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Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3) cover

Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3)

Chapter 2: OU
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About This Book

The narrative follows a scientist whose obsessive experiments animate a humanlike being that is immediately abandoned; the creature educates itself, experiences social rejection, and responds with vengeance that devastates the creator's loved ones. The creator endures intense guilt, isolation, and a relentless pursuit across remote landscapes as he confronts the consequences of his ambition. Multiple first-person accounts frame the events, alternating perspectives that reveal conflicting claims of responsibility and suffering. The work probes responsibility for technological or scientific acts, the effects of exclusion and empathy, and the moral complications of punishment and mercy while maintaining Gothic atmosphere and philosophical reflection.

The Project Gutenberg eBook of Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3)

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Title: Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3)

Author: Mary Wollstonecraft Shelley

Translator: Jules Saladin

Release date: June 20, 2020 [eBook #62405]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
de France.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANKENSTEIN, OU LE PROMÉTHÉE MODERNE VOLUME 2 (OF 3) ***

FRANKENSTEIN,

OU

LE PROMÉTHÉE MODERNE.

DÉDIÉ A WILLIAM GODWIN,

AUTEUR DE LA JUSTICE POLITIQUE, DE CALEB WILLIAMS, etc.

Par Mme SHELLY, sa nièce.

TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR J. S.***

Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de
l'argile pour me faire homme? T'ai-je
sollicité de m'arracher du néant?

MILTON, Paradis perdu.

TOME DEUXIÈME

PARIS,
CHEZ CORRÉARD, LIBRAIRE
PALAIS ROYAL, GALERIE DE BOIS, N.° 258.
1821

TABLE

CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI


FRANKENSTEIN,
OU
LE PROMÉTHÉE MODERNE


CHAPITRE VIII

Rien n'est plus pénible pour le cœur de l'homme, que le calme glacial qui succède aux sentiments divers soulevés par une suite rapide d'événements, et la certitude qui enlève en même temps l'espérance et la crainte. Justine n'était plus! Et moi je vivais! Le sang circulait librement dans mes veines; mais mon cœur était oppressé par le désespoir et le remords, dont rien ne pouvait me délivrer. Le sommeil fuyait de mes yeux, j'errais comme un mauvais génie, certain d'avoir causé d'horribles malheurs, et convaincu que j'en préparais de plus horribles encore. Cependant je portais dans le cœur des sentiments de bonté et l'amour de la vertu. J'avais commencé la vie avec des intentions bienveillantes; et je désirais arriver au moment où je pourrais en faire preuve, et me rendre utile à mes semblables. Maintenant tout était changé: au lieu de cette paix de conscience, qui me permettait de jeter avec satisfaction les yeux sur le passé, et qui donnait à mes espérances une force nouvelle, j'éprouvais le remords et le sentiment du crime, qui me livraient à des tourments affreux et difficiles à dépeindre.

Cette situation d'esprit influa sur ma santé, dont le rétablissement était complet. Je fuyais la présence des hommes; j'étais tourmenté par la joie et le bonheur des autres; je ne trouvais de consolation que dans la solitude... dans une solitude profonde, terrible, semblable à la mort.

Mon père s'aperçut avec peine que mon caractère et mes habitudes étaient sensiblement changés. Il essaya de me prouver, par des raisonnements, combien j'avais tort de m'abandonner à un chagrin immodéré. «Pensez-vous, Victor, dit-il, que je ne souffre pas comme vous? Il est impossible d'aimer plus un enfant que je n'aimais votre frère (des larmes vinrent mouiller ses yeux); mais n'est-t-il pas du devoir de ceux qui survivent, de chercher à ne pas augmenter leur malheur, en laissant paraître l'excès du chagrin? C'est aussi un devoir pour vous-même; car la douleur excessive éteint toutes les facultés, ou rend même incapable de remplir les devoirs journaliers, sans lesquels l'homme n'est pas propre à la société».

Cet avis était bon; mais il n'était nullement applicable à ma position. J'aurais été le premier à cacher mon chagrin et à consoler mes amis, si le remords ne s'était mêlé à mes autres sentiments. Je ne pus alors répondre à mon père qu'avec un regard de désespoir; et, depuis, je cherchai à me dérober à sa vue.

Vers cette époque, à peu près, nous nous retirâmes à notre maison de Belrive. Ce changement me fut particulièrement agréable. Notre résidence à Genève n'était pas sans inconvénients; car, les portes de la ville étant régulièrement fermées à dix heures, il était impossible de rester plus tard sur le lac. J'étais libre alors.

Souvent, dans la nuit, quand toute la famille reposait, je prenais une barque et passais plusieurs heures sur l'eau. Tantôt, en déployant les voiles, j'étais poussé par le vent; tantôt, après avoir ramé jusqu'au milieu du lac, je laissais le bateau suivre son propre cours, en m'abandonnant à mes tristes réflexions. Souvent tout était tranquille autour de moi; seul, j'étais agité au milieu des scènes belles et majestueuses qui étaient sous mes yeux, et dont le silence n'était interrompu que par le cri des chauves-souris, ou le croassement des grenouilles voisines du rivage; eh bien! souvent j'étais tenté de me plonger dans le lac silencieux, pour que les eaux m'engloutissent à jamais avec tous mes malheurs; mais j'étais retenu en pensant à la douleur de l'héroïque Élisabeth, que j'aimais tendrement, et dont l'existence était attachée à la mienne. Je pensais aussi à mon père, et au frère qui me restait: les laisserai-je, par une lâche désertion, exposés, sans protection, à la méchanceté du Démon que j'avais lancé au milieu d'eux?

Dans ces moments, des larmes amères inondaient mon visage. Je désirais que la paix rentrât dans mon esprit, mais je ne la voulais que pour leur offrir des consolations et le bonheur. Vains désirs! le remords m'ôtait toute espérance. J'avais causé des maux irréparables, et j'étais continuellement agité par la crainte, que le monstre que j'avais créé, ne commit quelque nouveau forfait. J'avais un pressentiment confus que tout n'était pas fini, et qu'il commettrait encore quelque crime signalé, et dont l'énormité effacerait presque le souvenir du passé. J'avais toujours sujet de craindre, dès qu'une personne qui m'était chère, restait en arrière. On ne peut se figurer l'horreur que m'inspirait ce démon. Si je pensais à lui, mes dents se serraient, mes yeux s'enflammaient, et je brûlais d'ôter cette vie que j'avais donnée avec tant d'imprudence. Si je pensais à ses crimes et à sa méchanceté, ma haine et ma vengeance passaient toutes les bornes de la modération. Je serais monté au sommet le plus élevé des Andes, si j'avais pu, de là, le précipiter à leur pied. Je désirais le revoir, afin de faire retomber ma colère sur sa tête, et de venger la mort de Guillaume et de Justine.

Notre maison était celle du deuil. La santé de mon père était fortement ébranlée par l'horreur des derniers événements. Élisabeth était triste et découragée: elle ne trouvait plus de bonheur dans ses occupations accoutumées; il lui semblait que tout plaisir était un sacrilège envers les morts; elle pensait qu'une douleur éternelle et les larmes étaient le juste tribut qu'elle devait payer à l'innocence indignement sacrifiée. Ce n'était plus cette heureuse personne qui, quelques années auparavant, errait avec moi sur les bords du lac, et parlait avec ravissement de notre avenir. Elle était devenue grave, et parlait souvent de l'inconstance de la fortune, et de l'instabilité de la vie humaine.

«En réfléchissant, mon cher cousin, disait-elle, à la mort malheureuse de Justine Moritz, je ne vois plus le monde et ses œuvres, comme ils me paraissaient autrefois. Avant cette fin tragique, je ne voyais, dans les actions vicieuses et dans les injustices, que je lisais dans les livres ou dont j'entendais le récit, que des contes d'autrefois, ou des maux imaginaires; du moins ils étaient éloignés, et plus familiers à la raison qu'à l'imagination; mais maintenant le malheur a pénétré parmi nous, et les hommes me paraissent comme autant de monstres altérés de sang. Il faut cependant que je sois injuste. Tout le monde a cru la pauvre fille coupable; et, certes, si elle avait commis le crime qui l'a conduite à l'échafaud, elle serait la plus perverse des créatures humaines. Pour quelques bijoux, assassiner le fils de sa bienfaitrice et amie, enfant dont elle avait pris soin depuis sa naissance, et qu'elle paraissait aimer comme le sien! Je ne donnerais mon consentement à la mort de personne; mais je n'aurais pas hésité à regarder un être semblable comme indigne de rester dans le sein de la société: cependant elle était innocente. Je sais, je sens qu'elle l'était; vous partagez cette conviction, et votre opinion confirme la mienne. Hélas! Victor, quand le mensonge prend si bien l'air de la vérité, qui peut être assuré d'un bonheur certain? J'éprouve le même sentiment que si je marchais sur le bord d'un précipice, auprès duquel mille personnes seraient rassemblées, et chercheraient à me pousser dans l'abîme. Guillaume et Justine ont été assassinés, et le meurtrier échappe; il reste dans le monde, libre? et peut-être respecté. Je serais condamnée à mourir sur l'échafaud pour les mêmes crimes, que je ne voudrais pas changer de sort avec un être semblable».

J'écoutai ce discours dans la plus extrême agitation. J'étais le véritable meurtrier, non par le fait, mais par l'effet. Élisabeth remarqua facilement mon angoisse, prit ma main avec bonté, et me dit: «Mon bien cher cousin, il faut vous calmer. Dieu sait combien j'ai été affectée de ces événements; mais je ne suis pas aussi malheureuse que vous. Il y a, dans votre figure, une expression de désespoir, et quelquefois de vengeance, qui me fait trembler. Soyez calme, mon cher Victor; je sacrifierai ma vie pour votre repos. Nous serons certainement heureux au sein de notre pays natal, et loin du monde, qui pourra troubler notre tranquillité»?

En parlant ainsi, elle versait des larmes, et semblait se refuser aux consolations mêmes qu'elle me donnait; mais, en même temps, elle sourit, afin d'écarter le sombre nuage qui m'entourait. Mon père, à qui l'expression des malheurs, empreinte sur mon visage, ne semblait que l'exagération de ce chagrin, que je devais naturellement éprouver, pensa qu'un amusement conforme à mon goût, serait le meilleur moyen de me rendre cette tranquillité d'esprit dont je jouissais auparavant. C'est dans cette vue qu'il était venu à la campagne; ce fut dans la même vue qu'il nous proposa de faire tous ensemble une excursion dans la vallée de Chamouny. Je l'avais déjà parcourue; mais Élisabeth et Ernest ne la connaissaient pas; et tous deux avaient souvent témoigné un vif désir de voir un endroit, dont on leur avait dépeint les merveilles et la magnificence. Nous partîmes de Genève, pour cette tournée, vers le milieu du mois d'août, c'est-à-dire, près de deux mois après la mort de Justine.

Le temps était singulièrement beau; et, si mon chagrin eut été de nature à se dissiper par quelque distraction, l'excursion que nous avions entreprise, aurait certainement eu le résultat que mon père se proposait. Je ne pus néanmoins m'empêcher d'être touché de la beauté de la scène; elle me faisait quelquefois oublier mon chagrin, sans pouvoir l'effacer. Pendant le premier jour, nous voyageâmes en voiture. Le matin nous avions aperçu, de loin, les montagnes vers lesquelles nous nous avancions insensiblement. Nous vîmes le vallon à travers lequel nous montions, et qui était formé par la rivière d'Arve, dont nous suivions le cours, se refermer sur nous par degrés; et, au coucher du soleil, nous nous trouvâmes entourés, de tous côtés, d'immenses montagnes et de précipices; nous entendions la rivière rouler avec fracas parmi les rochers, et les cascades jaillir bruyamment autour de nous.

Le lendemain, nous continuâmes notre voyage sur des mules. Plus nous nous élevions, plus l'aspect de la vallée était magnifique et enchanteur. Les châteaux en ruine, suspendus sur les précipices, des montagnes couvertes de pins, l'Arve impétueux, les hameaux qu'on voyait de tous côtés parmi les arbres, tout formait une scène d'une beauté singulière. Elle paraissait plus belle et plus sublime, vue du côté des Alpes, dont la cime et les pyramides blanches et brillantes s'élevaient au-dessus de nous, et semblaient appartenir à une autre terre habitée par une autre race d'hommes.

Nous passâmes le pont de Pélissier; là, le ravin que forme la rivière s'ouvrit devant nous, et nous nous mimes à gravir la montagne qui le domine. Bientôt après nous entrâmes dans la vallée de Chamouny, plus merveilleuse et plus sublime, mais non aussi belle et aussi pittoresque que celle de Servox que nous venions de traverser. Elle était bornée par de hautes montagnes couvertes de neige; mais nous ne vîmes plus de châteaux en ruines, ni de campagnes fertiles. D'immenses glaciers bordaient la route; nous entendions les avalanches tomber avec un bruit semblable au roulement du tonnerre; nous pouvions même distinguer l'espèce de fumée qu'elles laissaient sur leur passage. Le mont Blanc, le suprême et magnifique mont Blanc, s'élevait du milieu des pics dont il est entouré, et de sa cime terrible dominait toute la vallée.

Pendant ce voyage, j'étais quelquefois avec Élisabeth, occupé à lui faire remarquer les différentes beautés de la scène. Souvent je retenais ma mule en arrière, pour me livrer à mes douloureuses réflexions. D'autres fois, je poussais l'animal au-devant de mes compagnons, pour les oublier, eux, le monde, et moi-même par dessus tout. Lorsque j'étais à quelque, distance, je mettais pied à terre, et me jetais sur le gazon, accablé par l'horreur et le désespoir. Nous arrivâmes à Chamouny à huit heures du soir. Mon père et Élisabeth étaient très-fatigués; Ernest, qui nous accompagnait, était content et dispos. La seule chose qui le contrariât dans son plaisir, était le vent du sud, et la pluie, dont ce vent semblait être le précurseur.

Nous nous retirâmes de bonne heure dans nos appartements. Je ne sais si ma famille trouva le sommeil, du moins je ne dormis pas. Je restai plusieurs heures à ma fenêtre, à observer la pâle lueur qui éclairait le sommet du mont Blanc, et à écouter le bruit de l'Arve, qui coulait sous ma fenêtre.


CHAPITRE IX

Le lendemain, malgré les prédictions de nos guides, le temps fut beau, mais nuageux. La source de l'Arveyron fut le premier but de notre curiosité: puis, nous parcourûmes la vallée jusqu'au soir. Ces scènes sublimes et magnifiques étaient la plus grande consolation que je pusse recevoir. Elles élevaient mes idées; et, si elles ne pouvaient bannir mon chagrin, du moins elles parvenaient à le dompter et à le calmer. Elles faisaient aussi quelque diversion dans mon esprit, aux pensées dont il était occupé depuis un mois. Je rentrai le soir, fatigué, mais moins malheureux, et je pus causer avec ma famille, plus gaîment qu'il ne m'était arrivé depuis quelque temps. Mon père était satisfait, et Élisabeth pleine de joie: «Mon cher cousin, dit-elle, vous voyez quel bonheur vous répandez dès que vous êtes heureux; ne succombez plus à la tristesse».

Le jour suivant, vers le matin, la pluie tomba par torrents, et d'épais brouillards cachèrent la cime des montagnes. Je me levai de bonne heure, avec un sentiment de mélancolie extraordinaire. Le temps me causait une impression dont je n'étais pas le maître: je revins à mes anciennes idées, et je retombai dans ma douleur. Je savais combien mon père serait surpris de ce changement subit: je voulus l'éviter jusqu'à ce que je fusse assez remis, pour pouvoir cacher les sentiments qui m'accablaient. Je savais aussi qu'on passerait la journée dans l'auberge; je résolus d'aller seul sur le sommet du mont Anvert, sans craindre la pluie, l'humidité et le froid, que j'étais accoutumé à supporter. Je me souvenais de l'effet terrible et toujours nouveau, dont mon esprit fut frappé, lorsque je vis ce glacier pour la première fois. Son aspect m'avait alors rempli d'un ravissement sublime, qui donnait des ailes à l'âme, et la transportait de ce monde de ténèbres, dans un séjour de lumière et de joie. La vue des beautés de la nature avait toujours l'effet d'élever mon esprit, et de me faire oublier les soucis passagers de la vie. Je connaissais le chemin: je résolus d'aller seul; je n'aurais voulu emmener personne; car la grandeur solitaire de la scène aurait cessé d'exister.

La pente est escarpée, mais la route est coupée de petits détours sans fin, au moyen desquels on peut gravir la direction perpendiculaire de la montagne. C'est une scène effrayante de désolation. On voit dans mille endroits les traces de l'avalanche d'hiver: la terre est jonchée d'arbres brisés et renversés; les uns sont entièrement détruits, d'autres sont couchés sur les rochers saillants de la montagne, ou sur d'autres arbres qu'ils traversent. Plus haut, la route est entrecoupée par des ravins de neige, au fond desquels des pierres roulent continuellement; l'un d'eux est surtout si dangereux, que le plus léger bruit, par exemple, la voix d'une personne qui parle haut, donne à l'air une commotion suffisante pour attirer la mort sur sa tête. Les pins ne sont ni grands ni touffus, mais sombres, et ajoutent à la sévérité de la scène. Je regardai la vallée qui était au-dessous de moi; d'épais brouillards, s'élevant des rivières qui la traversent, couronnaient les montagnes opposées, dont les sommets étaient cachés dans les nuages uniformes, tandis que la pluie tombait abondamment d'un ciel noir, et augmentait l'impression mélancolique que je recevais de ces divers tableaux. Hélas! pourquoi l'homme se glorifie-t-il d'avoir des sensations supérieures à celles de la brute, puisqu'elles ne servent qu'à multiplier ses besoins? Si nous étions bornés à éprouver la faim, la soif et le désir, nous serions presque libres; mais nous sommes émus par le moindre vent, par un mot prononcé au hasard, ou par le souvenir que réveille ce mot.

Voulons-nous nous reposer? un rêve a le pouvoir d'agiter notre sommeil. Voulons-nous quitter le lit? une seule pensée peut troubler la journée. Sentir, concevoir, ou raisonner; rire ou pleurer; s'abîmer dans le malheur, ou bannir les soucis, n'est qu'une seule et même chose; car il y a une fin, ou au chagrin, ou à la joie. Les jours ne peuvent se ressembler; rien ne peut durer; tout est variable!

Il était presque midi lorsque j'arrivai au sommet de la montagne. Je m'assis quelque temps sur le rocher qui domine la mer de glace. Elle était couverte de brouillards; les montagnes qui l'entourent en étaient également voilées. Dans ce moment, une brise dissipa le nuage, et je descendis sur le glacier. Sa surface est très-inégale: elle s'élève ou s'abaisse comme les flots d'une mer agitée, et parait sillonnée de crevasses profondes. La plaine de glace a près d'une lieue d'étendue: je mis près de deux heures à la traverser. La montagne opposée est un rocher nu et perpendiculaire. En face de moi, s'élevait le mont Anvert, à la distance d'une lieue, et au-dessus le mont Blanc avec une majesté terrible. Je m'arrêtai dans une crevasse du rocher, à contempler cette scène merveilleuse et effrayante. La mer, ou plutôt le vaste fleuve de glace, était renfermé dans des montagnes, dont les cimes aériennes dominaient les abîmes. Leurs pics, couverts de glace et éclatants, brillaient à la lumière du soleil parmi les nuages. Mon cœur, qui, auparavant, était plein de tristesse, éprouva alors une sorte de joie, et je m'écriai: «Esprits errants, s'il est vrai que vous soyez errants, et que vous ne reposiez pas dans vos lits étroits, accordez-moi ce faible bonheur, ou enlevez-moi aux plaisir de la vie pour me porter parmi vous».

À ces mots, je vis tout à coup un homme à quelque distance, qui s'avançait vers moi avec une rapidité surnaturelle. Il franchissait les crevasses de glace, parmi lesquelles j'avais marché avec précaution; il s'approcha, et me parut d'une stature qui excédait celle d'un homme. Je fus troublé: un brouillard couvrit mes yeux, et je me sentis évanouir; mais je fus bientôt remis par le vent froid des montagnes. En portant les yeux sur l'être qui approchait de plus en plus, je reconnus (objet de haine et d'effroi), celui que j'avais créé. Je frissonnai de rage et d'horreur, décidé à attendre son approche, et à engager avec lui un combat mortel. Il approcha; sa figure exprimait une douleur amère, mêlée de dédain et de perversité, et portait en même temps l'empreinte d'une laideur trop horrible, pour être supportable aux yeux des hommes. Mais je la remarquai à peine; la colère et la haine m'avaient d'abord privé de l'usage de la parole, et je ne la recouvrai que pour l'accabler de l'expression de ma fureur, de ma haine et de mon mépris.

«Démon, m'écriai-je, oses-tu venir près de moi? et ne crains-tu pas que je fasse tomber sur ta tête, le poids de ma terrible vengeance? Éloigne-toi, vil insecte, ou plutôt demeure, afin que je te réduise en poudre!.... Ah! si je pouvais, en terminant ta malheureuse existence, rendre à la vie ces victimes que tu as si méchamment immolées»!

—«Je m'attendais à cette réception, dit le démon; le monde hait les malheureux. Combien alors je dois être détesté, moi qui suis plus malheureux qu'aucun être vivant! Vous aussi, mon créateur, vous me détestez, et me méprisez, moi qui vous dois l'existence, et à qui vous êtes attaché par des liens que la mort de l'un de nous pourra seule dissoudre. Vous voulez me tuer? Comment oser vous jouer ainsi de la vie? Faites votre devoir envers moi; je ferai le mien envers vous et le reste de l'espèce humaine. Si vous consentez à mes conditions, je ne troublerai ni vous, ni elle; mais si vous vous y refusez, je rassasierai la mort, jusqu'à ce qu'elle regorge du sang de vos derniers amis».

—«Monstre abhorré! Démon que tu es! les tortures de l'enfer sont une vengeance trop douce pour tes crimes. Misérable démon! tu me reproches de t'avoir créé; viens donc, que j'arrache l'existence que je t'ai si imprudemment donnée».

Ma rage était au comble: je m'élançai vers lui, poussé par tous les sentiments qui peuvent animer un homme, contre l'existence d'un autre.

Il m'échappa sans peine, et me dit: «Calmez-vous! Je vous engage à m'écouter, avant de donner cours à votre haine contre ma tête maudite. N'ai-je pas assez souffert, sans que vous cherchiez à aggraver mon malheur! Quoique la vie ne soit qu'une accumulation de tourments, elle m'est chère, et je la défendrai. Souvenez-vous que vous m'avez fait plus puissant que vous ne l'êtes vous-même; ma taille est supérieure à la vôtre; mes membres sont plus souples; mais je n'essaierai pas de lutter avec vous. Je suis votre créature; et je veux être doux et docile envers le maître et le roi que la nature m'a donné, si vous remplissez envers moi les devoirs qui vous sont confiés. Ah! Frankenstein, ne soyez pas équitable pour les autres, et assez injuste envers moi, pour me fouler aux pieds, moi, pour qui votre justice, votre clémence et votre affection devraient être réservées. Souvenez-vous que je suis votre créature. Je devrais être pour vous un Adam; mais je suis plutôt l'ange déchu, que vous privez du bonheur, sans que j'aie commis aucun forfait. Partout je vois le bonheur, dont je suis seul irrévocablement exclus. J'étais bienveillant et bon; le malheur m'a rendu semblable au génie du mal. Rendez-moi heureux, et je pratiquerai encore la vertu».

—«Éloigne-toi, je ne veux pas t'entendre. Il ne peut y avoir rien de commun entre toi et moi; nous sommes ennemis. Éloigne-toi, ou essayons nos forces dans un combat, où l'un de nous devra succomber».

—«Comment pourrais-je vous émouvoir? Rien ne vous portera à jeter un regard favorable sur votre créature, qui implore votre bonté et votre compassion. Croyez-moi, Frankenstein: j'étais porté au bien; mon âme respirait l'amour de l'humanité: mais ne suis-je pas isolé, misérablement isolé dans la nature? Vous m'abhorrez, vous qui êtes mon créateur; quel espoir puis-je avoir en vos semblables, qui ne me doivent rien? Ils me méprisent et me haïssent. Les montagnes désertes et les affreux glaciers sont mon refuge. J'ai erré ici pendant plusieurs jours; les cavernes de glace, que seul je ne crains pas, sont une demeure pour moi, et la seule que l'homme n'envie point. Je reste dans ces climats glacés, qui me sont plus favorables que l'homme. Si toute l'espèce humaine savait que j'existe, elle ferait comme vous, et s'armerait pour me détruire. Ne dois-je pas haïr, à mon tour, ceux qui m'abhorrent? Je ne garderai aucune mesure avec mes ennemis. Je suis malheureux, et ils partageront mon malheur. Cependant, il est en votre pouvoir d'adoucir mon sort, et de le délivrer d'un démon, qui, si vous n'y prenez garde, peut devenir si terrible, que, non-seulement vous et votre famille, mais mille autres seront enveloppés dans sa rage. Laissez-vous aller à la pitié, et ne me dédaignez pas. Écoutez mon histoire: lorsque vous l'aurez entendue, abandonnez-moi, ou ayez pitié de moi, selon que vous m'en jugerez digne; mais, écoutez-moi. Les criminels ont obtenu des lois humaines, toutes cruelles qu'elles soient, le droit de parler pour leur propre défense, avant d'être condamnés. Écoutez-moi, Frankenstein. Vous m'accusez d'un meurtre; et, cependant, vous détruiriez avec joie votre propre créature. Ah! louez l'éternelle justice de l'homme! Cependant, je ne vous demande pas de m'épargner: écoutez-moi; et alors, si vous pouvez, et si vous le voulez, détruisez l'ouvrage de vos mains».

—«Pourquoi me rappelles-tu des circonstances dont la pensée me fait frissonner, et que j'ai créées moi-même pour mon malheur? Maudit soit le jour, Démon exécrable, où tu vis, pour la première fois, la lumière! Maudites soient les mains qui t'ont formé! Malédiction sur moi-même! Tu m'as rendu malheureux au-dessus de toute expression. Tu ne m'as pas laissé la force de voir si je suis juste ou injuste envers toi: Éloigne-toi! délivre-moi de la vue de ta forme détestée».

—«Je puis vous en délivrer, mon créateur, dit-il, en plaçant, devant mes yeux, ses mains que je repoussai avec violence; ainsi, j'ôte à votre vue ce que vous abhorrez. Vous pouvez encore m'écouter, et m'accorder votre pitié: je vous la demande, au nom des vertus que j'ai possédées autrefois. Écoutez mon histoire; elle est longue et étrange, et la température de ce lieu n'est pas bonne pour vos sensations délicates; venez dans ma cabane sur la montagne. Le soleil est encore élevé dans les cieux; avant qu'il descende pour se cacher derrière ces précipices couverts de neige, et éclairer un autre monde, vous aurez entendu mon histoire, et vous pourrez vous décider. Il dépend de vous que je quitte à jamais le voisinage de l'homme, et que je mène une vie innocente, ou que je devienne le fléau de vos semblables, et l'auteur de votre prompte ruine».

À ces mots, il marcha à travers la glace: je le suivis. Mon cœur était gonflé, et je ne lui répondis pas; mais, en avançant je pesai les différents motifs dont il s'était servi, et me déterminai du moins à écouter son récit. Cette résolution, dans laquelle la curiosité entrait pour beaucoup, fut confirmée par un sentiment de compassion. Jusqu'à présent, j'avais cru qu'il était le meurtrier de mon frère: je voulus connaître si cette conviction était à tort ou à raison. Pour la première fois, aussi, je sentis quels étaient les devoirs d'un créateur envers celui qu'il a formé; je compris que je devais le rendre heureux, avant de me plaindre de sa méchanceté: ces motifs m'engagèrent à consentir à sa demande. Nous nous mîmes donc à traverser la glace y et à gravir le rocher opposé. L'air était froid; la pluie recommençait à tomber: nous entrâmes dans la cabane; le Démon avec un air d'allégresse, moi le cœur oppressé et l'esprit abattu. J'avais consenti à l'écouter; je m'assis auprès du feu qu'avait allumé mon odieux compagnon: il commença ainsi son histoire.


CHAPITRE X

«J'ai beaucoup de peine à me rappeler les premiers moments de mon existence; tous les événements de cette époque ne se retracent à ma mémoire qu'avec confusion et en désordre. Une étrange multiplicité de sensations me saisit; je vis, je touchai, j'entendis et je sentis à la fois; mais ce ne fut que long-temps après que j'appris à distinguer les opérations de mes divers sens. Je me souviens que, par degrés, une lumière plus forte agit sur mes nerfs, et me força de fermer les yeux. L'obscurité qui vint à régner me troubla; mais à peine m'en étais-je aperçu, qu'en ouvrant les yeux, comme je le suppose maintenant, la lumière vint de nouveau m'éclairer. Je marchai, et je crois que je descendis; mais je remarquai, dans ce moment, que mes sensations subissaient un grand changement. Auparavant, des corps sombres et opaques m'avaient entouré, sans que je pusse ni les toucher ni les voir; je vis alors que je pouvais errer en liberté, sans aucun obstacle que je ne pusse ou surmonter ou éviter. La lumière devint de plus en plus oppressive pour moi, et la chaleur me fatiguant à mesure que je marchais, je cherchai un endroit pour être à l'ombre. Ce fut dans la forêt, près d'Ingolstadt, que je me reposai de ma fatigue sur le bord d'un ruisseau, jusqu'à ce que, tourmenté par la fin et la soif, je m'éveillai de mon assoupissement. Je mangeai quelques graines que je trouvai sur les arbres ou sur le sol; j'étanchai ma soif au ruisseau, je m'étendis à terre, et m'endormis. Tout me parut sombre autour de moi lorsque je me réveillai; l'air était froid, et je fus presque effrayé, comme par instinct, de me trouver ainsi isolé. Avant de quitter votre appartement, j'avais ressenti le froid, et je m'étais couvert de quelques hardes; mais elles ne pouvaient suffire pour me protéger contre les rosées de la nuit. J'étais un malheureux sans appui, et digne de pitié; je ne connaissais rien et ne pouvais rien distinguer; mais, dominé par le chagrin qui me gagnait de toutes les manières, je m'assis et pleurai.

»Bientôt une douce lumière brilla dans les cieux, et me fit éprouver un sentiment de plaisir. Je me levai et vis un astre rayonnant sortir du milieu des arbres. Je contemplai avec une sorte d'étonnement cet astre dont la marche était lente, mais dont la lumière éclairait ma route, et j'allai de nouveau chercher des graines. J'avais encore froid, mais je trouvai, par hasard, sous un arbre un large manteau dont je me couvris, et je m'assis à terre. Aucune idée distincte n'occupait mon esprit; tout était confus. Je sentais la faim, la soif, la lumière et l'obscurité; d'innombrables sons frappaient mes oreilles, et des parfums divers mon odorat. Le seul objet que je pusse distinguer était la brillante lune, sur laquelle je fixai mes yeux avec plaisir.

»Les jours et les nuits s'étaient déjà succédés plusieurs fois, et l'astre de la nuit était considérablement diminué, lorsque je commençai à démêler mes sensations les unes des autres. Je distinguai insensiblement le clair ruisseau où j'étanchais ma soif, et les arbres qui m'ombrageaient de leur feuillage. Je fus dans l'enchantement d'avoir découvert qu'un son agréable, qui souvent frappait mon oreille, sortait du gosier des petits animaux aîlés, dont la masse innombrable avait bien souvent intercepté la lumière à mes yeux. Je commençai aussi à observer, avec plus de soin, les formes qui m'entouraient, et à voir les limites de la brillante voûte de lumière qui me couvrait. Tantôt je cherchais à imiter les chants agréables des oiseaux, sans pouvoir y réussir; tantôt je voulais exprimer mes sensations à ma manière; mais je rendais des sons rudes et inarticulés dont j'étais effrayé, alors même que je ne les entendais plus.

»La lune avait cessé de paraître; mais j'étais encore dans la forêt, quand son disque reparut de nouveau moins étendu. Pendant ce temps, mes sensations étaient devenues plus nettes, et mon esprit recevait chaque jour de nouvelles idées. Mes yeux s'accoutumaient à la lumière; je voyais les objets dans leur véritable forme; je distinguai l'insecte de l'herbe, et, par degrés, une herbe d'une autre. Le chant du passereau me sembla grossier, tandis que celui du merle et de la grive était doux et enchanteur.

»Un jour que j'étais transi de froid, je trouvai un feu qui avait été laissé par quelques mendiants vagabonds, et dont la chaleur me réchauffa agréablement. Dans ma joie, je mis la main sur les braises ardentes, mais je la retirai sur-le-champ en laissant échapper un cri de douleur. Combien il me sembla étrange que la même cause produisit des effets si opposés! J'examinai les matières du feu, et à ma satisfaction, je m'aperçus qu'il était composé de bois. Je réunis promptement quelques branches; mais elles étaient humides et ne purent s'allumer. J'en fus affligé, et je m'assis en examinant de nouveau l'action du feu. Le bois mouillé que j'avais placé auprès, se sécha et s'enflamma. Je réfléchis sur ce fait, et en touchant les branches je découvris la cause, et m'occupai à rassembler une grande quantité de bois que je mis à sécher, et que je destinai à l'entretien du feu. La nuit vint, et le sommeil avec elle; j'eus la plus grande crainte que mon feu ne s'éteignit; je le couvris avec soin de bois sec et de feuilles, au-dessus desquelles je plaçai des branches humides; j'étendis alors mon manteau, me couchai sur la terre, et me livrai au sommeil.

»Réveillé dès le matin, j'eus pour premier soin de visiter le feu. Je ne l'eus pas plutôt mis à découvert, qu'un léger vent l'enflamma bientôt. Ce fut une nouvelle remarque pour moi; je fis avec des branches une espèce d'éventail pour rallumer les braises, si elles étaient près de s'éteindre. Au retour de la nuit, je vis avec plaisir que le feu avait le double avantage d'éclairer et de chauffer, et que la découverte de cet élément m'était utile pour ma nourriture; car il me parut que quelques-uns des mets, que les voyageurs avaient laissés, étaient cuits, et avaient bien meilleur goût que les graines que je cueillais aux arbres. J'essayai donc de préparer ma nourriture de la même manière, en la plaçant sur les charbons embrasés. Je vis que les graines étaient dépouillées par cette opération, et que les noix et les racines en étaient bien meilleures.

»Cependant, la nourriture devint rare, au point que je passais souvent la journée entière à chercher vainement quelques glands pour assouvir ma faim. Frappé de cette observation, je résolus de quitter le lieu que j'avais habité, pour en chercher un où je pourrais plus facilement satisfaire le petit nombre de besoins que j'éprouvais. Dans cette émigration, je m'affligeai profondément de la perte du feu que le hasard m'avait présenté, et que je ne savais comment rallumer. Je passai plusieurs heures à réfléchir sérieusement à cette difficulté; mais je fus obligé d'abandonner tous les essais que je faisais pour la vaincre; et, enveloppé de mon manteau, je m'enfonçai dans le bois, en me dirigeant vers le soleil couchant. Je passai trois jours à errer de cette manière, et enfin je découvris la campagne. La neige était tombée en abondance pendant la nuit précédente, et les champs étaient d'une blancheur uniforme. Cette vue me parut triste, et je sentis mes pieds glacés par la substance froide et humide qui couvrait la terre.

»Sept heures venaient de sonner: j'étais impatient de pourvoir à ma nourriture et de trouver un abri. Enfin, j'aperçus une petite cabane sur un terrain élevée et qui avait sans doute été bâtie pour la commodité de quelque berger. C'était un spectacle nouveau pour moi: j'en examinai la structure avec beaucoup de curiosité. La porte était ouverte; j'entrai. Un vieillard était assis près d'un feu, sur lequel il préparait son déjeuner. Au bruit qu'il entend, il se retourne, me voit, pousse un cri, sort de la cabane, et court à travers les champs avec une rapidité dont il paraissait à peine capable à son extérieur débile. Je fus un peu surpris de sa forme, qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu, et surtout de sa fuite. Mais je fus enchanté en regardant la cabane. La neige ni la pluie n'y pouvaient pénétrer; la terre était sèche, et elle me présentait alors une retraite aussi délicieuse et aussi belle, que semblait le Pandémonium aux génies de l'Enfer, après leurs souffrances dans le lac de feu. Je dévorai avec joie les restes du déjeuner du berger, qui consistait en pain, en fromage, en lait et en vin; mais sans être flatté de ce dernier objet; accablé par la fatigue, je m'étendis sur la paille et je m'endormis.

»Il était midi quand je me réveillai. Excité par la chaleur du soleil, qui se réfléchissait avec éclat sur la terre couverte de neige, je me déterminai à recommencer mes voyages; je pris soin de placer les restes du déjeuner du paysan dans une besace que je trouvai; et, pendant plusieurs heures, je poursuivis ma route à travers champs, jusqu'à un village où je parvins au coucher du soleil: je fus émerveillé. Des cabanes, d'agréables chaumières et d'élégantes maisons appelaient tour à tour mon admiration. Les végétaux dans les jardins, le lait et le fromage sur les fenêtres de quelques chaumières, excitaient mon appétit. J'entrai dans l'une des plus apparentes; mais j'avais à peine franchi le seuil de la porte, que les enfants jetèrent des cris, et qu'une des femmes s'évanouit. Tout le village fut en l'air; les uns se mirent à fuir, les autres à m'attaquer, au point que, fortement meurtri par les pierres et autres projectiles qu'on me lançait, je m'échappai dans la campagne, et me réfugiai, rempli d'effroi, dans une petite cabane abandonnée, et qui me paraissait bien chétive auprès des palais que j'avais vus dans le village. Cette cabane, cependant, était contiguë à une chaumière d'une apparence agréable; mais, après l'expérience que je venais de faire, et qui m'avait coûté si cher, je n'osai pas y rentrer. Le lieu qui me servait d'asile était construit en bois; mais il était si bas, que je ne pouvais m'y tenir debout qu'avec peine. Le sol n'était pas recouvert d'un plancher, mais il était très-sec. J'avais l'avantage de pouvoir me garantir dans cette enceinte de la neige et de la pluie, malgré le vent qui y pénétrait par d'innombrables fentes.

»Dans cette retraite, je m'étendis à terre, heureux de l'avoir trouvée, quelque mauvaise qu'elle fût, contre l'intempérie de la saison, et encore plus contre la barbarie des hommes.

»Dès le matin, je sortis de ma cabane pour voir la chaumière adjacente, et examiner si je pouvais rester dans l'habitation que j'avais trouvée. Elle était adossée à la chaumière, et entourée, sur les côtés qui étaient exposés, d'une étable à cochons et d'une source d'eau limpide. De l'autre côté, elle présentait une ouverture par laquelle j'étais entré. Je couvris alors de pierres et de bois toutes les crevasses par lesquelles je pouvais être aperçu, mais de manière à pouvoir les déranger dans l'occasion pour sortir: je ne recevais la lumière que par l'étable, mais je n'avais pas besoin d'en recevoir davantage.

»Je venais de disposer ainsi mon habitation, et de la garnir de paille fraîche, quand je vis de loin la figure d'un homme. Je rentrai; car je me souvenais trop bien du traitement que j'avais éprouvé la veille, pour me mettre en son pouvoir. Cependant, j'avais pourvu à ma subsistance pour ce jour-là, en enlevant un morceau de pain grossier; je m'étais emparé aussi d'une coupe, afin de boire, plus commodément que dans ma main, l'eau pure qui coulait auprès de ma retraite. Du reste, j'étais à l'abri de l'humidité, et je pouvais même éprouver quelque chaleur dans le voisinage de la cheminée de la chaumière.

»Avec ces précautions, je résolus de résider dans cette cabane, jusqu'à ce qu'une nouvelle circonstance me détournât de cette résolution. C'était vraiment un paradis, en comparaison de la sombre forêt, ma première résidence, des branches à travers lesquelles je recevais la pluie, et de la terre toujours humide. Je déjeunai avec plaisir: après ce repas, j'allais enlever une planche pour puiser un peu d'eau, lorsque j'entendis un pas. Je mis l'œil à une petite fente, et je vis une jeune personne, un seau sur la tête, passer devant ma cabane. Elle était jeune et gentille, différente de ce que m'ont paru depuis les villageoises et les servantes de ferme. Son vêtement était simple, et se composait d'un jupon bleu, et grossier, et d'une jaquette de toile; sa belle chevelure était tressée, mais sans ornement; son visage avait l'expression de la souffrance et de la tristesse. Elle disparut; mais elle revint bientôt, portant le seau qui était alors presque rempli de lait. Au moment où elle passa, elle parut incommodée du fardeau. Un jeune homme, dont la figure exprimait le plus profond désespoir, vint au devant d'elle, prononça quelques mots avec un air de mélancolie, prit le seau sur la tête de la jeune fille, et le porta lui-même dans la chaumière. Elle le suivit, et ils disparurent. Peu après, je vis le jeune homme, quelques outils à la main, traverser le champ derrière la chaumière. La jeune fille avait d'autres soins, tantôt dans la maison, tantôt dans la basse-cour.

»En examinant mon habitation, je reconnus qu'une des fenêtres de la chaumière en avait d'abord occupé une partie, mais les panneaux avaient été fermés avec du bois. Il y avait cependant dans un de ces panneaux, une petite fente presqu'imperceptible, et par laquelle l'œil pouvait à peine pénétrer. À travers cette fente, on distinguait une petite chambre très-propre et très-soignée, mais peu meublée. Dans un coin, auprès d'un petit feu, était assis un vieillard, la tête appuyée sur les mains, dans l'attitude de la douleur. La jeune fille était occupée à arranger la chaumière; elle prit dans un tiroir un objet qui exigea le mouvement de ses mains, et s'assit auprès du vieillard. Celui-ci tenait un instrument, et en tira bientôt des sons plus doux que le chant de la grive ou du rossignol. Ce tableau était agréable, même pour moi, pauvre malheureux, qui n'avais jamais auparavant rien vu de beau. Les cheveux blancs, et la physionomie bienveillante du vieillard, commandaient le respect, en même temps que les manières douces de la jeune fille inspiraient l'amour. Il joua un air doux et triste, et je vis des larmes couler des yeux de son aimable compagne, tandis que le vieillard n'y prit garde que lorsqu'elle poussa des sanglots. Il prononça quelques mots auxquels la belle créature ne répondit qu'en laissant l'ouvrage, et en tombant à ses pieds. Il la releva, et sourit avec tant de bonté et d'affection, que j'éprouvai des sensations d'une nature particulière et accablante: c'était un mélange de peine et de plaisir, tel que je n'en avais encore jamais éprouvé, soit par la faim ou le froid, soit par la chaleur ou le plaisir de manger. J'étais incapable de soutenir ces émotions: je quittai la fenêtre.

»Bientôt après le jeune homme revint, portant du bois sur ses épaules. La jeune fille le reçut à la porte, aida à le décharger de son fardeau, apporta quelques morceaux de bois, et les mit au feu; le jeune homme l'amena dans un coin de la chaumière, et lui montra un grand pain et un morceau de fromage. Elle parut contente, et s'empressa d'aller chercher dans le jardin quelques racines et quelques plantes, qu'elle plaça dans l'eau et ensuite sur le feu. Elle se remit ensuite à son ouvrage, pendant que le jeune homme alla dans le jardin, et parut occupé à bêcher la terre et à planter des racines. Une heure après, la jeune femme alla le rejoindre, et ils rentrèrent ensemble dans la chaumière.

»Pendant ce temps, le vieillard était resté pensif; mais à l'approche de ses compagnons il prit un air plus gai. Ils se mirent à table: le repas fut promptement terminé. La jeune femme fut encore occupée à arranger la chaumière; le vieillard se promena en dehors au soleil, pendant quelques minutes, appuyé sur le bras du jeune homme. Rien ne pouvait surpasser la beauté du contraste qu'offraient ces deux excellentes créatures. L'un était vieux, avait des cheveux blancs, et une physionomie qui respirait la bienveillance et la tendresse. La figure du jeune homme était douce et gracieuse, et ses traits de la plus belle régularité; cependant ses yeux et son attitude exprimaient le plus profond chagrin et le désespoir. Le vieillard rentra dans la chaumière; et le jeune homme, avec des outils différents de ceux dont il s'était servi le matin, dirigea ses pas à travers les champs.

»La nuit arriva bientôt; mais à mon grand étonnement, je vis que les habitants de la chaumière avaient un moyen de prolonger le jour par l'usage des lumières; et je fus charmé de voir que le coucher du soleil ne mettait pas fin au plaisir que j'éprouvais à observer mes voisins. Pendant la soirée, la jeune fille et son compagnon se livrèrent à différentes occupations que je ne comprenais pas; et le vieillard reprit l'instrument, qui produisit les sons divins qui m'avaient enchanté le matin. Dès qu'il eût cessé, le jeune homme se mit, non pas à chanter; mais à prononcer des sons monotones, qui ne ressemblaient nullement à l'harmonie de l'instrument du vieillard, ni aux chants des oiseaux; je sus depuis qu'il lisait à haute voix, mais alors je ne connaissais pas la science des mots ou des lettres.

»La famille donna quelques moments à ces différentes occupations, éteignit ses lumières, et se retira, suivant mes conjectures, pour se livrer au repos.


CHAPITRE XI

»Je m'étendis sur la paille sans pouvoir dormir. Je pensais à tout ce dont j'avais été témoin pendant le jour. J'étais surtout frappé des manières douces de ces gens; et je désirais aller les trouver, mais je n'osais m'y résoudre. Je me souvenais trop bien du traitement que j'avais éprouvé le soir précédent de la part des barbares villageois, et je me déterminai, quelque fût la conduite que je dusse tenir par la suite, à rester tranquille dans ma cabane, à observer, et à essayer de découvrir les motifs qui dirigeaient leurs actions.

»Les habitants de la chaumière se levèrent le lendemain matin avant le soleil. La jeune femme arrangea la chaumière et prépara à manger; le jeune homme partit après le premier repas.

»Cette journée se passa de même que la précédente. Le jeune homme était constamment occupé au dehors, et la jeune fille à différents travaux dans l'intérieur: Le vieillard, que je reconnus bientôt aveugle, passait ses heures de loisir avec son instrument, ou en contemplation. Rien ne pouvait surpasser l'amour et le respect, que les jeunes habitants de la chaumière montraient envers leur vénérable compagnon. Ils lui rendaient avec grâce tous les petits services d'affection et de devoir; et ils en étaient récompensés par son bienveillant sourire.

»Ils n'étaient pas entièrement heureux. Le jeune homme et sa compagne se retiraient souvent à l'écart, et avaient l'air de pleurer. Je ne connaissais pas le motif de leur malheur; mais j'en étais profondément affecté. Si ces aimables créatures étaient malheureuses, il était moins étrange que je le fusse, moi qui étais un être imparfait et isolé. Cependant, pourquoi ces êtres charmants étaient-ils malheureux? Ils possédaient une maison délicieuse qui, du moins, était telle à mes yeux; ils n'éprouvaient aucun besoin: ils avaient un feu pour les réchauffer lorsqu'ils ressentaient le froid, et des viandes exquises pour apaiser leur faim; ils étaient couverts de hardes excellentes; et, de plus, ils jouissaient de la société et de la conversation l'un de l'autre, en échangeant chaque jour des regards d'affection et de bonté. Que voulaient dire leurs larmes? Exprimaient-elles réellement la douleur? Je ne pus d'abord résoudre ces questions; mais une attention suivie et le temps m'expliquèrent beaucoup de choses qui paraissaient d'abord énigmatiques.

»Il se passa beaucoup de temps avant que je découvrisse l'unique cause de l'inquiétude de cette aimable famille; c'était la pauvreté dont ils avaient à supporter toute l'horreur. Ils n'avaient d'autre nourriture que les végétaux de leur jardin, et le lait d'une vache, qui en avait fort peu pendant l'hiver, et que ses maîtres pouvaient à peine soutenir. Il leur est arrivé souvent, je crois, de souffrir des atteintes poignantes de la faim, surtout aux deux plus jeunes habitants de la chaumière, qui, plusieurs fois, plaçaient à manger devant le vieillard, sans se rien réserver.

»Ce trait de bonté me toucha sensiblement. J'avais l'habitude, pendant la nuit, de dérober une partie de leurs provisions pour ma propre consommation; mais, touché de la peine que je faisais à ces excellentes gens, je cessai, et me nourris de graines, de noix, et de racines, que je cueillais dans un bois voisin.

»Je découvris aussi d'autres moyens de les aider dans leurs travaux. Je vis que le jeune homme passait une grande partie de ses journées à ramasser du bois pour le feu de la famille; pendant la nuit je prenais souvent ses outils, dont je connus bientôt l'usage, et je rapportais assez de bois pour la consommation de plusieurs jours.

»Je me souviens qu'à la première fois, la jeune femme en ouvrant la porte le matin, parut très-étonnée de voir une grande pile de bois. Elle dit quelques mots à haute voix, et le jeune homme accourut, en exprimant aussi sa surprise. Je remarquai, avec plaisir, qu'il n'alla pas à la forêt ce jour là, mais qu'il le passa à réparer la chaumière et à cultiver le jardin.

»Peu à peu, je fis une découverte d'un intérêt encore plus grand. Je vis que ces personnes avaient une manière de se communiquer leurs idées et leurs sentiments par des sons articulés. Je m'aperçus que leurs paroles étaient suivies du plaisir ou de la peine, du sourire ou de la tristesse, tantôt dans l'esprit, tantôt sur la physionomie de ceux qui les entendaient. Je les croyais doués d'une science divine, je désirais ardemment l'apprendre; mais j'étais déconcerté à chaque essai que je tentai. Leur prononciation était vive, et les mots dont ils se servaient, n'ayant aucune concordance apparente avec les objets visibles, je ne pouvais trouver aucun moyen d'éclaircir le mystère de leur rapport. Cependant, à force de persévérance, et après avoir vu dans ma cabane plusieurs phases de la lune, je découvris les noms qui convenaient à quelques-uns des objets les plus familiers du discours: j'appris et appliquai les mots feu, lait y pain et bois. J'appris aussi les noms des habitants de la cabane eux-mêmes. Le jeune homme et sa compagne avaient chacun plusieurs noms; mais le vieillard n'avait que celui de père. La jeune fille s'appelait sœur ou Agathe, et le jeune homme Félix, frère ou fils. Je ne saurais décrire le plaisir que j'éprouvai en connaissant les idées appropriées à chacun de ces sons, et en parvenant à les prononcer. Je distinguai plusieurs autres mots, sans pouvoir les comprendre ou les appliquer, tels que bon, très-cher, malheureux.

»Je passai l'hiver ainsi. Les habitudes douces et la beauté des habitants de la chaumière me les rendaient chers. Étaient-ils dans l'affliction, je me sentais affligé. Étaient-ils contents, je sympathisais avec eux. Je vis peu d'autres personnes que celles dont je vous parle; et, si des étrangers entraient dans la cabane, leurs manières dures et leur air grossier ne servaient qu'à relever à mes yeux la supériorité de mes amis. Le vieillard, je pus le voir, essayait souvent d'encourager ses enfants; et quelquefois il les appelait pour bannir leur tristesse. Il leur parlait avec un air de gaîté, une expression de bonté qui me faisait plaisir à moi-même. Agathe écoutait avec respect, ses yeux se remplissaient quelquefois de pleurs qu'elle cherchait à cacher; mais en général sa figure et son ton étaient plus gais après les exhortations paternelles. Il n'en était pas de même de Félix. Il était toujours le plus triste du groupe; et il me parut, même malgré l'inexpérience de mes sens, avoir plus souffert que ses amis. Mais si son air était plus chagrin, sa voix était plus joyeuse que celle de sa sœur, surtout quand il s'adressait au vieillard.

»Je pourrais rapporter des exemples sans nombre, qui ne sont pas importants, mais qui peignent le caractère de ces aimables habitants. Au milieu de la pauvreté et du besoin, Félix aimait à porter à sa sœur la première petite fleur blanche qui perçait la neige. Le matin de bonne heure, avant le lever d'Agathe, il balayait la neige qui obstruait le chemin de la laiterie, tirait de l'eau du puits, et portait le bois qui était au dehors de la maison, où, à son étonnement continuel, il trouvait une provision toujours faite par une main invisible. Pendant le jour, il travaillait quelquefois pour un fermier voisin; du moins je l'ai pensé, en le voyant sortir souvent, et ne revenir que pour dîner, et sans porter de bois avec lui. Quelquefois il travaillait dans le jardin; mais il y avait peu à faire dans la saison de la gelée; alors il lisait pour le vieillard et Agathe.

»Cette lecture m'avait d'abord extrêmement embarrassé; mais, par degrés, je reconnus qu'il prononçait en lisant les mêmes sons que ceux dont il faisait usage en parlant. J'en tirai la conséquence qu'il trouvait sur le papier des signes pour des paroles, dont il avait le sens. Je désirais vivement les connaître; mais comment le pouvais-je, moi qui ne comprenais même pas les sons que marquaient les signes? Cependant, je fis des progrès sensibles dans cette science, mais je n'en fis pas assez pour suivre aucune sorte de conversation, malgré mon application et mes efforts. J'étais porté à ce travail par le désir de me découvrir aux habitants de la chaumière, et par la nécessité de n'en faire l'essai qu'après avoir appris leur langage; certain que, si je parlais comme eux, je les effrayerais moins de la difformité de ma figure, dont j'avais eu connaissance par le contraste que j'avais continuellement sous les yeux.

»J'avais admiré les formes accomplies de mes voisins, leur grâce, leur beauté, et leur teint délicat; mais combien je fus effrayé quand je me vis dans une eau transparente! Je reculai d'abord, me refusant à croire que je me fusse réfléchi dans ce miroir; convaincu enfin que j'étais en réalité le monstre qui est devant vous, je fus pénétré du plus profond désespoir et de la mortification la plus cruelle. Hélas! je ne connaissais pas encore les funestes effets de cette difformité!

»Le soleil devint plus chaud, et la lumière du jour plus longue. La neige disparut, les arbres cessèrent d'en être couverts, et la terre reprit une couleur noire. Dès-lors Félix eut beaucoup d'occupations, et ces braves gens ne furent plus exposés à l'horrible famine dont ils étaient menacés. Leur nourriture, comme je le remarquai depuis, était grossière, mais abondante; ils mangeaient suivant leurs besoins. Plusieurs nouvelles espèces de plantes vinrent dans le jardin qu'ils cultivaient; et ces gages de consolation se multipliaient chaque jour à mesure que la saison avançait.

»Le vieillard, appuyé sur son fils, se promenait tous les jours à midi, lorsqu'il ne pleuvait pas; car j'entendais dire qu'il pleuvait, quand le ciel versait ses eaux. La pluie tombait souvent; mais un vent, qui s'élevait, séchait promptement la terre; et la saison devint enfin bien plus agréable qu'elle n'avait été.

»Mon genre de vie dans la cabane était uniforme. Le matin, je suivais les mouvements de mes voisins; et dès qu'ils se dispersaient pour leurs diverses occupations, je dormais: je passais le reste du jour à observer mes amis. Lorsqu'ils s'étaient retirés pour se livrer au repos, j'allais dans la forêt, s'il y avait clair de lune, ou si la nuit était étoilée, chercher ma nourriture et du bois pour la chaumière. À mon retour, il était souvent nécessaire que je balayasse la neige qui était sur leur chemin; je faisais aussi tous les autres travaux auxquels j'avais vu Félix se livrer. Je remarquais ensuite leur étonnement sur ces travaux exécutés par une main invisible; et une ou deux fois, je les entendis dans cette occasion, prononcer les mots bon génie, miracle; mais je ne comprenais pas alors la signification de ces termes.

»Mes pensées devinrent plus actives; j'étais impatient de découvrir les motifs et les sentiments de ces aimables créatures; je cherchais à savoir pourquoi Félix paraissait si malheureux et Agathe si triste. Je croyais, insensé que j'étais! que je pourrais rendre le bonheur à ces êtres qui le méritaient si bien. Pendant mon sommeil ou loin d'eux, les formes du vénérable aveugle, de la douce Agathe et du bon Félix, se présentaient à mon esprit. Je les regardais comme des êtres supérieurs, qui devaient être les arbitres de ma destinée future. Mon imagination se figurait le moment où je me présenterais devant eux, et la réception qu'ils me feraient. Je pensais qu'ils supporteraient difficilement le premier abord, mais que, par une conduite douce et des paroles conciliantes, je pourrais gagner leur faveur, et ensuite leur amour.

»Ces pensées me réjouirent et m'animèrent d'une nouvelle ardeur. Je m'appliquai à apprendre à parler. Mes organes étaient rudes, il est vrai, mais souples; ma voix ressemblait fort peu à la douce musique de leurs intonations, mais elle prononçait avec assez de facilité les mots que je comprenais.

»Les ondées favorables et la chaleur vivifiante du printemps, changèrent beaucoup l'aspect de la terre. Les hommes, qui, avant cette métamorphose, avaient paru cachés dans des souterrains, se dispersèrent pour s'adonner à différents genres de culture. Les chants des oiseaux furent plus gais, et les feuilles commencèrent à garnir les arbres. Heureuse, heureuse terre, digne d'être habitée par des dieux, qui, un moment auparavant, était froide, humide, et malsaine! Mes esprits étaient transportés par cet aspect enchanteur de la nature; le passé fut effacé de ma mémoire, le présent était tranquille, et l'avenir s'embellissait des rayons brillants de l'espérance, et de mille joies anticipées.


CHAPITRE XII

»J'arrive maintenant à la partie la plus intéressante de mon histoire. Je rapporterai les évènements qui ont bouleversé tous mes sentiments, et m'ont fait tel que je suis aujourd'hui.

»Le printemps s'avançait rapidement; le temps devint beau, et le ciel sans nuages. J'étais surpris que la terre, auparavant déserte et triste, fût alors brillante de verdure et des fleurs les plus belles. Mes sens étaient charmés et rafraîchis par une infinité d'odeurs délicieuses et de vues magnifiques.

»Un jour, c'était celui consacré périodiquement au repos par mes voisins, le vieillard jouait de la guitare, et ses enfants l'écoutaient. Je remarquai sur la figure de Félix une expression de mélancolie inconcevable; il soupirait fréquemment. Le père suspendit sa musique, et, à son air, je jugeai qu'il demandait à son fils la cause de son chagrin: Félix répondit gaîment au vieillard, qui allait reprendre son instrument, lorsqu'on entendit frapper à la porte.

»C'était une dame à cheval, suivie d'un paysan pour guide. Elle était vêtue de noir, et couverte d'un voile épais de la même couleur. Agathe fit une question, à laquelle l'étrangère ne répondit, qu'en prononçant d'une voix douce le nom de Félix. Sa voix était harmonieuse, mais différente de celle de mes amis. À son nom, Félix accourut promptement vers la dame, qui, en le voyant, releva son voile, et me laissa voir une figure d'une beauté et d'une expression angéliques. Ses cheveux étaient d'un noir brillant, et tressés avec soin; ses yeux noirs, mais pleins de douceur et de feu; ses traits d'une proportion régulière; son teint admirable, et ses joues embellies par les grâces.

»Félix parut transporté de plaisir en la voyant; son visage, d'où le chagrin fut banni, exprima sur-le-champ une joie vive, et dont je l'aurais à peine cru capable; ses yeux étincelaient; ses joues étaient animées par le plaisir; et, dans ce moment, il me parut aussi beau que l'étrangère. Elle semblait livrée à divers sentiments: elle versait des larmes, et en même temps elle tendait la main à Félix, qui la baisait avec ravissement, et l'appelait, autant que je pus le distinguer, sa chère Arabe. Elle ne paraissait pas le comprendre, mais elle souriait. Il l'aida à descendre de cheval, renvoya son guide, et la conduisit dans la chaumière. Une conversation eut lieu entre lui et son père. La jeune étrangère se jeta aux pieds du vieillard, et voulut baiser sa main; mais il la releva et l'embrassa avec affection.

»Je vis bientôt, que l'étrangère prononçait des sons articulés, et faisait usage d'un langage particulier; mais qu'elle n'était pas plus comprise par les habitants de la chaumière, qu'elle ne les comprenait elle-même. Ils faisaient beaucoup de signes, que je ne savais pas interpréter; mais je m'aperçus que sa présence répandait la gaîté dans la chaumière, et dissipait leur chagrin comme le soleil dissipe le brouillard du matin. Félix paraissait surtout heureux, et accueillait son Arabe avec le sourire du bonheur. Agathe, la sensible Agathe, baisait les mains de l'aimable étrangère; lui montrait son frère, et semblait lui expliquer, par des signes, qu'il avait été triste jusqu'au moment de son arrivée. Quelques heures se passèrent ainsi à des démonstrations de joie dont je ne comprenais pas la cause. Je ne tardai pas à voir, au retour fréquent d'un son que l'étrangère répétait après eux, qu'elle cherchait à apprendre leur langue, et je pensai aussitôt à profiter des mêmes instructions pour le même but. L'étrangère apprit dans la première leçon à-peu-près vingt mots dont je connaissais déjà la plupart; mais je retins les autres.

»À la nuit, Agathe et l'Arabe se retirèrent de bonne heure. En se séparant de l'étrangère, Félix lui baisa la main, et lui dit: «Bon soir, chère Safie». Il resta beaucoup plus long-temps que de coutume, à s'entretenir avec son père. Je jugeai que leur aimable hôte, dont le nom était sans cesse prononcé, était le sujet de leur conversation. Je désirais ardemment les comprendre, j'y employais toutes mes facultés; mais je me consumai en vains efforts.

»Le lendemain matin, Félix alla à son ouvrage; de son côté, Agathe ne négligea aucune de ses occupations ordinaires. Quand elle eut tout terminé, l'Arabe s'assit aux pieds du vieillard, prit sa guitare et joua quelques airs si beaux et si touchons, qu'ils m'arrachèrent des larmes de chagrin et de plaisir à la fois. Elle chantait en modulant sa voix en riche cadence, et en l'élevant ou la baissant tour à tour comme le rossignol des bois.

»Elle cessa de chanter, et présenta la guitare à Agathe, qui la refusa d'abord, mais qui finit par jouer un air simple, en l'accompagnant des accents de sa voix, aussi doux, mais moins beaux que les accords admirables de l'étrangère. Le vieillard paraissait ravi, et dit quelques mots qu'Agathe tâcha d'expliquer à Safie, et par lesquels il voulait témoigner tout le plaisir qu'il ressentait de sa musique.

»Les jours se passèrent ensuite aussi tranquillement qu'avant l'arrivée de l'étrangère; seulement depuis ce moment, la joie avait remplacé la tristesse sur le visage de mes amis. Safie était toujours gaie et heureuse; elle et moi nous fîmes de rapides progrès dans la connaissance de la langue, de sorte qu'en deux mois je commençais à comprendre la plupart des mots prononcés par mes protecteurs.

»Pendant ce temps, la terre s'était couverte d'herbage, et les collines verdoyantes étaient parsemées de fleurs innombrables, d'une odeur et d'une vue agréables; les étoiles pâlissaient au milieu des bois devant la clarté de la lune; le soleil devint plus chaud, les nuits claires et embaumées. Mes sorties nocturnes étaient pour moi délicieuses, mais elles étaient devenues beaucoup plus courtes, depuis qu'il n'y avait plus qu'un faible intervalle entre le coucher et le lever du soleil; car je ne sortais jamais pendant le jour, dans la crainte d'éprouver le traitement dont j'avais souffert précédemment, dans le premier village où j'étais entré.

»Mes journées se passaient dans une attention continuelle, afin de savoir plus promptement parler: je puis aussi dire avec quelqu'orgueil, que mes progrès furent plus rapides que ceux de l'Arabe, qui comprenait fort peu et parlait difficilement, tandis que je comprenais et pouvais répéter presque tous les mots que j'entendais.

»En apprenant à parler, j'appris aussi la science des lettres, qu'on enseignait à l'étrangère. C'était pour moi un grand sujet d'étonnement et de plaisir.

»Le livre dont Félix se servait pour instruire Safie, était les Ruines, ou Méditations sur les Révolutions des Empires, par Volney. Je n'aurais pas compris le sens de ce livre, si Félix, en le lisant, n'eût donné des explications très-détaillées. Il avait, disait-il, fait choix de cet ouvrage, parce que le style déclamatoire imitait le genre des auteurs Orientaux. Avec cet ouvrage, je parvins à connaître un peu l'histoire, et à me représenter les différents empires qui existent actuellement dans le monde; j'eus aussi quelqu'idée des usages, des gouvernements, et des religions des différentes nations de la terre. Je connus la paresse des Asiatiques, le génie prodigieux et l'activité d'esprit des Grecs, les guerres et les vertus admirables des anciens Romains, leur décadence, la chute de ce puissant empire, la chevalerie, la chrétienté et les rois. Je connus la découverte de l'hémisphère Américain, et je pleurai avec Safie sur le malheureux sort de ses premiers habitants.

»Ces récits merveilleux m'inspiraient d'étranges sentiments. Comment l'homme était-il si puissant, si vertueux, si grand, et en même temps si méchant et si bas? Tantôt il paraissait une véritable émanation du mauvais principe; tantôt une conception noble et divine. La grandeur d'âme et la vertu me parurent le plus bel ornement d'un être sensible; la bassesse et la méchanceté, qui étaient le partage de tant de monde, me parurent la plus triste dégradation, une condition plus abjecte que celle de la taupe ou du vermisseau. Je fus long-temps avant de concevoir comment un homme pouvait se porter à assassiner son semblable, ou même pourquoi il y avait des lois et des gouvernements; mais, en apprenant les détails des vices et des meurtres, je cessai d'être surpris, et je reculai de dégoût et d'horreur.

»Chaque conversation des habitants de la chaumière me présentait alors de nouveaux prodiges. Les leçons que Félix donnait à l'Arabe, et auxquelles je prêtais toute mon attention, m'expliquèrent l'étrange système de la société humaine. J'entendais parler de la division des propriétés, de richesses immenses et de pauvreté excessive, de rang, de naissance et de noblesse.

»Les mots donnaient lieu aux réflexions. J'appris que les biens les plus estimés par vos semblables, étaient une naissance illustre et pure avec la richesse. Un seul de ces biens suffisait pour qu'un homme fût respecté; mais sans l'un ni l'autre, il était regardé, sauf un petit nombre d'exceptions, comme un vagabond et un esclave, fait pour consumer ses forces au profit d'un petit nombre d'élus. Et qu'étais-je, moi? Je ne connaissais nullement mon origine, ni mon créateur; mais je savais que je n'avais ni argent, ni amis, ni aucune propriété. J'avais d'ailleurs une figure d'une difformité hideuse et repoussante; je n'étais même pas de la même nature que l'homme. J'étais plus agile que lui, et je pouvais subsister d'une nourriture plus grossière; je supportais l'excès de la chaleur et du froid, sans ressentir aucun mal; j'étais enfin d'une taille beaucoup plus élevée que celle des hommes. En regardant autour de moi, je ne voyais et n'entendais personne qui me ressemblât. En ces moments, je me demandais si j'étais un monstre, une difformité que tout le monde fuyait et désavouait.

»Je ne saurais décrire la douleur dans laquelle ces réflexions me jetèrent: j'essayais de les éloigner, mais le chagrin s'augmentait sans cesse avec l'instruction. Ah! que n'étais-je toujours resté dans le bois où j'avais pris naissance, sans connaître ni éprouver d'autres sensations que celles de la faim, de la soif et de la chaleur!

»De quelle étrange nature est l'instruction! Elle s'attache à l'esprit, lorsqu'elle lui a été une fois inculquée, comme le lichen au rocher. Je désirais quelquefois bannir toute pensée et tout sentiment; mais j'appris qu'il n'y avait qu'un moyen d'étouffer toute peine, la mort.... la mort que je craignais, sans pouvoir la comprendre. J'admirais la vertu et les bons sentiments, j'aimais les manières douces et les aimables qualités de mes voisins; mais j'étais privé de communication avec eux, si ce n'est celle que j'obtenais furtivement, sans être vu, ni connu, et qui augmentait le désir que j'avais de compter parmi mes semblables, sans me satisfaire. Les paroles bienveillantes d'Agathe, et le sourire animé de la charmante Arabe, n'étaient pas pour moi. Les douces exhortations du vieillard, et la conversation vive du bien-aimé Félix, ne s'adressaient pas à moi. Malheureux, malheureux que j'étais!

»Je reçus de nouvelles et plus profondes leçons. J'entendis parler de la différence des sexes, de la naissance et de la croissance des enfants; combien le père aimait le sourire de l'enfant au berceau, et les vives saillies d'un fils plus grand; comment la vie de la mère se passait dans les soins précieux de leur éducation; comment l'esprit de la jeunesse s'étendait et s'instruisait; je sus ce qu'étaient un frère, une sœur; et je connus toutes les différentes parentés qui lient mutuellement un être à un autre.

»Mais où étaient mes amis et mes parents? Un père n'avait pas eu soin des jours de mon enfance, une mère ne m'avait pas béni par son doux sourire et ses caresses; ou bien, s'il en avait été ainsi, toute ma vie passée n'était qu'un point, un vide dans lequel je ne distinguais rien. Ma mémoire avait beau remonter dans le passé, il me semblait que j'avais toujours été de la même taille et des mêmes proportions. Je n'avais pas encore vu un être qui me ressemblât, ou qui recherchât quelque commerce avec moi. Qu'étais-je? Cette question revint encore; et je n'y répondis que par des gémissements.

»J'expliquerai bientôt la tendance de ces sentiments. Revenons maintenant aux habitants de la chaumière, dont l'histoire excitait en moi tour-à-tour des sentiments d'indignation, de plaisir et d'étonnement, mais qui ne faisaient qu'ajouter à l'amour et au respect que j'avais pour mes protecteurs; car j'aimais à les appeler ainsi par une illusion innocente et presque pénible.


CHAPITRE XIII

»J'appris par la suite l'histoire de mes amis. Elle se grava profondément dans mon esprit; car elle se composait d'une foule de circonstances fort intéressantes et merveilleuses pour un être aussi inexpérimenté que moi.

»Le vieillard se nommait de Lacey. Il était descendu d'une bonne famille de France, où il avait long-temps vécu dans l'abondance, respecté de ses supérieurs et chéri de ses égaux. Son fils avait été au service de son pays, et Agathe avait eu rang parmi les dames de la plus grande distinction. Peu de mois avant mon arrivée, ils avaient vécu dans une grande et riche cité, dont le nom est Paris, entourés d'amis, et jouissant de tous les agréments que procurent la vertu, le bon goût, ou un esprit cultivé.

»Le père de Safie avait été la cause de leur ruine. C'était un marchand Turc, qui avait habité Paris pendant plusieurs années; mais qui, pour des raisons que je ne pus apprendre, devint suspect au gouvernement. Saisi et jeté en prison le jour même où Safie arriva de Constantinople pour le rejoindre, il fut jugé et condamné à mort. L'injustice de cette sentence était criante; elle indigna tout Paris, dont l'opinion générale fut que la condamnation avait pour motif, moins le crime imputé au Turc, que sa religion et ses richesses.

»Félix avait assisté au jugement; en entendant la décision de la cour, il ne mit aucune borne à son horreur et à son indignation. Il fit, dès ce moment, le vœu solennel de le sauver, et il chercha alors les moyens de réussir dans cette entreprise. Après beaucoup d'efforts infructueux pour pénétrer dans la prison, il découvrit, dans une partie du bâtiment, une fenêtre fortement grillée, qui n'était pas gardée, et qui éclairait le donjon où l'infortuné Mahométan, chargé de chaînes, attendait, dans le désespoir, l'exécution de l'affreuse sentence. Félix visita la grille pendant la nuit, et fit connaître au prisonnier les intentions dont il était animé.