[14] Vigne, dans le sens de pudendum muliebre, n'est pas très commun. La Fontaine qui, lisant Baruch, n'a pas dû négliger le Cantique des Cantiques, en a fait son profit:

Et dans la vigne du seigneur
Travaillant ainsi qu'on peut croire...

Les métaphores les plus naturelles sont celles qui ont leurs termes empruntés au labourage: les parties de la femme assimilées au champ, au sillon qui va recevoir la semence: campus, arvum muliebre, sulcus; celles de l'homme au soc de la charrue:

Atque in eo est Venus ut muliebria censorat arva.
(Lucrèce, IV, 1095).
Ejicit enim sulcum recta regione viaque
Vomeris.
(Id., IV, 1260.)
Arentque sulcos in arvo Venerio.
(Apulée, Ἀνεχόμ., 14.)
Cur sit ager sterilis, cur uxor lactitet edam:
Quo fodiatur ager non habet, uxor habet.
(Martial, XVII, 101.)

Ambroise Paré parle de même du «cultiveur qui entre dans le champ de Nature humaine,» et le vieux naïf médecin Jacques Duval (Traité des Hermaphrodits, chap. VI), «de la première culture qui se fait dans le champ naturel» des filles. Brantôme a dit plus plaisamment: «Le cas d'une femme est une terre de marais; on y enfonce jusqu'au ventre.» Rabelais appelle le membre viril «le manche que l'on nomme le laboureur de Nature,» et Maynard le dépeint:

Roide, entrant tout ainsi que la pointe d'un soc
Qui se plonge et se cache en toute terre grasse.
(Cabinet satyrique.)
Si pour cueillir tu veux donques semer,
Trouve autre champ et du mien te retire.
(Clément Marot.)

D'autres locutions Latines appartenant au même ordre d'idées: Hortus muliebris, hortus Cupidinis ou Hesperidum, irrigare hortum, etc., ainsi que les noms de divers instruments et opérations de jardinage: ligo, raster, palus, falx, bêche, hoyau, serpe, façonner, enter, écussonner, abattre du bois, mettre la cognée dans la forêt, sont également du style badin. Brantôme dit d'une femme mariée, qu'elle s'était réservé «l'usage de sa forêt de mort-bois, ou de bois mort;» Tallemant des Réaux appelle «grand abatteur de bois» un coureur de femmes. Cueillir des fleurs, des fruits, des roses, dans le jardin de Vénus, appartient à un jargon tout à fait suranné maintenant, mais nos vieux poètes et conteurs aimaient assez jardinet et jardinier:

Ces larges reins, ce sadinet
Assis sur grosses, fermes cuisses,
Dedans un joly jardinet.
(Villon, Les regrets de la belle heaumière.)

«Le jardinier, voyant et trouvant le cabinet aussi avantageusement ouvert, y logea petit à petit son ferrement» (Noël Du Fail). On trouve aussi chez eux: bêcher, biner, béquiller, planter son piquet, planter le baliveau, etc. Orto, orticello, dans ce sens, sont très fréquents chez les érotiques Italiens; ils disent: sarchiar l'orto (sarcler le jardin), ficar un porro nell'orto (planter un poireau dans le jardin), mettere il roncone nella siepe (mettre la serpette dans la haie), il piantone nel fosso (le plantoir dans la rigole), la pastinaccia, la carota, la radice (le panais, la carotte, le radis), lavorare il terreno (façonner le terrain), etc.

Assimiler les rapports sexuels à une bataille, un duel, un combat, et tirer les termes de comparaison de toutes les armes offensives et défensives connues, doit être aussi très naturel, car ces sortes de métaphores se rencontrent mot pour mot dans toutes les langues. Nous trouvons en Latin: Militare, depugnare in campe Venereo; committere praelium, duellum; ponere castra; peragere tacito Marte; immergere ensem, pugionem, mucronem; excipere pilum in parma sua; pilum vibrare, torquere; arcum tendere. Toutes les armes des Anciens y ont passé, et non seulement la pique, le javelot, la flèche, l'épée, le glaive, le poignard, mais jusqu'à la grosse artillerie: la baliste, le bélier, la catapulte. Chez les Modernes, bien qu'on ne se serve plus de pique depuis longtemps, le mot est resté, avec cette acception, dans un certain nombre de locutions familières: manier la pique, être passée par les piques (ce que les Italiens appellent recevoir un trente et un). Braquemart, depuis Rabelais: «De tant de braquemarts enroidis qui habitent par les brayettes claustrales,» a pris un sens érotique si décidé, que beaucoup de gens n'oseraient l'employer dans son sens propre d'épée courte et large, le gladius des Romains, l'ancien briquet de nos soldats. Il en est de même d'allumelle (de lamella, petite lame). Poignard n'est plus usité; Regnier, La Fontaine, Grécourt s'en sont servis:

Mais Robin, las de la servir,
Craignant une nouvelle plainte,
Lui dit: «Hâte-toi de mourir,
Car mon poignard n'a plus de pointe.»
(Mathurin Regnier.)
Lève sa cotte, et puis lui donne
D'un poignard à travers le corps.
(La Fontaine.)
Heureuse la nymphe légère
Qui, trompant sa jalouse mère,
Peut saisir un poignard si doux!
(Grécourt.)

Chez Brantôme et nos anciens conteurs, l'amour est toute une stratégie: engager l'escarmouche, battre la chamade, être fort à l'escrime, mettre l'épée à la main, reconnaître la forteresse, faire les approches, dresser les machines, pointer les pièces, envoyer des volées de canon, cheminer à la sape, allumer la mèche, bouter le feu à la mine, franchir la contrescarpe, combler le fossé, livrer l'assaut, planter l'étendard dans la brèche, se loger dans la place. A ces métaphores militaires il convient d'ajouter celles que les Grecs et les Romains tiraient des jeux, des luttes d'athlètes, des courses du cirque: in agonem, in palaestram descendere; conficere stadium; properare ad metas; nos conteurs, qui se souciaient peu de la palestre, leur ont substitué des comparaisons empruntées aux joutes et aux tournois: courir la bague, rompre une lance, mettre la lance en arrêt, envoyer la flèche dans le but, mettre dans la quintaine; ou bien des termes de vénerie: le faucon désencapuchonné, l'épervier au poing, etc.

Le savant Gasp. Barthius n'a pas dédaigné de colliger, dans ses Animadversiones in Claudianum, les métaphores tirées par les Anciens des exercices équestres, et détournées par eux dans le sens érotique. Nous regrettons de ne pas avoir sous la main son travail, pour en enrichir le nôtre, et surtout pour nous ôter d'un doute. Nous rencontrons bien, dans Nicolas Chorier, bon nombre de locutions telles que: subigere veredum, conscendere, insilire in equum, ex equo desilire, equitare, admovere calcar, etc., où le rôle de cavalier est dévolu à l'homme, et celui de monture à la femme; mais nous craignons fort que l'excellent auteur de l'Aloisia n'ait attribué aux Latins, sans y trop songer, une idée toute Française et moderne. Pétrone, faisant passer Embasicaetas de la croupe d'Encolpe à celle d'Ascylte, dit, il est vrai: Equum cinaedus mutavit, «le cinède changea de cheval;» mais c'est une exception, ils sont là d'ailleurs entre hommes; dans tous les exemples Latins et Grecs que nous suggère notre mémoire, c'est toujours la femme qui est le cavalier. La figure est ainsi plus régulière, car, pour être à cheval, il faut tenir sa monture entre les jambes, ce qui est le fait de la femme, et non de l'homme. Ovide recommande à celles qui ont des plis au ventre de monter à cheval à rebours comme le Parthe, c'est-à-dire en tournant le dos:

Tu quoque, cui rugis uterum Lucina notavit,
Ut celer aversis utere Parthus equis.
(Ars amatoria, III, 785-6.)

Horace dit de même:

Clunibus aut agitavit equum lasciva supinum.
(Sat., II, VII, 50.)

Martial:

Masturbabantur Phrygii post ostia servi,
Hectoreo quoties sederat uxor equo.
(XI, 105.)

Juvénal fait se chevaucher les femmes entre elles:

Inque vices equitant...
(Sat. VI, 311.)

Aristophane nous montre, au moins en deux endroits, que les choses se passaient de même chez les Grecs:

Κἀμέ γ᾽ ἡ πόρνη χθὲς εἰσελθόντα τῆς μεσημβρίας,
ὅτι κελητίσαι 'κέλευον, ὀξυθυμηθεῖσά μοι
ἤρετ᾽ εἰ τὴν Ἱππίου καθίσταμαι τυραννίδα.
(Les Guêpes, 500-2.)
Comme j'entre chez une putain, sur le midi,
Et que j'exige qu'elle me chevauche, elle me demande furieuse
Si je veux rétablir la tyrannie d'Hippias.
Καὶ μάλιστ' ὀσφραίνομαι τῆς Ἱππίου τυραννίδος,
Je flaire là-dessous la tyrannie d'Hippias,

dit encore le chœur des vieillards dans Lysistrata, v. 618, lorsque les femmes voulant s'emparer du gouvernement, il craint qu'elles ne fassent la loi aux hommes et ne les chevauchent. Dans diverses pièces de l'Anthologie, des courtisanes suspendent en ex-voto, devant l'autel d'Aphrodite, des mors, des fouets, des éperons, pour la remercier de les avoir fait allègrement caracoler sur leurs coursiers d'Étolie, id est sur de beaux et fringants jeunes hommes.

Tout au contraire, chez les auteurs modernes, quand ils parlent de chevaucher, cavalcader et caracoler, c'est de l'homme qu'il s'agit, et la monture est la femme:

Carmes chevaulchent nos voisines
Mais cela ne m'est que du meins.
(Villon, Petit Testament.)
Un médecin, toi sachant,
Va ta femme chevauchant.
(Tabourot, sr des Accords.)

«Ny plus ny moins que le manège d'un grand et beau coursier du règne est bien cent fois plus agréable et plus plaisant que d'un petit bidet, et donne bien plus de plaisir à son escuyer; mais aussi il faut bien que cet escuyer soit bon et se tienne bien et montre bien plus de force et d'adresse: de même se faut-il porter à l'endroit des grandes et hautes femmes, car de cette taille elles sont sujettes d'aller d'un air plus haut que les autres, et bien souvent font perdre l'estrier, voire l'arçon, si l'on n'a bonne tenue, comme j'ay ouy conter à aucuns cavalcadours qui les ont montées.» (Brantôme, Dames galantes, Disc. I). Il dit encore d'une grande dame que c'était le cheval de Séjan, «d'autant que tous ceux qui montoient sur elle mouroient, et ne vivoient guères» (ibid.), et il emploie souvent les termes fort irrévérencieux de jument et de haquenée, pour dire une femme.

La femme et le cheval doivent être semblables...
Tous deux se doivent rendre à l'homme obéissants,
Façonnés à l'espron et fiers en ornements,
Avoir le montoir doux, la descente bénigne.
(Cabinet satyrique.)

Par une singulière image, nos vieux poètes et conteurs ont aussi donné le nom de bidet, de courtaut, de roussin, au membre viril, sans pour cela qu'il soit question du rôle joué par l'homme dans les citations ci-dessus d'Horace, d'Ovide, de Martial et d'Aristophane. P. Aretino dit en ce sens: Far stallare i cavalli (faire pisser les chevaux), dar le mosse a i cavalli (donner l'élan aux chevaux). L'Arioste s'est plaisamment servi de cette figure dans la rencontre d'Angélique avec l'Ermite:

La voici étendue sur le dos dans le sable,
Livrée aux fantaisies du rapace vieillard.
Il l'étreint et à son gré la caresse;
Elle dort et ne peut faire résistance.
Il lui baise tantôt le beau sein, tantôt la bouche,
Personne qui le voie en ce désert sauvage;
Mais à l'encontre son destrier trébuche,
Au désir ne répond pas le corps débile:
La bête est mal en point, étant trop chargée d'ans,
Et n'en vaudra pas mieux, tant plus il la fatigue.
Il a beau essayer toutes voies et moyens,
Le paresseux roussin n'en saute pas davantage;
En vain il lui secoue la bride et le tourmente,
Il ne lui peut faire tenir la tête haute.
(Roland furieux, VIII, st. XLVIII à L.)15

[15] Arioste, Chants I à XV, trad d'Alcide Bonneau (Paris, Liseux, 1881, 3 vol. pet. in-18).

Est-ce Catulle qui a le premier imaginé la gentille allégorie de l'oiseau et de la cage? En tous cas, il l'a fait si spirituellement, en termes si enveloppés, que beaucoup d'érudits ont soutenu que le moineau de Lesbie était un moineau véritable, et dit des injures à ceux qui s'obstinaient à croire le contraire. M. Armand Barthet a écrit, sur la délicieuse pièce de Catulle, une petite comédie dont Rachel interprétait le principal rôle et où l'on voyait un vrai moineau dans une cage de fil de fer, sans allégorie aucune. Le sens dans lequel les Latins entendaient le «passer deliciae meae puellae», n'est pourtant pas douteux, si Martial ne nous déçoit:

Issa est passere nequitior Catulli...
Issa est plus lascive que le moineau de Catulle,

nous dit-il (III, 110); et encore, s'adressant à Dyndimus, son Giton:

Da nunc basia, sed Catulliana;
Quae si tot fuerint quot ille dixit,
Donabo tibi passerem Catulli.
(XI, 7.)
Donne-moi des baisers, mais Catulliens;
Et si tu m'en donnes autant qu'il le dit,
Je te ferai cadeau du moineau de Catulle.

Ainsi compris, on voit quel serait le passereau qui faisait les délices de Lesbie, qu'elle agaçait du bout du doigt, qui se réfugiait dans son sein, qui ne pépiait que pour elle et qu'elle aimait plus que ses yeux, car il était couleur de miel, nam mellitus erat16. Depuis, Italiens et Français ont usé et abusé de l'oiseau et de la cage, mais les Italiens encore plus que les Français. Boccace leur a donné l'exemple en écrivant son joli conte du Rossignol; le lusignuolo et la gabbia, l'uccello, le passerotto et la passerina, reviennent continuellement dans l'Aretino; ceux qui connaissent Baffo savent seuls à combien de sauces l'osello peut s'accommoder. Parmi les Français, sans oublier la chanson populaire:

Ah! le bel oiseau, maman,
Qu'Alain a mis dans ma cage!

contentons-nous d'en citer deux ou trois:

Autant et plus que sa vie
Phyllis aime un passereau;
Ainsi la jeune Lesbie
Aima jadis son moineau.
Mais de celui de Catulle
Se laissant aussi charmer,
Dans sa cage, sans scrupule
Elle eut soin de l'enfermer.
(Chaulieu.)
Elle le prit dans sa main blanche,
Et puis dans sa cage le mit.
(Regnard.)
Lisette avait dans un endroit
Une cage secrète;
Lucas l'entr'ouvrit, et tout droit
D'abord l'oiseau s'y jette.
(Collé.)

[16] Politien, Lampridius, Turnèbe, Vossius ont entendu dans le sens érotique l'élégie de Catulle; Scaliger et Sannazar traitent d'orduriers ceux qui ont la vue si longue. Volpi propose un moyen terme: selon lui, le moineau de Lesbie, à force de passer de bouche en bouche, a pu donner lieu à des allusions et équivoques libertines auxquelles l'auteur n'avait pas songé.

On en a fait de toutes les sortes de ces métaphores, et chaque écrivain s'est piqué d'en inventer de nouvelles, de trouver les mots les plus drôles. Rabelais dit: le baston à un bout, le baston de mariage, le membre nerveux, caverneux, la vivificque cheville, maistre Jean Chouart, maistre Jean Jeudy, l'anneau de Hans Carvel, le comment a nom, le callibistris, la boursavit, sacquer, baudouiner, roussiner, jocqueter, culleter, beluter17, grimbetiletolleter, jouer du serre-croupière, jouer des basses marches, sonner l'antiquaille, faire la bête à deux dos18, saigner entre les deux gros orteils, etc. L'Aretino: Habiller ceux qui sont nus, embéguiner le poupard (de peur du froid), abreuver le chien à l'écuelle, faire compter les solives du plafond, mettre le fuseau dans la quenouille, le pilon dans le mortier, le cordon dans la bague. Brantôme affectionne la pénillière, la devantière, moudre au moulin, hausser le devant, rembourrer le bas, secouer le pellisson, et donne aux femmes les allures des haquenées: le pas, l'entre-pas, le trot, l'amble, le galop. Nos conteurs ont emprunté leurs métaphores à des ordres d'idées si divers qu'on ne saurait les classer par groupes; la plupart ont d'ailleurs vieilli à force d'être usitées. Notons cependant les figures religieuses: Temple, autel, sanctuaire, tabernacle, chapelle, cierge, bourdon de Saint Jacques, aspergés, goupillon, carillonner, chanter l'Introït, aller à l'offrande. Les Anciens avaient donné l'exemple; nous trouvons chez eux employés dans un sens érotique: ara voluptatis, adyta Cupidinis, Isiaca et pygiaca sacra, penetralia, sans compter tous les attributs des divinités: la conque de Vénus, le sceptre de Priape, la verge de Mercure, le Rameau d'or, le thyrse de Bacchus, la massue d'Hercule.

[17] Bluter, équivalent presque exact du Latin crissare, vanner.

[18] Shakspeare lui a probablement emprunté cette plaisante métaphore: «Your daughter and the Moor are now making the beast with two backs» (Othello); Coquillart s'en était déjà servi, et les Latins disaient: faire la bête à quatre pattes, quadrupedantem agere (Plaute).

Il y a bien de la forfanterie dans quelques-unes de ces ambitieuses appellations, et une tendance manifeste à donner des proportions colossales à ce qui souvent n'est que bien peu de chose, une paille, un fétu. La massue d'Hercule! nous avons déjà rencontré: baliste, bélier, catapulte; il y a encore: arbre, poutre, battant de cloche, mât, aviron, timon, gouvernail, colonne (fréquent dans les Priapées, ainsi que malus et arbor), obélisque. Si c'était vrai à moitié, ou seulement au quart, Anciens et Modernes n'auraient pas eu besoin de chercher pour la partie adverse tant de termes désobligeants: antrum muliebre, fossa, caverna, lacus, barathrum, l'antre de la Sibylle, l'énorme solution de continuité, dit Rabelais19, l'hiatus béant; d'autres n'auraient pas dit que s'y aventurer c'est jeter l'ancre dans une mer qui n'a ni fond ni rive, lancer le javelot à travers de vastes portiques (N. Chorier), pisser dans le jardin par une fenêtre grande ouverte. «Je l'ay ouy nommer sépulchre et monument au Père Anne de Joyeuse, en un sermon qu'il fit dans l'église de S. Germain de l'Auxerrois au temps de Carême de l'an 1607. Le sieur Le Veneur, vivant évesque d'Évreux, l'appelait vallée de Josaphat, où se fait le viril combat. Bocace au conte de la belle Alibec, l'appelle Enfer, symbolisant à ce nom avec les Pères et plus dévots Théologiens Sainct Thomas, Sainct Augustin et autres, qui l'ont nommé portam Inferi, januam Diaboli.» (J. Duval, Hermaphr., chap. VIII.)

[19] La Fontaine a trouvé moyen de mettre en vers cette hyperbole:

... mais quand il vit l'énorme
Solution de continuité...

Les Grecs et les Latins, pour parler des dépravations dont ils rougissaient ou faisaient semblant de rougir, avaient des termes et des locutions d'un sens plus caché que les simples métaphores. Pour irrumare et irrumari, ils avaient: βινεῖν στόματι, καρίζειν τῇ γλώσσῃ, μολῦναι τὸ στόμα, petere summa (gagner les hauteurs), capitibus non parcere (ne pas faire grâce aux têtes), comprimere linguam (comprimer la langue), Harpocratem reddere (rendre un Harpocrate), tacere (se taire), et pour paedicare ou paedicari: concidere, percidere, incurvare, conquiniscere, demander le collarium ou l'officium puerile; sans compter bien d'autres termes sur lesquels les commentateurs sont loin d'être d'accord: Chalcidiser, Phéniciser, Corinthiari, Phicidiser, Coa et Nola (Cicéron), les Clazomènes (Ausone), etc. Les Italiens, héritiers, s'il faut les en croire20, des goûts de leurs vieux ancêtres, ont aussi beaucoup de ces sortes de locutions que les initiés savent comprendre: Volger le spalle (tourner le dos), appoggiar la testa al muro (appuyer la tête au mur), scuotere il pesco (secouer le pêcher), dar le mele (offrir les pommes). Celles dans lesquelles ils opposent le commerce naturel à l'acte contre nature sont curieuses: il lesso e l'arrosto (le bouilli et le rôti), il piovoso e l'asciutto (le mouillé et le sec), la capra e il capretto (la chèvre et le chevreau), le mele et il finocchio (les pommes et le fenouil). Le messale Culabriense et le Culiseo sont de bonnes inventions de maître Pierre Arétin. Bandello, tout évêque d'Agen qu'il était, s'est servi de quelques-unes de ces locutions; il dit: andar in zoccoli per l'asciutto (aller en pantoufles par le chemin sec), opposé à andar in nave per il piovoso (aller en bateau par où il pleut), et il nous fait à ce propos le bon conte d'un pécheur endurci qui, arrivé à sa confession dernière, refuse absolument d'avouer sa préférence pour l'asciutto. Le Moine, qui sait de quel pied a cloché toute sa vie le mauvais garnement, veut lui faire dire à haute voix qu'il a commis le péché contre nature, qu'il est infecté du vice abominable; l'autre se récrie et dit qu'on l'accuse à tort. Enfin, sur une objurgation plus directe, il avoue tout de suite, et comme le Moine le reprend de l'obstination qu'il mettait à s'en défendre:—«Oh! oh! révérend Père,» lui répond-il, «vous n'avez pas su m'interroger. M'amuser avec de jeunes garçons m'est plus naturel à moi qu'il n'est naturel à l'homme de boire et de manger, et vous me demandiez si je péchais contre la Nature! Allez, allez, messer, vous ne savez pas ce que c'est qu'un bon morceau21.» Voilà comment périphrases et métaphores peuvent quelquefois n'être pas bien comprises.

[20] Baffo assure que s'il parle si souvent de buggerar, ce n'est pas qu'il tienne à la chose, mais seulement pour ne pas faire tort à son pays, enlever à ses compatriotes un avantage qui leur a valu quelque réputation dans le monde.

[21] Nouvelles de Bandello, tome I; Paris, Liseux, 1879, pet. in-18.

Bon nombre de ces expressions figurées, à double sens, se confondent avec l'équivoque, autre façon de se faire plus ou moins clairement entendre, et qui est d'un fréquent usage dans la langue érotique. Aristophane en a semé partout dans ses comédies, et elles sont souvent si fines qu'elles passeraient inaperçues. Lysistrata s'étonne de ce que les femmes de Salamine ne soient pas encore arrivées, et Calonice lui répond qu'elles ont pourtant dû se mettre en bateau dès le matin: on venait en barque de Salamine à Athènes. Mais «se mettre en bateau» (κελητίζειν) veut dire aussi ce qu'Horace appelle peccare superne et equum agitare supinum. La «tyrannie d'Hippias», citée plus haut, est un jeu de mots du même genre. Il équivoque encore sur le delta, le lambda, et après lui Ausone s'est escrimé sur le thêta, le psi, le phi, le rho, l'iota majuscule, le tau: il n'a oublié que l'oméga souscrit. Cicéron faisait des équivoques érotiques en plein prétoire, disant, par exemple, que si l'on cherchait Sextus Claudius, on le trouverait chez la sœur de Publius, occultantem se capite demisso (Pro domo, 31); demittere caput ne signifie, si l'on veut, que baisser la tête, mais les fines oreilles entendaient cunnum lingere. Il en a commis bien d'autres; il appelait colei, pour se moquer d'eux, des témoins véritables, des témoins appelés à déposer en justice. Dans notre langue l'équivoque est encore plus facile, beaucoup plus de mots pouvant se prendre dans un double sens: aussi en relèverait-on un grand nombre. Rabelais, Noël du Fail, H. Estienne, Th. de Béze parlent du pays de Surie ou Suerie, qu'on peut entendre Syrie, mais qui signifie tout bonnement la vérole, pour la guérison de laquelle on faisait suer les pauvres malades jusqu'à dessiccation presque complète. «En maintes compagnies, celuy n'est réputé vaillant champion qui n'a fait cinq ou six voyages en Suerie» (H. Estienne, Apologie pour Hérodote, chap. XII). J. Duval équivoque sur les poulains qui vous mènent jusque-là, «poulains qui souvent sont assez forts» dit-il, «pour porter un homme au pays de Surie» (Hermaphr., chap. VI); plus tard, on a dit dans le même sens aller en Suède, et passer par la Bavière de ceux que la vérole ou le traitement mercuriel faisait saliver, baver. On a équivoqué sur la bague et le doigt, le doigt mouillé, le poisson et la nasse, le pied et la chaussure, les fleurs blanches et les fleurs rouges.

C'est une bague qui circule
Et qui se met à tous les doigts,

dit Bonnard d'une femme galante.

La marquise a bien des appas,
Ses traits sont vifs, ses grâces franches,
Et les fleurs naissent sous ses pas,
Mais hélas! ce sont des fleurs blanches.
(Maurepas.)

Nos vieux poètes et chansonniers avaient un faible pour l'andouille, le cervelas, le boudin, la saucisse, le jambon, le lardon et toutes sortes de charcuteries:

Item à l'orfèvre Du Boys
Donne cent clouz, queues et testes,
De gingembre Sarazinoys:
Non pas pour accoupler ses boytes,
Mais pour conjoindre culs et coettes,
Et couldre jambons et andoilles,
Tant que le laict en monte aux tettes,
Et le sang en dévalle aux coilles.
(F. Villon, Le Grand Testament, CI.)
De tout le gibier, Fauchon
N'aime rien que le cochon;
Surtout devant une andouille
Qu'aux Carmes on choisira,
Elle s'agenouille, nouille,
Elle s'agenouillera.
(Collé.)

Brillat-Savarin note l'exclamation d'une dame en voyant servir une énorme mortadelle de Bologne.—«Quelle idée a-t-on de faire des saucissons de cette taille? cela ne ressemble à rien.—Vous trouviez donc que les autres ressemblaient à quelque chose?» lui demande à l'oreille son voisin de table. Richelet, sciemment ou non22, en a commis une aussi grosse que la mortadelle de Brillat-Savarin: «Lapine, s. f. Femelle du lapin. Quelques-uns des plus habiles dans la langue condamnent le mot de lapine, et prétendent qu'on doit dire femelle du lapin, et non pas lapine. Néanmoins, comme lapine est dans la bouche de plusieurs femmes qui parlent bien, je ne le condamnerais point, surtout en parlant, et dans le style le plus simple.» L'équivoque remarquée dans Corneille:

Mais le désir s'accroît quand l'effet se recule,
(Polyeucte, acte I, sc. 1.)

est certainement involontaire; elle n'en est pas moins drôle. Il en est de même de l'hémistiche reproché à Malherbe:

... qu'on survit à sa mort.

Ceux qui voient ces indécences les ont dans l'esprit, remarque très bien Quintilien; elles ne sont pas le fait de l'auteur. Sans grand renfort de bésicles on en découvrirait de semblables chez tous. La grotte creuse où Calypso retient si longtemps Ulysse (Odyssée, rhaps. I et V) n'a pas été à l'abri du soupçon. L'antre des Nymphes, si curieusement décrit par le bon Homère, qui ne sommeillait pas toujours (Odyssée, rhaps. XIII), cet antre obscur, frais et sacré, ombragé d'un feuillage épais, où les Naïades versent leurs urnes inépuisables, où les abeilles font leur miel, où les Nymphes tissent des toiles de pourpre, et qui a deux portes: l'une pour les hommes, l'autre pour les Dieux, a paru encore bien plus équivoque à des malins qui y ont vu l'antrum muliebre et la postica Venus de Pénélope23.

[22] Ce qui ferait croire que Richelet y a mis de la malice, c'est qu'il manque rarement dans son Dictionnaire l'occasion de médire des femmes:

«Aparier (s'). Le coq coche la poule, le moineau coche sa femelle plusieurs fois sans reprendre haleine. Si les hommes avoient ce destin à l'égard des femmes, ils en seroient adorés.

»Femme. La femme est un animal créé pour donner du plaisir, et particulièrement pour en prendre et faire enrager ceux qui l'en pensent empêcher. La femme est un animal intéressé.

»Flon-flon.

Si ta femme est méchante,
Apprends-lui la chanson.
Voici comme on la chante,
Avec un bon bâton:
Flon, flon, flon.

»Louve. Femme insatiable dans la débauche. La plupart des femmes sont un peu louves.»

[23] La Mothe Le Vayer, Hexaméron rustique.

Les critiques Latins en voyaient chez Virgile, qui aurait dans ce vers:

Dextra mihi Deus, et telum quod missile libro,

formulé à mots couverts la devise du masturbateur, et ils lui reprochaient d'avoir écrit:

Incipiunt agitata tumescere...

ce qui prend un sens obscène si on sous-entend genitalia; ils avaient la vue moins perçante qu'Ausone, qui, dans la dernière partie de son Cento nuptialis, a détourné dans le sens érotique une cinquantaine de vers ou d'hémistiches de l'Énéide et des Bucoliques:

Perfidus alla petens, ramum qui veste latebat,
Sanguineis ebuli baccis minioque rubentem,
Nudato capite, et pedibus per mutua nexis,
Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum,
Eripit a femore, et trepidanti fervidus instat.
Est in secessu, tenuis quo semita ducit,
Ignea rima micans, exhalat opaca mephitim;
Hic specus horrendum, talis sese halitus atris
Faucibus effundens nares contingit odore.
Huc juvenis nota fertur regione viarum,
Et super incumbens, nodis et cortice crudo,
Intorquet summis adnixus viribus hastam.
Haesit, virgineumque alte bibit acta cruorem.
Insonuere cavae, gemitumque dedere cavernae.
Illa manu moriens telum trahit, ossa sed inter
Altius ad vivum persedit vulnere mucro, etc.

L'équivoque est surtout plaisante quand elle est prolongée; l'adresse consiste alors à trouver des développements tels, qu'ils conviennent à deux sujets, l'un honnête et décent, qui est exprimé, l'autre érotique, sous-entendu, et que les termes dont on se sert s'adaptent aussi aisément à l'un qu'à l'autre. Les Italiens ont été nos maîtres dans cette sorte de jeu d'esprit, auquel ils doivent toute une partie, et non la moins curieuse, de leur littérature, ce qu'ils appellent le genre Berniesque ou alla Berniesca, du nom de Francesco Berni qui y a excellé; la plupart de leurs poètes du XVIe siècle, La Casa, Firenzuola, Mauro, Dolce, Varchi, Molza s'y sont exercés avec succès. Une des plus célèbres pièces est le Capitolo del Forno, de G. della Casa24, dont les équivoques sont d'autant plus compréhensibles, que le four, le pain, la pâte, ont donné lieu chez tous les peuples à des plaisanteries qui sont aussi vieilles que le monde. Hérodote nous dit qu'un oracle reprochait à Périandre, tyran de Corinthe, d'avoir «mis son pain dans un four froid», parole énigmatique à laquelle le vulgaire ne comprit rien, mais qu'entendit parfaitement le prince, qui, ne pouvant se décider à se séparer d'une femme qu'il aimait, avait eu commerce avec son cadavre. «Emprunter un pain sur la fournée» est chez nous un vieux proverbe qui se trouve dans les Caquets de l'accouchée. On en trouverait bien d'autres exemples: «Comme n'estant, disent les boulengers, le pain refaict et prest d'enfourner toutesfois et quantes que le four est chaud, à quoy Nature, provide mesnagère et curieuse de la propagation d'un si digne animal que l'homme, a tellement pourveu, que le four est chaud et si bien disposé, quand la paste est faicte et le pain prest d'enfourner, qu'il n'est bien reçeu seulement, mais, comme dit Galen au livre de la Semence, il est aussi curieusement et avidement attiré, que peut être l'air sucé du corps à l'usage des ventouses médicinales.» (J. Duval, Hermaphr., chap. VI). La Casa nous décrit donc le four et ses diverses constructions: le four à cuire le pain et le four à cuire les friandises; il nous dit le soin que les boulangères en prennent, comme elles le lavent matin et soir, y passent le torchon et l'éponge toutes les fois qu'elles ont cuit, savent faire lever la pâte, diriger la pelle en haussant la jambe, et, sans y mettre trop de bonne volonté, on peut croire qu'il ne s'agit que des mystères de la boulangerie. F. Berni a célébré dans le même goût la Flûte, l'Anguille, le Pot de chambre (orinale), Mauro la Fève (les Italiens appellent fève ce que nous appelons gland), Dolce le Nez, Molza les Figues, dans un poème illustré d'un long et savant commentaire par Annibal Caro; Varchi les Œufs durs, la Ricotta (sorte de fromage), le Fenouil «dont les Italiens,» dit Ginguené, «font un grand usage dans leur cuisine,» est-ce sérieusement? Franzesi les Carottes, les Cure-dents, la Castagna (châtaigne et nature de la femme); Lodovico Martelli la Balançoire; le Bronzino, aussi bon poète que grand peintre, le Pinceau, le Ravanello (raifort ou radis noir), le Campane (le carillon des cloches et du battant); des anonymes il mortaio (le mortier et le pilon), le Mele (pommes et fesses), il pescare (pêcher et cueillir des pêches dans le sens de: secouer le pêcher, indiqué plus haut); le Lasca la Saucisse, le Melon (mellone, melon et fessier), etc. Au temps où la littérature Italienne était très étudiée en France, quelques-uns de nos poètes, Motin, de Rosset, Rapin, Du Souhait, Chauvet, ont spirituellement essayé de lutter contre ces maîtres avec le Jeu du toton, le Jeu de dames, la Douche, les Joueurs de paume, les Fureteurs (chasseurs au furet), les Batteurs d'amour (équivoque avec les batteurs d'or), les Pionniers d'amour, la Mascarade des scieurs de bois, les Astrologues, les Sagittaires, l'Arracheur de dents, et autres pièces qu'on peut lire dans le Cabinet satyrique.