Un des phénomènes qui avaient particulièrement attiré mon attention, était la structure du corps humain, et même de tout être animé. Je me demandais même souvent, d'où pouvait procéder le principe de la vie. Cette question était hardie: c'était même un mystère aux yeux du monde; et, cependant, que de choses nous pourrions apprendre, si la lâcheté ou l'insouciance n'arrêtaient pas nos recherches. Ces pensées s'agitèrent dans mon esprit, et me déterminèrent à étudier désormais plus particulièrement les parties de la philosophie naturelle qui ont rapport à la physiologie. Sans un enthousiasme presque surnaturel, mon application à cette étude eût été pleine de dégoûts, et presque insupportable. Pour examiner les causes de la vie, nous devons d'abord avoir recours à la mort. J'appris l'anatomie: mais cette science ne suffisait pas; il fallut aussi que j'observasse la décomposition naturelle et la corruption du corps humain. En m'élevant, mon père avait pris les plus grandes précautions, pour qu'on ne remplit pas mon esprit d'horreurs surnaturelles. Je ne me souviens pas d'avoir jamais frissonné au récit d'un conte superstitieux, ou d'avoir eu peur de l'apparition d'un fantôme. L'obscurité ne faisait aucun effet sur mon imagination; et un cimetière n'était pour moi que le réceptacle des corps privés de la vie, qui, après avoir été le siège de la beauté et de la force, étaient devenus la pâture des vers. Je me mis à examiner la cause et les progrès de cette décomposition, et je fus forcé de passer des jours et des nuits au milieu des tombeaux et dans des charniers. Je portais mon attention sur tous les objets les plus désagréables à la délicatesse des sensations humaines. J'examinai combien la belle forme de l'homme était dégradée et ravagée; je vis la corruption de la mort remplacer l'éclat d'un visage animé, et les vers hériter des merveilles de l'œil et du cerveau. Je m'arrêtais à observer et à analyser toutes les minuties de notre être, dévoilées dans le passage de la vie à la mort, lorsque, du milieu de cette obscurité, une lumière soudaine vint éclairer mon esprit. Elle était si brillante, si merveilleuse, et pourtant si naturelle, que je fus à la fois ébloui par l'immense clarté qu'elle répandait, et surpris que, parmi tant d'hommes de génie dont les recherches avaient eu pour but la même science, je fusse le seul destiné à découvrir cet étonnant secret.

Rappelez-vous que je ne rapporte pas la vision d'un fou: ce que j'affirme est aussi vrai que le soleil brille dans les cieux. Que ce soit par un miracle, il n'en est pas moins vrai que les progrès de la découverte sont distincts et probables. Après des jours et des nuits d'un travail et d'une fatigue incroyables, je parvins à connaître la cause de la génération et de la vie; je devins même capable d'animer une matière inerte.

L'étonnement où me jeta cette découverte, fit bientôt place au plaisir et au ravissement. Après avoir consumé tant de temps à des travaux pénibles, n'était-ce pas pour moi la récompense la plus douce, que d'arriver enfin au terme de mes désirs? Mais cette découverte était si grande et si élevée, que tous les degrés par lesquels j'y avais été progressivement conduit, furent oubliés: je ne vis que le résultat. Ce qui, depuis la création du monde, avait été l'objet des études et des désirs des hommes les plus sages, était maintenant en mon pouvoir. Tout se présentait à moi comme une scène magique. Le résultat que j'avais obtenu, était de nature plutôt à diriger mes efforts dès que je les tournerais vers l'objet de mes recherches, qu'à me l'offrir sur-le-champ. J'étais comme l'Arabe qui avait été enseveli parmi les morts, et qui trouva un passage à la vie, guidé seulement par une lueur qui semblait ne devoir pas lui prêter ce secours.

Mon ami, je vois, à votre impatience, à l'étonnement et à l'espoir qu'expriment vos yeux, que vous vous attendez à ce que je vous instruise du secret de ma découverte; cela ne se peut: écoutez patiemment la fin de mon histoire, et vous verrez facilement pourquoi je me renferme dans le silence. Imprévoyant et ardent comme je l'étais alors, je ne vous conduirai pas à votre perte et à un malheur infaillible. Apprenez-de moi, sinon par mes préceptes, du moins par mon exemple, combien la science est dangereuse. Soyez-en certain: l'homme qui croit que sa ville natale est le monde, est plus heureux que celui qui aspire à s'élever plus qu'il ne peut prétendre.

Maître d'un pouvoir si étonnant, j'hésitai long-temps sur l'usage que j'en ferais. J'avais, il est vrai, la faculté d'animer; mais il restait encore un ouvrage d'une difficulté et d'une peine inconcevables, c'était de préparer un corps destiné à recevoir la vie, avec toutes ses combinaisons de fibres, de muscles et de veines. J'hésitai d'abord, si j'essayerais de créer un être semblable à moi-même ou d'une organisation plus simple; mais mon imagination était trop exaltée par mon premier succès, pour que je misse en doute mon habileté à donner la vie à un être aussi compliqué et aussi merveilleux que l'homme. Les matériaux, dont je pouvais disposer, me parurent à peine suffisants pour une entreprise aussi hardie; mais je ne doutai pas que je ne finisse par réussir. Je me préparai à une multitude de revers; il était possible que mes opérations fussent sans succès, et enfin que mon ouvrage fût imparfait. Cependant, en réfléchissant aux progrès qu'on faisait tous les jours dans la science et dans la mécanique, je me flattais que mes essais seraient du moins la base d'un prochain succès, et je ne pouvais croire que mon plan fût impraticable, par cela même qu'il était grand et compliqué. Ce fut dans ces dispositions que je commençai à créer un être humain. Comme la petitesse des parties formait une grande difficulté, je crus pouvoir accélérer mon ouvrage, en prenant la résolution, contraire à mes premières intentions, de le faire d'une stature gigantesque, c'est-à-dire, d'environ huit pieds de hauteur, et d'une grosseur proportionnée. Cette détermination prise, je m'occupai pendant plusieurs mois à rassembler et à arranger avec succès mes matériaux: enfin, je me mis à l'ouvrage.

On ne saurait imaginer la variété des sentiments qui m'agitaient, comme une tempête, dans le premier enthousiasme de mon heureuse entreprise. La vie et la mort me parurent des limites idéales; j'allais bientôt les franchir; j'allais verser un torrent de lumière sur l'obscurité du monde. Une nouvelle génération me bénirait comme son créateur et sa source: une foule d'êtres heureux et excellents me devraient leur existence. Aucun père ne pourrait réclamer la reconnaissance de son enfant, autant que je mériterais la sienne. En poursuivant ces réflexions, je pensai que si je pouvais animer une matière inerte, je pourrais, avec le temps (quoique je le regardasse alors comme impossible), rendre la vie à un corps que la mort semblait avoir destiné à la corruption.

Ces idées soutenaient mon courage, pendant que je poursuivais sans relâche mon entreprise. Mes joues étaient devenues pâles par l'étude, et mon corps s'amaigrissait par le défaut de nourriture. Quelquefois je pensais être parvenu au but, et j'échouais; mais je ne désespérais pas qu'au premier jour, ou au premier moment, mes espérances ne fussent réalisées. Le désir de posséder seul un pareil secret, me dominait entièrement: la lune éclairait mes opérations nocturnes, pendant que je poursuivais la nature jusque dans ses retraites les plus cachées, avec une ardeur sans relâche. Qui pourra concevoir l'horreur de mes travaux secrets, lorsque je profanais les tombeaux, ou que je torturais l'animal vivant, pour animer un froid argile? Mes membres en tremblent encore; tout est encore présent à mes yeux; mais alors j'étais entraîné par une impulsion irrésistible et presque fanatique; il me semblait n'avoir plus d'âme ou de sensation que pour la poursuite de cet objet. Ce n'était, il est vrai, qu'un enthousiasme passager, qui pouvait seulement contribuer à me faire sentir, avec une nouvelle force, dès que l'aiguillon surnaturel cesserait d'agir, que je retournerais à mes anciennes habitudes. Je ramassais des os dans les charniers; et de mes doigts profanes, je troublais les secrets effroyables du tombeau. Enfermé dans une chambre, ou plutôt dans une cellule solitaire, de la partie la plus élevée de la maison, et séparée de tous les autres appartements par une galerie et par un escalier, je me livrais au travail d'une création pleine de dégoût: mes yeux sortaient de leur orbite, pour suivre les détails de mes occupations. La salle de dissection et la tuerie me fournissaient un grand nombre de matériaux; souvent je me détournais avec horreur de mes travaux, lorsqu'excité encore par une ardeur toujours croissante, j'étais près d'achever mon ouvrage.

L'été se passa, pendant que j'étais engagé de cœur et d'âme dans n'était pas cette seule poursuite. La saison était magnifique: jamais moisson plus abondante ne couvrit les champs; jamais vendanges ne furent plus riches: mais j'étais insensible aux charmes de la nature; et les mêmes pensées qui me firent négliger les scènes qui se passaient autour de moi, me firent aussi oublier ces amis qui étaient éloignés de tant de lieues, et que je n'avais pas vus depuis si long-temps. Je savais que mon silence les inquiétait.

Je me rappelais, mot pour mot, ce que m'avait dit mon père: «Tant que vous serez satisfait de vous-même, vous penserez à nous avec affection, et nous recevrons régulièrement de vos nouvelles. Ne me blâmez pas si je regarde toute interruption dans votre correspondance, comme une preuve que vos autres devoirs sont également négligés».

Ainsi, je connaissais bien quelle devait être l'opinion de mon père, et pourtant je ne pouvais m'arracher à des occupations repoussantes en elles-mêmes, mais dont le pouvoir sur moi était in surmontable. Je remis alors tout ce qui avait rapport à mes sentiments d'affection, jusqu'à ce que j'eusse accompli le grand œuvre qui me détournait de toutes les habitudes de ma vie.

Je pensais que mon père serait injuste, s'il attribuait ma négligence à mes défauts ou à mes vices. Maintenant, je suis convaincu qu'il avait raison de penser que ma conduite n'était pas exempte de blâme. Un homme parfait doit toujours maintenir son esprit dans le calme et dans la paix; sa tranquillité ne doit jamais être troublée par une passion ou par un goût passager. Je ne crois pas que l'étude même soit une exception à cette règle. Si l'étude à laquelle on s'applique, doit affaiblir les affections, et ôter le goût de ces plaisirs simples dans lesquels on ne peut éprouver aucune altération, alors cette étude est sans aucun doute illégitime; c'est-à-dire, qu'elle ne convient pas à l'esprit humain. Si cette règle était toujours observée, si l'homme ne laissait aucune passion altérer le charme paisible de ses affections domestiques, la Grèce n'eût pas été réduite en esclavage; César n'eût pas immolé son pays; l'Amérique n'eût pas été découverte; et les empires du Mexique et du Pérou n'auraient pas été détruits.

Mais que fais-je? Je moralise au moment le plus intéressant de mon histoire, tandis que je lis dans vos regards l'invitation de continuer.

Mon père ne me faisait aucun reproche dans ses lettres, seulement mon silence l'engagea à s'informer de mes occupations, plus particulièrement qu'il ne l'avait fait jusque-là. L'hiver, le printemps et l'été s'écoulèrent pendant mes travaux, sans que je fisse attention à l'apparition successive des fleurs ou des feuilles, qui autrefois me faisait toujours éprouver le plus doux plaisir, tant j'étais plongé dans mon entreprise. Les vacances de cette année s'écoulèrent avant que mon ouvrage ne fut près d'être achevé. Je voyais alors, chaque jour, plus clairement combien j'avais réussi; mais mon enthousiasme était réprimé par mon inquiétude; et j'avais plutôt l'air d'un homme condamné à travailler aux mines, ou à tout autre objet malsain, que d'un artiste au milieu de ses occupations favorites. Toutes les nuits j'étais tourmenté d'une fièvre lente: je reconnus enfin que mon système nerveux était fortement attaqué. J'en éprouvai un grand chagrin, parce que j'avais jusqu'alors joui de la meilleure santé, et que je m'étais toujours vanté de la force de mes nerfs. Mais je croyais que l'exercice et l'amusement dissiperaient bientôt de pareils symptômes, et je me promettais de m'y livrer, dès que ma création serait terminée.


CHAPITRE IV

Ce fut en novembre, pendant une nuit affreuse, que je vis l'accomplissement de mes travaux. Dans une inquiétude voisine de l'agonie, je rassemblai autour de moi les instruments propres à donner la vie, pour introduire une étincelle d'existence dans cette matière inanimée qui était à mes pieds. L'airain avait déjà sonné la première heure après minuit; la pluie battait, avec un sifflement horrible, contre mes fenêtres; ma lumière était près de s'éteindre, lorsqu'à cette lueur vacillante, je vis s'ouvrir l'œil jaune et stupide de la créature: elle respira avec force, et ses membres furent agités d'un mouvement convulsif.

Comment décrire ce que j'éprouvai à cette vue, ou comment peindre le malheureux dont la formation m'avait coûté tant d'efforts, de peines, et de soins? Ses membres étaient d'une juste proportion, et les traits que je lui avais donnés n'étaient pas moins beaux. Beaux!... grand Dieu! sa peau jaune couvrait à peine le système des muscles et des artères: sa chevelure flottante était d'un noir brillant; ses dents étaient blanches comme des perles; mais ces avantages ne formaient qu'un contraste plus horrible avec des yeux insipides, qui paraissaient presque de la même couleur que leurs blanches et sombres orbites; une peau ridée, et des lèvres noires et serrées l'une contre l'autre. Les différents événements de la vie ne sont pas aussi variables que les sensations du cœur humain. Je n'avais pas cessé de travailler pendant près de deux ans, dans le seul but de donner l'être à un corps inanimé. Dans cette vue, j'avais négligé mon repos et ma santé: j'avais désiré atteindre ce but avec une ardeur immodérée; et, maintenant que j'y étais parvenu, la beauté du rêve s'évanouit; mon cœur se remplit d'une horreur et d'un dégoût affreux. N'ayant pas la force de soutenir la vue de l'être que j'avais créé, je sortis de mon laboratoire, et me promenai long-temps en parcourant ma chambre, en tous sens, et sans songer au sommeil. Enfin, la fatigue succéda à mon agitation, et je me jetai sur mon lit pour chercher, pendant quelques moments, l'oubli de ma situation. Ce fut en vain: je dormis pourtant; mais je fus troublé par les rêves les plus effrayants. Je crus voir Élisabeth, brillante de santé, se promener dans les rues d'Ingolstadt. Charmé et surpris, je l'embrassai; en imprimant mon premier baiser sur ses lèvres, je les vis devenir livides comme la mort; je vis ses traits changer, et je crus tenir entre mes bras le cadavre de ma mère. Elle était couverte d'un linceul, dans les plis duquel je voyais ramper les vers du tombeau. Je m'éveillai saisi d'horreur; une sueur froide couvrait mon front; mes dents claquaient les unes contre les autres; et tous mes membres étaient en convulsion, lorsqu'à la clarté faible et jaunâtre de la lune qui donnait sur les croisées, je distinguai le malheureux..., le misérable monstre que j'avais créé. Il tenait les rideaux du lit; et ses yeux, si je puis les appeler ainsi, étaient fixés sur moi. Sa bouche s'ouvrit, et il fit entendre quelques sons inarticulés, en faisant des grimaces affreuses. Peut-être avait-il parlé; mais je n'entendis pas; il étendit une main, sans doute pour me retenir, mais j'échappai, et descendis précipitamment les escaliers. Je me réfugiai dans la cour de la maison, où je passai le reste de la nuit à me promener en long et en large dans la plus grande agitation, prêtant attentivement et avec crainte l'oreille au moindre bruit, comme s'il m'annonçait l'approche du démon à qui j'avais si malheureusement donné la vie.

Ah! quel mortel pourrait soutenir l'horreur de cette situation! Une momie à qui on rendrait l'âme, ne serait pas aussi hideuse que ce monstre. Je l'avais observé lorsqu'il n'était pas encore achevé: il était laid alors; mais, lorsque les muscles et les articulations purent se mouvoir, il devint si horrible, que le Dante lui-même n'aurait pu l'imaginer.

Je passai la nuit dans des transes cruelles. Tantôt mon pouls battait si vite et avec tant de violence, que je sentais la palpitation de tous les artères; tantôt je succombais presque de langueur et de faiblesse. Saisi d'horreur, je compris avec amertume combien je m'étais abusé: les rêves, dont je m'étais bercé si long-temps et avec tant de plaisir, étaient maintenant devenus un tourment pour moi. Comment n'aurais-je pas éprouvé ce tourment? Mon changement fut si rapide; mes espérances furent si cruellement déçues en tous points!

Le jour commença enfin à paraître; le temps était sombre et pluvieux. Cependant, mes yeux découvrirent l'église d'Ingolstadt, ses blancs clochers, et l'horloge qui marquait six heures. Le gardien ouvrit les portes de la cour qui avait été mon asile pendant la nuit: je sortis dans les rues; je me mis à les parcourir avec précipitation comme si je cherchais à éviter le misérable, et en tremblant de le rencontrer à chaque détour de rue. Je n'osais retourner à l'appartement que j'habitais; et je me sentais entraîné avec une vitesse prodigieuse, quoique trempé par la pluie qui tombait à verse d'un ciel noir et couvert.

Je continuai pendant quelque temps à marcher ainsi, essayant, par l'exercice du corps, de me soulager du poids qui accablait mon esprit. Je traversais les rues sans savoir où j'étais, ni ce que je faisais. Mon cœur palpitait de frayeur, et et je marchais à pas irréguliers, sans oser regarder autour de moi:

Semblable à celui qui, en se promenant sur une route solitaire, est saisi de crainte et d'horreur, et qui, après s'être une seule fois retourné, presse le pas et n'ose plus détourner la tête; il craint qu'un ennemi effrayant ne marche derrière lui[2].

En continuant ainsi, j'arrivai enfin devant une auberge où descendaient ordinairement les voitures et les diligences. Je m'y arrêtai machinalement, et je restai pendant quelques minutes les yeux fixés sur une voiture qui arrivait par l'autre bout de la rue, et qui, en s'approchant, me parut être la diligence Suisse: elle s'arrêta à l'endroit même où j'étais; et, dès que la portière fut ouverte, je vis Henri Clerval, qui, en m'apercevant, s'élança dans mes bras. «Mon cher Frankenstein, s'écria-t-il, que je suis content de te voir! que je suis heureux de te rencontrer ici au moment même de mon arrivée»!

Rien ne put égaler le plaisir que j'éprouvai à la vue de Clerval; sa présence reportait toutes mes pensées vers mon père, Élisabeth, et toutes ces scènes domestiques dont le souvenir m'était si doux. Je tenais sa main; et, dans un moment, j'oubliai mes tourments et mon malheur; j'éprouvai tout à coup, et pour la première fois depuis plusieurs mois, une joie calme et sereine. J'accueillis mon ami de la manière la plus cordiale; et nous nous dirigeâmes vers mon collège. Clerval me parla pendant quelque temps de nos amis communs, et me dit combien il se félicitait d'avoir obtenu de venir à Ingolstadt. «Tu peux facilement, me dit-il, t'imaginer les efforts que j'ai dû employer, pour persuader à mon père qu'il n'était pas nécessaire à un négociant de ne connaître absolument que la tenue des livres; vraiment je ne me flatte pas d'avoir ébranlé son incrédulité; car sa réponse, constante à mes sollicitations, était toujours celle du maître d'école Hollandais dans le ministre de Wakefield: (j'ai 10,000 florins de rentes sans savoir le Grec, et cela ne m'empêche pas d'en jouir de bon cœur). Mais son affection pour moi a triomphé enfin de son mépris pour l'instruction; et il m'a permis d'entreprendre un voyage de découverte dans le pays de la science».

—«J'ai le plus grand plaisir à te voir, mais je n'en aurais pas moins à apprendre de toi comment se portent mon père, mes frères et Élisabeth».

—«À mon départ, ils étaient en bonne santé, et très-heureux, mais un peu fâchés de ne recevoir que si rarement de tes nouvelles. Cela me fait penser que j'ai à t'adresser des reproches de leur part. Mais, mon cher Frankenstein, continua-t-il, en s'arrêtant court, et en me regardant en face, je n'avais pas encore remarqué ta mauvaise mine, si maigre et si pâle; tu as l'air d'avoir veillé pendant plusieurs nuits.»

—«Tu as deviné juste; j'ai été dernièrement si plongé dans un travail, que je ne me suis pas donné assez de repos, comme tu vois. Mais j'espère bien sincèrement que je suis maintenant au terme de toutes ces occupations, et que j'en suis enfin délivré».

Je tremblais excessivement; je ne pouvais songer aux événements de la nuit précédente, ni à tout ce qui y faisait allusion. Je marchais d'un pas rapide, et nous arrivâmes bientôt à mon collège. Je réfléchis alors, et je frissonnai à l'idée que la créature que j'avais laissée dans mon appartement, pourrait y être encore, vivre et se promener. Je tremblais de voir ce monstre; mais je craignais encore plus qu'Henri ne le vit. Je le priai donc de rester quelques minutes au bas de l'escalier, et je montai dans ma chambre. J'allais ouvrir la porte, et je ne m'étais pas encore recueilli. Je m'arrêtai alors, en frissonnant. Je poussai la porte avec force, à la manière des enfants qui s'imaginent trouver un spectre qui les attend dans l'autre extrémité: mais rien ne parut. Je marchais avec crainte: l'appartement était vide, et ma chambre était aussi délivrée de son hôte hideux. J'avais peine à croire à mon bonheur; certain enfin de l'absence de mon ennemi, je frappai mes mains de joie, et je courus vers Clerval.

Nous montâmes dans ma chambre, où le domestique nous apporta aussitôt à déjeuner; mais je ne pouvais me contenir. Je n'étais pas seulement troublé par la joie; je me sentais agité aussi par un excès de sensibilité, et par les battements rapides de mon pouls. Je ne pouvais rester un seul instant à la même place; je sautais sur les chaises, je frappais des mains, et je riais aux éclats. Clerval attribua d'abord l'état extraordinaire dans lequel il me voyait au plaisir que me causait son arrivée; mais en m'observant avec plus d'attention, il vit dans mes yeux un égarement dont il ne put se rendre compte; et il fut aussi effrayé qu'étonné de mes éclats de rire immodérés, dont aucun ne venait du cœur.

—«Mon cher Victor, s'écria-t-il, pour l'amour de Dieu, dis-moi ce que tu as? Ne ris pas de cette manière. Comme tu es mal! Quelle est la cause de tout ce que je vois?

—»Ne me le demande pas, lui dis-je, en me mettant les mains sur les yeux, car je crus voir le monstre horrible se glisser dans la chambre; il peut dire.—ah! sauve moi! sauve moi»! Je m'imaginais que le monstre me saisissait; je me débattais avec fureur, et je cédai à un violent accès.

Pauvre Clerval, qu'a-t-il dû éprouver? En quelle amertume se changeait la joie qu'il s'était promise à nous revoir! Mais je n'étais pas le témoin de sa douleur; car j'étais sans vie, et je ne recouvrai les sens que long-temps, long-temps après.

Tel fut le commencement d'une fièvre nerveuse, qui me retint plusieurs mois. Pendant tout ce temps, Henri seul me soigna. J'appris par la suite qu'il avait caché à Élisabeth et à mon père l'excès de mon égarement, pour épargner des chagrins à l'un, qui, dans un âge avancé, ne pourrait entreprendre un aussi long voyage, et à l'autre, qui ne pourrait supporter l'idée de ma maladie. Il savait que je ne pourrais avoir de soins meilleurs et plus assidus que les siens, et ferme dans l'espérance que je recouvrerais la santé, il ne douta pas que loin de mal agir, il ne fit une très-bonne action vis-à-vis de mes parents.

J'étais réellement très-malade, et rien n'était plus propre à me rendre à la vie que les attentions excessives et continuelles de mon ami. Le monstre, à qui j'avais donné l'existence, était toujours devant mes yeux; il était sans cesse l'objet de mes discours dans mon délire. Sans doute Henry fut surpris de mes paroles: il les prit d'abord pour les égarements de mon imagination troublée; mais la ténacité qui me portait à revenir continuellement sur le même sujet, lui donna lieu de penser que ma maladie avait réellement pour cause quelqu'événement extraordinaire et terrible.

Je me rétablis lentement, et après des rechutes fréquentes, qui alarmèrent et affligèrent mon ami. Je me souviens que la première fois que je devins capable d'observer avec une sorte de plaisir les objets extérieurs, je vis que les feuilles tombées avaient disparu, et que de jeunes bourgeons poussaient aux arbres qui ombrageaient ma fenêtre. C'était un printemps délicieux, et la saison eut une grande influence dans ma convalescence. Je sentis aussi renaître dans mon cœur des sentiments de joie et d'affection. Mon chagrin s'était dissipé, et bientôt je devins aussi gai qu'avant que je fusse en proie à ma funeste passion.

«Cher Clerval, m'écriai-je, que tu es aimable, que tu es bon pour moi! Au lieu d'employer tout cet hiver à l'étude, ainsi que tu te l'étais promis, tu l'as passé dans la chambre d'un malade. Comment pourrais-je jamais reconnaître ce service? J'éprouve le plus grand remords de t'avoir détourné de tes projets; mais tu pardonneras à ton ami.

—»J'en serai suffisamment dédommagé si tu ne te troubles pas; si tu te rétablis aussi promptement qu'il est possible. À présent que ton esprit me paraît tranquille, je te puis parler sur un sujet;... ne le puis-je»?

Je tremblai. Quel pouvait être ce sujet? ferait-il allusion à un objet auquel je n'osais même penser?

«Calme-toi, dit Clerval, qui me vit changer de couleur, je ne t'en parlerai pas si cela t'agite; mais ton père et ta cousine seraient bien heureux de recevoir une lettre écrite de ta main. Ils ne savent pas combien tu as été malade, et sont inquiets de ton long silence.

«N'est-ce que cela, mon cher Henry? Comment as-tu pu supposer que ma première pensée ne se porterait pas vers ces amis si chers, que j'aime, et qui méritent tant que je les aime»?

«Si telles sont maintenant tes dispositions, tu seras peut-être bien aise, mon ami, de voir une lettre qui est arrivée ici pour toi depuis plusieurs jours: elle est, je crois, de ta cousine».

[2]Coleridge's «Ancient Mariner».


CHAPITRE V

Clerval me remit la lettre suivante:

À V. FRANKENSTEIN.

«Mon cher Cousin,

»Je ne puis vous peindre l'inquiétude que nous avons tous éprouvée au sujet de voire santé. Nous ne pouvons nous empêcher de croire que votre ami Clerval nous cache la gravité de votre maladie: car voici plusieurs mois que nous n'avons vu de votre écriture, puisque vous avez été obligé, pendant tout ce temps-là, de dicter vos lettres à Henry. Il faut, Victor, que vous ayez été bien malade. Nous en sommes presqu'aussi malheureux, que nous l'étions après la mort de votre excellente mère. Mon oncle s'était persuadé que vous étiez très-dangereusement malade: nous l'avons empêché, mais non sans peine, d'entreprendre le voyage d'Ingolstadt. Clerval écrit toujours que vous allez mieux; j'espère vivement que vous nous confirmerez bientôt cette nouvelle par une lettre écrite de votre propre main; car, vraiment, Victor, nous sommes tous très-affligés de votre état. Qu'un mot de vous nous ôte toute crainte, et nous serons les êtres du monde les plus heureux. Votre père jouit maintenant d'une si bonne santé, que, depuis l'hiver dernier, il parait avoir dix ans de moins. Ernest a tellement grandi, que vous auriez de la peine à le reconnaître; il a maintenant près de seize ans, et ne paraît plus maladif, comme nous l'avons vu il y a quelques années: c'est un garçon tout-à-fait fort et animé.

»Hier au soir, j'ai eu une longue conversation avec mon oncle sur le parti qu'embrasserait Ernest. Dans un état continuel de maladie, pendant son enfance, il n'a pu prendre l'habitude du travail; et à présent qu'il jouit d'une bonne santé, il est sans cesse à courir au grand air, à gravir les montagnes, on à voguer sur le lac. J'ai proposé d'en faire un cultivateur; vous savez, mon cousin, qu'aucun état ne me paraît préférable. Un cultivateur mène la vie du monde la plus paisible et la plus heureuse, et se livre en même temps à un travail, dont les chances sont peu à craindre et les bénéfices presque certains. Mon oncle aurait voulu qu'il fit les études nécessaires pour être avocat, afin que par la suite il pût devenir juge. Mais, outre qu'il n'est nullement propre à une semblable profession, il est certainement plus honorable à lui de cultiver la terre pour la subsistance de l'homme, que d'être le confident, ou quelquefois le complice de ses crimes; car un homme de loi ne fait pas autre chose. Je disais que si les occupations d'un bon cultivateur n'étaient pas plus honorables, elles étaient du moins d'un genre plus agréable que celles d'un juge, qui avait le malheur de n'être jamais témoin que des crimes de l'homme. Mon oncle sourit en me disant que je devrais être avocat moi-même: cela mit fin à notre conversation.

»Je veux maintenant vous raconter une petite histoire qui vous plaira et vous intéressera peut-être. Vous souvenez-vous de Justine Moritz?—Non, sans doute.—Eh bien! je vous raconterai son histoire en peu de mots. Madame Moritz, sa mère, était veuve avec quatre enfants, dont Justine était le troisième. Cette jeune fille avait toujours été l'objet des prédilections du père; mais, par une étrange perversité, la mère ne pouvait la souffrir, et, après la mort de M. Moritz, elle la traita fort mal. Ma tante le remarqua, et pria la mère de Justine, qui était alors âgée de douze ans, de la laisser avec nous. Les institutions républicaines de notre pays ont donné lieu à des habitudes plus simples et plus heureuses, que celles qui dominent dans les grandes monarchies qui l'entourent. Il en résulte moins de distinction entre les différentes classes des habitants; il en résulte aussi que les dernières, qui sont moins pauvres et moins méprisées, conservent des habitudes plus pures et plus honnêtes. Un domestique à Genève ne sent pas de même que ceux de France et d'Angleterre. Justine, ainsi reçue dans notre famille, apprit les devoirs d'une servante: condition qui, dans notre heureux pays, ne renferme pas l'idée d'ignorance, et n'entraîne pas le sacrifice de la dignité d'un être humain.

»À présent, j'ose dire que vous vous rappelez à merveille l'héroïne de ma petite histoire: car vous aimiez beaucoup Justine. Je me souviens même que vous remarquiez autrefois, qu'un regard de Justine suffisait pour calmer votre mauvaise humeur, ainsi que l'Arioste parle de la beauté d'Angélique, tant elle avait un air candide et heureux. Ma tante connut beaucoup d'attachement pour elle, ce qui l'engagea à lui donner une éducation supérieure à celle qu'elle avait d'abord espérée. Ce bienfait fut bien placé; Justine était la petite créature du monde la plus reconnaissante: je ne veux pas dire qu'elle en fît profession; je ne l'ai jamais entendu l'exprimer par des paroles; mais ses yeux eussent fait croire qu'elle adorait presque sa protectrice. Quoique son caractère fût fort gai et souvent léger, elle faisait pourtant la plus grande attention au moindre geste de ma tante. Elle la regardait comme le modèle le plus parfait, et elle tachait d'imiter sa façon de parler et ses manières, au point que, même à présent, elle me la rappelle souvent.

»À la mort de ma chère tante, chacun était trop occupé de sa propre douleur pour faire attention à la pauvre Justine, qui l'avait soignée pendant sa maladie avec la plus vive affection. La pauvre Justine fut très-malade; mais elle était réservée à d'autres épreuves.

»Ses frères et sa sœur moururent l'un après l'autre, et sa mère resta sans autre enfant que la fille qu'elle négligeait. Cette femme, troublée par le cri de sa conscience, commença à croire que la mort de ses enfants préférés était un jugement du ciel, qui la punissait de sa partialité. Elle était Catholique Romaine, et je crois qu'elle fut confirmée dans l'opinion où elle était, par son confesseur. Aussi, peu de mois après votre départ pour Ingolstadt, Justine fut rappelée par sa mère repentante. Pauvre fille! elle pleura en quittant notre maison: elle était bien changée depuis la mort de ma tante; le chagrin avait mêlé à son humeur, autrefois si vive, une douceur et une langueur attrayantes. Son séjour dans la maison maternelle n'était pas de nature à lui rendre la gaîté. La pauvre femme était très-chancelante dans son repentir. Quelquefois elle priait Justine de lui pardonner sa dureté; mais bien plus souvent elle l'accusait d'avoir causé la mort de ses frères et de sa sœur. Madame Moritz, dont le caractère irascible ne fut d'abord qu'irrité par un état d'aigreur continuelle, repose maintenant en paix. Elle mourut aux premières approches du froid, au commencement de l'hiver dernier. Justine est revenue avec nous, et je vous assure que je l'aime tendrement. Elle est très-adroite, très-douce, et extrêmement jolie. Comme je vous l'ai déjà dit, ses manières et ses expressions me rappellent continuellement ma chère tante.

»Il faut aussi, mon cher cousin, que je vous parle un peu du gentil petit Guillaume: il est très-grand pour son âge; je voudrais que vous le vissiez, avec ses yeux bleus, doux et vifs, ses cils noirs et ses cheveux bouclés. Lorsqu'il sourit, on voit sur ses joues deux petites fossettes qui sont fraîches comme la rose. Il a déjà eu une ou deux petites femmes; mais Louisa Biron est sa favorite: c'est une jolie petite fille de cinq ans.

»Je pense, mon cher Victor, que vous serez bien aise que je vous parle un peu des bons habitants de Genève. La jolie mademoiselle Mansfield a déjà reçu les visites de félicitation sur son prochain mariage avec un jeune Anglais, nommé John Melbourne, écuyer. Sa vilaine sœur, Manon, a épousé, l'automne dernier, le riche banquier M. Duvillard. Votre bon camarade d'études, Louis Manoir, a été plusieurs fois malade depuis que Clerval est parti de Genève; il a déjà recouvré la santé, et il est sur le point d'épouser une très-aimable et très-jolie française, madame Tavernier. Elle est veuve et plus âgée que lui; mais on la trouve très-belle, et elle est aimée de tout le monde.

»Moi qui vous écris, je suis en bonne santé, mon cher cousin; mais je ne puis terminer ma lettre sans vous demander encore avec inquiétude des nouvelles de la vôtre. Mon cher Victor, si vous n'êtes pas trop malade, écrivez vous-même, et rendez heureux votre père et nous tous; ou.... Je n'ai pas la force de penser au malheur; mes pleurs coulent déjà. Adieu, mon très-cher cousin.

»ÉLISABETH LAVENZA».

Genève, 18 mars 17—

«Chère Élisabeth! m'écriai-je, après avoir lu sa lettre, j'écrirai sur-le-champ, et je mettrai fin à l'inquiétude qui doit la tourmenter». J'écrivis, et je fus très-fatigué d'avoir écrit; mais ma convalescence venait de commencer, elle continua régulièrement. Quinze jours après, je pus quitter la chambre.

Un de mes premiers devoirs fut de présenter Clerval à plusieurs professeurs de l'université. En agissant ainsi, je suivis une sorte d'usage qui m'était pénible, et qui convenait mal aux souffrances dont mon cœur avait été déchiré. Depuis la nuit fatale qui avait été témoin de la fin de mes travaux, et du commencement de mes malheurs, j'avais conçu une violente antipathie contre le nom même de la philosophie naturelle. Bien plus: dans un état complet de santé, la vue d'un instrument d'alchimie était capable de renouveler toutes mes agitations nerveuses. Henry s'en était aperçu, et avait fait disparaître tous mes appareils. Il avait aussi voulu que je quittasse mon appartement; car il avait remarqué que j'évitais d'aller dans la chambre qui m'avait auparavant servi de laboratoire. Mais tous les soins de Clerval furent perdus au moment où j'allai rendre visite aux professeurs. M. Waldman me mit à la torture, en louant avec bonté et chaleur mes progrès étonnants dans les sciences. Il ne tarda pas à voir que cette conversation me gênait; mais, n'en devinant pas la véritable cause, il l'attribua à la modestie, et cessa de vanter mes progrès, pour parler de la science elle-même, avec le désir bien évident que je me misse à en parler. Que pouvais-je faire? il voulait me plaire, et il me tourmentait. Je souffrais comme s'il avait placé, un à un devant moi, ces instrument qui devaient servir dans la suite à me conduire à une mort lente et cruelle. Je souffrais de ce qu'il disait, sans oser montrer la peine que j'éprouvais. Clerval, qui était toujours si prompt à discerner les sensations des autres, détourna la conversation, en alléguant pour excuse son ignorance complète, et donna à la conversation un tour plus général. Je remerciai mon ami du fond de mon cœur, mais je ne parlai pas. Je vis clairement qu'il était surpris, mais il n'essaya jamais de m'arracher mon secret; et, quoique je l'aimasse avec un mélange d'affection et de respect qui ne connaissaient pas de bornes, je ne pouvais cependant me décider à lui confier l'événement qui était si souvent présent à ma mémoire, mais dont je craignais d'imprimer trop profondément le souvenir à un autre.

M. Krempe ne fut pas aussi docile; et, dans mon état de sensibilité excessive, ses éloges brusques et grossiers me firent même plus de mal que la bienveillante approbation de M. Waldman. «Savant collègue! s'écria-t-il; je vous assure, M. Clerval, qu'il nous a tous surpassés. Oui; regardez-moi si cela vous plaît, mais ce que je dis n'en est pas moins vrai. Un jeune homme qui, il y a quelques années, croyait en Cornélius Agrippa, aussi fermement qu'en l'Évangile, s'est maintenant mis à la tête de l'université; et s'il n'est bientôt à bas, nous ne pourrons tenir à côté de lui.—Allons, allons, continua-t-il, en voyant mon air de souffrance, M. Frankenstein est modeste; c'est une excellente qualité pour un jeune homme. Les jeunes gens doivent se défier d'eux-mêmes, vous savez, M. Clerval; j'étais comme lui dans ma jeunesse; mais cela passe bien vite».

M. Krempe commença alors un éloge de lui-même, qui détourna la conversation d'un sujet qui me causait tant de mal.

Clerval n'aimait nullement la philosophie naturelle. Son imagination était trop vive pour s'arrêter aux minuties de cette science. Sa principale étude était celle des langues; son but, en s'y adonnant, était d'ouvrir un champ à son instruction, lorsqu'il serait de retour à Genève. Le Persan, l'Arabe et l'Hébreu, furent, après une étude approfondie du Grec et du Latin, l'objet de son application. Quant à moi, à qui la paresse avait toujours été odieuse; dans le désir de fuir les réflexions, et en haine de mes premières études, j'éprouvai un grand plaisir à être le condisciple de mon ami, et je ne trouvai pas seulement de l'instruction, mais encore des consolations dans les ouvrages des auteurs Orientaux. Leur mélancolie est brûlante; et leur bonheur vous élève à une hauteur que je n'avais jamais connue dans l'étude des auteurs des autres pays. En lisant leurs écrits, il semble que la vie s'écoule sous un soleil brûlant et dans un jardin de roses, entre les sourires et les dédains d'une beauté cruelle, et dans un feu qui consume le cœur. Combien diffère la poésie forte et héroïque des Grecs et des Romains!

L'été se passa ainsi, et mon retour à Genève fut fixé pour la fin de l'automne; mais, retardé pour plusieurs motifs, je fus surpris par l'hiver et la neige, qui rendirent les chemins impraticables, et je remis mon voyage au printemps suivant. Je fus très-affligé de ce retard; car j'étais impatient de revoir ma ville natale et mes amis. Mon retour n'avait été différé aussi long-temps, que parce que je ne voulais pas laisser Clerval dans une ville étrangère, avant qu'il n'eût fait connaissance avec quelques-uns des habitants. Cependant, l'hiver se passa très-gaîment; et le printemps, qui fut plus tardif qu'à l'ordinaire, fut aussi plus beau et plus agréable.

Nous étions au mois de mai; et j'attendais de jour en jour la lettre qui devait fixer la date de mon départ, lorsqu'Henry me proposa de parcourir à pied les environs d'Ingolstadt, pour faire mes adieux au pays que j'avais si long-temps habité. Je me rendis avec plaisir à cette proposition; j'aimais l'exercice, et j'avais toujours eu Clerval, de préférence, à tout autre, pour m'accompagner dans ces sortes de courses, auxquelles je m'étais accoutumé dans mon pays natal.

Nous passâmes quinze jours à courir d'un côté et d'un autre. Ma santé et mon esprit étaient depuis long-temps rétablis, et s'affermissaient de jour en jour par l'air pur que je respirais, par l'accroissement naturel de mes forces, et la conversation de mon ami. L'étude m'avait éloigné auparavant de mes condisciples et m'avait rendu insociable; mais Clerval excitait les dispositions qu'une nature meilleure avait mises dans mon cœur. J'aimai de nouveau les beautés de la nature et l'enjouement des enfants. Excellent ami! avec quelle sincérité tu m'aimais! Tu cherchais élever mon esprit à la hauteur du tien. J'étais miné et affaibli par un travail profond; mais ta douceur et ton affection ont réchauffé et ranimé mes sens. Je redevins le même qui naguère aimait tout le monde et en était également aimé, qui n'avait ni soucis ni chagrins. Au temps de mon bonheur, la nature inanimée avait le pouvoir de me jeter dans les sensations les plus délicieuses. J'étais en extase à la vue d'un ciel sans nuages et de la verdure des champs. Il est vrai que la saison dont je parle était admirable; les fleurs du printemps embellissaient les jardins, pendant que celles d'été étaient près d'éclore: je n'étais pas troublé par les pensées qui, l'année précédente, m'avaient accablé d'un poids insurmontable, malgré mes efforts pour les éloigner.

Henry se réjouissait de ma gaîté, et partageait sincèrement mes sensations: il s'occupait de m'amuser, et il me rendait compte en même temps des sentiments de son âme. Dans cette occasion, les ressources de son esprit étaient vraiment étonnantes: sa conversation était pleine d'imagination; et très-souvent, à l'imitation des écrivains Persans et Arabes, il inventait des contes dont les idées et les passions étaient surprenantes. D'autres fois, il récitait mes poèmes favoris, ou proposait des arguments qu'il soutenait avec beaucoup d'esprit.

Nous retournâmes à notre collège un dimanche dans l'après-midi: des paysans dansaient, et toutes les personnes que nous rencontrions, paraissaient gaies et heureuses. J'étais dans l'enchantement: j'étais transporté par de vifs sentiments de joie et d'allégresse.»


CHAPITRE VI

À mon retour, je trouvai la lettre suivante de mon père:

À V. FRANKENSTEIN.

«Mon cher Victor,

»Tu as sans doute attendu avec impatience une lettre qui fixât l'époque de ton retour au milieu de nous. J'ai d'abord été tenté de ne t'écrire que quelques lignes, uniquement pour te dire le jour où j'espère pouvoir t'embrasser; mais je n'ose pas te rendre un cruel service. Quelle sera ta surprise, mon fils, au moment où tu attends une nouvelle heureuse et agréable, de n'en recevoir au contraire que de tristes et de douloureuses? Et comment, mon cher Victor, pourrai-je te raconter notre malheur? Pourquoi faut-il que je t'afflige, mon fils, toi qui es loin de nous, mais qui, dans ton absence, n'es pas devenu insensible à nos joies et à nos chagrins? Je voudrais te préparer au malheur que je vais t'apprendre, mais je sens que cela m'est impossible, même à présent que tes yeux parcourent la page, pour y chercher les mots qui doivent t'en donner l'horrible certitude.

»Guillaume n'est plus!... Ce charmant enfant, dont le sourire suffisait pour réjouir et ranimer mon cœur, qui était si doux et si gai à la fois! Victor a été assassiné!...

»Je n'essayerai pas de te consoler; je me bornerai à te raconter les détails de cet évènement.

»Jeudi dernier (7 mars), j'allai, accompagné de ma nièce et de tes deux frères, me promener à Plinpalais. Le temps était chaud, et si serein que nous prolongeâmes notre promenade plus que de coutume. La soirée était déjà fort obscure avant que nous eussions pensé à rentrer; mais en nous disposant au retour, nous ne retrouvâmes plus Ernest et Guillaume qui avaient été au-devant de nous. Nous restâmes donc assis à les attendre. Ernest vint bientôt, et nous demanda si nous avions vu son frère: il nous dit qu'ils étaient à jouer ensemble; que Guillaume l'avait quitté pour se cacher, qu'il l'avait inutilement cherché, et attendu ensuite pendant long-temps, mais qu'il n'était pas venu.

»Ce récit ne servit qu'à nous alarmer. Nous continuâmes à le chercher jusqu'à la nuit tombante, quand Élisabeth conjectura qu'il pouvait être retourné à la maison. Il n'y était pas. Nous revînmes avec des torches; car je ne pouvais me reposer en songeant que mon fils s'était perdu, et restait exposé à toutes les humidités et aux rosées de la nuit: Élisabeth éprouvait aussi une angoisse extrême. Vers cinq heures du matin, je découvris mon aimable enfant que la nuit précédente j'avais vu brillant et fort de santé, étendu sur le gazon, livide, sans mouvement, et portant au col l'empreinte des doigts du meurtrier.

»Il fut rapporté à la maison, et la douleur qui était peinte sur mon visage apprit à Élisabeth notre malheur. Elle voulut à toute force voir le cadavre. J'essayai d'abord de l'en empêcher; mais elle persista, entra dans la chambre où il était placé, examina précipitamment le col de la victime, et s'écria, on frappant des mains: «Dieu! j'ai assassiné cet enfant que j'aimais»!

»Elle s'évanouit, et ne reprit ses sens qu'avec beaucoup de peine. Revenue de son évanouissement, elle ne cessa de pleurer et de gémir. Elle me dit que le soir même, Guillaume l'avait priée de lui mettre au col un riche portrait de ta mère, qui lui appartenait. Nul doute que ce portrait, qui a disparu, n'ait tenté le meurtrier, et ne l'ait porté au crime. Nous ignorons quelle trace il aura suivie, malgré l'activité de nos recherches pour le découvrir; mais hélas! rien ne me rendra mon bien-aimé Guillaume.

»Viens, mon cher Victor; tu peux seul consoler Élisabeth. Elle pleure sans cesse, et s'accuse injustement d'être cause de la mort de Guillaume. Nous sommes tous plongés dans la douleur; ne sera-ce pas un motif de plus pour toi, mon fils, de revenir et de nous apporter des consolations? Ta chère mère! hélas, Victor! je puis le dire maintenant, remercie Dieu de ce qu'elle ne vit pas, pour être témoin de la mort cruelle et malheureuse de son plus jeune enfant.

»Viens, Victor; sans nourrir des idées de vengeance contre l'assassin, mais avec des sentiments de paix et de douceur, qui calmeront les blessures de nos cœurs, au lieu de les irriter. Entre dans la maison du deuil, mon ami, l'âme pénétrée de tendresse et d'affection pour ceux qui t'aiment, et non de haine contre tes ennemis.

»Ton affectionné et désolé père,

»ALPHONSE FRANKENSTEIN».

Genève 12 mai 17—

Clerval, qui m'avait observé pendant la lecture de cette lettre, fut surpris de voir le désespoir qui succédait à la joie que j'avais d'abord éprouvée en recevant des nouvelles de mes amis. Je jetai la lettre sur la table, et me couvris la figure de mes mains.

«Mon cher Frankenstein, s'écria Henry, lorsqu'il me vit pleurer avec amertume, seras-tu toujours malheureux? Mon cher ami, qu'est-il arrivé»?

Je lui fis signe de prendre la lettre, pendant que je parcourais la chambre dans la plus grande agitation; des pleurs coulèrent aussi des yeux de Clerval, lorsqu'il lut le récit de mon malheur.

«Mon ami, dit-il, je ne puis t'offrir aucune consolation; cette perte est irréparable. Que veux-tu faire?

»—Partir sur-le-champ pour Genève: viens avec moi, Henry, commander les chevaux».

Pendant la route, Clerval chercha à relever mon courage. Il n'employait pas les phrases communes de consolation, mais il partageait franchement ma douleur. «Pauvre Guillaume, disait-il; il dort maintenant avec son angélique mère. Ses amis sont dans le deuil et dans l'affliction; et lui, il est en paix: il ne sent plus les doigts de l'assassin: il ne connaît pas la douleur; la terre couvre ses jolies formes. Il ne peut plus être un objet de pitié; ceux qui survivent sont les plus à plaindre, et ils ne peuvent attendre de consolation que du temps. On doit mépriser ces maximes des Stoïciens, que la mort n'est pas un mal, et que l'esprit de l'homme doit être supérieur au désespoir causé par l'absence éternelle d'un objet aimé. Caton même pleurait sur le cadavre de son frère».

Clerval parlait ainsi, pendant que nous traversions les rues avec rapidité. Ses paroles s'imprégnaient dans mon cœur; et je me les rappelai ensuite quand je fus seul. En ce moment, dès que les chevaux furent arrivés, je me jetai dans une chaise, en disant adieu à mon ami.

Mon voyage fut triste. Mon premier désir était d'en voir le terme; car il me tardait d'arriver pour consoler mes amis affligés, et partager leur douleur; mais, en approchant de ma ville natale, je ralentis ma marche. J'avais peine à résister à la multitude des sentiments tumultueux dont j'étais assiégé. Je traversais des lieux chers à mon enfance, et que je n'avais pas vus depuis près de six ans. Que de changements depuis cette époque! Un tremblement de terre subit avait tout désolé; et mille autres petites circonstances pouvaient avoir, par degrés, amené d'autres altérations, qui, quoique plus lentes, n'étaient pas moins sensibles. Je fus saisi de crainte: je n'osais pas avancer; je me croyais exposé à toutes sortes de malheurs imaginaires, et je tremblais, sans que je pusse les définir.

Je restai deux jours à Lausanne, dans cet état pénible d'esprit. Je contemplais le lac: les eaux étaient paisibles, tout était calme autour de moi, et les montagnes couvertes de neige, ces palais de la nature, n'étaient pas changés. Le calme et la beauté du ciel me ranimèrent insensiblement, et je continuai mon voyage vers Genève.

La route longeait le lac, qui devenait plus étroit à mesure que j'approchais de ma ville natale. Je découvris plus distinctement les flancs noirs du Jura, et le sommet brillant du Mont-Blanc; je pleurais comme un enfant: «montagnes chères à mon cœur! lac majestueux! dans quel état vous recevez celui qui vous parcourut si souvent? Votre sommet est brillant; le ciel et le lac sont azurés et tranquilles. Est-ce un présage de paix, ou bien une insulte à mon malheur»?

Je crains, mon ami, de vous ennuyer, en appuyant sur ces circonstances préliminaires; mais je me rappelais alors les jours de mon bonheur, et je ne puis y penser encore sans plaisir. Ma patrie, ô ma chère patrie! qui peut mieux qu'un de tes enfants peindre le plaisir que j'éprouvai à la vue de tes sources, de tes montagnes, et surtout de ton lac chéri?

Cependant, plus j'approchais de la maison de mon père, plus j'étais tourmenté par la crainte et le chagrin. La nuit vint à étendre son voile sur la nature; et quand je pus distinguer à peine les montagnes dans l'obscurité, je sentis que ma douleur était plus vive. Je me représentai une longue et effroyable suite de malheurs, et je prévis que j'étais destiné à devenir le plus infortuné de tous les hommes; hélas! j'ai prédit juste; et si je me suis trompé, c'est qu'en prévoyant et en redoutant tant de malheurs, je n'ai pas conçu la centième partie de tous ceux dont je devais être accablé.

Il était tout-à-fait nuit quand j'arrivai dans les environs de Genève. Les portes de la ville étant déjà fermées, je fus obligé de passer la nuit à Secheron, village situé à une demi-lieue à l'est de la ville. Dans une disposition d'esprit qui ne me permettait aucun repos, je voulus profiter de la sérénité du ciel pour voir l'endroit où mon pauvre Guillaume avait été assassiné. Je ne pouvais traverser la ville. Je me déterminai à passer le lac dans un bateau pour arriver à Plinpalais. Pendant ce court voyage, je vis sur le sommet du Mont-blanc les éclairs briller d'un éclat surprenant, et l'orage s'approcher avec rapidité; je touchai le rivage, et je montai sur une petite colline pour en observer les progrès. Il avançait au milieu d'un ciel qui se couvrait de nuages. Je sentis bientôt tomber de larges gouttes de pluie. L'orage éclata tout-à-coup avec violence.

Je quittai ma place et poursuivis ma route, malgré l'obscurité et l'orage qui croissaient à chaque minute, et malgré le tonnerre qui grondait au-dessus de ma tête avec une force effrayante, répété par les échos de Salève, du Jura, et des Alpes de la Savoie. J'étais ébloui par les éclairs qui se réfléchissaient dans le lac, et le rendaient semblable à une vaste nappe de feu; je fus même un moment dans une obscurité profonde, qui dura jusqu'à ce que l'éblouissement de mes yeux eût cessé. L'orage, comme il arrive souvent en Suisse, paraissait venir à la fois de plusieurs parties du ciel. C'était au nord de la ville qu'il était le plus violent, au-dessus de cette partie du lac qui est située entre le promontoire de Belrive et le village de Copêt. Un autre orage montrait le Jura à la lueur se faibles éclairs. Un troisième obscurcissait et découvrait tour-à-tour le môle, montagne escarpée à l'est du lac.

Témoin d'un spectacle si magnifique et si terrible à la fois, je marchais à pas précipités. Cette guerre majestueuse dans les cieux, élevait mes esprits; je frappai des mains en m'écriant avec force: «Guillaume, ange chéri! voici tes funérailles et tes chants funèbres»! En disant ces paroles, j'aperçus dans l'obscurité un fantôme qui sortit d'une touffe d'arbres auprès de moi; je fixai mes yeux sur lui pour le reconnaître: je ne pus m'y méprendre. Un éclair brilla et le découvrit entièrement à ma vue; sa stature gigantesque et la difformité de son aspect plus hideux qu'aucune forme humaine, ne me permirent pas de douter que ce ne fût le malheureux, l'infâme démon à qui j'avais donné la vie. Que faisait-il là? serait-il l'assassin de mon frère? (Je frémis à cette pensée). Elle entra subitement dans mon esprit, et y domina comme si elle était réelle. Je sentais mes dents s'entrechoquer, et je fus forcé de m'appuyer contre un arbre. En peu de temps le fantôme fut loin de moi, et disparut dans l'obscurité. Quel être humain aurait pu donner la mort à ce bel enfant? Son assassin!... Je venais de le voir, à n'en pas douter. Je ne pouvais me tromper: j'avais une preuve irrésistible, c'est que j'y avais pensé. Je voulus poursuivre le démon, mais je ne pouvais espérer de l'atteindre; car à la lueur d'un nouvel éclair, je le vis gravir les rochers presque perpendiculaires du mont Salève, montagne qui borne Plinpalais au sud; il parvint bientôt au sommet, et disparut.

Je restai sans mouvement. Le tonnerre cessa; mais la pluie continua encore, et l'horizon fut enveloppé d'une obscurité impénétrable. Je repassai dans mon esprit les évènements que j'avais jusqu'ici cherché à oublier: la marche entière de mes progrès vers la création, l'apparition auprès de mon lit de l'être que j'avais formé et animé, et enfin son départ. Deux ans s'étaient presqu'écoulés depuis la nuit où il avait reçu la vie; était-ce son premier crime? Hélas! j'avais jeté dans le monde un monstre dépravé, qui se plaisait dans le carnage et la désolation; n'était-il pas l'assassin de mon frère?

On ne peut se figurer tout ce que je souffris pendant le reste de la nuit que je passai en plein air, mouillé et transi de froid. Mais je ne sentais pas les injures du temps; mon imagination était occupée de scènes de malheur et de désespoir! L'être que j'avais mis sur la terre, et à qui j'avais donné la volonté et le pouvoir de commettre des actions atroces, semblables à celle qui m'affligeait, me parut être mon propre vampire, un fantôme échappé du tombeau, et porté à détruire tout ce qui m'était cher.

Dès que le jour parut, je dirigeai mes pas vers la ville, dont les portes étaient ouvertes; et je courus à la maison de mon père. Ma première pensée fut de dire ce que je savais du meurtrier, et d'envoyer sur-le-champ à sa poursuite; mais je m'arrêtai, en réfléchissant à l'histoire que j'avais à raconter. Je devais parler d'un être que j'avais formé, et à qui j'avais donné la vie moi-même; que j'avais vu à minuit, au milieu des précipices d'une montagne inaccessible. Je me rappelai aussi la fièvre nerveuse dont j'avais été attaqué au moment même où j'avais animé ma création, et qui donnerait l'air du délire à une histoire d'ailleurs si peu probable. En effet, un semblable récit m'eût paru le rêve d'un insensé. Du reste, la nature singulière de l'être échapperait à toute poursuite, quand bien même ma famille céderait âmes instances, et se résoudrait à l'entreprendre. D'ailleurs, de quel avantage serait une poursuite? Qui pourrait arrêter un être capable d'escalader les flancs perpendiculaires du mont Salève? Ces réflexions fixèrent mes idées, et me portèrent à garder le silence.

Il était environ cinq heures du matin, quand j'entrai dans la maison de mon père. Je dis aux domestiques de ne pas réveiller la famille, et j'allai dans la bibliothèque, où j'attendis l'heure à laquelle ils avaient coutume de se lever.

Six ans s'étaient écoulés comme un songe, mais comme un songe qui avait laissé une trace ineffaçable; et j'étais à la même place où j'avais embrassé mon père pour la dernière fois, avant de partir pour Ingolstadt. Ce père chéri et respectable me restait encore! Je fixai les yeux sur un tableau qui m'offrait la figure de ma mère, et dans lequel mon père avait voulu retracer un trait de sa vie: c'était Caroline Beaufort dans les transports du désespoir, à genoux auprès du cadavre de son père. Ses vêtements étaient grossiers et ses joues pâles; mais il y avait un air de dignité et de beauté, qui laissait à peine accès au sentiment de la pitié. Au bas de ce tableau était une miniature de Guillaume, dont la vue m'arracha des pleurs. Ernest entra dans le moment: il m'avait entendu arriver, et s'était hâté de venir me joindre. Il témoigna en me voyant un plaisir mêlé de chagrin:—«Sois le bien venu, mon cher Victor, dit-il; ah! j'aurais voulu que tu fusses arrivé il y a trois mois; tu nous aurais trouvés tous gais et contents. Mais nous sommes maintenant malheureux; et je crains que tu n'aies un accueil plus mêlé de deuil que de joie. Notre père a un air si triste! cet évènement affreux semble avoir renouvelé dans son cœur le chagrin qu'il éprouva à la mort de maman. La pauvre Élisabeth aussi est tout-à-fait inconsolable». En parlant ainsi, Ernest fondait en larmes.

—«Ne m'accueille pas de la sorte, lui dis-je; calme-toi, mon ami; que je ne sois pas tout-à-fait malheureux, au moment où je rentre dans la maison de mon père après une si longue absence. Mais, dis-moi, comment mon père supporte-t-il ses malheurs? Et la pauvre Élisabeth, comment est-elle»?

—«Elle a bien besoin de consolation; elle s'est accusée d'avoir été la cause de la mort de mon frère, et elle en a été bien malheureuse! Mais depuis que l'assassin a été découvert...»

—«L'assassin découvert! bon Dieu! comment cela se peut-il? Qui pourrait essayer de le poursuivre? c'est impossible; il serait aussi facile d'arrêter les vents, ou de renfermer un torrent dans une paille».

—«Je ne sais ce que tu veux dire; mais nous avons tous eu une grande peine lorsqu'elle fut découverte. Personne ne l'aurait cru; et même Élisabeth en doute encore, malgré l'évidence la plus complète. En effet, qui aurait pu penser que Justine Moritz, qui était si aimable et qui avait tant d'attachement pour notre famille, ait pu tout à coup devenir si méchante»?

—«Justine Moritz! pauvre fille, est-ce elle qui est accusée? mais c'est bien à tort; tout le monde le sait; personne ne le pense; j'en suis certain, Ernest»?

—«Personne ne le croyait d'abord; mais plusieurs circonstances nous ont convaincus depuis presque malgré nous: sa conduite a été si louche, que je crains bien qu'il soit impossible de mettre en doute l'évidence des faits. Au reste elle doit être jugée aujourd'hui: tu connaîtras tout».

Il me raconta que, le jour où l'on avait découvert le meurtre de Guillaume, Justine était tombée malade et s'était mise au lit; que peu de jours après, un domestique examinant par hasard la robe qu'elle avait portée la nuit de l'assassinat, avait trouvé dans sa poche le portrait de ma mère, par lequel on présumait que le meurtrier avait été séduit. Le domestique le montra aussitôt à un autre, qui, sans en dire un mot à qui que ce fût de la famille, alla trouver le magistrat. C'est sur leur déposition que Justine a été arrêtée. Accusée de ce crime, la pauvre fille confirma le soupçon par un extrême embarras.

Ce concours de circonstances singulières n'ébranla pas ma confiance. Je répliquai avec force: «Vous êtes tous dans l'erreur; je connais l'assassin. Justine, la pauvre et bonne Justine est innocente».

Dans ce moment mon père entra. Je vis sur sa figure les traces profondes du chagrin; mais il essaya de m'accueillir avec gaîté; s'entretint avec moi de nos peines, et il voulait détourner la conversation du triste objet dont nous étions occupés, lorsqu'Ernest s'écria: «Bon Dieu, papa! Victor dit qu'il sait quel est l'assassin du pauvre Guillaume».

«—Nous le savons aussi, répondit mon père, et c'est un malheur; car, vraiment, j'aurais mieux aimé ne le jamais connaître, que de voir tant de dépravation et d'ingratitude, dans une personne qui me devait tout».

«—Mon cher père, vous êtes dans l'erreur, Justine est innocente».

«—Si elle l'est, Dieu a voulu qu'elle souffrît autant que si elle était coupable. Elle doit être jugée aujourd'hui; mais j'aime à croire qu'elle sera acquittée».

Ces paroles me calmèrent. J'étais intimement persuadé que Justine était innocente de ce meurtre, aussi bien que tout autre être humain. Je ne craignais donc pas que l'évidence fût assez forte pour qu'elle fut convaincue du meurtre. Dans cette persuasion, je devins plus calme, et j'attendis avec impatience le jugement, mais sans prévoir un résultat fâcheux.

Nous fûmes bientôt rejoints par Élisabeth. Le temps l'avait bien changée depuis que je l'avais vue. Six ans auparavant, c'était une jeune fille, jolie et vive, que tout le monde aimait et caressait; c'était maintenant une femme d'une taille et d'une physionomie fort remarquables. Son front grand et ouvert, décelait une merveilleuse intelligence jointe à une rare franchise de caractère. Ses yeux bruns exprimaient une douceur, mêlée à une tristesse qui avait pour motif son affliction récente. Ses cheveux étaient beaux, et noirs comme l'ébène; son teint superbe, et sa figure vive et gracieuse. Elle m'accueillit avec la plus grande affection. «Votre arrivée, mon cher cousin, me remplit d'espérance, dit-elle. Vous trouverez peut-être le moyen de mettre au jour l'innocence de ma pauvre Justine. Hélas! qui sera en sûreté, si elle est convaincue du crime? Je me repose sur son innocence avec autant de confiance que sur la mienne. Notre malheur est doublement affreux: nous n'avons pas seulement perdu notre aimable Guillaume; mais cette pauvre fille, que j'aime sincèrement, va nous être enlevée par une destinée encore plus cruelle. Si elle est condamnée, il n'y aura plus pour moi de bonheur; et, si elle est acquittée, comme je l'espère, je pourrai encore être heureuse, même après la mort affreuse de mon petit Guillaume».

—«Elle est innocente, ma chère Élisabeth répondis-je, et son innocence sera prouvée; ne crains rien, et rassure ton esprit par la certitude qu'elle sera acquittée».

—«Que vous êtes bon! on croit généralement qu'elle est coupable, et cette opinion cause mon tourment; car je sais qu'elle ne peut pas l'être. Mais, en voyant tout, le monde avoir contr'elle d'aussi fâcheuses préventions, je me suis abandonnée au désespoir». Elle versa des larmes.

«Ma chère nièce, dit mon père, essuie tes pleurs. Si Justine est innocente comme tu le crois, mets confiance dans l'équité de nos juges, et dans le soin avec lequel je préviendrai toute ombre de partialité».


CHAPITRE VII

Le procès devait commencer à onze heures: nous restâmes jusqu'à ce moment dans la tristesse. J'accompagnai à la cour mon père et le reste de la famille, qui étaient obligés de paraître comme témoins. Pendant tout le temps de ce misérable simulacre de justice, je souffris le plus cruel tourment. On allait décider, si le résultat de ma curiosité et de mes inventions illégitimes, causerait la mort de deux de mes semblables: l'un était un enfant charmant rempli d'innocence et de gaîté; l'autre était destiné à une fin bien plus terrible, à l'infamie et à l'horreur qui s'attachent à la mémoire du meurtrier. Justine était aussi une fille de mérite, et possédait des qualités qui promettaient de rendre sa vie heureuse. Ces dons, cet espoir, tout allait être enseveli dans une tombe ignominieuse, et c'est moi qui en étais la cause! Mille fois plutôt je me serais avoué coupable du crime attribué à Justine; mais, absent au moment où il fut commis, j'aurais été pris, en faisant une semblable déclaration, pour un insensé qui s'égare, et je n'aurais pas disculpé celle dont je faisais le malheur.

Justine avait l'air calme; elle était vêtue de deuil; et sa figure, toujours prévenante, paraissait d'une rare beauté, à laquelle ajoutait la solennité des sensations qui l'occupaient. Cependant, elle semblait se confier en son innocence, et ne pas trembler, quoiqu'elle fût observée et maudite par plus de mille personnes; car l'impression qu'avait pu produire sa beauté, s'effaçait de l'esprit des spectateurs, lorsqu'on pensait à l'énormité du crime dont elle était accusée. Elle était tranquille; mais sa tranquillité avait quelque chose de forcé; elle était instruite que son trouble avait été pris pour une preuve de son crime, et elle appliquait son esprit à paraître ferme. En entrant dans la salle, elle la parcourut des yeux, et découvrit bientôt la place que nous occupions. Une larme sembla mouiller sa paupière lorsqu'elle nous aperçut; mais elle se remit promptement: et un regard mêlé de tristesse et d'amitié, parut attester son entière innocence.

Le jugement commença; un avocat établit les charges, et plusieurs témoins furent appelés. On réunit contre elle plusieurs faits étrangers, qui furent attestés par des personnes qui n'avaient pas, comme moi, des preuves de son innocence. Elle était restée dehors pendant toute la nuit où le meurtre avait été commis; et, vers le matin, elle avait été vue par une femme du marché, près de l'endroit où l'on avait trouvé ensuite le corps de l'enfant. Cette femme lui avait demandé ce qu'elle faisait là; mais elle avait les yeux égarés, et ne fit qu'une réponse obscure et inintelligible. Elle était revenue à la maison vers huit heures; et, pressée de répondre où elle avait passé la nuit, elle déclara qu'elle avait cherché l'enfant, en s'informant avec empressement si l'on avait découvert quelque chose. En présence du corps, elle éprouva de violentes attaques de nerfs, et garda le lit pendant plusieurs jours. On produisit alors le portrait que le domestique avait trouvé dans sa poche; et, lorsqu'Élisabeth, d'une voix tremblante, attesta que c'était le même qu'elle, avait placé autour du col de l'enfant, une heure avant qu'il ne partit pour la promenade, un murmure d'horreur et d'indignation se fit entendre dans la salle.

On invita Justine à se défendre. Son visage s'était altéré à mesure que le jugement s'avançait: il exprimait fortement la surprise, l'horreur et la douleur. De temps en temps elle fondait en larmes; mais, invitée à se défendre, elle rassembla ses forces, et s'énonça d'une voix haute, quoique tremblante:

«Dieu connaît, dit-elle, toute mon innocence. Mais je ne prétends pas devoir mon acquittement à mes protestations. Je prouverai mon innocence par une exposition claire et simple des faits, qui ont été dirigés contre moi; et j'espère que le caractère que j'ai toujours montré, disposera mes juges à interpréter favorablement tout ce qui peut sembler douteux, et donner lieu à des soupçons contre moi».

Elle se mit à raconter, qu'avec la permission d'Élisabeth, elle avait passé la soirée de la nuit, où le crime avait été commis, chez une de ses tantes qui demeurait, à Chênes, village situé à environ une lieue de Genève. À son retour, vers les neuf heures, elle rencontra un homme qui lui demanda, si elle avait vu quelque trace de l'enfant qui était perdu. Alarmée par ces paroles, elle passa plusieurs heures à le chercher, laissa pendant ce temps fermer les portes de la ville, et se vit contrainte de passer une partie de la nuit, dans une grange dépendante d'une chaumière, parce qu'elle ne voulait pas réveiller les habitants, dont elle était bien connue. Ne pouvant goûter de repos ni de sommeil, elle quitta de bonne heure son asile, pour lâcher encore de trouver mon frère. Si elle était allée vers l'endroit où était le corps, c'était à son insu. Il n'était pas surprenant qu'elle eût été toute troublée, en répondant aux questions qui lui étaient faites par la marchande, puisqu'elle avait passé une nuit sans dormir, et qu'elle ignorait encore le sort du pauvre Guillaume. Quant au portrait, elle ne pouvait donner aucune explication.

«Je sais, continua la malheureuse victime, combien cette seule circonstance me charge, mais je ne puis y jeter aucune lumière. J'ai déclaré ne rien savoir; je n'ai plus qu'à faire des conjectures sur le fait, qu'il a été placé dans ma poche. Ici, j'éprouve un nouvel embarras. Je ne crois pas avoir d'ennemi sur la terre, et je suis convaincue que nul ne serait assez méchant pour me perdre en badinant. Le meurtrier l'y aurait-il placé lui-même? je n'en vois pas le motif: et même, en supposant ce fait, pourquoi aurait-il volé le bijou pour s'en défaire si promptement?

»Je confie ma cause à la justice de mes juges, sans conserver la plus faible espérance. Je demande la permission de produire quelques témoins pour qu'ils soient interrogés sur mon caractère; et, si leur témoignage n'atténue pas l'accusation du crime qui m'est attribué, je dois être condamnée, malgré mon innocence sur laquelle je compte pour être acquittée».

On entendit plusieurs témoins qui la connaissaient depuis quelques années, et qui en parlèrent avec éloge; mais la peur et l'horreur du crime dont elle était accusée, enchaînaient leur langue. Élisabeth vit que cette dernière ressource, que l'excellent caractère et la conduite irréprochable de Justine ne pouvaient la sauver; et, malgré une agitation violente, elle demanda à la cour la permission de prendre la parole.

«Je suis, dit-elle, la cousine du malheureux enfant qui a été assassiné: je puis même dire que je suis sa sœur, puisque j'ai été élevée par ses parents, et que j'ai toujours vécu avec eux depuis et long-temps même avant sa naissance.

»Avec ces titres, il peut paraître inconvenant que je m'explique dans cette occasion; mais, au moment de voir une malheureuse créature livrée à la mort par la lâcheté de ses prétendus amis, je désire qu'on me permette de rendre témoignage à son caractère. Je connais bien l'accusée. J'ai vécu avec elle dans la même maison, d'abord pendant cinq ans, et ensuite pendant près de deux ans. Durant tout ce temps, elle m'a paru la plus aimable et la meilleure créature du monde. Dans le cours de la dernière maladie de madame Frankenstein, ma tante, elle l'a soignée avec la plus tendre affection et le plus grand zèle. Depuis, elle a donné ses soins à sa mère, qui souffrait d'une cruelle maladie; et elle est devenue un objet d'admiration pour tous ceux qui la connaissaient. À la mort de sa mère, elle est revenue à la maison de mon oncle, où elle était aimée de toute la famille. Elle était fort attachée à l'enfant qui n'est plus, et elle était, pour lui, comme la mère la plus tendre. Quant à moi, je n'hésite pas à déclarer que, malgré toute l'évidence qui s'élève contr'elle, je la crois entièrement innocente. Rien n'a pu la porter à commettre l'action atroce qui lui est imputée. Je dirai du bijou, dont on se sert pour la charger le plus gravement, que je lui aurais volontiers donné, elle l'eût vivement désiré; tant je l'estime et l'apprécie».

Excellente Élisabeth! Un murmure d'approbation s'éleva; mais pour la généreuse personne qui intercédait, et non en faveur de la pauvre Justine, qu'on accusa d'une plus noire ingratitude, et qui excita l'indignation publique avec une violence nouvelle. Elle pleura pendant le discours d'Élisabeth; mais elle ne répondit pas. Mon agitation et mon angoisse furent extrêmes, tant que dura le jugement. J'étais convaincu de l'innocence de Justine; j'en avais la certitude. Le démon, qui avait assassiné mon frère (car je n'en doutai pas une minute), allait aussi, dans son plaisir infernal, livrer une personne innocente à la mort et à l'infamie. Je ne pus supporter l'horreur de ma situation; et, dès que la voix du peuple, et la figure des juges, eurent annoncé la condamnation de ma malheureuse victime, je sortis de la cour dans des transes cruelles. Les souffrances de l'accusée ne pouvaient égaler les miennes; elle était soutenue par son innocence; je me sentais déchiré par des remords dont je ne pouvais me délivrer.