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Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 1 (of 3) cover

Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 1 (of 3)

Chapter 8: PRÉFACE
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About This Book

The narrative unfolds through an arctic explorer's letters and the testimony of an ambitious scientist who recounts creating a sentient being from assembled materials. The newly made creature acquires language and awareness, faces violent rejection and isolation, and confronts its maker with demands that spiral into vengeance. As both creator and created suffer loss, the story traces guilt, responsibility, and the moral limits of scientific ambition, contrasting natural beauty and human cruelty, and examining how neglect and social exclusion shape identity and violence. The frame narration emphasizes obsession, empathy, and tragic consequence.

The Project Gutenberg eBook of Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 1 (of 3)

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Title: Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 1 (of 3)

Author: Mary Wollstonecraft Shelley

Translator: Jules Saladin

Release date: June 20, 2020 [eBook #62404]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
de France.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANKENSTEIN, OU LE PROMÉTHÉE MODERNE VOLUME 1 (OF 3) ***

FRANKENSTEIN,

OU

LE PROMÉTHÉE MODERNE.

DÉDIÉ A WILLIAM GODWIN,

AUTEUR DE LA JUSTICE POLITIQUE, DE CALEB WILLIAMS, etc.

Par Mme SHELLY, sa nièce.

TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR J. S.***

Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de
l'argile pour me faire homme? T'ai-je
sollicité de m'arracher du néant?

MILTON, Paradis perdu.

TOME PREMIER

PARIS,
CHEZ CORRÉARD, LIBRAIRE
PALAIS ROYAL, GALERIE DE BOIS, N.° 258.
1821

TABLE

PRÉFACE
LETTRE Ière
LETTRE II
LETTRE III
LETTRE IV
CHAPITRE Ier
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII


PRÉFACE

Le fait sur lequel repose cette fiction, n'a point paru impossible au docteur Darwin, et à quelques-uns des Écrivains physiologiques de l'Allemagne. Je ne veux pas laisser croire que je suis porté à y ajouter sérieusement foi. Cependant, en le prenant pour base d'un ouvrage d'imagination, je n'ai pas voulu simplement offrir une suite d'histoires effrayantes et surnaturelles. L'événement dont dépend l'intérêt de cette histoire, sans présenter aucun des défauts d'un pur conte de spectres ou d'enchantements, se recommande par la nouveauté des situations qui y sont développées; et, malgré l'impossibilité du fait matériel, retrace à l'imagination les passions humaines, d'un point de vue plus étendu et plus élevé que ceux où l'on peut se placer dans le cours ordinaire de la vie.

Ainsi, j'ai essayé de conserver la vérité des principes élémentaires de la nature humaine, tandis que je ne me suis pas fait scrupule d'innover dans leurs combinaisons. Homère, dans l'Iliade; les Poètes tragiques de la Grèce; Shakespeare, dans la Tempête et le Songe au milieu d'une nuit d'été; et plus particulièrement Milton, dans le Paradis perdu, se conforment à cette règle; et le plus modeste nouvelliste, qui cherche à plaire ou à s'amuser par son travail, peut, sans présomption, appliquer à ce qu'il raconte, une licence ou plutôt une règle de l'adoption de laquelle sont résulté tant de combinaisons profondes des sentiments humains dans les chefs-d'œuvre les plus sublimes de la poésie.

La circonstance sur laquelle mon histoire est fondée, m'a été suggérée par hasard dans une conversation. Elle fut commencée en partie comme source d'amusement, et en partie comme moyen d'exercer les facultés négligées de l'esprit. D'autres motifs s'y sont mêlés, à mesure que le travail avançait. Je ne suis nullement indifférent aux sensations morales dont sera affecté le lecteur sur les sentiments et les caractères qui y sont tracés; cependant mon premier soin s'est borné à éviter l'effet énervant que produisent les romans du jour, et à montrer le charme des affections domestiques ainsi que l'excellence de la vertu universelle. Les opinions, produites naturellement d'après le caractère et la position du héros, ne doivent pas être considérées comme le fruit de ma conviction personnelle; et rien de ce qui est contenu dans cet ouvrage, ne doit être regardé comme portant attaque à quelque doctrine philosophique, de quelque genre que ce soit.

Un autre motif, qui ajoute à l'intérêt de l'auteur, c'est que cette histoire a été commencée dans le pays majestueux où se passe la plus grande partie de l'action, et dans une société qu'il ne peut cesser de regretter.

Je passai l'été de 1816 dans les environs de Genève. La saison était froide et pluvieuse: nous nous réunissions le soir autour d'un foyer, et nous nous amusions à lire, de temps en temps, quelques histoires allemandes d'êtres surnaturels, que le hasard faisait tomber entre nos mains. Ces contes nous donnaient un vif désir de les imiter. Nous convînmes avec deux de mes amis (dont l'un composa un roman qui ferait plus de plaisir au Public que je ne puis l'espérer pour moi-même), d'écrire chacun une histoire fondée sur quelqu'aventure extraordinaire.

Cependant le temps devint beau tout-à-coup, et mes deux amis me quittèrent pour faire un voyage dans les Alpes. Ils perdirent, au milieu des scènes magnifiques que présentent ces montagnes, tout souvenir de nos visions spirituelles. Le Roman suivant est le seul qui ait été achevé.


FRANKENSTEIN
OU
LE PROMÉTHÉE MODERNE.


LETTRE Ière

À MADAME SAVILIE, EN ANGLETERRE.

Saint-Pétersbourg, 11 décembre 17—

«Vous serez bien aise d'apprendre qu'aucun malheur n'a troublé le commencement d'une entreprise que vous avez envisagée avec de funestes pressentiments. Je suis arrivé ici hier, et mon premier devoir est d'informer ma chère sœur que ma santé est bonne, et ma confiance plus grande dans le succès de mon entreprise.

»Je suis déjà loin au nord de Londres; et, quand je me promène dans les rues de Saint-Pétersbourg, je sens se jouer sur mes joues la brise froide du nord qui me resserre les nerfs et me remplit de volupté. Comprenez-vous cette sensation? Cette brise, qui est venue des régions à travers lesquelles je m'avance, me donne un avant-goût de ces climats glacés. Inspiré par ce vent précurseur, je sens que mes idées deviennent plus ardentes et plus vives. Je m'efforce en vain de me persuader que le pôle est le siège de la glace et de la désolation, il se présente toujours à mon imagination comme le pays de la beauté et du plaisir. Là, Marguerite, le soleil est toujours visible; son large disque borde presque l'horizon, et répand un éclat perpétuel. De là (car, avec votre permission, ma sœur, j'aurai quelque confiance dans les navigateurs qui m'ont précédé), de là, dis-je, la neige et la glace sont bannies; et, naviguant sur une mer calme, on peut être transporté dans une terre qui surpasse en prodiges et en beauté tous les pays jusqu'ici découverts sur le monde habitable. Ses productions et ses traits peuvent être sans exemple, comme les phénomènes des corps célestes le sont, sans doute, dans ces solitudes inconnues. Que ne peut-on pas espérer dans un pays où brille une lumière éternelle? J'y découvre la puissance étonnante qui attire l'aiguille; et je puis fixer une foule d'observations célestes qui n'ont besoin que de ce voyage pour rendre invariables leurs excentricités apparentes. Je rassasierai mon ardente curiosité, en voyant une partie du monde qui n'a jamais été visitée avant moi, et je puis fouler une terre qui n'a jamais été pressée par les pieds d'un mortel. Voilà ce qui m'attire, et cela me suffit pour bannir toute crainte du danger ou de la mort, et m'encourager à commencer ce pénible voyage avec la joie qu'éprouve un enfant lorsqu'il s'embarque sur un petit bateau un jour de fête, avec ses camarades, pour l'expédition d'une découverte sur la rivière qui baigne son pays natal. Mais, en supposant que toutes ces conjectures soient fausses, vous ne pouvez contester le service inappréciable que je rendrai à toute l'espèce humaine, jusqu'à la dernière génération, en découvrant, près du pôle, un passage à ces contrées, où, pour arriver, il faut maintenant plusieurs mois; ou bien en constatant le secret du magnétisme, ce qui, à moins que ce ne soit impossible, ne peut avoir lieu que par une entreprise comme la mienne.

»Ces réflexions ont calmé l'agitation avec laquelle j'ai commencé ma lettre, et je sens mon cœur se remplir d'un enthousiasme qui m'élève jusqu'au ciel; car rien ne contribue tant à tranquilliser l'esprit qu'un projet bien ferme, sur lequel on puisse fixer son attention. Cette expédition a été le songe favori de mes premières années. J'ai lu avec ardeur les récits des différents voyages qui ont été faits dans le but d'arriver à l'océan pacifique du nord, à travers les mers qui entourent le pôle. Vous devez vous souvenir, que l'histoire de tous les voyages entrepris dans l'intention de faire des découvertes, composait la bibliothèque entière de notre bon oncle Thomas. Mon éducation fut négligée; cependant j'aimais la lecture avec passion. J'étudiais ces livres nuit et jour; et la connaissance que j'en eus, augmenta le regret que j'avais éprouvé, comme un enfant, en apprenant que mon père, au lit de la mort, avait défendu à mon oncle de me laisser embrasser l'état de marin.

»Ces visions s'affaiblirent lorsque je lus, pour la première fois, ces poètes dont les effusions pénétraient mon âme et l'élevaient jusqu'au ciel. Je devins poète aussi, et pendant une année je vécus dans un paradis de ma propre création. Je pensais pouvoir obtenir aussi une place dans le temple où sont consacrés les noms d'Homère et de Shakespeare. Vous savez combien je me trompai, et quelle peine j'eus à supporter mon malheur. Mais, justement, à cette époque, j'héritai de la fortune de mon cousin, et mes pensées se reportèrent à mes premières inclinations.

»Six ans se sont écoulés depuis que j'ai pris la résolution que j'exécute en ce moment. Je puis, même à présent, me souvenir de l'heure où je me suis dévoué à cette grande entreprise. J'ai commencé par accoutumer mon corps à la fatigue. J'ai accompagné les pêcheurs de baleine dans plusieurs expéditions à la mer du Nord; j'ai enduré volontairement le froid, la faim, la soif et l'insomnie; souvent, pendant le jour, je supportais des travaux plus rudes qu'aucun des matelots, et je passais mes nuits à étudier les mathématiques, la théorie de la médecine, et ces branches de science physique dont un homme ami des entreprises maritimes peut souvent tirer le plus grand avantage. Deux fois même je me suis engagé comme contremaître, pour la pêche du Groenland, et je me suis acquitté à merveille de mes fonctions. Je dois avouer que je sentis un petit mouvement d'orgueil, lorsque le capitaine m'offrit la seconde dignité du vaisseau, et me supplia de rester, avec le plus grand empressement, tant il appréciait mes services.

»Et maintenant, ma chère Marguerite, ne mérité-je pas d'accomplir quelque grand projet. J'aurais pu passer ma vie dans l'aisance et le plaisir; mais j'ai préféré ma gloire à tous les attraits que la richesse plaçait devant moi. Ah! que quelque voix encourageante me réponde du succès! mon courage et ma résolution sont inébranlables; mais mes espérances sont incertaines, et mon esprit est souvent humilié. Je vais entreprendre un voyage long et difficile; les dangers que je courrai demanderont tout mon courage: j'aurai besoin non-seulement de relever les esprits des autres, mais quelquefois de soutenir les miens lorsque les leurs se découragent et s'abattent.

»Cette saison est la plus favorable pour voyager en Russie. On vole sur la neige dans des traîneaux; le mouvement en est doux, et, à mon avis, beaucoup plus agréable que celui d'une diligence anglaise. Le froid n'est pas excessif, lorsqu'on est enveloppé de fourrures; et j'ai déjà adopté ce costume, car il y a une grande différence de se promener sur un pont, ou de rester assis pendant plusieurs heures, sans faire un mouvement et sans qu'aucun exercice n'empêche le sang de se glacer dans les veines. Je n'ai nullement l'ambition de perdre la vie sur la grande route entre Saint-Pétersbourg et Archangel.

»Je partirai pour cette dernière ville dans quinze jours ou trois semaines; et mon intention est d'y louer un vaisseau, ce qui est bien facile en payant caution au propriétaire, et d'engager autant de matelots que je croirai nécessaires parmi ceux qui sont accoutumés à la pêche de la baleine. Je ne compte pas mettre à la voile avant le mois de juin: et quand reviendrai-je? Ah! ma chère sœur comment répondre à cette question? Si je réussis, bien des mois, des années peut-être s'écouleront avant que nous puissions nous voir. Dans le cas contraire, vous me reverrez bientôt, ou jamais.

»Adieu, ma chère, mon excellente Marguerite, que le ciel verse sur vous ses bénédictions, et qu'il me conserve, afin que je puisse vous témoigner sans cesse ma reconnaissance pour toute votre amitié et vos bontés.

»Votre affectionné frère,

»R. WALTON».


LETTRE II

À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.

Archangel, 28 mars 17—

«Que le temps passe lentement ici, entouré comme je suis par la glace et la neige! Cependant, j'ai fait un second pas dans mon entreprise; j'ai loué un vaisseau, et je suis occupé à rassembler mes marins, ceux que j'ai déjà engagés paraissent être des hommes sur lesquels je puis compter, et sont doués, sans en pouvoir douter, d'un courage intrépide.

»Mais il est un objet, un seul objet dont je n'ai pu encore jouir, et l'absence de ce bien est pour moi le plus grand des maux. Je n'ai pas d'amis, Marguerite: si je suis animé par l'enthousiasme du succès, je n'aurai personne pour partager ma joie; si je tombe dans le découragement, personne n'essaiera de relever mon courage. Je confierai mes pensées au papier, il est vrai; mais c'est une triste ressource pour l'épanchement de ce qu'on éprouve. Je voudrais avoir pour compagnon un homme capable de sympathiser avec moi, dont les yeux répondissent aux miens. Vous pouvez me croire romantique, ma chère sœur; mais je sens cruellement le manque d'un ami. Que n'ai-je auprès de moi une personne qui soit en même temps douce et courageuse, douée à la fois d'un esprit cultivé et capable, dont les goûts ressemblent aux miens, et qui puisse approuver ou corriger mes plans. Combien un semblable ami réparerait les fautes de votre pauvre frère! Je suis trop ardent dans l'exécution, et trop impatient des difficultés: mais ce qui est pour moi un malheur encore plus grand, c'est que je n'ai reçu qu'une demi-éducation; car pendant les quatorze premières années de ma vie, je courais dans les bois çà et là, et ne lisais que les livres de voyages de notre bon oncle Thomas. À cet âge je devins familier avec les poètes célèbres de notre patrie; je sentis aussi la nécessité d'apprendre d'autres langues que celle de mon pays natal; mais cette conviction fut chez moi trop tardive pour que je pusse en recueillir les plus précieux avantages. J'ai maintenant vingt-huit ans, et suis en vérité plus illettré que bien des écoliers de quinze ans. Il est vrai que j'ai réfléchi davantage, et que mes idées sont plus étendues et plus grandes; mais, comme disent les peintres, elles manquent de fond, et j'ai bien besoin d'un ami qui ait assez de bon sens pour ne pas me regarder comme un romantique, et qui m'affectionne assez pour essayer de régler mon esprit.

»Plaintes inutiles! ce n'est certainement pas sur le vaste Océan que je trouverai un ami, non plus qu'à Archangel au milieu des marchands et des marins. Cependant il y a place, dans ces cœurs, à des sentiments qui semblent ne pouvoir s'allier avec l'écume de la nature humaine. Mon lieutenant, par exemple, est un homme d'un grand courage et d'une audace étonnante. Il aime la gloire avec passion. C'est un Anglais; et au milieu des préjugés de son pays et de son état, qui ne sont pas adoucis par la culture, il conserve quelques-unes des plus nobles qualités de l'humanité. J'ai fait autrefois sa connaissance à bord d'un bâtiment destiné à la pèche de la baleine; je l'ai retrouvé dans cette ville sans occupation, et je l'ai facilement engagé à m'assister dans mon entreprise.

»Le maître est un homme d'un talent très-distingué, et se fait remarquer sur le vaisseau par sa modération et la douceur de sa discipline. Il est vraiment d'un naturel si bon, qu'il ne chassera pas (amusement favori, et presque le seul qu'on trouve ici), parce qu'il ne peut souffrir de verser le sang; en outre, il est d'une générosité héroïque. Il y a quelques années qu'il était amoureux d'une demoiselle Russe, qui n'avait qu'une fortune médiocre. Possesseur d'un capital considérable, amassé dans ses courses maritimes, il obtint sans peine que le père de la jeune fille consentît au mariage. Il la vit une fois avant le jour de la cérémonie: elle était baignée de larmes; elle tomba à ses pieds, le supplia de l'épargner, et lui avoua en même temps qu'elle aimait un jeune Russe, mais qu'il était pauvre, et que son père ne voudrait jamais les unir. Mon généreux ami rassura cette malheureuse personne, s'informa du nom de son amant, et abandonna de suite toute prétention. Il avait déjà acheté, de son argent, une ferme dans laquelle il avait le dessein de passer le reste de sa vie; mais il donna tout à son rival, et pour qu'il pût acheter du bétail, il joignit à son premier don le reste de ses profits dans les prises. Il sollicita lui-même le père de la jeune fille, pour qu'il consentît à l'unir avec celui qu'elle aimait; mais le vieillard se croyant engagé d'honneur avec mon ami, refusa obstinément. Celui-ci, pour fléchir l'inexorable père, quitta son pays, et n'y revint que lorsqu'il apprit que sa maîtresse était mariée suivant son inclination. «Quel noble compagnon»! vous écrierez-vous. Tel est son caractère; mais il a passé sa vie entière à bord d'un vaisseau, et à peine a-t-il une idée hors des cordages et d'un hauban.

Mais si je me plains un peu, ou si je puis concevoir dans mes travaux une consolation que peut-être je ne connaîtrai jamais, ne croyez pas que je sois incertain dans mes résolutions; elles sont invariables comme le destin; et mon voyage n'est maintenant différé, que jusqu'à ce que le temps me permette de mettre à la voile. L'hiver a été horriblement dur; mais le printemps s'annonce favorablement, et cette saison parait même fort avancée. Ainsi, je m'embarquerai peut-être plutôt que je ne m'y étais attendu. Je ne ferai rien avec témérité; vous me connaissez assez pour avoir confiance en ma prudence et en ma circonspection, toutes les fois que la sûreté des autres est commise à mes soins.

»Je ne puis vous dépeindre tout ce que j'éprouve en me voyant si près de mettre mon entreprise à exécution. Il est impossible de vous donner une idée de cette sensation incertaine, agréable et pénible à la fois, qui m'agite au moment de mon départ. Je vais dans des régions inconnues, dans la patrie des brouillards et de la neige; mais je ne tuerai aucun albatros[1], ne soyez donc pas alarmée sur mon sort.

»Vous reverrai-je encore, après avoir traversé des mers immenses, et après avoir doublé le cap le plus au sud de l'Afrique ou de l'Amérique? Je ne puis m'attendre à un pareil bonheur; et cependant je n'ose regarder le revers du tableau. Continuez à m'écrire par toutes les occasions: je puis recevoir vos lettres (quoique la chance soit fort douteuse) au moment où j'en aurai le plus besoin pour soutenir mon courage. Adieu, adieu, je vous aime bien tendrement. Souvenez-vous de moi avec affection, dussiez-vous même ne plus entendre parler de votre affectionné frère.

»ROBERT WALTON».

[1]Oiseau de mer.


LETTRE III

À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.

7 juillet 17—

Ma chère sœur,

«Je vous écris quelques lignes à la hâte, pour vous dire que je suis en bonne santé, et fort avancé dans mon voyage. Cette lettre parviendra en Angleterre par la voie d'un marchand qui retourne d'Archangel dans sa famille; il est plus heureux que moi, qui, pendant quelques années, ne pourrai peut-être revoir ma patrie. Je suis cependant dans de bonnes dispositions: mes hommes sont courageux et semblent fermes dans leurs projets. Ils ne paraissent pas découragés par les bancs de glaces que nous rencontrons continuellement, et qui nous indiquent les dangers du pays vers lequel nous nous dirigeons. Nous avons déjà atteint une latitude très-élevée, mais nous sommes dans le fort de l'été, et quoiqu'il ne fasse pas aussi chaud qu'en Angleterre, les vents du sud qui nous portent avec vitesse vers les rives où je désire si ardemment arriver, renouvellent sans cesse une chaleur à laquelle je ne m'étais pas attendu.

»Jusqu'ici nul événement qui soit digne d'être rappelé. Un ou deux coups de vent et un mât brisé, sont des accidents dont un navigateur expérimenté se souvient à peine de faire mention; et je serai bien heureux, s'il ne nous arrive rien de pire pendant notre voyage.

»Adieu, ma chère Marguerite. Soyez sûre que, par amour pour vous et pour moi-même, je n'irai pas témérairement au-devant du danger. Je serai froid, persévérant et prudent.

»Rappelez-moi à tous mes amis d'Angleterre.

»Votre très-affectionné,

»ROBERT WALTON».


LETTRE IV

À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.

5 août 17—

«Nous venons d'être témoins d'un événement si étrange, que je ne puis m'empêcher de vous en faire part, quoiqu'il soit très-probable que vous me voyez avant que ce journal ne puisse vous parvenir.

»Lundi dernier (31 juillet), nous étions presque renfermés par la glace qui entourait le vaisseau de tous côtés, et lui laissait à peine un espace dans lequel il flottait. Un brouillard épais, dont nous étions enveloppés, rendait notre situation assez dangereuse. Nous n'eûmes rien de mieux à faire qu'à rester en place, jusqu'à ce qu'il y eût un changement dans l'atmosphère et le temps.

»Vers deux heures, le brouillard se dissipa, et nous vîmes flotter, de toutes parts, des îles de glace immenses et irrégulières, qui paraissaient n'avoir pas de bornes. Quelques-uns de mes compagnons se lamentaient, et mon esprit commençait à être agité d'inquiètes pensées, lorsque tout à coup notre attention fut attirée par un objet singulier, qui fit diversion à l'inquiétude que nous inspirait notre situation. Nous vîmes un chariot bas, fixé sur un traîneau et tiré par des chiens, passer au nord, à la distance d'un demi-mille: un être, qui avait la forme d'un homme, mais qui paraissait d'une stature gigantesque, était assis dans le traîneau et guidait les chiens. Nous observâmes, avec nos télescopes, la rapidité de la course du voyageur, jusqu'à ce qu'il fût perdu au loin parmi les inégalités de la glace.

»Cette vue excita parmi nous un étonnement dont nous ne pûmes nous rendre compte. Nous pensions être éloignés de terre de plusieurs cents milles; mais cette apparition sembla prouver que la distance n'était réellement pas aussi grande que nous avions pu le croire. Cependant, cernés par la glace, il nous fut impossible de suivre la trace de ce que nous avions observé avec la plus grande attention.

»Environ deux heures après cette rencontre, nous entendîmes le craquement de la mer; et avant la nuit la glace se rompit, et débarrassa notre vaisseau. Néanmoins, nous restâmes en place jusqu'au matin, dans la crainte de choquer, dans l'obscurité, contre ces grandes masses détachées qui flottent de tous côtés après la rupture de la glace. Je profitai de ce moment pour me reposer pendant quelques heures.

»Dans la matinée, cependant, dès qu'il fut jour, je montai sur le pont, et trouvai tous les matelots rassemblés d'un seul côté du vaisseau, et ayant l'air de parler à quelqu'un qui était dans la mer. En effet, un traîneau semblable à celui que nous avions vu auparavant, s'était dirigé vers nous, pendant la nuit, sur un large morceau de glace. Il était conduit par un seul chien en vie, et portait un homme auquel les matelots tâchaient de persuader d'entrer dans le bâtiment. Ce n'était pas, comme l'autre voyageur le paraissait, un habitant sauvage de quelqu'île inconnue, mais un Européen. Lorsque je parus sur le pont, le contre-maître lui dit: «Voici notre capitaine, il ne vous laissera pas périr au milieu de la mer».

»En me voyant, l'étranger m'adressa la parole en anglais, quoiqu'avec un accent étranger. «Avant que j'entre à bord de votre bâtiment, dit-il, voulez-vous avoir la bonté de m'informer de quel côté vous vous dirigez»?

»Vous devez concevoir mon étonnement, de m'entendre adresser une semblable question par un homme qui était sur le bord de l'abîme, et à qui mon vaisseau devait paraître un bien plus précieux, que tous ceux dont on puisse jouir, sur la terre. Je répondis cependant que nous faisions un voyage de découverte vers le pôle du nord.

»Il parut alors satisfait, et consentit à venir à bord. Bon Dieu! Marguerite, si vous aviez vu l'homme qui capitulait ainsi pour son salut, vous n'auriez pu revenir de votre surprise. Ses membres étaient presque gelés, et son corps horriblement maigri par la fatigue et la souffrance. Je n'ai jamais vu d'homme dans un état aussi pitoyable. Nous essayâmes de le porter dans la chambre; mais dès qu'il eut quitté le grand air, il s'évanouit. Nous le reportâmes donc sur le pont, et le rendîmes à la vie en le frottant d'eau-de-vie et en le forçant d'en avaler un peu. Dès qu'il montra signe de vie, nous eûmes soin de l'envelopper dans des couvertures, et de le placer auprès de la cheminée du poêle de cuisine. Il recouvra lentement connaissance, et mangea une petite soupe qui le restaura merveilleusement.

»Deux jours se passèrent ainsi, sans qu'il fût capable de parler; et je craignais souvent que ses souffrances ne l'eussent privé de la raison. Lorsqu'il fut un peu rétabli, je le mis dans ma chambre, et eus pour lui autant de soin que mes devoirs purent me le permettre. Je n'ai jamais vu un être plus intéressant: ses yeux ont ordinairement une expression de fureur, et même de folie; mais, dans certains moments, quand on a une attention pour lui, ou qu'on lui rend le plus léger service, toute sa figure est adoucie, et sa physionomie respire un sentiment de bienveillance et de douceur tel que je n'ai jamais vu. Il est ordinairement plongé dans la mélancolie et le désespoir; quelquefois même il grince les dents, comme s'il n'était plus capable de supporter le poids des malheurs qui l'accablent.

»Lorsque mon hôte fut un peu rétabli, j'eus beaucoup de peine à éloigner ceux qui voulaient lui faire une foule de questions; car je ne voulais pas le laisser tourmenter par leur inutile curiosité, dans un état de corps et d'âme dont l'amélioration dépendait évidemment d'un entier repos. Une seule fois, cependant, le lieutenant lui demanda pourquoi il était venu si loin sur la glace, dans un équipage si singulier.

»Sa figure prit aussitôt l'expression du plus profond chagrin; et il répliqua: «Afin de poursuivre quelqu'un qui me fuyait.—Et l'homme que vous poursuiviez, voyageait-il de la même manière?—Oui, dit-il.—Alors je crois que nous l'avons vu; car, la veille du jour où nous vous avons rencontré, nous avions aperçu quelques chiens tirant à travers la glace, un traîneau dans lequel était un homme».

»Ce peu de mots éveilla l'attention de l'étranger; et il fit une multitude de questions pour savoir la route qu'avait tenue le démon (c'est ainsi qu'il l'appelait). Bientôt après, lorsqu'il fut seul avec moi, il me dit: «J'ai, sans doute, excité votre curiosité, aussi bien que celle de ces braves gens; mais vous êtes trop délicat pour me faire des questions.

»—Certainement; il serait très-indiscret et très-inhumain de ma part de vous faire de la peine pour satisfaire ma curiosité personnelle.

»—Et cependant vous ni avez tiré d'une position étrange et dangereuse; vous m'avez généreusement rendu à la vie».

»Ensuite il me demanda si je croyais que la rupture de la glace eût anéanti l'autre traîneau. Je lui dis que je ne saurais répondre avec certitude; car la glace ne s'était guère brisée avant minuit, et le voyageur pouvait être arrivé ayant ce temps en lieu de sûreté; mais que je n'en pouvais juger.

»Depuis ce temps, l'étranger paraissait très-empressé à être sur le pont, pour épier le traîneau qu'on avait vu auparavant; mais je l'ai engagé à rester dans la chambre, car il est beaucoup trop faible pour soutenir la rigueur de l'atmosphère. J'ai promis que l'on observerait pour lui, et qu'il serait averti sur-le-champ, si quelque nouvel objet s'offrait à la vue.

»Voilà mon journal jusqu'aujourd'hui, sur ce qui a rapport à notre étrange rencontre. L'étranger a insensiblement recouvré la santé, mais il est très-silencieux, et parait embarrassé lorsqu'un autre que moi entre dans sa chambre. Cependant, ses manières sont si engageantes et si douces, que les matelots s'intéressent tous à son sort, quoiqu'ils aient eu très-peu de communication avec lui. Pour moi, je commence à l'aimer comme un frère; et son chagrin profond et continuel m'attire vers lui, et m'inspire de la compassion. Il faut qu'il ait été un homme bien remarquable dans des jours plus heureux pour lui, puisque dans le malheur il est encore si attrayant et si aimable.

»Je disais dans une de mes lettres, ma chère Marguerite, que je ne trouverais pas d'amis sur le vaste Océan, et pourtant j'ai trouvé un homme que mon cœur aurait été heureux d'aimer comme un frère, avant que son âme eut été brisée par le malheur.

»Je continuerai de temps en temps mon journal sur cet étranger, si j'ai quelque chose de nouveau à vous apprendre».


13 août 17—

«Mon affection pour mon hôte augmente de jour en jour. Il excite du moins mon admiration et ma pitié d'une manière étonnante. Comment pourrai-je voir un être aussi noble abîmé par le malheur, sans éprouver la plus vive douleur? Il est si doux et si sage à la fois; son esprit est si cultivé; et lorsqu'il parle, ses paroles, quoique choisies avec l'art le plus délicat, coulent avec une rapidité et une éloquence incomparables.

»Il est maintenant très-bien rétabli, et il se tient continuellement sur le pont, pour épier sans doute le traîneau qui a précédé le sien. Cependant, quelque malheureux qu'il soit, il n'est pas si entièrement occupé de sa propre infortune, qu'il ne s'intéresse vivement aux occupations des autres. Il m'a fait beaucoup de questions sur mon projet, et je lui ai raconté franchement ma petite histoire. Il a paru charmé de la confidence et a fait sur mon plan plusieurs observations dont je pourrai faire mon profit. Il n'y a pas de pédanterie dans ses manières, et tout ce qu'il fait semble ne provenir que de l'intérêt qu'il prend naturellement au bien-être de ceux qui l'entourent. Il est souvent abattu par le chagrin, et alors il s'observe beaucoup, et cherche à chasser tout ce qu'il y a de sombre ou d'insociable dans son humeur. Ces paroxysmes fuient devant lui comme un nuage devant le soleil, quoique sa tristesse ne l'abandonne jamais. J'ai tâché de gagner sa confiance, et je crois y avoir réussi. Je lui parlais un jour du désir que j'avais de trouver un ami qui pût sympathiser avec moi et me diriger de ses conseils. Je lui dis que je n'appartenais pas à cette classe d'hommes qui s'offensent d'un avis. «Je n'ai reçu qu'une demi-éducation, et je ne puis avoir assez de confiance en mes propres moyens. Je désire donc que mon compagnon soit plus sage et plus expérimenté que moi, afin de m'affermir et de me soutenir; je n'ai pas cru qu'il fût impossible de trouver un véritable ami».

«Je conviens avec vous, répliqua l'étranger, que l'amitié est non-seulement un bien désirable, mais possible. J'eus autrefois un ami, dont l'âme était la plus noble qui fut sous le ciel: il m'est donc permis de juger de la véritable amitié. Vous avez l'espérance et le monde devant vous: ne désespérez de rien. Mais moi.... j'ai tout perdu, et je ne puis recommencer une nouvelle vie».

»En disant ces paroles, sa figure prit l'expression d'un chagrin calme et profond, qui me toucha le cœur. Il se tut et se retira bientôt dans sa chambre.

»Malgré l'abattement de son esprit, personne ne peut jouir plus vivement que lui des beautés de la nature. Un ciel étoilé, la mer et toutes les vues que présentent ces régions étonnantes semblent encore avoir le pouvoir d'élever son âme au-dessus de la terre. Un tel homme a une double existence: il peut supporter le malheur et être accablé par les revers; quand il est rentré en lui-même, on dirait d'un esprit céleste, entouré d'un nuage au travers duquel le chagrin ou la folie ne peuvent pénétrer.

»Si vous riez de l'enthousiasme avec lequel je m'exprime sur cet aventurier extraordinaire, vous devez avoir certainement perdu de cette simplicité qui était autrefois votre charme caractéristique. Cependant, si vous le voulez, souriez de la chaleur de mes expressions, tandis que j'ai tous les jours de nouveaux sujets de les répéter».


19 août 17—

«L'étranger me dit hier: «Vous pouvez voir facilement, capitaine Walton, que j'ai éprouvé de grands et incomparables malheurs. J'étais décidé d'abord à ensevelir avec moi le souvenir de ces maux, mais vous avez changé ma résolution. Vous cherchez les connaissances et la sagesse; moi aussi j'ai cherché ces biens. J'espère avec ardeur que l'accomplissement de vos vœux ne deviendra pas pour vous, comme pour moi, une cause de douleur. Je ne sais si l'histoire de mes infortunes vous sera utile; mais si vous le désirez, je vous en ferai le récit. Je crois que les événements étranges qui se lient à ma destinée, vous feront envisager la nature sous un point de vue capable d'agrandir vos facultés et votre intelligence. Vous entendrez parler de puissances et d'aventures que vous êtes habitué à croire impossibles. Mais je ne doute pas que mon histoire ne porte avec elle l'évidence de la vérité des événements qui la composent».

»Vous devez concevoir facilement que je fus enchanté d'une offre de ce genre. Cependant je craignais qu'il ne renouvelât sa douleur par le récit de ses infortunes. Je sentis le plus vif empressement d'entendre l'histoire qu'il m'avait promise, tant pour satisfaire ma curiosité, que par un grand désir d'améliorer son sort, s'il était en mon pouvoir. Je lui exprimai ces sentiments dans ma réponse.

»Je vous remercie, répliqua-t-il, de votre bonne volonté, mais elle est inutile; ma destinée est presque accomplie. Je n'attends plus qu'une chose, et alors je reposerai en paix. Je vous comprends, continua-t-il, en s'apercevant que je voulais l'interrompre; mais vous vous trompez, mon ami, si vous me permettez de vous appeler ainsi; rien ne peut changer ma destinée: écoutez mon histoire, et vous verrez qu'elle est irrévocablement fixée».

»Il me dit alors qu'il commencerait le lendemain son récit, lorsque j'en aurais le temps. Cette promesse me fit faire de profondes réflexions, et j'ai résolu de consacrer mes loisirs du soir à écrire ce qu'il m'aura raconté pendant le jour, en rapportant autant que possible, ses propres expressions. Si je n'en ai pas le temps, je prendrai du moins des notes. Ce manuscrit vous fera sans doute le plus grand plaisir: mais pour moi, qui le connais, et qui apprendrai cela de sa bouche, avec quel intérêt et quelle émotion je le relirai un jour»!


CHAPITRE Ier

Je suis né à Genève, et ma famille est une des plus considérables de cette république. Mes ancêtres avaient été, depuis bon nombre d'années, conseillers et syndics; et mon père avait rempli des fonctions publiques avec honneur et distinction. Il était respecté de tous ceux qui le connaissaient, à cause de son intégrité, et de son application infatigable à veiller aux intérêts de l'État. Il passa les années de sa jeunesse continuellement occupé des affaires de son pays, et il n'attendit pas le déclin de sa vie pour penser à se marier, et à laisser à l'État des fils qui pussent transmettre à la postérité ses vertus et son nom.

Comme les circonstances de son mariage font honneur à son caractère, je ne puis m'empêcher de les rapporter. Il comptait parmi ses plus intimes amis un négociant qui, d'un état brillant, tomba dans la pauvreté, après toutes sortes de malheurs. Cet homme, qui se nommait Beaufort, était d'un caractère orgueilleux et facile à se décourager. Il ne put soutenir l'idée de vivre pauvre et oublié dans le même pays où il avait brillé par son rang et sa magnificence. Ayant donc payé ses dettes de la manière la plus honorable, il se retira avec sa fille dans la ville de Lucerne, où il vécut inconnu et malheureux. Mon père aimait Beaufort de l'amitié la plus vraie; et il fut profondément affligé d'une retraite à laquelle des circonstances malheureuses avaient donné lieu, et qui le privait d'une société qui lui était chère. Il résolut d'aller le chercher et de l'engager à recommencer le commerce, en profitant de son crédit et de son assistance.

Beaufort avait pris toutes les mesures pour se cacher, et ce ne fut que dix mois après que mon père découvrit sa demeure. Charmé de cette découverte, il se rend à sa maison, qui était située dans une petite rue près le Reuss; mais lorsqu'il entra, il eut sous les yeux le spectacle de la misère et du désespoir. Beaufort avait sauvé des restes de sa fortune, une très-petite somme d'argent, mais qui était suffisante pour le soutenir pendant quelques mois; il espérait alors obtenir un emploi respectable dans la maison d'un négociant. En attendant, il n'avait pas d'occupation; et, se livrant, dans son loisir, aux plus tristes pensées, il fut en proie au chagrin le plus profond et le plus cruel, et tellement accablé d'esprit, que trois mois après, il fut sur un lit de douleur, incapable d'aucun mouvement. Sa fille le soignait avec la tendresse la plus touchante; mais elle voyait avec douleur que leur petite somme diminuait rapidement, et qu'ils n'avaient plus d'autre ressource. Caroline Beaufort avait une âme d'une trempe peu commune, et elle s'arma de courage pour se soutenir dans son adversité. Elle se procura une occupation honnête, tressa de la paille, et, par différents moyens, tâcha de gagner de quoi subvenir aux premiers besoins de la vie.

Plusieurs mois se passèrent ainsi. Son père devint plus mal; son temps était plus occupé à le soigner; ses moyens de subsistance diminuaient; et, en dix mois, son père mourut dans ses bras, la laissant orpheline et sans ressources. Ce dernier coup l'accabla; et elle était à genoux devant le cercueil de Beaufort, pleurant à chaudes larmes, lorsque mon père entra dans la chambre. Il arriva comme un ange protecteur pour cette pauvre jeune fille, qui se confia à ses soins; après l'enterrement de son ami, il la conduisit à Genève et la confia à une de ses parentes. Deux ans après cet événement, Caroline devint sa femme.

Lorsque mon père fut devenu époux et père, il se trouva tellement occupé par les devoirs de sa nouvelle position, qu'il abandonna plusieurs de ses fonctions publiques pour se vouer à l'éducation de ses enfants. J'étais l'aîné, et je devais lui succéder dans tous ses travaux et dans ses fonctions. Personne n'eut de plus tendres parents que les miens. Mon éducation et ma santé étaient l'objet de leur sollicitude continuelle, et d'une sollicitude d'autant plus vive, que pendant plusieurs années je fus leur unique enfant. Mais, avant de continuer mon récit, je dois rapporter un événement qui eut lieu lorsque j'étais âgé de quatre ans.

Mon père avait une sœur qu'il aimait tendrement, et qui avait épousé, très-jeune, un gentilhomme Italien. Peu de temps après son mariage, elle avait accompagné son mari dans son pays; et, depuis quelques années, mon père n'avait eu que très-peu de rapport avec elle. Elle mourut vers l'époque dont j'ai parlé; et, peu de mois après, il reçut une lettre de son mari. Celui-ci lui faisait part de son intention d'épouser une Italienne, et priait mon père de se charger de sa fille Élisabeth, seul enfant qu'il eut eu de sa sœur. «Je désire, dit-il, que vous la considériez comme votre propre fille et que vous l'éleviez de même. La fortune de sa mère lui est assurée, et je vous en remettrai les titres. Réfléchissez à cette proposition, et choisissez si vous voulez que votre nièce soit élevée par vous-même ou par une belle-mère».

Mon père n'hésita pas, et alla aussitôt en Italie pour accompagner la petite Élisabeth dans sa nouvelle demeure. J'ai souvent entendu dire à ma mère, qu'elle était alors le plus bel enfant qu'elle eut jamais vu, et qu'elle montrait même un caractère doux et aimant. Ces dispositions, et le désir de resserrer aussi étroitement que possible les nœuds de l'amour domestique, déterminèrent ma mère à regarder Élisabeth comme ma femme future, projet dont elle n'eut jamais à se repentir.

Dès-lors Élisabeth Lavenza devint ma compagne de jeu; et lorsque nous avançâmes en âge, elle fut mon amie. Elle était douée d'un excellent naturel, aussi gaie et aussi folâtre qu'un papillon. Quoiqu'elle fut vive et animée, ses sensations étaient fortes et profondes; son caractère prodigieusement aimant. Personne ne savait mieux qu'elle jouir de sa liberté, personne aussi ne se soumettait avec plus de grâce à la nécessité et au caprice. Son imagination était brillante quoiqu'elle fût capable d'une grande application. Ses traits étaient l'image de son âme; ses yeux bruns, quoiqu'aussi vifs que ceux d'un oiseau, avaient une douceur attrayante; sa figure était vive et animée. Capable de supporter une grande fatigue, elle avait l'air de la femme la plus délicate du monde. Plein d'admiration pour son intelligence et son esprit, j'aimais à la suivre, comme j'aurais pu le faire pour un animal favori; et je n'ai jamais vu tant de charmes dans la personne et dans l'esprit unis à si peu de prétention.

Tout le monde adorait Élisabeth. Si les domestiques avaient quelque chose à solliciter, c'était toujours par son intercession. Nous étions étrangers à toute espèce de désunion et de dispute; il existait, il est vrai, une grande différence dans nos caractères, mais il y avait même de l'harmonie dans cette opposition. J'étais plus calme et plus réfléchi que ma compagne; cependant mon caractère n'était pas aussi doux. Mon application durait plus long-temps; mais elle était moins opiniâtre pendant sa durée. J'aimais à rechercher les faits qui ont rapport au monde physique; elle se plaisait à suivre les inspirations hardies des poètes. Le monde était pour moi un secret que je désirais pénétrer; pour elle, c'était un vide qu'elle cherchait à peupler d'êtres de sa propre imagination.

Mes frères étaient bien plus jeunes que moi; mais j'avais dans un de mes condisciples un ami dont l'âge répondait au mien. Henry Clerval était fils d'un négociant de Genève, intime ami de mon père. C'était un enfant d'un talent et d'une imagination extraordinaires. Je me souviens, qu'à l'âge de neuf ans, il composa un conte de fées, qui faisait les délices et l'étonnement de tous ses camarades. Son étude favorite était celle des romans et des livres de chevalerie; et, lorsque nous étions fort jeunes, je me rappelle que nous jouions des pièces qu'il composait lui-même d'après ses livres, dont les principaux personnages étaient Roland, Robin Hood, Amadis, et Saint-George.

Personne n'a pu passer une jeunesse plus heureuse que la mienne. Mes parents étaient indulgents et mes camarades aimables. Nos études n'étaient jamais forcées; et, par quelques moyens, nous avions toujours devant nous un but qui nous excitait à les poursuivre avec ardeur. Ce fut de cette manière, et non par l'émulation, que nous prîmes goût au travail. Ce n'était pas la crainte d'être surpassée par ses compagnes, qui excitait Élisabeth à s'appliquer au dessin; mais le désir qu'elle avait de plaire à sa tante, en lui mettant sous les yeux quelque joli paysage qu'elle avait fait elle-même. Nous apprîmes le latin et l'anglais, afin de pouvoir lire les auteurs de ces deux langues; et, au lieu de nous rendre l'étude odieuse par les punitions, nous ne cessions d'aimer l'application; nos distractions eussent été des travaux pour d'autres enfants. Peut-être n'avons nous pas lu autant de livres, ou n'avons nous pas appris les langues aussi promptement que ceux qui sont enseignés d'après les méthodes ordinaires; mais ce que nous avons appris nous est resté plus profondément gravé dans la mémoire.

Je place Henri Clerval dans la description de notre cercle domestique, car il était constamment avec nous. Il allait à l'école avec moi, et passait chez nous presque tous les après-midi; son père qui n'avait que ce fils, était bien aise qu'il trouvât dans notre maison les camarades qu'il ne pouvait lui donner chez lui; aussi nous n'étions jamais tout-à-fait heureux lorsque Clerval était absent.

J'ai du plaisir à m'arrêter sur les souvenirs de mon enfance, avant que le malheur n'eût atteint mon esprit et changé ses idées lumineuses sur l'utilité générale en des réflexions sur moi-même, profondes et rétrécies. Mais, en traçant le tableau de mes jeunes années, je ne dois pas omettre ces événements qui me conduisirent insensiblement au dernier degré du malheur: car, lorsque je me rends compte de la naissance de cette passion qui régla ensuite ma destinée, je la vois sortir de sources impures et presqu'oubliées, comme un fleuve qui sort des flancs d'une montagne; mais, en croissant insensiblement, elle est devenue le torrent, qui, dans sa course, a détruit toutes mes espérances et mon bonheur.

La philosophie naturelle est le génie qui a réglé ma destinée; je désire donc, dans ce récit, établir les faits qui m'ont inspiré une prédilection pour cette science. J'avais treize ans, lorsque nous fîmes tous une partie de plaisir, aux bains près de Thonon: le mauvais temps nous obligea de rester toute une journée renfermés dans l'auberge, et le hasard fit tomber entre mes mains, dans cette maison, un volume des œuvres de Cornelius Agrippa. Je l'ouvris avec indifférence; la théorie qu'il cherche à démontrer et les faits étonnants qu'il rapporte, changèrent bientôt ce sentiment en enthousiasme. Une nouvelle lumière sembla éclairer mon esprit; je bondis de joie, et fis part de ma découverte à mon père. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici les nombreuses occasions qu'ont les instituteurs, pour diriger les idées de leurs élèves vers des connaissances utiles, et qu'ils négligent entièrement. Mon père regarda avec indifférence le titre de mon livre, et dit: «Ah! Cornélius Agrippa! Mon cher Victor, ne perdez pas voire temps là-dessus, c'est une triste occupation».

Si, au lieu de cette remarque, mon père eût pris la peine de m'expliquer que les principes d'Agrippa avaient été tout-à-fait rejetés, et qu'on avait introduit un nouveau système de science, basé sur des raisonnements plus puissants que l'ancien, parce que ceux-ci étaient chimériques, tandis que les autres étaient réels et mis en usage; oh! alors, j'aurais certainement jeté Agrippa de côté, et, avec une imagination échauffée comme la mienne, je me serais probablement appliqué à la théorie d'alchimie, la plus raisonnable qui soit résulté des découvertes modernes. Il est même possible que le cours de mes idées n'eussent jamais reçu la funeste impulsion qui m'a conduit à ma perte. Mais le mépris vague que mon père avait montré pour mon livre, ne me prouvait nullement qu'il connût ce qu'il contenait, et je continuai de le lire avec la plus grande avidité.

Lorsque je fus de retour à la maison, mon premier soin fut de me procurer tous les ouvrages de cet auteur, et ensuite ceux de Paracelse et du Grand Albert. Je lus et j'étudiai avec délices les rêves ténébreux de ces écrivains; ils me parurent des trésors connus à peu d'autres personnes que moi; et, quoique je désirasse souvent faire connaître à mon père ces secrètes profondeurs de la science, j'étais toujours retenu par la critique indéterminée qu'il avait faite de mon auteur favori. J'appris ma découverte à Élisabeth, sous le sceau du secret le plus strict; mais elle ne prenait pas d'intérêt à mon travail, et elle me laissait poursuivre seul mes études.

Il peut sembler très-étrange de voir dans le 18e siècle un disciple du Grand Albert; mais notre famille n'était pas scientifique, et je n'avais pas suivi les lectures recommandées aux écoles de Genève. Mes rêves n'étaient donc pas troublés par la réalité; et je me livrai avec ardeur à la recherche de la pierre philosophale et de l'élixir de vie. Ce dernier objet obtint toute mon application: je le préférai à la richesse; et quelle gloire suivrait ma découverte, si je réussissais à chasser la maladie du corps humain, et à ne rendre l'homme accessible qu'à une mort violente!

Mes idées ne se bornèrent pas là. L'apparition des esprits et des démons était généreusement promise par mes auteurs favoris: je cherchais avec ardeur l'accomplissement de cette promesse; et, si mes enchantements restaient toujours sans succès, j'en attribuais la faute plutôt à mon inexpérience et à mon ignorance, qu'à un défaut d'habilité ou de bonne foi dans mes maîtres.

Les phénomènes de la nature qui s'offrent tous les jours à nos yeux, n'échappèrent pas à mes recherches. La circulation et les effets surprenants de la respiration, dont mes autorités ignoraient entièrement la cause, excitèrent mon étonnement; mais, ce qui m'étonna le plus, ce furent quelques expériences d'une pompe d'air, que je vis employée par une personne que nous avions l'habitude devoir.

L'ignorance des anciens philosophes sur ces points et sur d'autres, servit à leur faire perdre leur crédit auprès de moi; mais je ne pouvais les quitter entièrement, avant qu'un autre système ne les eût remplacés dans mon esprit.

À l'âge d'environ dix-sept ans, nous nous trouvions dans notre maison, auprès de Belrive, quand vint à éclater l'orage le plus violent et le plus terrible. Il s'avançait de l'autre côté des montagnes du Jura, et s'annonçait par les éclats du tonnerre qui retentissait de plusieurs côtés à la fois avec un fracas effrayant. Je restai, tant que l'orage dura, à observer ses progrès avec curiosité et plaisir. Pendant que je me tenais à la porte, je vis tout à coup une traînée de feu sortir d'un chêne antique et élevé, qui était à peu près à vingt pas de notre maison; et à peine la lumière cessa de briller, que le chêne disparut, et il ne restait plus qu'un tronc en ruines. Le lendemain matin nous allâmes le voir; l'arbre avait été singulièrement brisé. Il n'était pas fendu par le choc, mais entièrement réduit en petits éclats de bois. Je n'ai jamais rien vu qui fût si complètement détruit.

La ruine de cet arbre fut pour moi l'objet d'un vif étonnement; je questionnai avec empressement mon père sur la nature et l'origine du tonnerre et des éclairs. «L'électricité», répondit-il, en décrivant en même temps les différents effets de cette force. Il construisit une petite machine électrique, et me fit quelques expériences; il fit aussi un cerf-volant, avec des cordes et un fil de métal, qui attirait des nuages le fluide électrique.

Ce dernier trait acheva de renverser Cornelius Agrippa, le Grand Albert et Paracelse, qui avaient si long-temps régné en maîtres dans mon imagination. Mais, par quelque fatalité, je ne me sentis pas porté à commencer l'étude d'un système moderne, et ce dégoût eut pour cause la circonstance suivante.

Mon père avait témoigné le désir que je suivisse un cours de leçons sur la philosophie naturelle, et j'y avais consenti avec plaisir. Un accident m'empêcha de suivre ces leçons jusqu'à la fin, et la dernière que je pris était tout-à-fait inintelligible pour moi. Le professeur discourait avec la plus grande abondance sur le Potassium et le Boron, les sulfates et les oxides, termes auxquels je ne pouvais appliquer d'idée. Je pris en dégoût la science de la philosophie naturelle, quoique je lusse encore avec plaisir Pline et Buffon, auteurs qui, suivant moi, étaient d'un intérêt et d'une utilité à peu près semblables.

Mes occupations, à cette époque, étaient principalement les mathématiques, et la plupart des branches d'étude qui appartiennent à cette science. Je m'occupais aussi beaucoup à apprendre les langues; le Latin m'était déjà familier, et je commençais à lire quelques-uns des auteurs Grecs les plus faciles sans le secours d'un Lexicon. Je comprenais parfaitement aussi l'Anglais et l'Allemand. Voilà la nomenclature de ce que je savais à l'âge de dix-sept ans; et vous devez penser que mes moments étaient entièrement occupés pour acquérir et conserver la connaissance de ces différentes littératures.

J'eus aussi une autre tâche à remplir; je devins l'instituteur de mes frères. Ernest était de six ans plus jeune que moi et mon principal élève. Il avait eu une mauvaise santé dans son enfance, pendant laquelle Élisabeth et moi nous avions eu pour lui des soins assidus. Son caractère était doux, mais il était incapable de toute application sérieuse. Guillaume, le plus jeune de la famille, était encore enfant, et c'était le plus beau petit drôle du monde; ses yeux bleus et vifs, ses joues ornées de deux fossettes, et ses manières caressantes inspiraient la plus tendre affection.

Tel était notre cercle domestique, dont les soucis et les chagrins semblaient bannis pour toujours. Mon père dirigeait nos études, et ma mère partageait nos plaisirs. Aucun de nous n'avait la plus légère supériorité sur l'autre, nous ne connaissions pas la voix du commandement; mais une affection mutuelle nous portait à condescendre et à obéir au moindre désir de chacun.


CHAPITRE II

Je venais d'atteindre ma dix-septième année, quand mes parents prirent la résolution de m'envoyer étudier à l'université d'Ingolstadt. J'avais d'abord suivi les écoles de Genève; mais mon père pensa qu'il était nécessaire, pour le complément de mon éducation, de me faire connaître d'autres usages que ceux de mon pays natal. Mon départ fut donc prochainement fixé; et, avant que le jour marqué ne fût venu, j'éprouvai le premier malheur de ma vie..... présage de ceux qui m'attendaient.

Élisabeth avait eu la fièvre rouge, mais sans aucun symptôme de danger. Elle ne tarda pas à recouvrer la santé. Pendant le temps de la maladie, on avait tout fait pour persuader à ma mère de ne pas la voir. Elle s'était d'abord rendue à nos supplications; mais, lorsqu'elle apprit que sa chère nièce se rétablissait, elle ne put se priver davantage de sa société, et entra dans sa chambre long-temps avant que l'air ne fut sans danger. Les conséquences de cette imprudence furent funestes. Le troisième jour, ma mère tomba malade; sa fièvre prit un caractère de malignité, et nous vîmes sur le visage de ceux qui la soignaient l'augure du plus triste événement. Au lit de la mort, le courage et la bonté de cette femme admirable ne l'abandonnèrent pas. Elle joignit les mains d'Élisabeth et les miennes: «Mes enfants, dit-elle, j'envisageais dans votre union le plus ferme espoir de mon bonheur futur. Cette perspective sera maintenant la consolation de votre père. Élisabeth, mon amie, vous me remplacerez auprès de vos plus jeunes cousins. Hélas! je regrette d'être séparée de vous; heureuse et aimée comme je l'étais, comment n'aurais-je pas quelque peine de vous quitter tous? Mais ces pensées ne me conviennent point; je lâcherai de me résigner à la mort, et j'espère que nous nous reverrons dans un autre monde».

Elle mourut avec calme, et en conservant sur son visage inanimé l'expression de la tendresse. Je n'ai pas besoin de vous décrire les sentiments de ceux dont les nœuds les plus chers sont rompus par le plus irréparable des maux, le vide qui est dans le cœur et la douleur qui est empreinte sur les figures. Il faut tant de temps pour que l'esprit puisse se persuader que celle que nous voyions tous les jours et dont existence même semblait liée à la nôtre, est perdue à jamais...; que l'éclat enchanteur de ses yeux est éteint; et que le son d'une voix si familière et si chère à l'oreille, est étouffé pour n'être plus entendu. Telles sont les réflexions auxquelles on se livre les premiers jours; mais lorsque le laps du temps a prouvé la réalité du mal, la douleur commence à se faire sentir plus vivement. Et à qui la main terrible de la mort n'a-t-elle pas enlevé quelqu'affection bien chère? Pourquoi vous peindre un chagrin que tout le monde a éprouvé ou doit éprouver? Le temps arrive enfin, où la douleur est plutôt une consolation qu'un mal; et le sourire n'est pas banni de nos lèvres, quoiqu'il paraisse un sacrilège. Ma mère n'était plus, mais nous avions encore des devoirs à remplir; car nous devons continuer notre vie dans le calme, et nous trouver heureux, tant qu'il nous reste un être sur qui la faulx de la mort ne s'est pas encore appesantie.

Mon voyage à Ingolstadt, qui avait été différé par ces évènements, fut décidé de nouveau. J'obtins de mon père un délai de quelques semaines. Ce temps se passa fort tristement. La mort de ma mère et mon prompt départ accablaient nos esprits; mais Élisabeth cherchait à ramener la gaîté dans notre petite société. Depuis la mort de sa tante, son esprit avait acquis une nouvelle fermeté et une nouvelle force. Elle se détermina à remplir ses devoirs avec la plus grande exactitude, et elle sentit que le devoir le plus impérieux qui lui était imposé, était de rendre heureux son oncle et ses cousins. Elle me consolait, amusait son oncle, instruisait mes frères; jamais elle ne me parut aussi charmante qu'à cette époque, où elle s'efforçait continuellement de contribuer au bonheur des autres, en s'oubliant entièrement elle-même.

Le jour de mon départ arriva enfin. J'avais pris congé de tous mes amis, excepté de Clerval, qui passa avec nous la dernière soirée. Il s'affligeait amèrement de ne pouvoir m'accompagner: mais il était retenu chez son père, dont l'intention était de l'associer dans ses affaires, et dont le grand principe était que la science est inutile dans le commerce ordinaire de la vie. Henry avait un esprit plus élevé: il n'avait, nullement le désir de ne rien faire, et s'il était bien aise de devenir l'associé de son père, il pensait aussi qu'on pouvait être un fort bon négociant, et en même temps avoir un esprit cultivé.

Nous restâmes très-tard à écouter ses plaintes et à faire plusieurs petits arrangements pour l'avenir. Je partis le lendemain matin de bonne heure. Des pleurs coulaient des yeux d'Élisabeth; elle ne pouvait les retenir en songeant que mon départ la laissait dans le chagrin, et que le même voyage avait été fixé trois mois auparavant, lorsque la bénédiction d'une mère m'aurait accompagné.

Je me jetai dans la chaise qui devait m'emmener, et me livrai aux réflexions les plus mélancoliques. J'étais seul maintenant, moi, qui avais été toujours entouré d'aimables compagnons, dont l'unique soin était d'être agréables l'un à l'autre. Dans l'université vers laquelle je me rendais, il fallait me faire mes amis et être moi-même mon protecteur. Jusqu'ici, ma vie avait été tout-à-fait domestique et retirée; j'en gardai une répugnance invincible pour les nouveaux visages. J'aimais mes frères, Élisabeth et Clerval; c'étaient pour moi d'anciennes figures qui m'étaient familières; mais je ne me croyais nullement fait pour la société des étrangers. Telles étaient mes réflexions lorsque je commençai mon voyage; mais à mesure que j'avançais, mon courage et mes espérances se relevaient. J'avais un vif désir d'apprendre. Souvent, chez mon père, j'avais trouvé pénible de passer ma jeunesse, attaché à la même place; j'aurais voulu entrer dans le monde, et prendre ma place parmi les autres hommes. À présent que mes désirs étaient accomplis, c'eût été une folie de m'en repentir.

J'eus tout le temps de me livrer à ces réflexions et à bien d'autres pendant mon voyage à Ingolstadt, qui fut long et fatigant. Enfin, j'aperçus les clochers blancs et élevés de la ville. Je descendis de voiture, et je fus conduit dans mon appartement solitaire pour passer la soirée comme il me plairait.

Le lendemain matin, je remis mes lettres d'introduction; je ne manquai pas de rendre visite à quelques-uns des principaux professeurs, et entr'autres à M. Krempe, professeur de philosophie naturelle. Il me reçut avec politesse, et me fit plusieurs questions sur mes progrès dans les différentes branches de science qui appartiennent à la philosophie naturelle. Je lui nommai, non sans crainte et sans hésitation les seuls auteurs que j'eusse jamais lus sur ce sujet. Le professeur me regarda fixement: «Avez-vous, dit-il, réellement perdu votre temps à étudier de pareilles absurdités»?

—«Je vous ai dit la vérité», répondis-je.—«Chaque minute continua M. Krempe avec chaleur, chaque moment que vous avez passé sur ces livres est tout-à-fait et complètement perdu. Vous avez chargé votre mémoire de systèmes repoussés et de noms inutiles. Grand Dieu! Dans quel désert avez-vous habité, puisque personne n'a été assez bon pour vous apprendre que ces rêves, dont vous vous êtes pénétré avidement, sont enfantés depuis mille ans, et sont aussi méprisés qu'ils sont anciens? Je ne m'attendais guère à trouver dans ce siècle éclairé et savant, un disciple du Grand Albert et de Paracelse. Mon cher monsieur, il faut recommencer entièrement vos études».

Après avoir ainsi parlé, il se mit à l'écart, et écrivit une liste de plusieurs livres qui traitaient de la philosophie naturelle. Il m'invita à les acheter; et il prit congé de moi, en me prévenant qu'au commencement de la semaine suivante, il ouvrirait un cours sur la philosophie naturelle dans ses rapports généraux, et que M. Waldman, son collègue, en ferait un sur l'alchimie, alternativement avec le sien.

Je retournai chez moi sans être désappointé, car il y avait longtemps que je regardais comme passés de mode, les auteurs que le professeur avait réprouvés avec tant de force; mais je ne me sentis pas très-porté à étudier les livres dont j'avais fait emplette à sa recommandation. M. Krempe était un petit homme ramassé, dont la voix était rude, et la figure repoussante; ainsi le maître ne me disposait pas, en faveur de la doctrine. Du reste, j'avais du mépris pour les usages de la philosophie naturelle du jour. Quelle différence avec les maîtres de la science, quand ils cherchaient l'immortalité et le grand secret! Leurs vues étaient grandes, quoique futiles. Mais depuis, la scène était changée; l'ambition des nouveaux savants semblait se borner à détruire ces visions qui me portaient vers la science, avec le plus d'intérêt. Il fallait changer des chimères d'une grandeur sans bornes, contre de misérables réalités.

Telles furent mes réflexions pendant les deux ou trois premiers jours que je passai presque dans la solitude. Mais au commencement de la semaine suivante, je pensai à ce que M. Krempe m'avait dit sur les cours. Et, quoique je ne pusse consentir à aller entendre ce petit pédant débiter des sentences dans une chaire, je me rappelai ce qu'il avait dit de M. Waldman, qui avait été absent jusqu'alors, et que je n'avais jamais vu.

Soit par curiosité, soit par oisiveté, j'allai dans la salle des cours: M. Waldman y entra un instant après. Ce professeur ne ressemblait pas à son collègue. Il paraissait avoir environ cinquante ans, et portait sur son visage l'expression de la plus grande bonté: quelques cheveux gris couvraient ses tempes; des cheveux presque noirs garnissaient le derrière de sa tête. Il était petit, mais très-droit, et doué du plus doux organe. Il commença son cours par un précis de l'histoire de l'alchimie et des différentes découvertes dues à plusieurs savants, prononçant avec chaleur les noms de ceux qui s'étaient le plus distingués par ces découvertes. Il fit alors un tableau rapide de l'état actuel de la science, et expliqua plusieurs termes élémentaires. Après avoir fait quelques expériences préparatoires, il termina par un panégyrique de l'alchimie moderne, en des termes que je n'oublierai jamais.

«Les anciens maîtres en cette science, dit-il, promettaient des choses impossibles, et n'accomplissaient rien. Les professeurs modernes promettent très-peu: ils savent qu'on ne peut changer les métaux, et que l'élixir de vie est une chimère. Mais ces philosophes, dont les mains ne semblent faites que pour tremper dans la boue qui semblent n'avoir des yeux que pour observer au travers d'un microscope ou dans le creuset, ont en effet produit des miracles. Ils pénètrent les secrets de la nature, et montrent ses effets dans les endroits les plus cachés. Ils pénètrent jusqu'aux cieux; ils ont découvert la circulation du sang, et analysé l'air que nous respirons. Ils ont acquis des pouvoirs nouveaux et presqu'illimités; ils commandent aux foudres du ciel, imitent les tremblements de terre, et bravent même les ombres du monde invisible».

Je me retirai enchanté du professeur et de sa leçon; j'allai le soir même lui rendre visite. Ses manières chez lui étaient encore plus douces et plus attrayantes qu'en public; car, pendant son cours, il y avait sur son visage une certaine dignité qui, en particulier, faisait place à la plus grande affabilité et à beaucoup de politesse. Il écouta avec attention la petite histoire de mes études, et sourit aux noms de Cornelius Agrippa et de Paracelse, mais sans le mépris qu'avait montré M. Krempe. Il me dit que, «c'était au zèle infatigable de ces hommes, que les philosophes modernes étaient redevables de la plupart des principes de leur science; qu'ils nous avaient laissé la tâche plus facile, de donner les noms, et de classer avec ordre les faits qu'ils avaient puissamment contribué à mettre au grand jour. Les travaux des hommes de génie, quoiqu'erronés, finissent toujours par tourner au profit de l'espèce humaine». J'écoutais son raisonnement, qui était prononcé sans orgueil ni affectation; j'ajoutai alors, que sa leçon avait dissipé mes préjugés, contre les alchimistes modernes; et en même temps, je lui demandai ses conseils sur les livres que je devais me procurer.

«Je suis heureux, dit M. Waldman, de m'être fait un élève; et si votre application égale votre habileté, je ne doute pas que vous ne réussissiez. L'alchimie est la branche de la philosophie naturelle dans laquelle on a fait et pourra faire le plus de progrès. Voilà pourquoi j'en ai fait mon étude particulière, mais en même temps je n'ai pas négligé les autres branches de cette science. On ne serait qu'un bien médiocre alchimiste, si l'on ne s'adonnait qu'à cette partie seule des connaissances humaines. Si vous avez le désir de devenir vraiment un savant, et non simplement un petit faiseur d'expériences, je vous engagerai à cultiver toutes les branches de la philosophie naturelle, ainsi que les mathématiques».

Il m'introduisit alors dans son laboratoire, et m'expliqua l'usage de ses différents instruments; il me montra tous ceux que je devais avoir, et me promit de me prêter les siens, lorsque j'aurais assez d'expérience pour ne pas en déranger le mécanisme. Il me donna aussi la liste des livres que j'avais demandés, et je pris congé de lui.

Ainsi finit cette journée mémorable pour moi; elle décida de mon avenir.


CHAPITRE III

Depuis ce jour, je me livrai presqu'exclusivement à l'étude de la philosophie naturelle, et surtout de l'alchimie, dans le sens le plus étendu de ce mot. Je lus avec ardeur les ouvrages qui ont été composés sur cette science par les observateurs modernes, et où brillent à un haut degré leur génie et leur discernement. Je suivis les cours, je fréquentai les savants de l'université; et je reconnus même en M. Krempe beaucoup de bon sens et un vrai savoir, joints, il est vrai, à une physionomie et à des manières repoussantes, mais qui ne diminuaient pas le mérite de ses connaissances. Je trouvai un véritable ami dans M. Waldman. Sa douceur n'était jamais altérée par un ton tranchant; il donnait ses leçons avec un air de franchise et de bonté qui éloignait toute idée de pédanterie. Ce fut, peut-être, l'aimable caractère de cet homme qui m'entraîna le plus vers la partie de philosophie naturelle qu'il enseignait, qu'un goût intime pour la science même. Mais cette disposition d'esprit ne dura que dans les premiers moments de mes études: car, plus je pénétrais dans la science, et plus je la poursuivais exclusivement pour elle-même. Cette application, qui d'abord avait été un devoir et un ordre, devint alors si ardente et si vive, que souvent les étoiles avaient disparu devant la clarté du matin, que j'étais encore à travailler dans mon laboratoire.

Avec une application aussi opiniâtre, il est facile de concevoir que je fis de rapides progrès. Mon ardeur faisait l'étonnement des étudiants, et mes succès celui des maîtres. Le professeur Krempe me demandait souvent, avec un sourire moqueur, comment allait Cornelius Agrippa; tandis que M. Waldman se réjouissait hautement de mes progrès. Deux ans se passèrent ainsi, sans que j'allasse à Genève; j'étais attaché, de cœur et d'âme, à la poursuite de quelques découvertes que je désirais faire. Il n'y a que ceux qui en ont fait l'épreuve, qui puissent comprendre les attraits de la science. Dans des études quelconques on peut atteindre ceux qui nous ont précédés, mais on ne peut guère les surpasser; dans l'étude des sciences, au contraire, il y a un aliment continuel pour les découvertes, et des sujets toujours nouveaux d'étonnement. Un esprit d'une capacité ordinaire, qui se renferme strictement, dans une seule étude, doit infailliblement y faire de grands progrès; j'avais constamment cherché à atteindre l'objet que j'avais en vue; je n'étais uniquement occupé que de cet objet; aussi, je me signalai par des progrès si rapides, que, deux ans après, je fis plusieurs découvertes pour perfectionner quelques instruments d'alchimie, ce qui me valut beaucoup d'estime et de considération dans l'université. Parvenu à ce point, et devenu aussi habile dans la théorie et dans la pratique de la philosophie naturelle qu'il dépendait des professeurs d'Ingolstadt, je jugeai que ma résidence dans cette ville n'était plus nécessaire à mes progrès. Je pensais à retourner au milieu de mes amis et dans ma ville natale, lorsqu'un événement m'obligea de rester.