
répond avec beaucoup de présence d'esprit le pauvre diable. Le faire, le mettre, sont dans le même cas. Les vers de Corneille:
seraient aujourd'hui insupportables à la scène. On dit encore érection en parlant de celle d'une statue, mais le temps n'est peut-être pas très éloigné où l'on n'osera plus le dire. L'instrument de paix, dresser l'instrument, sont des locutions encore usitées, dans le langage diplomatique, pour signifier l'acte authentique d'un traité, d'une convention: elles n'ont pas longtemps à vivre, mais on les remplacera aisément. La perte du verbe actif baiser est plus regrettable. Le sens honnête du mot, donner un baiser, n'était pas, du temps de Molière, aussi complètement oblitéré par l'autre sens, qu'il l'est à présent.—«Baiserai-je?» demande ingénument Thomas Diafoirus à son père, quand on lui présente sa future. «Baiseuse, s. f., celle qui baise volontiers,» dit Richelet, probablement sans y entendre malice, quoiqu'il soit assez sujet à caution, et qu'il vienne de définir baiser: «avoir la dernière faveur d'une dame.»
disait Béranger. Des deux verbes, baiser et embrasser, ce serait plutôt le dernier qui aurait dû devenir indécent, puisqu'il signifie tenir entre ses bras; c'est le premier à qui est échu ce mauvais sort, et on le remplace par embrasser, non sans faire gauchir la langue, car il est absurde de dire embrasser pour: donner un baiser, et encore plus de dire: embrasser sur la bouche. Les mots deviennent obscènes ou grossiers par le temps, par l'usage, sans qu'on puisse bien se rendre compte du pourquoi, ni de l'époque à laquelle la métamorphose s'est opérée. On trouve dans Richelet: «Instrument, parties naturelles de l'homme. Pine, parties naturelles d'un petit garçon; ex.: Elle lui prend la pine. Queue (pudenda hominis); ex.: La queue lui pend au petit bonhomme. Trou du cul; ex.: Se torcher le trou du cul.» Tous ces mots sont maintenant bannis des Dictionnaires. Éloi Johanneau (Épigrammes contre Martial, p. 50) dit que de son temps, le jour de Pâques, à la porte de la cathédrale de Saintes, des femmes vendaient des gâteaux en forme de Priapes, et criaient: «A mes pines! qui veut de mes pines?» La police y mettrait aujourd'hui bon ordre. Le gendarme qui arrêterait la délinquante serait sans doute bien embarrassé de dire pourquoi pine est obscène quand pénis ne l'est pas, mais cela est.
[25] Entendus dans le sens érotique, ductare exercitus voudrait dire: branler l'armée, et patrare bellum: décharger la guerre, tropes violents qui n'étaient aucunement dans l'esprit de Salluste, et dont pourtant Mirabeau a égalé sinon surpassé l'énergie: «Ce d'Orléans est un Jeanfoutre qui toujours bande le crime et qui n'ose le décharger.»
Les médecins sont en possession de l'immunité complète pour tous les termes dont ils ont besoin dans l'exercice de leur art. Même dans les livres qu'ils écrivent pour «l'instruction des gens du monde,» ils disent librement: pénis, gland, verge, membre viril, vulve, vagin, érection, sperme, et traitent non seulement de ce qui touche aux rapports sexuels, mais de toutes les dépravations du sens génital: pédérastie et Saphisme ou tribadisme, onanisme manuel, anal, vulvaire, buccal, mammaire, axillaire, titillations uréthrales et clitoridiennes, etc. Les termes techniques dont ils se servent sont d'ailleurs, sauf quelques-uns, assez peu accessibles au vulgaire, par leur étymologie savante, pour que beaucoup de gens fassent leur première connaissance avec eux lorsqu'Éros les amène, l'oreille basse, dans le cabinet du docteur. La vieille langue médicale avait plus de sans-façon, barbiers et sages-femmes, pompeusement qualifiés de chirurgiens et d'obstétrices, en ayant fourni une bonne moitié, sans que la Faculté y trouvât à redire. Le jardin et verger de nature, le cabinet de Vénus, le cloître virginal, le soc viril, le baume naturel, et autres expressions métaphoriques, n'en étaient pas bannis comme à présent. Les appellations affectées aux diverses parties de «l'ovale féminin» et de ses alentours: les barres, les barboles, les landies, l'entreprend, le ponnant, le guillocquet, le guillevart, les hallerons ou ailerons, la dame du milieu, se rencontrent quelquefois dans Brantôme et les conteurs; elles appartiennent par là à la langue érotique. Les anciens prédicateurs, et surtout les casuistes, se sont également trouvés dans la nécessité de se constituer un vocabulaire spécial qu'ils ont en partie inventé pour leurs besoins, en partie emprunté soit aux Latins, soit à la langue médicale de leur temps. Les casuistes disent mollities pour masturbatio, et distinguent dans ses effets la distillatio de la seminatio, la première étant simplement préparatoire à la seconde; fornicatio, concupiscentia, tactus impudici, copula carnalis, delectatio Venerea, amorosa et morosa, pollutio in ore, osculari verenda, appartiennent à cette langue des théologiens, ainsi que le vas debitum, legitimum, naturale, opposé au vas illegitimum, innaturale, praeposterum, la copula naturalis à la copula Sodomitica. L'expression peccatum mutum, dont ils se servent aussi, fait penser au tacere, de Martial, reddere Harpocratem, de Catulle, mais n'est pas chez eux synonyme d'irrumation; leur «péché muet» est la Sodomie. Ils appellent le clitoris: douceur d'amour, dulcedo amoris, et par incubes ou succubes n'entendent pas toujours ces êtres vaporeux que l'on voit en rêve: ils désignent ainsi, à mots couverts, les diverses positions que l'homme et la femme peuvent prendre dans le congrès. Les vieux prédicateurs, parlant en public, avaient un langage plus familier: Paillards, Sodomites, ribauds, maquereaux, ruffians; paillarder, forniquer, faire l'œuvre de chair, hanter les bourdeaux, trousser les chambrières, payer des manches rouges à sa putain, être à pot et à cuiller avec sa servante (ce que le populaire, en abrégeant, traduisait par: être à pot et à cul), gagner sa dot de mariage à la sueur de son corps, jetter ses enfants ès-rivières et retraits, etc., sont les expressions dont se servent Maillard, Menot et Barlette en reprochant leurs mauvaises mœurs à leurs contemporains26.
[26] V. Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, chap. VI; Dulaure, Des Divinités génératrices, chap. XV.
Les traducteurs Français des grands satiriques Latins auraient pu, eux aussi, tenter d'enrichir notre langue érotique en y faisant passer les hardiesses de Juvénal, de Perse, de Pétrone, de Martial surtout, dont le vocabulaire est si opulent. Leurs essais n'ont été jusqu'à présent qu'insuffisants ou ridicules. Trois traductions assez estimées de Martial: celle de l'abbé de Marolles, une seconde attribuée sur le titre à des «militaires», et qu'on croit être de Volland, la troisième de Simon de Troyes et publiée par Auguis, ont été examinées à ce point de vue par Éloi Johanneau27. On se ferait difficilement une idée de leur niaiserie. L'abbé de Marolles traduit Priapus par visage!
«Il n'y a rien de plus vilain que le visage d'un prêtre de Cybèle.» Il rend futuere, par «cajoler, se divertir, passer le temps, aimer, entretenir, avoir une entrevue»; fututor par «galant, effronté»; cunnus par «chaînon»; fellare par «ne pas bien user de sa langue», arrigere par «se roidir dans les combats, désirer quelque faveur»; sa manie de décence quand même le conduit tout droit à faire des contre-sens d'écolier, comme lorsqu'il traduit paedicare par «faire l'amour»; ailleurs il dit que c'est «faire d'étranges choses», ce qui, sans être meilleur, montre pourtant qu'il comprenait. Il a le privilège des périphrases souvent plus lestes que le mot propre de l'original; il traduit mentula par «je ne sçay quoy qui fait aimer les hommes», et ajoute en note: «Quelque lasciveté, sans doute»; ailleurs, c'est «quelque chose que l'on porte». Inguina, c'est: «ce que je ne puis nommer»; canus cunnus, «une vieille passion»; vellere cunnum, «farder sa vieillesse»; percidi, équivalent de paedicari, «se faire gratter». Il abuse de «quelque chose»; ce «quelque chose» rend les mots les plus divers: mentula, c'est «quelque chose», inguina, «quelque chose», qu'il s'agisse de l'homme (VII, 57) ou de la femme (III, 72), et culus est «quelque autre chose» (III, 71). Paedicare étant «faire d'étranges choses», paedicari, irrumari, c'est «faire quelque chose de plus» ou «de pis;» mais quoi? l'abbé ne le dit pas, et encore faudrait-il dire: se laisser faire.
[27] Épigrammes contre Martial, ou les mille et une drôleries, sottises et platitudes de ses traducteurs, par un ami de Martial (Paris, 1835, in-8o).
Les «militaires» ou Volland se sont dressé à l'avance une espèce de Barême; ils traduisent constamment les mêmes mots Latins par les mêmes mots Français auxquels ils donnent souvent un sens conventionnel: futuere par «aimer» et «forniquer»; entre femmes (VII, 69) c'est aussi «forniquer»; fututor, par «amant, amateur»; vulva, barathrum, cunnus, par «anneau»; mentula, penis, columna, veretrum, par «béquille», s'inspirant sans doute de la chanson de Collé, La béquille du Père Barnaba; fellare et lingere par «breloquer», d'où fellator, «breloqueur», et fellatrix, «breloqueuse»; irrumare, qui signifie une chose, et percidere, irrumpere qui en signifient une autre, par «se faire breloquer»: contre-sens énorme du moment qu'ils prennent «breloquer» pour l'équivalent de lingere et de fellare. Ce mélange de breloques, de béquilles et d'anneaux, nous donne des «breloqueurs et breloqueuses d'anneaux», une «béquille énervée», une «béquille à poils», une «béquille en fureur», une béquille qui «apprend une route inconnue», ailleurs, des «testicules de cerf remplacés par une jeune béquille»; un «anneau qui parle», des anneaux «qui se réjouissent». De temps à autre, ils veulent cependant varier un peu; ils traduisent alors paedicare, tantôt par «faire des polissonneries», et tantôt par «jouer le second rôle», ce qui montre combien peu ils savent ce qu'ils disent; fellator par «fripon», paedico par «badin», et continuellement confondent le rôle actif avec le rôle passif.
Simon de Troyes, et son reviseur Auguis, n'entendaient pas beaucoup mieux le Latin, car pour eux le paedico est un Ganymède (VI, 33); ils affectionnent les périphrases les plus pompeuses: mentula, organe des plaisirs, frêle instrument des amours, intention directe; cunnus, ceinture de Vénus; colei, les recoins les plus secrets du corps; paedicare, se livrer à une débauche irrégulière, avoir des habitudes vicieuses; lingere, faire d'impudiques caresses aux appas les plus secrets d'une belle (douze mots pour un), et irrumare, demander à avoir part aux bonnes grâces d'une belle (dix seulement). Encore ces périphrases, toutes niaises qu'elles sont, feraient-elles croire qu'ils comprennent; mais non: ils traduisent ailleurs le même verbe irrumare par: «avaler le plaisir avec sa bouche», c'est tout le contraire; et periclitari capite, synonyme d'irrumari, par «perdre la tête».
La seule bonne méthode de traduction que l'on doive, suivant nous, appliquer aux érotiques Grecs et Latins, est celle qui s'impose comme règle de dire à mots couverts seulement ce que l'auteur a dit à mots couverts, de ne pas mettre de périphrases où il n'en a pas mis, de rendre le mot propre par le mot propre, et les métaphores par des métaphores semblables, tirées des mêmes termes de comparaison. Traduire autrement sera toujours donner une idée fausse du goût personnel de l'auteur, de ce qui constitue son style ou sa manière. Mais le mot propre serait souvent bien plus obscène en Français qu'il n'était en Latin; les dérivés populaires de cunnus, colei, futuere, les équivalents de paedico, de cinaedus, sont absolument ignobles, et les termes Latins ne l'étaient pas, du moins au même degré28. Pour obvier à cette difficulté, rien n'empêche qu'on ne francise tous ceux qu'on pourra, conformément au génie de la langue. Mentule, gluber, vérètre, quelques autres encore, se trouvent dans Rabelais; irrumation, fellation, dans La Mothe Le Vayer; l'abbé de Marolles a osé fellatrice; pourquoi ne dirait-on pas fellateur, pédicon et pédiquer, fututeur, drauque, cinède, cunnilinge, liguriteur, exolète, irrumer, etc? Ces mots, nous objectera-t-on, ne seront compris que de ceux qui savent le Latin, et le traducteur doit se faire entendre de tout le monde. Mais n'en est-il pas de même de sesterce, modius, laticlave, pallium, atrium, impluvium, vomitoire, vélite, belluaire, et de tant d'autres termes francisés depuis longtemps par les archéologues? Les définitions vagues qu'en fournissent les Dictionnaires: monnaie, mesure Romaine, partie du vêtement, de l'édifice Romain, soldat, gladiateur, donnent-elles la valeur précise du mot à celui qui ignore le Latin et les mœurs de l'ancienne Rome?
[28] «Il y a tout lieu de croire que beaucoup d'expressions dont la malhonnêteté nous choque n'avaient pas la même portée chez les Romains et n'étaient pas si brutales. Martial dit quelque part que les jeunes filles peuvent le lire sans danger. Admettons que ce propos soit une fanfaronnade Bilbilitaine, et réduisons l'innocence de son recueil à ce qu'elle est en réalité: encore est-il vrai qu'on ne se cachait pas pour le lire, que les gens de bon ton, comme on dirait chez nous, gens qui ont d'autant plus de pruderie en paroles qu'ils sont plus libres dans la conduite, avouaient publiquement leur admiration pour Martial. J'ai sans doute bien mauvaise idée de la Rome impériale, et je crois peu à la chasteté d'une ville où des statues nues de Priape souillaient les palais, les temples, les places publiques, les carrefours; où, dans les fêtes de Flore, on voyait courir sur le soir, à travers les rues, non pas des prostituées, mais des dames Romaines échevelées et nues; où les femmes se baignaient pêle-mêle avec les hommes; où les comédiennes se déshabillaient quand on leur avait crié du parterre: Déshabillez-vous. Mais j'ai peine à croire qu'on pût s'y vanter ouvertement de faire ses délices de Martial, si Martial eût été aussi impur qu'il nous paraît aujourd'hui.» (Désiré Nisard, les Poètes Latins de la décadence.)
Le Dictionnarium eroticum de Nicolas Blondeau ne fera pas faire de grands progrès dans cette voie aux chercheurs de traduction exacte et littérale. L'auteur, et François Noël qui l'a complété, sont tous les deux des partisans à outrance de la périphrase, qui enveloppe le mot comme une orange dans du papier, et de l'équivalent, qui n'équivaut jamais, qui est toujours au-dessous, au-dessus ou à côté de l'expression dont il s'agit de rendre l'énergie, la grâce ou la finesse. Il n'en est pas moins curieux par le nombre, l'abondance de ces équivalents, de ces périphrases patiemment colligées dans les auteurs ou plaisamment imaginées, et dont quelques-unes sont de véritables trouvailles29. Publié en son temps, il eût été le premier, ce qui est la meilleure excuse de ses imperfections et de ses lacunes: la série des mots et surtout des locutions érotiques est loin d'être complète dans les volumineux Glossaires d'Henri Estienne, de Forcellini et de Du Cange, et la difficulté de trouver l'acception spéciale au milieu d'une foule d'autres, fait qu'on songe rarement à y avoir recours. Resté si longtemps manuscrit, il a été devancé par un autre, bien connu des amateurs, le Glossarium eroticum linguae Latinae, sive theogoniae, legum et morum nuptialium apud Romanos explanatio nova, auctore P. P. (Parisiis, 1826, in-8o), auquel on croit qu'Éloi Johanneau a collaboré, mais dont l'auteur est resté incertain30. Ce recueil est d'une utilité incontestable pour tous ceux qui veulent lire et comprendre les érotiques ou satiriques Latins; il abonde en citations qui éclaircissent les passages obscurs ou douteux, mais les explications sont en Latin, ce qui laisse à celui de Blondeau et Noël une certaine supériorité. La comparaison des deux ouvrages est instructive et montre les difficultés d'un pareil genre de travail. Rien que dans la lettre A, nous relevons chez Noël et Blondeau soixante-quinze mots ou locutions qui ne se trouvent pas, au moins à cette place, dans le Glossarium dit de Pierrugues; en revanche, celui-ci en a deux cent vingt-huit négligés par ses devanciers, et vingt-deux articles seulement sont communs aux deux recueils. De plus, si on les collationne avec l'Index du Manuel d'Érotologie, on se convainc que près de la moitié des mots commentés par Forberg ne se trouvent ni dans l'un ni dans l'autre. Une refonte générale de ces trois ouvrages, sur un bon plan, donnerait un résultat sinon parfait, du moins très satisfaisant.
[29] Le suppositoire vivant, le gobet amoureux, le Calendrier naturel, le combat de cinq contre un, le Manuel des solitaires, etc.
[30] Quérard dit que les initiales P. P. cachent le chevalier P. Pierrugues, ingénieur à Bordeaux, qui publia en la même année 1826 un bon plan de cette ville. On lui attribue également, mais peut-être à tort, les Notes de l'Errotica Biblion. C. de Katrix, auteur d'un Avant-Propos placé en tête de ce dernier ouvrage, dit avoir eu entre les mains un exemplaire du Glossarium portant cette mention: «Ab Eligio Johanno constructum, auspicio et cura (forsitan) baronis Schonen. S. E.»
Il nous resterait, en terminant, à dire un mot de la langue érotique contemporaine; mais quoique nous ayons des «naturalistes», qui ne reculent pas devant les mots, et même des «pornographes», on serait embarrassé de relever chez eux les éléments d'un vocabulaire original, qui leur soit propre. Les plus timides ou les moins maladroits s'essayent dans les réticences, les sous-entendus de Laclos et de Crébillon fils; mais comme ils n'ont pas l'art exquis et la finesse de ces maîtres, on devine l'intention qu'ils avaient de dire quelque chose, plus qu'on ne voit clairement la scène qu'ils ont voulu décrire. D'autres se sont fait avec des crudités du vieux Français, mélangées à des trivialités de faubourg, à ce que Richepin appelle la gueulée populacière, une langue hybride, bâtarde, assez écœurante, et il en est une pire encore, celle dont Alfred Delvau s'est constitué hardiment le lexicographe dans son Dictionnaire de la langue verte, puis dans son Dictionnaire érotique moderne. Nos pères avaient déjà, pour désigner ces bonnes filles dont le métier est de faire plaisir aux hommes, un nombre plus que suffisant d'appellations désobligeantes: carogne, catau, catin, coureuse, créature, donzelle, drôlesse, gueuse, gourgandine, poupée, putain; comme nous sommes plus riches! nous avons: allumeuse, baladeuse, blanchisseuse de tuyaux de pipes, bouchère en chambre, chahuteuse, chameau, chausson, crevette, éponge, gadoue, gaupe, gibier de Saint-Lazare, gonzesse, gouge, gouine, grenouille, loupeuse, marmite, menesse, morue, omnibus, paillasse, peau, pierreuse, punaise, rouchie, rouleuse, rulière, sangsue, taupe, tireuse de vinaigre, tocandine, toupie, traînée, vache, vadrouille ou vadrouilleuse, et vessie! Ce que peuvent être les locutions imagées où ces termes choisis entrent en combinaison avec d'autres de plus basse catégorie encore, on le conçoit sans peine. Ni l'énergie ni le pittoresque ne leur manquent; mais à part quelques bonnes et vertes Gauloiseries, ce vocabulaire est par trop ordurier. Malgré toutes les raisons qu'on peut donner en faveur du parler à la bonne franquette et contre la pruderie bégueule, nous penchons à partager l'aversion de beaucoup de gens pour ces mots que l'on nous dit être la langue de l'amour, et qui sentent mauvais, qui font sur le papier comme des taches malpropres. Nous sommes volontiers de l'avis de La Fontaine:
Paris, Avril 1885.
DICTIONARIUM
EROTICUM
LATINO-GALLICUM
A
ABSOLVERE HOMINEM VENERI. Cicero. Priver un homme des marques de la virilité; le décharger des soins que l'on rend à Vénus; l'exempter de faire ses hommages à la déesse d'amour; le dispenser de servir les dames; mettre un frein à ses désirs amoureux; donner des bornes à ses galants exploits; retenir l'inclination qu'il peut avoir de faire service aux belles; le délier des engagements qu'il peut avoir avec la mère d'Amour; lui retrancher tout commerce galant. Ou, au contraire: rendre un homme capable de servir Vénus; le perfectionner de manière que ses soins soient toujours agréables; lui procurer tous les avantages nécessaires pour faire recevoir ses hommages; le rendre parfait dans l'art de faire service aux dames; le tourner de sorte qu'il plaise partout; lui faire prendre un air à réussir près des belles; le mettre en état de se rendre digne des regards de la mère d'Amour; en faire un joli homme, un homme consommé dans l'art de la galanterie; rendre un homme aimable et tout galant. Ou: absoudre un homme de tout ce que Vénus lui fait faire; lui pardonner tout ce qu'il entreprend en faveur de ses feux; excuser les fautes amoureuses d'un galant; avoir de l'indulgence pour les erreurs où sa passion le plonge.
ACERSECOMES, ae, m. Juv. Catamite.
ADDUCTRIX, icis, f. Conciliatrice de volontés, médiatrice31.
ADHINNIO, is, ire. Crier de joie en voyant une belle femme; se sentir vivement ému par sa présence, et ne pouvoir modérer les transports qu'elle excite.
ADINEO, ADINIO, is, ivi, itum, ire. Col. Dormir à l'Hébraïque.
ADVERSUS ET AVERSUS IMPUDICUS EST. Cic. A découvert ou en secret, il est toujours débauché; qu'on le regarde ou qu'on ne le regarde pas, il ne s'en livre pas moins à sa passion déréglée; qu'on puisse le savoir ou l'ignorer, c'est tout un pour son tempérament amoureux; qu'il soit en compagnie ou sans témoins, il faut que son dérèglement ait son cours; qu'on le voie ou non, il donne tout au plaisir de ses sens. Ou: l'une et l'autre Vénus le touchent également; de quelque côté qu'on le prenne, on n'y trouvera que débauche; s'il aime l'action, il veut bien la souffrir.
AEDOEICA ULCERA, n. Chancres aux parties naturelles.
AEDOEICON, i, n. Le membre, la verge.
AEDOEPALMUS, i, m. Priapisme, érection continuelle; maladie qui cause une tension du v.. douloureuse et continue32.
[32] Une tension douloureuse et continue dans la partie reproductive de l'espèce humaine.
AFFERRE CONSECUTIONEM VOLUPTATIS. Cic. Faire jouir de ses amours; procurer le plaisir de la jouissance; mettre en possession de l'objet de ses vœux; faire venir le moment heureux en amour; donner la facilité d'exécuter ses desseins galants; faire naître l'occasion de satisfaire ses désirs amoureux; mettre un amant au comble de la joie; faire apercevoir que l'heure du berger sonne; mettre en état de donner dans le but des amants; rendre un amant heureux; fournir les moyens de se divertir.
AGAGULA, ae, m. f. Maquereau; maquerelle.
AGAGULO, onis, m. Maquereau.
AGERE LENONEM. Cic. Faire le métier de pourvoyeur de Vénus; se mêler d'appareiller des amants; travailler à concilier les volontés en amour; s'appliquer à l'union des amants; donner ses soins à rendre mutuelles les inclinations amoureuses; être agent de change en amour; s'attacher à rendre les amants contents; s'employer à faire réussir les passions galantes; faire l'office d'appareilleur d'amour; faciliter les approches intimes des amants; être conciliateur en amour.
AGITO, are. Hor. Se prend aussi pour faire l'action que demande une passion qui fait le plaisir et la peine de la plupart des hommes.
AGNEON, i, n. Bordel, lieu où l'on trouve des filles de commodité; par antiphrase, bon lieu33.
[33] Ou, plutôt, mauvais lieu que le plaisir n'habite jamais, et où le mal habite toujours.
AGO, is, egi, actum, agere. Agir; est le contraire de pati; souffrir les agissants. C'est jouer avec ardeur au jeu d'amour. Il est du style Sodomitique.
AGULA, ae, f. Appareilleuse, maquerelle.
ALECTRA, ae, f. Celle qui ne laisse pas de prendre les plaisirs de l'amour, bien qu'elle soit sans mari; celle qui se console galamment de la solitude du célibat ou de la viduité; celle qui se sert du remède propre à guérir les chagrins où le célibat et le veuvage peuvent plonger34.
[34] Épicurienne qui laisse à qui les veut les peines et les tourments du mariage, mais qui s'en procure les plaisirs.
ALICARIAE, arum, f. Plaut. Filles de joie qui se tenaient devant les boutiques des vendeurs de fromentée, attendant aventure.
ALIENUS EST DIU VENERIS USUS EO QUI CONVALUIT. Cels. Celui qui relève de maladie se doit interdire pour un temps l'usage de Vénus; les délices de l'amour sont un mets dont les convalescents ne doivent point goûter; au sortir d'une maladie, on doit être dispensé pour quelque temps du service des belles; les plaisirs de l'amour ne sont point faits pour un convalescent; il ne sied point du tout de faire le galant tant qu'on a besoin de reprendre des forces; vouloir faire l'amour pendant une convalescence, c'est chercher entre les bras de Vénus une rechute35.
[35] Ou même la mort. Les vieillards sont comme les convalescents: l'usage des plaisirs amoureux les tue ou les rend imbéciles.
ALILARIA, ae, f. Garce suivant la Cour, putain de Cour36.
[36] Comme les gens de Cour sont au-dessus des préjugés, c'est pour cela qu'elles y abondent.
ALLUDERE AD SCORTUM. Ter. Se jouer à une courtisane37.
[37] Badiner, folâtrer avec une fille de joie.
ALUTA, ae, f. Peau inutile; boyau sans ressort et propre à être livré au mégissier. Aluta Priami: vieil outil qui ne peut plus servir qu'à exciter les sarcasmes des jeunes filles. Instrument fêté dans sa jeunesse, et méprisé, comme tant d'autres choses, lorsqu'il se trouve usé par le service ou la vieillesse.
AMASCUS, i, m. Plaut. V. AMASIUS.
AMASIA, ae, f. Gell. Celle qui aime, ou qui est aimée, maîtresse. Ou: femme galante38.
[38] Bonne amie à qui il ne manque que le contrat matrimonial pour être une femme parfaite.
AMASIO, onis, m. Apul. V. AMASIUS.
AMASIOLUS, AMASIUNCULUS, i, m. Petr. Un jeune amoureux, un petit galant. Ou: un petit favori, un jeune mignon.
AMASIUS, ii, m. Plaut. Un amoureux, un galant, le berger d'une bergère, l'amant d'une belle. Ou: celui qui est porté à l'amour, qui est enclin aux plaisirs de Vénus. Ou: un favori, un mignon, celui qui souffre les caprices amoureux d'une passion déréglée.
AMATIO, onis, f. Plaut. Amourachement, amourette; attachement galant, inclination amoureuse.
AMATOR, oris, m. Ter. Un amoureux, un galant, un passionné, un amant39.
[39] En Français, le mot amateur équivaut à libertin: un friand de jeunes tendrons.
AMATORCULUS, i, m. Plaut. Diminutif d'amator.
AMATORIA VOLUPTATE FRUI. Cic. Goûter les plus parfaites douceurs de l'amour; jouir des plaisirs amoureux; satisfaire ses amoureux désirs; s'enivrer des délices de l'amour.
AMATRICULA, ae, f. V. AMASIOLA.
AMATRIX, icis, f. Plaut. Amante, amoureuse, bergère, maîtresse.
AMATUS, us, m. Ce qu'on aime, objet aimé, ses amours, son inclination.
AMBULARE IN MASCULOS. Sen. Donner dans ses amours l'exclusion au beau sexe; prendre un sexe pour l'autre dans ses divertissements amoureux; faire un affront aux femmes et à la nature; se méprendre au sexe dans ses amours; aimer ses pareils avec dérèglement.
AMICUS LAEVIS vel LEVIS. Ami jeune et sans barbe, qui chez les Anciens tenait lieu d'une amie et en faisait les fonctions.
AMISSI CORPORIS DAMNUM. Phaed. Le dommage que cause la perte de la virilité, la perte de ce qui nous distingue et qui nous fait aimer des femmes.
AMOR, is, m. L'Amour, le fils de Vénus; la passion d'aimer. Cette passion n'est point obscène par elle-même, mais l'abus de l'amour le devient. Amor Socraticus: l'amour Socratique, quoique portant le nom d'un sage, doit être proscrit de la bonne compagnie et relégué dans les collèges, les séminaires, les couvents et dans toutes les sociétés composées d'hommes qui connaissent trop ou trop peu les femmes. La bonne philosophie n'est point de contrarier la nature. L'amour Platonique est au moins fondé sur la délicatesse, mais les femmes commencent à l'abjurer comme inutile et ridicule.
AMPHICAUSTIS, is, f. (dans les comiques). La partie sans laquelle les femmes seraient bien malheureuses.
AMPHIDAEUM, i, n. Les lèvres rebordées de la bouche inférieure, qui engloutit la plus pure substance des hommes.
AMPLEXUS, us, m. Étreinte amoureuse, embrassement, baiser.
ANAGRIPH, ind. Le plaisir amoureux pris avec une fille, ou avec une veuve.
ANAITIS, idis, f. Vénus Assyrienne, dans les temples de laquelle les filles des meilleures maisons tiraient gloire d'avoir gagné leur mariage en satisfaisant les désirs amoureux de tous ceux qui se présentaient, et après ce galant noviciat trouvaient à se marier plus avantageusement, vu leur grande expérience40.
[40] Si les divinités des Assyriens avoient des temples en France, nos jeunes filles n'auraient pas les pâles couleurs.
ANAPHLASMUS, i, m. Le plaisir amoureux.
ANAPHLYSTIUM, ii, n. Le mariage solitaire, le combat de cinq contre un.
ANAPHLYSTIUS, ii, m. Qui trouve une femme dans sa main.
ANAPHRODISIA, ae, f. Apathie de la nature, insensibilité pour les plaisirs de l'amour41.
[41] Mort anticipée.
ANAPHRODISUS, a, um. Qui est insensible aux plaisirs de Vénus; qui est dans l'indolence à l'égard de l'amour; qui n'a aucun goût pour les douceurs amoureuses; que les charmes de Vénus n'attirent point; qui n'est ému d'aucuns désirs pour la beauté; que les délices de l'amour ne tentent pas; qui n'est point touché des attraits de Vénus; qui n'a aucune pente aux divertissements amoureux; qui ne se sent point; insensible aux traits de l'Amour; sur qui les appas de Vénus ne font point d'effet.
ANCUBA, ae, f. Succube, qui est introduite dessous.
ANCYRA, ae, f. V. MENTULA.
ANDROGENIA, ae, f. L'union des corps qui perpétue le genre humain; la liaison des deux sexes pour la propagation des hommes; le mélange des corps et des esprits pour reproduire son semblable; ce qui donne naissance à l'amour et ensuite aux hommes.