Mohammed el Abid Chérif.

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La palmeraie de Djof, à Koufra. La vue est prise de Tadj, au bord de la falaise.

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Nous marchons tard. Ratab a allumé une sorte de lanterne et nous précède pour reconnaître les traces sur lesquelles il se guide ; la piste, depuis Haouari, est, en effet, très nettement indiquée par les empreintes des chameaux. Je marche en tête du reste de la caravane, en suivant de l’œil, lointaine, la toute petite lueur qui, dans l’obscurité, nous conduit.

2 novembre. — Le lever du soleil nous trouve en route. Des garas s’élèvent un peu partout. Nous découvrons, très loin dans l’Ouest, une partie du Hadjer Bizeima ; au N.-E., beaucoup plus près, la gara Oubneyeta. L’après-midi, nous escaladons encore des dunes. On me montre au N.-N.-O. le djebel Fedil, à l’E., la gara Hefel, au N.-N.-O., relativement près, la gara Gemandi. Plusieurs de ces noms ne figurent sur aucune carte.

Nous n’avons déjà presque plus de bois. Mais les crottes de chameau sèches sont nombreuses sur le sol. C’est un combustible très employé au désert. Chaque fois que nous en rencontrons, les hommes s’empressent, et dans leurs boubous qu’ils relèvent, ils en ramassent le plus possible.

3 novembre. — Nous avons campé au pied du Djebel Fedil. Nous traversons de nouvelles dunes. Le Djebel Bizeima apparaît nettement au S.-O.

Ratab, depuis ma dernière observation, est plein de prévenances.

Je commence à m’accoutumer à notre lenteur. Une des qualités les plus nécessaires à un voyageur est la facilité d’adaptation. L’immensité monotone où nous progressons cesse peu à peu de représenter dans mon esprit un passage à franchir. Je n’y vois plus qu’une sorte de domicile très étendu où je me déplace machinalement parce qu’il doit en être ainsi, sans impatience du but, l’oubliant même souvent, ce pendant que ma pensée s’échappe.

Notre marche est souvent accompagnée par les chants des caravaniers ; ce sont tantôt des mélodies traînantes et plaintives, où la phrase gutturale et comme sanglotante s’éteint progressivement en une note nasillarde prolongée ; tantôt des duos d’un caractère tout différent, l’un des chanteurs scandant de courtes phrases sur un rythme de pas redoublé, l’autre se bornant à répéter chaque fois les derniers mots de la phrase qui s’achève.

Vers midi, quatre faibles taches de un à deux mètres de diamètre, que forment sur le sable des groupes de brindilles grisâtres, sèches, de la taille d’une allumette, nous annoncent l’approche de la zone du bois.

Doma, en route, me renseigne sur Ratab. C’est un tout petit commerçant. Il a une case à Faya, une à Abéché. C’est à cause de ces attaches qu’on l’a choisi pour m’accompagner. Il va vendre à Djalo des peaux de filali et quelques dattes. Il remploiera, sur place s’il le peut, au Caire sans cela, la somme réalisée, et ira colporter ses nouvelles marchandises à Koufra, Faya, Abéché, plus loin au besoin.

Quand nous campons, nous sommes très près du puits, et on me fait poser à terre et masquer la boîte de fer-blanc pleine de sable dans laquelle est plantée ma bougie. Il y a souvent, en effet, à l’Oued Zirhen, des Toubous de Rebiana ou de Taiserbo. Ils attendent les caravanes pour leur louer des chameaux frais quand elles en ont besoin ; ce qui ne les empêche pas, en bons pillards, de s’emparer, à l’occasion, des animaux qui viennent à s’écarter. S’ils s’aperçoivent de ma présence, nous aurons à combattre, assure Ratab. Il faut éviter tout ce qui peut les mettre en éveil.

4 novembre. — Nous partons au petit jour. Le terrain s’aplanit de plus en plus. Une ligne de dunes, lointaine, apparaît par moments à l’Est. A l’Ouest, nous apercevons les quelques arbres de Bir el Harrach. Les brindilles ligneuses dont nous avons rencontré hier de rares spécimens réapparaissent, en touffes nombreuses cette fois. Devant nous, proches, s’accusent trois petits groupes dunaires isolés.

Ratab relève, dans la direction de Bir Bou Sereig — notre objectif — une piste de Toubous de l’avant-veille ; il devient soucieux. Deux hommes partent en avant. S’ils voient des gens suspects, ils leur diront qu’ils précèdent de peu un détachement de soldats de Sidi Mohammed chargés de réquisitionner des chameaux, ce qui les déterminera peut-être à s’éloigner, puis l’un d’eux reviendra nous prévenir. Dans le cas où notre stratagème échouerait, nous camperions à quelque distance du puits ; mes compagnons dresseraient leur tente, je me tiendrais dessous, et on s’arrangerait pour éviter les visites.

Un instant après, ce sont des traces de Fezzanais ; celles-là ne sont pas inquiétantes. Je demande comment on les distingue de celles des Toubous. Ces dernières, me dit-on, sont reconnaissables à la forme du pied ; il est, en effet, très petit, et donne une empreinte curieusement contournée.

Nous apercevons bientôt un quatrième groupe de dunes. Le puits de Bou Sereig est au pied. Nous sommes dans l’Oued Zirhen. Nos deux patrouilleurs sont là, arrêtés. Les environs sont déserts. La chance nous a favorisés.

Le puits n’est qu’un trou creusé dans le sable, puis dans une terre grisâtre. Il a un mètre de diamètre, autant de profondeur. L’eau est à 30 ou 40 centimètres. Elle se renouvelle à mesure qu’on puise. Elle est d’une limpidité parfaite et sans natron. Les enveloppes frustes cachent souvent des cœurs purs.

Il y a, planté dans un petit tertre, à 100 mètres de l’orifice, un bâton surmonté d’un lambeau de cotonnade blanche ; il marque la place où s’arrêta jadis Si Mohammed Cherif, père de Mohammed el Abid. Des traces innombrables, des crottes de chameaux, quelques ossements de ces animaux — ils sont devenus très rares depuis Koufra, et les ossements humains ont complètement disparu — attestent qu’on se trouve en un lieu de campement fréquenté.

Le site est morne. Lorsqu’on gravit la dune, on ne voit, vers le nord, que du sable plan, avec une autre ligne de dunes un peu plus loin.

A l’Est et au Sud-Est, des touffes plus rapprochées de menu bois capricieusement tordu, si sec qu’il semble n’avoir jamais porté de feuilles, marquent le lit de l’Oued Zirhen. Mais elles évoquent l’idée de leur mort présente plutôt que celle de la vie qui fut en elles. C’est un des lieux les plus désolés qui soient. Je songe au Sahara, que j’ai traversé deux ans plus tôt ; à ses oueds aux arbustes verts, à ses plateaux accidentés. Il me fait l’effet d’un parc, à côté de ce lugubre pays.

5 novembre. — Nous nous sommes arrêtés au puits pour vingt-quatre heures. J’ai fait monter ma tente, et je me repose de mes énervements. Les hommes s’occupent surtout de manger. Ils absorbent cinq repas copieux dans la journée.

Je dis à Ratab que je compte prendre, pour moi et Doma, huit guerbas d’eau. Il fait la grimace, et, de son ton doucereux, cherche à me convaincre que c’est excessif. Je coupe court ; il se tait.

Je vais, pendant qu’on les remplit, me promener, solitaire, sur la dune ; je regarde au loin devant moi ; un peu d’angoisse émane de cette immensité pâle et terne. Mais voici que sort du sable, presque à mes pieds, un petit lézard comme je n’en ai jamais vu. Très clair, avec des taches à peine nuancées sur le dos, il présente un éclat extraordinaire, un éclat de verre ou de métal brillant et poli qui le fait étinceler au soleil comme une vivante coulée d’argent. Je le rattrape sans peine ; il s’ensable et disparaît en un instant ; je le découvre, il repart, puis s’enterre encore. Il me fait songer aux équilles dont la pêche est l’une des distractions de certaines plages.

Nous partons vers 4 heures. Un peu avant, quatre longs rangs de chameaux alignés ont été signalés, venant de Tadj. Rhed et Ratab savent ce que c’est : un convoi de dattes qui monte sur Djalo. Il arrive, campe en quatre groupes à une certaine distance de ma tente, et deux hommes viennent s’entretenir quelques instants avec Rhed. Ils me connaissent ; ils étaient à Tadj au moment où je m’y trouvais moi-même.

Nous marchons deux heures à peine. Le sol est semé de monticules de 0 m. 50 à 2 mètres de relief, dont chacun se couronne d’une des touffes ligneuses que j’ai signalées. En plusieurs endroits, certaines d’entre elles présentent des brins assez développés pour que nous puissions les recueillir comme combustible. Il y eut là jadis un immense pâturage de had.

6 novembre. — La température devient agréable. Nous avons à nous protéger du froid jusqu’à sept ou huit heures du matin. Ensuite le soleil nous réchauffe, dans le souffle léger d’un air vif et pur ; de 11 heures à 3 heures l’ardeur de ses rayons devient excessive, sans être pénible toutefois. Nous partons autant que possible au lever du jour. A midi, on s’arrête ; on dresse, comme je l’ai dit, la tente de mes compagnons de voyage. Je m’étends sur le sol et je déjeune ; ils font de même, près de moi ; puis on repart.

Nous allons plus vite depuis Zirhen, pas assez pourtant pour ménager à nos haltes quotidiennes une durée qui les rende agréables. Le souvenir du Sahara se présente encore à ma pensée. Je ne connais plus le charme des soirées d’alors, la halte au coucher du soleil, le thé pris en commun sur un tapis ou sur dès couvertures, autour d’un feu qui craque, flambe et fume, dans la détente de l’effort terminé. C’était ensuite la prise de possession joyeuse de ma tente hâtivement aménagée, l’isolement enfin, cet élément capital du repos pour un civilisé aux nerfs sensibles.

Nous continuons toujours, maintenant, de marcher très avant dans la nuit. Puis je prends en silence mon dîner froid, abondamment mêlé de sable, j’étends vite sur le sol ma natte et mes couvertures pendant que Doma dispose mes cantines de manière à me protéger un peu du vent, et je me hâte de profiter d’un repos qui n’est jamais bien long.

7 novembre. — Notre progression se poursuit, monotone. Nous voyons parfois un terrier ; mes compagnons creusent aussitôt avec leurs mains et leurs bâtons, pour essayer de capturer l’occupant ; ils le nomment taleb ; c’est une sorte de renard ; mais ils n’y réussissent jamais.

Il y a aussi, fréquemment, sur le sol, des marques isolées, en fer à cheval. En fouillant un peu, on trouve là une sorte d’enveloppe qui contient des larves. Pour les indigènes, cette empreinte est celle d’un démon, et ces larves sont la sécrétion qu’il a laissée. Sur le sable si uni qu’un insecte même y inscrit son passage, on ne voit en effet, près de ces marques, aucune empreinte, si légère soit-elle, et cette absence de traces, de la part d’un être dont le passage est prouvé, leur paraît surnaturelle.

Nous dépassons dans l’après-midi une courte ligne de dunes, el Mazoul es Serir.

J’entends derrière moi un chant, un chœur au rythme pressé, des claquements de mains. Ce sont Ratab et deux des hommes qui se livrent à une incantation véhémente. On m’explique qu’elle a pour effet, en toute circonstance, de chasser la fatigue et de donner des forces. Ils continuent en riant, les jambes légèrement écartées, le haut du corps un peu fléchi, les bras tendus devant eux.

8 novembre. — Nous entrevoyons le matin, un instant, une autre petite ligne de dunes, El Mazoul el Kebir. Elle disparaît presque aussitôt et nous ne la découvrons plus de toute la journée. Doma casse aujourd’hui mon unique verre de photophore, celui qui protégeait le soir ma bougie ; adieu la lumière ; heureusement, nous aurons bientôt la lune.

Nos pauvres chameaux ont faim. Ils mangent, selon le hasard des rencontres, les ossements ou les crottes de leurs congénères. Délicats, ils choisissent d’ailleurs avec soin parmi ces dernières ; mais j’ignore tout des qualités particulières qui déterminent leur choix.

9 novembre. — Nous dépassons de bonne heure el Mazoul el Kebir. De son sommet, nous apercevons, loin devant nous, un point blanc ; c’est el Ferig, qui marque la moitié du chemin. Presque aussitôt, nous le perdons de vue. Deux heures plus tard, il apparaît de nouveau sous la forme d’un double rectangle d’un jaune lumineux, bien net ; on croirait voir, l’un près de l’autre, deux panneaux de bois, de ces panneaux-réclame qu’on rencontre si souvent dans nos campagnes. Ils semblent n’attendre qu’une couche de peinture et une inscription. Mais bientôt leurs angles s’arrondissent, d’autres taches se révèlent qui les relient et les prolongent, l’illusion capricieuse des jeux de lumière prend fin, et nous distinguons très nettement un petit groupe dunaire dont la base se noie dans le lac bleu d’un mirage.

Nous le dépasserons dans l’après-midi ; derrière, assez éloignées, sont d’autres dunes, puis, au Nord-Est, plus loin encore, la limite du grand erg.

10 novembre. — La limite de l’erg est sensiblement plus proche de notre route. Celle-ci, depuis Bou Sereig, est orientée droit sur l’étoile polaire. Ratab, le soir, ne se sert plus de sa lanterne. Souvent même, je marche en tête, ce point de direction me suffisant.

Nous coupons le matin l’oued Farag. Il s’arrête, me dit Rhed, vers le Sud-Est, au début des dunes ; et, vers le Sud-Ouest, à Taiserbo. Je reproduis ce renseignement sans en garantir l’exactitude. C’est une très faible dépression, aux bords en pente à peine sensible ; on la distinguerait difficilement de la plaine environnante si des traînées de petites pierres blanchâtres ou grisâtres, en semis serrés, ne tachaient et parfois bosselaient, çà et là, le sable ferme de son lit. Quelques heures plus tard, d’autres semis analogues se montrent devant nous, mais ce n’est pas un oued, me dit le vieux Mohammed, qui connaît bien la région.

Nous marchons très tard aujourd’hui encore.

11 novembre. — L’anniversaire de l’Armistice. La guerre semble déjà lointaine ; mais qui donc, à part ceux peut-être qui n’y ont vu qu’une occasion de carence ou qu’une source de profits, pourrait l’oublier ?

Je me réveille le premier, au tout petit jour. Je donne le signal du départ et nous sommes promptement en route. Ratab m’a affirmé hier que nous verrions aujourd’hui une gara bien connue du nom d’Hemeimêt, après laquelle les voyageurs se considèrent comme presque arrivés. Mais le vieux Mohammed me dit que nous n’y serons pas avant demain matin. Depuis Tadj les mensonges de Ratab se renouvellent ainsi chaque jour. Il veut me faire croire que nous progressons normalement, craignant que je n’insiste pour aller plus vite. Cela rend la route moralement assez fatigante pour moi, car les endroits dont j’escompte la vue ne se montrent jamais au moment où je m’attends à les rencontrer, et j’ai perpétuellement une impression de déception et de retard. Le but semble reculer à mesure que nous avançons.

Après le repas de midi, au moment où on commence à recharger les chameaux, nous avons la visite d’un petit oiseau si familier et d’une confiance si tenace que Hassan, le fils de Ratab, court un bon moment après lui, le poursuivant de place en place, et toujours près de le prendre. La pauvre bête cherche l’ombre précieuse, se faisant abri de tout, d’un chameau couché, d’une caisse. Elle vient, une seconde, se poser sur moi. L’ombre, ici, n’est pas dans la nature. C’est un phénomène d’importation.

Au coucher du soleil, les caravaniers proposent de s’arrêter une heure. J’acquiesce, et j’en profite pour dîner moi-même. Il me faut me fâcher pour les faire repartir. Ils prennent le thé ; interminablement, j’entends remplir, de haut, les verres. Nous marchons ensuite jusque vers minuit. Je ne ressens plus, à la fin des plus longues étapes, aucune fatigue.

12 novembre. — Sur pied de bonne heure, nous attendons impatiemment les premières lueurs du jour, car elles doivent nous montrer enfin la gara souhaitée. Mais l’aube froide n’éclaire que l’immense plaine nue. Cependant des semis de cailloux étendus, qui se révélaient à nos pieds dès cette nuit, en décèlent, paraît-il, le voisinage.

Soudain, du haut de mon chameau, j’aperçois une tache noire qui semble suspendue au-dessus du sol. Je la signale. Les hommes, qui sont tous à pied, ne la voient pas. Toutefois, à la description que j’en donne, ils la reconnaissent sans hésiter : c’est Hemeimêt. Il est environ 7 heures. Une demi-heure au plus, selon toute apparence, nous en sépare.

Les légères ondulations que nous coupons depuis longtemps déjà sont capables de cacher un relief ; aussi n’ai-je pas de surprise à constater que la gara disparaît presque aussitôt. Je la retrouverai à la prochaine convexité du sol. Mais non. Jusqu’à midi, mes yeux la cherchent en vain. Je suis seul à l’avoir vue ; pourtant, je n’ai pu me tromper ; d’ailleurs, ne l’ai-je pas décrite avec exactitude ?

L’aurions-nous donc dépassée sans la voir ? S’il en était ainsi, nous ferions route dans une fausse direction.

Je pense à l’eau, et je m’informe, auprès de Doma, de mes guerbas. C’est notre septième jour de marche. Nous en consommons, à nous deux, une demie par jour. J’en ai fait remplir huit. Aucune ne fuit. Il doit m’en rester quatre et demie. Doma m’en montre une qui est pleine ; une autre, à demi-pleine ; le reste est vide.

Il est de toute évidence que malgré sa surveillance, on y a puisé ; la nuit, sans doute. On m’a obéi à Zirhen, mais les hommes n’ont presque rien emporté pour eux, se réservant de recourir discrètement à ma provision, qu’ils jugeaient excessive. Je ne crée pas d’incident. Pourquoi ? Je suis maître de la situation : cela me suffit. Je feins une vive surprise, et je dis à Doma, de manière que tous entendent, de ne plus prendre d’eau sans m’en prévenir ; d’accrocher, en route, les deux guerbas à ma selle ; et, la nuit, de les mettre près de ma natte. Je place à portée de ma main, pour dormir, mon fusil chargé, et personne ne s’avisera de venir les prendre.

J’ai la satisfaction de lire sur les visages une consternation générale. C’est bien ce que je pensais, davantage même : je ne tarde pas à constater que personne n’a d’eau. Mais nul n’ose me le dire ; ce serait avouer qu’on vit sur la mienne.

Je suis révolté par la duplicité de Ratab. Malgré tout le soin que j’ai pris de régler cette question si sérieuse d’une manière qui exclue tout aléa, elle se pose finalement quand même, par sa faute : quelques guerbas de plus, c’eût été quelques sacs de marchandises de moins, puisque les chameaux sont chargés au maximum ; nous subissons la conséquence de son âpreté au gain.

La situation est sans remède. Il faut l’accepter telle quelle.

Ma carte place Hemeimêt à soixante kilomètres du puits ; mais une monographie particulièrement documentée dont j’ai noté, avant de partir, les passages essentiels, dit que quatre-vingt-dix kilomètres l’en séparent[21] ; nous n’y sommes pas encore ; et nos chameaux sont lents. Puis, suivons-nous le bon chemin ? C’est là le point capital.

Nous nous remettons en route. Cette fois le départ ne traîne pas. Si je voulais activer la marche, j’ai fait un coup de maître. Le frisson de la soif est passé sur la caravane.

Vers quatre heures, Rhed et le vieux Mohammed, qui nous précèdent de quelques centaines de mètres, s’arrêtent et se tournent vers nous. Un instant après je vois au Nord, à une dizaine de kilomètres, semble-t-il, deux monticules clairs, coiffés de sombre, auxquels je donne quinze à vingt mètres de relief. Les voici enfin. C’est bien leur silhouette que j’avais aperçue, rapprochée par le mirage. Le soulagement est général. Nous serons au puits ce soir, me dit-on.

Ce soir ? D’après les indications que je possède, nous avons encore, je l’ai dit, soixante ou quatre-vingt-dix kilomètres à faire à partir d’Hemeimêt ; soit, en ce moment, avec les dix qui nous en séparent, soixante-dix ou cent. Mais je comprends fort bien. Si nous devons arriver ce soir, je n’ai plus à me préoccuper de l’eau ; je puis relâcher ma surveillance. C’est là qu’on veut en venir.

Mes guerbas sont maintenant sur mon chameau ; nul n’y touchera. En tout cas, nous ne sommes pas égarés. C’est déjà un point important.

Hemeimêt disparaît, comme ce matin, presque aussitôt. Nous le revoyons une heure plus tard. Je constate que les deux monticules, qui me semblaient accolés d’abord, sont bien séparés.

Le soleil se couche lorsque nous arrivons à sa hauteur.

Nous cessons à ce moment de nous diriger vers le Nord et nous obliquons N.-N.-O.

On ne s’arrête pas, aujourd’hui, pour le thé. Je ne dis rien. Je sais pourquoi. Je demande jusqu’à quelle heure nous marcherons. Comme hier, me répond-on, c’est-à-dire jusqu’à une heure du matin environ ; et demain, au lever du soleil, nous verrons le puits. Le voici déjà plus loin que tout à l’heure ; nous devions arriver ce soir.

Nous progressons longtemps dans la nuit, d’une allure maintenant rapide.

Quand l’aube me paraît proche, je manifeste l’intention de faire halte. Les hommes semblent ne pas entendre. Seul, Ratab arrive, insinuant, cauteleux. Il insiste pour continuer. Il croit que j’ignore toujours qu’il n’a pas d’eau.

— « C’est pour les chameaux, me dit-il ; ils n’ont pas bu depuis sept jours. Il faut à tout prix qu’ils arrivent au puits demain matin. »

Il oublie que je ne suis pas un débutant en matière de désert. Je lui réponds que je ne lui demande rien. Je fais barraquer ma monture et je mets pied à terre. On se décide alors à obéir.

Je demande tout bas à Doma si le fils de Ratab et le vieux Mohammed sont aussi sans eau. Il y en a encore un peu pour le petit Hassan. Quant à Mohammed, il n’est pas là ; vaincu par la fatigue, il s’est couché sur le sol, il y a deux heures environ. Il nous rejoindra demain, s’il peut.

J’appelle Ratab. Je lui dis que je suis au courant, qu’il m’a trompé. Je lui reproche durement sa duplicité. Les autres écoutent. Il s’excuse, se confond en protestations. L’heure n’est pas aux longues phrases, il faut dormir vite. Satisfait des appréhensions par lesquelles tous ont payé leur faute, et les jugeant suffisamment punis, je distribue la moitié de ma provision d’eau, à l’exception d’une part que je garde pour Mohammed. Personne ne me remercie. Nous dormons jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Il n’est pas question de sentinelles ; depuis Tadj, nous ne nous gardons plus la nuit ; l’insouciance des indigènes se fait l’alliée de leur paresse ; et comme Doma seul, en réalité, est à mon service, je ne puis les contraindre.

13 novembre. — En nous levant, nous voyons tout de suite, au Sud-Ouest, un renflement prononcé du sable de la plaine ; c’est Kelb Metemma. Là sont ensevelis, me dit-on, les hommes et les chameaux d’une immense caravane, qui, il y a bien longtemps, se perdit.

La carte et tous les renseignements sont d’accord pour placer Kelb Metemma à mi-chemin d’Hemeimêt et de Bir Bettefal. Nous sommes désormais tranquilles, et c’est gaiement qu’on se remet à marcher.

La ligne dunaire a reparu à l’Est. Sur un point, elle semble présenter une saillie plus accusée. C’est un relief rocheux, me dit Mohammed, qui est arrivé pendant que nous dormions et est reparti avec nous ; il marque la place du premier puits d’El Obaied. Il y a deux puits de ce nom, assure-t-il. L’eau est buvable à l’un et à l’autre ; on trouve en outre, au premier, de la paille et du bois.

Maintenant, quelques arbres apparaissent distinctement au Nord-Est. Puis, comme hier Hemeimêt, ils disparaissent. Je les revois quatre heures plus tard, à l’Est. J’en compte sept. Nous tournons franchement à l’Ouest. Nous entrons, vers midi, dans un sable blanc et fin dont la réverbération, à cette heure, est douloureuse. Peu de temps après, un trou à demi comblé : nous sommes dans un oued, on a pris de l’eau ici. Deux têtes de palmiers, celles-ci devant nous, sont visibles depuis un instant ; ce serait Bettefal. Mais voici des touffes d’akirch ; il est inutile d’aller plus loin, le lieu offre les ressources nécessaires. On s’arrête, et on campe sur la pente d’une dune. En creusant, nous trouvons, à 0 m. 80 environ, une eau blanchâtre, excellente, lente toutefois à venir.

L’après-midi, un homme pousse jusqu’à Bettefal pour se renseigner sur la résidence actuelle de Sidi Rida. Les abords du puits sont inhabités, mais fréquentés par des gens de Djalo. L’eau de cette localité est légèrement salée, celle de Bettefal, excellente ; les habitants aisés envoient volontiers des captifs chercher de cette dernière, malgré que plus de vingt kilomètres séparent les deux points.

Il revient bientôt. Sidi Rida est dans l’Oued Ghetmir, à l’Est de Djalo. Il y va souvent pour « boire doux » — chirbou hélou. Nous allons donc nous diriger de ce côté.

On me désigne le point où nous sommes par le mot Letela.

Je vais enfin pouvoir me soigner un peu. Je suis couvert de vermine : ô poésie des grands voyages ! Pour commencer, je me suis frictionné vigoureusement tout à l’heure, après une toilette minutieuse, avec de l’alcool de menthe ; c’est tout ce que j’ai.

Une de nos chamelles achève d’accoucher. L’expulsion avait commencé ce matin. Chargée comme les autres, elle a continué à marcher, ce pendant que celle-ci progressait, et n’a donné aucun signe de souffrance ni de fatigue. Il s’en faut de deux mois pour que son chamelon soit viable.

Vers le soir, le vieux Mohammed vient prendre congé de moi. Il nous quitte, avec sa petite caravane. Il va à Djalo, puis à Djedabia. Ensuite, on ne peut plus passer, à cause des opérations de guerre. Je lui demande si les Italiens ne sont pas à Djebadia.

— « Si, me dit-il, mais il y a un poste musulman tout près, et il porte le même nom. La campagne est tout entière aux mains des Musulmans. »

Je le quitte amicalement, et lui fais un modeste présent, qu’il accepte avec reconnaissance.

Ses compagnons restent à l’écart et s’en vont sans me dire au revoir. Pourtant plusieurs d’entre eux se sont montrés prévenants durant la route.

14 novembre. — Départ à quatre heures de l’après-midi. Nous nous arrêtons à cinq heures et demie pour camper dans un pâturage abondant. J’éprouve une satisfaction véritable à voir nos pauvres bêtes manger enfin, et avec quel appétit !

Contrairement à Mohammed, Rhed et Ratab me disent qu’il n’y a qu’un puits à El Obaied ; on trouve d’ailleurs de l’eau en abondance dans toute la région.

15 novembre. — Nous partons de bonne heure en nous dirigeant vers le Nord. Nous entendons, non loin de nous, les cris de chameaux qu’on charge. Il y a là, dans une dépression qui nous la cache, une caravane. Nous nous hâtons pour l’éviter. Je demande s’il y a des pillards dans la région. La réponse est négative. Les Senoussia s’appliquent à faire régner partout l’ordre et la sécurité, et se montrent sévères pour les voleurs.

Nous traversons constamment des pâturages. Ils sont composés d’akrich, de necha et de belbel. Il y a aussi d’assez nombreux palmiers, d’ailleurs ensablés jusqu’à la naissance des feuilles. Nous campons un peu avant midi dans l’Oued Ghetmir, où ces deux éléments se trouvent réunis. Un tertre de sable, près de nous, fut jadis occupé par une zaouia dont le nom seul lui reste. Doma creuse et trouve, à moins d’un mètre, une eau parfaite. Au loin, quelques tentes blanches mettent leurs taches crues entre des palmiers dispersés : peut-être celles de Sidi Rida ; peut-être seulement des gens de sa suite. Ratab va partir pour s’informer, et surtout pour prévenir que j’arrive dans des conditions qui comportent un bon accueil.

Il me demande de lui prêter mon chameau. Je lui dis de prendre l’un des autres. Il me répond qu’aucun d’eux n’est dressé pour la selle et qu’ils n’obéissent pas à la rêne. C’est de l’impudence. Ne me les a-t-il pas loués pour que l’un, tout au moins, me serve de monture ? Il se décide à s’en aller à pied.

Le jour se passe dans l’attente de son retour. Je finis par exprimer mon étonnement. J’apprends alors qu’il a prévenu que s’il ne revenait pas dans l’après-midi, nous n’aurions qu’à nous mettre en route. On avait négligé de m’en avertir, sans doute parce qu’on savait fort bien que je n’aurais pas accepté cette désinvolture.

Partons donc.

Nous sommes bientôt près des tentes blanches. Il y en a cinq ou six, disposées sans ordre sur le sable, à une centaine de mètres les unes des autres, les plus petites entourées de haies de feuilles de palmiers.

Un homme se détache. Il vient me saluer de la part d’un nommé Amboy, de qui c’est le campement. Sidi Rida est sensiblement plus loin. Amboy est un wakil, sorte d’agent d’exécution, de Sidi Idriss. Il me prie d’accepter son hospitalité, en attendant qu’arrive la réponse du chef Senoussi. L’invitation est-elle... pressante ? Je l’ignore. De toute manière, il est préférable de m’y rendre. Je maudis une fois de plus Ratab, par la faute de qui je viens de me mettre en route pour m’arrêter si près, dans des conditions infiniment moins confortables, moins reposantes, que la tranquille solitude de mon logis de toile.

Le messager est un Fezzanais de Mao, principal centre du Kanem ; il connaît Doma. Nous arrivons à la plus grande des tentes : cinq mètres sur quatre environ. Devant elle se tiennent trois hommes, dont l’un, vêtu de couleurs sombres, le teint presque noir, jeune, la physionomie ouverte et intelligente, m’engage à entrer. C’est Amboy. A l’intérieur, tout est garni de tapis, de coffres, de tentures. La conversation s’engage, avec l’aide de Doma. Mon hôte est lettré. Il écrit dans plusieurs journaux du Caire. Il a fait ses études à Stamboul. L’homme de Mao, qui est un esclave de confiance, élégant dans sa mise, à la fois déférent et aisé dans ses manières, prend part à notre entretien. Il parle plusieurs fois du Kanem avec une nuance de tristesse. Un autre des assistants me demande des nouvelles de Doud Mourrah, l’ancien Sultan du Ouadaï, en termes qui manifestent de la considération et de la sympathie. Puis c’est le dîner. Je le prends sur une petite table, dans un excellent fauteuil pliant, avec couverts, verre et assiettes, en face d’Amboy, propriétaire de ces richesses ; les trois autres convives et Doma sont accroupis sur le tapis autour d’un grand plateau de cuivre. La boisson est une eau parfumée de fleur d’oranger. Menu : mouton aux spaghetti, poulet au riz, thon à l’huile ; puis le thé. Ratab arrive pendant le repas. Il rapporte une réponse satisfaisante. Je partirai demain matin. Le camp de Sidi Rida n’est pas très loin.

Tout le monde se retire bientôt : j’ai la fièvre aujourd’hui et je fais dire par Doma que j’ai besoin de repos.

16 novembre. — Départ au soleil levé. Je n’ai pu faire ma toilette, craignant de répandre de l’eau sur les tapis. J’y procède en route. Nous nous arrêtons près d’un palmier dont une petite dune enveloppe le tronc, et là, protégé de l’âpre bise par cet abri naturel, je me rase, etc. Deux heures et demie de marche nous mènent à un autre campement à peu près identique au précédent. C’est, cette fois, celui du chérif. Sur le sable piétiné que tachètent de rares touffes de belbel et d’akirch, avec quelques buissons de feuilles de palmier, ses tentes, au nombre d’une dizaine, presque toutes blanches, s’espacent, très éloignées les unes des autres, sur une surface de près d’un kilomètre de côté. L’une, très vaste, est sa demeure. Les autres sont de dimensions moyennes. Dans un petit campement isolé se groupent trois abris bas pour les serviteurs : ce petit campement, la tente de Sidi Rida et une autre sont entourés de haies, comme au camp d’Amboy.

Le wakil, accompagné de deux esclaves, vient à ma rencontre. C’est un grand vieil homme, au nez en bec d’aigle, aux longues moustaches tombantes, dont le teint n’est pas plus brun que le mien. Il est coiffé d’un turban de soie jaune damassée.

Son accueil est plein de cordialité. Il me fait entrer dans une petite tente et nous causons en prenant le thé pendant qu’on dresse la mienne. Le repas se fait attendre et j’ai terriblement faim, car je n’ai rien pris le matin, en dehors d’une tasse de café de la grandeur de deux dés à coudre. Mais le voici : morceaux de mouton grillé, sauce aux herbes, riz, encore du thé. Un grand bol — unique — est plein d’une très bonne eau. Nous y buvons tour à tour. Le soleil échauffe la tente, et nous nous défendons à grand’peine contre des mouches innombrables. Je rentre enfin chez moi.

On vient bientôt me prévenir que Sidi Rida, à qui j’ai fait porter la lettre de Sidi Mohammed, va me recevoir. Dans une tente plus grande, meublée, elle aussi, d’un tapis seulement, et proche de la sienne, mais à l’extérieur de la haie, j’entre le premier avec le wakil. Il arrive presque aussitôt : trente à trente-cinq ans, de teint très clair, avec de beaux yeux intelligents et vifs, et une courte moustache noire. Sa physionomie est franche et sympathique. Il me reçoit avec une aimable courtoisie. J’insiste à nouveau sur ce fait que je n’ai pas de mission du gouvernement français et que ma visite est celle d’un simple particulier. Mais j’ai beaucoup de peine, malgré l’assistance laborieuse de Doma, à me faire comprendre de lui et à en être compris.

Je le quitte après lui avoir demandé à visiter Djalo le lendemain ; il acquiesce sans difficulté. Comme nous retournons sous nos tentes, à trois ou quatre cents mètres de là, le wakil insiste pour que je n’y reste que vingt-quatre heures et pour que je me tienne, durant ce temps, chez le chef. On fera appeler les gens que je voudrai voir. Je le sens préoccupé d’une tentative possible contre ma sécurité. L’état de guerre, me dit-il, a forcément une influence sur l’état d’esprit des populations, surtout ici, où nous sommes près du front. On connaît, dès à présent, mon arrivée. Elle produit une émotion. Je suis Européen et chrétien. Cette émotion, certainement, lui semble sympathique. Mais il peut y avoir une exception. Il me conseille, en outre, de remettre mon costume indigène.

Pendant ces vingt-quatre heures, il va s’occuper de conclure pour moi la location de très bons chameaux, qui me reposeront de ceux de Ratab, et d’un esclave, de qui les services m’assureront un peu plus de confort quand je partirai pour Djerboub.

Le soir, Ratab se présente. Il vient prendre congé. Il va à Chrerra, tout près, pour quelques jours. Je ne veux pas créer de complications, et puisque je suis débarrassé de lui, je passe condamnation. La route de Libye est ouverte désormais aux voyageurs français — moyennant certaines précautions, bien entendu. Je désire la laisser derrière moi aussi sûre que possible ; pour cela, la première condition est de la jalonner de sympathies, tout au moins d’éviter les rancunes. Ratab m’a menti constamment ; mais son attitude est toujours restée pleine de soumission et de déférence ; l’indulgence, dans ces conditions, m’est plus facile. Cependant, je garde à son égard un fond d’irritation. A Doma, qui me fait part de sa visite, je réponds en français :

— Je ne veux pas le voir. Qu’il s’en aille et me f... la paix.

Et j’entends, au dehors, le sage Doma qui traduit en arabe :

— Il est fatigué. Mais il te salue beaucoup, beaucoup.

Puis je reste seul, goûtant mon repos et laissant mon esprit se détendre.

On vient me demander si je désire dîner chez moi ou avec le wakil. Je réponds en indiquant ma préférence pour la compagnie de celui-ci. Un serviteur paraît bientôt, qui m’avertit que je suis attendu.

La nuit est venue. Il souffle un aigre vent d’hiver. La lune jette une clarté morte sur la froide pâleur du sable. Les tentes, si blanches sous le soleil, ne se révèlent plus que par des taches d’ombre. L’une d’elles est entr’ouverte ; c’est celle où je vais ; dans le silence apaisant de ce paysage sans vie, je me dirige vers elle à pas lents.

Lointaine encore, un faible rayon de lumière s’en échappe ; plus près, je perçois, dans un mince triangle éclairé, les teintes chaudes du tapis qui couvre le sol. J’éprouve une sensation de bien-être dont la soudaine intensité me surprend. Toute impression de foyer prend au désert une douceur et un charme inexprimables.

17 novembre. — A midi, je pars pour Djalo, qui se trouve à une trentaine de kilomètres.

J’ai avec moi Doma, monté sur un chameau, et un soldat, à pied. J’ai gardé, malgré tout, mon costume européen, mais j’ai pris un djered dont je m’envelopperai en route.

Le chemin est banal : une immense étendue de sable, toujours ; au loin, quelques taches vertes qui sont des palmeraies : Chiefa au sud, Chrerra au nord ; enfin, devant nous, une longue ligne d’arbres qui bientôt devient une immense tache verte ; à la lisière s’accusent quelques garas.

Nous pénétrons dans la végétation : palmiers aux troncs raccourcis par l’envahissement dunaire ; pâturage étendu de belbel.

Nous dépassons vite le lieu dit Nebous, que marquent seules, sur une place nue, au milieu des arbres, deux grandes cases rectangulaires, placées bout à bout, à angle droit ; nous contournons Lebba qui, à cette heure, projette seulement, sur le coucher de soleil rouge sombre, un monticule couronné de quelques longs rectangles bas. La lune nous éclaire quand, peu de temps après, nous arrivons à Djalo[22] : un vide dans la palmeraie ; un petit cercle de cinq hommes, assis sur le sol, qui s’entretiennent sans bruit dans l’ombre ; puis des constructions de terre grise, misérables, écroulées en partie.

Nous nous engageons entre celles-ci, pour nous arrêter devant l’une d’elles, pauvre et triste comme les précédentes, fermée par une porte de bois en forme d’arceau ; un chameau est couché tout auprès, dans la ruelle déserte. C’est là que je dois loger. J’éprouve de l’étonnement. Je croyais Djalo beaucoup plus important.

Un homme sort, que notre arrivée paraît surprendre. Le chef est absent. Il ne sait où il est. Peut-être le trouverons-nous, en cherchant un peu, dans le village.

Nous repartons, à pied cette fois, nos deux chameaux en main. Notre marche silencieuse, en file par un, dans ces ruelles vides, étroites, que, par endroits, bordent des ruines, me rappelle certains soirs de relève de la guerre.

A travers les fentes des portes closes, un peu de lumière, parfois, révèle un feu. Nous atteignons une petite place. Le soldat qui m’accompagne entre dans une case plus importante, surmontée d’une espèce de mât. Il y a là d’autres soldats, mais ils ignorent aussi où est le chef, et semblent s’en désintéresser. Nous nous arrêtons, un peu déconcertés par cet accueil, alors que ma visite est sûrement annoncée. Dans le moment, deux hommes, à pas lents, débouchent sur la place. Le soldat se dirige vers eux : ils reviennent ensemble ; l’un de ces hommes est le chef, enfin.

Il se montre surpris. Nul ne l’a prévenu. Il envoie son compagnon s’informer, je ne sais où. Celui-ci reparaît bientôt : un messager de Sidi Rida, effectivement, est arrivé dans la journée. Il a averti un des principaux du village de ma venue prochaine ; mais celui-ci a négligé d’en transmettre la nouvelle.

C’est assez bizarre. En tout cas, nous voici loin, avec cette promenade nocturne, des précautions que le wakil m’avait recommandées.

Nous retournons à la case du début. On me fait attendre un peu dehors, puis nous entrons : une petite cour pleine de détritus, un passage voûté, une autre cour étroite et longue aussi malpropre que la première ; enfin, une assez grande pièce au sol de sable, avec deux tapis, et un plafond de troncs de palmiers que soutiennent deux colonnes, palmiers aussi.

Il y a deux fenêtres, fermées par des volets de bois ; et, plus haut, une minuscule ouverture. Au milieu, par terre, une lanterne, où brûle une bougie, jette, trop bas, une faible clarté. Je m’assieds sur un des tapis, le chef près de moi. Nous causons, avec de longs silences. Mon impression est froide. Le lieu me paraît peu accueillant, sans pittoresque aussi ; je me demande ce que je suis venu faire.

Maintenant, les uns après les autres, arrivent des vieillards, L’un d’eux, aimable, me parle avec animation, gaiement. Il est assez instruit, connaît l’Égypte. La glace fond. On apporte le dîner, simple, mais préparé avec soin : le plateau habituel — de paille tressée, ici — du pain sans levain, du mouton grillé sur une assiette, du mouton avec de la sauce dans une cuvette d’émail ; le grand bol d’eau, où chacun boit à son tour ; l’aiguière et le bassin d’usage, qu’on fait passer, sans savon avant le repas, avec du savon après ; enfin le thé ; tout cela au milieu d’une conversation qui, peu à peu, est devenue générale.

Quand, vers dix heures, mes hôtes se retirent pour me laisser reposer, la pauvre case, avec sa lanterne avare, me paraît différente. Ils ont été, tous, simples, sans démonstrations bruyantes, mais cordiaux, amicaux, discrètement contents de me voir ; je me sens à l’aise, et j’éprouve, une fois de plus, que les sentiments qui président à l’accueil peuvent effacer les disgrâces d’un logis.

18 novembre. — Je m’éveille au jour, dispos et gai. Le frère du cheik des Fezzanais d’Abéché, que je savais être ici, et que j’ai fait demander, vient me rendre visite ; je procède à quelques achats : 2 kilogrammes de sucre, 8 francs ; une paire de markoubs, qui viennent d’Abéché, 10 francs ; un djered, 62 fr. 50 ; cinq paquets de cigarettes, 5 francs ; quelques livres sterling en or, 60 francs la livre, le tout payé en argent métal.

Je m’enquiers de la question des douanes. Les tarifs sont les mêmes, me dit-on, à Djalo et à Tadj ; mais ceux qui ont payé à l’un de ces points ne paient pas à l’autre. Un fonctionnaire, qui se tient près du chef, et qui est chargé précisément de la perception, me donne les chiffres suivants :

25 francs pour 500 francs de marchandises, en général ; 5 % ad valorem pour l’ivoire, le kountar — d’environ 50 kil. ici — étant évalué 600 francs.

Le tout se règle en medjidiehs turcs ou en écus de cinq francs, l’un valant l’autre ; toutefois, l’écu, au nord de Koufra, devient une monnaie d’exception.

Il fait grand jour, et je sors pour prendre quelques photographies. Le soldat montre de l’inquiétude, mais il ne dit rien. Il porte mon appareil et me suit pas à pas. Je m’arrête d’ailleurs bientôt, devant une ruelle où se trouvent un vieillard et une petite fille. Tout de suite, des gens arrivent, un, deux, dix ; ils ont l’air de sortir de terre. Ils ne manifestent d’ailleurs aucune hostilité, et tous se placent devant mon objectif, sauf un, qui s’y refuse.

Je poursuis quelque temps ma promenade, qui ne me révèle rien d’intéressant, puis je rentre. Devant la porte, le chameau d’hier est toujours baraqué ; les nôtres sont près de lui. Il faut déranger la tête de l’un d’eux pour entrer. Tout près, au ras du sol, un puits étroit, où l’eau me paraît à huit mètres : une eau un peu salée, très peu.

Nous déjeunons, et comme il est près de midi, nous pressons le départ. Le temps est nuageux, sans soleil. Nous arrivons à Lebba, que je vois mieux cette fois : un sable très pâle, d’où sortent des palmiers, sans ordre, parmi des dunes qui s’appuient sur leurs groupes et enterrent une partie de leurs troncs ; quelques beaux atels.

Le village, plus loin, montre de longs murs bas, d’un gris très clair, tirant sur le gris perle ; des portes en arceaux, fermées, en rompent parfois la continuité ; je ne vois aucune fenêtre ; seulement de rares et petits jours carrés, placés tout en haut. Une femme, avec un âne, s’approche de nous, lentement. Elle se dirige vers des tentes de Khouans en toile misérable, rapiécées partout, dressées à l’écart : trois parois verticales de 1 mètre à 1 mètre 20 de hauteur, dessinant un carré de 2 mètres, à peu près, de côté, dont la face antérieure tout entière est ouverte ; au-dessus, un toit très bas, presque plat malgré son arête médiane ; devant, quelques ustensiles de cuisine ; à l’intérieur, de pauvres coussins. Dans l’une d’elles est une autre femme, au teint clair, vêtue d’un pagne rouge sombre en lambeaux.

Je manifeste l’intention de mettre pied à terre ; on m’en dissuade ; l’endroit n’est pas sûr ; il faut rester sur mon chameau, enveloppé dans mon djered, et passer vite ; la reprise des hostilités avec les Italiens a créé, ainsi que me le disait le wakil de Sidi Rida, un état d’esprit qui nécessite des précautions.

Le tableau surprend par l’étrangeté de son coloris. L’ordre normal des tons y est inversé. La lumière semble émaner de la blancheur crue du sable, de la peinte gris clair des cases, au lieu que le ciel, couvert, demeure sombre.

Notre retour, monotone, est interrompu par une forte averse qui fait barraquer spontanément nos montures.

La nuit venue, nous hésitons sur la direction. Il est plus de neuf heures quand nous retrouvons Ghetmir.

J’apprends que les chameaux qu’on fait venir pour moi n’arriveront que dans quatre jours.

— « Tous ici, me dit tout à coup Doma, contents beaucoup avec toi ; toi passer, et toi faire route pour les autres ; quand Français y venir, contents beaucoup encore. »

19, 20, 21, 22 et 23 novembre. — Ces cinq journées se passent dans le repos. Je prends chaque jour mes repas avec le wakil. Il se nomme Osman Hassen Ed Deraï. Il est égyptien ; lors des dernières hostilités entre l’Angleterre et les Senoussia, il a pris parti pour ceux-ci, et maintenant il est proscrit. Sa culture est fort au-dessus de la situation qu’il occupe ; il supporte d’ailleurs son exil avec une dignité qui s’interdit les doléances.

Souvent, lorsque je suis avec lui, un homme vient lui parler pour affaire de service. Devant les fautes même, il reste bienveillant et paternel.

— « Les gens d’ici n’ont pas de tête, me dit-il parfois. S’ils étaient méchants, nous les punirions avec rigueur ; mais ils ne sont que légers. »

Rhed vient me dire au revoir. Il m’a rendu peu de services. C’est toutefois un très brave homme ; il manque seulement d’autorité. Je lui fais quelques présents qui l’enchantent.

Chaque jour j’envoie Doma saluer pour moi Sidi Rida, qui me répond de même. A aucun moment je ne l’ai vu sortir du petit enclos qui entoure sa tente et protège le mystère de sa vie privée. Il dort tard le jour, me dit le wakil ; il travaille et prie presque toute la nuit.

Je lui rends visite la veille de mon départ. Nous causons, cette fois, plus longuement. Il se montre renseigné sur beaucoup de choses. Il possède à Djerboub un cinématographe « marqué d’un coq ». Il m’invite à revenir.

Je trouve ici, comme à Koufra, une préoccupation hospitalière de ma sécurité. Doma, qui me renseigne sur l’opinion, quand il y pense, me dit que la manière dont je suis arrivé, en m’en remettant entièrement à la loyauté des Senoussia, a fait partout la meilleure impression. On en a conclu, sans réserve, à la pureté de mes intentions.

J’engage un serviteur, que le wakil, enfin, m’a trouvé. C’est un esclave ouadaïen qu’on appelle El Hadj Bakrit ; il a été quelque temps au service de Sidi Idriss. Il fera mes repas.

Le jour fixé pour mon départ, un Arabe de Djalo se présente à la porte de ma tente. Il m’apporte un bout de papier, une lettre : un « prizonié » qui m’appelle « Monsieur le Fransé » me dit avoir confié cette missive à un « mousso » — c’est l’Arabe — et me donne son adresse à Marseille : rue Oupfans, 85, 55 ou 35 ; il écrit peu lisiblement. Il signe Mourl. C’est tout. L’Arabe ajoute qu’il serait heureux de recevoir un secours de 10 francs.

J’ai déjà entendu parler en route, par Ratab, d’un prisonnier italien qui aurait obtenu la vie sauve dans un combat en se réclamant de la nationalité de sa mère française. C’est celui-là, paraît-il. Encore que cette version soit bien invraisemblable, je constate qu’elle est du moins répandue ici. Je donne les dix francs et je propose à l’envoyé d’intervenir pour obtenir la libération du captif. Il me prie instamment de n’en rien faire ; il insiste pour que je garde absolument secrète la commission dont il s’est chargé. Je pourrais provoquer des sanctions.

Cette libération est, paraît-il, déjà décidée pour une époque très prochaine ; et l’homme n’est nullement maltraité.

Des partisans arrivent de temps à autre de la partie septentrionale de la contrée, celle où sont confinées les troupes italiennes ; ils nous apportent des nouvelles des hostilités, en ce moment insignifiantes.

24 novembre. — Je me remets en route cet après-midi. Je vais me diriger sur Djerboub, la dernière étape de mon voyage en pays senoussi, et reprendre ma vie de nomade. Ce sont, une fois de plus, les préparatifs du départ et les petits agacements dont il s’accompagne. Le propriétaire des chameaux, qui, après avoir dit hier devant le wakil que nous mettrions quatre jours à traverser les dunes dans lesquelles nous allons entrer presque tout de suite, en annonce sept aujourd’hui — sept jours sans eau — dans l’intention manifeste de m’imposer, comme a fait Ratab, un train d’une lenteur dérisoire. Pourtant ses chameaux sont robustes et dans un état de prospérité remarquable. Le wakil a tenu compte du désir que j’avais exprimé sur ce point. Je le fais demander, et il réitère devant moi, aux chameliers, l’ordre formel de marcher vite.

Je m’attends d’ailleurs, malgré les précautions que j’ai prises, à un voyage peu agréable. Lorsqu’on se trouve en contact permanent avec des indigènes dont notre discipline ne domine pas encore les instincts, avec des peuplades à la fois frustes et indépendantes comme celles-ci, il faut, si l’on veut conserver quelque sympathie pour leur race, se défendre contre bien des irritations. Le défaut complet d’harmonie qui se manifeste à chaque instant entre leurs habitudes et les nôtres, leur méconnaissance de l’exactitude, de la diligence, de la sincérité, de la véracité, imposent à notre patience une épreuve de tous les instants. En revanche, quand on commence à les connaître, on s’aperçoit que beaucoup de ces défauts sont susceptibles d’une prompte atténuation, et que la fermeté, appliquée avec discernement, tempère la plupart d’entre eux. On distingue alors, chez ces primitifs, de rudes et fortes qualités, insoupçonnées d’abord ; on les découvre sensibles au bienfait, fidèles dans l’attachement et dans la gratitude, hospitaliers, capables d’oublier leur cupidité pour une libéralité inattendue, leur égoïsme pour une généreuse assistance. Le vent aride du scepticisme n’a jamais soufflé sur ces cœurs.