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Dostoïevsky (Articles et Causeries)

Chapter 10: II
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About This Book

A collection of essays and lectures that interprets a major Russian novelist by way of his correspondence, critical reception, and literary practice. The commentary combines close readings of key novels with biographical particulars drawn from letters, exposing illness, financial strain, an exacting revision process, and an uneasy letter-writing style. It maps recurring preoccupations such as psychological intensity, moral ambiguity, and richly individualized characters, and addresses translation and editorial choices that shaped the writer's reputation abroad. Comparative remarks place his methods alongside other European figures while reflecting on the ethical and practical demands of literary creation.

Et c'est pourquoi, si représentatifs que soient les personnages de Dostoïevsky, jamais on ne les voit quitter l'humanité pour ainsi dire, et devenir symboliques. Ce ne sont plus jamais des types comme dans notre comédie classique; ils restent des individus, aussi spéciaux que les plus particuliers personnages de Dickens, aussi puissamment dessinés et peints que n'importe quel d'aucune littérature. Écoutez ceci:

Il y a des gens dont il est difficile de dire quelque chose qui les présente d'emblée sous leur aspect le plus caractéristique; ce sont ceux qu'on appelle communément les hommes «ordinaires», la «masse», et qui, en effet, constituent l'immense majorité de l'espèce humaine. À cette vaste catégorie appartiennent plusieurs des personnages de notre récit, et notamment Gabriel Ardalionovitch.

Voici donc un personnage qu'il va être particulièrement difficile de caractériser. Que va-t-il parvenir à en dire:

Presque depuis l'adolescence, Gabriel Ardalionovitch avait été tourmenté par le sentiment constant de sa médiocrité, en même temps que par l'envie irrésistible de se convaincre qu'il était un homme supérieur. Plein d'appétits violents, il avait, pour ainsi dire, les nerfs agacés de naissance, et il croyait à la force de ses désirs parce qu'ils étaient impétueux. Sa rage de se distinguer le poussait parfois à risquer le coup de tête le plus inconsidéré, mais toujours au dernier moment notre héros se trouvait trop raisonnable pour s'y résoudre. Cela le tuait[14].

et voici pour un des personnages les plus effacés. Il faut ajouter que les autres, les grandes figures du premier plan, il ne les peint pas, pour ainsi dire, mais les laisse se peindre elles-mêmes, tout au cours du livre, en un portrait sans cesse changeant, jamais achevé. Ses principaux personnages restent toujours en formation, toujours mal dégagés de l'оmbге. Je remarque en passant combien profondément il diffère par là de Balzac dont le souci principal semble être toujours la parfaite conséquence du personnage. Celui-ci dessine comme David; celui-là peint comme Rembrandt, et ses peintures sont d'un art si puissant et souvent si parfait que, n'y aurait-il pas derrière elles, autour d'elles, de telles profondeurs de pensée, je crois bien que Dostoïevsky resterait encore le plus grand de tous les romanciers.


CONFÉRENCES DU VIEUX-COLOMBIER[15]

I

Quelque temps avant la guerre, je préparais, pour les Cahiers de Charles Péguy, une Vie de Dostoïevsky, à l'imitation des vies de Beethoven et de Michel-Ange, ces belles monographies de Romain Rolland. La guerre vint, et il me fallut mettre de côté les notes que j'avais prises à ce sujet. Longtemps, d'autres soucis et d'autres soins m'occupèrent, et j'avais à peu près abandonné mon projet, lorsque, tout récemment, pour fêter le centenaire de Dostoïevsky, Jacques Copeau me demanda de prendre la parole dans une séance commémorative, au Vieux-Colombier. Je ressortis ma liasse de notes; il me parut, en les relisant à distance, que les idées que j'y avais consignées méritaient de nous retenir; mais que, pour les exposer, l'ordre chronologique, auquel m'obligerait une biographie, n'était peut-être pas le meilleur. Ces idées, dont Dostoïevsky, dans chacun de ses grands livres, forme comme une tresse épaisse, il est souvent malaisé d'en démêler l'embrouillement; mais de livre en livre, nous les retrouvons; ce sont elles qui m'importent et d'autant plus que je les fais miennes. Si je prenais l'un après l'autre chacun de ces livres, je ne pourrais éviter les redites, mieux vaut procéder autrement; poursuivant de livre en livre ces idées, je tâcherai de les dégager, de m'en saisir et de vous les exposer aussitôt le plus clairement que me permettra leur apparente confusion. Idées de psychologue, de sociologue, de moraliste, car Dostoïevsky est à la fois tout cela,—tout en demeurant avant tout un romancier. Ce sont elles qui feront l'objet de ces entretiens. Mais, comme les idées ne se présentent jamais, dans l'œuvre de Dostoïevsky, à l'état brut, mais restent toujours en fonction des personnages qui les expriment (et de là précisément leur confusion et leur relativité); comme d'autre part j'ai souci d'éviter moi-même l'abstraction et de donner à ces idées le plus de relief possible, je voudrais tout d'abord vous présenter la personne de Dostoïevsky, vous parler des quelques événements de sa vie qui nous révéleront son caractère, et nous permettront de dessiner sa figure.

La biographie que je préparais avant la guerre, je me proposais de la faire précéder d'une introduction, où j'eusse examiné d'abord l'idée que l'on se fait communément du grand homme. J'eusse, pour éclairer cette idée, rapproché Dostoïevsky de Rousseau, rapprochement qui n'eût pas été arbitraire: leurs deux natures présentent en effet de profondes analogies—qui ont permis aux Confessions de Rousseau d'exercer sur Dostoïevsky une extraordinaire influence. Mais il me paraît que Rousseau a été dès le début de sa vie, comme empoisonné par Plutarque. À travers lui, Rousseau s'était fait du grand homme une représentation un peu déclamatoire et pompeuse. Il plaçait devant lui la statue d'un héros imaginaire, à laquelle il s'efforça, toute sa vie, de ressembler. Il tâchait d'être ce qu'il voulait paraître. Je consens que la peinture qu'il fait de lui soit sincère; mais il songe à son attitude et c'est l'orgueil qui la lui dicte.

La fausse grandeur, dit admirablement La Bruyère, est farouche et inaccessible: comme elle sent son faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paraître point ce qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse.

Et si je ne consens tout de même pas à reconnaître ici Rousseau, par contre, c'est à Dostoïevsky que je pense lorsque je lis plus loin:

La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près; plus on la connaît, plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir...

Chez Dostoïevsky, en effet, nulle pose, nulle mise en scène. Il ne se considère jamais comme un surhomme; il n'y a rien de plus humblement humain que lui; et même je ne pense pas qu'un esprit orgueilleux puisse tout à fait bien le comprendre.

Ce mot d'humilité reparaît sans cesse dans sa Correspondance et dans ses livres:

Pourquoi me refuserait-il? D'autant plus que je n'exige pas, mais que je prie humblement (lettre du 23 novembre 1869). «Je n'exige pas, je demande humblement» (7 décembre 1869). «J'ai adressé la demande la plus humble» (12 février 1870).

«Il m'étonnait souvent par une sorte d'humilité», dit l'Adolescent en parlant de son père, et quand il cherche à comprendre les relations qu'il peut y avoir entre son père et sa mère, la nature de leur amour, il se souvient d'une phrase de son père: «Elle m'a épousé par humilité[16]

J'ai lu tout récemment dans une interview de M. Henry Bordeaux, une phrase qui m'a un peu étonné: «Il faut d'abord chercher à se connaître», disait-il. L'interviewer aura mal compris.—Certes un littérateur qui se cherche court un grand risque; il court le risque de se trouver. Il n'écrit plus dès lors que des œuvres froides, conformes à lui-même, résolues. Il s'imite lui-même. S'il connaît ses lignes, ses limites, c'est pour ne plus les dépasser. Il n'a plus peur d'être insincère; il a peur d'être inconséquent. Le véritable artiste reste toujours à demi inconscient de lui-même, lorsqu'il produit. Il ne sait pas au juste qui il est. Il n'arrive à se connaître qu'à travers son œuvre, que par son œuvre, qu'après son œuvre... Dostoïevsky ne s'est jamais cherché; il s'est éperdument donné dans son œuvre. Il s'est perdu dans chacun des personnages de ses livres; et c'est pourquoi dans chacun d'eux on le retrouve. Nous verrons tout à l'heure son excessive maladresse, dès qu'il parle en son propre nom; son éloquence, tout au contraire, lorsque ses propres idées sont exprimées par ceux qu'il anime. C'est en leur prêtant vie qu'il se trouve. Il vit en chacun d'eux, et cet abandon de soi dans leur diversité a pour premier effet de protéger ses propres inconséquences.

Je ne connais pas d'écrivain plus riche en contradictions et en inconséquences que Dostoïevsky; Nietzsche dirait: «en antagonismes.» S'il avait été philosophe au lieu d'être romancier, il aurait certainement essayé de mettre ses idées au pas et nous y aurions perdu le meilleur.

Les événements de la vie de Dostoïevsky, si tragiques qu'ils soient, restent des événements de surface. Les passions qui le bouleversent semblent l'agiter profondément; mais il reste toujours, par delà, une région que les événements, les passions mêmes n'atteignent pas. À ce sujet, une petite phrase de lui nous paraîtra révélatrice, si nous la rapprochons d'un autre texte:

Aucun homme, écrit-il dans la Maison des morts, aucun homme ne vit sans un but quelconque et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et l'espérance ont disparu, l'angoisse fait souvent de l'homme un monstre...

Mais en ce temps, il semble se méprendre encore sur ce but, car tout de suite après, il ajoute:

Notre but à tous était la liberté et la sortie de la maison de force[17].

Cela est écrit en 1861. Voici donc ce qu'il entendait alors par un but. Certes, il souffrait de cette captivité épouvantable. (Il a fait quatre ans de Sibérie et six ans de service obligatoire.) Il souffrait; mais, dès qu'il fut de nouveau libre, il put se rendre compte que le vrai but, que la liberté qu'il souhaitait vraiment, était quelque chose de plus profond, et qui n'avait rien à voir avec l'élargissement des geôles. Et en 1877, il écrit cette phrase extraordinaire, qu'il me plaît de rapprocher de ce que je vous lisais à l'instant:

Il ne faut gâcher sa vie pour aucun but[18].

Ainsi donc, selon Dostoïevsky, nous avons une raison de vivre, supérieure, secrète,—secrète souvent même pour nous,—toute différente assurément du but extérieur que la plupart d'entre nous assignent à leur vie.

Mais tâchons d'abord de nous représenter la personne de Theodor Michaïlovitch Dostoïevsky. Son ami Riesenkampf nous le peint, tel qu'il était en 1841, à vingt ans.

Un visage arrondi, plein; un nez quelque peu retroussé; des cheveux châtain clair, coupés court. Un grand front, et sous de faibles sourcils, de petits yeux gris, très enfoncés. Des joues pâles, semées de taches de rousseur. Un teint maladif, presque terreux, et des lèvres très renflées.

On dit quelquefois que c'est en Sibérie qu'il avait eu ses premières attaques d'épilepsie; mais il était déjà malade avant sa condamnation, et la maladie n'avait fait, là-bas, qu'empirer. «Un teint maladif»: Dostoïevsky a toujours été de mauvaise santé. Pourtant c'est lui, le dolent, le faible, qui est pris pour le service militaire, tandis que son frère, très robuste au contraire, est dispensé.

En 1841, c'est-à-dire à l'âge de vingt ans, il est nommé sous-officier. Il prépare alors des examens pour obtenir, en 1843, le grade d'officier supérieur. Nous savons que son traitement était de 3000 roubles, et bien qu'il fût entré en possession de l'héritage de son père à la mort de celui-ci, comme il menait une vie très libre et que de plus il avait dû prendre à sa charge son plus jeune frère, il s'endettait sans cesse. Cette question d'argent réparait dans toutes les pages de sa correspondance, bien plus pressante encore que dans celle de Balzac; elle joue un rôle extrêmement important jusque vers la fin de sa vie, et ce ne fut que dans ces dernières années qu'il sortit vraiment de la gene.

Dostoïevsky mène d'abord une vie dissipée. Il court les théâtres, les concerts, les ballets. Il est insouciant. Il lui arrive de louer un appartement, parce que, simplement, la tête du logeur lui plaît. Son domestique le vole; il s'amuse à se laisser voler. Il a de brusques sautes d'humeur, suivant la bonne ou la mauvaise fortune. Devant son incapacité à se diriger dans la vie, sa famille et ses amis souhaitent de le voir loger avec son ami Riesenkampf. «Prends en exemple le bel ordre germanique de celui-ci», lui disent-il. Riesenkampf, plus âgé de quelques aimées que Theodor Michaïlovitch, est docteur. En 1843, il vint s'installer à Pétersbourg. En ce temps, Dostoïevsky se trouvait sans un kopek; il vivait de lait et de pain, à crédit. «Theodor est de ces gens auprès de qui il fait bon vivre, mais qui demeureront toujours dans le besoin», lisons-nous dans une lettre de Riesenkampf. Ils s'établissent donc ensemble, mais Dostoïevsky se révèle un camarade impossible. Il accueille les clients de Riesenkampf dans la salle où celui-ci les fait attendre. Chaque fois que l'un d'eux lui paraît misérable, il le secourt avec l'argent de Riesenkampf, ou avec le sien, lorsqu'il en a. Certain jour, il reçoit mille roubles de Moscou. L'argent sert aussitôt à régler quelques dettes, puis, le soir même, Dostoïevsky aventure au jeu le reste de la somme (au billard, nous a-t-il raconté) et dès le lendemain matin, il se voit contraint d'emprunter cinq roubles à son ami. J'oubliais de dire que les cinquante derniers roubles avaient été volés par un client de Riesenkampf que Dostoïevsky, dans un élan de subite amitié, avait introduit dans sa chambre. Riesenkampf et Theodor Michaïlovitch se séparèrent en mars 1844, sans que le dernier parût beaucoup amendé.

En 1846, il publie les Pauvres Gens. Ce livre eut un succès considérable, subit. La manière dont Dostoïevsky parle de ce succès est révélatrice. Nous lisons dans une lettre de cette époque:

Je suis tout étourdi, je ne vis pas, je n'ai pas le temps de réfléchir. On m'a créé une renommée douteuse, et je ne sais jusques à quand durera cet enfer[19].

Je ne parle que des événements les plus importants et saute par-dessus la publication de plusieurs livres de moindre intérêt.

En 1849, il est saisi par la police avec un groupe de suspects. C'est ce qu'on appela la conspiration de Petrachevsky.

Il est très difficile de dire ce qu'étaient au juste les opinions politiques et sociales de Dostoïevsky, en ce temps. Dans cette fréquentation de gens suspects, sans doute faut-il voir beaucoup de curiosité intellectuelle et certaine générosité de cœur qui le poussa inconsidérément au risque; mais rien ne nous permet de croire que Dostoïevsky ait été jamais ce qu'on peut appeler un anarchiste, un être dangereux pour la sûreté de l'État.

De nombreux passages de sa Correspondance et du Journal d'un écrivain nous le présentent d'une opinion toute contraire, et le livre entier des Possédés nous offre comme le procès même de l'anarchie. Toujours est-il qu'il fut pris parmi ces gens suspects qui s'assemblaient autour de Petrachevsky. Il fut incarcéré, passa en jugement, s'entendit condamner à mort. Ce ne fut qu'au dernier moment que cette peine de mort fut commuée et qu'il fut envoyé en Sibérie. Tout cela vous le savez déjà. Je voudrais ne vous dire dans ces Causeries que ce que vous ne pourriez trouver ailleurs; mais, pour ceux qui ne les connaissent pas, je vous lirai néanmoins quelques passages de ses lettres ayant trait à sa condamnation et à sa vie de bagne. Ils m'ont paru extrêmement révélateurs. Nous y verrons, à travers la peinture de ses angoisses, reparaître sans cesse cet optimisme qui le soutint toute sa vie. Voici donc ce qu'il écrivait, le 18 juillet 1849, de la forteresse où il attendait son jugement:

Dans l'homme il y a une grande réserve d'endurance et de vie, et, vraiment, je ne croyais pas qu'il y en eût autant. Maintenant je l'ai appris par expérience.

Puis en août, tout accablé par la maladie:

C'est un péché que de se décourager... Le travail excessif, con amor, voilà le véritable bonheur.

Et encore le 14 septembre 1849:

Je m'attendais à bien pis, et je sais maintenant que j'ai une si grande provision de vie en moi qu'il est difficile de l'épuiser[20].

Je vous lirai presque en entier sa courte lettre du 22 décembre:

Aujourd'hui, 22 décembre, on nous a conduits à la place Semionovsky. Là, on nous a lu à tous l'arrêt de mort, on nous a fait baiser la croix, on a brisé des épées au-dessus de nos têtes, et on nous a fait notre suprême toilette (des chemises blanches). Ensuite, on a placé trois de nous à des poteaux pour l'exécution. Moi, j'étais le sixième, on appelait trois par trois; j'étais donc dans la deuxième série et je n'avais plus que quelques instants à vivre. Je me suis souvenu de toi, frère, de tous les tiens; au dernier moment, c'était toi seul qui étais dans ma pensée; j'ai compris alors combien je t'aimais, mon frère chéri! J'ai eu le temps d'embrasser Plestchéev, Dourow, qui étaient à mes côtés, et de leur faire mes adieux. Enfin on a sonné la retraite, on a ramené ceux qui étaient attachés aux poteaux et on nous a lu que Sa Majesté Impériale nous accordait la vie.

Nous retrouverons à plus d'une reprise, dans les romans de Dostoïevsky, des allusions plus ou moins directes à la peine de mort et aux derniers instants des condamnés. Je ne puis m'y attarder pour le moment.

Avant le départ pour Semipalatinsk, on lui laissa une demi-heure pour prendre congé de son frère. Il fut le plus calme des deux nous rapporte un ami, et dit à son frère:

Au bagne, mon ami, ce ne sont pas des animaux sauvages, mais bien des hommes, meilleurs que moi peut-être, peut-être plus méritants... Eh oui! nous nous verrons encore; je l'espère, je n'en doute pas. Écrivez-moi seulement, et envoyez-moi des livres; je vous écrirai bientôt lesquels; on doit bien pouvoir lire là-bas.

(Cela était un pieux mensonge pour consoler le frère, ajoute le chroniqueur.)

Dès que j'en serai sorti, je commencerai à écrire; j'ai beaucoup vécu durant ces mois-ci; et dans ce temps que voici devant moi, que ne vais-je pas voir et éprouver! La matière ne me manquera pas pour écrire ensuite.

Durant les quatre années de Sibérie qui suivirent, il ne fut pas permis à Dostoïevsky d'écrire aux siens; du moins le volume de correspondance que nous avons ne nous donne-t-il aucune lettre de cette époque et les Documents (Materialen) d'Orest Müller, parus en 1883, ne nous en signalent aucune; mais depuis la publication de ces Documents, de nombreuses lettres de Dostoïevsky ont été livrées à la publicité; d'autres se retrouveront sans doute encore.

D'après Müller, Dostoïevsky sortit du bagne le 2 mars 1854; d'après les documents officiels, il en sortit le 23 janvier.

Les archives font mention de dix-neuf lettres de Theodor Dostoïevsky, du 16 mars 1854 au 11 septembre 1856, à son frère, à des parents, à des amis, durant les années de service militaire à Semipalatinsk, où il acheva de purger sa peine. La traduction de M. Bienstock ne donne que douze lettres, et, je ne sais pourquoi, pas l'admirable lettre du 22 février 1854, dont une traduction parut en 1886 dans les numéros 12 et 13 (aujourd'hui introuvables) de la Vogue et que redonne la Nouvelle Revue française dans son numéro du 1er février de cette année. Précisément parce qu'elle ne se trouve pas dans le volume de sa Correspondance, permettez-moi de vous en lire de longs passages:

Le 22 février 1854.

Je puis enfin causer avec toi plus longuement, plus sûrement aussi, il me semble. Mais avant tout, laisse-moi te demander au nom de Dieu pourquoi tu ne m'as pas encore écrit une seule ligne? Je n'aurais jamais cru cela! Combien de fois, dans ma prison, dans ma solitude, ai-je senti le véritable désespoir en pensant que peut-être, tu n'existais plus: et je réfléchissais durant des nuits entières au sort de tes enfants, et je maudissais la destinée qui ne me permettait pas de leur venir en aide.

Ainsi ce dont il souffre le plus, ce n'est peut-être point de se sentir abandonné; c'est de ne pouvoir venir en aide.

Comment t'exprimer tout ce que j'ai dans la tête? Te faire comprendre ma vie, les convictions que j'ai acquises, mes occupations durant ce temps, ce n'est pas possible. Je n'aime pas à faire les choses à moitié: ne dire qu'une partie de la vérité, c'est ne rien dire. Voici du moins l'essence de cette vérité: tu l'auras tout entière, si tu sais lire. Je te dois ce récit, je vais donc commencer à réunir mes souvenirs.

Tu te rappelles comment nous nous sommes séparés, mon cher, mon ami, mon meilleur ami. Dès que tu m'eus quitté... on nous emmena tous trois, Dourov, Yastrjembsky et moi pour nous mettre les fers. C'est à minuit, juste à l'instant de la Noël, qu'on m'a mis les fers pour la première fois. Ils pèsent dix livres et la marche en est très incommodée. Puis on nous fit monter dans des traîneaux découverts, chacun à part avec un gendarme (cela faisait quatre traîneaux, le feldyeguer en ayant un pour lui seul) et nous quittâmes Saint-Pétersbourg.

J'avais le cœur gros, la multitude de mes sentiments me troublait. Il me semblait que j'étais pris dans un tourbillon et je ne ressentais qu'un désespoir morne. Mais l'air frais me ranima et comme il arrive toujours à chaque changement dans la vie, la vivacité même de mes impressions me rendit mon courage, de sorte qu'au bout de très peu de temps je fus rasséréné. Je me mis à regarder avec intérêt Pétersbourg que nous traversions. Les maisons étaient éclairées en l'honneur de la fête, et je disais adieu à chacune d'elles, l'une après l'autre. Nous dépassâmes ta maison. Celle de Krorevsky était tout illuminée. C'est là que je devins mortellement triste. Je savais par toi-même qu'il y avait un arbre de Noël et qu'Emilia Théodorovna devait y conduire les enfants; il me semblait que je leur disais adieu. Que je les regrettais! et que de fois encore, plusieurs années après, je me les suis rappelés, avec des larmes dans les yeux.

Nous allions à Yaroslavl. Après trois ou quatre stations, nous arrêtâmes vers l'aube à Schlisselbourg, dans un traktir. Nous nous jetâmes sur le thé, comme si nous n'avions pas mangé pendant une semaine. Huit mois de prison et soixante verstes de route nous avaient mis en si bel appétit que je me souviens avec plaisir. J'étais gai. Dourov parlait sans cesse. Quant à Yastrjembsky, il voyait l'avenir en noir. Nous tâtâmes notre feldyeguer. C'était un bon vieillard, plein d'expérience; il a traversé toute l'Europe en portant des dépêches. Il nous traita avec une douceur, une bonté qu'on ne peut s'imaginer. Il nous fut bien précieux tout le long de la route. Son nom est Kousma Prokolyitch. Entre autres complaisances, il eut celle de nous procurer des traîneaux couverts, ce qui ne nous rut pas indifférent, car le froid devenait terrible.

Le lendemain étant un jour de fête, les Yamschtchiki avaient revêtu l'armiak en drap gris allemand avec des ceintures écarlates. Dans les rues des villages, pas une âme. Il faisait une splendide journée d'hiver. On nous fit traverser les déserts des gouvernements de Pétersbourg, Novgorod, Yaroslavl, etc. Nous ne rencontrions que des petites villes sans importance et clairsemées, mais à cause des fêtes nous trouvions partout à manger et à boire. Nous avions horriblement froid quoique nous fussions chaudement vêtus.

Tu ne peux t'imaginer comme il est intolérable de passer sans bouger dix heures dans la kibitka et de faire cinq à six stations par jour. J'avais froid jusqu'au cœur et c'est à peine si je parvenais à me réchauffer dans une chambre chaude. Dans le gouvernement de Perm, nous avons eu une nuit de 40 degrés: je ne te conseille pas de faire cette expérience, c'est assez désagréable.

Le passage de l'Oural fut un désastre. Il y avait un orage de neige. Les chevaux et les kibitki s'enfoncèrent; il fallut descendre, c'était en pleine nuit, et attendre qu'on les eût dégagés. Autour de nous la neige, l'orage, la frontière de l'Europe; devant nous la Sibérie et le mystère de notre avenir; derrière nous, tout notre passé. C'était triste. J'ai pleuré.

Pendant tout notre voyage, des villages entiers accouraient pour nous voir et, malgré nos fers, on nous faisait payer triple dans les stations. Mais Kousma Prokolyitch prenait à son compte près de la moitié de nos dépenses: il l'exigea; de sorte que nous... ne dépensâmes que quinze roubles d'argent chacun.

Le 11 janvier 1850, nous arrivâmes à Tobolsk. Après nous avoir présentés aux autorités, on nous fouilla, on nous prit tout notre argent, et on nous mit, moi, Dourov et Yastrjembsky dans un compartiment à part, tandis que Spieschner et ses amis en occupaient un autre: nous ne nous sommes pour ainsi dire pas vus.

Je voudrais te parler en détail des six jours que nous passâmes à Tobolsk et de l'impression que j'en ai gardé. Mais ce n'est pas le moment. Je puis seulement te dire que nous avons été entourés de tant de sympathie, de tant de compassion que nous nous sentions heureux. Les anciens déportés (ou du moins non pas eux, mais leurs femmes) s'intéressaient à nous comme à des parents. Âmes merveilleuses que vingt-cinq ans de malheur ont éprouvées sans les aigrir! D'ailleurs nous n'avons pu que les entrevoir, car on nous surveillait très sévèrement. Elles nous envoyaient des vivres et des vêtements. Elles nous consolaient, nous encourageaient. Moi qui suis parti sans rien, sans même emporter les vêtements nécessaires, j'avais eu le loisir de m'en repentir le long de la route... Aussi ai-je bien accueilli les couvertures qu'elles nous ont procurées.

Enfin, nous partîmes.

Trois jours, après nous arrivions à Omsk.

Déjà à Tobolsk, j'avais appris quels devaient être nos chefs immédiats. Le commandant était un homme très honnête. Mais le major de place de Krivtsov était un gredin comme il y en a peu, barbare, maniaque, querelleur, ivrogne, en un mot tout ce qu'on peut imaginer de plus vil.

Le jour même de notre arrivée, il nous traita de sots, Dourov et moi, à cause du motif de notre condamnation, et jura qu'à la première infraction il nous ferait infliger un châtiment corporel. Il était major de place depuis deux ans et commettait au su et au vu de tous des injustices criantes. Il passa en justice deux ans plus tard. Dieu m'a préservé de cette brute! Il arrivait toujours ivre (je ne l'ai jamais vu autrement), cherchait querelle aux condamnés et les frappait sous prétexte qu'il était «saoul à tout casser». D'autres fois, pendant sa visite de nuit, parce qu'un homme dormait sur le côté droit, parce qu'un autre parlait en rêvant, enfin pour tous les prétextes qui lui passaient par la tête, nouvelle distribution de coups; et c'était avec un tel homme qu'il nous fallait vivre sans attirer sa colère! et cet homme adressait tous les mois des rapports sur nous à Saint-Pétersbourg.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai passé ces quatre ans derrière un mur, ne sortant que pour être mené aux travaux. Le travail était dur! Il m'est arrivé de travailler épuisé déjà, pendant le mauvais temps, sous la pluie dans la boue, ou bien pendant le froid intolérable de l'hiver. Une fois, je suis resté quatre heures à exécuter un travail supplémentaire: le mercure était pris; il y avait plus de 40 degrés de froid. J'ai eu un pied gelé.

Nous vivions en tas, tous ensemble, dans la même caserne. Imagine-toi un vieux bâtiment délabré, une construction en bois, hors d'usage et depuis longtemps condamnée à être abattue. L'été on y étouffait, l'hiver on y gelait.

Le plancher était pourri, recouvert d'un verschok[21] de saleté. Les petites croisées étaient verbes de crasse, au point que, même dans la journée, c'est à peine si on pouvait lire. Pendant l'hiver, elles étaient couvertes d'un verschok de glace. Le plafond suintait. Les murs étaient crevassés. Nous étions serrés comme des harengs dans un tonneau. On avait beau mettre six bûches dans le poêle, aucune chaleur (la glace fondait à peine dans la chambre), mais une fumée insupportable et voilà pour tout l'hiver.

Les forçats lavaient eux-mêmes leur linge dans les chambres, de sorte qu'il y avait des mares d'eau partout; on ne savait où marcher. De la tombée de la nuit jusqu'au jour, il était défendu de sortir sous quelque prétexte que ce fût, et on mettait à l'entrée des chambres un baquet pour un usage que tu devines; toute la nuit, la puanteur nous asphyxiait. «Mais, disaient les forçats, puisqu'on est des êtres vivants, comment ne pas faire des cochonneries.»

Pour lit, deux planches de bois nu; on ne nous permettait qu'un oreiller. Pour couvertures, des manteaux courts qui nous laissaient les pieds découverts; toute la nuit nous grelottions. Les punaises, les poux, les cafards, on aurait pu les mesurer au boisseau. Notre costume d'hiver consistait en deux manteaux fourrés, des plus usés, et qui ne tenaient pas chaud du tout; aux pieds, des bottes à courtes tiges, et allez! marchez comme ça en Sibérie!

On nous donnait à manger du pain et du schtschi[22] où le règlement prescrivait de mettre un quart de livre de viande par homme. Mais cette viande était hachée, et je n'ai jamais pu la découvrir. Les jours de fête, nous avions du cacha[23], presque sans beurre; pendant le carême, de la choucroute à l'eau, rien de plus. Mon estomac s'est extrêmement débilité, j'ai été plus d'une fois malade. Juge s'il eût été possible de vivre sans argent! Si je n'en avais pas eu, que serais-je devenu? Les forçats ordinaires ne pouvaient pas plus que nous se contenter de ce régime; mais ils font tous, à l'intérieur de la caserne, un petit commerce et gagnent quelques kopeks. Moi, je buvais du thé et j'obtenais quelquefois pour de l'argent le morceau de viande qui m'était dû; c'est ce qui m'a sauvé. De plus, il aurait été impossible de ne pas fumer, on aurait été asphyxié dans une telle atmosphère; mais il fallait se cacher.

J'ai passé plus d'un jour à l'hôpital. J'ai eu des crises d'épilepsie; rares, il est vrai. J'ai encore des douleurs rhumatismales aux pieds. À part cela, ma santé est bonne. À tous ces désagréments, ajoute la presque complète privation de livres. Quand je pouvais par hasard m'en procurer un, il fallait le lire furtivement, au milieu de l'incessante haine de mes camarades, de la tyrannie de nos gardiens, et au bruit des disputes, des injures, des cris, dans un perpétuel tapage. Jamais seul! Et cela quatre ans, quatre ans! Parole! Dire que nous étions mal, ce n'est pas assez dire! Ajoute cette appréhension continuelle de commettre quelque infraction, qui met l'esprit dans une gêne stérilisante, et tu auras le bilan de ma vie.

Ce qu'il est advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de mon cœur, durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas, ce serait trop long. La constante méditation où je fuyais l'amère réalité n'aura pas été inutile. J'ai maintenant des désirs, des, espérances qu'auparavant je ne prévoyais même pas. Mais ce ne sont encore que des hypothèses; donc passons. Seulement toi, ne m'oublie pas, aide-moi! Il me faut des livres, de l'argent: fais-m'en parvenir, au nom du Christ!

Omsk est une petite ville, presque sans arbres; une chaleur excessive, du vent et de la poussière en été, en hiver, un vent glacial. Je n'ai pas vu la campagne. La ville est sale, soldatesque et par conséquent débauchée au plus haut point (je parle au peuple). Si je n'avais pas rencontré des âmes sympathiques, je crois que j'aurais été perdu. Konstantin Ivonitch Ivanor a été un frère pour moi. Il m'a rendu tous les bons offices possibles. Je lui dois de l'argent. S'il vient à Pétersbourg, remercie-le. Je lui dois vingt-cinq roubles. Mais comment payer cette cordialité, cette constante disposition à réaliser chacun de mes désirs, ces attentions, ces soins?... Et il n'était pas le seul! Frère, il y a beaucoup et âmes nobles dans le monde.

Je t'ai déjà dit que ton silence m'a bien tourmenté. Mais je te remercie pour l'envoi d'argent. Dans ta plus prochaine lettre (même dans la lettre officielle, car je ne suis pas encore sûr de pouvoir te donner une autre adresse), donne-moi des détails sur toi, sur Emilia Theodovna, les enfants, les parents, les amis, nos connaissances de Moscou, qui vit, qui est mort. Parle-moi de ton commerce: avec quel capital fais-tu maintenant tes affaires? Réussis-tu? As-tu déjà quelque chose? Enfin pourras-tu m'aider pécuniairement et de combien pourras-tu m'aider par an? Ne m'envoie l'argent dans la lettre officielle que si je ne trouve pas d'autre adresse; en tout cas, signe toujours Mikhaïl Petrovitch (tu comprends?). Mais j'ai encore un peu d'argent; en revanche, je n'ai pas de livres. Si tu peux, envoie-moi les revues de cette année, par exemple les Annales de la patrie.

Mais voici le plus important: il me faut (à tout prix) les historiens antiques (traduction française) et les nouveaux; quelques économistes et les Pères de l'Église. Choisis les éditions les moins coûteuses et les plus compactes. Envoie immédiatement.

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Ce sont des gens simples, me dira-t-on pour m'encourager. Mais un homme simple est bien plus à craindre qu'un homme compliqué.

D'ailleurs les hommes sont partout les mêmes. Aux travaux forcés, parmi des brigands, j'ai fini par découvrir des hommes, des hommes véritables, des caractères profonds, puissants, beaux. De l'or sous de l'ordure. Il y en avait qui, par certains aspects de leur nature, forçaient l'estime; d'autres étaient beaux tout entiers, absolument. J'ai appris à lire à un jeune Tcherky envoyé au bagne pour brigandage; je lui ai même enseigné le russe. De quelle reconnaissance il m'entourait! Un autre forçat pleurait en me quittant; je lui ai donné de l'argent, très peu, il m'en a une gratitude sans bornes. Et pourtant mon caractère s'était aigri; j'étais avec eux capricieux, inconstant; mais ils avaient égard à l'état de mon esprit et supportaient tout de moi, sans murmurer. Et que de types merveilleux j'ai pu observer au bagne! J'ai vécu de leur vie et puis me vanter de les bien connaître.

Que d'histoires d'aventuriers et de brigands j'ai recueillies! Je pourrais en faire des volumes. Quel peuple extraordinaire! Je n'ai pas perdu mon temps; si je n'ai pas étudié la Russie, je sais par cœur le peuple russe; bien peu le connaissent comme moi... Je crois que je me vante. C'est pardonnable, n'est-ce pas?

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Envoie-moi le Coran, Kant (Critique de la raison pure), Hegel, surtout son Histoire de la philosophie. Mon avenir dépend de tous ces livres. Mais surtout remue-toi pour m'obtenir d'être transféré au Caucase. Demande à des gens bien informés où je pourrais publier mes livres et quelles démarches il faudrait faire. D'ailleurs je ne compte rien publier avant deux ou trois ans. Mais d'ici là, aide-moi à vivre, je t'en conjure! Si je n'ai pas un peu d'argent, je serai tué par le service! Je compte sur toi!

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Maintenant je vais écrire des romans et des drames. Mais j'ai encore à lire beaucoup, beaucoup; ne m'oublie donc pas!

Encore une fois adieu.

Th. D

Cette lettre resta sans réponse, comme tant d'autres. Il appert que Theodor Michaïlovitch resta sans nouvelles des siens durant toute sa captivité, ou presque toute. Faut-il croire, de la part de son frère, à de la prudence, à la crainte de se compromettre, à de l'indifférence peut-être? Je ne sais... C'est vers cette dernière interprétation qu'incline son biographe, Mme Hoffmann.

La première lettre de Dostoïevsky que nous connaissons après son élargissement et son enrôlement dans le 7e bataillon d'infanterie du corps de Sibérie, est du 27 mars 1854. Elle ne figure pas dans la traduction de M. Bienstock. Nous y lisons:

Envoie-moi... pas de journaux, mais des historiens européens. Économistes. Pères de l'Église. Les anciens autant que possible: Hérodote, Thucydide, Tacite, Pline, Flavius, Plutarque, Diodore, etc., traduits en français. Puis le Coran et un dictionnaire allemand. Naturellement tout cela pas en une seule fois; mais enfin ce que tu pourras. Envoie-moi aussi la Physique de Pissaren et un traité de physiologie, n'importe lequel, français, s'il doit être meilleur qu'en russe. Tout cela dans les éditions les moins coûteuses. Tout cela, pas en une fois; mais lentement, un livre après autre. Si peu que tu fasses, je te serai reconnaissant. Comprends doue combien j'ai besoin de cette nourriture intellectuelle...

Tu connais à présent mes principales occupations, écrit-il un peu plus tard.

À vrai dire, je n'en ai pas d'autres que celles du service. Pas d'événements extérieurs, pas de troubles dans ma vie, pas d'accidents. Mais ce qui se passe dans l'âme, dans le cœur, dans l'esprit, ce qui a poussé, ce qui a mûri, ce qui s'est flétri, ce qui a été rejeté en même temps que l'ivraie, cela ne se dit pas et ne se raconte pas sur un bout de papier. Je vis ici dans l'isolement: je me cache, comme d'habitude. D'ailleurs, pendant cinq ans, j'étais sous escorte, et c'est quelquefois pour moi le plus grand délice de me trouver seul. En général, le bagne a détruit bien des choses en moi et en a fait éclore d'autres. Par exemple, je t'ai déjà parlé de ma maladie: d'étranges accès qui ressemblent à ceux de l'épilepsie, et cependant ce n'est pas l'épilepsie. Je te donnerai un jour des détails.

Sur cette question de la maladie, nous reviendrons dans la dernière de ces causeries.

Lisons encore dans la lettre du 6 novembre de la même année:

... Voilà bientôt dix mois que j'ai commencé ma nouvelle vie. Quant aux autres quatre années, je les considère comme une époque pendant laquelle j'étais enterré vivant et enfermé dans un cercueil. Quelle terrible époque c'était! je n'ai pas la force de te le raconter, mon ami. C'était une souffrance indicible, interminable, car chaque heure, chaque minute pesait sur mon âme. Pendant toutes ces quatre années, pas un instant pendant lequel je ne sentisse que j'étais au bagne.

Mais, aussitôt après, voyez à quel point son optimisme reprend le dessus:

J'étais tellement pris pendant l'été, que je trouvais à peine le temps de dormir. Mais à présent, je suis un peu habitué. Ma santé s'est aussi un peu améliorée. Et, sans perdre l'espoir, j'envisage avenir avec assez de courage.

Trois lettres de cette même époque furent données par le numéro d'avril 1898 de la Niva. Pourquoi M. Bienstock ne nous donne-t-il que la première de ces lettres et point celle du 21 août 1855? Dostoïevsky y fait allusion à une lettre d'octobre précédent, qui n'a pas encore été retrouvée.

Lorsque, dans ma lettre d'octobre de l'an précédent, je te faisais entendre les mêmes plaintes (au sujet du silence des autres), tu m'as répondu qu'il t'avait été très pénible de les lire. Mon cher Mischa! Pour l'amour de Dieu, ne m'en veuille pas! Songe que je suis tout seul comme un caillou rejeté, que mon caractère a toujours été sombre, maladif, émotif... Je suis le premier convaincu que j'ai tort.

Dostoïevsky rentra à Pétersbourg le 29 novembre 1859. À Semipalatinsk, il s'était marié. Il avait épousé la veuve d'un forçat, déjà mère d'un grand enfant, nature fort peu intéressante, semble-t-il, que Dostoïevsky adopta et prit à sa charge. Il avait la manie de se charger.

«Il était peu changé,» nous dit Milioukof, son ami, qui ajoute: «Son regard est plus hardi que naguère, et son visage n'a rien perdu de son expression énergique.»

En 1861, il fit paraître: Humiliés et offensés. En 1861-62, les Souvenirs de la maison des morts. Crime et châtiment, le premier de ses grands romans, ne parut qu'en 1866.

Dans les années 1863, 1864 et 1865, il s'occupa activement d'une revue. Une de ses lettres nous parle de ces années intermédiaires, si éloquemment que je ne me retiens point de vous lire encore ces passages. C'est, je crois, la dernière citation que je ferai de sa correspondance. Cette lettre est du 31 mars 1865[24].

... Je vais vous narrer mon histoire durant ce laps de temps. D'ailleurs pas toute. C'est impossible, car, en pareil cas, on ne raconte jamais dans les lettres les choses essentielles. Il y a des choses que je ne puis raconter tout simplement. C'est pourquoi je me bornerai à vous donner un rapide aperçu de la dernière année de ma vie.

Vous savez probablement qu'il y a quatre ans, mon frère entreprit l'édition ü une revue. J'y collaborais. Tout allait bien. Ma Maison des morts avait obtenu un succès considérable qui avait rénové ma réputation littéraire. Mon frère, en commençant l'édition, avait beaucoup de dettes; elles allaient être payées, quand tout d'un coup, en mai 1863, la revue fut interdite à cause d'un article véhément et patriotique, qui, compris de travers, fut jugé comme une protestation contre les actes du gouvernement et l'opinion publique. Ce coup l'acheva; il fit dettes sur dettes; sa santé commença à s'altérer. Moi, à ce moment, je n'étais pas près de lui; j'étais à Moscou, au chevet de ma femme mourante. Oui, Alexandre Egorovitch, oui, mon cher ami! Vous m'écriviez, vous compatissiez à la perte cruelle qu'a été pour moi la mort de mon ange, de mon frère Michel, et vous ne saviez pas jusqu'à quel point le sort m'écrasait. Un autre être qui m'aimait, et que j'aimais infiniment, ma femme, est morte de phtisie à Moscou, où elle s'était installée depuis une année. De tout l'hiver 1864, je ne quittai pas son chevet.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! mon ami! Elle m'aimait infiniment et je l'aimais de même; cependant, nous ne vivions pas heureux ensemble. Je vous raconterai tout cela quand je vous verrai; sachez seulement que, bien que très malheureux ensemble (à cause de son caractère étrange, hypocondriaque et maladivement fantasque), nous ne pouvions cesser de nous aimer. Même, plus nous étions malheureux, plus nous nous attachions l'un à l'autre. Quelque étrange que cela paraisse, c'était ainsi. C'était la femme la plus honnête, la plus noble, la plus généreuse de toutes celles que j'ai connues dans ma vie. Quand elle est morte (malgré les tourments que j'éprouvai durant toute une année à la voir se mourir), bien que j'aie apprécié et senti péniblement ce que j'ensevelissais avec elle, je ne pouvais m'imaginer combien ma vie était vide et douloureuse. Voilà déjà une année, et ce sentiment reste toujours le même...

Aussitôt après l'avoir ensevelie, je courus à Pétersbourg chez mon frère. Il me restait seul! Trois mois plus tard, lui aussi n'était plus. Il ne fut malade qu'un mois; et, semblait-il, peu gravement, de sorte que la crise qui l'emporta en trois jours, était presque inattendue.

Et voilà que tout d'un coup, je me suis trouvé seul; et j'ai ressenti de la peur. C'est devenu terrible! Ma vie brisée en deux. D'un côté le passé avec tout ce pourquoi j'avais vécu, de l'autre l'inconnu sans un seul cœur pour remplacer les deux disparus. Littéralement, il ne me restait pas de raison de vivre. Se créer de nouveaux liens, inventer une nouvelle vie? Cette pensée seule me faisait horreur. Alors, pour la première fois, j'ai senti que je n'avais par quoi les remplacer, que je n'aimais qu'eux seuls au monde et qu'un nouvel amour non seulement ne serait pas, mais ne devait pas être.

Cette lettre fut continuée en avril, et quinze jours après le cri de désespoir que nous venons d'entendre, nous lisons, daté du 14 de ce mois, ce qui suit:

De toutes les réserves de force et d'énergie, dans mon âme est resté quelque chose de trouble et de vague, quelque chose voisin du désespoir. Le trouble, l'amertume, l'état le plus anormal pour moi... Et, de plus, je suis seul!

Il n'y a plus l'ami de quarante années. Cependant il me semble toujours que je me prépare à vivre. C'est ridicule, n'est-pas? La vitalité du chat!

Il ajoute:

Je vous écris tout, et je vois que du principal, de ma vie morale, spirituelle, je ne vous ai rien dit, je ne vous ai même pas donné une idée.

Et je voudrais rapprocher cela d'une phrase extraordinaire que je lis dans Crime et châtiment. Dostoïevsky nous raconte dans ce roman l'histoire de Raskolnikoff qui s'est rendu coupable d'un crime et fut envoyé en Sibérie. Dans les dernières pages de ce livre, Dostoïevsky nous parle de l'étrange sentiment qui s'empare de son héros. Il lui semble que, pour la première fois, il commence à vivre:

Oui, nous dit-il, et qu'était-ce que toutes ces misères du passé? Dans cette première joie du retour à la vie, tout, même son crime, même sa condamnation et son envoi en Sibérie, tout cela lui apparaissait comme un fait extérieur, étranger; il semblait presque douter que cela lui fût réellement arrivé.

Et je vous lis ces phrases en justification de ce que je vous disais au début:

Les grands événements de la vie extérieure, si tragiques qu'il fussent, ont eu dans la vie de Dostoïevsky moins d'importance qu'un petit fait, auquel il faut bien que nous arrivions.

Durant son temps de Sibérie, Dostoïevsky fit la rencontre d'une femme qui mit entre ses mains l'Évangile. L'Évangile était du reste la seule lecture qui fût officiellement permise au bagne. La lecture et la méditation de l'Évangile furent pour Dostoïevsky d'une importance capitale. Toutes les œuvres qu'il écrivit par la suite sont imprégnées de la doctrine évangélique. Dans chacune de nos causeries, nous serons forcés de revenir sur les vérités qu'il y découvre.

Il me paraît d'un extrême intérêt, d'observer et de comparer les réactions si différentes que provoqua la rencontre de l'Évangile sur deux natures, par certain côté si parentes: celle de Nietzsche et celle de Dostoïevsky. La réaction immédiate, profonde, chez Nietzsche fut, il faut bien le dire, jalousie. Il ne me paraît pas que l'on puisse bien comprendre l'œuvre de Nietzsche sans tenir compte de ce sentiment. Nietzsche a été jaloux du Christ, jaloux jusqu'à la folie. En écrivant son Zarathustra, Nietzsche reste tourmenté du désir de faire pièce à l'Évangile. Souvent il adopte la forme même des Béatitudes pour en prendre le contre-pied. Il écrit l'Antéchrist et dans sa dernière œuvre, l'Ecce Homo, se pose en rival victorieux de Celui dont il prétendait supplanter l'enseignement.

Chez Dostoïevsky, la réaction fut toute différente. Il sentit, dès le premier contact, qu'il y avait là quelque chose de supérieur, non seulement à lui, mais à l'humanité toute entière, quelque chose de divin... Cette humilité dont je vous parlais au début, et sur laquelle il me faudra plus d'une fois revenir, le disposait à la soumission devant ce qu'il reconnaissait supérieur. Il s'est incliné profondément devant le Christ; et la première et la plus importante conséquence de cette soumission, de ce renoncement, fut, je vous l'ai dit, de préserver la complexité de sa nature. Nul artiste, en effet ne sut mieux que lui mettre en pratique cet enseignement de l'Évangile: Qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui donne sa vie (qui fait l'abandon de sa vie), celui-là la rendra vraiment vivante.

C'est cette abnégation, cette résignation de soi-même, qui permit la cohabitation en l'âme de Dostoïevsky des sentiments les plus contraires, qui préserva, qui sauva l'extraordinaire richesse d'antagonismes qui combattaient en lui.

Nous examinerons dans la prochaine causerie si plusieurs des traits de la figure de Dostoïevsky, qui peuvent nous paraître, à nous Occidentaux, des plus étranges, ne sont pas des traits communs à tous les Russes; et cela nous permettra de distinguer d'autant mieux ceux qui lui sont proprement personnels.


II

Les quelques vérités d'ordre psychologique et moral que les livres de Dostoïevsky vont nous permettre d'aborder me paraissent des plus importantes et il me tarde d'y venir; mais si hardies et si neuves, qu'elles risqueraient de vous paraître paradoxales si je les abordais de front. J'ai besoin de précautions.

Dans notre dernière causerie, je vous ai parlé de la figure même de Dostoïevsky; il me semble opportun à présent, et précisément pour faire valoir d'autant plus les particularités de cette figure, de la replonger dans son atmosphère.

J'ai connu intimement quelques Russes; mais je n'ai jamais été en Russie; et ma tâche serait ici bien ardue, si je n'étais aidé. Je vous exposerai donc tout d'abord les quelques observations sur le peuple russe que je trouve dans un livre allemand sur Dostoïevsky. Mme Hoffmann, son excellent biographe, insiste tout d'abord beaucoup sur cette solidarité, cette fraternité pour tous et pour chacun, qui, à travers toutes les classes de la société russe, aboutissent à l'évanouissement des barrières sociales et amènent tout naturellement cette facilité de relations que nous retrouvons dans les romans de Dostoïevsky: présentations réciproques, sympathies subites, ce qu'un de ses héros appelle si éloquemment «les familles de hasard». Les maisons deviennent des bivouacs, hospitalisent l'inconnu de la veille; on reçoit l'ami de l'ami et l'intimité s'établit aussitôt.

Autre remarque de Mme Hoffmann sur le peuple russe: son incapacité de méthode stricte, et souvent même d'exactitude; il semble que le Russe ne souffre pas beaucoup du désordre et ne fasse pas grand effort pour en sortir. Et s'il m'est permis de chercher une excuse au désordre de ces causeries, je la trouverai dans la confusion même des idées de Dostoïevsky, dans leur enchevêtrement extrême, et la particulière difficulté que l'on éprouve, lorsqu'on cherche à les soumettre à un plan qui satisfasse notre logique occidentale. De ce flottement, de cette indécision, Mme Hoffmann fait en partie responsable l'affaiblissement de la conscience de l'heure qu'entraînent, échappant au rythme des heures, les interminables nuits de l'hiver, les interminables jours de l'été. Dans une courte allocution au théâtre du Vieux-Colombier, je citais déjà cette anecdote qu'elle rapporte: un Russe à qui l'on reprochait son inexactitude répliquait: «Oui, la vie est un art difficile. Il y a des instants qui méritent d'être vécus correctement, ce qui est bien plus important que d'être ponctuel à un rendez-vous,»—et nous verrons du même coup, dans cette phrase révélatrice, le sentiment particulier que le Russe a de la vie intime. Elle a pour lui plus d'importance que tous les rapports sociaux.

Signalons encore avec Mme Hoffmann la propension à la souffrance et à la compassion, au Leiden et au Mitleiden, cette compassion qui s'étend au criminel. Il n'existe en russe qu'un seul mot pour désigner le malheureux et le criminel, un seul mot pour désigner le crime et le simple délit. À cela, si nous ajoutons une contrition quasi religieuse, nous comprendrons mieux l'indéracinable défiance du Russe dans toutes ses relations avec les autres, et en particulier avec les étrangers; défiance dont souvent se plaignent les Occidentaux, mais qui vient, affirme Mme Hoffmann, du sentiment toujours en éveil de sa propre insuffisance et pecabilité, bien plus que du sentiment de la non-valeur des autres: c'est de la défiance par humilité.

Rien ne saurait éclairer mieux cette religiosité si particulière du Russe—et qui subsiste même après que toute foi est éteinte—que le récit des quatre rencontres du prince Muichkine, le héros de l'Idiot, dont je vais vous donner lecture:

À propos de la foi, commença en souriant Muichkine, la semaine dernière j'ai fait, en deux jours, quatre rencontres différentes. Un matin, voyageant en chemin de fer, je me suis trouvé avoir pour compagnon de route S..., avec qui j'ai causé pendant quatre heures... J'avais déjà beaucoup entendu parler de lui, et je savais, notamment, qu'il était athée. C'est un homme fort instruit, et je me réjouissais de pouvoir m'entretenir avec un vrai savant. De plus, il est parfaitement élevé, en sorte qu'il m'a parlé tout à fait comme si j'avais été son égal, sous le rapport de l'intelligence et de l'instruction. Il ne croit pas en Dieu. Seulement j'ai été frappé d'une chose, c'est que tout ce qu'il disait semblait étranger à la question. J'avais déjà fait une remarque analogue chaque fois qu'il m'était arrivé précédemment de causer avec des incrédules ou de lire leurs livres: il m'avait toujours paru que tous leurs arguments, même les plus spécieux, portaient à faux. Je ne le cachai pas à S..., mais sans doute je m'exprimai en termes trop peu clairs, car il ne me comprit pas... Le soir, je m'arrêtai dans une ville de district; à l'hôtel où je descendis, tout le monde s'entretenait d'un assassinat qui avait été commis dans cette maison la nuit précédente. Deux paysans d'un certain âge, deux vieux amis, qui n'étaient ivres ni l'un ni l'autre, avaient bu le thé, puis ils étaient allés se coucher (ils avaient demandé une chambre pour eux deux). L'un de ces voyageurs avait remarqué, depuis deux jours, une montre d'argent, retenue par une chaînette en perles de verre, que son compagnon portait et qu'il ne lui connaissait pas auparavant. Cet homme n'était pas un voleur, il était honnête et fort à son aise pour un paysan. Mais cette montre lui plut si fort, il en eut une envie si furieuse qu'il ne put se maîtriser; il prit un couteau, et dès que son ami eut le dos tourné, il s'approcha de lui à pas de loup, visa la place, leva les yeux au ciel, se signa et murmura dévotement cette prière: «Seigneur, pardonnez-moi par les mérites du Christ!» Il égorgea son ami d'un seul coup, comme un mouton, puis lui prit la montre.

Rogojine éclata de rire. Il y avait même quelque chose d'étrange dans cette subite gaîté d'un homme qui jusqu'alors était resté si sombre.

—Voilà, j'aime ça! Non il n'y a pas mieux que ça! cria-t-il d'une voix entrecoupée et presque haletante: l'un ne croit pas du tout en Dieu, et l'autre y croit à un tel point qu'il fait une prière avant d'assassiner les gens!... Non, prince, mon ami, on n'invente pas ces choses-là! Ha, ha, ha! Non, il n'y a pas mieux que ça...

—Le lendemain matin, j'allai me promener dans la ville, je rencontre un soldat ivre festonnant sur le trottoir pavé en bois. Il m'accoste: «Barine, achète-moi cette croix d'argent, je te la cède pour deux grivnas; une croix en argent!» Il m'avait mis en main une croix que sans doute il venait d'ôter de son cou; elle était attachée à un cordon bleu. Mais au premier coup d'œil, on voyait qu'elle était en étain; elle avait huit pointes et reproduisait fidèlement le type byzantin. Je tirai de ma poche une pièce de deux grivnas, je la donnai au soldat et me passai sa croix au cou; la satisfaction d'avoir floué un sot barine se manifesta sur son visage et je suis persuadé qu'il alla immédiatement dépenser au cabaret le produit de cette vente. Alors, mon ami, tout ce que je voyais chez nous faisait sur moi la plus forte impression; auparavant je ne comprenais rien à la Russie: dans mon enfance, j'ai vécu comme hébété, et plus tard, pendant les cinq années que j'avais passées à l'étranger, il ne m'était resté du pays natal que des souvenirs en quelque sorte fanatiques. Je continue donc ma promenade en me disant: «Non, j'attendrai encore avant de condamner ce Judas. Dieu sait ce qu'il y a au fond de ces faibles cœurs d'ivrognes.» Une heure après, comme je revenais à l'hôtel, je rencontrai une paysanne qui portait dans ses bras un enfant à la mamelle. La femme était encore jeune, l'enfant pouvait avoir six semaines. Il souriait à sa mère et cela depuis sa naissance. Tout à coup je vis la paysanne se signer si pieusement, si pieusement, si pieusement! «Pourquoi fais-tu cela, ma chère?» lui demandai-je. (Alors je questionnais toujours.) «Eh bien! me répondit-elle, autant une mère est joyeuse quand elle remarque le premier sourire de son nourrisson, autant Dieu éprouve de joie chaque fois que, du haut du ciel, il voit un pécheur élever vers Lui une ardente prière.» C'est une femme du peuple qui m'a dit cela, presque dans ces mêmes termes, qui a exprimé cette pensée si profonde, si fine, si véritablement religieuse, où se trouve tout le fond du christianisme, c'est-à-dire la notion de Dieu considéré comme notre père, et l'idée que Dieu se réjouit à la vue de l'homme comme un père à la vue de son enfant, la principale pensée du Christ! Une simple paysanne! À la vérité, elle était mère... et qui sait? C'était peut-être la femme de ce soldat. Écoute, Parfène, voici ma réponse à ta question de tout à l'heure: le sentiment religieux, dans son essence, ne peut être entamé par aucun raisonnement, par aucune faute, par aucun crime, par aucun athéisme; il y a ici quelque chose qui reste et restera éternellement en dehors de tout cela, quelque chose que n'atteindront jamais les arguments des athées. Mais le principal, c'est que nulle part on ne remarque cela que dans le cœur du Russe, et voilà ma conclusion! C'est une des premières impressions que j'ai reçues de notre Russie. Il y a à faire, Parfène! Il y a à faire dans notre monde, crois-moi.

Et nous voyons, à la fin de ce récit, se dessiner un autre trait de caractère: la croyance à une mission particulière du peuple russe.

Cette croyance, nous la retrouvons chez nombre d'écrivains russes; elle devient conviction active et douloureuse chez Dostoïevsky, et son grief contre Tourguenieff était précisément de ne point retrouver chez lui ce sentiment national, de sentir Tourguenieff trop européanisé.

Dans son discours sur Pouchkine, Dostoïevsky déclare que Pouchkine, encore en pleine période d'imitation de Byron, de Chénier, brusquement trouva ce que Dostoïevsky appelle le ton russe, «un ton neuf et sincère». Répondant à cette question qu'il appelle «la question maudite»: Quelle foi peut-on avoir en le peuple russe et en sa valeur? Pouchkine s'écrie: «Humilie-toi, homme arrogant, il faut d'abord vaincre ton orgueil, humilie-toi et devant tous, courbe-toi vers le sol natal.»

Les différences ethniques ne sont peut-être nulle part mieux accusées que dans la façon de comprendre l'honneur. Le secret ressort de l'homme civilisé, qui me paraît être non point tant précisément l'amour-propre, ainsi qu'eût dit La Rochefoucauld, mais le sentiment de ce que nous appelons «le point d'honneur»,—ce sentiment de l'honneur, de ce point névralgique, n'est pas exactement le même pour le Français, l'Anglais, l'Italien, l'Espagnol... Mais, en regard du peuple russe, le point d'honneur de toutes les nations occidentales semble à peu près se confondre. En prenant connaissance de l'honneur russe, il nous paraîtra du même coup combien souvent l'honneur occidental s'oppose aux préceptes évangéliques. Et précisément ici le sentiment de l'honneur chez le Russe, pour s'écarter du sentiment de l'honneur occidental, se rapproche de l'Évangile; ou, si vous préférez, le sentiment chrétien l'emporte chez le Russe, l'emporte souvent, sur le sentiment d'honneur, tel que nous, les Occidentaux, le comprenons.

En se plaçant devant cette alternative: ou se venger, ou, en reconnaissant ses torts, présenter des excuses, l'Occidental estimera le plus souvent que cette dernière solution manque de dignité, qu'elle est le fait d'un lâche, d'un pleutre... L'Occidental a une tendance à considérer comme un trait de caractère de ne pas pardonner, de ne pas oublier, de ne pas remettre. Et certes, il cherche à ne se mettre jamais dans son tort; mais, s'il s'y est mis, il semble que ce qu'il puisse lui arriver de plus fâcheux, ce soit d'avoir à le reconnaître. Le Russe, tout au contraire, est toujours prêt à confesser ses torts,—et même devant ses ennemis,—toujours prêt à s'humilier, à s'accuser.

Sans doute la religion grecque orthodoxe ne fait-elle ici qu'encourager un penchant naturel, en tolérant, en approuvant même souvent la confession publique. L'idée d'une confession non point dans l'oreille d'un prêtre, mais bien d'une confession devant n'importe qui, devant tous, revient comme une obsession dans les romans de Dostoïevsky. Lorsque Raskolnikoff a avoué son crime à Sonia, dans Crime et châtiment, celle-ci conseille aussitôt à Raskolnikoff, comme le seul moyen de soulager son âme, de se prosterner sur la place publique et de crier à tous: «J'ai tué.» La plupart des personnages de Dostoïevsky sont pris, à certains moments, et le plus souvent d'une façon tout à fait inattendue, intempestive, du besoin de se confesser, de demander pardon à tel autre, qui parfois ne comprend même pas ce dont il s'agit; du besoin de se mettre soi-même dans un état d'infériorité par rapport à celui à qui l'on parle.

Vous vous souvenez sans doute de cette extraordinaire scène de l'Idiot, durant une soirée chez Nastasia Philipovna: on propose comme passe-temps, et comme on jouerait à des charades ou à des jeux de petits papiers, que chacune des personnes présentes confesse l'actionna plus vile de sa vie; et l'admirable, c'est que la proposition n'est pas repoussée; c'est que les uns et les autres commencent à se confesser, avec plus ou moins de sincérité, mais presque sans vergogne.

Et je sais plus curieux encore; c'est une anecdote de la vie de Dostoïevsky lui-même. Je la tiens d'un Russe de son entourage immédiat. J'ai eu l'imprudence de la raconter à plusieurs personnes, et déjà l'on en a tiré parti; mais, telle que je l'ai trouvée rapportée, elle devenait méconnaissable, et c'est aussi pourquoi je tiens à vous la répéter ici:

Il y a, dans la vie de Dostoïevsky, certains faits extrêmement troubles. Un, en particulier, auquel il est déjà fait allusion dans Crime et châtiment (t. II, p. 23) et qui semble avoir servi de thème à certain chapitre des Possédés, qui ne figure pas dans le livre, qui est resté inédit, meme en russe, qui n'a été, je crois, publié jusqu'à présent qu'en Allemagne, dans une édition hors commerce[25]. Il y est question du viol d'une petite fille. L'enfant souillée se pend dans une pièce, tandis que dans la pièce voisine, le coupable, Stavroguine, qui sait qu'elle se pend, attend qu'elle ait fini de vivre. Quelle est dans cette sinistre histoire la part de la réalité? C'est ce qu'il ne m'importe pas ici de savoir. Toujours est-il que Dostoïevsky, après une aventure de ce genre, éprouva ce que l'on est bien forcé d'appeler des remords. Ses remords le tourmentèrent quelque temps, et sans doute se dit-il à lui-même ce que Sonia disait à Raskolnikoff. Le besoin le prit de se confesser, mais point seulement à un prêtre. Il chercha celui devant qui cette confession devait lui être le plus pénible; c'était incontestablement Tourguenieff. Dostoïevsky n'avait pas revu Tourguenieff depuis longtemps, et était avec lui en fort mauvais termes. M. Tourguenieff était un homme rangé, riche, célèbre, universellement honoré. Dostoïevsky s'arma de tout son courage, ou peut-être céda-t-il à une sorte de vertige, à un mystérieux et terrible attrait. Figurons-nous le confortable cabinet de travail de Tourguenieff. Celui-ci à sa table de travail.—On sonne.—Un laquais annonce Theodor Dostoïevsky.—Que veut-il?—On le fait entrer, et tout aussitôt, le voici qui commence à raconter son histoire.—Tourguenieff l'écoute avec stupeur. Qu'a-t-il à faire avec tout cela? Sûrement, l'autre est fou! Après qu'il a raconté, grand silence. Dostoïevsky attend de la part de Tourguenieff un mot, un signé... Sans doute croit-il que, comme dans ses romans à lui, Tourguenieff va le prendre dans ses bras, l'embrasser en pleurant, se réconcilier avec lui... mais comme rien ne vient:

—Monsieur Tourguenieff, il faut que je vous dise: «Je me méprise profondément...»

Il attend encore. Toujours le silence. Alors Dostoïevsky n'y tient plus et furieusement il ajoute:

—«Mais je vous méprise encore davantage. C'est tout ce que j'avais à vous dire...» et il sort en claquant la porte. Tourguenieff était décidément trop européanisé pour le bien comprendre.

Et nous voyons ici l'humilité faire place brusquement au sentiment opposé. L'homme que l'humilité inclinait, au contraire, l'humiliation le fait se regimber. L'humilité ouvre les portes du paradis; l'humiliation, celles de l'enfer. L'humilité comporte une sorte de soumission volontaire; elle est librement acceptée; elle éprouve la vérité de la parole de l'Evangile: «Celui qui s'abaisse sera élevé.» L'humiliation, tout au contraire, avilit l'âme, la courbe, la déforme, la sèche, l'irrite, la flétrit; elle cause une sorte de lésion morale très difficilement guérissable.

Il n'est, je crois, pas une des déformations et déviations de caractère—qui nous font paraître nombre de personnages de Dostoïevsky si inquiétants, si maladivement bizarres—qui n'ait son origine dans quelque humiliation première.

Humiliés et offensés, tel est le titre d'un de ses premiers livres, et son œuvre, toujours et tout entière, est tourmentée par cette idée que l'humiliation damne, tandis que l'humilité sanctifie. Le paradis, tel que le rêve et que nous le peint Aliocha Karamazov, c'est un monde dans lequel il n'y aura plus ni humiliés, ni offensés.

La plus étrange et la plus inquiétante figure de ces romans, le terrible Stavroguine, des Possédés, nous trouverons l'explication et la clé de son caractère démoniaque, si différent à première vue de tous les autres, dans quelques phrases du livre:

«Nicolas Vsévolodovitch Stavroguine, raconte un des autres personnages, menait dans ce temps, à Pétersbourg, «une vie ironique», si l'on peut ainsi parler, je ne trouve pas d'autres termes pour la définir; il ne faisait rien et se moquait de tout[26]

Et la mère de Stavroguine, à qui l'on disait cela, s'écrie un peu plus tard:

Non, il y avait là quelque chose de plus que de l'originalité, j'oserais dire: quelque chose de sacré. Mon fils est un homme fier, dont l'orgueil a été prématurément blessé, et qui en est venu à mener cette vie, si justement qualifiée par vous d'ironique[27].

Et plus loin:

Si Nicolas, poursuivit Barbara Petrovna d'un ton un peu déclamatoire, si Nicolas avait toujours eu auprès de lui un Horatio tranquille, grand dans son humilité, autre belle expression de vous, Stepan Trophimovitch, peut-être depuis longtemps aurait-il échappé à ce triste démon de l'ironie qui a ruiné toute son existence.

Il arrive que certains des personnages de Dostoïevsky, natures profondément viciées par l'humiliation, trouvent une sorte de plaisir, de satisfaction, dans la déchéance qu'elle entraîne, si abominable qu'elle soit.

De ma mésaventure,—dit le héros de l'Adolescent, alors qu'il vient précisément d'éprouver une cruelle mortification d'amour-propre,—de ma mésaventure, éprouvais-je une rancœur bien authentique? Je n'en jurerais pas. Dès ma prime enfance, lorsqu'on m'humiliait à vif, il me naissait aussitôt un désir incoercible de me vautrer orgueilleusement dans ma déchéance et d'aller au-devant des désirs de l'offenseur: «Ah! vous m'avez humilié? Eh bien! je vais m'humilier plus encore, regardez; admirez[28]

Car, si l'humilité est un renoncement à l'orgueil, l'humiliation au contraire amène un renforcement de l'orgueil.

Écoutons encore le récit du triste héros du Sous-sol[29]:

Une fois, la nuit, en passant auprès d'une petite auberge, je vis par la fenêtre des joueurs de billard qui se battaient à coup de queue de billard et firent descendre l'un d'eux par la fenêtre. À un autre moment, cela m'eût écœuré; mais j'étais dans une disposition d'esprit telle que je portai envie à l'homme qui avait été jeté par la fenêtre, et à un tel point que j'entrai dans l'auberge et pénétrai dans la salle de billard: peut-être, me dis-je, me fera-t-on descendre par la fenêtre.

Je n'étais pas ivre, mais, que voulez-vous, à quelle crise de nerfs peut vous amener l'ennui! Mais tout se réduisit à rien. En réalité, je n'étais pas capable de sauter par la fenêtre, et je sortis sans m'être battu.

Dès les premiers pas, ce fut un officier qui me remit à ma place. Je me tenais près du billard, et, involontairement, je lui barrai le passage quand il voulut passer. Il me prit par les épaules et sans rien dire, sans avertissement ni explication, il me fit changer de place, passa et fit semblant de ne pas s'en apercevoir. J'aurais pardonné les coups, mais je ne pouvais pardonner qu'il m'eût fait changer de place sans faire attention à moi.

Ah! diable, que n'aurais-je pas donné pour une véritable dispute! plus régulière, plus convenable, plus littéraire, pour ainsi dire! Il avait agi avec moi comme avec une mouche. Cet officier était d'une grande taille; moi, j'étais petit et chétif. D'ailleurs, j'étais le maître de la querelle; je n'aurais eu qu'à protester et certainement, on m'eût fait passer par la fenêtre. Mais je réfléchis et préférai m'effacer avec rage.

Mais si nous continuons ce récit, nous verrons bientôt l'excès de haine ne nous apparaître plus que comme un renversement de l'amour.

... Après cela, je rencontrai souvent cet officier dans la rue; je le reconnaissais très bien. Je ne sais pas s'il me reconnaissait. Je crois que non; certains indices me permettent de le penser. Mais moi, moi, je le regardais avec haine et colère; et cela dura plusieurs années. Ma colère se fortifiait et grandissait d'une année à l'autre. D'abord tout doucement, je me renseignais sur mon officier. Cela m'était difficile, parce que je ne connaissais personne. Mais un jour que je le suivais de loin, comme s'il me tenait en laisse, quelqu'un l'appela par son nom, et j'appris ainsi comment il se nommait. Une autre fois, je le suivis jusqu'à sa demeure et je donnai dix kopecks au portier pour savoir où ii restait, à quel étage, seul ou avec quelqu'un, etc. En un mot, tout ce qu'on pouvait apprendre du portier. Un matin, bien que je n'aie jamais écrit, il me vint l'idée de présenter sous forme de nouvelle la caractéristique de cet officier, en caricature. J'écrivis cette nouvelle avec délice. Je critiquais, je calomniais même. Je changeai le nom de façon que l'on ne pût le reconnaître tout de suite, mais après, ayant mûrement réfléchi, je corrigeai cela et envoyai le récit aux Annales de la patrie. Mais alors on me critiquait pas et on n'imprima pas ma nouvelle. Ma contrariété en fut vive. Quelquefois la colère m'étouffait. Enfin je me décidai à provoquer mon adversaire. Je lui écrivis une lettre charmante, attrayante, le suppliant de me faire des excuses; mais en cas de refus, je faisais des allusions assez nettes au duel. La lettre était rédigée de telle façon, que si l'officier eût compris tant soit peu le beau et l'élevé, il serait certainement venu chez moi pour me sauter au cou et m'offrir son amitié. Et comme cela eût été bien! Nous aurions si bien vécu ensemble! si bien[30]!