The Project Gutenberg eBook of Feuilles tombées
Title: Feuilles tombées
Author: René Boylesve
Editor: Charles Du Bos
Release date: July 28, 2023 [eBook #71287]
Language: French
Original publication: France: J. Schiffrin, 1927
Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
É C R I T S I N T I M E S
RENÉ BOYLESVE
Feuilles tombées
ÉDITIONS DE LA PLÉIADE
J. SCHIFFRIN, PARIS
CE VOLUME
LE DEUXIÈME DE LA COLLECTION
L E S É C R I T S
I N T I M E S
A ÉTÉ TIRÉ SUR LES PRESSES DU
MAITRE IMPRIMEUR R. COULOUMA,
A ARGENTEUIL, H. BARTHÉLEMY
ÉTANT DIRECTEUR, LE DIX
JANVIER MIL NEUF CENT VINGT-SEPT,
A 2.600 EXEMPLAIRES,
DONT 100 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
DE 1 A 100, SUR
HOLLANDE, ET 2.500 EXEMPLAIRES,
NUMÉROTÉS DE 101
A 2.600, SUR VÉLIN DU MARAIS.
LE PRÉSENT TIRAGE
CONSTITUE L’ÉDITION ORIGINALE.
É C R I T S I N T I M E S
COLLECTION PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE CH. DU BOS
RENÉ BOYLESVE
FEUILLES TOMBÉES
INTRODUCTION DE
CHARLES DU BOS
ÉDITIONS DE LA PLÉIADE
J. SCHIFFRIN, 2, RUE HUYGHENS, PARIS
————
MCMXXVII
INTRODUCTION
Pour Alice René Boylesve.
«... la voix implacablement humaine de Montaigne, si cinglante pour ceux qu’a touchés l’accent de l’auteur des Pensées, son fils sublime: «Nous aurons beau faire... nous n’en sommes pas moins assis sur notre derrière...» Et pourtant lui-même avait dit, inspiré par l’amoureuse amitié un jour: «O la vile chose et abjecte que l’Homme, s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité!...»
René Boylesve.
(Madeleine Jeune Femme.)
«... ne discernais-je pas déjà ces grandes voix, organes mystérieux, échos d’instruments inconnus, dont le timbre n’a pas d’équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre ces deux relais, l’humble beauté de la vie que nous ne pouvons pas changer.
Idem.
«Ce sera mon œuvre posthume», disait Boylesve; et Jean-Louis Vaudoyer nous le rappelle en tête du récent et inappréciable livret: La Touraine, qui s’achève sur quelques fragments extraits de ce même dossier des Feuilles tombées. Avec l’autorisation de Mᵐᵉ René Boylesve, et grâce à l’accueil et au concours de M. Gérard-Gailly—tout ensemble le plus scrupuleux et le plus diligent des exécuteurs littéraires,—il nous a été permis de consulter «les carnets, calepins et pages volantes» auxquels Vaudoyer fait allusion, et «où de sa petite écriture ferme et fine, Boylesve consignait au jour le jour ses rêveries, ses observations». En plein accord avec M. Gérard-Gailly,—et en attendant l’édition complète dont le temps n’est pas encore venu,—voici, pour l’anniversaire de sa mort, le premier accès à l’intimité de notre ami, et qui dès à présent nous livre sa vraie figure: une figure qui par toute son œuvre a su restituer en profondeur «les traits éternels de la France» parce qu’elle les portait tous en soi, et qu’à la différence de tant d’autres elle ne leur devait pas seulement ses dehors, sa parure, mais bien sa solidité, sa toute suffisante raison d’être.
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«Mon œuvre posthume...» Non point avec hésitation, mais—par delà toute mélancolie—avec fière et sereine assurance, Boylesve articulait sans doute ces mots. Il était éminemment de ceux qui savent l’existence des deux registres, et qu’ici-bas de notre vivant le plus radical de nous-mêmes ne saurait s’exprimer. D’abord en vertu de cette représentation d’un lecteur possible à laquelle presque personne, peut-être ne semble entièrement soustrait, et qui imprime, sinon toujours à la chose que l’on dit, en tout cas à la manière dont on la dit une déformation inévitable. (Moins que tous les autres les tenants de la sincérité nue n’y échappent—eux qui, du fait même de la sincérité se croyant quittes, finissent par perdre conscience du problème: la déformation alors se réfugie dans l’inconscient, et c’est de la meilleure foi du monde qu’ils sécrètent plus encore qu’ils ne fabriquent le sophisme.) Ensuite, même en admettant que l’on parvînt à s’exprimer sans réserves, resterait intacte la question de savoir si on en a le droit, non seulement vis-à-vis des autres envisagés tête par tête, non seulement vis-à-vis de «la société polie», création française s’il en fut, dont Boylesve comprenait, admirait, goûtait si fort la noble et complexe portée, dont la disparition (à laquelle il assista) lui fut un amer et toujours renaissant tourment, mais vis-à-vis de ce minimum d’ordre, de hiérarchie, de sens des valeurs, faute de quoi nulle civilisation n’est en état de subsister.
Se refusant d’une part à une «niaise» et d’ailleurs impossible «anarchie»[A], se refusant de l’autre à donner gratuitement offense, gardant vive en lui la conscience de ce qui est dû aux «honnêtes gens», qu’il s’agisse de les «faire rire» ou de les faire réfléchir, Boylesve en ses écrits préparés pour la publication, tout en veillant avec grand soin à ce que la vérité essentielle ne se trouvât jamais lésée, tenait quelque peu en mains l’irréductible de son jugement[B]. Ceux qui ne se consolent pas de ne plus pouvoir retremper le leur dans ces stimulantes conversations où la hauteur de vue était toujours dictée par la moralité spéciale propre à «l’homme de l’esprit», auront souvent recours aux «conversations avec soi-même» que représentent Feuilles tombées. Par rapport à l’écrit, la liberté de l’entretien intime, celle—combien plus souveraine encore—du Journal, constituaient pour Boylesve ce second registre dont, dans la mesure même où s’aggrave sa perception de la vie, un être supérieur à partir d’un certain moment ne saurait plus se passer.
Hauteur de vue, ai-je dit, mais avant tout dans la sphère où les convictions intellectuelles étaient en jeu; pour tout le reste, dans l’entretien intime, de l’hospitalité la plus libérale, et de celle qui accroît celui qui en bénéficie sans entamer en rien celui qui la dispense.
«Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.» Que de fois, en quittant Boylesve, me suis-je murmuré cette maxime de notre ami à tous deux, de Joubert: je n’ai rencontré personne qui plus instinctivement la sût mettre en pratique: au terme d’un long tête-à-tête où bien des points avaient été touchés, où bien des positions, parfois opposées ou simplement différentes, avaient été prises, tandis que Boylesve se levait pour reconduire l’interlocuteur, il semblait que l’on vît luire mieux que jamais l’aloi de son inaliénable intégrité. Les échanges, les traversées que favorisa cette spacieuse bibliothèque de la rue des Vignes (non sans analogie d’ailleurs avec une très confortable cabine de yacht)! Aujourd’hui que la piété de Mᵐᵉ René Boylesve et la vigilance de M. Gérard-Gailly nous l’ont maintenue vivante en la consacrant à sa mémoire, qu’à cette survie les écrivains contribuent en envoyant comme par le passé leurs livres, lorsqu’on y pénètre à nouveau, de ce clair asile d’un loisir studieux et peuplé, le mot d’ordre reste Æquanimitas. L’égalité d’âme—à condition que difficilement obtenue, elle fût elle-même une passion et une passion victorieuse,—il n’était rien que Boylesve prisât davantage: c’est lui demeurer fidèle que de surmonter l’inopérante tristesse et de poursuivre l’entretien. Qu’il me soit permis de séjourner un moment encore, ne fût-ce que pour l’illusion d’un dernier dialogue—un de ces dialogues où l’on souhaiterait tant pouvoir être contredit; où, ne pouvant l’être, l’on n’a souci que d’apporter au disparu le seul hommage qui compte: celui de la compréhension.
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Un bel artiste, vers la quarantième année, a pris le masque de son art même, et ses yeux sont profonds et pleins de choses dorées et de lumières, comme ces enfilades innombrables de pièces que l’on voit dans la glace d’un salon où une autre glace se mire. Vers la quarantième année... Boylesve avait quarante et un ans lorsqu’il me fut donné de faire sa connaissance. Formé déjà, éprouvé, avec cet air émouvant de qui se sent et se sait responsable, chargé du poids d’une expérience qui, bien loin de la courber, redressait encore sa haute taille, et qui dans ce beau visage, à la fois si distinct et si patiné, paraissait incrustée tel un ambre sans prix. Il avait encore la barbe de Schariar (que devait remplacer plus tard celle, à la française, des Clouet), et l’expression d’anxieuse mais inébranlable rectitude d’un ermite de Grünewald. Chaleur et gravité: qui n’a pas connu Boylesve, qui n’a pas été admis en son intimité, ne saura peut-être jamais de quelle persuasive plénitude peut être empreint l’alliage de ces deux attributs,—non point s’équilibrant ni se tempérant l’un l’autre, mais fondus jusqu’à l’indissociable. Tout l’être de Boylesve appartenait au registre du violoncelle; et parfois lorsque assis, ayant écouté avec cette attention, cette immobile intensité qui paraissait alors subir, recueillir et capter le passage des ondes sonores, il rendait au juste moment sa large réplique étoffée, il semblait que l’on fût en présence de quelque Casals spirituel.
Oui, dès 1908 «il avait pris le masque de son art même». Lorsque je le rencontrai, j’étais tout subjugué par la découverte de Mon Amour—peut-être dans notre littérature le seul chef-d’œuvre du roman-journal, où le don des gradations est infini, mettant sa suprême délicatesse à se tout inféoder aux battements mêmes du cœur sensible,—d’un cœur qui tour à tour se comprime et éclate, qui épouse la ligne sinueuse du sentiment, la cerne de retouches, de «repentirs», mais avec l’unique objet d’y mieux encore adhérer, d’un cœur enfin qui toujours tremble de ne s’être pas à soi-même suffisamment fidèle...
Arriver à Boylesve en venant de Mon Amour, c’était sentir aussitôt à quel point il avait résolu le problème qu’un personnage de Henry James déclare le plus laborieux de tous: celui de «se ressembler à soi-même». Je songe à ces lignes de Mon Amour: Oserai-je dire à Mᵐᵉ de Pons qu’il est moins commun de reconnaître, entre un Père Éternel et un Fils, un peu gênés par les ailes éployées d’un Saint-Esprit, et entourés d’une légion d’anges et de bienheureux, la figure d’une femme du monde chez qui l’on dîne, et de ne pas la trouver comique?... En effet, laquelle de ces pareilles eût supporté une telle compagnie?... Mais cela pourrait être pris pour un compliment, pour un certain compliment grave, et que je ne ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est trop juste, ou parce que l’on sentirait trop que je le crois juste... Dans tous les ordres, Boylesve était l’homme de ce «certain compliment grave» qui figurait en son cas la seule alternative au silence;—à un silence non point hostile ni même hautain, mais bien au contraire d’une si attachante perplexité: pour combien d’entre nous, écrivains, dans le peu que nous faisions, n’était-ce pas notre aspiration la meilleure que de mériter que se rompent ce silence et cette perplexité? Jamais précipitée, ne se produisant qu’à la dernière limite (que l’on se souvienne de l’article où avec tant de probité il nous retrace les péripéties de la victoire que Proust remporta sur lui), mieux encore qu’une récompense, son approbation avait le poids d’une signature qui ne trompe pas.
Ses yeux étaient «profonds», et si je puis dire d’une profondeur légitime, celle où se reflète l’être tout entier: il est des yeux profonds qui leurrent, refuge dernier et poignant alibi de ceux qui, inégaux à leur vocation, déchus de leur innéité, devenus superficiels avec toutes les apparences de ne l’être pas, ne retiennent de profondeur que dans la détresse du regard dont ils enveloppent un intime naufrage. La profondeur de Boylesve,—c’est sur elle qu’il sied d’insister, dont il importe de caractériser la si originale et si composite nature; car là réside son massif central: il n’a rien d’un «petit-maître», d’un «mineur»,—presque toujours mal à l’aise, gauche souvent, pesant parfois dans ces attraits de la surface où d’autres, qui ne le valent point, savent se montrer irréprochables[C]. Je revis ces années 1909 et 1910 où s’établit notre intimité. La Jeune Fille bien élevée venait de paraître, que devait suivre en 1912 Madeleine Jeune Femme—non certes le mieux venu, mais le plus substantiel, le plus inépuisable des ouvrages de Boylesve. Deux livres qui n’en font qu’un, ample symphonie intérieure où d’un bout à l’autre est perçu, en sa si sérieuse teneur, cet indestructible contrepoint qui est celui de la vie morale. Non seulement ils réinstauraient dans le roman français un élargissement que celui-ci n’avait plus connu depuis l’Education sentimentale; mais grâce à eux s’y introduisait une vertu plus rare encore, celle qui d’habitude lui demeure la plus étrangère. Comme on constate qu’un bassin s’emplit d’eau, je m’aperçus simplement que j’étais envahie. Telle est l’image qui vient spontanément à Madeleine dans le mémorable passage où elle prend conscience de son amour pour M. Juillet;—et seule cette image rend compte de la vertu à laquelle je fais allusion. Cet envahissement de l’émotion; ce niveau soudain étale et aussitôt illimité; au sein de l’être même—et de lui jusque-là ignorée,—cette activité réfléchissante par où simultanément toutes ses puissances s’éprouvent décuplées,—c’est le constant apanage du génie de George Eliot, et c’est l’honneur de Boylesve—du Boylesve de cette symphonie intérieure—que d’être avec le Proust de Combray le seul romancier français au sujet duquel le nom d’Eliot puisse être mentionné[D]. Sur la page de garde de mon exemplaire de Le Meilleur Ami, une indication me rappelle que c’est dans les tout premiers jours de janvier 1910 que je lus ce récit—qui porte, pour parfaite épigraphe, la parole de Heine: «C’est une vieille histoire qui reste toujours nouvelle, et celui à qui elle vient d’arriver en a le cœur brisé»; récit que par simple distraction sans doute Marivaux omit d’inclure dans son répertoire, et qui se pourrait intituler «le Jeu de la tendresse et de la cruauté». Et voici que j’arrive—ce qui nous ramène directement à Feuilles tombées—au numéro de Vers et Prose (octobre-novembre-décembre 1909) où parurent Promenades au dedans et au dehors, en tête duquel je retrouve inscrit: «Lu lundi 3 janvier 1910. En ai parlé avec Boylesve le même jour chez lui.» Que cette journée me reste présente! C’est que ces quelques pages m’apportaient la clef de la profondeur de Boylesve, et qu’alors même qu’on aime déjà on est tellement plus heureux de comprendre tout à fait ce que l’on aime. Qu’on m’excuse si je cède ici au besoin puéril de recopier cette petite note marginale que j’avais écrite en regard du passage suivant des Promenades: Je ne me révolte pas contre la mort possible; mais l’extinction de cette flamme sensible que j’ai toujours vue briller à côté de moi me terrifie comme la perte d’un de ces êtres—tels qu’il y en a—et qui nous sont plus chers que nous-mêmes.—«Au lieu d’à côté de moi»—notais-je—tout autre que Boylesve eût mis «en moi»: il eût frappé plus fort et moins juste.» Je visais ce scrupule—qui fut toujours le sien—à porter au compte, au crédit du dedans, ces états précisément que lui-même plaçait le plus haut; et il n’y avait rien qu’il plaçât plus haut que la «flamme»: souvenons-nous de la phrase sur laquelle s’achève la préface pour la réimpression de Sainte-Marie des Fleurs: Mais au-dessus même de la forme achevée et pure, s’élève parfois une certaine flamme qui attire mieux que les contours irréprochables, non pas sans doute qu’elle soit plus belle, mais simplement parce qu’elle brûle...
Je ne me rappelle plus les détails de l’échange que nous eûmes après que je lui eus exprimé mon admiration et ma gratitude ce lundi après midi,—un des lundis hebdomadaires de la rue des Vignes qui jusqu’à la guerre constituaient un des plus précieux points de ralliement de notre petit groupe d’alors. Souvenirs d’un Jardin détruit, nous sommes quelques-uns pour qui ce titre de Boylesve distille une mélancolie, fait lever une nostalgie indicibles; quelques-uns qui, tels l’héroïne de Tu n’es plus rien, nous remémorons «cette période de notre vie qui semble être jouée sous nos yeux comme un acte». Bien plus que la guerre, c’est l’après-guerre qui nous permet de redire le mot de Talleyrand, car nous avions connu «la douceur de vivre», puis la guerre nous avait montré—demandons à notre Drouot (qui aimait et ornait ce Jardin) l’expression qui convient—ce que sont et ce que peuvent les «âmes avides de grandeur»: il a fallu l’après-guerre pour nous apprendre que la littérature, elle aussi, pouvait être—comme le dit Stendhal de la réputation de Métilde à Milan—«hautement déshonorée». Que nous en étions encore loin! Celui qui n’a pas vécu parmi des écrivains avant la guerre ne peut même pas mesurer l’écart. Tandis que les hôtes se succédaient nombreux,—et avant que les intimes se resserrassent pour poursuivre l’entretien jusqu’au dîner,—je revois Boylesve circulant à travers les pièces, et s’appliquant, sans se départir de sa retenue, à se mettre au niveau de chacun. A ses yeux, l’homme véritablement grand était celui qui savait proportionner sa stature aux circonstances, et même, le cas échéant, la réduire,—faisant tout involontairement sentir sa grandeur dans la grâce même avec laquelle il la dépose, en dépose ce qu’il faut pour pouvoir mieux offrir ce qui sied. Qu’il est élégant à un homme vraiment grand de ne rapporter des sommets qu’un air plus pur! Lorsque les hommes consentent, en faveur d’une femme intelligente, mais rien que femme, à présenter d’une façon courtoise les fleurs de leurs connaissances, de leur jugement et de leur goût, le joli jeu pour elle de les accueillir, de paraître les trier dans sa main, et de montrer, après, qu’elle en est toute parée, embellie! Un jour que je laissais entendre à Boylesve à quel point il me paraissait ressembler au Guglielmo Santi que nous dépeint ce passage de Mon Amour, par une réponse toute sienne, à la fois détournant l’entretien de lui-même et le maintenant sur le sujet qui lui était cher, il me prêta son édition originale des Conversations de Méré.
Méré, le miroir de la société polie, l’ami de Pascal, le prototype des «fins qui ne sont que fins», et dont les grands justement ont toujours à cœur de saluer la délicatesse;—Méré à la mémoire de qui Henri Bremond, à l’issue du dîner que donna naguère en son honneur la Revue Critique des Idées et des Livres, adressait une louange si pertinente et si opportune. Boylesve et Bremond: j’eus la joie de les mettre en rapport, de les voir s’apprécier, se concerter parfois Ile Saint-Louis pour protéger les lettres en haut lieu. Aujourd’hui c’est Bremond qui, presque seul, veille à ce que le Jardin de la «Société polie» ne soit pas entièrement détruit comme l’autre. Confiants en sa fermeté ductile, revenons tout à notre ami.
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Oh! comme il faut que je me sache seul pour bien sentir, c’est-à-dire pour sentir si fort que la traduction rigoureuse en paraîtrait insensée!
Cet aveu dénude, sous sa forme originelle, native, la profondeur de Boylesve: une sensibilité si ardente que sa directe, sa pleine, sa toute fidèle expression eût présenté le caractère même de la folie. Mais c’est qu’en effet de telles sensibilités sont folles—ainsi que le discerna le premier Paul Bourget pour l’homme qui est chez nous la suprême incarnation de cette lignée: «Mais, c’est là le trait dominant d’Henri Beyle, et le plus méconnu, aucune âme ne fut douée par la nature d’une sensibilité plus folle, plus incapable de se dominer: «J’ai toujours été comme un cheval qui galope après son ombre...» Quand le cheval est de race française,—et de bonne race,—il se pose alors pour lui un bel et difficile problème, celui avec lequel fut toute sa vie aux prises Stendhal qui, se décrivant sous le pseudonyme de Roizard, disait: «Les yeux exprimaient les moindres nuances de ses émotions. Et c’est ce qui mettait son orgueil au désespoir.» Problème que je ne veux pas rendre plus exceptionnel qu’il n’est—car, de passagers accès de folie de la sensibilité, beaucoup y peuvent être sujets—mais qui précisément ne développe toute sa gravité que lorsqu’il s’agit, non plus d’accès, mais presque d’un continuum intérieur, lorsque au lieu de constituer la norme, les «intermittences» deviennent l’exception. En ce sens, je crois bien que depuis Stendhal, Boylesve est le Français qui aura eu le plus à faire pour maîtriser son propre galop. La perfection avec laquelle il y parvint, avec laquelle même il veut que Français, nous aussi y parvenions, ne doit pas nous induire en erreur. L’homme qui me parle à brûle-pourpoint de ses «sensations» me gâte quelque chose, l’idée que j’avais de sa discrétion, de son tact ou l’idée que j’avais des choses qu’il dit sentir. J’aime qu’il me montre qu’il a vraiment senti, mais par quelque détour ingénu, ou bien à travers un voile tendu habilement: j’aime qu’il se laisse surprendre ou bien qu’il dise: «Ce n’est rien, ce n’est rien», quand on voit qu’il pleure. Jean-Louis Vaudoyer a bien raison de nous ramener à ce texte de Mon Amour où se trouve concentrée toute la pudeur de Boylesve: son fier idéal d’une discrétion toute civilisée, et aussi son respect infini pour les sources de l’émotion, sa propension à toujours les maintenir séparées de leurs effets, pures de toutes les atteintes que pourraient leur infliger nos faiblesses individuelles; pourtant, dans la poignante délicatesse du trait final, si l’homme dont «on voit qu’il pleure» dit, et doit dire, «ce n’est rien», n’est-ce pas aussi, n’est-ce pas surtout que s’il disait quelque autre chose, il rejoindrait la folie,—alors que c’est le calme qu’il lui faut conquérir, et conquérir au point de se pouvoir dans une certaine mesure à lui-même faire illusion. Qu’elle retentit avant la petite phrase de Le meilleur Ami: «Pour moi-même comme pour tout le monde, ah! que j’étais donc un homme calme!...» Qui saura dépeindre le calme propre aux vrais passionnés, à ceux dont la passion est l’état permanent, une passion où l’amour figure le noyau, mais qui peut aussi déborder l’amour même et qui de toute façon est vouée à de multiples transferts? Passionné, Boylesve l’était avant toute autre chose, et en tout: jusque dans son instinct de justice—le plus impérieux peut-être que j’aie connu à un écrivain—, jusque dans la hauteur même de son jugement, la passion se décelait présente, et il eût été moins juste sans elle.
J’aime mieux la forme des choses qu’un visage: elle sait me plaire et elle ne me juge point;—surtout, elle ne m’a jamais dit: «Tu exagères!...» Brève notation, mais, pour comprendre Boylesve, singulièrement riche de portée. A ceux en qui, si l’on peut dire, la passion préexiste aux passions, «la forme des choses» (mais dans le cas de Boylesve il faut prendre le terme en son acception la plus étendue, ajouter à la nature elle-même tous ces ouvrages qui, faits de mains d’homme, ont fini par la rejoindre) offrira toujours l’unique réceptacle tout à fait adéquat; pour lui, de même que pour Stendhal, «les paysages étaient comme un archet qui jouait sur son âme», et surtout, à cette âme, seule la «forme des choses» sait répondre, à cause de son infinie consonance informulée: en son sein se résorbe, devant elle expire la possibilité du toujours imminent «tu exagères». Or par ce «tu exagères» Boylesve traduit, non point certes la pire souffrance de la sensibilité folle, mais celle à laquelle, dans «la vie de relations», elle est sans cesse et tout inévitablement exposée, chaque fois qu’émergeant de l’incandescent foyer intérieur où elle vit de se consumer,—et émergeant tout enveloppée encore de ses chaleureuses vapeurs—, elle est amenée à communiquer: elle sait bien qu’elle «n’exagère pas», mais elle sait aussi qu’il est impossible qu’elle n’ait pas l’air «d’exagérer».
Telle m’apparaît ici la profondeur «subjective»;—et que par ailleurs l’œuvre de Boylesve doive tant de sa solidité à une profondeur de nature tout autre, de nature presque inverse, à la profondeur «objective»[E], marque chez lui le rétablissement qui constitue peut-être son plus insigne exploit. Car, la profondeur subjective étant donnée, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’une profondeur objective en naisse: à proprement parler ce n’est jamais d’elle qu’elle naît: bien au contraire, elle se produit, se pose, s’affirme en regard d’elle comme le seul barrage salutaire, la valeur de contrepoids. Le passage à l’objectif, pour les grands subjectifs ce fut toujours le problème crucial, et qu’un très petit nombre d’entre eux s’est montré capable de résoudre. Pour nous en tenir à la France—et en laissant hors de cause Stendhal qui échappe à toutes catégories et le Constant d’Adolphe,—ce passage, Rousseau n’a jamais pu l’accomplir, et par le désarroi dont témoigne son contact avec autrui Maine de Biran fut favorisé de le pouvoir éluder, comme peut-être à cet égard Guérin lui-même doit beaucoup à sa possession du génie mythique,—et l’on sait assez d’autre part au prix de quelles ablations pratiquées sur son être même Flaubert obtint son triomphe «objectif». Si Boylesve sut opérer le rétablissement à tel point que ceux qui ne l’ont pas étudié d’assez près peuvent douter parfois s’il y avait rétablissement à opérer, ne pas appréhender toute la portée de l’intime enjeu ici engagé,—c’est en vertu de son sens incomparable du général, et de la grandeur incluse dans le général comme tel; et, plus profondément encore, c’est parce que ce sens était poussé si loin qu’il s’accompagnait chez lui d’une forme d’émotion très particulière, et que je voudrais appeler: l’émotion du général. Nous touchons ici le point: c’est grâce à une émotion que le passage, que le rétablissement s’opèrent; d’où leur validité, s’il est vrai, comme le promulguait «la sagesse lyrique» de Barrès, à la veille même de sa mort, que «rien n’existe dans l’humanité sans ce jaillissement primitif, dont nul être n’est incapable, et qui d’abord doit être obtenu, puis canalisé, et discipliné». Le 25 août 1889, le Boylesve de la vingt-deuxième année notait dans son Journal: «Une journée d’assez curieuses émotions. Je suis retourné à Poitiers que je n’avais pas vu depuis huit ans», et après avoir, dans le mode pré-proustien que je signalais plus haut, décrit ces «assez curieuses émotions», passant à la ligne il ajoute: C’est une supériorité peut-être de la sensibilité sur l’intelligence, que la sensation se réjouisse des sensations différentes éprouvées, tandis que l’idée nouvelle anéantit et méprise toute idée antérieure opposée[F]. Vue que Boylesve enregistre, se propose, avec la prudence, la modération qui lui sont propres, toutes les fois justement où l’idée générale vient à poindre; mais le constat n’en est pas moins d’une netteté qui ne laisse rien à désirer. Très différemment de ce qui se passe dans la zone de l’exaltation, mais de façon tout aussi indubitable, dans le domaine du général c’est la sensibilité encore qui est l’artisane,—oh! non plus en sa folie, mais tout au contraire en sa perception de l’attache et de la dépendance. Se sentir rattaché et dépendant; appartenir, dans l’acception absolue de ce terme—un des plus augustes et des plus insondables qui soient; être rattaché, dépendre et appartenir d’autant plus sûrement qu’en son foyer originel, lointain, surélevé, la nature du premier moteur reste toute mystérieuse,—voilà ce qu’il faut entendre par l’émotion du général, et ce que Boylesve mieux que quiconque a su rendre sensible. A cet égard il n’est point de courbe plus belle ni plus instructive que celle qui, partant de la fin de l’Enfant à la Balustrade, où, en un implorant appel, l’enfant se tourne une dernière fois vers la statue d’Alfred de Vigny, conduit aux pages intitulées «Le Prestige de l’Ordre» sur lesquelles se terminent les Nostalgiques.
De ma balustrade, je regardai encore une fois cet être inconnu de tous et dominant tout le monde de sa mine altière. Il restait étranger à nos rumeurs, à nos disputes, à nos bassesses. Il paraissait désespéré, et pourtant calme. Était-ce à cause de ce qu’il voyait à ses pieds? était-ce à cause de ce qu’il voyait au loin? De son piédestal, voyait-il les hommes mieux que nous? Voyait-il Dieu? Ne voyait-il rien?
M. le curé m’avait dit en m’expliquant les auteurs anciens:
«Mon enfant, les pensées forment un jeu de patience merveilleux: il s’agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n’est pas trouvé, elles clochent entre elles et nous font mal, quand vous le tenez, vous voyez Dieu.»
Oh! comme j’essayais de mettre de l’ordre dans mes pauvres pensées; mais j’étais trop jeune... Et personne ne m’aidait.
La nuit était presque venue, j’eus moins de honte à commettre une extravagance. Je ramassai dans l’ombre tous mes beaux désirs d’enfant, écornés déjà aux réalités de la vie, et, au risque d’être pris pour un insensé si quelqu’un m’entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma bouche, et criai au poète:
—Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l’air d’être au-dessus de nous[G]!
Si je disais que tous mes maîtres en rabat blanc étaient des êtres exquis et dignes d’être mis en niche ou sur les autels, cela ferait plaisir, je présume, à beaucoup de lecteurs, et je semblerais un moins mauvais esprit. Mais je ne veux rien embellir ni qualifier meilleur qu’il ne me semblait être: tous, malgré le respect dont ils étaient dignes, ne m’inspiraient point admiration parfaite et amour. Eh bien! quand tous ces Frères,—ceux que j’aimais et ceux que je n’aimais pas,—étaient réunis à leur longue table, le Frère Directeur au milieu d’eux, sous le grand Christ du réfectoire, formant en leur assemblée comme une vaste Cène digne du pinceau d’un Vinci; quand, devant tout le pensionnat debout, le Directeur disait le Benedicite ou les «Grâces»; quand, surtout, chaque matin, dans la pénombre sépulcrale de la chapelle—où, à cette époque-là, j’assistais à la messe avec ennui, ayant mal au cœur pour m’être levé trop tôt et pour être encore à jeun—nous voyions se lever de nos bancs nos maîtres et s’avancer d’un pas lent, les paumes des mains unies, les doigts allongés dans cette attitude de prière propre aux pieux donateurs sur les vitraux du moyen âge et aux statues agenouillées des morts sur les tombeaux, puis recevoir la communion, des mains de l’aumônier, et revenir enfin tout contre nous, les yeux clos pendant plusieurs minutes, toute la vie du corps arrêtée par une méditation singulière qui semblait pour un moment les arracher à ce monde... eh bien! oui! leur compagnie entière nous inculquait un sentiment et des dispositions générales qu’aucun des exemples du monde n’a été, depuis lors, assez puissant pour égaler.
Je n’étais ni bien disposé, ni à mon aise; je n’étais capable que de bien petites réflexions; et cependant, à maintes reprises, a couru dans mon dos ce frisson qui ne me trompe pas et qui veut dire qu’un des esprits ailés que j’imagine présider à ma vie, passe au-dessus de moi...
On n’oublie point ce genre d’émotions; il remue, pétrit et modèle notre chair. Si je veux, en un clair langage, exprimer ce qu’il en résultait pour mon cerveau d’enfant, ce n’était pas encore une inclination religieuse. A cette époque-là, je me souviens que la sensibilité religieuse n’existait à aucun degré chez moi. J’étais touché, et même ému profondément par la vue d’une petite société, dont je faisais partie, où tout se passait dans un ordre impeccable, où un mélange d’autorité forte et de douceur empêchait que personne fût sérieusement mécontent, et où il apparaissait, même à mes sens puérils, que la source de l’ordre provenait d’un je ne sais quoi inexplicable, probablement très grand, imposant et mystérieux[H].
Pages qui—par la lenteur de la montée, la puissance cumulative, je ne sais quelle majesté intime en vertu de laquelle c’est de l’élément concret que tout naturellement semble se dégager l’élément supra-individuel—n’ont d’égales que chez Proust ou dans les «Écrits Autobiographiques» de Henry James; mais entendons la contre-partie:
Et encore, tout cela ne se débrouilla-t-il définitivement que par la vertu du contraste.
Lorsque aux vacances du Jour de l’An, je débarquai dans ma famille, je me trouvais être devenu un autre enfant.
La paix régnait à la maison et dans Beaumont pour le moment; mais j’estimais que rien n’y était cependant comparable à cette magnifique ordonnance du Pensionnat des Frères. Autour de nous, chacun tirait à soi, allait à sa guise, fomentait, en définitive, des éléments de discorde. J’entendis raconter des histoires locales qui prouvaient que la vie libre, au grand air, jadis tant prisée par moi, n’allait tout de même pas sans offrir des inconvénients. Je trouvai que le dimanche, à la messe, tout le monde se tenait de manière à mériter des «privations de sortie». N’y avait-il pas des personnes, jusque dans ma famille, qui, à la messe, n’allaient même pas! Ce manquement, qui ne m’eût pas été apparent trois mois plus tôt, me scandalisa. Par-dessus tout, il me semblait que chacun était préoccupé de mesquineries, parce qu’un lieu idéal de ralliement manquait à ces butinements d’abeilles ou à ces promenades de fourmis. Dès avant l’internat, cette dernière remarque, assez conforme à ma nature, était néanmoins renforcée par mille détails.
Comme il arrive trop aisément aux gens de notre pays, témoin successivement de deux sortes de vie, je n’admettais que l’extrême en chaque genre.
J’ai peine à croire aujourd’hui que mon Poète, Alfred de Vigny, dont la statue trônait au milieu de la place publique, mon cher Poète, jadis mon modèle et la dernière expression du Beau et du Bien, me paraissait désormais manquer de prestige! Que faisait-il là, en effet, avec ses airs de fierté, s’il n’était seulement pas capable d’organiser autour de lui un ordre sublime[I]?
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«Comme il arrive trop souvent aux gens de notre pays... je n’admettais que l’extrême en chaque genre.» L’extrême, oui, mais en chaque genre; et ici nous en avons déjà rencontré trois: la folie de la sensibilité, l’émotion du général, l’individualisme retranché d’un Vigny sous sa forme la plus radicale: celle de l’Ordonnance du Docteur-Noir. Or la grandeur propre au Français profond, c’est d’occuper, de tenir, de fortifier même l’une contre l’autre plusieurs positions extrêmes. Boylesve était un tel Français profond: strictement Français, mais Français intégral, abritant au sein de son être la totalité de notre patrimoine, établi vis-à-vis de cette totalité dans une relation tout analogue à celle de l’humaniste vis-à-vis du monde gréco-latin.
Et cependant, dans le temps même où il occupe, tient et fortifie ces positions extrêmes, le Français profond n’est tout à fait digne du titre que si sa faculté logique—ce génie spécial aux parties hautes de notre race—éprouve avec une lucidité entière leur irréductible contradiction. Boylesve l’éprouvait au plus vif,—avec cette indignation, presque cette véhémence contractée qui est celle du clairvoyant en présence de ceux qui ne voient point, ou qui ne veulent point voir: l’indignation, la véhémence se contiennent parce que le clairvoyant a tôt fait de comprendre que, dans l’ordre moral, l’opération de la cataracte est impraticable, ou sujette à des suites pires que le mal même; mais chez ceux qui vivent cette contradiction au point d’en devenir les conscientes victimes, au sein même de la douleur immédiate, de la réaction organique, une douleur d’une autre sorte se fait jour, toute pure celle-là, désintéressée et comme décantée: la douleur de la logique atteinte, froissée,—et d’autant plus gravement que c’est alors la logique de l’être intérieur lui-même qui est en jeu. Je songe à l’entrée, puis à la reprise du thème capital de La Jeune Fille bien élevée,—thème qui sous-tend le livre tout entier. Il s’agit de modérer la piété de Madeleine, jugée au couvent même excessive. Mᵐᵉ du Cange me dit qu’il fallait en toutes choses avoir de la mesure, «même dans la perfection», ajouta-t-elle.
Je ne comprenais pas cela. Qu’il fallût s’arrêter, même dans le plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J’osai objecter à Mᵐᵉ du Cange:
—Mais, madame, et les saints?...
—Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais c’est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur perfection; sachons rester modestes...
Les excès qu’on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c’était «un emballé», comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa mort, il est vrai, son «emballement» passait pour admirable. Pour les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute traités d’insensés, du temps qu’ils accomplissaient cela même qui, après coup, les avait mis sur les autels.
De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à fait...
Ah! cet incident avec l’aumônier et Mᵐᵉ du Cange fut une de mes plus vives contrariétés de jeunesse. J’étais tentée de m’écrier, comme papa naguère: «Vous n’êtes pas logiques! La sainteté, l’héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu’on nous enseigne, eh bien! eh bien! il ne faut donc les atteindre que dans une certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et en pleine course, est-il possible vraiment qu’il nous faille nous arrêter tout à coup?... Oh! que voilà bien l’accent d’une fille de France, vraie, sérieuse, en qui l’héroïsme intime et la logique ne font qu’un, que les exigences de l’esprit non moins que le besoin de netteté morale et les insatiables aspirations du cœur portent à ne s’arrêter point «en pleine course», à aller «jusqu’au bout»! Et, à la veille du mariage de raison dont elle nous dit qu’elle a «l’impression d’y être amenée comme une bête de somme à l’abattoir», mais que déjà au fond d’elle-même elle a accepté, pour sauver peut-être, en tout cas pour satisfaire les siens, la voix de cette même Madeleine résonne plus basse, plus chargée, plus significative encore, tant—et si Française aussi en cela—elle a le sentiment d’être l’humble lieu et tout occasionnel d’un débat qui la dépasse: Contradiction étrange et que personne n’examine avec franchise! On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l’absolu; puis l’on nous dit: Tout doit céder devant la réalité. On nourrit, on excite, on exalte nos rêves; et l’on nous donne pour avis: N’écoutez pas les chimères. Nous voyons bien que l’amour est au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont on nous a imprégnées jusqu’aux moelles; et, quand le cœur et la chair sont mûrs, il n’y a qu’une voix pour nous crier: «Il ne s’agit pas d’amour; le mariage!»
«Contradiction étrange», oui, mais étrange surtout par l’universalité de son application s’il est vrai qu’elle constitue la charnière même de cette vie dont, au terme de son expérience de jeune femme, Madeleine nous dit que «nous ne pouvons pas la changer», et qu’en cela même réside son «humble beauté». Cette contradiction, personne ne l’a «examinée» avec plus de «franchise» que Boylesve, parce qu’elle était inscrite et comme nouée dans les données mêmes de sa nature. Elle forme la substructure de son œuvre tout entière. Il existe un grand dialogue dont il nous faut souhaiter qu’il dure aussi longtemps que notre race, car il s’en dégage la musique la plus compréhensive et la plus solennelle que le génie français ait fait rendre à l’instrument qui lui est propre: le dialogue Montaigne-Pascal. Un Français est profond dans la mesure où, à son rang, il sait maintenir ce dialogue vivant en lui. Si à Montaigne, un Boylesve doit l’indispensable rappel biologique, il lui doit aussi ce besoin «non seulement de se définir, mais encore de se classer» dans lequel Ramon Fernandez voit à juste titre la valeur, la portée spécifiques de Montaigne[J], et auquel Fernandez lui-même aujourd’hui adjoindrait un besoin connexe: le besoin «d’être jugé»[K]. Mais le Montaigne de «l’Amoureuse amitié», celui de: «O la vile chose et abjecte que l’Homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité!» n’est ni l’essentiel ni le dernier Montaigne. Celui qui détient «la voix implacablement humaine» que Boylesve dénomme «si cinglante», c’est le Montaigne des pages finales du final chapitre des Essais. Pages qui sont et demeureront à jamais, la charte de l’humanisme le plus ample mais en même temps le plus strict; où éclate—combien «cinglante» en effet si l’on songe à la coutumière modération montaignesque—l’apostrophe d’expresse déclaration: «Ils veulent se mettre hors d’eux et eschapper à l’homme. C’est folie; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes; au lieu de se hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles; et rien ne m’est à digerer fascheux en la vie de Socrates que ses ecstases et ses demoneries, rien si humain en Platon que ce pourquoy ils disent qu’on l’appelle divin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses qui sont le plus haut montées»; oh! sans doute, aussitôt après, avec cette phrase qui, au choix très délibéré des termes, emprunte une si claire et tout inépuisable signification: «C’est une absolue perfection, et comme divine, de sçavoyr jouyr loiallement de son estre», l’on regagne les champs ensoleillés où, venue à mûrissement, s’éploie la récolte de toute une vie; mais, en dépit de l’aménité conclusive, comme l’on sent qu’à tout le reste vient d’être dit: «Ote-toi de mon soleil.»—A quoi, «éclatant à son tour aux esprits», fixant sous sa forme définitive la charte de la surnature et (en une acception toute religieuse mais la plus vaste du mot) celle de la surhumanité, Pascal riposte éternellement avec l’homme «plein de besoins», l’homme «produit pour l’infinité», l’homme enfin «qui passe infiniment l’homme».
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C’est parce que Boylesve n’a cessé de poursuivre intérieurement ce dialogue[L] qu’il garde une si émouvante et si exemplaire vertu pour ceux qui, comme lui, aujourd’hui, sont à la fois fidèles et infidèles à Montaigne, qui ne peuvent ni l’abdiquer ni de lui se satisfaire; et qui d’autre part, remués, retournés, travaillés en tous sens par «son fils sublime», en sont encore à attendre la visitation. Dans l’attente, ils n’ont qu’un recours, solide, il est vrai, celui auquel on devine que Boylesve lui-même recourut, et qu’il plaça en épigraphe à Madeleine Jeune Femme, l’indestructible phrase de Descartes à la princesse Élisabeth: «Tout notre contentement ne consiste qu’au témoignage intérieur que nous avons d’avoir quelque perfection.»
Charles Du Bos.