L’orientation Est que nous prenons nous fait bientôt quitter l’oued Ghetmir. Nos animaux semblent avoir un bon pas. Nous cheminons de nouveau sur un sable plan, avec la ligne des dunes au sud et au sud-est. Nous sommes six : moi, Doma, un captif libéré d’une certaine aisance, du nom de Bou Zeriba, originaire de Djalo, propriétaire d’un de mes chameaux et de deux petits chamelons qui nous suivent, chargé en outre de surveiller et de ramener les autres ; mon nouveau cuisinier El Hadj Bakrit, qui est Ouadaïen ; un bella touareg du nom de Abou Bakr, et un tout jeune homme nommé Mohammed, qui a deux frères à Abéché, et qui va à Sioua avec un chameau pour y acheter de l’huile d’olive et du beurre. Il les revendra à Djerboub et à Djalo, au retour. C’est Bou Zeriba qui servira de guide, lui seul connaît bien la route, m’a-t-on dit.
Nous nous arrêtons au coucher du soleil. Je fais monter ma tente pour la nuit. C’est pour moi un précieux confort. Je vais peut-être, avec ces chameaux choisis, pouvoir marcher ainsi chaque jour à bonne allure, de manière que le temps des repos et les loisirs en soient accrus, la distance parcourue restant la même.
25 novembre. — Je me réveille au petit jour, et je donne ordre de préparer le départ. Mais les hommes se lèvent de mauvaise grâce, sauf Doma qui est, comme toujours, debout le premier. Quand je sors, je trouve Bou Zeriba accroupi près d’un feu que vient de faire Bakrit. Je lui dis de s’occuper des chameaux. Il se contente de rire. D’une violente poussée, je le jette à terre. Il se relève, me regarde de côté, et tous commencent, avec lenteur, à charger.
L’obéissance, ici, est rarement prompte. L’éducation européenne n’est pas venue lui donner ce caractère de réflexe vers lequel doit tendre tout dressage.
Une heure et demie s’écoule, alors qu’il faudrait vingt minutes.
Mes animaux, je ne tarde pas à m’en apercevoir, sont peu dociles. Tout leur est prétexte à gaieté. A chaque instant, ils se débandent et partent au galop. Les charges tombent. Il faut s’arrêter et attendre, car ils se refusent à marcher les uns sans les autres.
La vanité de mes espérances d’hier soir m’apparaît peu à peu.
Seule parmi les éléments de mes impressions quotidiennes, la nature atténue ses rigueurs. Nous rencontrons souvent des pâturages de necha, ou nesi. Il y a des broussailles sèches en plusieurs endroits. Après la route précédente, il me semble que je marche dans un jardin. Nous traversons une faible dépression dite Bou Thamran. Nous gagnons ensuite une série de dunes plates au delà desquelles apparaissent des dunes à arête. La nature a ménagé entre celles-ci une sorte de couloir mal tracé, dont la largeur varie entre quelques centaines de mètres et deux ou trois kilomètres.
A plusieurs reprises, je dois admonester Bou Zeriba, qui néglige de pousser les chameaux. Je vois s’effacer définitivement, devant cette nonchalance, la perspective d’une route agréable et facile. Je commence à m’impatienter. Doma, qui s’en aperçoit, m’engage à lui confier ma cravache. Ma monture, dit-il, n’y est pas habituée, et pourrait, si je m’en servais sans y penser, me jeter à terre. Les défenses des chameaux sont sèches et puissantes, et les meilleurs cavaliers indigènes y résistent difficilement ; je la lui donne, machinalement.
Ensuite, je me demande si c’est vraiment le chameau qu’il avait en vue lorsqu’il a pris cette précaution. Je réfléchis, et je me morigène. J’arrive au terme de mon voyage. La dépense physique, les préoccupations m’ont énervé. Il ne faut pas que par des emportements intempestifs, je compromette ma réussite, alors que, déjà, je touche au but. Que ma patience soit souvent à l’épreuve, c’est entendu ; mais peut-être est-elle insuffisante. De l’Européen, de ses goûts, de sa mentalité, les gens d’ici ignorent presque tout. Leur désir de me satisfaire, si j’en admets l’hypothèse, doit être souvent dérouté. Enfin, ne sont-ce pas ceux-là mêmes de la part de qui j’envisageais, il y a deux mois encore, avant de partir, l’éventualité d’un assassinat pur et simple ? Ils me servent mal, mais ils me servent. J’ai tout de même obtenu quelque chose.
Déjà, depuis Koufra, cette considération m’a aidé plusieurs fois à garder mon calme.
Je me promets de faire une concession de plus au succès final, de transiger, de chercher, en m’inspirant de leur caractère, à les placer dans les conditions les plus favorables à un rendement satisfaisant, plutôt que de prétendre leur imposer ce rendement selon notre manière.
Nous mettrons plus longtemps à faire la route. Qu’est-ce donc ? Ne sais-je pas qu’avant peu je regretterai, malgré tout, ma vie nomade ? Pourquoi, dès lors, tant de hâte ? Le parti le plus sage est de me résigner à la lenteur contre laquelle, depuis Tadj, s’épuisent mes efforts ; elle est dans les mœurs.
Les étapes, ici, sont moins longues. J’aurai, de toute manière, assez de temps pour faire dresser ma tente chaque soir, pour me ménager, dans ce domicile familier et commode, les quelques heures de solitude quotidienne qui sont le meilleur élément de mon repos : c’est le principal.
26 novembre. — La lune éclaire encore lorsque je réveille Doma. Le sable paraît plus pâle sous ses rayons ; c’est un silence, un aspect, une atmosphère même de neige. Bien qu’ayant pris le thé et caqueté interminablement hier soir, les hommes se lèvent tout de suite et nous partons sans retard.
Le site reste à peu près le même ; les dunes qui nous entourent sont irrégulièrement disposées, souvent isolées les unes des autres. Avec les découpures capricieuses de leurs crêtes, tantôt blanches et tantôt d’un gris foncé, selon que la lumière les éclaire ou que l’ombre d’un nuage les assombrit, elles forment un véritable décor polaire. Mais c’est infiniment moins triste que la partie de la route qui se trouve entre Koufra et Djalo. Il y a du moins, ici, une certaine variété dans les détails.
Je marche pour me réchauffer. Je questionne Doma sur les gens qui nous accompagnent. La mémoire de Doma enregistre assez fidèlement les faits ; mais elle ne les restitue que lentement. Je vais en avoir une preuve de plus ; une preuve, aussi, de la sagesse des résolutions que j’ai prises la veille.
Tous mes compagnons lui font bonne impression, même ce Bou Zeriba qui m’agace.
— « Pourquoi trouves-tu qu’il est bien ? » lui dis-je.
— « Parce qu’avec un autre homme d’ici, si tu l’avais jeté par terre comme tu as fait, tu aurais pu avoir une mauvaise affaire. »
Il m’explique alors, avec son naïf bon sens, que pour les indigènes de Cyrénaïque, qui n’ont jamais été en contact avec les Français, et de qui la mentalité subit l’influence des circonstances locales actuelles, le chrétien n’a pas le même prestige que pour les hommes du Tchad et même pour nos voisins de Koufra. C’est un ennemi, peu estimé, et par lequel il sied d’abord de ne pas se laisser malmener ; lui rendre le moindre service est déjà beaucoup. Je risquais hier, selon lui, soit un conflit immédiat, soit des représailles sournoises, encore plus graves. Il me rapporte, à titre d’exemple, des propos qu’il a surpris sur la route de Zirhen, de la part d’un des medjabras qui nous accompagnaient.
« Sans les ordres de Sidi Mohammed, avait déclaré cet homme, le chrétien qui est là mourrait de ma main avant d’arriver à Djalo. Nous ne voulons pas de chrétiens ici. »
Je me rappelle fort bien ce Medjabra. Il avait été blessé à la main en Cyrénaïque, et son frère y avait été tué.
La vivacité des observations que j’ai faites plusieurs fois à Ratab a provoqué, elle aussi, à diverses reprises, chez certains de nos compagnons d’alors, des commentaires menaçants, formulés hors de ma présence. Doma me dit avoir relevé leurs propos, en leur rappelant qu’il y avait de nombreux Français dans le Sud ; que tous les chrétiens ne se ressemblaient pas ; et que ma mort, le cas échéant, serait promptement et durement vengée. Depuis lors, ajouta-t-il, il a souvent guetté la nuit le groupe de nos compagnons.
Brave Doma ! C’est maintenant qu’il m’apprend cela ; et je suis bien sûr que ce n’est pas négligence. Confusément, il a senti qu’il valait mieux que je n’en sois pas informé, ce qui aurait pu compliquer les choses. Seulement, il a veillé.
On s’arrête à onze heures. On prend encore le thé. Mais on obéit, dès que je dis que je veux partir. Nous campons, au coucher du soleil, au pied d’une longue gara, haute seulement de quelques mètres, qui sort du sable et nous barre la route ; elle présente à sa partie médiane un saillant arrondi très caractéristique. Bou Zeriba, quand je demande son nom, me répond qu’il ne le connaît pas.
27 novembre. — Toujours des dunes. Vers quatre heures de l’après-midi pourtant, en contre-bas, au commencement d’une dépression, tout un système de petites garas blanchâtres. Nous trouvons, auprès, les traces d’une caravane partie de Djalo avec quatre jours d’avance sur nous et qui a avec elle, le sol nous le montre, une dizaine de moutons. Les traces d’une caravane ! Après la vue du puits, c’est, au désert, le spectacle le plus réconfortant, surtout lorsqu’on cherche son chemin, comme c’est notre cas depuis une heure. Puis voici les vestiges de travaux que les Turcs firent en ce lieu pour y creuser un puits. Mais Sidi el Mahdi, le prophète senoussi, n’agréa pas cette tentative ; le sol s’effondra, ensevelissant deux hommes, et les Turcs en restèrent là.
Nos ombres s’allongent de plus en plus. L’éclat du soleil s’éteint sur le sable. Ses derniers rayons n’éclairent plus, devant nous, que le sommet des dunes, dont les pentes sont lentement gravies par l’ombre ; puis, ces crêtes lumineuses s’éteignent aussi. Timide d’abord, souveraine bientôt, la nuit froide, aux pâles étoiles, prend possession du désert.
28 novembre. — Je commence à prendre mon parti de la lenteur de notre marche. Ces étapes de neuf heures, dix au plus, me reposent.
Trouvé ce matin un fragment ancien d’œuf d’autruche. Il y a également ici des traces fraîches de gazelles, et d’antilopes de plus grande taille. L’aspect de la région que nous traversons se modifie légèrement. Les dunes forment maintenant une succession de cirques étendus. Le pâturage, had et nesi, reste fréquent.
Nous nous arrêtons de bonne heure, pour déjeuner, dans un de ces cirques ; il se distingue des précédents par la présence de nombreuses garas, très basses, de quelques mètres seulement de relief, montrant des débris de roches blanches ; près d’elles s’étend un vaste semis de ces petits cailloux bruns qui caractérisent le reg désertique ; plus loin, le sable, encore. C’est la fin du rareb qui s’annonce.
Je procède à l’installation sommaire que j’ai adoptée depuis Ghetmir pour la halte de midi. Pour ne pas faire monter ma tente deux fois par jour, je me borne à placer, sur le petit trépied qui me sert d’ordinaire à accrocher mes effets, une couverture. Puis, je m’étends sur le sable en plaçant ma tête dans le triangle d’ombre que projette celle-ci.
Vers une heure, nous traversons un dernier cordon dunaire assez élevé ; et, quand nous descendons, une immense étendue, couverte de cailloux semblables à ceux que nous avons dépassés tout à l’heure, bruns comme eux, se présente à nos yeux et à nos pas. Nous allons maintenant longer, à une distance de 100 à 300 mètres, le grand erg à travers lequel nous cheminions — le même qui, vers le sud, s’étend jusqu’à l’oued Zirhen, et au delà.
Presque tout de suite, une gara blanche, en bonnet phrygien, la concavité tournée vers le nord, avec une sorte de chemin circulaire ascendant, et, devant elle, une petite enceinte de pierres : Sidi el Mahdi aurait prié là.
Les garas sont d’ailleurs nombreuses maintenant : toutes très basses, souvent disposées en cirques, comme étaient les dunes, qu’elles semblent continuer vers le nord, elles peuvent suggérer l’hypothèse d’une armature de nature analogue sous ces dernières.
Après avoir cheminé quelque temps sur un reg absolument plan, nous descendons dans un fond tapissé d’une couche de sable ; nous le traversons et nous remontons sur une autre partie plane d’où nous découvrons à nouveau, jusqu’à l’horizon, le plateau — ou la pénéplaine, — puis c’est, après quelques kilomètres, une autre dépression, une autre plate-forme, et ainsi de suite.
29 novembre. — Hier soir, Bou Zeriba et le touareg ont emmené les chameaux dans le rareb proche pour les faire profiter d’un peu de had qu’ils savaient là. Deux heures après, ils n’étaient pas revenus, et toujours en garde contre une traîtrise, j’ai demandé à Doma s’ils avaient emporté leurs fusils et de l’eau. Mais ils ont fini par reparaître. Le pâturage est loin, voilà tout.
A leur retour, Doma m’a dit qu’ils désiraient déjeuner au campement, ce matin, avant de partir. J’ai répondu négativement. Je tiens à profiter le plus possible des heures fraîches pour marcher.
Aujourd’hui, n’entendant aucun bruit à l’heure habituelle, j’appelle et je m’informe. Bou Zeriba et son compagnon sont partis depuis longtemps déjà, paraît-il, chercher les chameaux. Je rentre sous ma tente. Une demi-heure plus tard, je perçois la voix des deux absents, et je sors à nouveau. Pas de chameaux. Tout le monde est rangé autour du feu. On se prépare à déjeuner, contrairement à ce que j’ai dit hier. Je m’enquiers : qu’est-ce que cela signifie ?
Les deux hommes viennent d’arriver, me dit-on. Ils ont même apporté pour moi du bois dont j’avais besoin. Quant aux chameaux, mais ils sont là, à 500 mètres derrière la dune, on les a ramenés ; seulement, là aussi, il y a un peu de had, et on les laisse manger jusqu’au dernier moment.
Se moque-t-on de moi ? Je donne ordre qu’on aille les chercher immédiatement. Le touareg part au pas de course. Je regagne ma tente, et je vois que les autres commencent à déjeuner. On m’a joué, avec une soumission feinte. Le système de ce qu’on nomme la grève perlée n’est pas une invention européenne. Je sens une telle colère monter en moi que je sors et que je me dirige en hâte du côté opposé à leur petit groupe, pour résister à la tentation d’un acte de violence. Là, je m’apaise peu à peu en cherchant des échantillons de roches. Je ne suis plus qu’à quatre jours de Djerboub, à huit de Sioua. Je suis résolu à mettre toute ma volonté en œuvre pour éviter les derniers pièges des circonstances.
Quand j’ai retrouvé mon calme, j’appelle Bou Zeriba. Il arrive, l’air un peu inquiet. Je lui dis doucement, mais avec fermeté, mon mécontentement. J’ajoute que je ne voudrais pas soulever d’incidents dans un pays où les chefs m’ont si bien reçu, mais que je n’accepte pas qu’on méconnaisse mes ordres, et que s’il recommence, je le ferai punir sévèrement par Sidi Rida.
Je m’attends au ricanement qui lui est habituel. Mais il est penaud, et s’excuse. Son attitude, soudain craintive, me montre une fois de plus combien le calme est plus efficace que la colère lorsque le chef ne dispose pas notoirement d’un châtiment qui puisse être le réflexe immédiat de son irritation.
Nous partons enfin.
Doma, en route, me dit que si on n’a pas obéi ce matin, c’est qu’il n’avait pas compris mes instructions, hier soir. Lui-même, d’ailleurs, a fait comme les autres. Ce n’est pas une preuve. Hier, j’ai simplement répondu : non. Cela ne prête guère à malentendu. Doma se montre dévoué à mes intérêts, mais il a la mentalité d’un indigène.
Il me reparle de Bou Zeriba. Celui-ci lui a demandé aujourd’hui, paraît-il, pourquoi je l’ai jeté par terre l’autre matin. Il s’en souvient. Néanmoins, il n’a fait aucun commentaire. Doma lui a répondu que c’était pour plaisanter. Cette interprétation ne m’agrée qu’à demi.
Je m’efforce de faire une nouvelle provision de patience, car je prévois que ce qui s’est passé aujourd’hui ne sera pas sans se renouveler dans la suite. Il est certain qu’on a déjà bien des ennuis avec les chameliers des pays soumis : en Nigéria, par exemple, où j’en ai connu d’insupportables. Comment, dès lors, s’étonner ici ? Je déroge, peut-être, au surplus, à tous les usages en ne m’inclinant pas respectueusement devant MM. les chameaux. J’ai voulu, cette fois, des animaux de choix, pensant éviter ainsi les complications qui ont rendu si laborieux mon trajet de Tadj à Ghetmir : on les soigne en conséquence. Je suis tombé sur l’écueil opposé. Si j’en avais acheté au lieu d’en louer, si j’avais pu garder mes hommes, que d’ennuis, d’impatiences et de fatigues ne me serais-je pas évité !
Le soir, à 6 heures, ma bête noire file de nouveau vers les dunes, qui sont à un kilomètre à notre droite, en escalade une, disparaît. Il reparaît une demi-heure plus tard et fait signe qu’on vienne camper où il est. Hélas ! il a encore trouvé du had. Mais je m’arrête et je mets pied à terre. El Hadj Bakrit et le touareg insistent pour qu’on se rapproche de lui. Je leur impose silence. Qu’il fasse paître ses animaux, soit. Mais que j’aie à allonger ma route pour les conduire au pâturage, certes non. Doma hésite. Il est fidèle, mais un peu mou ; pour un coup de force, ce ne serait pas l’auxiliaire rêvé. Je répète mon ordre, et on obéit. Bou Zeriba nous rejoint plus tard et, dans la nuit, emmène les animaux. Ils mangent, de la sorte, deux fois par jour. Ils peuvent supporter sans souffrir un jeûne d’une semaine ; en revanche, je dois me priver, ou à peu près, d’un repas sur deux pour regagner le temps que nous perdons ainsi, et cela dans le moment où je commence à éprouver le besoin, au contraire, de me réconforter : il y a près d’une année que je suis en chemin.
30 novembre. — Les choses se passent à peu près comme hier matin. Sournoisement, par l’effet de malentendus feints, on m’impose le retard que je souhaite éviter.
Cette fois, je ne dis rien. Je reste sur le terrain de mon avertissement d’hier, sans m’attacher à le rappeler, laissant croire, par, mon mutisme, à mon intention de mettre ma menace à exécution. Je préviens simplement Doma que désormais les chameaux n’iront plus au pâturage le soir ; je suis résolu à m’y opposer.
Les garas deviennent plus importantes à mesure que nous avançons.
Je photographie deux d’entre elles qu’on me dit se nommer gara Fatima. Mais la gara Fatima, d’après Rohlfs, est bien plus à l’ouest ; et je sens chez mes compagnons de route une si vive répugnance à me renseigner, sans doute parce que nous approchons de Djerboub, lieu saint, que je n’enregistre cette indication qu’avec réserves[23].
Je fais don d’une boussole à Mohammed, le petit medjabra. Il se montre, depuis le départ, plein de bonne volonté, aide chaque jour Doma et Bakrit à monter ma tente, active de lui-même les chameaux quand il me voit impatienté. Mon cadeau paraît lui causer une vive satisfaction. Les autres le regardent avec envie.
Vers 4 heures, le touareg signale, venant en sens inverse, une caravane d’une vingtaine de chameaux.
Je m’enveloppe dans mon djered et je reste sur ma monture pendant que les hommes s’arrêtent et causent. Doma m’apprend ensuite que mon arrivée a été annoncée à Djerboub par la caravane qui nous précède ; que la nouvelle en a été accueillie sans hostilité ; enfin que le puits de Tarfaoui, notre objectif actuel, n’est plus très loin.
Bou Zeriba s’approche à son tour. Il me montre quelque chose au caveçon de mon chameau. J’ai cessé depuis ce matin de lui adresser la parole. Je lui réponds : « Parle à Doma ».
Il répète ma phrase, d’un air vexé : « Parle à Doma, parle à Doma ! »
Je n’ai pas de lui la bonne impression qu’en a ce dernier. Il a encore reparlé aujourd’hui du jour où je l’ai poussé. Il est borné et haineux. En revanche, les autres paraissent être de braves gens, et cela le retient.
Je commence à ressentir un peu de fatigue nerveuse. De là, peut-être, ma sensibilité, certainement excessive, à ces petits incidents. Ils ont néanmoins, en dehors de l’irritation qu’ils me causent, une répercussion effective sur mon bien-être : quand nous partons tard, nous ne pouvons guère arrêter qu’un quart d’heure vers midi, car il faut rattraper le temps perdu ; je marche ainsi tout le jour sous le soleil, presque sans repos, et comme je l’ai dit hier, sans repas.
Ce soir, les chameaux sont restés près de nous.
1er décembre. — Doma est venu, hier soir, vers neuf heures, me dire que les hommes demandaient à nouveau, pour ce matin, la permission de déjeuner avant de partir ; mais qu’ils feraient en sorte d’être prêts au lever du soleil. Dans ces conditions, je n’y vois pas d’inconvénient.
Je crois deviner toutefois qu’on projette, ensuite, une marche sans arrêt jusqu’au puits, éloigné d’une journée encore, ce qui, en revanche, n’entre nullement dans mes vues.
Méfiant, je m’avise qu’il ne reste plus qu’une très petite quantité de bois. Le meilleur moyen de me déterminer à ne pas m’arrêter en route, c’est évidemment, pour eux, de l’user avant le départ sous prétexte de faire cuire leur repas.
Je rappelle Doma et je me fais apporter le bois sous ma tente. Les autres dorment déjà et ne s’aperçoivent de rien.
Le matin, l’orient pâlit à peine lorsque j’entends Bou Zeriba, déjà sur pied, éveiller tout le monde et faire préparer les charges. Ce n’est aucunement pour me complaire. Mais comme ses animaux ne sont pas au pâturage, il n’a pas de raison de s’attarder, tout au contraire ; plus tôt nous serons à Tarfaoui, plus tôt ils trouveront à manger ; ils pourront même boire.
Tout de suite, il demande où est le bois. Le cuisinier et Mohammed, à qui Doma a raconté ma précaution, s’amusent à lui faire croire que ses chameaux l’ont mangé pendant la nuit, et lui reprochent amèrement, en riant sous cape, de l’avoir laissé à leur portée. Il se résigne et réclame ma tente pour la faire plier. Je réponds que je ne suis pas prêt ; que le soleil n’est pas levé ; et que lorsque je serai disposé à partir, je l’en avertirai.
J’entends prendre mon quart de café comme d’ordinaire ; lui et ses chameaux attendront. Puis je donne la moitié du bois, en me divertissant de sa surprise, et ce n’est qu’une demi-heure après, que je quitte ma tente. Nous sommes néanmoins en route avant que le soleil n’ait fait son apparition. Le froid est sensible.
L’aspect reste le même, mais avec des garas moins découpées. Leurs sommets sont légèrement arrondis ; seules de faibles dépressions dessinent leurs contours.
Vers 4 heures, nous apercevons une nombreuse caravane. Doma m’engage à remettre mon djered, que j’ai ôté durant la chaleur. Bou Zeriba lui dit qu’il n’y a pas lieu d’avoir peur. L’intention paraît bonne, mais le mot sonne mal. Je réplique, sans me fâcher, que les Français ne craignent personne ; et qu’au surplus, si j’avais peur, je ne serais pas là. Puis, laissant mon djered, je me porte directement au-devant de trois hommes qui viennent vers nous ; je les croise en leur adressant un « Es salam alekum » — le salut soit sur vous — auquel ils répondent par un « U alek es salam » — et soit sur toi le salut — très cordial. Arrive un autre groupe, qui, lui, s’arrête. Nous échangeons des poignées de main. Doma et Bakrit me rejoignent — on cause. Nos interlocuteurs nous confirment que tout le monde, à Djerboub, connaît ma présence dans la région. On regarde chaque jour si on découvre ma caravane. Je suis attendu avec sympathie. Ces voyageurs sont des Arabes du Barga — c’est la région proche de Djalo. Ils rapportent du Caire un chargement important de thé, de sucre, de boubous ou koumadj qu’ils écouleront, partie dans la région, et partie à Koufra. L’un d’eux me déclare avec force, en me montrant son fusil, qu’il ira ensuite se battre contre les Italiens.
Bientôt les dunes, que nous avions perdues de vue depuis quelque temps, réapparaissent devant nous. Nous descendons vers elles d’une manière continue, par longs échelons successifs. Les dernières lueurs du crépuscule nous montrent une gara au pied de laquelle sont des roches blanches ; puis ce sont quelques touffes d’une maigre végétation ; il y a là un trou dans le sable ; le puits de Tarfaoui. La nuit est tombée, et je ne distingue rien alentour.
2 Décembre. — Je suis à peine réveillé, et le soleil est loin d’être levé encore, que Doma m’apporte mon café. Il est accompagné de Bou Zeriba, qui m’exprime le désir de repartir sans délai, le pâturage étant peu substantiel. Le sage Doma s’abstient de lui traduire ma réponse ; mais il en devine le sens à sa vivacité. Il s’en va, déconfit. Pour moi, je procède avec volupté à une toilette complète ; je vais ensuite voir le puits — un mètre de diamètre, deux de profondeur, paroi de roche sous une couche de sable, eau abondante, mais fortement natronée.
Doma revient peu après, l’air amusé. « Toi voir Bou Zeriba, me dit-il, toi voir lui ! » Je regarde le personnage. Il est assis par terre, la tête entre ses mains, dans une attitude de catastrophe. Qu’y a-t-il ? C’est, me dit Doma, qu’un de ses chameaux n’a pas voulu boire.
Ce symptôme alarmant le frappe au point le plus sensible de son cœur. Il est littéralement atterré.
A 9 heures, je me décide à donner le signal du départ. Bou Zeriba, qui s’est isolé avec Doma, me rejoint après les premiers kilomètres. Il me dit, à ma grande surprise, qu’il reconnaît avoir des torts ; qu’il ne vit que pour ses chameaux ; mais qu’il m’obéira strictement désormais. Je lui réponds que lorsqu’on a des chameaux si précieux, on se borne à les mener au pâturage, sans les faire travailler, et surtout sans les louer aux voyageurs. Je l’accueille toutefois avec bienveillance. Il me tend timidement la main. Je lui donne la mienne. Il est enchanté. Il a déjà oublié mes griefs. Je le sens tout prêt à recommencer. La patience, néanmoins, me sera maintenant plus facile.
Nous descendons bientôt dans une vaste dépression que d’innombrables garas limitent ou divisent. Le reg et sa couleur brune ont disparu. Tout est maintenant sable clair ou pierre blanche. Nous apercevons la gara Bou Alia que nous laissons au sud pour quitter la route directe de Sioua (E.-S.-E.) et obliquer N.-E. vers Djerboub. Nous faisons halte dans un bel oued où le pâturage est cette fois excellent et d’une heureuse abondance : l’oued Bou Salama. Devant nous, une grande gara blanche, à la base ensablée, porte le même nom. Beaucoup plus près, à notre droite, sur un monticule, une sorte de table rocheuse, isolée, de quelques mètres de hauteur, formée d’un énorme pied blanc qui supporte une plate-forme foncée ; autour est une petite enceinte de pierres. Je m’en approche avec le bella Touareg et j’en prends deux photographies. Mais Doma, qui est en avant, revient vers nous en hâte. Il invective vivement le Touareg. Il m’explique que celui-ci aurait dû me prévenir ; qu’heureusement, il arrive à temps. Cette gara est sacrée. Quiconque la touche meurt avant d’atteindre Djerboub. Sidi el Madhi a campé ici. Nous entrons dans une zone particulièrement vénérée.
Nous couchons un peu plus loin.
3 décembre. — Dès la fin du pâturage dans lequel nous marchons depuis hier, avant la gara Bou Salama, nous trouvons le puits de ce nom. Il est carré, a environ un mètre dix de côté et deux mètres de profondeur. Mais l’eau en est si chargée de sels qu’on l’a à peu près abandonné.
Je cause, chemin faisant, avec Doma. L’extrême pauvreté de son vocabulaire français, ma connaissance très imparfaite de l’arabe, imposent d’étroites limites à nos entretiens. L’absence d’un interprète suffisant m’a bien souvent fait défaut au cours de ce voyage. J’aurais pu régler certaines questions matérielles d’une manière infiniment plus satisfaisante, augmenter par ailleurs les résultats de mon effort, tout en ménageant davantage mes nerfs et mes forces, si j’avais été à même de m’en assurer un. En outre, le désir de ne perdre aucun élément d’information m’a amené fréquemment, lorsque Doma ne pouvait m’expliquer le détail de ses constatations, faute d’un vocabulaire assez étendu, à m’efforcer d’en recueillir au moins la substance utile, en lui faisant exprimer ses conclusions. J’en suis arrivé de la sorte à le prendre parfois pour conseiller ; c’est là un mauvais système ; le fait de demander, d’accepter même un conseil, comporte une nuance qu’un Europeén doit éviter le plus possible à l’égard d’un indigène.
Bou Zeriba, par une initiative maladroite, trouve bientôt moyen de m’irriter encore. Je me rappelle ses protestations de tout à l’heure, et, pour cette fois, je ne dis rien.
Nous voici maintenant dans une dépression immense ; l’érosion a rongé la terre, mis à nu tout ce qu’elle habillait jadis, entamé les roches, creusé dans la pierre grise ou blanche un dédale de rues et de carrefours. Puis c’est, en contre-bas encore, une nouvelle dépression encaissée entre des bords rocheux. Nous y descendons. De son fond sablé où des palmiers, enfin — les premiers depuis Ghetmir — révèlent l’oasis proche, de nombreuses garas se dressent, sculptées avec un art, un pittoresque inattendus. Les unes affectent la forme de socles de colonnes ; d’autres, qui commencent en cône, s’évasent vers le sommet en larges tables ; le blanc, le jaune, le brun, en bandes étagées, les colorent.
Devant ce riant décor de silhouettes capricieuses et précises, de teintes claires et de gaie lumière, l’esprit doit faire effort pour évoquer l’image, récente pourtant, des étendues ternes et maussades dont la monotonie nous était devenue familière.
Après une heure, nous atteignons un point où les dattiers se font plus serrés et plus nombreux. Nous allons coucher là. Bou Zeriba nous devancera ce soir à Djerboub pour prévenir de mon arrivée, et nous le rejoindrons demain matin.
Les hommes tirent des dattes d’un sac, les mettent dans une cuvette d’émail, s’asseoient en cercle et commencent à manger. Je m’étends sur ma couverture ; j’attends ; nul ne s’occupe de moi ; Doma fait comme les autres. Il est forcé, pour conserver des sympathies qui lui seront nécessaires au retour, de régler parfois son attitude sur celle de ses compagnons. Il ne faut pas qu’il mette trop de diligence à se séparer de coreligionnaires pour s’empresser au service d’un chrétien. Il semble que le voisinage du lieu saint se fasse sentir. Puis, aujourd’hui, il a le mal du pays. Ce matin, il semblait malade.
« As-tu la fièvre », lui ai-je demandé ?
— « Non, mais moi penser tous les jours moi plus loin de Faya. »
Brave garçon ! C’est maintenant qu’il y songe.
Avant de partir, Bou Zeriba fait office de barbier. Abokhar, le Touareg, s’est couché sur le dos. D’un grand rasoir mal aiguisé, l’opérateur, accroupi près de sa tête, lui ôte en une seule fois, sans autre adjuvant qu’un peu d’eau, une barbe longue de dix centimètres.
Indifférente ou stoïque, la victime reste impassible.
Le coucher du soleil est exquis, sur ce beau sable, parmi ces roches, entre ces palmiers en touffes qu’une dune escalade d’un côté, laissant de l’autre une large cavité demi-circulaire qui dessine la partie abritée des apports. Ils me rappellent ceux de l’oued Ghetmir, quand, sous le vent aigre, trois semaines plus tôt, je m’habillais pour me rendre au camp de Sidi Rida ; ceux de Zouroug, où j’ai dîné la veille de mon entrée à Tadj. Près du terme de ma route, ces images s’auréolent déjà de l’émouvant prestige du passé.
Mais que je me sens loin, quand je les évoque, de ma paisible et souriante traversée du Cameroun, des bois clairs du Chari, des plaines hospitalières du Salamat ; sur certaines de mes impressions de Lybie, il soufflera toujours comme un vent d’âpreté ; je n’aimerais pas refaire ce voyage ; en ce moment même, peut-être ne le pourrais-je pas. Mes forces, en surface, n’ont pas diminué ; en profondeur, je suis moins sûr d’elles ; il me semble, par instants, que mes réserves, peu à peu, à mon insu, se sont épuisées, et que je ne dispose plus que d’une sorte de façade.
Pourtant les heures que je vis ici sont d’une rare qualité.
4 décembre. — Je donne le signal du départ vers huit heures. Peu après, notre dépression s’étale en un large espace que ferme devant nous, à quelques kilomètres, une ligne de garas franchement accusée.
Dans cet espace, un dôme d’un blanc éblouissant, flanqué d’un minaret, également blanc, se détache d’un modeste pâté de cases gris clair, aux toits en terrasse. Ce dôme est celui de la Kubba de Sidi Ben Ali, fondateur de la confrérie Senoussi ; nous sommes à Djerboub.
Vers la gauche s’échelonnent encore, à quelque distance les unes des autres, trois enceintes de murs bas, une grande, deux petites ; entre nous et la Kubba, une ruine étroite ; une autre, sensiblement plus étendue, vestige du Djerboub primitif, est perchée à notre droite sur le bord d’une plate-forme avancée que des roches déchiquetées soutiennent ; elle nous domine d’une dizaine de mètres.
Une petite palmeraie, dont je n’aperçois que les premiers arbres, commence à peu de distance de la Kubba. L’ensemble est sans ampleur.
On m’a vu. Un homme vient à ma rencontre et m’adresse un « Salam alek » grave. Il fait arrêter ma caravane près de la plus petite des deux ruines, ce pendant qu’un groupe se hâte vers nous, porteur d’un grand ballot. C’est une tente, qui sera ma demeure ; une belle tente conique blanche, spacieuse, sous laquelle on jette deux tapis.
J’y entre, et trois notables, deux au teint clair, un très noir, en vêtements blancs d’étoffe rustique, y entrent après moi. Ils me saluent, s’asseyent. Je leur explique l’esprit amical dont ma visite s’inspire. Ils n’ont jamais vu de Français, me disent-ils, et ils sont heureux de ma venue, heureux que je sois satisfait. Leurs visages expriment la cordialité.
Ils partent, et on m’apporte un mouton, du beurre, du sucre, du thé. On m’annonce ensuite la visite du cheikh de la zaouia, Hassein, qui représente ici l’autorité Senoussi. Je vois en effet se détacher des maisons, distantes de 2 à 300 mètres, un autre groupe de six hommes, habillés comme les précédents. L’un, de petite taille, le teint à peine brun, la barbe blanche, les yeux légèrement soulignés de kohl, me souhaite la bienvenue. C’est le vieil Hassein. Je recommence mon petit discours, qui paraît faire une excellente impression. Mais on n’entre pas sous ma tente. Nous causons debout ; je puis, me dit spontanément le cheikh, circuler autour de la zaouia, en compagnie d’un homme qu’il m’enverra lorsque je le demanderai, mais il ne faut pas y entrer ; quant à prendre des photographies, du dehors, il n’y voit aucun inconvénient. Il va me faire apporter un repas et se tient à ma disposition si j’ai besoin de quelque chose. Je lui montre, pour établir le fait de mes relations amicales avec un grand chef, un papier sur lequel Sidi Mohammed el Abid a signé une phrase courtoise à mon adresse, en souvenir de mon séjour à Tadj. Il reconnaît la signature ; il l’embrasse, l’appuie contre chacun de ses yeux.
C’est ensuite, dans le désœuvrement du lieu nouveau, la longue attente habituelle, puis un plat d’excellent mouton et de la kesra.
Je profite de mon passage dans un centre habité pour essayer d’y louer d’autres chameaux, ce qui me débarrasserait de Bou Zeriba. Il n’y en a pas, malheureusement.
J’erre çà et là. Je ne vois rien de remarquable, en dehors de la Kubba et de la Zaouia ; on élève, dans celle-ci, les fils des cherifs de la famille senoussi. Certains de leurs vieux serviteurs, aussi, y trouvent une retraite.
Je n’ai pas insisté pour pénétrer dans la Zaouia même, ni pour approcher de la Kubba. De même qu’à Koufra, j’ai laissé au second plan le genre de documentation que j’aurais pu, peut-être, y recueillir. Des publications antérieures, dont j’ai fait mention déjà, ont d’ailleurs donné sur Tadj, sur Djof, sur Djalo, sur Djerboub, des détails nombreux.
Nous sommes maintenant en territoire égyptien. La frontière part du petit port de Sollum, sur la Méditerranée, et passe à 50 milles environ à l’ouest de Djerboub.
En prévision de notre départ, mes indigènes font dépôt de leurs fusils et de leurs cartouches entre les mains du Cheikh. A Sioua, l’administration égyptienne ne leur permettrait pas de rentrer en Libye avec elles. Ils les retrouveront à leur passage.
5 décembre. — Hier soir, on m’a servi pour dîner un plat de riz qu’avait fait Bakrit. Après trois bouchées, je lui ai trouvé un goût étrange, et j’ai laissé le reste. J’ai été bien inspiré, car le peu que j’avais absorbé m’a causé, dans la nuit, un violent malaise, et je suis encore très souffrant ce matin. Bakrit, questionné, attribue mon indisposition à l’huile d’olive qu’il vient d’acheter ici. Je ne vois pas en quoi l’huile d’olive peut avoir, en si faible quantité, des effets aussi insolites. D’ailleurs, on m’avait donné du beurre ; pourquoi cette huile ?
Nous partons à dix heures. Je n’ai plus rien à faire à Djerboub. Nous marchons à peu près Sud-Est. La dépression que nous avons suivie avant-hier s’infléchît d’abord dans cette direction ; puis je la perds de vue. Je demande jusqu’où elle va, on me répond vaguement ; j’ai, une fois de plus, l’impression qu’un sentiment religieux détourne les indigènes de donner des indications, relativement à la région du lieu saint. Doma même, qui, ce matin, est allé visiter la Kubba, me dit qu’il ne peut m’en décrire l’intérieur. On lui a recommandé le silence. Je n’insiste pas. Les détails en sont connus.
Nous faisons halte une demi-heure avant le coucher du soleil au pied d’un groupe de très belles garas qui s’appellerait gara Oum el Acha. Il y a là un pâturage et quantité de moustiques, les premiers pour moi depuis bien longtemps.
6 décembre. — De petites boursouflures, faites d’une croûte saline, apparaissent par places sur le sol ; puis nous passons sur de gros blocs compacts d’un magnifique sel blanc, dont le pied sent les bosses dures sous le sable, et qui affleure en maint endroit ; une vaste sebkha commence là, encadrée de longues barrières rocheuses. J’aperçois deux nappes d’eau assez étendues, au milieu d’une terre brunâtre qui présente l’aspect d’un champ labouré. Je trouve des fossiles de diverses espèces, des coquillages[24].
Les reliefs rocheux sont toujours et nombreux et assez élevés, les pâturages fréquents.
Nous arrêtons à Gegel. C’est, en travers de la route, et venant de notre droite, une pointe de dunes qui s’achève en pâturage et vient buter, à notre gauche, contre une longue gara parallèle à la piste. Il y a, dans un creux, trois trous pleins d’eau claire, mais salée. Ici encore, des moustiques.
Je commence à me remettre de mon étrange malaise de Djerboub. Je n’en connaîtrai jamais la cause exacte. En tout cas, elle ne saurait être imputable aux habitants de la Zaouia. L’hospitalité senoussi s’est montrée, à mon égard, au-dessus de tout soupçon de cet ordre.
7 décembre. — Nous sommes prêts une demi-heure environ avant le lever du soleil, car l’étape d’aujourd’hui doit être un peu plus longue. Il fait froid, et je grelotte. Pendant que les hommes courent après un chameau rétif, je m’approche du feu qu’ils ont abandonné. Il n’y a plus ni flamme ni braise, mais je me chauffe à l’odeur de la fumée.
D’un relief, nous descendons bientôt vers un important groupement de larges troncs de cônes dont la coloration brune, presque noire, forme un contraste pittoresque avec le sable dans lequel ils sont enchâssés.
Reliefs et dépressions se succèderont d’ailleurs tout le jour.
Nous traversons les premiers par des cols, dont la pente ascendante, puis descendante, se resserre entre des murs rocheux et déchiquetés. Le spectacle des dépressions est d’une grande beauté. Sur leur sol clair s’élèvent çà et là de hautes garas qui malgré l’analogie qu’elles présentent entre elles, se distinguent par une variété de détails toujours nouvelle. Certaines, à la base d’un blanc pur, d’un ovale étonnamment régulier, surmontée d’une moulure parfaite, puis d’écroulements bruns, semblent les assises ruinées de formidables colonnes qui auraient eu 20 ou 30 mètres de diamètre. On croirait cheminer entre les derniers vestiges d’une cité de géants, trop étendue pour que le regard puisse embrasser l’ensemble de ses ruines et en discerner le dessin général, mais imposante jusque dans ses moindres parties.
Toutes ces formations procèdent du tronc de cône ou du bonnet de police. Par endroits, ici encore, des coquillages innombrables jonchent le sol.
Vers le coucher du soleil, je vois devant nous, au bas d’une pente droite, longue et facile, une grande flaque bleue entourée de pâturages. Nous camperons là. L’eau, d’ailleurs, est mauvaise.
Notre trajet se termine. Demain, Sioua. Déjà s’efface dans mon esprit le souvenir des petites difficultés multiples qui ont troublé beaucoup de mes satisfactions. J’ai fait un effort, un effort auquel le succès a répondu. N’est-ce pas là le véritable objectif d’une existence virile, et que souhaiter de plus ?
8 décembre. — Le temps est agréable. Le froid a cessé. Le paysage reste le même, pittoresque, grandiose et riant à la fois.
Nous atteignons vers quatre heures de l’après-midi, auprès d’un bel étang où se reflètent des palmiers, le petit village de Maradji ; ses habitants se répartissent en deux groupes ; les uns font leurs demeures d’anciens tombeaux creusés çà et là dans la roche ; les autres s’abritent sous de grandes tentes misérables disposées au bord de l’eau.
Enfin, au bas d’une de ces magnifiques avenues en pente que nous suivons si souvent depuis deux jours, un étang beaucoup plus vaste, une plaine immense que bornent, en face, quelques garas lointaines, et où plusieurs palmeraies mettent des taches foncées ; près d’une de ces palmeraies est Sioua.
Bou Zeriba choisit ce moment pour parler de s’arrêter. Il y a ici un pâturage ; plus loin nous n’en trouverons pas. Mais la proximité du but, du but si longtemps attendu, m’anime d’une nouvelle impatience ; je tiens à arriver ce soir, et je le lui dis ; il le sait parfaitement d’ailleurs, et nous l’avons toujours envisagé ainsi. Il se tait ; seulement, il cesse de pousser les chameaux et les laisse marcher à leur guise. Je les vois prendre un train de plus en plus lent, interrompu, parfois, par une brusque galopade ; ce sont alors mes bagages qui tombent — à l’instant même, le petit tonnelet où sont mes plaques photographiques. Chaque fois, il faut faire halte pour rattraper l’animal et pour le recharger ; il est tard ; pendant ce temps, le jour baisse. Alors, pris d’une colère dont je ne suis plus maître, je mets pied à terre, je prends ma cravache des mains de Doma, et je marche droit sur Bou Zeriba. Il a compris. Son teint devient gris. Avant que je ne l’aie rejoint, il a pris le pas de course, et s’est dirigé vers les chameaux, qu’il se décide à rassembler et à guider enfin.
Je reste, moi, sur place, et je me calme peu à peu. Cet individu aura joué à mon égard, durant toute la fin de mon trajet, le rôle de la pelure d’orange sur laquelle le pied peut glisser à chaque instant. En pareil cas, c’est le plus souvent par de petites causes que sont provoqués les incidents graves. Un chef important fera rarement exécuter un voyageur, encore que le cas se soit présenté. Mais l’exaltation d’un fanatique, la vindicte d’un serviteur, sont des mobiles avec lesquels il faut toujours compter. Bou Zeriba n’était pas seulement attaché à ses chameaux. Sa haine à mon égard était visible, et je me gardais avec soin. J’ai passé sous silence, dans ce journal, en raison de leur peu d’intérêt, bien des détails par où son hostilité s’est trahie.
Je n’ai jamais supporté qu’il résistât ouvertement à un de mes ordres ; mais il est bien des ordres que je lui aurais volontiers donnés, et dont je me suis abstenu devant la possibilité d’un conflit. J’avais résolu que rien ne me détournerait de mon objectif, et je m’étais mis des œillères pour tout ce qui pouvait nuire au succès de mon voyage. Néanmoins, sa mauvaise volonté entêtée et sournoise a été pour moi un sujet d’irritation quotidien. Il m’a fallu plus d’efforts pour me dominer dans quelques circonstances de ce genre que pour triompher de difficultés bien plus grandes en apparence.
Vers dix heures du soir, le mauvais état de la route et les constantes frayeurs des chameaux nous arrêtent. Il faut coucher ici. Nous devons être près d’un village ou d’un campement, car je distingue, à 300 mètres à peine, une ligne de palmiers, et le scintillement de feux à travers les arbres. Doma et Mohammed vont s’enquérir. Ils reviennent peu d’instants après. Nous sommes presque arrivés, la ville est là.
9 décembre. — Le jour levant nous montre deux petites tentes blanches, près de nous. C’est un campement de Fezzanais. Les feux que nous avons vus hier soir étaient les leurs. Un peu plus loin, un long bâtiment ; et, à peu de distance derrière lui, un haut pâté de murailles grises, qui s’appuie sur une gara ; c’est Sioua.
Les centres habités que j’ai rencontrés jusqu’à présent étaient faits de constructions basses et largement étalées ; ici, c’est au contraire une agglomération de demeures à profil de trapèze étroit et très élevé, collées les unes aux autres, et qui feraient involontairement songer, sans les angles de leurs murs et leurs minuscules ouvertures disposées en petits groupes de trois, à d’énormes cheminées d’usines.
J’ai atteint le terme de ma route.
Quelques minutes plus tard, je suis chez l’aimable fonctionnaire égyptien qui administre la ville, Ali Abd el Wahab effendi ; le gouverneur du Western Desert Province, Mr. Edwin de Halpert, qui réside à Mersa Matruh, à 200 milles environ vers le Nord, me fait appeler au téléphone pour me féliciter et me souhaiter la bienvenue ; il m’annonce en même temps que ses propres automobiles me transporteront incessamment jusqu’à la tête de ligne de la voie ferrée la plus proche, et que je serai, durant mon séjour à Sioua, l’hôte du gouvernement égyptien, en attendant mon passage à Mersa Matruh, où sa demeure sera la mienne. Dans l’après-midi, le lieutenant H. E. Howse, commandant la section du Camel Corps cantonnée à Sioua, vient ajouter pour moi le plaisir d’une relation et d’une compagnie agréables à cette réception si cordiale.
Sioua est habité par une population au teint clair, dont le type et les mœurs accusent la décadence, et qui se rattache vraisemblablement à une origine berbère.
L’intérieur de la ville, dès qu’on quitte la place du marché, est un dédale de ruelles, de passages couverts, de cours minuscules, d’escaliers rudes, le tout épousant les pentes de la gara. A trois kilomètres se trouve le temple antique de Jupiter Ammon ; il se dresse, comme un vieux château-fort en ruines, près du petit village d’Aghourmi, dans un bois paisible où se mêlent oliviers et palmiers.
La dépression de Sioua était jadis extrêmement éprouvée par la malaria. L’administration anglaise l’a assainie par un travail d’irrigation et de drainage dont l’efficacité est aujourd’hui complète. Elle a pris soin, en outre, de peupler étangs et canaux de petits poissons connus sous le nom de Bolti fish, qui se nourrissent des larves des moustiques et contribuent activement à la destruction de ceux-ci.
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De Sioua, j’ai mis Doma en route pour rentrer à Faya, après avoir pris toutes les précautions nécessaires en vue d’assurer son retour dans les meilleures conditions. Puis je suis parti moi-même pour gagner le Caire, où je désirais rendre visite à Sidi Idriss, l’un des chefs, je l’ai dit, des Senoussia. Dans l’intervalle, j’ai passé vingt-quatre heures à Mersa Matruh. Tout ce que la plus ingénieuse et la plus amicale courtoisie peut ménager d’agréable et de réconfortant à un voyageur, je l’ai trouvé dans l’accueil des fonctionnaires et officiers anglais et égyptiens à cette occasion, et je leur renouvelle ici l’expression de ma vive gratitude.
Mes objectifs étaient atteints.
Le nom de la Société de Géographie de France s’inscrivait le premier sur la liaison Tchad-Alexandrie par le désert de Libye.
La route restait ouverte derrière moi aux explorateurs.
J’avais recueilli, chemin faisant, de nombreux documents scientifiques.
Je ne saurais enfin séparer de ces résultats le souvenir de l’accueil honorable, des procédés loyaux et des manifestations amicales que m’ont ménagés les Senoussia quand, sous la seule sauvegarde de notre prestige national, je suis allé, Français, me présenter chez eux.
FIN
APPENDICE
Afin de donner aux personnes qui liront ce livre une idée au moins approchée du lac Tchad, dont j’ai parlé à plusieurs reprises, j’extrais du récit d’une précédente mission, publié par L’Illustration du 15 juillet 1922, les quelques pages suivantes.
Il convient de remarquer que la traversée du Lac Tchad a été effectuée maintes fois. C’est une question de saison et d’embarcation. Sous ce double rapport, les circonstances m’avaient amené à l’entreprendre dans les conditions les moins favorables : d’où les obstacles que j’ai rencontrés.
SUR LE LAC TCHAD
J’ai quitté Mao, la petite capitale du Kanem, le 22 juillet[25]. Le poste est construit sur une large dune, qui descend en pente douce, de tous côtés, vers une dépression circulaire. Sur le sable avoisinant, que pointillent uniformément d’un vert un peu gris de petits épineux et de dures touffes d’herbe, trois larges taches sombres, à quelques centaines de mètres, accusent la présence de trois palmeraies. Autour, disposées en étoile, cinq pistes droites s’amorcent au bas de la dune, montent légèrement et se perdent : ce sont les routes de Moussoro, de N’gouri, de Bol, de Rig Rig, de Bir Alali.
Ma caravane comprenait deux gardes, mes boys Somali et Ahmed, mon cuisinier Denis et un petit bonhomme du nom de Mahmadou, qui aidait tantôt l’un, tantôt l’autre ; j’étais à cheval, et cinq bœufs portaient mes bagages.
J’allais à Fort-Lamy, que je me proposais de gagner par le lac Tchad et le Chari ; j’avais été mis en garde, par un radio de M. le gouverneur Lavit, contre les surprises que peut ménager le lac en cette saison ; cependant, je ne pouvais me résoudre à laisser passer l’occasion de prendre contact avec une des seules régions de l’Afrique qui gardent encore un prestige aux yeux des voyageurs ; et j’avais décidé de me rendre au village de Bol, que cinq étapes séparent de Mao, pour m’embarquer.
On sait que l’étendue du lac Tchad, d’ailleurs variable avec les années et les saisons, est environ 42 fois celle du lac de Genève. Il reçoit deux fleuves : à l’Ouest, la Komadougou ; au Sud, le Chari, sur la rive droite duquel est Fort-Lamy. Sa profondeur, généralement très faible, ne dépasse pas 6 mètres. Il a déjà été étudié et décrit, principalement par la mission Tilho.
J’extrais les notes qui suivent du journal de voyage que je rédigeais régulièrement chaque soir.
26 juillet. — Je vais voir le lac aujourd’hui. Une fois de plus, je m’efforce, avant d’arriver, de m’imaginer ce qu’il peut être ; en rapprochant les uns des autres quelques détails qui m’ont été donnés en France, j’évoque le spectacle d’une immense flaque d’eau triste, semée d’îles marécageuses, entourée elle-même d’une large ceinture de boue en partie couverte de roseaux.
En attendant, le paysage est le même qu’hier : une succession de dunes ; une piste de sable, où les pieds de mon cheval enfoncent ; des touffes d’herbe et des arbrisseaux, qui piquent, sur le sol, de minuscules taches clairsemées ; çà et là, exceptionnellement, un petit bouquet de palmiers doums, au tronc maigre, noir et nu, à la tête ronde.
Nous traversons successivement deux cuvettes d’une quinzaine de mètres de profondeur sur quelques centaines de mètres de diamètre. Elles contrastent nettement, par la terre noire et plane qui en forme le fond, par la richesse de la végétation qui les couvre, avec le reste du paysage. Dans la seconde, non loin d’une petite flaque d’eau que des roseaux, étroitement, encerclent, un homme cultive un beau champ de mil, auprès duquel sont quelques pieds de coton d’une évidente vigueur. Nous en rencontrons bientôt une troisième, plus vaste, mais dont le sol est nu, uni comme celui d’un tennis, sillonné seulement de quelques rigoles très espacées ; il est toujours noirâtre, mais givré ; il craque sous nos pas ; c’est du natron. Sur les pentes de la cuvette, la végétation reparaît : herbe épaisse, arbustes, palmiers. Puis le sable, d’un jaune éblouissant.
La piste nous fait descendre au fond de plusieurs cuvettes encore. Elles montrent une humidité croissante à mesure que nous approchons du Tchad ; la partie Sud de la dernière, celle qui se trouve à notre gauche, puisque nous marchons vers l’Ouest, est occupée tout entière par un beau lac. Une ceinture de plantes aquatiques de 2 à 3 mètres de hauteur, très dense, très homogène d’épaisseur et de couleur, délimitée vers l’eau comme vers la terre par des lignes nettes, l’entoure presque de toutes parts. Le sentier, pour le contourner, s’infléchit vers la droite et traverse un petit bois riverain, dont les talhas et autres épineux sont assez rapprochés pour former un ombrage, chose rare ici.
Un peu d’eau qui s’est échappée de la ceinture des roseaux, vient, à moitié chemin, mourir à nos pieds ; un petit caïman de cinquante centimètres, à l’allure de jouet, dérangé par notre venue, quitte la rive d’un glissement lent et s’éloigne en nageant à la surface. Puis la route sort du bois, remonte la pente de la cuvette, et nous voici de nouveau parmi les dunes.
Durant toute la fin de l’étape qui va nous conduire à Bol, les cuvettes se succèdent ainsi de plus en plus vastes, avec un caractère lacustre de plus en plus accusé. Chacune d’elles est maintenant d’un pittoresque plaisant, clair, décoratif, qui ne serait déplacé ni en Suisse, ni au milieu du Bois de Boulogne. Bientôt les intervalles des dunes nous laissent voir, sur notre gauche, des alternances de sable et d’eau, comme si tout un chapelet de ces lacs s’égrenait vers l’horizon ; à notre droite, au contraire, à 200 mètres de nous, un seul apparaît, tout en long, bien net, avec des rives d’un dessin ferme, légèrement boisées, sans herbes ni broussailles. A l’extrémité de la piste sableuse, très large maintenant, sur laquelle nous cheminons, se dessinant bien sur le jaune lumineux du sol, des cases groupées, un poste carré construit d’argile, une vaste place qu’un autre petit groupe de cases sépare de nous : c’est Bol, et ce sont, riantes, propres, dégagées, découpées à l’emporte-pièce, les rives du lac proprement dit[26].
Le sergent chef de poste vient à ma rencontre. Je vais aussitôt voir avec lui les pirogues disponibles. Il y en a deux précisément. Je partirai après-demain.
L’après-midi est consacrée au repos ; je donne des instructions pour l’aménagement des embarcations ; je vais voir, au bord de l’eau, les empreintes d’une loutre, et celles d’un hippopotame qui vient, chaque nuit ou presque, manger les légumes du jardin, à cinquante mètres du poste ; je règle divers détails en vue du départ.
27 juillet. — Mes pagayeurs sont là. Ils acceptent de faire le voyage. Ils demandent seulement que je change mes pirogues pour des neuves avant d’arriver dans la partie large du lac. Nous en ferons faire dans une île voisine. Ils demandent aussi à être six au lieu de quatre pour chaque embarcation ; accordé.
Ces pirogues, spéciales au lac Tchad, sont faites de roseaux assemblés par des cordes de feuilles de palmier. On fabrique un premier faisceau de sept à huit mètres, en forme de cigare à pointe effilée. On le flanque de deux autres faisceaux latéraux ; puis on ajoute de chaque côté deux longs flotteurs, de roseaux également. Il n’y a plus qu’à relever la pointe du faisceau central, de manière à faire une proue effilée, et l’embarcation est prête. On en fait aussi de plus petites, pour aller d’une île à l’autre : elles ne comportent que les trois faisceaux médians.
Grandes et petites ont la stabilité d’une bouée. Elles sont très confortables, car leur structure ménage un certain jeu entre leurs éléments, et le choc des vagues, lorsqu’il y en a, est atténué, pour le voyageur, par leur souplesse.
Elles présentent un seul aléa : la rupture des cordes, soit qu’elles pourrissent, ce qui commence à se produire après une quinzaine de jours d’immersion, soit que la violence des lames leur impose un trop rude effort. Alors la pirogue se dissocie, et il n’en reste plus que des roseaux épars. Cela ne se produit presque jamais.
28 juillet. — Je devais partir ce matin, mais on m’annonce que deux des pagayeurs, qui étaient du village voisin, se sont enfuis pendant la nuit. Quant aux autres, dont les cases sont à quelques kilomètres de Bol, ils ne sont pas venus. Un garde part les chercher.
En attendant, je fais confectionner, avec du bois d’ambadj, spécial au lac, et près de trois fois plus léger que le liège, quatre ceintures de sauvetage, une pour chacun de mes boys. Puis, par des ficelles de cinq mètres, j’attache des flotteurs à chacune de mes cantines, de manière qu’on sache toujours où elles sont.
A une heure, personne encore. Je n’en fais pas moins procéder à l’aménagement des pirogues. On y fixe des cerceaux de bois flexible, et sur ce tunnel à claires-voies, on attache des nattes qui m’abriteront de la pluie et du soleil. J’en fais placer trois autres sur le fond même de l’embarcation dans laquelle je dois prendre place, car les roseaux dont elle est faite semblent habités ; un serpent vient d’en sortir. En travers, près d’une des extrémités de l’abri, on dépose quatre dents d’éléphant, produit de ma chasse, solidement amarrées ensemble, entourées elles-mêmes de deux nattes ; j’aurai ainsi, pour m’appuyer ou pour m’étendre, une sorte de dossier en croissant. Je pourrai m’asseoir sur un tonnelet que j’ai là ; mes cantines me serviront de table ; je serai bien.
A deux heures et demie, le garde, le chef du village et 15 hommes arrivent enfin. On fait un choix, on élimine ceux qui paraissent chétifs. Les nouveaux piroguiers, comme les premiers, insistent sur la nécessité de prendre des pirogues neuves au premier village, ce à quoi j’acquiesce de nouveau. J’ai engagé aussi un interprète, car ces gens ne parlent que boudouma.
Nous partons à quatre heures, par un très beau temps. J’ai avec moi Somali, l’interprète, et 6 piroguiers ; dans l’autre pirogue, Denis, Ahmed, Mahmadou et les six autres piroguiers.
Nous marchons à la perche, très lentement, sur une eau tranquille, et nous sortons bientôt du lac qui baigne le poste de Bol, pour passer dans un autre, un peu plus grand, par un large détroit. J’ai l’impression de progresser sur un très grand fleuve. Nous sommes, en réalité, dans les îles. La rive qui se trouve à gauche, et que nous suivons de près, montre, au-dessus d’une barrière de plantes aquatiques, la ligne faîtière d’un bois épineux d’où émergent quelques cimes de palmiers doums ; à droite, c’est une dune basse et moyennement boisée. Voici maintenant un chenal de 50 mètres de large, où nous nous engageons ; puis nous piquons droit vers la rive, nous accostons, les hommes descendent. On va chercher du bois pour faire du feu et remplir de terre la bourma, sorte d’amphore à large col, qui servira de foyer pour cuire mes repas. Je me garde bien de troubler une opération si utile.
On repart. Le lac tourne encore, s’élargit de nouveau et s’allonge au loin. La profondeur a varié jusqu’ici entre 1 et 4 mètres. Il en sera de même durant tout le voyage. Le vent est tombé. La deuxième pirogue suit.
Le crépuscule rougit le ciel ; près de nous, un hippopotame, invisible dans les roseaux, nous salue de son cri sonore et sauvage. Une nuée de moustiques nous assaille. L’obscurité peu à peu devient complète. Nous accostons de nouveau.
Je vois à peine la rive. Somali me prend la main pour me guider. Mais après quelques pas sur une faible pente que couvre d’abord une herbe drue, je distingue la pâleur d’un sable épais et nu. L’aboi des chiens me révèle le voisinage d’un village dont le nom est, me dit-on, Madioro. J’envoie mon nouvel interprète, Abdallah, chercher le chef. Il revient seul au bout d’une heure. Tous les hommes se sont sauvés pour ne pas avoir à nous aider. Quelques femmes sont restées, toutefois ; convaincues très vite de nos dispositions amicales, elles apportent de bonne grâce les vivres dont nous avons besoin ; ces populations sont craintives surtout, et dès qu’on les rassure, rendent service volontiers.
Je dîne, moi-même, sans lumière à cause des moustiques ; j’entends à tout moment les claques que se donnent les hommes pour écraser ceux qui les piquent. J’essaie de me renseigner sur le chemin que nous avons à faire. Je parle français à Denis. Denis traduit en arabe à Abdallah, qui traduit en boudouma aux piroguiers. Comme on le voit, c’est tout à fait simple.
Il me faut toute une heure pour démêler, à travers des réponses contradictoires entre elles, ou sans rapport avec les questions posées, que nous devons, le cinquième jour, arriver à ce qu’ils nomment le grand bahr ; c’est la nappe d’eau dépourvue d’îles. Nous coucherons alors deux nuits sur les pirogues, hors de vue de la terre, puis nous entrerons dans le Chari.
Mais ils me parlent encore de la nécessité de n’aborder le grand bahr qu’avec des pirogues neuves.
Je couche dans l’embarcation, où j’ai fait mettre ma précieuse moustiquaire. Les hommes sont restés à terre. L’eau clapote doucement et des poissons, qui doivent être énormes, si j’en juge par le bruit qu’ils font, sautent autour de moi. Nuit fraîche et reposante.
29 juillet. — Départ vers 3 heures du matin. Ciel d’orage. Nous continuons notre progression au gré d’un vaste chenal qui serpente entre des rives herbeuses et plates, écartées de plusieurs kilomètres le plus souvent, mais qui parfois se rapprochent jusqu’à n’être plus distantes que d’une centaine de mètres à peine.
Je n’ai pas encore rencontré d’île assez petite ou assez isolée pour que, l’œil en embrassant tout le diamètre, son caractère insulaire apparaisse nettement.
Le jour se lève avec lenteur. Nous sommes légèrement balancés. Somali est couché sur l’avant. Ahmet, qui est monté, ce matin, dans ma pirogue, chique paisiblement un affreux tabac. Abdallah, à l’arrière, ne manifeste pas sa présence. Nous accostons vers 10 heures afin de nous procurer les roseaux nécessaires à une réparation, au moins sommaire, de nos embarcations. L’île s’élève en forme de dune. Des épineux, des palmiers doums, des euphorbes s’espacent sur sa pente sableuse. Au sommet — peu élevé, 5 à 6 mètres au-dessus de la surface de l’eau — sont quelques cases en tiges de mil, d’une courbe continue du sommet à la base, comme celles des kanembous, pour la plupart entourées d’une clôture, largement espacées entre elles : c’est le village de Mondikouta. Le chef est là et vient à notre rencontre, entouré d’une dizaine de noirs.
Il n’y a pas de roseaux ; mais il m’apporte trois œufs, que je lui achète. Les piroguiers se dispersent, afin de couper, tout au moins, des perches plus solides.
Le vent s’est levé. Maintenant, l’eau, gris jaune, moutonne fortement. L’aspect des rives donne une impression lacustre ; celui de l’eau donne une impression marine.
Voici les piroguiers de retour. Comme nous devons contourner l’île, je décide de la traverser à pied, cela me permettra de faire un peu d’exercice ; je n’ai pas l’habitude de rester si tranquille.
Le chef m’accompagne, et nous arrivons bientôt à une petite anse où les pirogues ne tardent pas à nous rejoindre. Je veux repartir, mais nous rentrons avant d’avoir fait cinquante mètres ; l’effort de l’eau, qui tend à disjoindre les faisceaux se fait sentir si fortement sous nos pieds que la rupture des liens se produirait infailliblement si nous persistions.
D’ailleurs, c’est l’heure du déjeuner. Je m’installe sur une natte, sous un bel arbre, tout près de la rive, et on m’apporte mon repas. Le soleil est admirable, mais la chaleur ne doit pas dépasser 40°. Je suis tout à coup noyé dans un troupeau de magnifiques bœufs kouris, à cornes énormes, presque tous blancs, en excellent état. Certains d’entre eux marquent, à ma vue, une brève hésitation, puis ils se décident à passer, en allongeant un peu l’allure ; d’autres ne voient manifestement en moi qu’un accident de paysage parfaitement indifférent. Les deux petits noirs qui les conduisent n’ont pas leur courage ; en me découvrant tout à coup sous mon arbre, ils s’enfuient, pleins de terreur, à mon aspect.
Cependant le vent est tombé. On peut partir. Mais messieurs les piroguiers se sont endormis et manifestent de la mauvaise humeur quand Abdallah, que je leur ai dépêché, les réveille. J’interviens et, quelques minutes plus tard, nous sommes en route. A peine notre lac traversé, le vent reparaît et il faut accoster encore. Cette fois, c’est sur une île d’un relief presque insensible : un champ de roseaux, derrière lequel s’élève un bois serré de grands arbres épineux ; plus loin, une plaine de sable où sont encore les tiges séchées du petit mil de la dernière récolte ; partout des traces de bœufs ; je ne relève aucune empreinte d’animal sauvage. Je songe à ce moment que, depuis le départ, je n’ai vu que deux ou trois oiseaux.
Sur le Logone, que j’ai remonté en mars, des troupes de canards, de marabouts, de pélicans couvraient de plaques immenses une partie des bancs de sable. La vie animale, en cette saison du moins, se manifeste bien peu sur le lac.
Le vent augmente encore, le temps se refroidit, quelques gouttes de pluie tombent. Il y a sûrement une tornade dans les environs. Puis tout s’apaise. Les hommes, qui s’étaient frileusement enveloppés dans leurs pagnes, reprennent leurs longues perches et réintègrent l’embarcation. L’un d’eux me prend sur son dos pour m’éviter la partie inondée, glisse, tombe, et nous voici dans l’eau. Avant même de se relever, tout de suite, il me regarde, un peu inquiet de sa maladresse ; il me voit rire, il rit aussi.
Plus que deux kilomètres à faire pour achever l’étape d’aujourd’hui. La rive que nous devons atteindre est devant nous. Elle nous barre la route. Ahmet et Somali ont mis leurs ceintures de sauvetage, ce qui excite l’hilarité générale. Nous ne courons pas le plus léger risque, mais ils sont très fiers de porter cet accessoire de blanc, qu’ils trouvent seyant. Nous arrivons presque à la nuit. L’île s’appelle Ngalasoa.