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Fables et légendes du Japon

Chapter 12: Les aventures de Benké
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About This Book

La collection rassemble de courts contes et légendes du Japon, présentés comme des réécritures mêlant fables animales, récits de ruse et rencontres avec des êtres surnaturels. Chaque récit condense un incident folklorique en un épisode accessible qui met l'accent sur des leçons morales, l'hospitalité, la réciprocité et les conséquences de la cupidité ou de la cruauté. Les histoires alternent entre ton humoristique et grave, et comprennent souvent des transformations, des épreuves de caractère et des visites dans des palais de l'autre-monde. Le texte est accompagné d'illustrations qui restituent l'atmosphère folklorique et guident le lecteur à travers une suite variée de mythes et de paraboles.

Le blaireau ne tarda pas à rendre le dernier soupir.

Le lièvre, après avoir accompli sa mission, se rendit de ce pas chez le vieux et la vieille qui l'attendaient dans leur cabane. Il leur raconta dans tous les détails l'histoire de la vengeance. Les braves gens furent bien heureux d'apprendre la mort de leur ennemi. Grande fut leur reconnaissance à l'égard du joli lièvre blanc qui les avait vengés. Ils l'adoptèrent pour leur fils, l'appelèrent Usagidono, l'aimèrent et le traitèrent bien. Le lièvre commença dès lors à leur rendre toutes sortes de services.

La veuve du blaireau vivait, avec ses deux enfants, dans une bien misérable condition. Tous les animaux de la montagne savaient ce qui s'était passé. On racontait partout, le soir à la veillée, les méfaits du blaireau, le secours inespéré du ciel, la vengeance du lièvre blanc. Ce dernier était porté aux nues, tandis que la conduite du premier était l'objet des appréciations les plus malveillantes. Aussi, point n'existait-il de pitié pour la veuve et ses deux fils.

Les pauvres déshérités ne pouvaient plus paraître en plein jour; dès qu'on les apercevait, c'était à qui les insulterait davantage. On leur jetait des pierres, les chiens aboyaient après eux, les loups les poursuivaient, les lièvres eux-mêmes riaient à leur passage.

L'aîné des deux enfants portait le nom de Tanukitaro; son frère s'appelait Yamajiro. Ils n'étaient pas méchants comme l'avait été leur père. Mais la situation dans laquelle ils vivaient était intolérable et, de tout cœur, ils haïssaient le joli lièvre blanc, qui avait tué leur père et les avait réduits à cette existence malheureuse.

Un des devoirs les plus sacrés de la piété filiale leur ordonnait de venger la mort de leur pauvre père. Ils décidèrent, en conséquence, de faire mourir son meurtrier. Mais ils savaient que ce dernier n'était point lâche ni poltron, comme le sont, en général, tous ceux de son espèce. Ils jugèrent prudent de s'exercer d'abord au maniement des armes. Voilà pourquoi, toutes les nuits, les deux frères passaient plusieurs heures à faire de l'escrime, sur le devant de leur tanière.

Yamajiro, quoique plus jeune, fit des progrès beaucoup plus rapides que son frère, car il était plus intelligent que l'aîné, chose que l'on rencontre assez souvent chez les bêtes. Il était aussi plus robuste et plus habile…

Pendant que les deux jeunes blaireaux se préparaient de la sorte à accomplir leur vengeance, le joli lièvre blanc habitait, comme nous l'avons dit, la cabane de Gombéiji. Sa renommée avait pris des proportions colossales. Tous les animaux le respectaient et le saluaient au passage. L'armée des lièvres l'avait nommé son général en chef.

Lui, toujours humble au milieu des honneurs, bon et serviable, rendait à Gombéiji et à Tora toutes sortes de bons offices. C'était lui qui puisait l'eau du puits, faisait la cuisine, lavait la vaisselle, présentait le thé et le tabac aux visiteurs.

On était arrivé au quinzième jour du huitième mois. Or, c'est la nuit de ce quinzième jour que les lièvres célèbrent leur fête patronale. Cette nuit-là, en effet, la lune, leur patronne et leur protectrice se montre dans tout son plein, et dans tout son éclat, au milieu d'un ciel d'une parfaite pureté. La tribu des lièvres se réunit donc chaque année en cette belle nuit pour festoyer, danser et boire.

Cette année-là, la veille du grand jour, Usagidono, à force d'instances, avait obtenu de ses vieux maîtres la promesse de l'accompagner à cette réunion qu'il devait présider lui-même. Ils allaient se mettre au lit, quand ils entendirent les pas d'un visiteur. C'était un lièvre tout jeune. Il pénétra dans la cabane, salua profondément le général en chef, et lui parla en ces termes:

– Excusez-moi de venir vous déranger à une heure aussi tardive. Il s'agit d'une affaire de la dernière importance. Je viens vous supplier de ne pas vous rendre à la réunion de demain soir. Voici pourquoi: les deux jeunes blaireaux, dont le malfaisant père a péri sous vos coups, veulent profiter de la fête pour vous faire un mauvais parti. Ils ne parlent de rien moins que de vous mettre à mort. Ma mère tient la chose d'une belette, amie de la famille. Il paraît aussi que, depuis plusieurs jours, les deux frères s'exercent au maniement des armes, et que Yamajiro, le cadet, y est devenu d'une habileté rare. Vous connaissez le proverbe qui dit: Le véritable héros ne s'expose pas au danger.

Quand le visiteur eut fini de parler, Usagidono répondit:

– Tu es vraiment bien aimable d'être venu me prévenir, et je te remercie de cette preuve d'affection, mais je suis résolu à ne point tenir compte du danger dont tu me parles. Depuis longtemps, je le sais, les deux fils du blaireau complotent ma mort. Quoi de plus juste et de plus naturel? N'ont-ils pas le devoir de venger leur père? Chacun son tour en ce monde. Je m'étais figuré que mes deux ennemis, profitant de la faculté de se métamorphoser que leur a octroyée la nature, useraient de ruse pour me tuer à l'improviste. Il paraît qu'ils renoncent à employer ce déloyal stratagème, ils veulent se mesurer avec moi à face découverte. Je les admire et les estime. Je serai heureux de mourir de la main de ces deux braves. Bien loin donc de les fuir, je veux aller moi-même au-devant de leurs coups.

Ainsi parla le joli lièvre blanc. Le vieux Gombéiji l'avait écouté en silence. Puis, il prit à son tour la parole:

– Mon cher enfant, dit-il à son fils adoptif, ce que tu viens de dire est raisonnable, et je ne puis que t'approuver. Laisse-moi cependant te faire une remarque. Tu vas mourir, dis-tu, de la main des blaireaux. Qu'arrivera-t-il après? Il arrivera que les lièvres qui t'ont choisi pour chef voudront à leur tour venger ta mort: ce sera également leur droit et leur devoir. Ils tueront donc les deux blaireaux. Puis, la tribu des blaireaux voudra venger la mort des deux enfants. La lutte entre lièvres et blaireaux continuera de la sorte de génération en génération, chose fort regrettable.

N'y a-t-il pas un moyen de mieux arranger les choses? Écoute. Voici à quoi je pense depuis quelques jours. Le blaireau que tu as tué était mon ennemi quand il vivait; maintenant, il n'est plus de ce monde; je n'ai aucune raison de lui continuer ma haine. Je songe donc à lui élever un tombeau et à faire célébrer pour lui un service solennel, auquel seraient convoquées les deux tribus des blaireaux et des lièvres. Je ferais aussi une pension à la pauvre veuve. Les deux fils reconnaissants abandonneraient sûrement leur projet de vengeance, et la paix serait rétablie.

Usagidono approuva pleinement la géniale et généreuse proposition de son maître. Il fut donc convenu que tout le monde se rendrait à la fête et que le lièvre blanc annoncerait publiquement la chose. Là-dessus, le visiteur prit congé. Gombéiji, Tora et Usagidono se couchèrent, l'âme heureuse et le cœur plein d'espérance.

Le moment solennel est arrivé. De toutes les montagnes avoisinantes, les lièvres accourent par groupes joyeux. Ils se réunissent sous une vaste tente, dressée au pied d'un pin énorme et tendue de drapeaux et d'oriflammes qui battent au souffle de la brise. Les salutations d'usage terminées, le repas commence.

Plusieurs centaines de lièvres sont assis, formant un immense cercle. Chacun a devant soi la minuscule table qui porte la fiole de saké, l'assiette de poisson découpé en tranches et la tasse de riz. A la place d'honneur, sur un siège plus élevé, est assis Usagidono, président de la réunion. Il a à sa droite le vieux Gombéiji, et à sa gauche la vieille Tora.

Les deux jeune blaireaux s'étaient approchés en silence, étouffant le bruit de leurs pas. Ils avaient revêtu leur costume de guerre, et portaient au côté deux sabres à la lame affilée. Ils regardèrent à travers les fentes, et aperçurent leur ennemi. Yamajiro voulut à l'instant pénétrer sous la tente et accomplir sa vengeance, mais son frère le retint:

– Attends encore, lui dit-il, en lui saisissant le bras. Tu vois bien qu'ils sont plusieurs centaines. Que pourrions-nous contre un si grand nombre? Attends! Ils vont boire. Bientôt ils seront ivres: alors nous pourrons sans danger accomplir notre vengeance.

Les lièvres, en effet, buvaient. Les tasses de saké circulaient de main en main. Les chants d'usage allaient commencer… Tout à coup, un grand silence se fit dans la salle. Le chef s'était levé et, d'un geste solennel, il avait commandé l'attention. Tous les regards s'étaient tournés vers lui. A la porte, les deux blaireaux intrigués tendirent l'oreille:

– Chers amis, commença l'orateur, puisque nous sommes tous réunis ce soir pour fêter notre illustre patronne, je voudrais profiter de la circonstance pour vous faire une proposition que, j'en suis sûr d'avance, vous voudrez tous accepter.

Des applaudissements éclatèrent, preuve que la proposition du chef, quoiqu'inconnue encore, était assurée à l'avance d'obtenir l'assentiment universel. Le lièvre blanc raconta ensuite dans tous ses détails l'histoire du blaireau et les péripéties de sa mort. Puis il ajouta:

– Sa veuve et ses deux fils mènent aujourd'hui une existence bien malheureuse. Mis au ban de leur tribu, insultés et maudits par tous les animaux de la montagne, ils subissent un sort qu'ils n'ont pas mérité, car il n'est pas juste que les crimes du père retombent sur ses enfants. Je viens donc vous proposer une réconciliation générale, vous demander de rendre votre amitié à la pauvre veuve et à ses deux braves fils.

Ici, les applaudissement redoublèrent. Les deux blaireaux se regardent, surpris de ce langage auquel ils étaient si loin de s'attendre, Usagidono continua:

– Mon vieux maître, ici présent, veut élever une tombe à son ancien ennemi. Il désire qu'on lui fasse des funérailles solennelles. Il nous demande aussi d'organiser une souscription généreuse pour faire une pension à la veuve infortunée.

A peine ces derniers mots eurent-ils été prononcés, qu'un grand bruit se produisit du côté de la porte. Les deux blaireaux venaient de faire irruption dans la salle. Les lièvres, effrayés, se levèrent d'un mouvement commun et se massèrent autour de leur chef. Les deux frères s'étant avancés jettent au loin leurs armes et se prosternent devant Usagidono, versant des larmes abondantes. Le lièvre blanc les relève et les embrasse. Alors un frémissement d'émotion s'empare de la salle entière. Les deux blaireaux sont portés en triomphe. Une danse folle s'organise et, jusqu'à l'aurore, jusqu'à ce que la lune ait disparu derrière la montagne, ce fut une fête telle que les lièvres n'en avaient jamais eu.

Le lendemain, Usagidono promena dans la campagne la veuve du blaireau et ses deux enfants. Il leur fit faire de nombreuses connaissances et les réconcilia avec tous leurs ennemis. Les deux tribus des lièvres et des blaireaux se réunirent ensuite: on se jura de part et d'autre amitié éternelle; puis, un cortège s'organisa et le corps du blaireau fut transporté dans la tombe que Gombéiji lui avait préparée.

Le corps du blaireau fut transporté dans la tombe qui lui avait été préparée.

Depuis ce jour, lièvres et blaireaux ont toujours vécu dans les rapports de l'harmonie la plus parfaite et de la plus étroite amitié.

Le monstre Yatama

Il y a bien longtemps de cela: les nombreuses îles du Japon venaient à peine d'être enfantées par la déesse Izanami. Sa fille Amatérasu, déesse du soleil, régnait, majestueuse et brillante, dans les splendeurs infinies du Takamagahara, c'est-à-dire du ciel. Elle avait un frère, plus jeune qu'elle de quelques années, qui répondait au nom de Susanoonomikoto. Il était d'une taille gigantesque, fort comme un taureau, capricieux comme une chèvre, et espiègle comme un singe. Le plus grand de ses plaisirs était de faire des malices et de jouer des tours, tantôt à la déesse sa sœur, tantôt aux autres divinités du Takamagahara. Mais, comme il n'avait pas mauvais cœur, ces illustres personnages lui pardonnaient bien des choses et ne lui gardaient généralement pas rancune.

Un jour pourtant, il se permit une fantaisie qui dépassait toutes les bornes. La déesse du soleil venait de faire construire un immense et magnifique atelier de tissage. On ne pourrait dire combien de tracas et de soucis lui avait causés cette installation. En conséquence, elle y tenait de tout son cœur. Elle en était fière, et la montrait avec orgueil aux autres divinités. Un jour donc, Susanoonomikoto, cédant à un très mauvais instinct, s'avisa de mettre le feu à l'atelier en question, le détruisit de fond en comble, et fit périr dans les flammes toutes les ouvrières qu'y employait sa sœur.

Le fils de la déesse était espiègle comme un singe.

Amatérasu, en apprenant la chose, entra dans une violente colère. Si grand fut son dépit que, pour se venger et pleurer à son aise, elle s'enferma dans une grotte profonde et résolut de n'en plus sortir. Ce fut un vrai désastre. Le ciel et la terre se trouvèrent tout à coup plongés dans l'obscurité la plus complète. Une épaisse nuit enveloppa l'univers. Les hommes terrifiés se crurent à la fin du monde et, de chaque partie du globe, s'éleva vers le ciel une immense clameur de détresse.

Le Takamagahara lui-même fut le théâtre d'une agitation et d'un trouble insolites. Tous ses dieux et toutes ses déesses sortirent de leurs palais, s'informant les uns les autres de la cause de cette obscurité subite et totale. Le conseil des divinités se réunit…

On délibère, on discute avec ardeur dans l'assemblée des dieux. Les opinions se heurtent, les discours se succèdent. Il faut trouver à tout prix le moyen d'obliger Amatérasu à sortir de sa grotte. Mais, quel moyen employer? Quelle démarche faire? Asagaonomikoto, le plus jeune des dieux, à l'esprit prompt, à l'intelligence vive et ouverte, s'avance au milieu de l'auguste assemblée:

– Vous savez tous, dit-il à ses collègues, que la déesse Amatérasu aime à la folie la musique et la danse. Je propose donc de nous rassembler devant l'entrée de la grotte et d'y organiser un bal. Nous y ferons grand vacarme jusqu'à ce que, cédant à la curiosité ou à la colère, elle entr'ouvre sa porte.

La proposition du jeune dieu est ingénieuse et son plan paraît devoir réussir. On l'adopte à l'unanimité, et la séance est levée, après qu'on a déterminé le moment du rendez-vous.

A l'heure convenue, tous les dieux du Takamagahara se réunissent donc devant la grotte où, boudeuse et chagrine, Amatérasu s'est enfermée. Chacun porte avec soi l'instrument favori dans lequel il excelle. La danse s'organise. Les tambours et les flûtes, les guitares et les gongs mêlent leurs sons et leurs accords aux cris, aux chants. Le rythme s'accélère. Le bal se transforme bientôt en une ronde affolée, en un tumulte indescriptible, dont les échos descendent jusque sur la terre, et y sèment l'épouvante…

Amatérasu entend du fond de sa grotte:

– Que se passe-t-il aujourd'hui, se dit-elle; que signifie ce tapage?

La curiosité devient tellement forte que la déesse, toute déesse qu'elle est, n'y tient plus. Elle entr'ouvre la porte, à travers laquelle s'échappe à l'instant un flot de lumière. Soudain, elle se sent saisie au bras par une main de fer. C'est la main de Chikaravônomikoto, le plus fort de tous les dieux. Il se tenait à l'entrée de la grotte, prêt à saisir la déesse au moment où elle en ouvrirait la porte. Amatérasu a été entraînée au dehors, et la porte repoussée s'est refermée sur elle. A l'instant, le ciel et la terre reviennent à la vie. La lumière les inonde de ses flots bienfaisants. L'univers retentit des cris de joie poussés par tous les êtres. Le soleil a reparu, et les choses de ce monde reprennent toutes leur cours normal.

Les dieux se sont précipités aux pieds d'Amatérasu. Ils la supplient de ne plus désormais se renfermer dans sa grotte, et de ne plus les priver de sa lumière. Elle promet, mais elle exige une condition. C'est que son frère Susanoonomikoto sera puni de son forfait. Il sera banni de l'assemblée des dieux, chassé du Takamagahara et exilé sur une terre lointaine. Il en fut fait ainsi, et Susanoonomikoto, expulsé du ciel, fut précipité sur la terre. Il tomba dans le pays d'Idzumo, à l'endroit appelé aujourd'hui Hinokawakami. Là, il resta quelque temps, pleurant sur sa grande infortune.

Un jour qu'il se promenait sur le bord de la rivière, il aperçut une paire de bâtonnets que le courant emportait à la dérive.

– Puisque voilà des bâtonnets, il y a sans aucun doute, en amont, des êtres humains, conclut le dieu par un raisonnement logique.

Susanoonomikoto, expulsé du ciel, fut précipité sur la terre.

Il part aussitôt et longe, en le remontant, le cours de la rivière. Il se trouve bientôt en face d'une cabane, à moitié délabrée, sise sur le penchant d'une haute montagne. Susanoonomikoto s'approche en étouffant le bruit de ses pas, et à travers les fentes d'une porte mal jointe regarde l'intérieur. Il y voit un vieillard grisonnant, une vieille plus grisonnante encore et une jeune fille de dix-huit à vingt ans. Le vieux et la vieille pleuraient, assis auprès de leur petit brasero. Ils paraissaient comme accablés sous le poids d'un immense chagrin. La jeune fille ne pleurait point, mais sur son visage se lisait sans peine l'expression d'une grande mélancolie et d'une douce résignation.

Elle était d'une beauté extraordinaire. Le dieu n'avait jamais pensé que parmi les mortels, il pût se rencontrer de si belles et si ravissantes créatures. Il éprouva à sa vue un je ne sais quoi d'intime, qu'il n'avait encore jamais éprouvé. Lui, qui descendait des hauteurs du Takamagahara, subit les charmes d'un amour ardent pour cette humble fille de la terre.

Il entr'ouvrit doucement la porte et sans bruit pénétra dans l'intérieur de la cabane. La jeune fille, à sa vue, poussa un cri d'effroi et se précipita vers sa mère. Le vieillard et sa femme levèrent la tête et leurs regards étonnés fixèrent avec crainte le voyageur inconnu. Susanoonomikoto était beau, lui aussi, beau d'une beauté divine. Son visage respirait la force et la santé. Sa taille gigantesque commandait le respect.

Le dieu, s'approchant des trois personnages, leur demanda d'une voix douce et sympathique quelle était la cause de leurs larmes et du chagrin dans lequel ils paraissaient plongés. Ce fut le vieillard qui prit la parole pour répondre:

– Noble voyageur, dit-il, nous ignorons qui vous êtes, mais votre sympathie nous émeut et nous touche. Je m'appelle Ashinazuchi; ma femme se nomme Katazuchi, et notre fille que vous voyez là répond au nom de Inadahimé; nous avons eu huit enfants depuis notre mariage et tous ces enfants étaient des filles. Celle que vous voyez là est la dernière qui nous reste.

Or, vous allez juger de notre malheur et connaître la cause de nos larmes. Tout près d'ici habite le monstre Yatama, le serpent à huit têtes, qui a trente pieds de long. Ce serpent vient tous les ans dans ces parages, et nous emporte chaque fois une de nos enfants qu'il dévore. Nos sept premières filles ont ainsi disparu l'une après l'autre, il ne nous reste plus maintenant que celle qui est devant vous.

C'est aujourd'hui que le monstre doit venir. Il viendra à la nuit tombante et nous emportera notre dernière enfant pour la dévorer. Voilà, noble voyageur, le récit de notre infortune, et le motif de notre chagrin.

– Braves gens, répond alors Susanoonomikoto, ému jusqu'aux larmes, remerciez le ciel de m'avoir aujourd'hui envoyé près de vous. Je vais rester jusqu'à la nuit tombante. J'attendrai le serpent. Je le tuerai de ma main, et sauverai votre fille.

Le vieillard le regarda, et lui sourit tristement:

– J'admire, lui dit-il, votre bravoure et votre bonté. Mais, hélas! vous ignorez à qui vous avez à faire. Non, non; ne vous exposez pas; vous y perdriez inutilement votre précieuse vie.

– Et vous, noble vieillard, répond alors le dieu, se redressant de toute la hauteur de sa taille, vous ignorez quel est celui qui vous parle et vous promet le salut de votre fille. Apprenez-le donc. Je ne suis point un homme. Je m'appelle Susanoonomikoto, je suis le frère de la déesse Amatérasu.

A ces mots, le vieillard, sa femme et sa fille, tremblants à la fois de crainte et de bonheur, se prosternent et adorent; puis, joignant les mains et s'avançant à ses pieds, le remercient d'être venu près d'eux pour leur porter secours…

Le dieu se dirige seul vers la montagne. Il prend huit énormes blocs de pierre et les transporte devant la cabane. Puis, il prononce sur elles quelques paroles mystérieuses, et les pierres se transforment en auges. Il les remplit ensuite avec l'eau de la rivière, frappe trois coups sur chacune d'elles de la pointe de son sabre, et cette eau se transforme à l'instant en saké délicieux.

Il fait placer ensuite la jeune et belle Inadahimé sur un petit monticule, de façon à ce que son visage se reflète dans chacune des auges. Il se cache lui-même derrière un rocher et attend, tranquille et calme, l'arrivée du serpent.

Le soleil avait disparu derrière la montagne. La lune venait de se lever. Tout à coup, dans le lointain, on put apercevoir comme seize étoiles de diamant qui brillaient d'un vif éclat dans la profondeur de la nuit. Ces étoiles se rapprochèrent. C'étaient les yeux pétillants de convoitise des huit têtes du monstre. Il s'en vint tout près de la cabane et fit entendre à la fois huit sifflements aigus. Le vieillard et sa femme tremblèrent. Ce cri leur rappelait leurs sept filles mortes et le danger que courait leur chère Inadahimé.

Le serpent, attiré par l'odeur du saké, s'approche avec lenteur, et ses huit têtes se lèvent d'un même mouvement. Il aperçoit dans chacune des auges le visage de celle qu'il cherche. Son énorme queue bat un moment l'espace, signe de son immense joie. Les huit têtes plongent aussitôt, et le monstre, d'un seul trait, avale la précieuse liqueur, jusqu'à la dernière goutte. Mais aussitôt ses regards se troublent, le vertige de l'ivresse le saisit, il s'étend sur le sol, puis se replie sur lui-même et s'endort.

Susanoonomikoto sort à ce moment de sa cachette. Il tire son sabre du fourreau et, d'une main habile, abat l'une après l'autre les huit têtes du monstre, dont le corps bondit en des contorsions effrayantes.

Le dieu veut achever sa victime. Il la découpe en morceaux. Mais, au moment où il allait séparer la queue du tronc, son sabre est arrêté par un corps résistant, qui fait entendre un son métallique. Le dieu, surpris, s'arrête et, délicatement, entr'ouvre les chairs. Quelle n'est pas sa surprise d'apercevoir dans la queue du monstre un autre sabre étincelant, tout incrusté de diamants et de pierres précieuses, un sabre si beau que les dieux du Takamagahara n'en virent jamais de pareil!

Susanoonomikoto abattit, l'une après l'autre, les huit têtes du serpent.

Susanoonomikoto le retire et se dit à lui-même qu'il l'emportera au ciel, en fera cadeau à sa sœur Amatérasu; par ce moyen-là, il se réconciliera avec elle, et pourra reprendre sa place dans l'assemblée des dieux…

On se figure la joie du pauvre vieillard et de sa femme, en apprenant que le monstre est mort et leur enfant sauvée. Ils ne surent comment remercier le dieu. Celui-ci demanda et obtint la main de la belle Inadahimé, qu'il aimait grandement. Ils se marièrent, se construisirent au pied de la montagne une habitation élégante, et vécurent longtemps ensemble dans la plus parfaite harmonie. Puis, quand le temps de l'exil eut atteint son terme, le dieu retourna au Takamagahara, emmena avec lui la belle Inadahimé, la présenta aux autres divinités, qui la nommèrent déesse.

On voit encore aujourd'hui, dans le pays d'Idzumo, la maison qu'habitèrent Susanoonomikoto et son heureuse épouse. Cette maison est devenue un temple, le temple le plus célèbre du Japon, après celui d'Isé. Les prêtres qui le desservent sont les descendants directs de ces deux divinités. Les habitants de la contrée ont toujours eu pour ce temple la plus grande vénération. On y vient même en pèlerinage de toutes les parties du Japon.

La sabre précieux que Susanoonomikoto trouva dans la queue du monstre Yatama fut offert dans la suite à l'Empereur du Japon, par la déesse Amatérasu. Il porte le nom de Kusanagi-no-tsurugi. Ce sabre, le miroir sacré, et le sceau de pierre précieuse, sont les trois talismans de l'Empire.

On le conserve, dit-on, à Atsuta, province d'Owari.

L'unique parapluie

Un beau soir d'été, le ciel est parsemé d'étoiles, au milieu desquelles la lune, dans son plein, trône comme une reine.

Le boulevard de Masagocho est noir de monde: flâneurs attitrés, qui s'ennuient chez eux le soir; touristes de passage, qui viennent étudier les curiosités de la rue; amateurs à la recherche de quelque objet nouveau; étudiants et étudiantes, en quête de distractions; sœurs aînées ou grand'mères promenant, attaché sur leur dos, un marmot qui dort ou piaille: c'est un perpétuel va-et-vient d'ombres qui se détachent en noir sur la lumière projetée par la lune.

De temps à autre des cris variés: c'est un Kurumaya qui se fait un passage à travers la foule. Il tire en courant sa voiture, sur laquelle se prélasse un monsieur à la dernière mode, tout fier de voir qu'on se dérange pour lui, ou bien, c'est le marchand ambulant de vermicelle; il porte sur l'épaule un long bambou aux deux extrémités duquel se balancent les longues boîtes qui contiennent la soupe fumante. C'est encore le masseur de profession, aveugle et grave: de la main droite, il tient un long bâton, dont il se sert pour assurer sa démarche incertaine, et de la main gauche, un petit sifflet, qu'à intervalles réguliers il porte à la bouche pour en tirer ce son particulier, semblable au cri de la chouette, qui le fait reconnaître partout.

Des magasins coquets et gracieux sont alignés de chaque côté de la rue.

De chaque côté de la rue sont alignés les petits magasins, coquets et gracieux, brillamment éclairés, les uns par des lampes à pétrole, les autres à la lumière électrique. Largement ouverts à tous les regards, ils exposent sans aucun mystère leurs marchandises diverses, rangées dans un ordre élégant.

Ils sont un peu délaissés le soir. La foule préfère circuler devant les nombreux étalages qui se succèdent de chaque côté du boulevard, à une petite distance des maisons. Ces étalages consistent en un simple tapis ou une mince natte étendue sur le sol. Éclairés par des lampes fumeuses ou des lanternes bigarrées, ils forment un panorama ravissant, que dépare à intervalles réguliers l'ombre épaisse des énormes et disgracieux poteaux du télégraphe ou du téléphone.

Là, sont alignés avec goût et élégance tous les objets à la mode du jour: fleurs et fruits de la saison, bijoux faux, lunettes de myope ou de presbyte, étoffes et soieries, porcelaines et ustensiles de ménage, bouquins et vieilles revues, jouets d'enfants, sucreries et pâtisseries alléchantes. Derrière chaque étalage, assis sur les talons et fumant tranquillement sa pipe, le marchand ou la marchande attend les acheteurs et invite les passants.

Les spectacles sont variés. Voici le bouquiniste, devant l'étalage duquel les étudiants s'arrêtent. Ils contemplent et feuillettent de vieux livres que, la plupart du temps, ils n'achèteront pas: car l'étudiant, en général, loge le diable dans sa bourse.

Ici, c'est le diseur de bonne aventure, le voyant de l'avenir. Il est assis devant une petite table, sur laquelle sont posés les bâtonnets mystérieux aux chiffres fatidiques. Grave et solennel, il attend que quelque naïf vienne lui confier ses secrets, et moyennant trois sous, apprendre de sa bouche la solution d'un problème d'avenir.

Là, c'est le charlatan bavard qui vend des drogues auxquelles il décerne un brevet d'efficacité infaillible, déblatère contre les médecins qui tuent le pauvre monde, et vendra cinq sous une fiole merveilleuse.

Yotaro se promène.

A quelques pas de lui, un jeune homme à la faconde intarissable, monté sur un tréteau et dominant la foule du geste et de la voix, vend aux enchères des étoffes, que tout naturellement il déclare inusables et de qualité supérieure. Plus loin, nous rencontrons le calligraphe habile; accroupi devant une immense feuille de papier, il trace sur elle, avec un pinceau qu'il s'est fixé au front, des caractères chinois, dont tout le monde s'accorde à proclamer le dessin admirable.

En face, sur une table recouverte d'un tapis, est installé un phonographe discret, du sein duquel s'échappent, comme autant de rayons, de longs tubes en caoutchouc. De nombreux auditeurs ont acheté pour un sou le droit de s'enfoncer ces tubes dans les oreilles, et ils écoutent immobiles la mélodieuse symphonie. Enfin, pour terminer, voici un homme d'un certain âge qui vend des verres de lampe incassables. Ne riez pas: car ce qu'il dit, il le prouve. Il se sert, en effet, de ces verres de lampe, tantôt comme d'un marteau pour enfoncer des clous, tantôt comme de baguettes de tambour pour frapper sur une planche.

Perdu dans la foule, Yotaro se promène. C'est un garçon de quinze ans. Il porte la casquette des étudiants d'un lycée quelconque. De la main droite, il tient un immense parapluie, grand ouvert. Ce parapluie est en papier huilé, couleur paille, à baleines de bambou. Tout le monde peut y lire de loin, tracés en gros caractères, les nom et prénom de son propriétaire, le nom de sa rue et le numéro de la maison qu'il habite. «Quel original!» se disent les passants sans y prêter une plus grande attention: car, à cet âge, toutes les fantaisies sont permises.

Yotaro rencontre un de ses camarades d'école:

– Quel est donc, Yotaro, le motif séduisant
Qui te pousse à porter ce riflard élégant?
Pleuvrait-il à torrents, sous des cieux aussi pâles?
– S'il pleuvait quelque chose, il pleuvrait des étoiles!
– Serait-ce le soleil qui te blesse les yeux?
– Non, car depuis une heure, il a quitté nos cieux.
– Craindrais-tu par hasard l'influence lunaire?
– Phébé ne brûle pas le monde qu'elle éclaire.
– Mais alors… pourquoi donc ce parasol gênant?
– Devine, si tu peux; je te le donne en cent.
– J'ai deviné! Tu veux, dans ton orgueil extrême,
Te faire remarquer: c'est toujours ton système!
– Que le monde m'observe ou ne m'observe pas,
Cela m'est bien égal, et ne me trouble pas,
– Alors, tu n'es qu'un fou; je vais te faire pendre!
– Un fou? Non, non! Écoute, ami. Tu vas comprendre.
Pour quatre, nous n'avons dans toute la maison
Que ce seul parapluie: il fait chaque saison.
Quand il pleut, mon papa, pour aller à l'ouvrage,
L'emporte; quand il fait un soleil sans nuage,
Ma maman le prend, pour aller chez le marchand.
Si je veux à mon tour me payer l'agrément
De le porter parfois, puis-je autre temps le faire
Que lorsqu'il ne pleut pas, et que la lune est claire?
Yotaro reçut un formidable coup de poing.

Et Yotaro continue sa promenade, le parapluie toujours ouvert, à travers la foule. Tout à coup, il se sent violemment arrêté par le bras, tandis qu'un formidable coup de poing vient s'abattre sur sa tête. Le pauvre parapluie, brusquement arraché de la main qui le porte, va rouler dans la poussière…

Yotaro distrait avait failli crever l'œil d'un paisible passant. Il résolut ce soir-là de ne plus exposer l'unique parapluie de la famille à de si désagréables aventures et d'aller désormais le promener dans la campagne, loin de la foule.

Les huit Chevreaux

Il y avait une fois une chèvre. Cette chèvre s'appelait Yagisan. Elle avait huit chevreaux. Ces huit chevreaux aimaient bien la chèvre, et la chèvre le leur rendait bien.

Un jour, Yagisan partit pour la ville; elle allait aux provisions. Avant de partir, elle dit aux chevreaux:

– Mes enfants, il faut être bien sages pendant mon absence. Vous ne sortirez pas. Vous n'ouvrirez la porte à personne, absolument à personne. Je serai bientôt de retour. Je vous apporterai des bonbons.

Les chevreaux promirent d'être bien sages, de ne pas sortir et de n'ouvrir la porte à personne, absolument à personne. Et la chèvre partit un panier au bras. Les enfant fermèrent toutes les portes. Puis, pour passer le temps, ils se mirent à jouer à pigeon vole.

Yagisan marchait à grands pas vers la ville. Le loup la vit passer. Il eut l'idée de sauter sur elle et de la manger. Car le loup aime bien les chèvres. Puis, réflexion faite, il se dit:

– Au lieu de manger la maman, je vais manger les petits. Ils sont huit, et la chair est plus tendre.

Les chevreaux promirent d'être bien sages.

Il se dirige de ce pas vers la maison de la chèvre. En route, il se lèche les babines et aiguise ses dents.

– Pourvu que la porte soit ouverte! se dit-il.

Il arrive. La porte est fermée. Par une fente, il entrevoit les huit chevreaux jouant à pigeon vole. Il frappe doucement.

– Qui va là? demande l'aîné des petits.

– Il ne faut pas ouvrir. Maman l'a défendu, dit le plus jeune.

– C'est moi, répond le loup; moi, votre tante; vous savez, votre tante Hayatobisan. Je vous apporte des bonbons. Ouvrez-moi!

– Cette voix n'est pas la voix de notre tante, remarque l'un des chevreaux. Notre tante a une voix bien plus douce, plus tremblante et plus traînante.

– Nous n'ouvrons pas à notre tante! crie alors l'aîné des petits.

Et tous se mettent à rire et continuent à jouer.

Le loup a tout entendu. Il se reproche de n'avoir pas une voix douce, tremblante et traînante.

– Je reviendrai! dit-il.

Et vite il court chez un célèbre pharmacien:

– Donnez-moi, lui dit-il, une médecine pour adoucir la voix et la rendre chevrotante.

Le pharmacien lui donne le remède, mais le loup se garde bien de dire au pharmacien pourquoi il veut changer sa voix.

Après avoir pris la médecine, il retourne à la maison de la chèvre. La porte en est toujours fermée; les chevreaux jouent toujours. Le loup frappe doucement:

– Qui va là? demande l'aîné des petits.

– Il ne faut pas ouvrir! Maman l'a défendu, répète le plus jeune.

– C'est moi, répond le loup… moi, votre grand'mère… vous savez, votre grand'mère Nakigoesan! Ouvrez-moi. Je vous apporte des feuilles de choux!

Un chevreau plus curieux s'approche de la porte et regarde par la fente.

– Ce n'est pas notre grand'mère, s'écrie-t-il. Grand'mère a des pieds tout blancs, blancs comme la neige. Celui-ci a des pieds tout noirs, noirs comme le charbon.

– Nous n'ouvrons pas à notre grand'mère, crie alors l'aîné des petits, et tous se mettent à rire, et continuent à jouer.

Le loup a tout entendu. Il se reproche de n'avoir pas des pieds blancs comme la neige.

– Je reviendrai, dit-il.

Et vite il court chez un célèbre teinturier:

– Veuillez me teindre les pieds en blanc; rendez-les blancs comme la neige.

Le teinturier lui teint les pieds, mais le loup se garde bien de dire au teinturier pourquoi il veut avoir les pieds blancs comme la neige. Après cela, le loup retourne encore à la maison de la chèvre. La porte en est toujours fermée; les chevreaux jouent toujours. Le loup frappe doucement.

Le teinturier lui teint les pieds.

– Qui va là? demande l'aîné des petits.

– Il ne faut pas ouvrir! Maman l'a défendu, répète le plus jeune.

– C'est moi, répond le loup… moi, votre maman! Je reviens de la ville et vous apporte des bonbons.

– La maman! crient en chœur les huit petits chevreaux.

Cette fois, le doute n'est plus possible. La voix est la voix de la chèvre; les pieds sont ses pieds. C'est la mère!… La porte s'ouvre… le loup entre. Le plus jeune des chevreaux se précipite derrière un paravent. Il se tient là, tremblant de peur. Il voit ses sept frères disparaître l'un après l'autre dans la gueule formidable du loup.

Celui-ci, ayant achevé son repas, quitte la maison de la chèvre et retourne à la forêt.

Yagisan revient de la ville. Elle voit la porte ouverte. Un pressentiment terrible la saisit. Elle entre et ne voit plus ses petits… Sur les nattes, des taches de sang:

– Oh! s'écrie-t-elle en s'arrachant les poils de désespoir, ils ont ouvert la porte!… le loup sera venu et les aura mangés!…

Et elle pleure!

Le plus jeune des chevreaux s'était caché derrière le paravent. Le loup ne l'avait point vu. Apercevant sa mère, il sort de sa cachette, se jette dans ses bras, et, d'une voix tremblante, lui raconte la terrible aventure.

La chèvre, ayant tout entendu, se redresse furieuse. Ses yeux lancent des éclairs.

– Je retrouverai mes petits, s'écrie-t-elle, et je me vengerai!

Et, suivie de son chevreau, elle s'élance à la piste du loup.

Le loup était retourné au bois. Il s'était étendu dans un épais taillis, et là, tout en faisant sa digestion, il s'était endormi.

Yagisan trouve le loup endormi dans les broussailles. Son sommeil est profond. Il ronfle bruyamment. La chèvre s'approche sans faire de bruit, car elle ne veut pas réveiller le loup. Elle prend des ciseaux, et délicatement entr'ouvre la peau du ventre. Le loup ne se réveille pas. Les sept petits chevreaux sont là, dans le ventre du loup, vivants, bien portants, entassés comme des petits oiseaux dans leur nid.

Ils sortent en poussant des cris de joie. Ils reconnaissent leur maman, se jettent à son cou, la couvrent de caresses. Le loup est toujours endormi. Mais il n'y a pas de temps à perdre. Vite, la mère ordonne aux sept petits de lui apporter chacun une pierre. Les petits obéissent aussitôt. La chèvre prend les sept pierres et les dépose dans le ventre du loup, à la place même où tout à l'heure étaient ses sept petits. Puis, prenant une grosse aiguille et du gros fil, elle enfile la grosse aiguille et délicatement recoud la peau du ventre. Cela fait, elle se retire à l'écart avec ses huit chevreaux.

Pendant l'opération, le loup dormait toujours. Il se réveille au bout d'un quart d'heure, se lève, se frotte les yeux, s'étire. Son ventre est lourd, très lourd!

– La digestion est difficile! dit-il à haute voix.

Les chevreaux ont entendu. Ils étouffent un rire.

Le loup est dévoré par la soif, une soif brûlante. Il descend vers un étang, s'approche et se baisse pour boire. Au même instant, les sept pierres roulent l'une après l'autre jusque vers son gosier. Le loup, entraîné par le poids, tombe dans l'étang.

Le loup, entraîné par le poids, tombe dans l'étang.

La chèvre et les chevreaux voient le loup se débattre. Ils applaudissent, rient et chantent. Le loup est descendu jusqu'au fond de l'étang, d'où il n'est plus ressorti…

La vengeance des chèvres est terrible!

Les aventures de Benké

Musashibo Benké était, s'il faut en croire certains chroniqueurs, le troisième fils du bonze Benshô, prieur de l'antique et célèbre monastère de Gonguen. D'aucuns disent pourtant qu'il avait le diable pour père. Les circonstances extraordinaires dont fut accompagnée sa naissance donnent à cette dernière opinion une certaine valeur.

D'abord, au moment même où il vint au monde, il se produisit un tremblement de terre tel que, de mémoire d'homme, on n'en avait jamais vu. Deux énormes vautours vinrent se poser sur le toit du temple, et poussèrent des cris lugubres.

Benké naquit âgé de dix-huit mois et possédant déjà quatre-vingts centimètres de taille. Il avait une chevelure touffue comme celle d'une jeune fille, des dents aussi longues que celles d'un enfant de quinze ans, un nez énorme, de grandes oreilles, deux yeux flamboyants, du poil aux pieds et aux mains.

Il était à peine né qu'il se mit à marcher, à sauter, à courir. D'un coup de poing solide, il réduisit en pièces la cuve dans laquelle on voulut lui faire prendre son premier bain… Le même jour, ayant par hasard aperçu dans la cour une poule qui prenait ses ébats, il se mit à sa poursuite, la saisit, lui tordit le cou, la pluma et la mangea toute crue.

Sa mère mourut en le mettant au monde. Le bonze ne se consola pas de la perte de sa femme qu'il aimait tendrement. Il accusa Benké, non sans raison, d'être cause de sa mort. Il n'éprouva dans son cœur aucun sentiment d'affection à l'égard de ce monstre que les dieux, ou le diable, lui avaient octroyé. Il résolut de le chasser de la maison paternelle, et de l'envoyer ailleurs exercer ses précoces talents.

Benshô avait une sœur qui répondait au doux nom de Sammi. Elle était d'une piété angélique, d'une douceur proverbiale, et point bavarde du tout, qualités qui, soit dit en passant, se rencontrent rarement chez une sœur de bonze. Cette brave fille, qui n'avait pas d'enfants, éprouva pour son neveu autant de sympathie et d'affection, que son frère lui portait d'antipathie et de haine. Elle demanda la faveur de prendre l'enfant chez elle, et de l'adopter pour son fils, faveur que le bonze lui accorda avec le plus grand empressement.

Benké devint donc le fils adoptif de sa tante, la vertueuse Sammi. Celle-ci l'emmena à la capitale, et se décida à lui faire commencer ses études.

Il n'existait pas encore à cette époque d'écoles proprement dites. Le système de l'enseignement n'était pas, tant s'en faut, organisé comme de nos jours. Les rares jeunes gens qui voulaient étudier se réunissaient dans les monastères bouddhistes. Le bonze en chef du monastère était le principal de ces sortes de collèges. On le regardait par le fait comme un personnage tellement remarquable, que son nom devenait historique et passait à la postérité. Il jouissait sur ses élèves d'une autorité absolue et incontestée, et son enseignement était réputé infaillible. Les études d'alors consistaient uniquement à apprendre et à retenir le plus possible des quatre-vingt mille caractères chinois: étude abrutissante qui énervait l'intelligence, supprimait toute faculté de jugement et d'initiative, faussait la marche et la direction de l'esprit.

La vertueuse Sammi, sœur du bonze Benshô, envoya donc Benké, son neveu et fils adoptif, dans une de ces maisons, que l'on nommait alors des Térakoya. Elle choisit pour lui le célèbre monastère de Hieizan, situé sur la montagne du même nom, à quelques lieues de la capitale. Ce monastère avait alors pour chef l'un des bonzes les plus renommés de l'époque. On l'appelait Kanké.

Le nouvel élève avait alors six ans. Comme il avait grandi très vite, il possédait déjà, quand il entra au monastère, la taille d'un homme de trente ans. Sa longue chevelure flottante, ses yeux à l'expression sauvage et brutale, son visage d'une laideur repoussante, les poils de ses mains: tout dans sa personne inspirait la crainte et éloignait l'affection. Ses condisciples, en le voyant, lui donnèrent aussitôt le surnom d'Oniwaka, terme qui signifie jeune démon.

Pendant les premiers mois que Benké passa au monastère, il se montra docile à la direction et aux avis de son illustre maître, bon et affectueux à l'égard de ses nouveaux camarades. Il travailla avec ardeur, fit des progrès rapides, et se tint tranquille et sage comme le plus doux des agneaux. Le bonze, son maître, s'extasia devant ce prodige, ne lui ménagea point les compliments ni les éloges, et le considéra comme une gloire du monastère.

Malheureusement, ces excellentes dispositions ne tardèrent pas longtemps à se modifier chez le jeune disciple. Il commença bientôt à préférer les amusements à l'étude. Il se mit à taquiner ses camarades, à commettre toutes sortes d'espiègleries. Son amour de la lutte corps à corps devint extraordinaire. Chaque jour, il provoquait des jeunes gens de l'école, et prenait un grand plaisir à leur faire mordre la poussière. Une de ses récréations favorites était de s'en aller seul dans la montagne, pour y déraciner des arbres et y faire des dégâts.

Le bonze, contrarié de la mauvaise tournure que prenaient les choses, essaya tout d'abord de ramener le turbulent disciple par des remontrances amicales et de paternels conseils. Benké écoutait en silence, promettait de se corriger et n'en faisait rien.

Un soir, il s'était échappé dans la montagne, selon son habitude. Dans l'intérieur du monastère, tout le monde dormait. L'hercule arrache au sol un énorme bloc de pierre, que tout autre que lui eût été impuissant à faire remuer. Il le place sur une pente et le pousse dans la direction du temple. La pierre tombe sur la toiture avec un fracas épouvantable et cause au monastère des dommages considérables.