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Dostoïevsky (Articles et Causeries)

Chapter 16: II[107]
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About This Book

A collection of essays and lectures that interprets a major Russian novelist by way of his correspondence, critical reception, and literary practice. The commentary combines close readings of key novels with biographical particulars drawn from letters, exposing illness, financial strain, an exacting revision process, and an uneasy letter-writing style. It maps recurring preoccupations such as psychological intensity, moral ambiguity, and richly individualized characters, and addresses translation and editorial choices that shaped the writer's reputation abroad. Comparative remarks place his methods alongside other European figures while reflecting on the ethical and practical demands of literary creation.

Imparfaitement traitée, cette scène pourrait être grotesque. C'est une des plus belles du livre. Elle forme ce que l'on appellerait, en argot de théâtre, une «utilité», en littérature, une «cheville»; mais c'est précisément ici que l'art de Dostoïevsky se montre le plus admirable. Il pourrait dire avec Poussin: «Je n'ai jamais rien négligé.» C'est à cela même que se reconnaît le grand artiste; il tire parti de tout, et fait de chaque inconvénient un avantage. L'action devait être ici ralentie. Tout ce qui s'oppose à sa précipitation devient de la plus haute importance. Le chapitre où Dostoïevsky nous raconte l'arrivée inopinée de la femme de Chatoff, le dialogue des deux époux, l'intervention de Kiriloff, et la brusque intimité qui s'établit entre ces deux hommes, tout cela forme un des plus beaux chapitres du livre. Nous y admirons de nouveau cette absence de jalousie, dont je vous parlais précédemment. Chatoff sait que sa femme est enceinte, mais du père de cet enfant qu'elle attend, il n'est même pas question. Chatoff est tout éperdu d'amour pour cette créature qui souffre et qui ne trouve à lui dire que des paroles blessantes.

Or, cette circonstance seule sauve les coquins de la dénonciation qui les menaçait et leur permit de se débarrasser de leur ennemi. Le retour de Marie, en changeant le cours des préoccupations de Chatoff, lui ôta cette sagacité et sa prudence accoutumée. Il eut dès lors bien autre chose en tête que sa sécurité personnelle[94].

Revenons à Kiriloff: le moment est venu où Pierre Stépanovitch compte profiter de son suicide. Quelle raison Kiriloff a-t-il de se tuer? Pierre Stépanovitch l'interroge. Il ne comprend pas bien. Il tâtonne. Il voudrait comprendre. Il a peur qu'au dernier moment, Kiriloff ne change d'idée, ne lui échappe... Mais non.

Je ne remettrai pas à plus tard, dit Kiriloff, c'est maintenant même que je veux me donner la mort.

Le dialogue entre Pierre Stépanovitch et Kiriloff reste particulièrement mystérieux. Il est resté très mystérieux dans la pensée même de Dostoïevsky. Encore une fois, Dostoïevsky n'exprime jamais ses idées à l'état pur, mais toujours en fonction de ceux qui parlent, de ceux à qui il les prête, et qui en sont les interprètes. Kiriloff est dans un état morbide des plus étranges. Il va se tuer dans quelques minutes, et ses propos sont brusques, incohérents; c'est à nous de démêler, au travers, la pensée même de Dostoïevsky.

L'idée qui pousse Kiriloff au suicide est une idée d'ordre mystique, que Pierre est incapable de comprendre.

Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne puis rien en dehors de sa volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de moi, et je suis tenu d'affirmer mon indépendance... C'est en me tuant que j'affirmerai mon indépendance de la façon la plus complète. Je suis tenu de me brûler la cervelle.

Et encore:

—Dieu est nécessaire, et par conséquent doit exister.

—Allons, très bien, dit Pierre Stépanovitch, qui n'a qu'une idée: c'est d'encourager Kiriloff.

—Mais je sais qu'il n'existe pas et qu'il ne peut exister.

—C'est encore plus vrai.

—Comment ne comprends-tu pas qu'avec ces deux idées, il est impossible à l'nomme de continuer à vivre?

—Il doit se brûler la cervelle, n'est-ce pas?

—Comment ne comprends-tu pas que c'est là une raison suffisante pour se tuer...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

—Mais vous ne serez pas le premier qui se sera tué; bien des gens se sont suicidés.

—Ils avaient des raisons. Mais d'hommes, qui se soient tués sans aucun motif et uniquement pour attester leur indépendance, il n'y en a pas encore eu: je serai le premier.

«Il ne se tuera pas», pensa de nouveau Pierre Stépanovitch.

—Savez-vous une chose? observa-t-il d'un ton agacé, à votre place, pour manifester mon indépendance, je tuerais un autre que moi. Vous pourriez de la sorte vous rendre utile. Je vous indiquerai quelqu'un, si vous n'avez pas peur[95].

Et il songe, un instant, dans le cas où Kiriloff reculerait devant le suicide, à lui faire commettre le meurtre de Chaloff, au lieu de le lui faire simplement endosser.

—Alors, soit, ne vous brûlez pas la cervelle aujourd'hui. Il y a moyen de s'arranger.

—Tuer un autre, ce serait manifester mon indépendance sous la forme la plus basse, et tu es là tout entier. Je ne te ressemble pas: je veux atteindre le point culminant de l'indépendance et me tuerai[96].

... Je suis tenu d'affirmer mon incrédulité, poursuivit Kiriloff en marchant à grands pas dans la chambre.—À mes yeux, il n'y a pas de plus haute idée que la négation de Dieu. J'ai pour moi l'histoire de l'humanité. L'homme n'a fait qu'inventer Dieu pour vivre sans se tuer; voilà le résumé de l'histoire universelle jusqu'à ce moment. Le premier dans l'histoire du monde, j'ai repoussé la fiction de l'existence de Dieu.

N'oublions pas que Dostoïevsky est parfaitement chrétien. Ce qu'il nous montre dans l'affirmation de Kiriloff, c'est de nouveau une banqueroute. Dostoïevsky ne voit de salut, nous l'avons dit, que dans le renoncement. Mais une nouvelle idée vient se greffer, je vous citerai de nouveau un Proverbe de l'Enfer, de Blake: «If others had not been foolish, we should be so. Si d'autres n'avaient pas été fous, c'est nous qui le serions», ou bien encore: «C'est pour nous permettre de ne plus être fous que d'autres d'abord ont dû l'être.»

Dans la demi-folie de Kiriloff, entre l'idée de sacrifice: «Je commencerai; j'ouvrirai la porte.»

S'il est nécessaire que Kiriloff soit malade pour avoir de telles idées,—des idées d'ailleurs que Dostoïevsky n'approuve pas toutes, puisque ce sont des idées d'insubordination—ses idées contiennent néanmoins une part de vérité, et s'il est nécessaire que Kiriloff soit malade pour les avoir, c'est aussi bien pour que nous, nous puissions les avoir ensuite, sans être malades.

Celui-là seul qui est le premier, dit encore Kiriloff, doit absolument se tuer; sans cela, qui donc commencera et prouvera? C'est moi qui me tuerai absolument pour commencer et prouver. Je ne suis encore Dieu que par force, et je suis malheureux, car je suis obligé d'affirmer ma liberté. Tous sont malheureux parce que tous ont peur d'affirmer leur liberté. Si l'homme jusqu'à présent a été si malheureux et si pauvre, c est parce qu'il n'osait pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot, et qu'il se contentait d'une insubordination d'écolier.

Mais je manifesterai mon indépendance. Je suis tenu de croire que je ne crois pas. Je commencerai, je finirai et j'ouvrirai la porte. Et je sauverai.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai cherché pendant trois ans l'attribut de ma divinité, et je l'ai trouvé; l'attribut de ma divinité, c'est l'indépendance. C'est tout ce par quoi je puis montrer au plus haut degré mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté, car elle est terrible. Je me tuerai pour affirmer mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté[97].

Si impie que paraisse ici Kiriloff, soyez certains que Dostoïevsky, en imaginant sa figure, reste halluciné par l'idée du Christ, par la nécessité du sacrifice sur la croix, en vue du salut de l'humanité. S'il était nécessaire que le Christ fût sacrifié, n'est-ce pas précisément pour nous permettre à nous, chrétiens, d'être chrétiens, sans mourir de la même mort? «Sauve-toi toi-même, si tu es Dieu», dit-on au Christ.—«Si je me sauvais moi-même, c'est vous alors qui seriez perdus. C'est pour vous sauver que je me perds, que je fais le sacrifice de ma vie.»

Ces quelques lignes de Dostoïevsky, que je lis dans l'appendice de la traduction française de sa Correspondance, jettent sur le personnage de Kiriloff une nouvelle lumière:

Comprenez-moi bien, le sacrifice volontaire, en pleine conscience et libre de toute contrainte, le sacrifice de soi-même au profit de tous, est selon moi l'indice du plus grand développement de la personnalité, de sa supériorité, d'une possession parfaite de soi-même, du plus grand libre arbitre. Sacrifier volontairement sa vie pour les autres, se crucifier pour tous, monter sur le bûcher, tout cela n'est possible qu'avec un puissant développement de la personnalité. Une personnalité fortement développée, tout à fait convaincue de son droit d'être une personnalité, ne craignant plus pour elle-même, ne peut rien faire d'elle-même, c'est-à-dire ne peut servir à aucun usage que de se sacrifier aux autres, afin que tous les autres deviennent exactement de pareilles personnalités, arbitraires et heureuses. C'est la loi de la nature: l'homme normal tend à l'atteindre[98].

Vous voyez donc que si les propos de Kiriloff nous paraissent tant soit peu incohérents au premier regard, pourtant à travers eux, c'est bien là propre pensée de Dostoïevsky que nous parvenons à découvrir.

Je sens combien je suis loin d'avoir épuisé l'enseignement que l'on peut trouver en ses livres. Encore une fois, ce que j'y ai surtout cherché, consciemment ou inconsciemment, c'est ce qui s'apparentait le plus à ma propre pensée. Sans doute, d'autres y pourront découvrir autre chose. Et, maintenant que je suis arrivé à la fin de ma dernière leçon, vous attendez sans doute de moi quelque conclusion: Vers quoi nous mène Dostoïevsky et qu'est-ce au juste qu'il nous enseigne?

Certains diront qu'il nous mène tout droit au bolchevisme, sachant bien pourtant toute l'horreur que Dostoïevsky professait pour l'anarchie. Le livre tout entier des Possédés dénonce prophétiquement la Russie. Mais celui qui, en face des codes établis, apporte de nouvelles «tables des valeurs», paraîtra toujours, aux yeux du conservateur, un anarchiste. Les conservateurs et les nationalistes, qui ne consentent à voir dans Dostoïevsky que désordre, concluent qu'il ne peut nous être utile en rien; je leur répondrai que leur opposition me semble faire injure au génie de la France. À ne vouloir admettre de l'étranger que ce qui déjà nous ressemble, où nous puissions trouver notre ordre, notre logique, et, en quelque sorte, notre image, nous commettons une grave erreur. Oui, la France peut avoir horreur de l'informe, mais d'abord Dostoïevsky n'est pas informe; loin de là: tout simplement ses codes de beauté sont différents de nos codes méditerranéens; et lors même qu'ils le seraient davantage, à quoi servirait le génie de la France, à quoi s'appliquerait sa logique, sinon précisément à ce qui a besoin d'être ordonné?

À ne contempler que sa propre image, l'image de son passé, la France court un mortel danger. Pour exprimer plus exactement et avec le plus de modération possible ma pensée: il est bon qu'il y ait en France des éléments conservateurs qui maintiennent la tradition, réagissent et s'opposent à tout ce qui leur paraît une invasion étrangère. Mais ce qui donne à ceux-ci leur raison d'être, n'est-ce pas précisément cet apport nouveau, sans lequel notre culture française risquerait de n'être bientôt plus qu'une forme vide, qu'une enveloppe sclérosée. Que savent-ils du génie français? Qu'en savons-nous, sinon seulement ce qu'il a été dans le passé? Il en va pour le sentiment national précisément comme pour l'Église. Je veux dire qu'en face des génies, les éléments conservateurs se comportent souvent comme l'Église s'est souvent comportée vis-à-vis des saints. Nombre de ceux-ci ont d'abord été rejetés, repoussés, reniés, au nom de la tradition même—qui bientôt deviendront les principales pierres d'angle de cette tradition.

J'ai souvent exprimé ma pensée au sujet du protectionnisme intellectuel. Je crois qu'il présente un grave danger; mais j'estime que toute prétention à la dénationalisation de l'intelligence en présente un non moins grand. En vous disant ceci, j'exprime encore la pensée de Dostoïevsky. Il n'y a pas d'auteur qui ait été tout à la fois plus étroitement russe et plus universellement européen. C'est en étant aussi particulièrement russe qu'il peut être aussi généralement humain, et qu'il peut toucher chacun de nous d'une manière si particulière.

«Vieil Européen russe», disait-il de lui-même, et faisait-il dire à Versiloff dams l'Adolescent:

Car en la pensée russe se concilient les antagonismes... Qui aurait pu alors comprendre une telle pensée? J'errais tout seul. Je ne parle pas de moi personnellement, je parle... de la pensée russe. Là-bas, il y avait l'injure et la logique implacable; là-bas un Français n'était qu'un Français, un Allemand qu'un Allemand, et avec plus de roideur qu'à n'importe quelle époque de leur histoire; par conséquent, jamais le Français n'avait fait autant de tort à la France, l'Allemand à son Allemagne. Il n'y avait pas un seul Européen dans toute l'Europe! Moi seul étais qualifié pour dire à ces incendiaires que leur incendie des Tuileries était un crime; à ces conservateurs sanguinaires, que ce crime était logique: j'étais «l'unique Européen». Encore un coup, je ne parle pas de moi, je parle de la pensée russe[99].

Et nous lirons encore plus loin:

L'Europe a pu créer les nobles types du Français, de l'Anglais, de l'Allemand, elle ne connaît rien encore de son homme futur. Et il me semble qu'elle ne veut rien encore en savoir. Et c'est compréhensible: ils ne sont pas libres, et nous, nous sommes libres. Moi seul, avec mon tourment russe, étais encore libre en Europe... Remarque, mon ami, une particularité. Tout Français, sans doute, peut servir, outre sa France, l'humanité; mais à la condition stricte qu'il reste surtout Français; de même l'Anglais et l'Allemand. Le Russe, lui,—déjà aujourd'hui, c'est-à-dire bien avant qu'il ait réalisé sa forme définitive,—sera d'autant mieux Russe qu'il sera plus Européen: c'est où gît notre equiddité nationale[100].

Mais, en regard de cela, et pour vous montrer à quel point Dostoïevsky restait conscient de l'extreme danger qu'il y aurait à européaniser trop un pays, je tiens à vous lire ce passage remarquable des Possédés[101]:

De tout temps la science et la raison n'ont joué qu'un rôle secondaire dans la vie des peuples, et il en sera ainsi jusqu'à la fin des siècles. Les nations se forment et se meuvent en vertu d'une force maîtresse dont l'origine est inconnue et inexplicable. Cette force est le désir insatiable d'arriver au terme, et en même temps elle nie le terme. C'est chez un peuple l'affirmation constante, infatigable, de son existence et la négation de la mort. «L'esprit de vie», comme dit l'Écriture, les «courants d'eau vive» dont l'Apocalypse prophétise le dessèchement, le principe esthétique ou moral des philosophes, la «recherche de Dieu», pour employer le mot le plus simple. Chez chaque peuple, à chaque période de son existence, le but de tout le mouvement national est seulement la recherche de Dieu, d'un Dieu à lui, à qui il croit comme au seul véritable. Dieu est la personnalité synthétique de tout un peuple, considéré depuis ses origines jusqu'à sa fin. On n'a pas encore vu tous les peuples ou beaucoup d'entre eux se réunir dans l'adoration d'un même Dieu; toujours chacun a eu sa divinité propre. Quand les cultes commencent à se généraliser, la destruction des nationalités est proche. Quand les dieux perdent leur caractère indigène, ils meurent, et avec eux les peuples. Plus une nation est forte, plus son dieu est distinct des autres. Il ne s'est jamais encore rencontré de peuple sans religion, c'est-à-dire sans la notion au bien et du mal. Chaque peuple entend ces mots à sa manière. Les idées de bien et de mal viennent-elles à être comprises de même chez plusieurs peuples, ceux-ci meurent, et la différence même entre le mal et le bien commence à s'effacer et à disparaître[102].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

—J'en doute, observa Stavroguine;—vous avez accueilli mes idées avec passion, et, par suite, vous les avez modifiées à votre insu. Déjà ce seul fait que, pour vous, Dieu se réduise à un simple attribut de la nationalité...

Il se mit à examiner Chatoff avec un redoublement d'attention, frappé moins de son langage que de sa physionomie en ce moment.

—Je rabaisse Dieu en le considérant comme un attribut de la nationalité? cria Chatoff,—au contraire, j'élève le peuple jusqu'à Dieu. Et quand en a-t-il été autrement? Le peuple, c'est le corps de Dieu. Une nation ne mérite ce nom qu'aussi longtemps qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinément tous les autres; aussi longtemps qu'elle compte, avec son dieu, vaincre et chasser du monde toutes les divinités étrangères. Telle a été depuis le commencement des siècles la croyance de tous les grands peuples, de tous ceux, du moins, qui ont marqué dans l'histoire, de tous ceux qui ont été à la tête de l'humanité. Il n'y a pas à aller contre un fait. Les Juifs n'ont vécu que pour attendre le vrai Dieu, et ils ont laissé le vrai Dieu au monde. Les Grecs ont divinisé la nature, et ils ont légué au monde leur religion, c'est-à-dire la philosophie et l'art. Rome a divinisé le peuple dans l'État, et elle a légué l'État aux nations modernes. La France, dans le cours de sa longue histoire, n'a fait qu'incarner et développer en elle l'idée de son dieu romain.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Si un grand peuple ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vérité, s'il ne se croit pas seul appelé à ressusciter et à sauver l'univers par sa vérité, il cesse immédiatement d'être un grand peuple pour devenir une matière ethnographique. Jamais un peuple vraiment grand ne peut se contenter d'un rôle secondaire dans l'humanité; un rôle même important ne lui suffit pas; il lui faut absolument le premier. La nation qui renonce à cette conviction renonce à l'existence.

Et comme corollaire à cela, cette réflexion de Stavroguine, qui pourrait bien servir de conclusion aux précédentes: «Quand on n'a plus d'attache avec son pays, on n'a plus de Dieu.»

Que pourrait bien penser aujourd'hui Dostoïevsky de la Russie et de son peuple «défère»? Il est, certes, bien douloureux de l'imaginer... Prévoyait-il, pouvait-il pressentir la détresse abominable d'aujourd'hui?

Dans ses Possédés, nous voyons déjà tout le bolchevisme qui se prépare. Écoutons seulement Chigaleff exposer son système, et avouer à la fin de son exposé:

Je me suis embarrassé dans mes propres données et ma conclusion est en contradiction directe avec mes prémisses. Partant de la liberté illimitée, j'aboutis au despotisme illimité[103].

Écoutons encore l'abominable Pierre Verkhovensky:

Ce sera un désordre, un bouleversement, comme le monde n'en a pas encore connu. La Russie se couvrira de ténèbres et pleurera son ancien Dieu[104].

Sans doute, est-il bien imprudent, quand cela n'est pas malhonnête, de prêter à un auteur les pensées qu'expriment les personnages de ses romans ou de ses récits; mais nous savons que c'est à travers eux tous que la pensée de Dostoïevsky s'exprime... et combien souvent se sert-il même d'un être sans importance pour formuler telle vérité qui lui tient à cœur. N'est-ce pas lui-même que nous entendons—à travers un personnage d'arrière-plan de l'Éternel Mari—parler de ce qu'il appelait le «mal russe», et dire:

Mon avis, à moi,'c'est qu'en notre temps, on ne sait plus du tout qui estimer en Russie. Et convenez que c'est une affreuse calamité, pour une époque, de ne plus savoir qui estimer... N'est-il pas vrai[105]?

Je sais bien qu'au travers de ces ténèbres où se débat aujourd'hui la Russie, Dostoïevsky, continuerait sans doute d'espérer. Peut-être aussi penserait-il (à plus d'une reprise cette idée reparaît dans ses romans et dans sa Correspondance) que la Russie se sacrifie à la manière de Kiriloff et que ce sacrifice est profitable, peut-être, au salut du reste de l'Europe, du reste de l'humanité.


APPENDICE

I[106]

Et maintenant deux épisodes, en manière d'illustration à tout de didactisme. Je reprendrai ensuite, pour ne plus l'interrompre, la fin de ce récit.

En juillet, donc deux mois ayant mon départ pour Pétersbourg, Maria Ivanovna m'avait envoyé faire une commission, dont l'objet n'importe, dans une localité voisine. Dans le wagon qui me ramenait à Moscou, je remarquai un jeune homme brun, assez bien vêtu, mais fort sale, et au visage bourgeonné. À chaque station il descendait du train et courait à la buvette absorber de l'eau-de-vie. Autour de lui, dans le compartiment, s'était formé un groupe gai et fort incivil. Ces voyageurs tumultueux admiraient que ce jeune buveur pût, sans s'enivrer, absorber tant d'alcool et s'ingéniaient à lui en faire ingurgiter plus encore. Entre tous, se passionnaient à entreprise un marchand légèrement ivre et un flandrin habillé à l'allemande, valet de son métier, dont la bouche fort loquace exhalait une odeur méphitique. Le jeune homme à l'insatiable gosier parlait peu. Il écoulait la clabauderie de ses compagnons avec un sourire hébété qu'il interrompait parfois par un rire toujours inopportun; il émettait alors des syllabes indécises, quelque chose comme a tur... lur... lu...» en posant un doigt sur le bout de son nez, ce qui réjouissait prodigieusement le commerçant, le larbin et tous les autres. Je m'approchai et, ma foi, malgré l'imbécillité de sa conduite, le jeune homme, un étudiant en rupture d'Université, ne me déplut pas. Bientôt, nous nous tutoyions et, en descendant du train, je pris note qu'il m'attendrait le soir même, à neuf heures, boulevard de Tver.

Je fus exact au rendez-vous, et mon ami m'associa à son jeu. Voici. Avisant une honnête femme, nous nous placions sans un mot, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. De l'air le plus flegmatique et comme si nous ignorions sa présence, nous engagions une conversation méticuleusement obscène, où je faisais merveille, encore que je ne connusse des choses du sexe que le vocabulaire (douces causeries de l'enfance!) et point du tout la technique. Effarée, la femme accélérait son allure; nous accélérions la nôtre et continuions notre dialogue. Que pouvait faire-la victime? Il n'y avait pas de témoins, et puis une plainte à la police est toujours chose délicate...

À ces turlupinades nous consacrâmes huit journées consécutives. M'amusais-je? Je n'en réponds pas. (Au début, cette farce avait pu me plaire pour ce qu'elle avait d'imprévu, et, d'ailleurs, j'exécrais les femmes...) Une fois, je racontai à l'étudiant que Jean-Jacques avoue dans ses Confessions, qu'au temps de son adolescence, il aimait s'embusquer dans quelque coin pour brandir sa virilité aux yeux stupéfaits des passantes. Il me répondit par son «tur-lur lu». Il était ténébreusement ignorant et ne s'intéressait à rien du tout. Il n'avait aucune des idées que j'avais eu la candeur de lui attribuer, et son art du scandale était d'une monotonie morne. Ce crétin me déplaisait de plus en plus. Enfin, notre accointance se rompit, et dans la circonstance que je vais dire:

Nous venions d'encadrer—irrévérencieusement, à notre ordinaire—une jeune fille qui se hâtait sur le boulevard nocturne. Elle avait seize ans tout au plus; peut-être vivait-elle de son travail; sans doute l'attendait au logis sa mère, une pauvre veuve chargée de famille... Voilà que je sentimentalise... Nos propos salés s'échangèrent... Comme une bête traquée, elle précipitait son pas dans la nuit. Soudain elle s'arrêta essoufflée. Écartant d'un geste le fichu qui emmitouflait son chétif visage où les yeux brusquement luisirent:

—Oh! comme vous êtes lâches! dit-elle.

Je crus qu'elle allait sangloter. Point. À toute volée, elle administrait à l'étudiant la gifle la plus retentissante qui ait jamais sonné sur le facies d'un goujat. Il voulut se jeter sur elle. Je le maintins. Elle put fuir.

Restés seuls, nous commençâmes à nous quereller. Je lui dis tout ce que j'avais sur le cœur, sa nullité, sa bassesse. Il m'injuria (je lui avais confié que j'étais enfant naturel). Nous nous crachâmes au visage, copieusement. Depuis, je ne l'ai pas revu.

J'avais un grand dépit; il diminua le lendemain; le troisième jour j'avais tout oublié. C'est seulement à Pétersbourg que je me rappelai nettement cette scène. Je pleurai de honte, et aujourd'hui encore ce souvenir me torture. Comment avais-je pu descendre à ces vilenies et surtout les oublier? Je le comprends maintenant. Dépouillant de signification tout ce qui n'est pas elle, l'«idée» me console prématurément des douleurs méritées et m'absout des pires fautes. Ainsi m'est-elle maternelle, mais démoralisante.

L'autre anecdote.

Le 1er avril de l'année dernière, quelques personnes étaient venues passer la soirée chez Maria Ivanovna dont c'était la fête. Entre en coup de vent Agrippine, qui annonce que, devant sa cuisine, elle vient de découvrir un enfant abandonné. Tout le monde de se précipiter pourvoir l'objet: une petite fille de trois ou quatre semaines qui crie dans un panier. Je prends le panier et le porte à la cuisine. Y était épinglé un billet ainsi conçu: a Chers bienfaiteurs, ayez pitié de la petite Arinia. Elle est baptisée. Nous prierons toujours pour vous. Nos souhaits de bonheur en ce jour de fête.—Des gens qui vous sont inconnus.» Nicolas Siméonovitch pour qui j'avais beaucoup d'estime m'attrista, il fitt sa mine revèche et quoiqu'il n'eût pas d'enfants, décida que la fillette serait immédiatement portée à l'hospice. Je la tirai du panier, d'où s'exhala un fumet âcre et aigrelet, la pris dans mes bras et déclarai me charger d'elle. Nicolas Siméonovitch, pour bon qu'il fût, protesta: l'hospice s'imposait. Cependant tout s'arrangea selon mon vœu.

Sur la même cour, dans un autre pavillon, demeurait avec sa femme encore jeune et robuste, un menuisier déjà vieux et qui buvait beaucoup. Chez ces gens misérables était morte récemment à la mamelle, une fille née après huit ans de mariage, leur enfant unique, et qui par une coïncidence heureuse, s'appelait, elle aussi, Arinia. Je dis «heureuse» parce que cette femme qui était venue dans la cuisine examiner notre trouvaille s'attendrit à ce nom. Son lait n'était pas encore tari: elle dégrafa son corsage et donna le sein à la nouvelle Arinia. Consentirait-elle moyennant salaire à se charger de l'enfant? Elle ne pouvait me donner de réponse immédiate, réservant l'avis du mari; mais du moins elle garderait l'enfant cette nuit-là. Le lendemain, je fis marché avec le couple, et je payai d'avance le premier mois huit roubles, que le mari, sans plus tarder, dépensa au cabaret. Nicolas Siméonovitch s'était obligeamment porté garant de ma solvabilité. Je voulus lui remettre mes soixante roubles, mais il refusa de les prendre, procédé qui effaça toute trace de notre petite altercation. Maria Ivanovna ne disait rien, mais évidemment en son for intérieur, elle s'étonnait de me voir assumer une charge si lourde. Ni l'un ni l'autre ne se permirent à ce sujet la moindre plaisanterie, et je fus sensible à leur délicatesse.

Trois fois par jour, je courais chez Daria Rodivonovna. Au bout d'une semaine, je lui remis en cachette du mari trois roubles. Pour trois autres roubles, j'achetai des couvertures et des langes. Mais dix jours après l'inauguration de ma paternité, la fillette tombait malade. J'allai chercher un médecin, et toute la nuit nous persécutâmes Arinia pour lui faire prendre ses drogues. Le lendemain, le médecin déclara qu'elle ne se rétablirait pas. À mes questions, à mes reproches plutôt, il répondit: a Je ne suis pas Dieu!» La petite malade étouffait, la bouche pleine d'écume. Le soir même, elle mourut, elle mourut en fixant sur moi ses grands yeux noirs qui semblaient déjà comprendre. Pourquoi n'ai-je pas songé à la faire photographier morte? Non seulement cette soirée-là, je pleurai, mais je hurlai de désespoir, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Maria Ivanovna doucement essayait de m'apaiser. Le menuisier fit lui-même le cercueil. On ensevelit Arinia... Je ne puis oublier ces choses.

Cette aventure me donna à réfléchir. Sans doute Arinia ne m'avait pas coûté grand argent: en tout, pension, médecin, cercueil, funérailles, fleurs—trente roubles. Je récupérai cette somme vers le temps de mon départ de Moscou, en réalisant une économie sur les quarante roubles que Versilov m'avaient envoyés pour le voyage et en vendant quelques menus objets. Ainsi mon capital restait intact. «Mais, me disais-je, à baguenauder ainsi dans les sentiers je n'irai pas loin.» De mon aventure avec l'étudiant résultait ceci: que l'«idée» pouvait tout obscurcir autour de moi, et me faire perdre le sens de la réalité; de mon aventure avec Arinia, que les intérêts essentiels de «l'idée» étaient à la merci d'une crise de sentimalisme. Conclusions contradictoires, mais l'une et l'autre justes.


II[107]

—En quoi donc puis-je vous servir, très estimé prince, car vous m'avez maintenant... appelé? demanda Lébédeff après un silence.

Le prince ne répondit aussi qu'au bout d'une minute.

—Eh bien! voilà, je voulais vous parler du général, et... de ce vol dont vous avez été victime...

—Comment? Quel vol?

—Allons! on dirait que vous ne comprenez pas. Ah! mon Dieu, Loukian Timoféitch, quelle est cette rage de toujours jouer la comédie? L'argent, l'argent, les quatre cents roubles que vous avez perdus l'autre jour, dans un portefeuille, et dont vous êtes venu ici me parler le matin, avant d'aller à Pétersbourg,—avez-vous compris, à la fin?

—Ah! il s'agit de ces quatre cents roubles, dit d'une voix traînante Lébédeff, comme si la lumière venait de se faire dans son esprit. Je vous remercie, prince, de votre sincère intérêt; il est très flatteur pour moi, mais... je les ai retrouvés, il y a même déjà longtemps.

—Vous les avez retrouvés! Ah! Dieu soit loué.

—Cette exclamation est d'un cœur noble, car quatre cents roubles ne sont pas une affaire, pour un pauvre homme qui vit d'un travail pénible et qui a une nombreuse famille...

—Je ne parle pas de cela! s'écria le prince. Sans doute,—se reprit-il aussitôt,—je suis bien aise que vous ayez retrouvé votre argent, mais comment l'avez-vous retrouvé?

—Le plus simplement du monde; il était sous la chaise sur laquelle j'avais jeté ma redingote; évidemment le portefeuille aura glissé de la poche sur le parquet.

—Comment, sous la chaise? Ce n'est pas possible, vous m'avez dit que vous aviez cherché partout, dans tous les coins; comment donc n'avez-vous pas regardé à l'endroit où il fallait chercher tout d'abord?

—Le fait est que j'y ai regardé. Je me souviens très bien d'y avoir regardé! Je me suis traîné à quatre pattes sur le parquet, j'ai tâté avec les mains à cet endroit, j'ai reculé la chaise, n'en croyant pas mes propres yeux. Je vois qu'il n'y a rien, la place est vide, pas plus de portefeuille que sur ma main, et malgré cela je me remets à tâter. C'est une petitesse dont l'homme est coutumier quand il veut absolument retrouver quelque chose... quand il a fait une perte considérable et douloureuse: il voit qu'il n'y a rien, que la place est vide, mais n'importe, il y regarde quinze fois.

—Oui, soit; mais comment cela se fait-il?... Je ne comprends toujours pas, murmura le prince abasourdi,—auparavant, dites-vous, il n'y avait rien là, vous aviez cherché en cet endroit, et tout d'un coup, le portefeuille s'y est trouvé?

—Oui, il s'y est trouvé tout d'un coup.

Le prince regarda Lébédeff d'un air étrange.

—Et le général? demanda-t-il soudain.

—Comment, le général? questionna Lébédeff, feignant de ne pas comprendre.

—Ah! mon Dieu, je vous demande ce qu'a dit le général quand vous avez retrouvé le portefeuille sous la chaise. Précédemment, vous l'aviez cherché à deux.

—Précédemment, oui. Mais cette fois, je l'avoue, je me suis tu et j'ai préféré lui laisser ignorer que le portefeuille avait été retrouvé par moi tout seul.

—Mais... pourquoi donc?... Et l'argent n'avait pas disparu?

—J'ai visité le portefeuille, tout y était, il ne manquait pas un rouble.

—Vous auriez dû venir me le dire, observa pensivement le prince.

—Je craignais de vous déranger, personnellement, prince, au milieu de vos impressions personnelles, et, peut-être extraordinaires, si je puis m'exprimer ainsi. D'ailleurs, moi-même, j'ai fait semblant de n'avoir rien trouvé. Après m'être assuré que la somme était intacte, j'ai fermé le portefeuille et je l'ai remis sous la chaise.

—Mais pourquoi donc?

Lébédeff se mit à rire.

—Pour rien; parce que je voulais pousser plus loin mon enquête, répondit-il en se frottant les mains.

—Ainsi il est encore là maintenant, depuis avant-hier?

—Oh, non! il n'est resté là que vingt-quatre heures? Voyez-vous, jusqu'à un certain point, je désirais que le général le trouvât aussi. Car, me disais-je, si j'ai fini par le découvrir, pourquoi le général n'apercevrait-il pas aussi un objet qui, pour ainsi dire, saute aux yeux, qu'on voit parfaitement sous la chaise? Plusieurs fois j'ai pris cette chaise et je l'ai changée de place afin que le portefeuille fût tout à fait en évidence, mais le général ne l'а pas remarqué, et cela a duré vingt-quatre heures. Il est clair qu'à présent le général est fort distrait, c'est à n'y rien comprendre; il cause, il raconte des histoires, il rit, et tout d'un coup il se fâche contre moi, sans que je sache pour quel motif. Finalement, nous sommes sortis de la chambre; j'ai laissé exprès la porte ouverte; il était ébranlé tout de même; il voulait dire quelque chose, apparemment; il craignait pour un portefeuille contenant une si forte somme; mais soudain il s'est mis en colère et n'a rien dit; à peine avions-nous fait deux pas dans la rue qu'il ma planté là et est allé d'un autre côté. Le soir seulement nous nous sommes retrouvés au traktir.

—Mais, à la fin, vous avez repris votre portefeuille?

—Non, cette nuit même il a disparu de dessous la chaise.

—Alors, où est-il donc maintenant?

À ces mots Lébédeff se dressa brusquement de toute sa taille et regarda le prince d'un air jovial:

—Mais ici, répondit-il en riant,—il s'est trouvé tout d'un coup ici dans le pan de ma propre redingote. Tenez: regardez; regardez vous-même; tâtez.

En effet, dans la poche gauche de la redingote, par devant, s'était formé de la façon la plus apparente une sorte de sac où, au toucher, on pouvait tout de suite reconnaître la présence d'un portefeuille en cuir, qui, sans doute, passant à travers une poche trouée, avait glissé entre la doublure et l'étoffe du vêtement.

—Je l'ai retiré pour le visiter, les quatre cents roubles étaient encore au complet. Je l'ai remis à la même place et depuis hier matin je le porte ainsi dans le pan de ma redingote; je me promène avec; il me bat les jambes.

—Et vous ne remarquez rien?

—Et je ne remarque rien, hé, hé, hé! Et figurez-vous, très estimé prince,—quoique le sujet ne mérite pas d'attirer si particulièrement votre attention,—mes poches sont toujours en bon état, et tout d'un coup, en une nuit, un pareil trou! J'ai voulu me rendre compte et, en examinant la déchirure, il m'a semblé que quelqu'un avait dû faire cela avec un canif; c'est presque invraisemblable!

—Et le général?

—Hier, il n'a pas décoléré de toute la journée, et aujourd'hui c'est la même chose, il est de très mauvaise humeur. Par moments, il manifeste une gaieté bachique ou une sensibilité larmoyante, puis, tout d'un coup, il se fâche au point de m'effrayer positivement! Moi, prince, après tout, je ne suis pas un homme de guerre! Hier, nous étions ensemble au traktir; voilà que, comme par hasard, le pan de ma redingote apparaît en évidence avec son gonflement insolite, le général me fait la mine, se fâche. Depuis longtemps, déjà, il ne me regarde plus en face, si ce n'est quand il est très pris de boisson ou très attendri; mais hier; il m'a regardé deux fois d'une telle façon que j'en ai eu froid dans le dos. Du reste, demain, j'ai l'intention de retrouver le portefeuille; mais d'ici là je passerai encore une petite soirée avec lui au traktir.

—Pourquoi le tourmentez-vous ainsi? cria le prince.

—Je ne le tourmente pas, prince, je ne le tourmente pas, répliqua avec chaleur Lébédeff,—je l'aime sincèrement et... je l'estime; à présent, vous le croirez ou vous ne le croirez pas, il m'est devenu plus cher que jamais; j'ai commencé à l'apprécier encore plus qu'auparavant!

Ces mots furent prononcés d'un ton si sérieux et avec une telle apparence de sincérité que le prince ne put les entendre sans indignation.

—Vous l'aimez, et vous le faites souffrir ainsi! Voyons, il s'est arrangé de façon à vous faire retrouver l'objet perdu; pour attirer votre attention sur ce portefeuille il l'a placé sous une chaise et dans votre redingote; par cela il vous montre bien qu'il ne veut pas ruser avec vous, mais qu'il vous prie ingénument de lui pardonner, écoutez: il demande pardon! Par conséquent il compte sur la délicatesse de vos sentiments; par conséquent, il croit à votre amitié pour lui. Et vous réduisez à un tel abaissement un si honnête homme!

—Très honnête, prince, très honnête, répéta Lébédeff dont les yeux étincelaient,—et vous seul, très noble prince, étiez capable de dire un mot si juste! Pour cela, je vous suis tout dévoué jusqu'à l'adoration, quelque pourri de vices que je sois! C'est décidé! Je vais retrouver le portefeuille tout maintenant, à l'instant même, et pas demain; voilà aussi tout l'argent; tenez, prenez-le, très noble prince, et gardez-le jusqu'à demain. Demain ou après-demain, je le reprendrai.

—Mais faites attention, n'allez pas de but en blanc lui jeter au nez que vous avez retrouvé le portefeuille. Qu'il voie seulement que le pan de votre redingote ne contient plus rien et il comprendra.

—Oui? Ne vaut-il pas mieux lui dire que je l'ai retrouvé et faire comme si jusqu'alors je ne m'étais douté de rien?

—N-non, dit le prince en réfléchissant, n-non, maintenant il est trop tard; ce serait plus dangereux; vraiment vous feriez mieux de ne rien dire. Et soyez gentil avec lui... mais... n'ayez pas trop l'air... et... vous savez...

—Je sais, prince, je sais, c'est-à-dire, je sais que j'aurai bien du mal à exécuter ce programme; car il faut pour cela avoir un cœur comme le vôtre. D'ailleurs moi-même, je suis vexé à présent, il le prend parfois de trop haut avec moi; il m'embrasse en sanglotant et puis tout d'un coup il se met à m'humilier, il m'accable de railleries méprisantes; allons, je prendrai le portefeuille et j'étalerai exprès le pan de ma redingote sous les yeux du général, hé hé! Au revoir, prince, car évidemment je vous dérange, je vous distrais de sentiments très intéressants, si je puis ainsi parler...

—Mais pour l'amour de Dieu, silence comme par le passé!

À la sourdine, à la sourdine!

Quoique l'affaire fût finie, le prince resta plus silencieux qu'il ne l'avait été auparavant. Il attendit impatiemment l'entrevue qu'il devait avoir le lendemain avec le général.


[1]Que le fin lettré Marcel Schwob tenait pour le chef-d'oeuvre de Dostoïevsky.

[2]Une version soi-disant complète des Frères Karamazov a été donnée depuis (1906) à la librairie Charpentier, par les soins de MM. Bienstock et Torquet.

[3]Du moins, il ne resterait plus à traduire que quelques nouvelles sans importance. Peut-être nous saura-t-on gré de donner ici le catalogue des traductions; les voici, par ordre chronologique de production:

Les Pauvres Gens (1844). Trad. Victor DERÉLY. Plon et Nourrit, 1888.—Le Double (1846). Trad. BIENSTOCK et WERTH. Mercure, 1906.—La Femme d'un autre (1848) (et quelques nouvelles). Trad. HALPÉRINE-KAMINSKY et Ch. MORICE. Plon, 1888.—Les Etapes de la Folie (Un cœur faible, 1848). Trad. HALP.-KAMINSKY. Perrin, 1891.) Le Voleur honnête (1848). Trad. 1892.—Nétotschka Neswanowa (1848). Trad. HALPÉRINE-KAMINSKY. Lafitte, 1914.—Âme d'enfant (1849). Trad. HALP.-KAMINSKY. Flammarion, 1890.—Carnet d'un inconnu (Stepanchikovo, 1858). Trad. BIENSTOCK et TORQUET. Mercure, 1905.—Le Rêve de l'oncle (1859). Trad. HALPÉRINE-KAMINSKY. Plon, 1895.—Souvenirs de la maison des morts (1859-1862). Trad. NEYROUD, Plon, 1886.—Humiliés et offensés (1861). Trad. HUMBERT. Plon, 1884.—L'Esprit souterrain (1864). Trad. HALP.-KAMINSKY et Ch. MORICE. Plon, 1886.—Le Joueur et les Nuits blanches (1848-1867). Trad. HALP.-KAMINSKY, Plon, 1887).—Crime et châtiment (1866). Trad. Victor DERÉLY. Plon, 1884.—L'Idiot (1868). Trad. Victor DERÉLY. Plon, 1887.—L'Éternel Mari (1869). Trad. Mme HALPÉRINE-KAMINSKY. Plon, 1896.—Les Possédés (1870-1872). Trad. Victor DERÉLY. Pon, 1886.—Le Journal d'un écrivain (1876-1877). Trad. BIENSTOCK et J.-A. NAU. Charpentier-Fasquelle, 1904.—L'Adolescent (1875). Trad. BIENSTOCK et FENÉON. Revue blanche (Fasquelle), 1902.—Noël russe (1876). Trad. CRZYROWKI. Prudhomme, à Châteaudun, 1894.—Les Frères Kamarazov (1870-1880). I. Trad. HALPÉRINE-KAMINSKY et Ch. MORICE. Plon, 1888; II. Trad. BIENSTOCK et TORQUET. Charpentier, 1906.

Ont paru à part: «Les Précoces», extrait des Frères Karamazov. Trad. HALPÉRINE-KAMINSKY. Havard, 1889; Flammarion, 1897.—«Krotkaia», extrait du Journal d'un écrivain. Trad. HALP.-KAMINSKY. Plon, 1886. (Liste arrêtée en 1908.)]

[4]C'est pourquoi nous nous conformerons, dans toutes nos citations, au texte de M. Bienstock, espérant que gaucheries, incorrections même—assez gênantes parfois—imitent de leur mieux celles du texte russe. Cela soit dit d'ailleurs sous toutes réserves.

[5]Il peut nous paraître (dit celui-ci) et surtout après un regard jeté sur la correspondance intime de Dostoïevsky, qu'Anna Grigorievna, veuve du poète, et André Dostoïevsky, frère cadet du poète, aient été mal conseillés dans le choix des lettres qu'ils ont livrées à la publicité, et que, sans nuire en rien à la discrétion, ils eussent avantageusement remplacé par quelques lettres plus intimes maintes lettres qui ne traitent que de la question d'argent.—Il n'existe pas moins de quatre cent soixante-quatre lettres de Dostoïevsky à Anna Grigorievna, sa seconde femme, dont aucune n'a été encore livrée au public.

[6]Pour épais que soit ce volume, il eût pu l'être, il eût dû l'être davantage. Nous déplorons que M. Bienstock n'ait pas pris soin de réunir aux lettres offertes d'abord au public celles parues depuis dans diverses revues. Pourquoi, par exemple, ne donne-t-il que la première des trois lettres parues dans la Niva (avril 1898)? Pourquoi pas la lettre du 1er décembre 1856 à Vrangel—du moins les fragments qui en ont été donnés, où Dostoïevsky raconte son mariage et manifeste l'espoir d'être guéri de son hypocondrie par le bouleversement heureux de sa vie? Pourquoi pas surtout l'admirable lettre du 22 février 1854, importante entre toutes, parue dans la Rousskaia Starina et dont la traduction (Halpérine et Ch. Morice) a paru dans la Vogue du 12 juillet 1886? Et si nous le félicitons de nous avoir donné en supplément de ce volume la Requête a l'empereur, les trois préfaces de la revue Vremia, cet indigeste Voyaqe à l'étranger, où se lisent quelques passages intéressant particulièrement la France, et le très remarquable Essai sur la bourgeoisie,—pourquoi n'y a-t-il pas joint le pathétique plaidoyer: Ma défense, écrit lors de l'affaire Petrachevsky, paru en Russie il y a huit ans, et dont la traduction française (Fréd. Rosenberg) a été donnée par la Revue de Paris? Peut-être, enfin, quelques notes explicatives, de-ci de-là, eussent-elles aidé la lecture, et peut-être quelques divisions expliquant d'époque en époque, parfois, les longs intervalles de silence.