The Project Gutenberg eBook of Énide
Title: Énide
Author: Baron Alfred Tennyson Tennyson
Illustrator: Gustave Doré
Translator: Francisque Michel
Release date: September 1, 2016 [eBook #52950]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Credits: Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
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ÉNIDE
PAR
ALFRED TENNYSON
POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS
PAR FRANCISQUE MICHEL
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX
AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER
D'APRÈS
LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
1867
Un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds qui maintenant etaient silencieux, tournait au soleil.
A
NAPOLÉON III
EMPEREUR DES FRANÇAIS
CE LIVRE
OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ
DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE
ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES
QUI DOIT SURTOUT SA FORCE
A UNE AUGUSTE IMPULSION
EST DÉDIÉ
PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR
J. BERTRAND PAYNE
ÉNIDE
Le brave Geraint, chevalier de la cour d'Arthur et du grand ordre de la Table ronde, prince tributaire de Devon, avait épousé Énide, la fille unique d'Yniol, et il l'aimait comme la lumière du ciel. Et comme la lumière du ciel varie à l'aurore, au coucher du soleil et pendant les nuits éclairées par la lune et les étoiles tremblantes, ainsi Geraint se plaisait à varier la beauté de sa bien-aimée par la soie, la pourpre et les pierres précieuses. Et Énide, uniquement pour charmer les yeux de son mari, qui l'avait trouvée tout d'abord et aimée dans un état de pauvreté, se présentait journellement à lui dans une parure nouvelle; la reine elle-même, reconnaissante envers le prince Geraint pour ses services, aimait Énide, et souvent de ses blanches mains l'habillait, la paraît, comme la plus charmante après elle dans toute la cour. Énide aimait la reine et d'un cœur sincère l'adorait comme la plus imposante, la meilleure et la plus aimable de toutes les femmes sur la terre. En les voyant si tendres et si unies, Geraint s'applaudissait de cette amitié mutuelle; mais quand le bruit public accusa la reine d'un amour coupable pour Lancelot, bien qu'il n'y eût pas encore de preuves, et que les bruits du monde n'eussent point encore éclaté comme une tempête, néanmoins Geraint y ajouta foi et fut consterné, appréhendant que sa noble épouse, à cause de cette grande tendresse pour Genièvre, eût reçu ou dût recevoir la moindre tache: c'est pourquoi, se rendant auprès du roi, il donna pour prétexte que sa principauté était sur la lisière d'un territoire fréquenté par des comtes pillards, des chevaliers tarés, des assassins, en un mot, par tous ceux qui cherchaient par la fuite à se dérober à la justice, par tous ceux qui haïssaient les lois: conséquemment, tant qu'il ne plairait pas au roi lui-même de nettoyer cette sentine de tout son royaume, il demandait la permission de partir et d'aller défendre ses frontières. Le roi considéra pendant quelque temps cette requête; mais à la fin, le prince, ayant obtenu son congé, se mit en route avec Énide et une suite de cinquante chevaliers, vers les bords de la Severn, et ils passèrent dans leur pays. Là, pensant que si jamais femme fut fidèle à son mari, la sienne lui garderait aussi sa foi, il l'entoura de tendres soins et d'adoration, ne la laissant jamais seule; il oublia ainsi la promesse qu'il avait faite au roi, les faucons et la chasse, les joutes et les tournois, sa gloire et son nom, sa principauté et les soucis de son gouvernement. Cet oubli était odieux à la dame; et bientôt les gens, lorsqu'ils se trouvaient ensemble deux ou trois ou en plus grand nombre, commencèrent à rire, à railler et à jaser sur le compte de Geraint, comme d'un prince dont la virilité s'était évanouie et fondue en amour immodéré pour sa femme. Énide en fut instruite par les yeux du peuple, elle le sut encore par les femmes qui lui ornaient la tête; pour être agréables à leur maîtresse, elles parlaient de l'amour sans bornes de Geraint, mais elles ne l'en attristaient que davantage. Chaque jour elle songeait à avertir son époux, sans pouvoir s'y résoudre par timidité et délicatesse. De son côté, Geraint, qui l'observait, la voyant s'attrister, soupçonnait de plus en plus une tache sur sa pureté.
Enfin, il arriva qu'un matin d'été, pendant qu'ils dormaient l'un à côté de l'autre, les premiers rayons du soleil pénétrèrent sans obstacle par la fenêtre et vinrent échauffer le robuste guerrier dans ses songes. En se remuant, Geraint rejeta la couverture de côté et mit à nu la colonne noueuse de son cou, le carré massif de son héroïque poitrine, et des bras sur lesquels des muscles saillants se courbaient comme un torrent fougueux sur une petite pierre, se précipitant avec trop de force pour s'y briser. Énide se réveilla et s'assit à côté du lit en admiration devant son mari, pensant en elle-même: «Y eut-il jamais un homme d'aussi grandes proportions?» Alors, comme une ombre, passèrent dans son esprit et les bruits populaires et l'accusation de mollesse; et, se penchant sur lui, elle parla ainsi tout bas et tristement à son cœur:
«O noble poitrine et bras tout-puissants, suis-je la cause, la pauvre cause des reproches que l'on vous adresse, quand on dit que toute votre force est évanouie? J'en suis la cause, parce que je n'ose point parler et lui dire ce que je pense et ce qu'on dit; et cependant, je regrette qu'il languisse ici; je ne puis aimer mon époux et ne point avoir souci de son nom. J'aimerais bien mieux lui ceindre son harnais, chevaucher avec lui à la bataille, combattre à ses côtés et regarder sa puissante main porter de grands coups aux félons et aux malfaiteurs. Il vaudrait bien mieux que je fusse sous la terre sans entendre davantage sa noble voix, privée de ses douces caresses et de la lumière de ses yeux, que de savoir mon époux déshonoré par moi. Ai-je ce courage et puis-je ainsi assister à la lutte et voir mon cher époux blessé, peut-être même frappé d'un coup mortel sous mes yeux: et je n'oserais pas lui dévoiler ma pensée et lui dire combien on se rit de lui quand on dit que toute sa force s'est changée en mollesse? Hélas! je crains de ne point être une fidèle épouse.»
Elle parla moitié en elle-même, moitié de façon à être entendue, et la passion qui l'agitait fortement lui fit verser des larmes sur la poitrine large et nue de son époux. Elles l'éveillèrent, et, par un malheureux hasard, il ne saisit que quelques lambeaux de ses dernières paroles, exprimant la crainte qu'elle ne fût point une fidèle épouse. Il se dit en lui-même: «En dépit de tous mes soins, de toutes mes peines, malheureux que je suis! oui de toutes mes peines, elle ne m'est point fidèle, et je la vois pleurer pour quelques galants chevaliers de la cour d'Arthur.» Alors, quoiqu'il l'aimât et la respectât trop pour songer qu'elle pût être coupable, sa mâle poitrine fut percée du dard qui rend un homme solitaire et misérable en la douce présence de celle qu'il aime le mieux. Il s'élança hors du lit, réveilla son écuyer assoupi et cria: «Mon destrier et son palefroi!» puis, s'adressant à Énide: «Je veux chevaucher à l'aventure; car bien qu'il semble qu'il me reste à gagner mes éperons, je ne suis point encore tombé si bas que quelques-uns pourraient le désirer. Quant à vous, prenez vos vêtements les plus mauvais, tout ce que vous avez de pire et venez avec moi.»
En proie à l'étonnement, Énide demande: «Si votre épouse a erré, faites-lui du moins connaître sa faute.» Lui réplique: «Je vous ordonne, ne demandez rien, mais obéissez.» Alors elle se prit a songer à de vieux vêtements, à un manteau et à un voile fanés, et, venant à une armoire de cèdre où elle les gardait comme des reliques pliés avec des fleurs d'été placées entre les plis, elle les prit et s'habilla, se rappelant qu'elle était ainsi vêtue la première fois que Geraint vint à elle, combien il l'aimait dans ce costume, toutes ses folles craintes relativement à ses atours, comment il était venue auprès d'elle, ainsi que lui-même le lui avait raconté, et leur arrivée à la cour.
Car Arthur, la Pentecôte auparavant, tenait sa cour à la vieille ville de Caerleon-sur-Usk. Là, un certain jour, pendant qu'il était assis sur un siège élevé dans la grande salle, il vit venir à lui un forestier de Dean, les habits trempés de la rosée des bois, qui lui donna des nouvelles d'un cerf de plus haute taille que ses compagnons, blanc comme du lait, qui s'était montré ce jour-là pour la première fois. Il rapporta ces choses au roi. Sur ce, le bon roi donna l'ordre d'annoncer à son de trompe la chasse pour le lendemain matin; et lorsque la reine demanda la permission d'y assister, elle l'obtint aisément, de sorte que dès le matin toute la cour était partie. Mais Genièvre resta couchée tard dans la matinée, plongée dans des songes agréables, rêvant à son amour pour Lancelot et oublieuse de la chasse; à la fin, elle se leva, n'ayant qu'une seule femme avec elle; elle prit un cheval, passa l'Usk à gué et gagna le bois. Là, montée sur une petite éminence, elle s'arrêta pour écouter les chiens; mais à la place elle entendit un bruit soudain de pas de chevaux, car le prince Geraint, également en retard et ne portant ni costume de chasse, ni arme, excepté un sabre à la poignée d'or, vint rapide comme un trait à travers le gué derrière les chasseurs, et monta ainsi l'éminence au galop. Une écharpe de pourpre, aux deux bouts de laquelle se balançait une pomme de l'or le plus pur, flottait autour de lui, pendant qu'il galopait pour les joindre, brillant comme une libellule dans son habit d'été et de fête. Le prince tributaire s'inclina profondément, et la reine, avec douceur et majesté, et toute la grâce de la femme et de la souveraine, lui répondit: «Vous venez bien tard, seigneur prince, bien plus tard que nous.—Oui, noble reine, reprit-il, et tellement tard que je ne viens, comme vous, que pour voir la chasse et non pour m'y joindre.—Restez donc avec moi, dit-elle; car sur cette petite éminence nous entendrons les chiens mieux que partout ailleurs. Ici, souvent, ils débouchent à nos pieds.» Pendant qu'ils prêtaient l'oreille à la chasse lointaine et surtout aux aboiements de Cavall, le chien du roi Arthur, qui avait la voix la plus grave, ils virent paraître un chevalier, une dame et un nain qui s'avançaient lentement vers eux. Le nain venait le dernier; le chevalier avait la visière levée et montrait une figure jeune, impérieuse et les traits les plus hautains. Genièvre ne se rappelant pas avoir vu sa figure dans le palais du roi, désira savoir son nom, et envoya sa suivante le demander au nain. Celui-là, vicieux, vieux, irritable et surpassant son maître en orgueil, répondit aigrement qu'elle ne le saurait pas: «Alors, je veux le lui demander à lui-même,» dit-elle. «Non, par ma foi, tu ne le feras pas,» cria le nain, «tu n'es pas même digne de lui parler.» Et quand elle tourna son cheval vers le chevalier, le nain la frappa de son fouet, et elle revint indignée auprès de la reine. Là-dessus Geraint s'écria: «Sûrement je saurai son nom.» Il poussa résolûment vers le nain et le lui demanda. Même réponse. Le prince s'étant avancé vers le chevalier, le nain le frappa de son fouet et lui coupa la figure. Le sang du prince ruissela sur son écharpe et la teignit. Son premier mouvement fut de mettre le fer à la main pour anéantir le misérable; mais bientôt, cédant à une excessive générosité et a une pure noblesse de caractère, honteux d'être en colère à l'endroit d'un être pareil, il ne lui adressa pas même la parole, et dit en se retournant:
«Je vengerai cette insulte faite à vous-même, noble reine, en la personne de votre suivante; je ferai rentrer cette vermine sous terre: car, quoique je chevauche sans arme, je suis sûr d'en trouver à emprunter en quelque endroit que je vienne, ou d'en obtenir d'une manière quelconque; et, une fois que j'en aurai trouvé, je combattrai et j'abattrai l'orgueil de ce chevalier. Le troisième jour je serai ici de nouveau, si je n'ai pas succombé dans la lutte. Adieu.
—Adieu, beau prince, répondit la majestueuse reine. Soyez heureux dans ce voyage comme dans tout le reste, puissiez-vous arriver à tout ce que vous aimez, et vivre assez pour épouser votre premier amour; mais avant de contracter mariage, amenez votre fiancée, et moi, fût-elle la fille d'un roi, fût-elle même une mendiante des chemins, je l'habillerai brillante comme le soleil pour le jour de ses noces.»
Le prince Geraint, croyant avoir entendu le noble cerf aux abois, puis le cor dans le lointain, quelque peu vexé de perdre la chasse, comme aussi de sa triste rencontre, chevaucha par monts et par vaux à travers plus d'une clairière et d'une vallée suivant le groupe de l'œil. A la fin, chevalier, dame et nain sortirent du bois et montèrent sur une hauteur en pente douce; ils firent face au ciel et disparurent. Là, vint Geraint, et sous ses pieds, il regarda la longue rue d'une petite ville dans une longue vallée, sur un côté de laquelle s'élevait une forteresse blanche comme si elle fût sortie des mains du maçon, et d'un autre côté, un château en ruines après un pont qui enjambait un ravin desséché. De la ville et de la vallée montait un bruit comparable à celui d'un large ruisseau mugissant sur un lit de cailloux, ou au croassement des corbeaux dans le lointain avant qu'ils ne prennent gîte pour la nuit.
Le groupe des trois personnes se dirigea vers la forteresse; ils entrèrent et disparurent derrière les murs. «Ainsi, pensa Geraint, je l'ai traqué jusqu'à son terrier;» et, d'un pas fatigué, suivant la longue route, il trouva chaque maison pleine. Partout les maréchaux étaient occupés, et l'on entendait l'ardente haleine du servant qui sifflait d'une manière bruyante en nettoyant l'armure de son maître. S'adressant à l'un d'eux, il lui demanda ce que signifiait ce bruit dans la ville; celui-ci lui répondit en continuant à fourbir: «L'épervier.» Alors, passant près d'un vieux paysan qui, frappé par un rayon de soleil poudreux, suait sous le poids d'un sac de blé, il demanda une fois de plus ce que signifiait tout ce bruit. Le rustaud répondit en grommelant: «Eh! l'épervier.» Plus loin, il passa près d'un armurier qui, le dos tourné et penché sur son ouvrage, rivait un casque sur son genou; il lui adressa la même question; mais l'homme, sans tourner la tête, ni même le regarder, lui dit: «Ami, quand on travaille pour l'épervier, on a peu de temps à donner aux questions oiseuses.» A ces mots, Geraint ne se contint plus «Que votre épervier soit mille fois en proie à la pépie! que les mésanges, les roitelets et tous les riens ailés le frappent à mort! Vous prenez le caquetage rustique de votre bourg pour le murmure de l'univers: qu'est-ce que cela me fait? O misérable troupe de moineaux qui ne voyez rien que des éperviers! parlez si vous n'êtes pas, comme le reste, en proie à la folie de l'épervier: où puis-je trouver un gîte pour la nuit et des armes, des armes, des armes pour combattre mon ennemi? Parlez.» A ces mots, l'armurier se tournant d'un air tout étonné, et, voyant un homme si resplendissant de soie pourpre, s'avança sans quitter le heaume qu'il tenait et répondit: «Pardonnez-moi, chevalier étranger; nous donnons un tournoi ici demain matin et nous avons à peine le temps pour la moitié de notre besogne. Des armes? en vérité, je ne sais pas, toutes sont nécessaires ici. Un logement? en vérité, en bonne vérité, je n'en connais point, sauf peut-être chez le comte Yniol, là-bas, de l'autre côté du pont.» Il dit et se remit à l'ouvrage.
Geraint alors, un peu en proie au dépit, dirigea sa course sur le pont jeté sur le ravin desséché. Là, se tenait assis un comte à la tête blanche, vêtu d'habits d'une magnificence éclipsée, autrefois destinés à des cérémonies. Il dit: «Où vas-tu, mon fils?» A quoi Geraint répliqua: «Ami, je cherche un abri pour la nuit.» Yniol reprit: «Entre donc et partage la mince hospitalité d'une maison autrefois riche, maintenant pauvre, mais dont la porte est toujours ouverte.—Merci, vénérable ami, répliqua Geraint; si vous ne me servez pas d'épervier à souper, j'entrerai et mangerai avec tout l'appétit d'un jeûne de douze heures.» A ces mots, le vieillard soupira et sourit, puis répondit: «J'ai bien plus de motifs que vous de maudire ce brigand de l'air, l'épervier. Mais entrez; entrez, car, à moins que vous ne le désiriez, nous n'y toucherons pas, même en plaisantant.»
Alors Geraint entra dans la cour du château, foulant aux pieds de son cheval plus d'une étoile piquante de chardon poussée entre les pierres brisées; il regarda et vit que tout était en ruines. Ici se trouvait une porte prête à s'écrouler, couronnée de fougères; la gisant sur le sol une grande partie d'une tour pareille à un gros quartier de roc détaché tout entier de sa base, et, comme ce rocher, elle était parée de fleurs sauvages. Bien haut, au-dessus, un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds qui maintenant étaient silencieux, tournait nu au soleil, et de monstrueuses touffes de lierre serraient le mur gris de leurs bras fibreux; elles suçaient la jointure des pierres et semblaient en bas un nœud de serpents, en haut un bosquet.
Pendant qu'il attendait dans la cour du château, la voix d'Énide, fille d'Yniol, se fit entendre par la fenêtre ouverte de la grande salle. Elle chantait, et de même que le doux ramage d'un oiseau entendu par celui qui aborde dans une île déserte, lui donne à penser de quelle espèce est l'oiseau dont le chant est si délicat et si pur, et lui fait conjecturer son plumage et sa forme; ainsi, la douce voix d'Énide émut Geraint. Tel dehors, le matin, lorsque pour la première fois les cadences perlées d'une voix aimée des mortels glissent vers Albion sur les mille ondes de la brise, et tout d'un coup en avril surgissent d'un taillis émaillé de vert et de rouge, un homme suspend sa conversation avec un ami ou peut-être le travail de ses mains, pour penser ou pour dire: «Voilà le rossignol.» Il en fut de même de Geraint, qui pensa et dit: «Voici, par la grâce de Dieu, la seule voix pour moi.»
Le hasard voulut qu'Énide chantât une chanson de la Fortune et de sa roue. Énide chanta:
«Tourne, Fortune, tourne ta roue et abaisse l'orgueilleux; tourne ta roue sans frein par le soleil, la tempête et les nuages; ta roue et toi nous n'aimons ni ne haïssons.
«Tourne, Fortune, tourne ta roue avec un sourire ou un air d'humeur; avec cette roue sans frein nous ne montons ni ne descendons. Notre trésor est petit, mais nos cœurs sont grands.
«Souris et nous sourions, seigneur de maints domaines; boude et nous sourions, seigneurs de nos propres mains; car l'homme est homme et maître de sa destinée.
«Tourne, tourne ta roue au-dessus de la foule ébahie: ta roue et toi vous êtes des ombres dans les nuages; ni ta roue, ni toi nous n'aimons ni ne haïssons.
«Écoutez, par le chant de l'oiseau vous pouvez apprendre où est le nid, dit Yniol; entrez vite.» Passant alors sur un monceau de pierres fraîchement tombées, dans la salle aux noirs chevrons couverts de toiles d'araignées, il trouva une vieille dame vêtue de brocart de couleur sombre; et près d'elle, comme une fleur rouge et blanche qui légèrement perce une enveloppe flétrie, s'épanouissait la belle Énide, sa fille, vêtue d'une robe de soie passée. En un moment Geraint se prit à penser: «Voici, par la croix du Sauveur, une jeune fille pour moi.» Mais personne ne prononça une parole excepté le vieux comte: «Énide, le dextrier du bon chevalier est dans la cour; mène-le à l'écurie et donne-lui du grain; puis, va a la ville et achète-nous de la viande et du vin, nous nous réjouirons de notre mieux. Notre trésor est petit; mais nos cœurs sont grands.»
Il dit. Le prince, comme Énide passait près de lui, volontiers l'eût suivie. Il fit un pas; mais Yniol saisit son écharpe de pourpre et le retint en lui disant: «Arrêtez! restez! la bonne maison, bien que ruinée, ô mon fils, n'endure pas que son hôte se serve lui-même.» Respectant les habitudes du lieu, Geraint, par excès de politesse, s'arrêta.
Alors Énide conduisit son dextrier à l'écurie et traversa ensuite le pont. Elle gagna la ville et, pendant que le prince et le comte s'entretenaient encore ensemble, elle revint avec un jeune garçon porteur d une cantine, c'est-à-dire avec ce qui constitue une bonne hospitalité, de la viande et du vin. Quant à Énide, elle portait de doux gâteaux pour les régaler, et, plié dans son voile, du pain au lait. Alors, comme leur salle devait aussi servir de cuisine, elle fit bouillir la viande, dressa la table, se plaça derrière et servit les trois convives. En la voyant si douce et si serviable, Geraint mourait d'envie de s'incliner pour baiser le joli petit pouce posé sur le tranchoir, quand elle le lui présentait; mais après que tout le monde eut mangé, le prince, dans les veines duquel le vin avait fait couler l'été, laissa son regard suivre Énide ou s'arrêter sur elle dans ses humbles occupations de ménage, tantôt ici, tantôt là, à travers la salle sombre; puis il s'adressa tout à coup au vieux comte:
«Bon hôte et comte, je vous en prie, cet épervier, quel est-il? Dites-le-moi. Son nom? mais, sur ma foi, je ne veux point le savoir, car si c'est le chevalier que j'ai vu dernièrement entrer dans cette forteresse neuve à côté de votre ville, blanche comme si elle sortait de la main du maçon, j'ai juré sur ses propres lèvres de m'en rendre maître, (je suis Geraint de Devon); car ce matin, lorsque la reine a envoyé sa suivante pour demander son nom, le nain du mécréant, un être vicieux et à peine formé, l'a frappée de son fouet, et elle est revenue indignée auprès de la reine. Alors j'ai juré de traquer ce misérable dans son repaire, de le combattre, d'humilier son orgueil et de me rendre maître de sa forteresse. Je me suis mis en route sans armes, pensant en trouver dans votre ville, où tous les gens ont perdu la tête. Ils prennent le murmure rustique de leur village pour la grande vague qui retentit autour du monde. Ils n'ont pas voulu m'écouter; mais si vous savez où je puis trouver des armes, ou si vous en avez vous-même, dites-le-moi: vous voyez que j'ai juré d'abaisser son orgueil et d'apprendre son nom pour venger la grosse insulte faite a la reine.
—Alors, s'écria le comte Yniol, en vérité, es-tu ce Geraint, nom si célébré parmi les hommes pour de nobles actions? Vraiment quand, pour la première fois, je vous ai vu marchant à mes côtés sur le pont, j'ai pensé que vous étiez quelque peu (oui, et par votre stature et votre présence je l'aurais deviné) l'un de ceux qui mangent dans la salle d'Arthur à Camelot. Je ne parle pas ainsi par une sotte flatterie; car cette chère enfant m'a souvent entendu louer vos faits d'armes, et souvent, lorsque je faisais une pause, elle m'interrogeait encore et se montrait avide d'écouter: tant le bruit des belles actions plaît aux nobles cœurs qui ne voient que des torts à redresser. O jamais encore femme n'a eu comme cette fille deux pareils prétendants! d'abord Limours, un être entièrement livré aux désordres et au vice, ivre même lorsqu'il faisait sa cour. S'il est mort, je l'ignore; mais il est passé dans les déserts. Le second était votre ennemi, l'épervier, mon supplice, mon neveu. Je ne laisserai pas son nom tomber de mes lèvres, si je puis l'éviter. Quand je le vis batailleur et turbulent, je lui refusai ma fille. Alors son orgueil se réveilla. Depuis, l'homme orgueilleux s'est souvent montré petit; il a semé une calomnie dans l'oreille du public, affirmant que son père lui avait laissé de l'or dont le dépôt m'avait été confié et ne lui avait pas été rendu. Il corrompit, par de séduisantes promesses, les hommes qui servaient ma personne, et cela d'autant plus aisément que ma fortune avait quelque peu baissé par suite de l'hospitalité d'une table ouverte à tout venant; il souleva ma propre ville contre moi la nuit qui précéda l'anniversaire de la naissance de mon Énide, il mit à sac ma maison; il me chassa odieusement de mon propre comté, il bâtit ce nouveau fort pour en imposer à mes amis; car véritablement il en est qui m'aiment encore. Il me garde ici dans ce château en ruines, où, sans aucun doute, il me ferait bientôt périr, si son orgueil ne me méprisait pas trop, et quelquefois je me méprise moi-même, car j'ai laissé faire les hommes chacun à sa volonté, j'ai trop cédé; je n'ai point fait usage de mon pouvoir. Si je suis vil ou noble, sage ou fou, je l'ignore; je sais seulement que, quoi qu'il m'arrive, je me trouve sain et sauf; mais je puis tout endurci avec la plus grande patience.
—C'est parler en homme de cœur, répondit Geraint; mais des armes, afin que si, comme je suppose, votre neveu combat dans le tournoi de demain, je finisse rabattre son orgueil.»
Yniol répondit: «J'ai bien des armes, en vérité, mais vieilles et rouillées, vieilles et rouillées, prince Geraint: vous les demandez, elles sont à vous; mais dans ce tournoi, nul ne peut jouter à moins que la dame qu'il aime le mieux n'y assiste. Deux fourches sont enfoncées dans la prairie, sur elles est placée une verge d'argent; et là-dessus l'épervier, prix de la beauté pour la plus belle. Tout chevalier en lice y prétend pour la dame placée à son côté, et le dispute, le fer à la main, à mon brave neveu, qui, étant habile aux armes et fort de corps, l'a toujours remporté pour celle qui est avec lui, et, ne craignant nul adversaire, a conquis pour lui le nom d'épervier. Mais vous qui n'avez point de dame, vous ne pouvez combattre. Geraint, les yeux brillants, lui répondit et en se penchant un peu de son côté: «Avec votre permission, que j'aie une lance en arrêt, ô noble hôte! pour cette chère enfant, parce que je n'ai jamais vu, bien que toutes les beautés de notre temps me soient connues, et que je ne puisse voir ailleurs rien d'aussi beau. Si je succombe, son nom restera sans tache comme auparavant; mais si je vis, que Dieu ne m'assiste pas quand je serai arrivé à mon dernier moment, si je ne fais point d'elle ma légitime épouse.»
Tout patient qu'il était, le cœur d'Yniol tressaillit dans son sein à la perspective de meilleurs jours. Regardant autour de lui, il ne vit point Énide (entendant prononcer son nom elle avait disparu), mais la vieille dame, à laquelle il dit avec tendresse et passion, sa main dans la sienne: «Mère, une jeune fille est chose délicate que nul ne comprend aussi bien que celle qui l'a portée. Va te reposer; mais avant de te retirer, parle-lui et interroge son cœur au sujet du prince.»
Ainsi parla l'excellent comte, et la vieille dame, partie en souriant fréquemment et en saluant, trouva la jeune fille à moitié déshabillée, comme pour se coucher; elle la baisa sur l'une et l autre joue, puis elle plaça ses deux mains sur ses épaules de satin, la tint à distance, la regarda en face et lui rapporta toute leur conversation dans la salle, cela pour sonder son cœur; mais jamais la lumière et l'ombre ne se succédèrent l'une à l'autre plus rapidement sur une plaine, sous un ciel troublé, que le rouge et le blanc sur la figure d'Énide aux paroles de sa mère, pendant que, fléchissant lentement comme le plateau d'une balance qui tombe lorsque le poids est seulement augmenté grain par grain, sa tête empreinte de douceur tombait sur sa jolie poitrine. Elle ne leva pas les yeux, ne prononça pas un mot, tant étaient grands et sa crainte et son étonnement. Ainsi, allant se coucher sans réponse, elle ne trouva pas le repos, et même la nuit bienfaisante n'apporta aucune fraîcheur à son sang. Elle resta plongée dans la contemplation de son indignité, et lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, elle se leva. Sa mère en fit autant, et la main l'une dans l'autre, elles descendirent, se dirigeant vers la prairie où les joutes avaient lieu, et là, elles attendirent Yniol et Geraint.
Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, elle se leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre, elles descendirent, se dirigeant vers la prairie.
Là vint le couple, et lorsque Geraint contempla d'abord Énide qui l'attendait dans le champ, il sentit que, si elle était le prix de la force corporelle, lui-même, au delà des autres qui y employaient leurs efforts, il pourrait mettre en mouvement la chaise d'Idris. Les armes rouillées d'Yniol étaient sur sa personne princière; mais, à travers les armes on voyait briller le prince. Des chevaliers errants et des dames arrivèrent, et bientôt la ville s'écoula de ce côté et se groupa derrière les barrières. Les fourches furent plantées dans la terre, et une baguette d'argent surmontée d'un épervier d'or fut placée au-dessus. Alors le neveu d'Yniol, après que la trompette eut sonné, parla à la dame qui était avec lui et fit cette proclamation: «Avance et montre-toi comme la plus belle des belles, car ces deux dernières années j'ai gagné pour toi le prix de la beauté.» Le prince, élevant la voix, s'écria: «Arrête, il y en a une plus digne.» Le chevalier, avec quelque surprise, et trois fois autant de dédain, se retourna; il les vit tous les quatre, et toute sa figure s'enflamma comme le foyer d'un grand feu à la Saint-Jean, tant la passion lui avait communiqué d'ardeur. Il se mit à crier: «Il te faut donc combattre.» Il n'en fut pas dit davantage. Trois fois ils se heurtèrent et trois fois ils rompirent leurs lances. Alors chacun d'eux démonté et dégaînant portait à l'autre des coups si répétés et si terribles, que toute la foule était dans l'admiration, et de moment à autre, on entendait, des murs lointains, des applaudissements comme s'ils étaient partis de mains invisibles. Ainsi, ils combattirent deux fois, et pendant ce temps-là la rosée de leur grande fatigue et le sang de leurs corps vigoureux coulant ensemble, épuisaient leur force; mais la vigueur de l'un et de l'autre était égale quand Yniol se prit à crier: «Rappelle-toi la grosse insulte faite à la reine.» Ces mots donnèrent à Geraint une nouvelle ardeur. Il leva le fer, fendit le heaume de son adversaire, lui entama le crâne, le terrassa, lui mit le pied sur la poitrine, et lui dit: «Ton nom?» Le guerrier tombé répondit en grondant: «Édyrn, fils de Nudd. Je suis honteux d'être obligé de te le dire. Mon orgueil est abattu, on a vu ma chute.
—«Alors, Édyrn, fils de Nudd, répliqua Geraint, tu feras ces deux choses, ou tu mourras. D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez à la cour d'Arthur, et une fois là, vous demanderez pardon pour l'insulte faite à la reine et vous exécuterez sa sentence à cet égard; ensuite tu rendras leur comté à tes parents. Tu feras ces deux choses, ou tu mourras.» Édyrn répondit: «Je ferai ces deux choses, car je n'ai jamais encore été renversé: tu m'as terrassé et mon orgueil est abattu; car Énide voit ma chute.» Alors, se relevant, il se dirigea vers la cour d'Arthur et là la reine lui pardonna aisément. Comme il était jeune, il changea et en vint à haïr le péché qui ressemblait si bien à celui de Modred, le neveu d'Arthur, et il succomba à la fin dans la grande bataille en combattant pour le roi.
D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez à la cour d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour l'insulte faite à la reine.
Mais lorsqu'après le matin de la chasse, le troisième jour commença à luire sur le monde et que des ailes s'agitèrent dans le lierre d'Énide, car elle était couchée sa belle tête dans la pénombre, parmi les ombres mouvantes des oiseaux, elle se réveilla et se prit à penser à la promesse qu'elle avait donnée, pas plus tard que la veille, au prince Geraint: il paraissait tellement disposé à partir le troisième jour, qu'il ne voulait pas la quitter qu'elle ne prît l'engagement de s'en aller avec lui le lendemain à la cour, d'en informer la noble reine et de se marier dans les formes. A ce moment, elle jeta les yeux sur ses vêtements, et pensa qu'ils ne lui avaient jamais paru si pauvres; car de même que la feuille an milieu de novembre est à quelque chose près ce qu'elle était au milieu d'octobre, la robe sur laquelle se portaient ses regards ressemblait ainsi à celle quelle regardait avant l'arrivée de Geraint. Plus elle la considérait, plus elle se sentait saisie de terreur à l'idée de cette chose si brillante et à la lois si effrayante, une cour d'où les yeux se porteraient sur elle aussi pauvrement vêtue. S'adressant à son tendre cœur, elle lui dit doucement:
«Ce noble prince, qui a regagné notre comté, qui est si splendide dans ses actes et dans son costume, doux ciel! je vais lui faire bien peu d'honneur. Combien je désirerais qu'il pût rester avec nous quelque temps ici! mais lui étant ainsi redevables il y aurait bien peu de bonne grâce de notre part, décidé comme il le paraît à partir dans trois jours, à lui demander une seconde faveur. Cependant, s'il pouvait rester un jour ou deux de plus, je travaillerais jusqu'à perdre la vue et les doigts plutôt que de lui faire honte.»
Énide se prit à désirer une robe toute semée de rinceaux et de fleurs d'or, don précieux de sa mère, qu'elle avait reçu la veille de l'anniversaire de sa naissance, il y avait trois ans de cela, cette nuit de feu, où Édyrn mit à sac leur maison et sema à tous les vents tout ce qu'ils possédaient; car au moment même où la mère étalait cette parure et que toutes deux la retournaient et l'admiraient, tant l'ouvrage leur en paraissait précieux, il s'éleva un cri annonçant que les hommes d'Édyrn étaient à leur porte. Elles s'enfuirent avec bien peu de chose de plus que les bijoux qu'elles portaient; en les vendant peu à peu, elles s'étaient procuré du pain. Les hommes d'Édyrn les avaient arrêtées dans leur fuite et les avaient placées dans cette ruine. Énide désirait que le prince l'eût trouvée dans son ancienne demeure; elle laissait alors son imagination errer à travers le passé et revisiter les beaux endroits qu'elle connaissait. A la fin, elle se souvint qu'elle avait l'habitude de contempler, près de ce vieux manoir, un vivier peuplé de poissons dorés: l'un d'eux était tacheté, bigarré et sans éclat parmi ses frères qui brillaient. A moitié endormie, elle rapprochait ce souvenir de la pauvreté de son costume et de l'éclat de la cour, et elle se rendormit. Elle rêva alors qu'elle était pareillement une forme sans éclat parmi ses sœurs brillantes de l'onde; mais c'était dans le jardin d'un roi. Quoiqu'elle fût obscurément dans le vivier, elle savait que tout était brillant; que tout à l'entour il y avait, dans des volières dorées, des oiseaux d'un plumage éclatant que tout le gazon était émaillé comme de grenats et de turquoises. Les seigneurs et les dames de la cour venaient en habit de drap d'argent causer d'affaires d'État; et les enfants du roi, costumés de drap d'or, regardaient aux portes ou folâtraient sur les promenades. Elle espérait n'être point vue, quand survint une reine majestueuse qui s'appelait Genièvre, et tous les enfants dans leur drap d'or accoururent à elle en criant: «Si nous devons avoir des poissons, qu'ils soient d'or. Ordonnez donc au jardinier de ramasser dans le vivier la misérable créature et de la jeter sur le fumier, pour qu'elle meure.» A ces mots, quelqu'un vint et la saisit; alors Énide s'éveilla en sursaut, le cœur tout assombri par ce songe insensé, C'était sa mère qui avait posé la main sur elle pour la réveiller; elle tenait un brillant costume, qu'elle étala sur la couche de sa fille, et elle parla avec allégresse:
«Vois, mon enfant, combien ces couleurs paraissent fraîches, combien elles ressemblent à celles d'une coquille qui garde la trace et le poli de la vague. Pourquoi pas? elle n'a jamais été portée, je crois. Jette un regard sur cette robe et dis-moi si tu la reconnais.»
Énide regarda; mais d'abord toute troublée, elle pouvait à peine la séparer de son rêve extravagant. Tout à coup elle reconnut la robe, se réjouit et répondit: «Oui, je la reconnais; c'est votre beau présent, si tristement perdu cette malheureuse nuit; votre propre présent.—Oui, sans doute, dit la dame, et joyeusement rendu cette heureuse matinée; car hier, lorsque les joutes prirent fin, Yniol parcourut la ville, et partout il trouva les dépouilles de notre maison disséminées çà et là. Il commanda que tout ce qui autrefois nous appartenait nous revînt, et hier au soir, pendant que vous échangiez de doux propos avec votre prince, il arriva quelqu'un avec cet objet qu'il me mit dans la main de bon cœur ou par crainte, ou pour se recommander à nous, voyant que nous étions rentrés en possession de notre comté. Hier je ne voulais pas vous en parler; mais je vous réservais ce matin cette surprise. En vérité, n'est-elle point douce? car moi-même j'ai porté contre mon gré mon costume usé, comme vous, mon enfant, vous avez le vôtre et comme Yniol, tout patient qu'il est, a le sien. Ah! ma chère fille, il m'a pris dans une bonne maison, où rien ne manquait, ni riches habits, ni table somptueuse, où il y avait page, suivante, écuyer et sénéchal, chasse au faucon et au chien, en un mot, tout ce qui fait partie de la vie d'un noble. Oui vraiment, et il m'a amenée dans une bonne maison; mais depuis que notre fortune du soleil est passée à l'ombre, et tout cela par ce jeune traître, le cruel besoin nous a forcé de nous restreindre. Aujourd'hui un meilleur temps est venu. Revêts-toi donc de cette robe qui convient mieux au retour de notre fortune et à la fiancée d'un prince; car, bien que vous ayez remporté le prix de la plus belle, et que je l'aie entendu vous appeler ainsi, une jeune fille, quelle que soit sa beauté, ne doit jamais penser qu'elle n'est pas plus belle dans des habits neufs que dans de vieux. Si quelque grande dame venait dire que le prince a cueilli quelque fleur sauvage sur une haie et l'a, comme un fou, apportée à la cour, vous seriez honteuse, et qui pis est, vous feriez honte au prince envers lequel nous sommes tenus; mais je sais que lorsque ma chère fille est parée de son mieux, ni la cour ni la campagne, n'ont sa pareille, cherchât-on dans toutes les provinces comme on fit autrefois pour la reine Esther.»
Ici la bonne mère hors d'haleine se tut, et Énide, dont la figure s'éclairait, écoutait couchée. Alors de même que la blanche et brillante étoile du matin quitte une couche de neige et bientôt se glisse dans un nuage d'or, la jeune fille se leva; elle quitta sa couche virginale, s'habilla sans miroir de sa robe splendide, avec l'assistance attentive et sous l'œil de sa mère. Celle-ci fit ensuite tourner sa fille et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vue à moitié aussi belle. Elle l'appela comme la jeune fille du comte, que Gwydion tira par magie des fleurs, et plus charmante que la fiancée de Cassivelaun, Flur, pour l'amour de laquelle César le Romain envahit la Grande-Bretagne pour la première fois; «mais, ajouta-t-elle, nous le repoussâmes. De même ce noble prince nous envahit; mais, loin de le repousser, nous l'accueillîmes avec joie. J'aurais de la peine à aller à la cour avec vous; car je suis vieille, et les routes sont rudes et peu sûres; mais Yniol y va, et souvent je songerai que je vois ma princesse comme je la vois maintenant habillée de ma main et belle parmi les belles.»
Pendant que ces femmes se réjouissaient ainsi, Geraint se réveillait dans la grande salle où il s'était endormi et demanda Énide. Lorsque Yniol lui apprit que sa bonne mère la parait d'une façon digne d'une princesse et même de la puissante reine, il répondit: «Comte, suppliez-la, par amour pour moi, bien que je ne donne aucune raison à mon désir, qu'elle m'accompagne avec ses habits fanés.» Yniol rapporta ce dur message, qui tomba, comme en été, un vent soudain parmi les épis de blé trop chargés; car Énide, toute honteuse sans savoir pourquoi, n'osait pas lever les yeux sur la figure de sa tendre mère; mais, sans mot dire, ni faire la moindre résistance, elle ôta son costume richement brodé, sans l'aide de sa mère également muette, et elle revêtit de nouveau sa vieille robe. Ainsi habillée, elle descendit. Jamais homme ne fut plus joyeux que Geraint quand il la salua dans cette toilette; jetant un regard perçant sur l'ensemble en même temps que sur elle, de la façon dont le rouge-gorge observe le travail de l'homme des champs, il fit monter le sang aux joues de la jeune fille et baisser ses paupières; mais il resta satisfait de sa charmante figure. Voyant un nuage sur le front de la vieille dame, il lui prit les deux mains et lui dit avec douceur:
«O ma seconde mère, n'ayez ni colère ni chagrin de la demande de votre nouveau fils. Quand dernièrement j'ai quitté Caerleon, notre grande reine, dont les paroles retentissent encore à mon oreille, tant elles étaient douces, me promit que quelle que fût la fiancée de mon choix, elle l'habillerait brillante comme le soleil du firmament. Ensuite, quand je vins dans ce manoir en ruine, voyant une créature si charmante en un misérable état, je fis le vœu que si je pouvais faire sa conquête, notre bonne reine (et personne qu'elle) ne donnerait à votre Énide l'éclat du soleil échappé de la nue. Je crus encore que peut-être un service rendu avec tant de bonne grâce les lierait toutes les deux; car je souhaite qu'elles s'aiment l'une l'autre: Énide pourrait-elle trouver une plus noble amie? J'avais une autre pensée. Je suis venu ici parmi vous si soudainement que, bien que son aimable présence aux joutes eût pu servir de preuve que j'étais aimé, je doutais si la tendresse filiale ou une bonne nature ne s'était point laissée influencer par vos désirs pour son bien, ou si dans son esprit quelque fausse image du contraste de mon éclat ne dominait pas son imagination pendant son séjour dans cette triste demeure. Un pareil sentiment aurait pu la faire soupirer pour la cour et pour ses gloires dangereuses, et j'ai pensé que je pouvais, dans une certaine mesure, éprouver sa force et son amour, si par un mot, sans lui donner de raison, elle pouvait jeter de côté une splendeur chère aux femmes, nouvelle pour elle, et d'autant plus précieuse, ou, si elle n'était pas si nouvelle, dix fois plus chère encore par sa puissance d'une habitude intermittente. Je sentis alors que je pouvais me reposer sur sa foi comme un roc contre vents et marée, et maintenant je suis en repos, prophète certain de ma prophétie, que jamais une ombre de défiance ne s'élèvera entre nous. Pardonnez-moi mes pensées; je vous revaudrai ensuite mon étrange requête, quelque heureux jour, lorsque votre charmante fille portera votre splendide présent, à votre foyer domestique, tenant sur ses genoux, qui sait? un autre don du Tout-Puissant, qui peut-être aura appris à vous bégayer des remercîments.»
Il dit; la mère sourit les yeux mouillés de larmes; elle apporta alors un manteau dont elle enveloppa sa fille; elle le lui agrafa, l'embrassa, et ils partirent.
Ce matin-là Genièvre était montée trois fois sur la grande tour, d'où l'on voyait, à ce qu'on dit, les riantes collines de Somerset et les blanches voiles courant sur la mer jaune; mais ce n'était ni vers les riantes collines ni vers la mer jaune que la belle reine dirigeait ses regards: c'était vers la vallée d'Usk, sur un gazon uni, jusqu'à ce qu'elle vît venir le jeune couple. Alors descendant, elle le reçut à la porte. Elle embrassa Énide de tout son cœur comme une amie, lui fit honneur comme à la fiancée du prince, et l'habilla pour sa noce brillante comme le soleil. Toute la semaine l'antique Caerleon fut en fêtes; car par les mains de Dubric, le grand saint, le couple fut uni avec toutes les cérémonies.
Tout cela eut lieu à la Pentecôte de l'année dernière; mais Énide garda toujours sa robe fanée en souvenir de l'arrivée de Geraint qui l'avait trouvée ainsi vêtue; elle se souvenait encore combien il l'aimait sous ce costume et se rappelait ses folles craintes au sujet de cette robe, son voyage auprès d'elle comme lui-même le lui avait raconté, et leur arrivée à la cour.
Ce matin même, lorsqu'il dit à Énide: «Prenez votre robe la plus pauvre,» elle la trouva, la prit et s'habilla.
O misérable race d'hommes à moitié aveugles! combien parmi nous, à cette heure même, se créent un chagrin pour toute leur vie en prenant le vrai pour le faux, ou le faux pour le vrai, marchant à tâtons à travers le faible crépuscule de ce monde, jusqu'à ce que nous passions dans l'autre, où nous verrons comme nous serons vus.
C'est ce qui arriva à Geraint. Sortant le matin, une fois qu'ils furent tous les deux à cheval, peut-être parce qu'il aimait Énide avec passion, ressentait cette tempête qui couvait dans son cœur et qui, s'il ouvrait la bouche, éclaterait comme le tonnerre sur une tête si chère, il dit: «Loin d'ici, marchez devant à une distance respectueuse; je vous commande encore, sur l'obéissance que vous me devez, de ne point m'adresser la parole, quoi qu'il arrive; non, pas un mot.» Énide fut atterrée. Les deux époux cheminaient; mais ils avaient à peine fait trois pas que Geraint se prit à s'écrier: «Efféminé comme je suis, je ne combattrai pas sur ma route avec des armes dorées, mais avec du fer.» Il détacha une grosse bourse suspendue à sa ceinture et la lança vers l'écuyer. Ainsi, quand Énide vit pour la dernière fois son manoir, le seuil de marbre était étincelant, jonché d'or et d'argent, et l'écuyer se frottait l'épaule. Geraint alors s'écria de nouveau: «En campagne!» Énide ouvrant la marche dans les chemins qu'il lui avait désignés, ils passèrent les frontières et chevauchèrent parmi les repaires des bandits, les sombres marais et les étangs hantés seulement par le héron, à travers les solitudes et les sentiers périlleux. D'abord leur allure fut assez vive; mais bientôt leur pas se ralentit. Un étranger qui les aurait rencontrés eût sûrement pensé, en les voyant chevaucher si lentement et si pâles, que chacun d'eux avait reçu quelque injure; car Geraint se disait sans cesse à lui-même: «Hélas! pourquoi faut-il que j'aie perdu mon temps à lui prodiguer des soins, à l'entourer de douces prévenances, à l'habiller richement et à la conserver fidèle?» Là, il s'interrompait brusquement en son cœur, autant qu'un homme peut arrêter sa langue lorsque la passion le domine. Pour Énide, elle ne cessait de prier les cieux cléments d'épargner à son cher mari toute blessure, et toujours elle cherchait dans son esprit cette faute dont elle n'avait pas conscience, mais qui le faisait paraître si sombre et si froid; jusqu'à ce que le cri du grand pluvier qui ressemble à un sifflet humain, lui remuât le cœur, et regardant autour d'elle dans le désert elle voyait une embuscade dans chaque touffe tremblante de fougère. Elle se prit alors à penser de nouveau: «O si j'étais coupable, je pourrais avec l'aide du ciel réparer ma faute, pour peu que mon époux voulût seulement parler et me rapprendre.»
Le quart du jour était passé. Énide aperçut trois chevaliers de haute taille montés et armés de pied en cap, derrière un rocher dans l'ombre, tous malfaiteurs, qui les attendaient. Elle en entendit un qui criait à son compagnon: «Regarde, voici un traînard qui s'avance la tête pendante; il ne semble pas plus courageux qu'un chien battu. Viens, nous le tuerons et nous aurons son cheval et son armure, sa dame aussi.»
Énide se prit alors à réfléchir, et dit en elle-même: «Je retournerai en arrière vers mon mari et je lui rapporterai toute leur criminelle conversation; car, au risque de l'irriter jusqu'à me tuer, je préfère cent fois mourir de sa chère main que si mon seigneur devait souffrir la moindre perte, la moindre honte.»
Elle retourna alors sur ses pas, affronta avec timidité, mais avec une ferme contenance, le visage irrité de Geraint, et lui dit: «Monseigneur, j'ai vu près du rocher trois bandits qui s'apprêtent à fondre sur vous; je les ai entendus se vanter qu'ils vous tueraient et se rendraient maîtres de votre cheval ainsi que de votre armure, et que votre dame serait à eux.»
Il répondit d'un air courroucé: «Vous ai-je demandé votre avis ou votre silence? Je ne vous ai commandé qu'une seule chose: de ne point m'adresser la parole, et c'est ainsi que vous m'obéissez! Eh bien! regardez maintenant: quel que soit votre désir, que je remporte la victoire ou que j'éprouve une défaite, que vous souhaitiez ma vie ou ma mort, vous verrez par vous-même que ma vigueur n'est point perdue.»
Énide attendit avec un visage pâle et assombri par le chagrin, et les trois bandits tombèrent sur Geraint. Le prince fondit sur celui du milieu, et de sa longue lance lui perça la poitrine de part en part de la longueur d'une coudée; puis tournant ses efforts contre les deux autres, dont chacun avait brisé sur lui une lance qui vola en éclats comme du verre, il cingla des coups d'epée à droite et à gauche, étourdit les bandits ou les tua; et, descendant de cheval, comme un homme qui écorche une bête fauve après l'avoir tuée, il arracha aux trois loups liés d'une femme les trois belles armures qu'ils portaient. Il laissa les corps gisants sur la terre; mais attacha les armes sur leurs chevaux et les rênes de tous les trois ensemble; puis il dit à Énide: «Poussez-les devant vous;» et Énide les poussait devant elle par les solitudes.
Il se rapprocha d'elle. La pitié commença à combattre en lui la colère, pendant qu'il considérait l'être qu'il aimait le plus au monde poussant devant elle les chevaux avec difficulté, obéissance et douceur. Il lui aurait volontiers parlé et exhalé tout de suite en paroles brûlantes le courroux et l'injure qui couvaient et le dévoraient intérieurement; mais il semblait toujours plus aisé de tuer d'un coup Énide sans remords que de crier halte, et de lui imputer en face la moindre immodestie. Ayant ainsi la langue liée, il fut d'autant plus irrité, qu'elle pouvait dire qui sa propre oreille avait entendue l'accuser de fausseté. Souffrant ainsi, les minutes furent pour lui un siècle; mais, en moins de temps qui n'en met, à Caerleon, l'Usk à haute marée pour se reposer avant de reprendre sa course vers la mer, Énide, qui avait l'œil au guet, vit dans l'obscurité d'un bois épais, devant l'ombre de chênes aux troncs de fer, trois autres cavaliers qui attendaient armés de toutes pièces. L'un d'eux semblait plus fort que Geraint.
Énide s'émut en l'entendant crier: «Voici une proie! trois chevaux et trois armures; tout cela à la garde de qui? d'une jeune fille.—Non pas, dit le second; là-bas vient un chevalier.—C'est un lâche, dit le troisième; comme il tient la tête basse!» Le géant répondit gaiement: «En vérité, n'y en a-t-il qu'un? Attendez ici, et quand il passera, tombez dessus.»
Énide délibéra en elle-même, et dit: « J'attendrai l'arrivée de mon époux, et je lui ferai part de toute leur scélératesse. Messire est fatigué pour avoir combattu, et ils tomberont sur lui à l'improviste. Mon devoir est de lui désobéir pour son bien; comment oserais-je lui obéir à son détriment? Je dois parler, et, dût-il me tuer pour cela, sauver ainsi une vie plus chère que la mienne.»