Sans date. Grand mariage à Saint-Pierre-de-Chaillot
(Mˡˡᵉ V.).
J’arrive à une heure moins le quart (le mariage est à midi précis) au milieu du discours d’un archevêque que j’aperçois là-bas, dans le chœur, tout mitré et qui prononce de belles phrases, un délayage de lieux communs sur la patrie, sur l’Académie française, sur les périodes agitées, sur la résistance nécessaire, sur «la guerre déclarée aux vérités les plus simples», etc. Que ce langage ecclésiastique est plat et pauvre! comme il est servile vis-à-vis de toute dorure, de toute richesse! que c’est bien une parole du «siècle», la parole d’une douairière affligée par la tristesse des temps! et que c’est peu la parole du disciple du Christ! Jamais je n’ai entendu à l’Église l’accent de l’Evangile.
Et la cohue élégante arrive. Une jeune femme, devant moi, sert de point de mire; de beaux messieurs, la bouche en cœur, se précipitent; on se fait des sourires de loin, on s’approche, on se serre la main, on papote, on rit, on se fait des confidences à l’oreille, puis voilà que sonne l’élévation, et tout ce monde qui est depuis quelque temps bon catholique, se courbe et s’aplatit devant le mystère divin; on sonne de nouveau, ils se relèvent et le bavardage a repris de plus belle. Quel bavardage! Je surprends des conversations politiques, des vues générales sur le suffrage universel, sur les trucs et moyens propres à changer le sens des suffrages: pensez donc que c’est la religion de ces gens-là qui est compromise, leurs beaux chapeaux qui deviennent suspects, leurs réunions aux pieds d’un évêque tout en or, à quoi l’on attente! Et quels gens que tout cela! le regard mort, cet œil méprisant quand il s’abaisse sur quelqu’un qu’ils ne connaissent pas: ce sont des gens qui n’ont pas de frères, ces chrétiens ne connaissent que l’orgueil de caste: on n’est pas de leur monde: on n’est pas digne de vivre. Ces femmes vous tiennent pour quantité négligeable: je me trouve au milieu d’un groupe de femmes; elles ne me connaissent pas: elles se parlent sous mon nez, elles me pressent, elles me piétinent, elles m’éliminent; je me trouve reculé sans l’avoir voulu; elles n’ont pas levé sur moi les yeux. Et des mots de parade, des affectations, des protestations amicales qui ne sont pas d’ailleurs toujours bien accueillies. J’ai vu une femme en couvrir une autre de mots aimables et d’excuses pour n’avoir pas encore été la féliciter (de quoi? je ne sais). Et l’autre n’a pas répondu; et la flatteuse à qui l’on ne pardonne pas son retard, a dû se faufiler, s’en aller, faire du moins des tentatives pour ne pas demeurer sous l’œil et le souffle glacé de la rancunière, et elle n’a pas pu s’en aller; elle a failli défoncer deux autres femmes, elle a été retenue là, dans une pâte compacte, attrapée par celles qu’elle vient de bousculer, humiliée de sa tentative de fuite, et tout de même sous l’œil de la première.
Sans date.
Pense-t-on à se demander quels rapports peuvent bien exister entre les saints du calendrier et les noms généralement en usage? Et pourquoi s’obstine-t-on à consacrer une portion si notable de nos almanachs à des saints dont le nom n’est jamais seulement une fois prononcé par nous au courant de la vie?
Il suffit de parcourir la liste: qui est-ce qui s’appelle Athanase, Mamert, Servais, Pacôme, Ildebert, Lié, Avit, Aubierge, Gualbert, Abdon, Mammès, Maurille, Andoche, Probe, Frumence, Philogone?
Sans date.
Faguet croit que le Français naît avec un instinct de guerre civile; tout jeune Français est élevé dans l’idée qu’il doit détester une catégorie d’individus. «Il est de corps actif et d’esprit paresseux.»—«Il sent le besoin d’agir et il n’aime pas à se donner beaucoup de peine pour trouver un motif d’agir.»
Les philosophes du XVIIIᵉ siècle ont cru que les religions étaient la cause des guerres dites de religion; mais, les religions abattues, on s’est battu pour d’autres idées. «Le Français est irréligieux ou peu religieux, d’abord en raison d’une de ses qualités, et c’est à savoir parce qu’il a l’esprit clair et le goût de la clarté.»
Faguet rappelle le mot de Hegel: «Il faut comprendre l’inintelligible. Eh, oui, il faut le comprendre comme inintelligible.» Les Français ont fait un principe de ceci: que ce qui est vrai, c’est ce qui est clair. C’est l’enseignement cartésien; mais il n’est pas rigoureusement exact. «C’est vraiment un devoir pour l’homme cultivé, dit Faguet, de chercher le point où précisément l’évidence cesse, et le point où la probabilité cesse et où l’hypothèse commence à être non pas rationnelle, mais tout imaginative.» «Le Français fait du bon sens un cas énorme; le bon sens est précisément cette demi-clarté dont se contente le Français en l’appelant évidence.»—«Le trop grand goût de clarté, c’est ce qu’on a appelé le «simplisme». Ce qui n’est pas simple n’est pas vrai: axiome français. Or, rien n’est simple excepté le superficiel. Les Français ont une tendance à repousser les métaphysiques et les religions, qui n’est qu’une forme de leur horreur de creuser les questions.»
Un autre caractère du Français, qui s’oppose à ce qu’il soit religieux, c’est sa vanité. Tout Français est vain. La vanité est individuelle; l’orgueil est collectif. L’orgueil peut s’accommoder de la religion, car on s’enorgueillit d’appartenir à une glorieuse collectivité, la vanité répugne à être enrégimentée.
Le Français est, de plus, anti-traditionaliste. La tradition, c’est les vieilleries. Il méprise les vieilleries; il ne peut pas être respectueux.
Sans date.
Il y a des noms qui me ravissent. Parmi ceux de l’ancienne noblesse française, combien ont une euphonie délicieuse! Je vois une femme un peu grasse, avec des bras jolis, des fossettes, une gorge admirable et quelles hanches, quand je lis, sans aucun détail qui m’éclaire sur ce qu’elle a pu être: «la comtesse de Polastron».
Sans date.
Taine me fait sentir admirablement que le défaut si sensible pour nous dans Racine, son humanité transformée ou déformée, si différente par exemple de celle d’Euripide, c’est une humanité sujette du Roi, monarchisée au suprême degré.
Le sentiment des convenances aristocratiques y remplace partout le sentiment personnel et humain. Il subsiste dans le monde aristocratique d’aujourd’hui quelque chose de ces conventions si bien implantées, qu’elles forment une seconde nature qui étouffe la nature humaine et rend par exemple faciles l’accomplissement de grands sacrifices, tel celui de la vie (Iphigénie de Racine si prompte au sacrifice,—celle d’Euripide si tendrement murmurante—sentiments du devoir dans certaine haute société, etc.).
Sans date.
On ne s’aperçoit pas que la liberté des mœurs que l’on s’efforce d’atteindre, et, dit-on, en faveur de la femme, aura infailliblement pour conséquence de placer la femme dans la condition d’un animal domestique, dont on use, qu’on échange sans autre considération que l’avantage qu’on en retire. Le prestige, la royauté de la femme, c’est le christianisme qui les a faits, ils disparaîtront avec lui.
Sans date.
Quelle est donc la vertu singulière de l’angoisse chrétienne, pour qu’elle communique à tous les grands esprits qui en sont touchés je ne sais quelle beauté et quelle magnanimité d’âme, ou quelle passion enfin, que n’ont pas tout de même un Socrate, un Montaigne, un Gœthe?
13 juillet 1905.
Seul, au bord de la mer, dix heures du matin, par un temps doux, voilé. Adossé à une falaise de sable. Toujours insatisfait, toujours triste, toujours inquiet, me voilà revenu encore ici. Dans un moment de paix et de silence de tous les bruits chaotiques de la vie, le grand murmure de la mer semble me dire que jamais, le silence complet, je ne le goûterai. Il y a un bruit clair et déchirant, proche de moi, à deux cents mètres: c’est l’image de toutes les choses qui m’ennuient, m’incommodent, m’agacent dans la vie quotidienne. Et de beaucoup plus loin vient un sourd et large grondement, pareil à des orages ou bien au grave ronflement d’une conque marine: cela semble monotone; et en l’écoutant bien, cela est une mélopée sombre et pathétique, une plainte d’abord sur une même note, puis qui s’enfle, et puis qui s’exaspère comme la sirène, mais sans s’éloigner sensiblement de la note initiale. Ceci, c’est moi, c’est mon âme qui sans les mille tracasseries de la vie serait en proie à une constante et plus cruelle douleur...
Juillet 1905.
L’ignorance des littératures anciennes sera d’un certain secours pour les penseurs de nos générations nouvelles: ils croiront à tout propos découvrir le monde; personne ne sera là pour leur faire remarquer que le monde est depuis beau temps découvert; et l’orgueil de l’invention les soutiendra et les ravira.
Même date.
Il y a quelque chose d’irritant pour un vaniteux, mais de consolant pour un homme doué du véritable orgueil, à trouver sans cesse, en lisant les auteurs anciens, ce qu’il avait cru découvrir lui-même. C’est une déception pour le premier; pour le second c’est une confirmation précieuse de la justesse de sa pensée.
Été 1905.
«L’Égoïste.» N’espérez pas l’atteindre par un acte de générosité. Vous avez cru lui faire honte, mais il est incapable de comprendre que vous puissiez agir par un motif autre que celui qui le fait agir lui-même. Et ce que vous avez fait, il croit que c’est parce que tel a été votre bon plaisir.
Nom aperçu hier en passant en auto en Normandie: Lebigre.
Acheter l’édition des Pensées de Pascal, de Brunschvieg (Hachette 1897, un vol. in-18). Il y a une grande édition du même en trois volumes. (Collection des grands Écrivains).
Été 1905.
Il faut trouver le moyen de cesser, en littérature, de peindre la faiblesse ou la bassesse de l’homme, ou, du moins, de la peindre sans faire sentir que l’homme peut être et est parfois aussi grand qu’il est faible.
L’ironie, comme moyen littéraire, est un moyen moral, car elle laisse entrevoir que l’auteur se moque des faiblesses que comporte la comédie humaine,—tandis que le système de l’impersonnalité à outrance n’indique rien et ne laisse pas entendre au lecteur que l’Homme, sujet de la comédie, est aussi capable de prendre sa revanche.
30 août, 5 h. du soir, au dolmen.
Je sens si bien que rien au monde ne me donnera jamais une plus profonde émotion, un plus vrai ravissement, que la vue de cette campagne de Courance vue du dolmen, par ces après-midi chaudes de Touraine.
Le dimanche à la campagne est complètement désert, il n’y a pas un bruit, pas un mouvement. J’entends un petit grésillement dans le buisson derrière moi, un coq qui chante très loin. Tout est suspendu dans une paix radieuse, qui n’a jamais été troublée. Je pense que les guerres, les révolutions ont pu passer sans qu’en cet endroit rien ait été violemment agité. Des hommes sont partis et ne sont pas revenus, mais jamais le canon n’a retenti sur ce domaine. Il n’y a pas ici d’arbres tordus par les vents, aucun signe des ravages de la nature. Les peupliers expriment la paix qui monte vers le ciel, en ligne droite, comme une fumée dans l’air immobile.
1906.
Type d’une jeune fille de nos jours, vue en tramway. Vraiment jolie figure régulière quant aux traits; sourcils admirables, longs, presque droits, abaissés presque brusquement vers les tempes, et très rapprochés de l’œil, ce qui donne à celui-ci un air de gravité, de profondeur. Des yeux bleus d’acier, assez durs, mais qui prennent, surtout en parlant à un homme, une expression de tendresse langoureuse, coquette, et qu’on sent une attitude habituelle, un mensonge de coquetterie passé à l’état d’habitude, devenu un charme permanent. Ces yeux sont grands, bien dessinés, beaux. Le nez est parfait, aquilin, fin, sévère, dominateur, de ces nez de femmes qui ne sont plus servantes, mais qui règnent. La bouche fermée est digne de l’antique dont elle a presque la divine moue, les coins abaissés, et le petit arc d’Eros complètement dessiné. Ouverte, elle contient toute la canaillerie moderne. Elle s’ouvre trop; elle s’ouvre sans retenue, sans pudeur aucune; on voit toutes les dents, qui sont de coquines de dents peu régulières, libérées de toute discipline, mais non sans agrément; on voit la langue. Elle promène cette petite langue sur ses lèvres, en bas, en haut, comme un animal, c’est extrêmement impudique et séduisant. La veulerie, l’abandon, l’indifférence, le goût du plaisir bestial, la gourmandise, l’amour facile, le libre bagout, quelque chose d’un peu gavroche et même voyou, tout ce caractère de notre temps est dans cette bouche, voluptueuse et vulgaire. Les cheveux sont ondulés largement, levés largement et très haut sous un chapeau très grand, mais qui n’a pas de largeur parce qu’il est incliné à quarante-cinq degrés et s’élance audacieusement, lui aussi, librement. Il n’y a plus, chez les jeunes filles, ni retenue, ni contrainte, à peine de tenue; elles ne se distinguent pas des femmes. Leur attrait est singulièrement vif.
Avril 1906.
Il y a quelque chose de si radieux dans la splendeur des journées d’ici, sous le ciel absolument pur et sous le soleil ardent, quelque chose de si insolite pour nous, qu’aucun mot ne me vient pour l’exprimer. Cela a pour moi le charme des choses inconcevables comme l’amour, la beauté.
Même date.
Rêverie au Mont Alban. Décrire, autant qu’il se peut faire, cette merveille inconnue, cette succession ininterrompue de tableaux sublimes à chaque pas que l’on fait sur un sol embaumé de thym et de l’odeur des pins, et le plus caressant qui soit pour un œil de peintre ou de poète.
Délices particulières qui montent de cette belle ville couchée comme un chien, comme l’enfant dans le sein maternel, en rond, autour de ce noir noyau du château où est le cimetière qui semble tout de marbre blanc. Le murmure continu qui monte du côté de Nice, tandis que du côté de Villefranche c’est le silence complet. Plaisir de dominer la ville, tout en étant si près d’elle, et la ville la plus légère, ville de plaisir, ville aussi de tous les mondes, de toutes les races.
1906.
Faire entendre peut-être, en une préface, que Madame de Pons n’était pas en réalité ce que son amant imaginait et croyait qu’elle était, et qu’il en est peut-être revenu plus tard; mais que cela ne soit pas indiqué dans le récit, parce qu’il aime tout le temps qu’il écrit, et qu’il est aveuglé tout le temps qu’il aime.
Elle lui serait apparue, un jour, telle qu’il pensait qu’il la verrait certainement le jour où il cesserait de l’aimer.
Il dit toujours qu’elle est, moralement, intellectuellement, l’être fait pour le ravir tout entier. Il aurait honte, dit-il quelque part, si à son âge, avec sa culture et son âme, il aimait une femme d’un tel amour, qui ne serait pas digne d’être le meilleur et le plus élevé de ses amis. Il la croit telle; mais il se pourrait qu’elle ne le soit pas. Le faire entendre comme possible[P].
6 avril 1907.
Me voilà de retour à mon cher Mont Alban. Je m’assois au milieu des thyms et des euphorbes par un temps tiède, un ciel à demi voilé. Entre les pins, le cap Saint-Jean paraît avec sa tour; un yacht le contourne; le cap d’Ail semble pointer en se jouant au milieu d’une flottille de canots à voile. Derrière moi monte la rumeur de Nice, autour de moi le silence que pique un cri d’oiseau, qu’enchante un son de cloches lointaines. Un petit sentier de terre de Sienne et de rocaille, semé de crottes de chèvres. Point de mouvement que celui de mon chien qui attrape au vol les moucherons. La mer est comme une tenture de soie grisâtre et lilas: il n’y a pas d’horizon. Dans le ciel, des suavités d’Angelico, isolées, oubliées là par mégarde par le peintre, tout le reste étant de grisaille. La paix des choses, la sérénité des lignes, la grâce harmonieuse de couleurs fondues a une beauté dont la grandeur s’impose, et dont la discrète majesté confond tout lyrisme.
Même date.
Il ne faut qu’un hasard pour mettre un esprit sur la veine féconde, et à peine y est-il engagé qu’il accumule les découvertes, qu’elles soient du domaine physique ou du moral; et il sera un homme de génie. Mais peut-être que faute de la rencontre fortuite qui l’a amené au débouché de la veine, il demeurait, avec tout son génie, sa vie entière stérile?...
Même date.
Cette vue, qu’on a de la terrasse de Brimborion, et dont je ne me lasserai jamais de chanter la beauté! Un peu avant six heures, le soleil baisse sur les jolies montagnes et mire dans la baie sa face démesurément allongée. Dans la grande vallée se trouve la brèche de Saint-Jeannet, il flotte une nuée de poudre d’or vert. La partie de Nice que l’on voit est sous un nuage de fumées à peine rosées; et du port, la cheminée d’un vapeur envoie vers le ciel une colonne de fumée toute droite qui donne une impression de calme.
Août 1908.
Une curieuse révélation chez deux êtres très cultivés, homme et femme, qui causent entre eux de sujets élevés: c’est à une éclatante contradiction dans les idées de la femme, c’est-à-dire à une faiblesse, que l’homme a senti qu’il l’aimait, qu’il a eu le plus envie de baiser la bouche qui venait d’émettre une idée absurde. Elle, au contraire, avouerait qu’elle l’a le plus désiré quand il a fourni les plus fortes preuves de logique.
31 mai 1909.
Chez P. le soir. En descendant de voiture, on voit, au second, les fenêtres illuminées, et on entend un murmure de voix au milieu desquelles se détache l’inlassable discours, scandé, martelé, aux termes aiguisés, apointuchés, qu’assène sans relâche X. aux personnes accoudées à ses côtés.
La duchesse d’Y. à qui on me présente, me fait l’éloge de mes livres: je suis le dernier qui écrive en français.—«Non, non, nous sommes quelques-uns...»—Non, non, elle y tient, personne n’écrit comme moi... et ainsi de suite. Et elle me dit, elle aussi: «On ne sait pas comment on est attaché à vos livres, car enfin, il ne s’y passe rien.» Les drames moraux ne comptent plus en effet; l’amour même, s’il n’est accompagné de son geste, passe pour peu de chose. C’est moi qui lui fais observer ceci, et elle me dit: «En effet, on n’a plus le temps d’avoir un sentiment; il faudrait des loisirs. Entre deux courses, entre deux thés, on fait l’amour; ça n’a pas d’autre conséquence.» Elle accompagne cela d’un geste esquissé qui signifie qu’on se laisse trousser, au coin d’un meuble, et qu’on n’y pense ni avant, ni après, à peine pendant.
Sans date.
Le bain à Trouville.
Les femmes portent cette année, au bain, des jerseys collants à la taille, une ceinture et une sorte de jupe assez longue, qui est d’étoffe fine et qui sait appliquer si bien sur les formes, quand elle est mouillée, qu’on peut supposer qu’elle dispense de porter un pantalon. Des femmes plus hardies sont vêtues du maillot noir, fortement décolleté, terminé à mi-cuisse, découvrant complètement les bras et l’aisselle,—le maillot d’homme.—Comme celles qui osent ces costumes de bain sont dignes de les porter, leur exhibition dans l’eau est de l’effet le plus élégant, le plus gracieux, et il faut dire nettement: le plus beau.
Ces torses de femmes, émergeant de la mer, noirs et luisants comme des otaries, et révélant sans aucune pudeur des seins superbes, dressés, provocants de la pointe: ces beaux bras, ces dos, ces ventres, et, au sortir de l’eau, ces fines hanches mouvantes et ces jambes qui marchent si bien, avec une si noble lenteur, dans l’eau qui les entrave; et ces mouvements charmants de la natation, et la montée à l’échelle du canot, le geste de s’y asseoir, l’attitude de ces femmes, vraiment nues, assises le torse droit, dans une attitude de déesse, en cette barque, en face du vieux matelot qui pagaye doucement; et leur lente retombée dans la mer; c’est un des plus jolis spectacles que notre vie, si chiche de beauté plastique, puisse offrir.
Août 1909.
Lorsque je songe à mon heure dernière, l’angoisse la plus pénible que j’éprouve c’est de penser à la faculté d’émotion qui va périr avec moi, j’ai la sensation que c’est une richesse, un trésor considérable qui va être jeté à la mer.
8 janvier 1912.
Je suis un lyrique détourné de sa voie. Je ne fais que me chanter moi-même, d’une façon timide, sous le couvert de figures auxquelles je donne des noms. Mes romans sont mes haines, mes mépris, mes aspirations, mes dépits et mes rages.
Janvier 1912.
L’Art pour l’art.
Conception qui semble fausse, parce qu’on entend généralement par là que l’art né de l’art même n’a pour fin que lui-même. Mais l’art ne naît pas de l’art. L’art naît de collaboration amoureuse de notre inconscience, d’une part, et d’autre part de la vie.
L’art produit par un homme uniquement préoccupé d’œuvres d’art, est stérile. L’art viable ne vient pas du temple; il vient de la rue et s’achemine vers le temple.
Ce n’est pas sur le but de l’art que l’on se trompe en prononçant la formule l’art pour l’art, c’est sur l’origine de l’art. L’art n’a pas d’autre fin que l’art, mais il ne provient pas que de l’art.
L’émotion qui vient de l’admiration de l’œuvre d’art a quelque chose qui brûle et consume les organes de la fécondation artistique chez celui qui l’éprouve. Elle le leurre. Elle le pousse à faire œuvre d’art, mais elle le bute à l’imitation de l’œuvre d’art. L’œuvre d’art originale a une origine plus modeste; elle est d’ordinaire plébéienne, si l’on peut dire: ses générateurs ne sont pas œuvre d’art.
1912.
Les compliments du monde sont aussi prompts, aussi vifs que les dénigrements.
1912.
«De balustres plus hauts.» Titre possible d’un roman de l’auteur de «l’Enfant à la Balustrade».
Conclure à un stoïcisme qui admet et pratique le sourire—à mon sens le degré le plus élevé de l’héroïsme. Tableau de toutes les injustices possibles; beauté de la raison bafouée, exaltation des médiocrités, triomphes des médiocres—et conclusion sereine dans la contemplation intérieure, comportant une sorte de joie qu’une conception de beauté s’élève de ce bourbier, sourire ému à la fleur qui naît de la fange.
1912.
Celui qui «s’exprime bien», c’est celui qui fait un soliloque, c’est celui qui, s’adressant dans la conversation à autrui, ne tient pas compte d’autrui, mais de soi-même. Celui qui tient compte d’autrui, ne s’exprime plus déjà bien; il s’exprime et il se déprime à l’usage d’autrui; la force qu’il emploie à définir autrui, puis à dire pour autrui ce qui peut être entendu par autrui, il l’emploie à ses propres dépens, il se fatigue, et de plus il se trahit en usant d’une langue qui n’est pas tout à fait la sienne.
1913.
Les femmes qui sont douées d’imagination, on n’a pas en somme avec elles d’autre plaisir que celui de la conversation; car elles n’emploient leur imagination qu’à concevoir d’autres amours, et vous en souffrez si vous êtes leur amant. Il ne faut pas être leur amant, il faut être celui qu’elles peuvent rêver d’avoir pour amant.
Sans date.
On est en train d’apprécier un monsieur, et, d’ailleurs, avec bienveillance. Quelqu’un conclut:
—Oui, oui; mais c’est un homme qui ne casse rien.
Ça y est. L’homme est exécuté, car, pour être un citoyen qui compte, il faut casser quelque chose. L’état d’esprit qui exige ce sacrifice, est aujourd’hui généralisé.
S’il s’applique à un homme qu’on dit, par exemple, intelligent, le «il ne casse rien» signifiera que le pauvre garçon n’a rien d’extraordinaire.
Or il faut être extraordinaire.
Quelle singulière conception des choses! Nous venons de traverser un siècle scientifique, lequel nous a appris qu’il n’y a que des phénomènes naturels. La multitude infinie des sphères ne se maintient probablement qu’en vertu d’un parfait équilibre. Si l’une d’elles seulement se mettait à faire des excentricités, il n’y aurait, je le crois, plus guère de beaux jours pour les amateurs d’extraordinaire.
Est-ce que, par hasard, ce qu’on appelait autrefois le Sens commun—et qui est tout simplement l’auteur de la Sagesse des Nations—ne pourrait pas être appelé en consultation? Pas prétentieux pour deux sous, il avait, lui, le goût de la bâtisse, ce qui nous serait bien utile: on a beaucoup cassé...
Sans date.
Le véritable esprit du classicisme, je le vois exprimé par cette phrase de Joubert: «Ce n’est pas ma phrase que je polis, mais mon idée.»
18 octobre 1921.
Quel torrent nous entraîne! Assis dans un des endroits les plus beaux et les plus aimés—au Jardin du Luxembourg par une après-midi radieuse et chaude—je savoure ces instants heureux, je pense agréablement au passé que j’ai vécu là; j’ai conscience de jouir de quelques minutes privilégiées... et je n’en ai pas consacré dix à cette méditation qui est conforme à mes goûts, que je bâille!... Quelque chose m’ordonne d’agir. Nul temps n’est donc fait pour rêver? Ma nature m’ordonne secrètement de me lever et de courir à ces actions qui, même futiles et même tout à fait vaines, du moins ont cela pour elles qu’elles nous arrachent à la conscience de vivre. On vit; on ne doit pas se regarder vivre.
Juillet 1923.
Prendre un ton simple, «se mettre à la portée», c’est très bien, et l’on peut dire d’excellentes choses sur ce mode; mais c’est une dangereuse habitude de l’esprit; il risque, en l’adoptant, que le parti exprimé trop simplement ne gagne la pensée; gardons-nous, sous le prétexte de nous faire comprendre des simples, de n’avoir plus que des idées puériles.
Même date.
En un sens la littérature est bien plus que la vie, puisque chez certains—comme moi—le fait d’écrire me fait passer à un état d’activité, d’intelligence, de passion même, qu’ils n’atteignent pas dans la vie.
C’est à cause de cela que la littérature est si frappante pour ceux-là mêmes qui vivent le plus. Ils ne s’élèvent pas à ce degré où un homme assis à sa table et dénué de passions est arrivé par un enchantement.
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NOTES:
[A] «C’est ainsi que j’ai appris, dès ma prime jeunesse, que les écervelés, seuls, imaginent pouvoir soustraire même un petit enfant à l’influence des événements publics; et nul, depuis lors, ne m’a paru plus niais qu’un monsieur ou une dame qui, en buvant une tasse de thé ou un verre de porto, se proclament anarchistes.» (La Touraine, p. 49.)
[B] «Je ne crois pas mauvais que la proportion soit rompue en faveur de ceux qui aperçoivent la vie conformément à une idée préétablie. Ceux qui jugent impitoyablement chaque objet, chaque individu, chaque action, ont leur utilité grande, mais à quelle anarchie le monde serait-il livré si la nature prévoyante n’avait créé la plupart des hommes ingénus, aveugles et crédules!» (La Touraine, p. 71.)
[C] Il va de soi que je ne vise pas ici la veine de la comédie, dont le Bel Avenir par exemple offre une si alerte réussite, mais celle de Les Leçons d’Amour dans un parc, la veine d’un XVIIIᵉ siècle qui a passé par Anatole France. Il n’y aurait rien à dire contre France si seulement nos écrivains consentaient à l’oublier, à nous laisser à nous, lecteurs, le soin de nous souvenir de lui.
[D] Ces quelques pages ne prétendent en aucune façon à étudier en son détail l’œuvre de Boylesve—qui au reste, du vivant de l’auteur et au lendemain de sa mort, a donné lieu à nombre d’excellents articles: parmi eux il convient d’isoler celui de Jean-Louis Vaudoyer: Près de René Boylesve (Hommage à Boylesve—Les Nouvelles Littéraires, 23 janvier 1926): en des dimensions que le cadre mesurait, avec ce bonheur d’expression qui est celui de J.-L. V., je ne sais rien sur Boylesve de plus finement, de plus tendrement exact.—Je tiens toutefois à marquer ici ma conviction qu’avec le recul cette œuvre apparaîtra la plus importante et la plus solide qu’ait produite le roman français entre Flaubert et Proust. J’ai parlé ailleurs de «la solidité à toute épreuve» des livres de Flaubert; or c’est par la solidité que valent avant tout ceux de Boylesve: dans un ouvrage littéraire, quel qu’il fût, il n’était rien qu’il estimât autant que la solidité, et c’est à cause d’elle qu’il était demeuré à Flaubert si fidèle. D’autre part, il y a en Boylesve des traces d’un pré-proustisme indéniable (dont il serait fort intéressant de repérer et de suivre les manifestations). Par où s’expliquent et sa résistance à Proust, et l’étendue de son abandon. Les ouvrages post-proustiens de Boylesve ne permettent pas de tout à fait apprécier ce qu’il aurait pu accomplir dans cette voie: comme il en va avec tous les artistes qui ont leurs biens en terres et non en argent liquide, les phases de transition étaient chez lui longues et difficultueuses. Telle que son œuvre nous parvient, je crois que l’avenir retiendra surtout à côté de certains des premiers livres: Mademoiselle Cloque, La Becquée, L’Enfant à la Balustrade,—témoignages français non moins probants que ces portraits de famille qu’Ingres exécutait à la mine de plomb—les deux romans intimes et les deux romans-somme de période médiane.
[E] Bien entendu je prends ici ces mots de «subjectif» et d’«objectif» dans le sens courant, et non point dans leur saine et seule valide acception philosophique. (Je tiens à me prémunir contre les foudres légitimes de mon ami Ramon Fernandez.)
[F] La Touraine, p. 99-101.
[G] L’Enfant à la Balustrade, p. 385-386.
[H] La Touraine, p. 92-94.
[I] La Touraine, p. 94-96.
[J] «Plus nous avançons dans la lecture des Essais, plus nous nous éloignons des exercices un peu rhétoriques du début, plus nous voyons Montaigne soucieux non seulement de se définir, mais encore de se classer: son moi ne remplit pas le cadre, il y a de l’espace autour de lui dans ce noble tableau où tient Épaminondas.» (Ramon Fernandez, Messages p. 155.)
[K] Le besoin d’être jugé, besoin français s’il en est, proche parent du besoin de se juger, qu’il ne faut cependant pas tout à fait confondre avec lui,—le besoin de se juger appartenant en commun, en tout pays et en tout temps, aux hommes qui comptent; le besoin d’être jugé plus particulier, lui, à ceux de notre race,—que le Français y soit porté par l’instinct social si développé en lui, et qui souvent l’incline à un respect du «social» comme tel; ou que, plus profondément, en vertu tout ensemble et de son courage intellectuel et d’un certain scepticisme foncier quand un jugement que l’on peut former sur soi, il tende à révoquer en doute ce jugement tant qu’il n’est pas contresigné par autrui.—Quoi qu’il en soit, ce besoin d’être jugé, Boylesve l’éprouvait au maximum (et en ce sens le fragment de Feuilles tombées que j’ai cité tout à l’heure: «J’aime mieux la forme des choses qu’un visage: elle sait me plaire et elle ne me juge point», s’il correspond à l’état d’exaltation solitaire, n’exprime pas et même trahit l’ossature de sa pensée normale). C’est en fonction de ce besoin d’être jugé que s’explique et que se légitime la considération dans laquelle Boylesve tenait, et voulait que l’on tînt, les manifestations de l’opinion publique. Dans nos longs tête-à-tête, c’était là le sujet où nous prenions parfois ces «positions opposées ou simplement différentes» auxquelles j’ai fait allusion,—le point où il m’était plus facile de le comprendre que de le suivre; mais c’est que je n’avais pas encore su voir dans cette considération pour l’opinion publique ce que trop tard j’y aperçois aujourd’hui: la pointe, la dentelure héroïque du besoin d’être jugé.—A cet égard, comme à maints autres (Mon Amour ne s’inscrit-il pas, en regard de Dominique, comme l’autre volet d’un idéal dyptique?), Boylesve rappelle Fromentin—à qui du reste il ressemblait, au témoignage de Madame Vaudoyer qui avait connu Fromentin, et que frappait à nouveau cette ressemblance tandis que nous regardions ensemble le portrait de Fromentin par Ricard. Dans le chapitre—qui est sans doute le chef-d’œuvre des Maîtres d’autrefois,—le chapitre sur Ruysdaël, ayant à parler du peintre le plus près de son cœur, Fromentin commence par faire à l’opinion publique des concessions si étendues que d’abord il semble que l’on ne voie clairement que les manques de Ruysdaël; mais c’est afin—à la faveur de ces concessions mêmes—d’obtenir gain de cause en ce qui concerne l’intime, l’irremplaçable de son génie. Sans cesse, dans ses jugements, dans ses propos et jusque dans son attitude, Boylesve procédait de la sorte. Abandonner l’inessentiel pour ne jamais transiger sur le noyau: se replier mais pour tenir, là aussi il y a—non plus la pointe ou la dentelure—mais le retrait héroïque d’un autre besoin: celui de sauver l’enjeu central de la partie, de sauver la citadelle.
[L] «Quelle est donc la vertu singulière de l’angoisse chrétienne, pour qu’elle communique à tous les grands esprits qui en sont touchés je ne sais quelle beauté et quelle magnanimité d’âme, ou quelle passion enfin, que n’ont pas tout de même un Socrate, un Montaigne, un Gœthe!»
(Feuilles tombées.)
[M] Mᵐᵉ René Boylesve.
[N] Il s’agit du Bel avenir.
[O] Le Bel Avenir.
[P] Il s’agit de l’héroïne de Mon Amour.