Elle attendit sa venue, et lui dit avec une timide fermeté: «M'est-il permis de parler?» Il répondit: «Vous en prenez la permission en la demandant.» Et elle dit:
«Il y a là-bas trois malfaiteurs en embuscade dans le bois; tous sont armés de pied en cap, et l'un d'eux paraît plus fort que vous; ils disent qu'ils tomberont sur vous à votre passage.»
A cette ouverture, Geraint répondit avec colère: «Fussent-ils cent dans le bois, et chacun d'eux plus fort que je ne le suis, et quand même ils se rueraient tous à la fois sur moi, je le jure, j'en serais moins contrarié que de votre désobéissance. Rangez-vous, et, si je succombe, attachez-vous au vainqueur.»
Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas suivre le combat; elle soupirait seulement de courtes prières, à chaque coup un soupir. Le brigand qu'elle redoutait le plus se jeta sur Geraint. Il visa au heaume; sa lance fit fausse route; mais celle du prince, un peu forcée dans le dernier choc, pénétra juste au milieu du corselet du gigantesque bandit; elle se rompit tout court, et l'ennemi ayant roulé sur la poussière, resta sans mouvement. Tel celui qui fait le conte, vit autrefois une grande portion d'un promontoire surmonté d'un jeune arbre glisser des flancs battus par les vents d'une longue falaise sur la grève, et y rester immobile, l'arbre continuant à croître: ainsi gisait l'homme transpercé. Ses lâches camarades, donnant avec moins d'ardeur contre le prince, s'arrêtèrent à la vue de la chute de leur chef. Pour les confondre davantage, le vainqueur piqua des deux en lançant son terrible cri de guerre; car, comme quelqu'un qui prête l'oreille près d'un torrent descendant d'une montagne, et tout à travers le fracas de la cataracte prochaine entend le roulement de tonnerre de la plus grande chute dans le lointain, les soldats étaient accoutumés à entendre sa voix dans la bataille et à s'enflammer, et l'ennemi était saisi d'épouvante. Ainsi ce couple de bandits prit la fuite; mais, atteints, ils souffrirent la mort qu'ils avaient eux-mêmes donnée à maint innocent.
Sur ce, Geraint, mettant pied à terre, ramassa la lance qui lui plaisait le mieux, arracha à ces loups sans vie leurs trois brillantes armures l'une après l'autre, les attacha de même sur leurs chevaux, lia ensemble les rênes de tous les trois, et dit à Énide: «Poussez-les devant vous.» Et elle les poussa à travers le bois.
Il suivit encore de plus près. La peine qu'elle avait à maintenir ensemble dans les sentiers difficiles de la forêt deux troupes de trois chevaux chargés d'armes retentissantes, servit un peu à adoucir l'amertume qu'elle ressentait dans son cœur. Les chevaux eux-mêmes, comme des créatures de noble origine, mais tombées en de mauvaises mains et pansés depuis longtemps par des bandits, dressaient leurs oreilles légères et obéissaient à sa voix calme et ferme et à sa douce autorité.
De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger aux faucheurs.
C'est ainsi qu'ils passèrent à travers la verte obscurité de la forêt. Sortant à ciel ouvert, ils virent une petite ville avec des tours sur un rocher, et tout au-dessous une prairie enchâssée comme une pierre précieuse dans le rude paysage à la teinte brune, avec des faucheurs occupés à couper l'herbe. De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger aux faucheurs, et Geraint eut encore pitié d'Énide en voyant sa pâleur. Descendant alors vers la prairie, quand le jeune homme blond fut près, il lui dit: «Mon ami, donne à manger à cette damoiselle; elle est si épuisée!—Oui, vraiment, répondit le jeune gars; et vous, messire, mangez aussi, bien que la chère soit grossière et bonne seulement pour des faucheurs.» Il déposa alors son panier, et, mettant pied à terre sur le gazon, les voyageurs laissèrent paître les chevaux et mangèrent eux-mêmes. Énide prit délicatement peu de chose, ayant moins d'appétit que de désir de se conformer à la volonté de son époux; mais Geraint dévora, sans y penser, toute la pitance des moissonneurs, et, ne trouvant plus rien, il fut surpris. «Mon garçon, dit-il, j'ai tout mangé; mais prends en payement un cheval et des armes, choisis les meilleurs.» Lui, rougissant de plaisir, repartit: «Messire, vous me payez au centuple.—Tu n'en seras que plus riche,» s'écria le prince. «Je reçois donc votre présent, dit l'enfant, comme une libéralité et non comme une récompense; car il m'est aisé, pendant que votre bonne dame se repose, de retourner au logis et d'aller chercher un nouveau repas pour ces faucheurs de notre comte. Ces gens sont en effet à lui comme toute la campagne, et, moi-même, je lui appartiens. Je lui dirai en même temps combien vous êtes grand. Il aime à savoir quand des gens de marque sont sur ses terres. Il vous recevra dans son manoir, et vous y serez mieux servi qu'à présent.»
Geraint dit alors: «Je ne désire pas de meilleure chère, n'ayant jamais mangé avec plus d'appétit que quand j'ai laissé vos faucheurs sans dîner. Je n'irai dans le château d'aucun comte: je connais, Dieu le sait, trop de châteaux. Si votre maître a besoin de moi, qu'il vienne me trouver. Arrêtez-nous quelque bonne chambre pour la nuit, ainsi qu'une écurie pour les chevaux; revenez avec des vivres pour ces hommes et rendez-nous réponse.
—Oui, mon bon seigneur,» dit l'enfant transporté de joie. Il partit portant la tête haute, rêvant qu'il était chevalier, et disparut en haut du sentier escarpé, tirant le cheval après lui. Les deux époux restèrent seuls.
Mais lorsque le prince eut ramené ses yeux errants sur ce qui l'entourait, il les laissa tomber sur Énide au lieu où elle s'était affaissée plutôt qu'assise. Son jugement si mal fondé, que jamais ombre de méfiance ne s'élèverait entre eux deux, lui revint à l'esprit, et il se mit à soupirer. Dans un autre accès de pitié, mêlée de bonne humeur, il remarqua les robustes faucheurs qui travaillaient sans avoir dîné; il observait le soleil étincelant sur la faux quand elle tournait, et ensuite, accablé par la chaleur, il s'endormait à moitié. Quant à Énide, se rappelant son vieux manoir ruiné et, pareils au vent, tous les cris des corneilles autour de son donjon désert, elle arrachait le gazon le plus long qui croissait près des bords de la prairie, et nonchalamment elle le tressait en anneaux, qu'elle défaisait ensuite, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de son anneau de mariage, lorsque l'enfant retourna et leur annonça qu'ils avaient une chambre. Ils s'y rendirent et, là, après que Geraint eût dit à Énide: «Si vous voulez, appelez la femme de la maison?» question à laquelle elle répondit par: «Merci, monseigneur,» tous deux restèrent séparés par toute la largeur de la chambre, et, muets comme des créatures privées de la parole par un vice de naissance, ou plutôt comme deux sauvages peints et servant de support à un écu, qui, séparés par lui, regardent dans l'espace sans se regarder l'un l'autre.
Tout à coup, un bruit de voix dans la rue et de pas retentissants sur le pavé les tira de leur assoupissement. L'un et l'autre se levèrent pendant que la porte, poussée du dehors, reculait jusqu'au mur. Au milieu d'une troupe de libertins, d'une beauté efféminée et d'une pâleur dissolue, entra l'ancien soupirant d'Énide, le seigneur débauché de l'endroit, Limours. Avec une révérence obséquieuse, il salua Geraint en face; mais, à la dérobée, dans la chaleur des premiers compliments, il regarda Énide du coin de l'œil, et la reconnut dans son attitude triste et solitaire. Geraint demanda alors du vin et des rafraîchissements pour l'hôte qui lui était survenu, et, somptueusement, suivant son habitude, il dit à l'hôte d'inviter tous ses amis et de se réjouir avec eux en l'honneur de leur comte. «Et ne vous inquiétez pas de la dépense, ajouta-t-il; les frais sont à ma charge.»
On apporta le vin et les mets. Le comte Limours but jusqu'à ce qu'il plaisantât à son aise; il débita des contes libres, saisit le mot au vol, joua sur lui et le fit de deux couleurs; car sa conversation, lorsque le vin et la mauvaise compagnie rallumaient, brillait et étincelait comme une pierre à cinquante facettes. Il provoqua ainsi le rire du prince et les applaudissements de ses camarades. Voyant alors Geraint en gaieté, Limours lui dit: «Avec votre permission, monseigneur, je traverserais la chambre et parlerais à votre belle damoiselle, qui se tient à l'écart et semble si solitaire.—Bien volontiers, dit-il, faites-la parler; elle ne me parle pas.» Limours se leva alors et, regardant à ses pieds comme celui qui essaye un pont qu'il craint de voir tomber, il traversa la chambre, s'approcha d'Énide, leva des yeux charmés, s'inclina à côté d'elle et lui dit à voix basse: «Énide, l'étoile de ma vie solitaire; Énide, mon premier et mon seul amour; Énide, dont la perte m'a rendu sauvage, quel hasard? Comment se fait-il que je vous voie ici? Vous êtes enfin en ma puissance. Cependant, n'ayez aucune crainte, je me qualifie de sauvage; mais je garde un vernis de douce courtoisie ici au cœur du désert et de la solitude. Je pensais que si votre père ne s'était point mis entre nous deux autrefois, vous m'auriez vu d'un œil favorable. S'il en est ainsi, ne me le cachez pas. Rendez-moi un peu plus heureux, faites-le-moi connaître. Ne me devez-vous rien pour une vie à moitié perdue? Oh! oui, bien aimée comme vous l'êtes, vous me devrez tout. Énide, vous et lui, je le vois avec joie, vous vous tenez à l'écart l'un de l'autre, vous ne lui parlez pas, vous venez sans suite, page ni suivante, pour vous servir. Vous aime-t-il comme autrefois? Appelez cela querelles d'amants, si vous le voulez, je sais cependant que quoique les hommes puissent se quereller avec les êtres qu'ils aiment, ils n'iraient pas jusqu'à les rendre ridicules à tous les yeux tant qu'ils les aiment encore; et votre pauvre toilette, misérable insulte à votre adresse, raconte votre histoire sans paroles: savoir, que cet homme ne vous aime plus. Votre beauté n'en est plus une pour lui. Par un sort commun il est rassasié, je le sais bien; car je connais les hommes. Vous ne regagnerez jamais son amour: une fois parti l'amour d'un homme ne revient plus. Mais en voici un qui vous aime comme autrefois, avec plus de passion que jamais. De grâce, un mot: mes gens font cercle autour de lui; il est sans armes; que je lève un doigt, ils me comprendront. Non, je ne veux pas de sang, et il n'est pas besoin que vous paraissiez si effrayée de ce que je dis: ma méchanceté n'est pas plus profonde qu'un fossé, ni plus forte qu'un mur. Voilà le donjon: votre époux ne se trouvera plus entre nous. Dites seulement un mot, ou ne le dites pas; mais par Celui qui m'a fait le seul amant fidèle que vous ayez jamais eu, je ferai usage de toute ma puissance. Oh! pardonnez-moi! l'égarement de cette heure qui vit notre première séparation m'agite encore.»
A ces mots, les tendres accents de sa propre voix, le sentiment de ce qu'il avait souffert, ou son imagination, mouillèrent ses yeux; mais Énide crut y voir la chaleur du vin. Elle répondit avec l'adresse dont les femmes savent user, coupables ou non, pour détourner le danger qui éclate au-dessus de leur tête. Elle dit:
«Comte, si vous m'aimez comme autrefois, et si vous ne m'abusez point, venez demain matin et arrachez-moi à Geraint comme par violence. Pour ce soir, laissez-moi; je suis fatiguée jusqu'à la mort.» Le comte éperdu d'amour, prenant congé, s'inclina en balayant son pied de la plume de son chapeau; et le brave prince lui cria: «Bonne nuit!» En se retirant, le châtelain racontait à ses hommes comment Énide n'avait jamais aimé que lui, et ne se souciait pas plus de son époux que d'une coquille d'œuf.
Énide, laissée seule avec le prince Geraint, pensant à l'ordre qu'elle avait reçu de garder le silence et à la nécessité où elle était de le violer, tint conseil avec elle-même, et, pendant qu'elle délibérait ainsi, son époux s'endormit. Énide n'eut pas le cœur de l'éveiller; elle se tint penchée sur lui, enchantée de voir qu'il était sorti du combat sans blessure et de l'entendre respirer doucement et également. Bientôt elle se leva, et, marchant légèrement, elle réunit les pièces de son armure en un seul endroit, pour les trouver en cas de besoin. Elle s'assoupit ensuite elle-même; mais, accablée par le chagrin et les fatigues du jour, il lui semblait perpétuellement qu'elle se saisissait d'une broussaille sans racine, et qu'elle glissait le long d'un horrible précipice. En se débattant ainsi, elle se réveilla. Elle se figura alors qu'elle entendait le comte sauvage à la porte avec toute sa troupe d'aventuriers, sonnant du cor pour la sommer de tenir parole. C'était le rouge coq qui saluait la lumière du jour au moment où l'aurore aux yeux gris commençait à paraître sur le monde mouillé de rosée, et brillait sur l'armure du chevalier. Énide se leva de nouveau pour y regarder; mais elle la toucha sans le vouloir. Le casque tomba avec bruit. Geraint se redressa et jeta un regard surpris sur son épouse. Rompant alors le silence qui lui était imposé, Énide répéta à Geraint tout ce que le comte Limours lui avait dit, excepté que son époux ne l'aimait pas. Elle ne manqua pas même de lui apprendre la ruse qu'elle avait mise en œuvre; mais elle termina avec de si douces excuses, d'un ton si humble, en si peu de mots; elle semblait tellement justifiée par cette nécessité, que bien qu'il se demandât si c'était pour lui qu'elle pleurait en Devon, il ne répondit qu'en grondant avec colère, disant: «Vos douces mines font, de bons garçons, des sots et des traîtres. Appelez l'hôte, et dites-lui d'amener un destrier et un palefroi.» Elle se glissa dans la maison endormie, et, comme l'esprit du logis, elle suivit les murs en frappant jusqu'à ce qu'elle éveillât les dormeurs; puis elle revint. Alors, avisant son brusque époux, elle le servit en silence comme un écuyer, bien que sans en être priée. Sortant ensuite armé, Geraint trouva l'hôte et lui cria: «Ton compte, mon ami.» Et, sans attendre sa réponse: «Prends cinq chevaux et leurs armures.» Honnête, contre l'habitude, l'hôte étonné repartit: «Monseigneur, c'est à peine si votre dépense s'élève à la moitié de l'un d'eux.—Vous n'en serez que plus riche,» dit le prince. Puis, s'adressant à Énide: «En route, et aujourd'hui je vous ordonne, Énide, plus spécialement, quoi que vous puissiez entendre ou voir (bien que j'estime médiocrement utile de vous donner des ordres), de ne point ouvrir la bouche, mais d'obéir.»
Énide répondit: «Oui, monseigneur, je connais votre désir et je voudrais m'y conformer; mais, marchant la première, j'entends les violentes menaces que vous n'entendez pas, je vois le danger que vous ne sauriez voir: il m'est donc bien dur de ne point vous avertir. C'est presque au-dessus de mes forces; néanmoins, j'obéirai.
—Je compte bien que vous le ferez, dit-il. Ne soyez point trop avisée. Rappelez-vous que vous êtes mariée à un homme, et non pas tout à fait mésalliée avec un imbécile endormi, à un homme qui a des bras pour garder sa tête et la vôtre, des yeux pour vous trouver quelque loin que vous soyez, et des oreilles pour vous entendre même dans ses rêves.»
A ces mots il se retourna et fixa sur elle un regard aussi perçant que le rouge-gorge contemplant le travail de l'homme des champs; ce qui se passait dans Énide, sentiment qu'un sot débauché ou un juge trop prompt aurait appelé sa faute, lui fit monter le sang au visage et baisser les yeux. Geraint regarda et ne fut pas satisfait.
Accompagnée de son bourru de mari, Énide suivit alors un chemin battu qui conduisait du territoire du félon Limours au comté dépeuplé d'un autre comte, Doorm, que ses vassaux tremblants appelaient le Taureau. Une fois elle jeta les yeux en arrière, et lorsqu'elle vit son époux de beaucoup plus rapproché que la veille, cette circonstance la rendit presque heureuse; jusqu'au moment où Geraint, faisant un geste de colère comme pour dire: «Vous m'observez,» ramena la tristesse dans son cœur; mais pendant que le soleil achevait de pomper la rosée sur chaque brin d'herbe, le son d'un pesant galop frappa son oreille, et, regardant autour d'elle, elle vit un nuage de poussière et des pointes de lances s'y agiter. Alors, pour ne point désobéir à son époux, et cependant pour l'avertir (car il marchait comme s'il n'eût pas entendu), se retournant, elle tint son doigt en l'air et montra la poussière. Dans son obstination, le guerrier fut jusqu'à un certain point charmé en voyant qu'elle observait son ordre à la lettre, et, se retournant, il s'arrêta. Un moment après le farouche Limours, monté sur un cheval noir, pareil à un sombre nuage dont les franges se détachent par l'effet de la tempête, presque désarçonné par sa monture et tout à sa passion, fondit avec un cri aigu sur Geraint, qui le joignit, le renversa loin de la croupière, de toute la longueur de la lance et du bras, et le laissa ainsi étourdi ou mort. Il culbuta le suivant et se rua tête baissée sur toute la troupe qui se trouvait derrière; mais, à l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à une terreur panique, comme un banc de poissons agiles, qui un matin d'été viennent en glissant le long des digues de cristal à Camelot au-dessus de leurs ombres sur le sable; mais si quelqu'un se tenant sur le bord lève seulement la main contre le soleil qui l'éclaire, il ne reste pas l'étincelle d'une nageoire entre les îlots blancs de fleurs. Ainsi effarouchés du seul mouvement de l'homme, tous les compagnons ou plutôt les parasites du comte s'enfuirent et le laissèrent gisant an milieu de la route. Ainsi s'évanouissent les amitiés qui ne prennent naissance que dans le vin.
Alors, comme un rayon de soleil chargé de tempête, Geraint sourit, en voyant les destriers des deux combattants qui venaient de tomber, abandonner leurs maîtres à terre et s'enfuir follement mêlés avec les fuyards: «Chevaux et hommes, dit-il, tous animés du même esprit, et de bien honnêtes amis! Il n'est pas resté une seule monture. Jusqu'à présent j'étais honnête: je payais avec des chevaux et avec des armes; je ne puis voler ni piller, encore moins mendier, et ainsi qu'en dites-vous, Énide? Dépouillerons-nous ici votre amoureux? votre palefroi a-t-il assez de cœur pour porter son armure? Jeûnerons-nous ou dînerons-nous? Non? Alors, honnête comme vous êtes, priez que nous puissions rencontrer les cavaliers du comte Doorm; je voudrais aussi être encore honnête.» Il dit, et Énide regardant tristement ses rênes, reprit la marche sans répondre un seul mot.
Mais comme un homme sur lequel fond un terrible désastre dans une terre éloignée et à son insu, mais qui l'apprend à son retour et en souffre jusqu'à en mourir: ainsi Geraint, blessé dans son combat avec le satellite de Limours, saignait secrètement sous son armure et continuait sa marche sans dire à sa noble épouse qu'elle était sa blessure, le sachant à peine lui-même, jusqu'au moment où son œil s'obscurcit et son heaume vacilla; et à un détour de la route le prince, sans prononcer un seul mot, tomba de cheval, heureusement sur le gazon.
Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin.
Entendant le bruit de sa chute, Énide s'empressa d'accourir, et, toute pâle, descendant à son côté, elle détacha les liens qui retenaient ses armes. Sa main fidèle n'hésita point, et pas une larme ne vint mouiller son œil bleu jusqu'à ce qu'elle eût découvert la blessure, exposé, en déchirant son voile de soie fanée, son front au soleil brûlant, et bandé la plaie par où s'écoulait la vie de son cher époux. Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin. Plusieurs passèrent, mais nul ne la regarda; car, dans ce royaume sans loi ni droit, on se souciait autant d'une femme pleurant la mort de son compagnon que d'une pluie d'été. L'un pensa que c'était une victime du comte Doorm, et n'osa se mettre pour le blessé en frais d'une pitié périlleuse. Il en passa un autre à la hâte, un homme d'armes envoyé en mission auprès du noble brigand; moitié sifflant, moitié chantant une chanson grossière, il souleva la poussière contre les yeux sans voile de la dame. Un autre, fuyant la colère de Doorm devant une flèche sans cesse présente à sa pensée, faisait dans sa crainte fumer la longue route sous lui. Le palefroi d'Énide en hennissant leva le pied, se sauva dans les taillis et fut perdu, pendant que le grand destrier restait affligé comme un homme.
À ce moment parut le gigantesque comte Doorm à la large face bordée d'une frange de barbe rousse; en marche pour une expédition et roulant des yeux d'oiseau de proie, il parut suivi d'une centaine de lances; mais avant d'arriver, comme quelqu'un qui hèle un navire, il cria avec une grosse voix: «Holà! est-il mort?—Non, non, il n'est pas mort, répondit vivement Énide. Quelques-uns de vos braves gens voudraient-ils le lever et remporter loin de ce cruel soleil? Je suis bien sûre, très-sûre qu'il n'est pas mort.»
—Eh bien! s'il n'est pas mort, dit alors le comte Doorm, pourquoi le pleurez-vous ainsi? vous ressemblez à un enfant; et s'il est mort, je vous considère connue une sotte: vos pleurs ne le rendront pas à la vie; mort ou non, vous gâtez une jolie figure par des larmes insensées. Cependant, puisqu'il y a un joli minois, que quelqu'un de vous ici relève le blessé et l'emporte dans notre manoir. S'il vit, nous l'enrôlerons dans notre bande; s'il meurt, la terre est assez profonde pour le cacher. Voyez aussi à prendre le destrier, un noble animal.»
Il dit et s'en alla, non sans laisser deux robustes piquiers, qui s'avancèrent en grondant comme un dogue à la vue de son os menacé par des enfants de village qui s'amusent à le tourmenter pendant qu'il mange. Il pose sa patte dessus en rongeant et en grondant. De même les vauriens grondaient, craignant de perdre, et cela pour un homme mort, leurs chances de butin dans l'expédition de la matinée. Néanmoins, ils se levèrent, et le placèrent sur une de ces litières comme ils en emportaient dans leurs courses pour ceux qui pourraient être blessés; ils l'y placèrent après l'avoir posé dans le creux de son écu, et le transportèrent ainsi à la salle nue de Doorm, suivi de son noble coursier qui marchait tout seul. Ils le jetèrent, lui et la bière où il était couché, sur un tréteau de chêne dans la salle, et partirent ensuite, brûlant de rejoindre leurs compagnons mieux partagés, mais grondant comme auparavant et maudissant leur temps perdu, l'homme mort, leur comte, leurs propres âmes et Énide. Ils auraient pu aussi bien la bénir: elle était sourde aux bénédictions et aux anathèmes de qui que ce fût, si ce n'est d'un seul.
Ainsi, elle resta assise auprès de son époux pendant de longues heures, lui soutenant la tête, réchauffant ses mains pâles et l'appelant. A la fin, il revint de son évanouissement; il trouva sa chère femme qui lui soutenait la tête, réchauffait ses mains affaiblies et l'appelait, et il sentit de chaudes larmes qui tombaient sur sa figure. Il dit à son cœur: «Elle pleure pour moi.» Il resta néanmoins immobile et feignit d'être mort, afin de l'éprouver jusqu'au bout et de dire à son cœur: «Elle pleure pour moi.»
A la chute du jour, le robuste comte Doorm revint au manoir chargé de butin. Ses rudes piquiers le suivaient avec bruit, chacun lançant à terre un amas de choses qui résonnaient contre le pavé; il jeta sa lance de côté et ôta son heaume. Au milieu de ces hommes armés s'agitait une troupe de femmes moitié hardies, moitié effrayées, ouvrant de grands yeux, et habillées de différentes couleurs. Le comte Doorm frappa rudement avec le manche d'un couteau contre la table, et demanda de la viande et du vin pour nourrir ses hommes. On apporta des porcs entiers et des quartiers de bœuf, et tout le lieu lut rempli par la vapeur de la viande. Nul ne prononça un mot; mais tous s'assirent à la fois et mangèrent en tumulte dans la salle nue avec le bruit de chevaux au râtelier, jusqu'au moment où Énide se replia sur elle-même pour éviter les manières brutales de ces gens sans frein. Quand le comte Doorm eut mangé tout son content, il roula ses yeux autour de lui et aperçut dans un coin une damoiselle languissante. Alors il se rappela Énide, et pourquoi elle pleurait. Là elle produisit un effet si puissant sur lui, qu'il se leva tout d'un coup et dit: «Mangez! Je n'ai jamais vu une créature si pâle. Malédiction de Dieu! de vous voir pleurer, cela me rend fou. Mangez, songez-y bien. Votre bonhomme a été fort heureux; car si j'étais mort, qui me pleurerait? Chère dame, jamais depuis que j'ai commencé à respirer, je n'ai vu un lis pareil à vous; et pour peu que votre joue présentât quelque couleur, il n'y a pas une de mes dames digne de porter votre pantoufle en guise de gant. Mais écoutez-moi, suivez ma direction, et je ferai ce que je n'ai jamais fait: Vous partagerez mon comté avec moi, jeune fille, nous vivrons comme deux oiseaux dans un nid, et je vous rapporterai du fourrage de tous les champs; car je fais plier toutes les créatures à mes volontés.» Il dit; les robustes piquiers s'arrêtèrent la bouche pleine, et se retournant regardèrent avec surprise; pendant que quelques-uns, dont le vieux serpent avait depuis longtemps abaissé les âmes, comme le ver entraîne la fouille flétrie et en fait de la terre, chuchotaient dans l'oreille l'un de l'autre ce qui ne sera pas raconté. Les femmes, ou ce qui avait été ces êtres gracieux, mais qui maintenant désiraient l'abaissement de la meilleure de leur sexe, y auraient donné les mains; toutes à la fois elles haïssaient Énide, qui ne prenait aucun souci d'elles, mais répondait à voix basse en tenant sa douce tête penchée sur sa poitrine: «J'attends de votre courtoisie que, dans l'état où il est, vous me laissiez tranquille.» Elle parlait si bas, que Doorm l'entendit à peine; mais, comme un puissant patron satisfait d'avoir agi si gracieusement, il imagina qu'elle l'avait remercié, ajoutant: «Mangez et tenez-vous en joie, car je vous considère comme à moi.»
Elle répondit avec douceur: «Comment pourrais-je avoir la moindre joie dans ce monde jusqu'à ce que mon époux se lève et jette un regard sur moi?»
A ces mots, le rude comte se récria sur cette réponse, comme si elle fût partie d'un cœur vide et de la fatigue d'un être maladif. Tout à coup, il se saisit d'Énide, la porta violemment vers la table et lui jeta le plat devant elle, en lui criant: «Mange!»
—Non, non dit Énide avec humeur; je ne mangerai pas tant que cet homme là-bas sur la bière ne se lèvera point pour manger avec moi.—Alors tu boiras, répondit-il. Ici!» Il remplit une corne de vin et la lui tendit. «Eh! moi-même, ajouta-t-il, quand je suis échauffé par la bataille ou, Dieu me damne, rouge de colère, souvent je ne puis manger avant d'avoir bien bu. Buvez donc, et le vin vous fera changer d'avis.
—Non pas, s'écria-t-elle; par le ciel! je ne boirai pas jusqu'à ce que mon cher époux se lève et m'ordonne de le faire, et qu'il boive avec moi. S'il ne se relève plus, je ne toucherai jamais au vin tant que je serai en vie.»
A ces mots, Doorm changea de couleur et parcourut la salle à grands pas, mordant tour à tour sa lèvre inférieure et supérieure; et se rapprochant d'elle, il dit à la fin: «Jeune fille, je vois bien que vous dédaignez mes avances; prenez note de ce que je vais vous dire: Sûrement, cet homme là-bas est mort, et j'impose ma volonté à toute créature vivante. Ni boire ni manger? et pourquoi vous lamenter pour quelqu'un qui expose votre beauté a l'insulte et au mépris en la parant de haillons? Je suis étonné, en vous voyant contrecarrer mes désirs, que je le supporte ainsi; ne me contrariez plus. Au moins, pour me faire plaisir, dépouillez cette pauvre robe, ces haillons de soie, cette livrée de la misère: j'aime que la beauté marche avec la parure; car, ne voyez-vous pas mes dames ici, comme elles sont brillantes et en rapport avec la maison de quelqu'un qui aime que la beauté marche avec la parure? Prenez donc cette robe, obéissez.»
Il dit, et l'une des dames déploya une robe de soie de fabrique étrangère, où, comme une mer peu profonde, le bleu tendre jouait avec le vert, et qui, sur le devant, était émaillée de plus de joyaux que ne l'est le gazon de gouttes de rosée lorsque, pendant toute la nuit, un nuage s'attache à la colline et, montant avec l'aube, laisse la place à la lumière du jour. Ainsi brillaient, pressées, les pierres précieuses.
Mais Énide répondit, plus difficile à émouvoir que ne le sont les plus durs tyrans au jour de leur puissance, ayant d'anciennes injures restées sans vengeance et dont maintenant l'heure est venue; elle dit:
«C'est dans cette pauvre robe que mon cher époux me trouva tout d'abord et m'aima pendant que je servais dans la salle de mon père; c'est dans cette pauvre robe que je me rendis avec lui à la cour, et c'est là que la reine me fit resplendir comme le soleil; c'est dans cette pauvre robe qu'il m'a dit de m'habiller lorsque nous nous sommes mis en route pour cette fatale quête d'honneur, où il n'y a pas d'honneur à gagner. Cette pauvre robe, je ne l'ôterai point que mon époux ne se relève vivant, et ne me dise de la jeter de côté. J'ai assez de peines: je vous en prie, soyez généreux; je vous en prie, laissez-moi tranquille. Je n'ai jamais aimé et ne puis jamais aimer que lui. Oui, mon Dieu! je vous en supplie, dans l'état où il est, laissez-moi en repos.»
D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; et, comme une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher.
Le brutal comte parcourut alors la salle à grands pas et prit sa barbe rousse entre ses dents; à la fin, se plaçant tout près d'Énide, dans sa fureur il s'écria: «J'estime qu'il ne sert pas plus, dame, d'être doux que rude avec vous. Recevez mon salut.» Au mépris des lois de la chevalerie, de sa main ouverte il la frappa au visage, mais légèrement.
Alors Énide, dans son extrême détresse et pensant que Doorm ne se fût point porté à cette extrémité s'il n'eût pas cru que Geraint était mort, poussa un cri aigu et plaintif, comme celui d'un animal sauvage pris dans un piège, quand il voit la trappe tomber sur lui.
Geraint l'entendit; saisissant son épée, qui se trouvait à côté de lui dans le creux du bouclier, il ne fit qu'un bond; d'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; et, comme une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher. Ainsi mourut le comte Doorm de la main de celui qu'il croyait mort. Hommes et femmes, tous ceux qui se trouvaient dans la salle se levèrent quand ils virent le mort se lever, et s'enfuirent hurlant comme à la vue d'un spectre. Les deux époux furent laissés seuls, et Geraint parla ainsi:
«Énide, je vous ai traitée plus mal que cet homme que vous voyez sans vie, je vous ai plus fait injure; tous les deux nous avons éprouvé une peine qui m'a laissé trois fois plus malheureux que vous: désormais, je préfère la mort au doute. Je m'impose cette pénitence à moi-même: quoique de mes propres oreilles, hier matin, je vous aie entendu dire, pensant que je dormais, oui, entendu dire que vous n'étiez pas une femme fidèle, je jure que je ne vous demanderai point d'explication à cet égard; je vous crois en dépit de vous-même, et dorénavant, j'aime mieux mourir que douter.»
Énide ne sut pas trouver un seul mot tendre, tant elle se sentit le cœur abattu. Elle se borna à dire à Geraint avec le ton de la prière: «Fuyez, ils reviendront et vous tueront; fuyez, votre destrier est au dehors, mais mon palefroi est perdu.—Alors, Énide, vous monterez en croupe derrière moi.—Oui, dit Énide, partons. «En sortant, ils trouvèrent le bon cheval qui, ayant cessé d'être le vassal du brigand, et libre de se prêter à un combat loyal, se mit à hennir de joie à leur vue et se baissa vers l'heureux couple en faisant entendre un léger murmure. Énide baisa, joyeuse aussi, la blanche étoile qui brillait sur le front du noble animal. Geraint monta sur lui, tendit la main à Énide, qui mit son pied sur le sien et monta à son tour. Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.
Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.
Jamais encore depuis qu'en paradis les premières roses parurent sur les quatre rivières, être humain ne goûta un plaisir plus pur qu'Énide quand, à cette heure périlleuse, elle joignit ses mains au-dessous du cœur de son mari, et sentit qu'il lui appartenait encore. Elle ne pleurait point; mais sur ses tendres yeux s'étendait un heureux brouillard, comme celui qui conservait frais le cœur de l'Éden avant l'utile ennui de la pluie. Cependant ses tendres yeux bleus n'étaient pas obscurcis par ce brouillard au point de ne pas voir devant eux sur le sentier, à la porte du manoir du bandit, un chevalier de la cour d'Arthur, qui mit sa lance en arrêt et s'apprêta à tomber sur Geraint. Alors, craignant pour sa blessure, et se rappelant le sang qu'il avait perdu, Énide cria à l'étranger, la tête remplie de ce qui était arrivé: «Ne tuez pas un homme mort!—La voix d'Énide,» dit le chevalier. Mais elle, voyant que c'était Édyrn, fils de Nudd, n'en fut que plus émue, et s'écria de nouveau: «O cousin! ne tuez pas celui qui vous a donné la vie.» Édyrn, s'avançant avec franchise, parla ainsi: «Monseigneur Geraint, je vous salue d'amitié. Je vous avais pris pour un des brigands de Doorm. Quant à vous, Énide, ne craignez point que je fonde sur lui; j'aime le prince, en quelque sorte, de cet amour que nous portons au ciel qui nous châtie; car autrefois, quand mon orgueil s'était élevé jusqu'à me mettre sur la pente de l'enfer, en me renversant Geraint m'a relevé. Maintenant, créé chevalier de la Table ronde d'Arthur, et ayant connu Doorm, quand j'étais moi-même à moitié bandit dans mon temps de désordre, je viens porteur d‘un message du roi, que je précède de très-près, pour dire à ce comte de licencier ses hommes, de faire sa soumission, et d'écouter le jugement de Sa Majesté.
—Il reçoit le jugement du Roi des rois, s'écria le prince, le visage couvert de pâleur; et voyez! les forces de Doorm sont dispersées.» En disant cela, il montrait la campagne, où, foulés çà et là, par monts et par vaux, hommes et femmes étaient immobiles, en proie à la terreur et les yeux fixes, pendant que d'autres couraient encore. Geraint se mit alors à raconter comment le rude comte gisait mort dans son manoir. Mais lorsque le chevalier lui dit avec le ton de la prière: «Suivez-moi au camp, prince, et racontez au roi lui-même ce qui s'est passé; étant seul, vous avez dû sûrement courir d'étranges chances;» l'autre rougit, baissa la tête et s'arrêta sans mot dire, redoutant la douce figure du roi sans reproche, et, après la folie faite, la question qui doit s'ensuivre, jusqu'à ce qu'Édyrn s'étant écrié: «Si vous ne voulez pas venir près d'Arthur, alors Arthur viendra à vous,» il répondit: «C'est assez, je vous suis;» et ils partirent. Mais, pendant la route, Énide avait deux craintes: la première, celle des bandits répandus dans la campagne; l'autre lui venait d'Édyrn. De temps en temps, quand elle le voyait tirer la rêne de son côté, elle se reculait un peu. Dans un terrain creux, d'où sont sorties autrefois des flammes, on peut craindre de nouveau le feu et la ruine. Édyrn apercevant ce qui se passait chez Énide, lui dit:
«Belle et chère cousine, vous qui aviez autrefois tant de raisons de me craindre, n'ayez plus aucune frayeur; je suis changé. Vous avez été d'abord la cause innocente qui a fait éclater en flamme furieuse l'étincelle d'orgueil que la nature avait mise dans mon sang. Me voyant repoussé par Yniol et par vous, j'ai comploté et travaillé jusqu'à ce que je l'ai renversé. Alors, une seule et même idée constamment dans le cœur, j'entrepris mes joutes hautaines et j'adoptai une maîtresse; je lui rendis des honneurs simulés comme à la plus belle des belles; et, vainqueur de toute espèce d'antagonisme, je me roidissais tellement dans mon orgueil que je me croyais à l'abri d'une défaite; car j'étais bien près d'avoir perdu le sens, et, n'eût été le but que je m'étais proposé dans ces joutes, j'aurais tué votre père et me serais emparé de votre personne. Je vivais dans l'espérance que quelque jour vous viendriez dans la lice accompagnée de celui que vous aimiez le mieux, et que là, ma pauvre cousine, avec vos doux yeux bleus, les yeux les plus fidèles qui jamais aient réfléchi le ciel, vous me verriez le renverser et le fouler aux pieds. Alors vous fussiez-vous écriée ou agenouillée, ou m'eussiez-vous prié, je ne l'en aurais pas moins tué. Vous vîntes (vous n'êtes venue qu'une fois), et, de vos propres yeux, vous avez vu l'homme que vous aimiez (je parle comme quelqu'un qui rappelle un service à lui rendu) désarçonner mon orgueilleuse personne et déjouer le projet que je nourrissais depuis trois ans, mettre le pied sur mon corps et me donner la vie. Là je fus brisé; mais là je trouvai mon salut, bien que je partisse couvert de confusion, détestant la vie que m'avait donnée mon vainqueur, et méditant d'y mettre un terme. La seule pénitence que la reine m'imposa fut de rester quelque temps à sa cour. D'abord je m'y montrai aussi chagrin qu'un animal nouvellement mis en cage; et, m'attendant à être traité comme un loup parce que je savais que mes actions étaient connues, je trouvai, au lieu d'une pitié méprisante ou d'un pur mépris, une réserve de si grande délicatesse, une si noble discrétion, des manières si bienveillantes, dignes néanmoins, une telle grâce dans la plus tendre courtoisie, que je commençai à jeter un regard sur ma vie passée, et je trouvai qu'elle avait été en effet celle d'un loup. J'eus de fréquents entretiens avec Dubric, le grand saint, lequel par la douce onction de son éloquence m'a soumis quelque peu à cette douceur qui, alliée avec la vigueur, fait un homme. Là vous fûtes souvent à l'entour de la reine; mais vous ne me vîtes point, ou, si vous me vîtes, je ne fus point remarqué par vous. De mon côté, je n'eus pas l'idée ou la hardiesse de vous parler; je me tins à l'écart jusqu'à ce que je fusse changé. Ne craignez donc rien, ma cousine, je suis devenu tout autre.»
Il dit, et Énide crut aisément, comme les simples et nobles natures, portées à croire ce qu'elles désirent, le bien dans un ami ou dans un ennemi, là surtout dans ceux qui leur ont fait le plus de mal. Lorsqu'ils furent arrivés au camp, le roi lui-même s'avança pour les recevoir, et, voyant Énide pâle mais heureuse, il ne lui adressa pas une seule question, mais tira à l'écart Édyrn, avec lequel il échangea quelques paroles, revint ensuite et, souriant gravement, il descendit Énide de cheval, lui donna un baiser en tout bien tout honneur, comme un frère, et lui montra une tente vide qui lui avait été réservée. Ayant attendu pendant une minute jusqu'à ce qu'elle y fut entrée, il se tourna du côté du prince et lui dit:
«Prince, lorsque dernièrement vous m'avez demandé la permission de vous rendre dans vos terres pour défendre vos frontières, je sentis quelque remords comme un homme qui laissait les crimes impunis pour avoir trop vu les choses par les yeux d'autrui, et agi trop longtemps par des délégués et non par lui-même; mais à présent vous me voyez en train de purger tout mon royaume de ce qui le déshonore, et cela avec l'aide d'Édyrn et d'autres. Avez-vous remarqué Édyrn? avez-vous vu le noble changement qui s'est opéré en lui? C'est de sa part une œuvre aussi grande qu'étonnante. Sa figure même a changé en même temps que son cœur. Le monde ne veut pas croire au repentir d'un homme, et ce sage monde, dont nous faisons partie, a bien raison: il est fort rare qu'un homme se repente ou emploie à la fois la bonne grâce et la volonté pour arracher la mauvaise herbe implantée chez lui par le sang et l'habitude, se laver de ses souillures et se transformer. C'est ce qu'a fait Édyrn, épurant son cœur comme je purgerai cette campagne avant de la quitter. En conséquence, je l'ai fait chevalier de la Table ronde, non pas sans réflexion, mais après l'avoir reconnu, à la suite de mainte épreuve, comme l'un de nos plus nobles, de nos plus valeureux, de nos plus sensés et de nos plus obéissants sujets. En vérité, l'œuvre accomplie par Édyrn sur lui-même, après une vie de violence, me semble mille fois plus grande et plus étonnante que si l'un de mes chevaliers, mon sujet, avec d'autres sous ses ordres, risquant sa vie, faisait seul un carnage dans un pays de voleurs, bien qu'il les tuât l'un après l'autre, et qu'il fût lui-même presque blessé à mort.»
Ainsi parla le roi. Le prince s'inclina profondément, et sentit que ce qu'il avait fait n'était ni grand ni étonnant. Il passa à la tente d'Énide, et le médecin du roi s'y rendit pour examiner sa blessure. Énide lui donna aussi des soins, et là, tournant constamment autour du blessé, l'air de tendre sollicitude qui planait sur lui, infusa de plus en plus l'amour dans son cœur, comme le vent du sud-ouest qui, gonflant le lac de Bala, remplit toute la rivière sacrée de Dee. Ainsi passèrent les jours.
Mais pendant que Geraint guérissait de sa blessure, le roi sans reproche s'avança et jeta les yeux sur ceux à qui son père Uther avait confié, il y avait longtemps, le soin de garder la justice royale. Examen fait, il les trouva en défaut; et ainsi qu'aujourd'hui on épile le cheval blanc sur les collines du comté de Berks pour le tenir propre et brillant comme autrefois, il chassa les employés paresseux ou coupables qui s'étaient laissés corrompre pour prêter les mains à l'injustice, et il les remplaça par une plus forte race qui avait des cœurs et des bras. Il envoya un millier d'hommes pour labourer les terres incultes, et, se montrant partout, il purgea les endroits écartés et y rétablit l'ordre; il détruisit les repaires des bandits et nettoya le pays.
Quand Geraint fut revenu en santé, ils passèrent avec Arthur à Caerleon-sur-Usk. Là, une fois de plus, la grande reine embrassa sou amie et lui donna une robe belle connue le jour. Quoique Geraint ne pût jamais recouvrer cette quiétude que lui avait donnée leur liaison avant que le nom de la reine eût été terni par le souffle de la médisance, il resta satisfait, trouvant tout bien. Après un séjour de quelque temps, ils se mirent en route, accompagnés de cinquante chevaliers, vers les rives de la Severn, et rentrèrent dans leur pays. Geraint y fit observer la justice du roi avec tant d'énergie, quoique avec douceur, que tous les cœurs applaudirent et tous les mauvais bruits tombèrent. En le voyant toujours à la tête de la chasse et vainqueur à la joute et aux tournois, il fut proclamé le grand prince, et l'homme des hommes. Pour Énide, que les femmes se plaisaient à appeler Énide la belle, un peuple reconnaissant lui décerna le nom d'Énide la bonne; et dans leur manoir se firent entendre les cris des enfants d'Énide et de Geraint, venus en leur temps. Il cessa de douter de son épouse, et resta ferme dans la confiance qu'il avait en elle, jusqu'à ce qu'il couronnât une heureuse vie par une belle mort, et succombât en combattant contre les païens de la mer du Nord pour le roi sans reproche.
FIN DE ÉNIDE.
Liste des illustrations
Pl. 1 Un morceau de l'escalier d'une tourelle usée par des pieds qui maintenant etaient silencieux, tournait au soleil.
Pl. 2 Lorsque le pâle orient commença à s'animer au soleil, elle se leva. Sa mère en fît autant, et, la main l'une dans l'autre, elles descendirent, se dirigeant vers la prairie.
Pl. 3 D'abord toi-même, ta dame et ton nain, vous vous rendrez à la cour d'Arthur, et, une fois là, vous demanderez pardon pour l'insulte faite à la reine.
Pl. 4 Énide se tint de côté pour attendre l'événement, n'osant pas suivre le combat.
Pl. 5 De la ville, par un sentier taillé dans le roc, venait un jeune homme aux blonds cheveux, qui portait à la main de quoi manger aux faucheurs.
Pl. 6 A l'aspect d'une pareille impétuosité, elle disparut en proie à une terreur panique.
Pl. 7 Après avoir fait tout ce qu'elle pouvait faire, elle s'arrêta, la désolation s'empara d'elle, et elle pleura sur le bord du chemin.
Pl. 8 D'un coup de revers il frappa le cou basané du comte; et, comme une balle, la tête à la barbe rousse bondit sur le plancher.
Pl. 9 Il se retourna et la baisa en passant; elle jeta ses bras autour de lui, et, sans tarder plus longtemps, ils partirent.