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En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Chapter 18: 15. Les élèves
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About This Book

A series of letters by a teenage student chronicles his reluctant transfer from a secular lycée to a Jesuit boarding school and his daily reactions, including nightmares, family conversations, and anxieties about discipline and identity. Through candid, youthful observations he examines preconceived prejudices about the Jesuits, sibling and parental influence, and the tension between imposed correction and personal growth. The epistolary structure follows early humiliation, moments of resignation, and a gradual willingness to judge by experience, offering an intimate account of adolescence, self-scrutiny, and the collision between rumor and firsthand observation.

… je n’ai mérité
Ni cet excès d’honneur ni cette indignité.

Il y a de ta part une erreur absolue, quand tu supposes que les Jésuites ont exercé une pression savante sur mon imagination ou ma conscience. Tu dois savoir que je ne suis pas de caractère à l’admettre : on m’a toujours dit que je possédais un naturel d’âne rétif, qui recule quand on veut le faire avancer contre son idée. A vrai dire, je m’attendais à cette pression, tout disposé à me garer contre ; mais on n’a employé pour me convertir ni force ni ruse.

Avant la retraite, j’avais reçu de mes nouveaux maîtres ou de mes condisciples divers avis, très rares d’ailleurs et parfaitement courtois, provoqués par mon ignorance des usages de la maison ; mais je n’ai eu à subir ni un reproche, ni une menace, ni une sollicitation quelconque, relativement aux pratiques religieuses. Pères et élèves ont eu pour moi de bons procédés, qui tendaient à me rendre la vie de collège moins désagréable et le devoir plus facile : voudrais-tu qu’ils eussent fait le contraire ? Et de quel droit affirmes-tu qu’il se cachait là-dessous une conspiration machiavélique contre ma naïveté de débutant ? Il faudrait des preuves. S’il en existait, sois sûr que ma défiance première les aurait aperçues.

Quant à la retraite, je t’ai dit comment les choses se sont passées. Je n’ai subi ni enjôlement ni emballement. Je suis simplement revenu, par raison et par conviction réfléchie, à la foi de mon enfance et aux obligations de mon baptême. En d’autres termes, je suis rentré dans le devoir intégral — et je m’en trouve fort bien. Jamais je n’ai été plus gai, plus heureux de vivre, de travailler et d’obéir. Mes journées passent avec une rapidité qui n’a de comparable que celle de mes nuits ; je n’ai plus le loisir de broyer du noir, ni d’entreprendre des voyages dans la lune. Je me sens dans le réel et dans le bien, et je ne désire rien au delà pour le moment.

Après cela, mon cher, je ne t’en veux pas de me faire sentir le contre-coup de tes préjugés : il y a trop peu de temps que je les partageais encore. Seulement, entre nous deux, il existe à présent une grave différence. J’ai le droit de dire comme César, avec une variante : « Je suis venu, j’ai vu et j’ai été vaincu. » Toi, tu n’as pas vu.

Je ne prétends pas faire le procès de l’éducation morale qu’on reçoit, que j’ai reçue au lycée de Z. Mais, puisque tu en entreprends l’apologie, parlons-en un peu, sans complaisance ni animosité, comme dit le profond Tacite — un brave homme qui a toute mon estime.

En dehors de quelques phrases pompeusement banales, que nous applaudissions à grands coups de talon aux distributions de prix (on y applaudit tout, parce que c’est la fin), as-tu souvent constaté chez nos communs éducateurs la préoccupation de faire de nous, je ne dis pas des chrétiens — on n’y songeait guère — mais des hommes de bien ? Le proviseur s’inquiétait surtout de sauvegarder la réputation du bahut contre nos révélations indiscrètes et contre les plaintes de nos familles, écho des nôtres, sur la soupe. Parmi nos professeurs, les moins mauvais étaient protestants ou juifs ; les autres, pour la plupart, francs-maçons ou athées. Peut-être, en cherchant bien dans la pénombre des emplois modestes, aurait-on découvert un ou deux honnêtes cléricaux, dont la grande préoccupation allait à ne pas être connus pour tels. Je n’en sais qu’un, M. P***, auquel son talent hors ligne a fait pardonner ses convictions catholiques franchement affichées : mais, dès qu’on a pu se passer de lui, il est parti. Quant aux malheureux pions, ils nous donnaient généralement l’exemple du plus parfait débraillé, et nous connaissions les rigolades qu’ils se payaient en ville.

Il est vrai qu’on nous faisait marcher au son du tambour et au pas, comme à la caserne. Cet agréable exercice, poussé avec persévérance et conviction pendant huit ou dix ans, suffit-il pour apprendre à marcher droit plus tard dans le chemin de la vie ? On avait l’air de le croire ; mais il m’est venu là-dessus des doutes sérieux.

Tu me diras que, si quelque chose manquait encore à notre vertu, on nous fournissait l’occasion d’y suppléer entre nous par le frottement mutuel : car, ainsi que du choc des idées jaillit la vérité, ainsi du contact des passions doit jaillir la moralité. Belle théorie, que nous acceptions de confiance, sans y rien comprendre : que nous importait en pratique ? Par le fait, c’est une blague. L’expérience m’a, hélas ! appris que certaines passions, et non les meilleures, au lieu de se détruire au frottement, se combinent et s’ajoutent : ce qui s’ensuit, tu le sais comme moi.

Ici l’on a, je crois, la prétention de faire, aussi bien qu’ailleurs, des savants ; mais il n’est pas besoin d’y avoir passé huit jours pour s’apercevoir qu’avant tout on veut former, comme on disait au grand siècle, des honnêtes gens. La loi du respect, si peu connue où tu es, et le sens chrétien du devoir, dont la notion même n’est pas admise au lycée, dominent tout dans ce collège et donnent au système d’éducation une puissance moralisatrice à laquelle un esprit droit ne saurait longtemps résister.

Je me flatte peut-être en me décernant une place parmi ces esprits-là : le fait est que je ne résiste plus et n’en ai même nulle envie. En ce moment, mon ami, je ressemble à un de ces appartements longtemps fermés, sombres et froids, dont les fenêtres viennent de s’ouvrir toutes grandes au soleil levant : le flot de lumière entre, éclaire tout, réchauffe tout, assainit tout, et, en même temps, l’âcre odeur des recoins poussiéreux ou moisis se fond insensiblement dans la délicieuse fraîcheur des parfums printaniers.

Si je continuais, je ferais des vers — dont tu te moquerais. Tu n’es qu’un profane !

Et cependant il pleut. C’est même à cette circonstance fâcheuse que tu dois cette longue missive : la promenade n’étant pas possible, nous avons étude libre, c’est-à-dire que chacun fait ce qu’il veut, en silence, à son pupitre. Cela me prive du plaisir de causer durant deux ou trois heures de marche avec Jean ; mais je me suis bien dédommagé avec toi.

Ne sois pas jaloux : il y a dans mon cœur place pour deux.

Ton ami,

Paul.

15. Au même.

24 novembre.

Mon cher ami,

Des moules ? Assurément elles ne font pas défaut parmi mes condisciples actuels. Il y en a même deux espèces. L’une, je l’ai déjà rencontrée ailleurs, ce sont les grosses moules, qui ont pour caractéristique et pour excuse la bêtise native. Ce n’est pas leur faute s’ils sont bêtes, et, du moment qu’ils le sont, il leur est difficile de ne pas le laisser paraître quelquefois, malgré tous leurs efforts, en vertu de l’impitoyable dicton lorrain :

Quand on est veau, c’est pour un an ;
Quand on est bête, c’est pour longtemps.

Ceux que je vois sont forts en chair, hauts en couleur, avec des yeux ronds qui s’étonnent de tout, avec des jambes et des bras balourds qu’ils ne savent où fourrer. Ils sont incapables d’éviter le moindre casse-cou et de parer le plus innocent des horions. Pas méchants, sauf quand ils se mettent en colère contre un de leurs semblables ; car alors ce sont des moutons enragés, c’est-à-dire ce qu’il y a de pire au monde et de plus amusant à regarder. Mais généralement ils ont bon caractère : ce sont des nullités qui ne demandent pas mieux que de passer inaperçues et qui, de fait, ne comptent pas dans une division — si ce n’est, hélas ! à table… Comme ils ne gênent personne, on ne les taquine pas, et leur éducation se poursuit sans encombre, s’achèvera sans bruit et se couronnera vraisemblablement par un bon petit mariage chrétien. Ils seront d’excellents pères de famille, maires de leur commune, et de très fermes soutiens de la bonne cause. C’est ce qu’on nous dit pour nous empêcher parfois de leur former le caractère en les houspillant.

La seconde espèce se voit plus rarement au lycée : ce sont les petites moules, les moules fines, gentilles, délicates, anges ou demoiselles, qu’on a peur de casser en les heurtant et qui ont peur elles-mêmes de se fêler en remuant trop vivement. Enfants de bonnes familles plus ou moins aristocratiques, élevés doucement, tendrement, par des femmes, chétifs de santé, habitués dès l’enfance à toutes les attentions et à tous les ménagements. Timides et gauches, ils se réfugient volontiers dans le règlement, parce qu’il les protège, et s’accrochent instinctivement aux soutanes des surveillants par ressouvenir des jupes maternelles. Ce sont les innocents de la division : on ne les qualifie pas plus durement, parce qu’ils tiennent assez souvent la tête des classes et que les élèves gardent toujours le respect de la supériorité intellectuelle. Mais en récréation, où l’intelligence compte beaucoup moins que les aptitudes physiques, malheur aux innocents qui se font tirer l’oreille pour prendre part au jeu, ou qui, par maladresse, font perdre leur camp ! On se charge alors, par charité pure, de leur administrer verbo et opere une trempe fraternelle qui, à la longue, ne peut manquer de produire sur leur tempérament un effet salutaire : car avec des gens intelligents il y a toujours de la ressource. Les surveillants regardent faire, du coin de l’œil, et n’interviennent qu’au moment où le dégourdissage menace de tourner en abus de la force.

Les petites moules, dans leur timidité maladive, sont du moins simples, modestes, bons enfants en général : je les préfère cent fois à l’exécrable engeance des poseurs avec leur taille toujours cambrée et leur cou d’oie emprisonné à l’anglaise dans un immense carcan de gélatine, suant la pommade et la morgue par tous les pores de leur précieuse personne. Ils sont, Dieu merci ! peu nombreux et n’ont pas même assez d’esprit pour voir combien ils sont ridicules. Je me rappelle avoir lu quelque part qu’on cesserait d’être bête, si l’on pouvait arriver à croire qu’on l’est. Ces poseurs n’en sont pas encore là : ils se tiennent pour des gens de valeur, parce qu’ils se croient des gens comme il faut, et ils écrasent de leur pitié les pauvres mortels qui se piquent, non pas d’être à la mode du jour, mais de préparer sérieusement leur avenir, et qui, dans cet avenir, voient autre chose que des courses, des chasses ou des parties de plaisir. Les pauvres sots ! On la leur rend avec usure, leur pitié… Mais ça ne les changera pas.

Quelques-uns pourtant ne manquent pas de moyens : ceux-là constituent, dans le genre poseur, l’espèce des pédants. Il y a ici un rhétoricien qui en est le type achevé. Parce qu’il a trois poils au menton, il joue l’oracle perpétuel : il a tout vu, tout lu. Du haut de ses quatre pieds six pouces, il juge souverainement les hommes et les œuvres, surtout les plus modernes, qu’il connaît à fond pour en avoir entendu parler pendant les vacances. Il a un oncle qui est académicien — de province, mais en attendant mieux — et dès lors on conçoit que le neveu ne peut pas être un esprit ordinaire. Il semble bien l’entendre ainsi : que faire à cela ? Notre professeur, qui le connaît bien, ne manque pas les occasions de le rappeler à la modestie et au bon sens : le petit bonhomme baisse son nez retroussé, puis, l’orage fini, le redresse plus impertinent que jamais. Est-ce de l’orgueil ? Je croirais plutôt que c’est une manie, provenant d’un culte exagéré pour le grand homme son oncle. Nous l’avons baptisé lui-même le grand homme : il fait semblant d’en être flatté, mais ça le vexe, et, ce qui vaut mieux, ça l’oblige quelquefois à se taire.

Si tu es un peu surpris de tous ces méchants portraits, je te dirai que nous étudions en ce moment La Bruyère, pour lequel je m’avoue un petit faible. Et, comme mes vieilles habitudes de caricaturiste se trouvent contrariées par le règlement des Jésuites, je me rattrape comme je puis, sous le beau prétexte d’amour de l’art.

C’est peut-être mal.

Quoi qu’il en soit, après avoir lu ce qui précède, je t’entends crier vertueusement au scandale : « Quoi ! Chez les bons Pères, on admet ces défauts-là ? On tolère des petites et des grosses moules, des poseurs et des pédants ? Cela renverse toutes les idées courantes sur la réputation éducatrice des Jésuites. »

C’est exactement ce que, dans mon indignation de néophyte, j’ai objecté à mon sage ami Jean. Il m’a répondu : « Mon gros (c’est sa façon de m’appeler, quand il va me dire des choses aimables), ça me fait de la peine de te voir si borné. Trouve donc moyen de rallonger un peu ton nez pour reculer tes horizons.

— Merci.

— Il n’y a pas de quoi. Mais, dis-moi, quand tu es entré ici, étais-tu parfait ?

— Dame ! non. Je ne le suis même pas encore.

— Ah ! Habemus confitentem reum. Et pourquoi t’y a-t-on amené ?

— Maison de correction.

— Et si, après ton entrée, voyant que tu n’étais point parfait, on t’avait, pour te corriger, fourré sommairement à la porte ?

— Tu n’aurais pas en ce moment le plaisir délicat de me faire poser.

— Soyons sérieux. Aurait-on bien fait ?

— On aurait eu grand tort, parce que je ne me serais jamais consolé de perdre tes salutaires leçons, soutenues par de si admirables exemples.

— Vil flatteur ! Ça remonte bien plus haut que moi. Il faut remercier tes maîtres et les miens, dont l’indulgence t’a fait crédit du temps nécessaire à ton amélioration et dont le dévouement patient, vigilant, inconfusible, travaille sans relâche, sans même que tu t’en aperçoives, à achever en toi l’œuvre commencée par ta bonne volonté avec l’aide de Dieu. Comprends-tu ?

— Jean, l’un de nous deux est une bête… et ce n’est pas toi ! Voici ma patte. Merci. »

Paul.

16. Au même.

5 décembre.

Mon cher Louis,

Ce que tu réclames de mon prétendu talent d’observation est un vrai travail ! Tu ne songes pas que mes lettres sont le meilleur de mon repos, mais à condition que ma plume ait la bride sur le cou, comme celle de la marquise (sans comparaison). Si tu veux m’obliger à prendre le petit pas et la route pavée, je préférerais faire du grec, qui, sous la baguette magique de mon professeur, commence à perdre pour moi son horrifique laideur de langue morte. Sais-tu que Démosthène est un fier lutteur et Homère un bonhomme incomparable, et qu’on gagne à les connaître tous deux ?

Mais, puisque tu y tiens, je vais essayer de te décrire le mécanisme de ma jésuitière, pour autant que je l’ai vu fonctionner depuis près de trois mois.

Ab Jove principium. Le Jupiter, ici, ce n’est pas le P. Recteur, du moins pour les élèves. Il représente pour eux presque une divinité cachée, quelque chose comme l’antique Destin, qui se contente de régler souverainement la marche des choses, mais n’exécute pas lui-même ses arrêts. C’est le P. Préfet qui tonne et qui rayonne, qui fait la pluie et le beau temps, qui puise dans les deux tonneaux olympiens et distribue avec équité le sucre des récompenses et le poivre sec des châtiments. Le P. Recteur se réserve seulement le droit de grâce et les faveurs plus insignes ; il préside les séances solennelles à la grande salle, attache les croix d’honneur sur la poitrine des premiers de classe, chaque semaine, et donne quelquefois, toujours trop rarement, des congés supplémentaires.

Essentiellement bon prince, il s’en faut pourtant que ce soit un roi fainéant. Il voit tout, par ses yeux ou par ceux d’autrui ; il sait tout (par son petit doigt, dit-on aux gosses), jusqu’à stupéfier quelquefois tel coupable qui se croyait profondément ignoré. Bref, sans presque paraître, on sent qu’il est l’âme partout présente du collège. Ses décisions sont d’ailleurs sans appel. Quand le P. Préfet ou le F. Portier vous ont répondu que le P. Recteur n’est pas d’avis, tout est dit. J’aime cela, parce qu’on sait à quoi s’en tenir.

Pour en revenir au P. Préfet, il est, contrairement au P. Recteur, l’homme qu’on voit partout. Pas un mouvement d’ensemble ne se fait sans qu’il y préside ou en surveille l’exécution : cela garantit l’ordre général. Mais, de plus, il entre dans les mille détails de la vie journalière, réglant les heures des classes et des leçons d’agrément, les jeux et les bains de pieds, la hauteur des cols de chemise et la couleur des cravates, les arrêts et les retenues. Il est vrai que pour la partie matérielle il se fait aider par le P. Sous-Préfet, mais il garde toute la responsabilité. C’est sa griffe qui, imprimée sur le billet jaune qu’on appelle admittatur, constitue le mot de passe pour obtenir un mouchoir du F. Linger ou une tisane du F. Infirmier, pour être admis en classe sans devoir ou sans leçon le lendemain d’une migraine, pour faire le moindre pas en dehors de sa division. Sans ce précieux papier, on est sûr de rencontrer, juste au coin où on ne l’attendait pas, un impitoyable surveillant général, vulgairement rôdeur, qui vous renvoie d’où vous venez, avec une tartine de pensum ou d’arrêts.

D’après cela, tu vas penser que le P. Préfet inspire aux élèves le sentiment que certain ogre inspirait au petit Poucet et à ses frères ? Pour les cancres, c’est possible ; pour les sages, non. Car il y a chez lui deux hommes absolument différents : l’homme public, qui est souvent obligé de faire figure de bois pour le maintien de la discipline, et l’homme privé, qui, dans l’intimité de sa cellule, peut laisser agir et parler son cœur. J’en ai fait récemment l’expérience. Un des professeurs d’accessoires s’étant plaint que j’avais l’air de ne pas le respecter, le P. Préfet me fit comparaître. Je lui avouai qu’en effet le ton doctoral de ce monsieur et sa manie de friser perpétuellement ses moustaches (c’est un laïc) me donnaient parfois sur les nerfs : de là, quelques sourires mal cachés par moi et quelques paroles qui pouvaient sentir l’impatience. J’en fus quitte pour une semonce paternelle et pour la promesse de surveiller un peu mieux mes nerfs.

Un règlement affiché au parloir avertit les parents que, pour savoir à quoi s’en tenir sur la conduite et les progrès de leur fils, ils doivent s’adresser au P. Recteur ou au P. Préfet. Cela paraît sage ; car eux seuls tiennent en main tous les éléments d’une juste appréciation : notes et compositions, éloges et plaintes des maîtres, explications bonnes ou mauvaises des élèves. L’opinion qu’ils se font ainsi de chacun d’entre nous a de sérieuses chances d’être vraie et complète, surtout chez le P. Recteur, qui contrôle et juge en dernière instance.

Cette suprême garantie de justice, à laquelle chacun est toujours libre de faire appel, est parfaitement appréciée des élèves, et, grâce à elle, la personne sacro-sainte du P. Recteur jouit d’un respect universel. Il vient tout de suite après le bon Dieu, peut-être même avant chez certains : car le bon Dieu est loin, tandis que le P. Recteur est là tout près — et a le bras joliment long !

La suite au prochain temps libre. Tu ne dis pas merci ?

Ton ami,

Paul.

17. Au même.

14 décembre.

Mon cher ami,

Hier jeudi, par exception, on nous a donné promenade, parce qu’il pleuvait les jours précédents : on avait oublié que c’est le jour de congé du lycée, ou peut-être n’avait-on pu faire autrement. Comme les belles routes de ce pays se réduisent à un fort petit nombre, il y a eu des rencontres.

D’abord, une division de gosses, futurs premiers communiants sans doute, avec un bon petit air d’innocence encore intacte. Les premiers rangs ont gentiment ôté leur képi devant le P. Surveillant qui nous conduisait ; les suivants ont fait de même et le pion aussi. Nous avons tous rendu le salut. C’était touchant de fraternité et j’ai eu un petit éclair de fierté pour mes anciens condisciples. J’en ai été vite puni.

A trois cents pas plus loin, nous croisons une division de grands comme nous. Aucun ne salua le Père. On passa les uns à côté des autres, en se regardant au blanc des yeux, sans rien se dire. Mais à peine les lycéens eurent-ils dépassé notre dernier rang, où marchait le second surveillant, qu’ils se retournèrent et lancèrent un formidable couac, puis un second, sans que leur pion en prît le moindre souci. C’était grand, n’est-ce pas, et brave !

Plusieurs des nôtres, tout frémissants de colère, crièrent au P. Surveillant : « Mon Père, faut-il cogner ? » J’ai compris qu’il répondait : « Vous leur feriez trop d’honneur. » J’ai trouvé que ce dédain était mérité. On obéit, non sans effort, et l’on se contenta de dauber sur la bonne éducation des potaches.

Si le Père avait permis de cogner, ma foi ! j’aurais cogné comme tout le monde. Je n’ai jamais insulté un prêtre : c’est lâche et bête. Je dois même avouer que j’aurais eu un plaisir tout spécial à faire au pion, de son chapeau, un collier.

L’aventure n’a point fait de tort à nos surveillants, déjà très respectés et très populaires. Ces deux adjectifs, qui ont un peu l’air de jurer ensemble, expriment pourtant la vérité rigoureuse. Cela tient à cette même fermeté, tempérée de bonté, dont je t’ai parlé l’autre jour. Elle n’est pas le partage exclusif de tel de nos maîtres : c’est, avec des nuances, leur caractère commun et la base évidente de tout leur système d’éducation. Jean me dit que leur sévérité sur la discipline vient de saint Ignace leur fondateur, qui a été soldat, et de leurs habitudes de régularité monastique. Quant à la bonté qui s’y mêle, il n’y a point à en chercher la source ailleurs que dans leur cœur de prêtre et dans leur fervent et constant désir de nous rendre meilleurs. Nous sommes la raison même de leur vocation — leur croix et leur joie, disait l’un d’eux — et pour résumer tout, mon cher, on sent qu’ils nous aiment.

Ici, pas la moindre trace de ce formalisme officiel qui se traduit au lycée, dans toutes les grandes circonstances, tristes ou joyeuses, par la froide appellation de jeunes élèves ! L’effet, je t’assure, est tout autre, quand, après une de ces proclamations de notes qui se font en public, devant maîtres, élèves et parents, au jour de la sortie générale du mois, le P. Recteur commence son allocution par ces simples mots : « Mes chers enfants ! » Il n’est pas besoin d’effort pour sentir du premier coup que c’est le père de famille qui va parler, et que toutes ses paroles, éloges, blâmes, conseils, lui seront dictées par l’affection. Aussi elles vont droit aux cœurs, dont elles remuent les meilleures fibres.

Tu devines maintenant que la maxime de l’âne de la Fontaine :

Notre ennemi, c’est notre maître,

n’a pas grand cours ici et n’y trouve guère d’applications. L’affection appelle l’affection et la bonté engendre le bon esprit. Il existe naturellement des degrés dans la sympathie des élèves pour leurs différents maîtres ; à côté des pères, il y a des oncles ou de simples cousins : mais avec tous, jeunes et vieux, on est à son aise. On ne songe pas à éviter leur rencontre : c’est au contraire une bonne fortune d’en accrocher un par hasard dans un corridor et d’en recevoir un mot aimable. Je dormirais mal, si le soir, en passant devant mon surveillant de dortoir, je ne pouvais lui dire un : Bonsoir, mon Père, et s’il ne me répondait : Bonsoir, mon fils. Il y a deux jours, n’étant pas content de ma tenue en allant au réfectoire, il m’a appelé Ker tout court : j’en ai perdu l’appétit au dîner — et pourtant c’était jour de frites !… Mais sais-tu seulement ce que c’est que nos frites ? Est-ce qu’on songe à vous donner des frites au lycée ? Il y faudrait pour le moins un ou deux décrets ministériels. Tu n’as rien vu, mon cher, et rien mangé de bon !

Il faut dire que notre premier surveillant est la meilleure pâte d’homme qu’on puisse rêver : gros, rond, franc, tout d’une pièce, aimant à rire, sauf quand il s’agit du réglement et des convenances. Aussi n’a-t-il qu’à lever le doigt pour être compris et obéi. Il est prêtre, confesseur très couru de la division voisine, prédicateur très apprécié des élèves et musicien remarquable.

Son collègue est beaucoup plus jeune, notre aîné de quelques années, vif, ardent, un pétard toujours prêt à partir, bon et beau joueur, souple et nerveux : à la tête d’une partie de barres ou de drapeau, il est d’une crânerie superbe avec sa soutane et ses manches retroussées, ses poings en arrêt, son œil fulgurant. Il faut voir comme il enlève son monde à l’assaut d’une position ennemie ! C’est un délire de bravoure, qui, derrière lui, précipite la moitié de la division, et l’autre moitié est vaincue d’avance, à moins d’une lutte absolument désespérée. Nous avons failli déjà le porter en triomphe.

Il s’ingénie de mille manières à varier nos petits plaisirs en cour, en promenade. A la dernière sortie, les élèves dont les parents n’avaient pu venir (j’en étais) sont partis avec lui dès le matin pour une excursion dans la montagne. Musique militaire, composée d’un clairon et de plusieurs mirlitons ; pique-nique près d’une source limpide ; chants et joyeux devis jusqu’à la nuit tombante. L’un de nous s’étant un peu blessé, le surveillant le soigna avec une sollicitude de maman-gâteau. Comment veux-tu qu’on ne s’attache pas du fond de l’âme à des hommes qui identifient ainsi leur vie avec la nôtre ? Et quand ensuite, l’heure venue, le surveillant donne son coup de sonnette qui rappelle au devoir sérieux, ou quand il vous demande, au nom de la règle, un de ces mille petits efforts qui constituent la vie d’écolier, comment veux-tu qu’on le refuse ? Ce serait de l’ingratitude. Pour ma part, lorsqu’il est mon adversaire à la balle au camp, je cale dessus sans scrupule et sans ménagement : c’est le jeu, la bonne guerre. Mais, si j’avais le malheur de lui causer en n’importe quoi la moindre peine, je n’attendrais pas une minute pour lui demander mon pardon.

Voilà pour les surveillants. Avec les professeurs nos relations sont encore plus faciles et plus agréables, du moins quand on appartient, comme je m’en flatte, à la catégorie des travailleurs sérieux. Les surveillants, chargés d’assurer l’ordre et la discipline en récréation, au réfectoire, au dortoir, partout, du matin jusqu’au soir, et du soir jusqu’au matin, ont une tâche complexe et souvent, quoi qu’ils fassent, ingrate : l’homme extérieur échappe plus facilement à l’influence de l’autorité qui veut le former ou le réformer. Le professeur s’adresse à l’intelligence : il a ainsi, avec le rôle brillant, une prise bien autrement puissante sur tout l’homme. L’homme, c’est son style : quand un élève est obligé, tous les jours, pendant un an ou davantage, de livrer par écrit le fond et la forme de sa pensée sur tous les sujets imaginables, il se livre lui-même, avec son fort et son faible. Se sent-on faible, on s’accroche au professeur comme le naufragé à l’unique planche de salut, et alors s’établissent tout naturellement des rapports de secourable condescendance, d’une part, et de reconnaissante confiance, de l’autre.

Cela ne doit pas être gai tous les jours, pour le professeur, si l’on en juge par les efforts inouïs d’ingénieuse patience que nous le voyons dépenser, souvent en pure perte, pour faire entrer des choses rudimentaires dans quelque cerveau rebelle ; car ici, mon ami, on s’occupe de tout le monde, des premiers et des derniers, selon la seule bonne volonté de chacun. C’est donc bien le moins, quand on a la chance de compter parmi les forts, de dédommager quelque peu le pauvre professeur par une tenue et une application sans reproche : nous tâchons de le faire.

Il nous le rend dans ces charmantes réunions académiques, où il convoque régulièrement l’élite de la classe pour quelque travail supplémentaire, pour une lecture intéressante, une causerie littéraire, et qui se terminent quelquefois — voudras-tu le croire ? — par l’épuisement… d’une boîte de dragées, offerte au Père en souvenir du baptême d’un de nos petits frères et qu’il nous offre à son tour. Tu conçois bien que ce n’est pas la dragée qui fait plaisir : c’est de la croquer en famille.

Après cela, tu es libre de m’appeler fanatique. Mais là, entre nous deux, s’il prenait envie demain à mon brave papa de me renvoyer au lycée de Z…, ὦ πόποι! Quelle culbute je ferais ! Celle du petit Vulcain, qui tomba de l’Olympe pendant neuf jours de suite, ne serait rien en comparaison.

Pardonne mon impertinente franchise.

Ton ami,

Paul.

18. Au même.

22 décembre.

Mon cher Louis,

Il vient de m’arriver une histoire désagréable qui aurait pu avoir un dénouement tragique. Je veux te la conter, pour pénitence.

J’ai un faible que tu connais : sans rime ni raison, je fais encore quelquefois des vers. Ce serait une manie bien innocente, vu la qualité de mes produits, si je bornais ma verve soi-disant poétique à des sujets inoffensifs, cantiques, pastorales, ou épopée. Mais, quelque diable sans doute me poussant, il se trouve que mes préférences décidées vont à la satire. Quand je vois certaines gens qui font certaines choses, j’enrage et j’ai envie de mordre, comme un vulgaire toutou. C’est un fort vilain défaut : vais-je m’en corriger, après la leçon que j’ai reçue ? Je le souhaite, mais je crains que ça ne soit dans le sang.

Donc, avant-hier, le petit grand homme dont je t’ai parlé posait, faisait de l’épate, devant quelques illustres membres de la confrérie des grosses moules. Il s’agissait de son poète favori : il est hugolâtre. Je ne déteste pas Victor Hugo : si les poètes sont tous plus ou moins fous, lui, c’est un fou puissant. Ainsi pense notre professeur. Le grand homme de quatre pieds six pouces admet la puissance, mais non la folie, et, au moment où je passais, il déclamait avec un lyrisme tout à fait convaincu la lugubre rencontre de l’âne et du crapaud martyrisé par des gamins. Les autres béaient d’admiration, comme des huîtres à marée montante. Je haussai les épaules : il s’en aperçut et se mordit les lèvres.

Mais je fis mieux, c’est-à-dire plus mal. Rentré à l’étude, j’utilisai un moment de loisir à aiguiser une épigramme qui se terminait par ces deux vers :

Royal dindon qui fait sa roue
Devant sa cour d’oisons.

Pas bien méchants, n’est-il pas vrai ? Et puis les vers sont des vers : on ne les prend pas à la lettre. Malheureusement ils circulèrent ; un artiste malicieux les aggrava, en y adaptant un air connu, et, à la récréation suivante, quinze élèves le fredonnèrent, l’un après l’autre, au nez de mon grand homme. Au quinzième, il perdit patience, vint droit à moi, qui ne lui disais rien, et essaya de me cracher au visage. Dame ! je répondis du tac au tac — et sa joue claqua. Il cria : « Lâche ! » et esquissa un coup de pied, qui ne réussit point : seconde claque. Alors le pauvret se mit à pleurer. Cela me calma net.

Mais le mal était fait et le feu dans la ruche, je veux dire dans la division. La majorité des élèves, par antipathie pour l’autre, tenaient pour moi : quelques-uns, les oisons, m’en voulaient. J’allais devenir un brandon de discorde, l’auteur d’une guerre civile.

Les deux surveillants, qui, au fond (je m’en doutais bien), n’étaient pas trop fâchés de la leçon donnée au royal dindon, mais qui regrettaient l’esclandre, se consultèrent ; puis le vieux vint me dire : « Paul, je ne veux pas apprécier votre conduite : mon devoir est d’en référer au P. Préfet. » Je voulus me justifier : « Non, fit-il doucement ; ce n’est pas le lieu ni le moment : je crains que vous ne soyez pas encore assez maître de vous pour bien voir les choses. Allez trouver votre Père spirituel : il vous dira ce que vous devez penser et ce que vous devez faire. On n’en parlera qu’après au P. Préfet. »

J’obéis sans difficulté. Le Père spirituel m’écouta, comme toujours, avec attention et bienveillance. Quand j’eus tout loyalement raconté :

« Mon fils, dit-il gravement, êtes-vous fier de ce que vous avez fait ? »

J’avais grande envie de répondre que oui : je ne sais pourquoi je n’en eus pas le courage. Le Père continua :

« Qui de vous deux était le plus fort ? »

Voyant venir le coup, je pris la tangente :

« Pouvais-je me laisser cracher à la figure sans châtier ce bout d’homme rageur ?

— Peut-être que non. Mais à qui la faute, si le bout d’homme rageait ? A sa place, ridiculisé et chansonné publiquement, auriez-vous gardé votre sang-froid ? »

Je répondis par un signe de tête négatif.

« Eh bien, mon fils, de quel droit demandez-vous à d’autres un effort dont vous ne vous sentez pas vous-même capable ?… Cet enfant a eu tort de vous insulter comme il l’a fait ; mais, évidemment, il ne se possédait pas — et il avait été provoqué. » Le Père insista : « Il avait été provoqué. »

Je comprenais trop bien ce qu’il voulait dire et ne pouvais nier qu’il eût raison : sans mon épigramme, rien ne serait arrivé. Je baissai la tête et attendis mon arrêt. Il reprit :

« Vous êtes venu pour savoir mon avis ?

— Oui.

— Et vous voulez que je vous le dise franchement ?

— Oui.

— Eh bien, vous devez à votre condisciple et à toute la division une réparation. »

Et comme je me révoltais :

« Mon fils, je ne vous l’impose pas, je n’en ai pas le droit ; mais je l’attends de votre loyauté de cœur et de votre bon sens. Et pour avoir le courage de demander pardon aux hommes, venez d’abord demander votre pardon à Dieu. »

Ce disant, il m’attira doucement à son prie-Dieu, s’agenouilla à côté de moi devant son pauvre Christ de cuivre et prononça d’une voix où tremblait un peu d’émotion : Seigneur, pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Je te laisse à deviner ce qui suivit.

Le même jour, après la classe du soir, pendant que la division silencieuse entrait dans la cour sur deux rangs, je sortis de ma place et m’avançant vers ma victime, je dis très haut :

« N…, je te fais mes excuses pour les ennuis que je t’ai causés ; je les regrette et te prie, devant tous nos camarades, de me pardonner. »

Il prit la main que je lui tendais et la serra avec une vivacité qui me donna bonne opinion de son cœur : « Merci », dit-il, et un peu plus bas il ajouta : « Pardonne-moi aussi. »

Sur ce dernier mot, que je n’attendais pas, tout ce que j’avais contre lui s’envola ; je l’embrassai franchement, la division applaudit et nous célébrâmes tous ensemble la fin de la guerre civile par une partie de ballon trois fois plus joyeuse que toutes les précédentes.

Le P. Préfet, averti par le Père spirituel, n’eut pas le temps d’intervenir, et, je crois, n’en eut pas de regret : nulle mesure disciplinaire ne pouvait produire un effet aussi rapide et aussi complet. Je me rends fort bien compte que, dans la circonstance, personne autre que mon directeur de conscience n’eût obtenu de mon amour-propre un acte de réparation : devant une sommation officielle, j’aurais cassé, mais non plié.

Tu vois à quoi sert, en dehors même du confessionnal, un Père spirituel. Il est le tampon qui amortit ou prévient les gros accidents, comme dans mon cas ; il est, en tout temps, le médiateur naturel entre les faiblesses du jeune âge et les rigueurs du Code pénal écolier. Les professeurs et surveillants sont des pères, sans doute, mais aussi des maîtres : gants de velours, mains de fer. Lui n’est que père : il n’a que du velours.

Et pourtant — je t’en reparlerai peut-être — ce velours a quelquefois d’assez rudes passes : il le faut, quand on veut être loyal avec soi-même. J’ai dans mon directeur une confiance absolue : il me connaît de fond en comble. Il a été convenu entre nous que je ne lui cacherais rien et qu’il ne me passerait rien : car je veux me faire un caractère, et, sans lui, je n’y arriverais jamais.

Toi, mon bon, qui est-ce qui te rabroue, te relève et te soutient ? Je sais que tu ne hantes pas beaucoup l’aumônier : tu serais mal vu — et un aumônier pour trois ou quatre cents élèves n’a pas le temps de s’occuper beaucoup de chacun. Je te plains ; car je t’assure que c’est bon, par moment, d’avoir son déversoir. Adieu, Louis.

Ton ami,

Paul.

19. De ma sœur Jeanne.

4 janvier.

Mon petit frère chéri,

Je ne veux pas attendre à demain pour te dire, sous le secret de la confession, que papa est revenu ce soir enchanté de toi et de tout ce qu’il a vu et entendu au collège. Quand maman lui a demandé comment il t’avait trouvé, il a répondu : « Pas reconnaissable. C’est maintenant un garçon rangé, parfaitement rangé, et intelligent. Je n’aurais pas cru ! »

Tu juges si maman était contente. Pour allonger son plaisir et le mien, elle a fait parler papa, qui de sa vie ne s’est montré aussi communicatif :

« Est-ce qu’il n’a plus ses petits airs mauvais, vous savez, quand on le contrariait un peu ?

— Rien, plus rien. J’ai essayé deux fois, dans le courant de la sortie, de le taquiner : il n’a pas bronché. Les Jésuites l’ont dompté.

— Il avait peut-être peur de vous ?

— Lui ? Jamais il n’a été aussi affectueux. Il m’a raconté toutes ses petites affaires : il cause très bien. Je l’ai laissé commander notre dîner à l’hôtel : il s’est rappelé tous les plats que j’aime. Et ce qu’il y a de plus fort… Tu sais quelle moue désagréable il nous grimaçait, quand nous avions ici de la tête de veau, dont je raffole et où il ne touchait jamais ? Eh bien, il m’en a fait servir et il en a mangé, tout comme moi, sans l’ombre d’un dégoût. Tout le temps, d’ailleurs, il a été pour moi aux petits soins.

— En quoi faisant ? » demandai-je.

— « Par exemple, pour leur comédie, il s’est ingénié à me trouver la meilleure place, une première, d’où je n’ai perdu ni un mot ni un geste.

— Oh ! » hasardai-je avec intention, « il a fait ça par coquetterie, pour être vu dans son rôle ! »

Cela me valut un regard… Brrr !

— « Tu ne seras jamais qu’une petite sotte. Va le dire à tes Ursulines ! »

Tu te rappelles qu’après ce gros mot-là, il est toujours prudent pour moi de ne pas pousser plus loin mes plaisanteries. Maman se hâta d’intervenir :

« A-t-il bien joué ?

— Je ne devrais pas le dire… Ces jeunes gens, ma foi ! ont un jeu fort naturel, agréable, distingué ; mais il m’a semblé que Paul les dépassait tous, sauf peut-être un seul, Jean X…

— Ils ne font qu’un, » dis-je.

— « En tout cas, ils font une belle paire d’acteurs, mon fils dans le rôle du valet Scapin, Jean dans celui de M. Géronte.

— Vous avez fait connaissance avec ce Jean X…?

— Paul me l’a présenté comme son ami et son mentor : c’est un jeune homme parfait et je souhaite que mon fils lui ressemble. Il paraît que c’est le coq de la division des grands élèves, préfet de je ne sais plus quel département.

— Du département de la Congrégation ?

— Possible. A ce titre, je l’ai entendu débiter au P. Recteur, au nom de tout le collège, un compliment de bonne année fort bien tourné et plein de beaux sentiments. Ces messieurs ont l’air de s’entendre à développer le cœur des jeunes gens.

— Comme les Ursulines.

— Avec une petite différence que le P. Recteur, dans sa réponse, a nettement accentuée : « Vous dites, mes enfants, que vous nous aimez, que vous aimez vos parents, et je vous crois, parce que vous avez le cœur bon. Cela suffit-il ? Pour des femmes peut-être… » Vous entendez, mademoiselle ?… « Pour des hommes, non. Il faut que vous ayez le cœur fort et que votre amour, dépassant le domaine du pur sentiment, s’affirme par l’énergie des actes. » Et il leur a déduit les applications pratiques. Cela m’a fixé sur la manière dont ces messieurs comprennent l’éducation.

— Y avait-il des dames dans l’auditoire ?

— Oui.

— Elles n’ont pas dû être flattées de la différence.

— Oh ! Tu penses bien que ce P. Recteur n’est pas Jésuite pour rien et qu’il a trouvé moyen de dire, par manière de parenthèse, que beaucoup de femmes ont des cœurs d’homme. Et celles qui étaient là n’auront pas manqué de se caser du côté le plus flatteur pour elles.

— Alors, vous avez eu du plaisir ?

— Un peu, surtout lorsque… » Ici, un petit chat dans la gorge.

— « Racontez-nous donc ça, papa. »

Quand le petit chat eut passé : « Eh bien, le matin de la comédie, j’ai assisté à la proclamation solennelle qui termine le trimestre. Les parents sont invités. Il m’avait fait mettre à côté de son professeur, qui est un homme fort aimable. Ces messieurs sont tous très aimables et gens de bonne compagnie. Le Révérend Père m’expliquait les choses, à mesure qu’elles se déroulaient. On proclama d’abord les places obtenues dans chacun des cours : composition de la semaine, travail de la quinzaine (cela s’appelle la diligence), excellence du mois. Le premier vient se présenter au P. Recteur, qui lui attache sur la poitrine une croix d’or ou d’argent et lui donne l’accolade. Le second n’a qu’un ruban, dont la couleur varie avec chaque branche — et celui-là, on le reçoit de la main de quelque professeur. Paul a été décoré de la croix de composition en discours français par le P. Recteur, et grâce à mon aimable voisin le professeur de rhétorique, qui m’a cédé son droit, c’est papa qui a eu l’honneur exceptionnel de fleurir son fils des deux rubans de diligence et d’excellence.

— Sans émotion aucune ? » demanda maman.

— « Je ne dis pas cela.

— Oh ! Papa a le cœur fort, comme tous les hommes. Moi, simple fille, je ne me serais pas gênée pour y aller d’une petite larme au coin de l’œil. C’est bien permis !

— Petite perfide !… Eh bien, oui… Mais c’était la première fois.

— Espérons que ce ne sera pas la dernière. Et après ?

— Après, sont venus les témoignages de bonne tenue et d’application, les bien, les très bien, les parfaitement bien, et j’ai encore eu la faveur de remettre à Paul… Devine quoi, Jeanne.

— Oh ! un bien, tout au plus.

— Ce serait encore trop pour toi… Un parfaitement bien, qui est dans ma valise et que je veux faire encadrer.

— Nous irons prier devant, n’est-ce pas, chaque soir, en pèlerinage ?

— A propos de prière », interjeta maman, « ne l’avez-vous pas trouvé trop… jésuite ?

— Que veux-tu dire ?

— Eh bien, trop… pieux ?

— Trop, non ; assez, oui. Il m’a mené voir la chapelle.

— Ah !

— J’ai admiré les lustres et les vitraux.

— Et lui, qu’a-t-il fait ?

— Lui ? Il m’a offert de l’eau bénite, en entrant, puis s’est mis à genoux, la tête dans ses mains… Je ne sais ce qu’il faisait.

— Il priait pour quelqu’un… qui ne prie pas beaucoup », fis-je. Papa me regarda ; mais moi je regardais Minet, qui faisait des ronrons sur mes genoux. Il se tira d’embarras en disant avec énergie :

— « Allons dîner : ce voyage m’a creusé l’estomac… Mais je n’aurais pas cru !… Ces messieurs ont vraiment le tour de main. »

Je te conte tout cela, mon petit frère, au long et au large, parce que cela m’intéresse énormément et que tu ne seras sans doute pas fâché toi-même de savoir au juste l’impression de papa. Il est gagné, sûrement, et tu verras que tout finira bien.

Après dîner, l’oncle Barnabé est venu. Quand papa lui eut refait son récit avec le même enthousiasme, le brave homme eut le malheur de dire : « Les Jésuites sont des enjôleurs : c’est reconnu. » — « Il est reconnu, répliqua papa de son petit ton des jours maigres, qu’en fait d’éducation, tu n’as jamais eu le sens commun et que tu n’as pas su empêcher ton Ernest de devenir un crétin de première force, malgré les trois lycées où tu l’as mis successivement ». Le pauvre oncle Barnabé n’a pas demandé son reste.

Ton ami Louis a été fort ennuyé de ne pas te trouver ici et m’a chargé de te faire savoir que les Jésuites, qui ne donnent pas de vacances pour le nouvel an[3], sont des esprits chagrins. C’était aussi l’idée de papa, avant la visite qu’il t’a faite. Il n’en a plus parlé, ce soir ; je vois bien pourquoi : si tu avais eu des vacances, il ne t’aurait ni applaudi ni décoré ! Maman et moi, qui n’avons pas eu les mêmes bonheurs, nous penchons à dire comme Louis. Je t’en demande pardon pour tes maîtres, que j’estime tout de même, puisqu’ils te font du bien. Ils doivent avoir des raisons. Mais je prendrai ma revanche aux jours gras.