De cette lutte du christianisme avec la poésie populaire naquirent les chroniques hongroises. Impuissant à étouffer son ennemie, le christianisme chercha du moins à la désarmer; il essaya de purifier et de s'approprier dans la mesure possible ces compositions traditionnelles, où l'esprit guerrier de la nation trouvait un stimulant heureux, et les familles nobles une satisfaction d'orgueil. Le peuple hongrois ou du moins ses hommes les plus intelligents s'étaient jetés avec ardeur dans les études dont le christianisme ouvrait la perspective aux nouveaux convertis. Les chapitres ecclésiastiques devinrent des institutions littéraires où l'on enseigna, outre le droit canon et l'exégèse des livres saints, quelques monuments des littératures romaine et grecque. Multipliés, enrichis par les fondations des rois hongrois depuis l'an 1000, et dirigés soit par des évêques nationaux, soit par des docteurs appelés du dehors, ces chapitres organisèrent une guerre de critique littéraire et religieuse contre l'histoire traditionnelle, au nom de la foi chrétienne et de la belle littérature. Dès le règne de saint Étienne, deux écoles ecclésiastiques attiraient la jeunesse magyare dans les murs de Strigonie, aujourd'hui Gran, et d'Albe-Royale, nouvelle capitale de la Hongrie chrétienne et monarchique. Veszprim eut aussi la sienne, célèbre au xiiie siècle et richement dotée en 1276 par Ladislas le Cuman589. Louis le Grand de la maison d'Anjou érigea, sous le nom même d'Académie590, dans le chapitre de Cinq-Églises, un gymnase littéraire calqué sur ceux de la France, et Sigismond son gendre un Athenœum dans la ville nommée Vieille-Bude591. Le mouvement d'instruction ne fit que s'accélérer et s'étendre à mesure qu'on approcha du xve siècle.
C'est dans ces écoles qu'aux xie, xiie et xiiie siècles, des clercs, savants pour leur nation, et plus pieux encore que savants, firent subir aux chansons traditionnelles une transformation importante, qui, les accommodant aux nécessités historiques du culte nouveau, les réconciliait avec lui et les amnistiait pour ainsi dire. Cette première transformation consista à relier la nation des Huns aux origines du genre humain, telles qu'elles sont enseignées par la Bible et développées par ses commentateurs chrétiens ou juifs. Gog et Magog se trouvaient là fort à propos pour faire de Magog, fils de Japhet et roi de Scythie, le père de la race des Moger ou Magyars, et à travers une suite de patriarches, connus ou inconnus de la Bible, on arriva sans trop de peine au roi Attila, ancêtre du duc Arpad, et commun patron des Magyars et des Huns, double rameau issu de Magog par Hunnor et Mogor, ses fils592. On eut soin de comprendre dans la généalogie d'Attila le géant Nemrod, chasseur, guerrier et conquérant. Ce travail de conciliation sur les origines, qui rapprochait Attila des patriarches, fut suivi d'un second, qui le rapprocha de Jésus-Christ, et dont je parlerai plus tard. La foi chrétienne se trouvant ainsi à peu près désintéressée à l'existence des traditions magyares, des clercs les admirent dans l'histoire en les épurant, bien entendu, en les élaguant, surtout en les mettant en prose latine, comme tout ce qui sortait de ces doctes académies. Telle fut la pensée qui inspira les premières chroniques des Hongrois.
La plus ancienne que nous possédions date de la seconde moitié du xie siècle, mais elle avait été précédée par d'autres essais, plus imparfaits sans doute, puisqu'ils n'ont point survécu. Celle-ci est connue vulgairement sous le nom de Chronique du Notaire anonyme, l'auteur, dont on ignore le nom, ayant été notaire, c'est-à-dire secrétaire du roi Béla, ainsi que lui-même nous l'apprend. Plusieurs rois appelés Béla régnèrent en Hongrie. Le premier occupa le trône de 1061 à 1063; le second, couronné en 1131, eut les yeux crevés dans une révolte de magnats; mais l'opinion la plus commune est que le notaire anonyme écrivit sous Béla Ier, et c'est aussi ce qui paraît résulter de son ouvrage. Nous avons donc là un témoin qui sert à fixer la tradition hongroise dès l'aurore de sa transformation, moins de trente ans après la mort de saint Étienne. Une préface placée par l'anonyme en tête de sa chronique explique clairement son but et ses procédés de composition: c'est l'histoire même du livre racontée par l'auteur dans une lettre à un ami sur les instances duquel il l'a composé. Ce curieux morceau, qui nous fait pénétrer dans les chapitres académiques de la Hongrie au xie siècle, mérite d'être rapporté ici presque dans son entier.
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«P..., ayant le titre de maître, et autrefois notaire du très-glorieux Béla de bonne mémoire, roi de Hongrie, à N..., son très-cher ami, homme vénérable et profond dans la connaissance des lettres, salut et obéissance à sa demande.
«A l'époque où nous siégions côte à côte sur les bancs de l'école, tu lus avec un intérêt fraternel un volume dans lequel j'avais compilé soigneusement l'histoire de Troie, d'après les livres de Darès le Phrygien et des autres auteurs, ainsi que me l'avaient enseignée mes maîtres; puis tu me demandas pourquoi je n'écrivais pas plutôt la généalogie des rois et nobles de la Hongrie, compilant notre histoire comme j'avais fait celle des Grecs et du siége de Troie. Tu m'ordonnas alors de raconter comment les sept capitaines que nous appelons Hétu-Moger (les sept Magyars) arrivèrent de la terre scythique, quelle était cette terre, comment le duc Almus y fut engendré dans un songe, et comment il fut élu premier duc de Hongrie; comment nos rois tirent de lui leur origine, et combien de peuples et de royaumes nos pères les Moger ont réduits sous le joug... Je te promis de le faire, mais, d'autres soins m'entraînant, j'avais presque oublié ma promesse, quand ton amitié est venue me rappeler ma dette... J'ai voulu écrire en toute simplicité et vérité, tâchant de suivre les traditions des divers historiographes, et m'assistant de la grâce divine, afin que les actions de nos pères ne périssent point dans l'oubli des générations futures. C'est, à mon avis, une chose inconvenante et honteuse que la noble nation hongroise n'apprenne qu'en rêve, pour ainsi dire, par les contes grossiers des paysans ou par les chansons des bavards jongleurs, quels ont été les commencements de sa génération, et quelles grandes choses elle a accomplies dans le monde593.
«Heureuse donc la Hongrie, à qui tant de présents divers ont été octroyés! Qu'à toutes les heures de son existence, elle se réjouisse du don que lui fait son lettré en lui enseignant l'origine de ses rois et de ses nobles! Qu'honneur et louange soient rendus au roi éternel et à sainte Marie sa mère, par la grâce de qui trouvent les rois et nobles de Hongrie règne et heureuse fin ici et à toujours! Amen594.»
On le voit par son propre témoignage, ce que l'auteur a voulu faire en compilant cette chronique, c'est remplacer les chansons nationales, où le Magyar apprenait l'histoire de sa race, par une composition chrétienne et plus littéraire, à son avis. Toutefois, malgré son dédain pour les jongleurs et pour leurs chansons, il ne parvient à effacer de ses récits ni la couleur profondément païenne, ni la rudesse poétique des documents traditionnels sur lesquels il travaille. On trouve chez lui des retours de phrases et de pensées qui indiquent clairement la source où il puise. Il cite aussi parfois les formules ordinaires des chansons, mais pour s'en moquer: «Les Hongrois, dit-il, se conquirent bonne terre et bonne renommée, comme parlent nos jongleurs.» Au reste il se pique de discernement dans le choix des matériaux qu'il emploie. «N'attendez pas de moi, dit-il dans un endroit de son ouvrage, que je vous raconte comment Botond (espèce de nain hongrois) est allé jusqu'à Constantinople, et a fendu la porte d'airain d'un coup de sa doloire: n'ayant rien rencontré de pareil dans les livres des historiographes, j'ai rejeté cette fable du mien. Si vous en voulez davantage, croyez aux chansons des jongleurs et aux contes des paysans595!» Le nom d'Attila revient sans cesse sous la plume de l'anonyme.
Après la chronique du notaire se présente, par ordre d'importance et aussi de date, celle de l'évêque Chartuicius, écrite pour le roi Coloman, entre les années 1095 et 1114, et intitulée Chronica Hungarorum. Coloman est ce bizarre roi de Hongrie qui, après avoir écrasé la troupe de Pierre l'Hermite à son passage pour la Terre-Sainte, fit si bon accueil à Godefroy de Bouillon, et qui lui adressa cette lettre de bienvenue: «Ta réputation, mon cher duc, m'a persuadé que tu es un homme puissant et riche dans ton pays, pieux et honorable partout où tu vas, estimé et glorifié par tous ceux qui te connaissent. Aussi t'ai-je toujours aimé, et mon grand désir en ce moment est-il de te voir et de te connaître596.» Les ouvrages de Chartuicius, auteur d'une des légendes de saint Étienne, furent en si haute estime aux xiie et xiiie siècles, qu'on les déposa dans le chartrier du royaume, où on les consultait comme des documents d'une autorité souveraine, lorsqu'il s'élevait quelque contestation entre le prince et les magnats. C'est dans la Chronique des Hongrois que se trouve l'indication du fil mystérieux au moyen duquel Attila se rattache à la Hongrie chrétienne. Chartuicius était fort âgé quand il composa ce livre sur l'ordre du roi Coloman, et il s'excuse avec bonhomie des fautes qu'on pourra reprendre dans sa prose latine. «Je sens que le grammairien Priscianus, autrefois de ma connaissance assez intime, m'a depuis longtemps délaissé, dit-il. Je suis vieux et les brouillards de l'âge ont obscurci la lumière qui éclaira jadis mon esprit597.» Nous avons donc, dans les deux chroniques du notaire anonyme et de l'évêque Chartuicius, deux résumés des traditions nationales, écrits l'un trente, l'autre soixante ans après la mort de saint Étienne, premier roi de Hongrie.
J'arrive à la chronique de Simon Kéza, la plus célèbre de toutes, celle qui a servi de modèle aux chroniqueurs hongrois depuis la fin du xiiie siècle jusqu'au milieu du xve. Kéza nous dit lui-même qui il était: dans une dédicace assez bizarre, «au très-invincible et très-glorieux roi Ladislas IIIe» (Ladislas le Cuman), il s'intitule «son fidèle clerc, pour l'aider à contempler celui dont le soleil et la lune admirent la beauté598,» c'est-à-dire son chapelain, et ce fut sur la demande expresse de ce roi qu'il rédigea son livre vers l'an 1282. Un grand pas a été fait depuis le notaire anonyme de Béla: l'église, mieux affermie sur ses bases, ne redoute plus les jongleurs, et l'histoire, écrite en prose latine par des clercs, s'ouvre plus largement aux données de la poésie populaire et de la tradition. Non-seulement elle se montre moins ombrageuse à l'égard des chansons et des fables, mais elle leur demande des moyens de succès et de popularité. Ainsi le conte du nain Botond fendant d'un coup de hache la porte d'airain de Constantinople, et terrassant, sous les yeux de l'empereur, un géant grec, ce conte, dont l'anonyme refusait de souiller ses pages, le renvoyant aux paysans et aux jongleurs, Simon Kéza l'insère dans les siennes avec assez de détails599. En revanche, il dédaigne de raconter comment Léel, fait prisonnier par les Allemands, enfonça le crâne de l'empereur Conrad d'un coup de trompette. «Il y a des gens qui débitent cela, nous dit-il, mais je leur laisse de telles inepties qui ne prouvent rien que la légèreté de leur jugement600.»
Si le fidèle clerc de Ladislas se préoccupe moins que ses prédécesseurs de la guerre contre les chansons, il en soutient une autre dont l'anonyme ne se doutait pas; il attaque les écrivains allemands, qui déversaient, au profit de leur race, des injures savantes sur la race redoutable et redoutée des Magyars. Un historiographe de l'empereur Othon Ier avait reproduit, en l'appliquant aux Hongrois, l'ancienne opinion des Goths sur les Huns, exposée par Jornandès, à savoir qu'ils étaient issus du mélange des sorcières Allrunnes avec les esprits immondes errant dans les déserts scythiques601: là-dessus, l'auteur démontrait péremptoirement que les Hongrois avaient eu pour pères des démons incubes. Les chroniqueurs allemands, copiant leur compatriote à qui mieux mieux, enchérissaient encore sur ces injures. Il y avait là de quoi faire frémir des chrétiens moins fervents que le chapelain du roi Ladislas. Kéza prend la plume pour les réfuter, et, dans l'éblouissement de sa colère, il confond l'auteur allemand, qui vivait au xe siècle, sous les empereurs germaniques, avec Paul Orose, disciple de saint Augustin, lequel écrivait sous l'empereur Honorius, et n'a jamais rapporté ce conte, dont la responsabilité appartient au seul Jornandès. Ces paroles bien connues de l'Évangile selon saint Jean: «ce qui vient de la chair est chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit», servent de texte à la réfutation de Kéza, qui, partant de là, n'a pas de peine à prouver que les Magyars, composés de chair et d'os, ne peuvent venir des démons, qui sont de purs esprits, mais qu'ils tirent leur origine, de même que les autres races humaines, naturellement d'un homme et d'une femme602. Ce raisonnement eut un tel succès, on y vit une réponse si décisive aux insinuations malignes des érudits allemands, que les chroniqueurs des époques suivantes, et même plus d'un historien du xve siècle, en ont orné le frontispice de leurs livres. La chronique de Simon Kéza consacre une large place aux traditions sur Attila et sur les Huns; elle a le mérite d'avoir construit la première avec une certaine amplitude la période traditionnelle qui sert d'introduction à l'histoire de Hongrie.
Elle fut lue avec admiration; un clerc de la chapelle du roi Louis Ier la mit en vers léonins, et le xive siècle en vit paraître une imitation développée au moyen de chants nationaux que Simon Kéza, dans sa demi-réserve, avait cru devoir écarter. Ce fut un nouveau pas dans l'emploi de la poésie chantée pour construire l'histoire. De même que Kéza avait admis dans ses récits l'aventure du nain Botond et de sa doloire, si dédaigneusement proscrite par le notaire anonyme, de même la nouvelle chronique, à laquelle on donne vulgairement le nom de Chronique de Bude, parce que le manuscrit en fut trouvé au xve siècle dans la bibliothèque de cette ville, ne craint pas d'admettre le conte de Léel, dont Kéza avait fait si bon marché. Ce conte peut être donné comme spécimen de la manière dont l'histoire était accommodée dans les chansons magyares, et quoique résumé, tronqué, poli par le chroniqueur latin, qui le plie à son caprice, il conserve encore quelque chose de l'âpreté sauvage qui caractérisait cette poésie.
On est en 955. Les Hongrois campent devant la ville d'Augsbourg, dont ils font le siége; mais ils se gardent mal, et pendant qu'ils ne songent à rien, l'empereur Conrad tombe sur eux à l'improviste avec une armée d'Italiens et d'Allemands. Serrés entre la ville et la rivière du Lech, dont les eaux sont profondes, ils n'ont que le choix d'être massacrés ou noyés. Deux fameux capitaines, Léel et Bulchu, sont faits prisonniers en essayant de traverser le fleuve à la nage, et on les conduit devant l'empereur. La chanson contient une erreur dont la rectification importe d'ailleurs fort peu pour l'objet qui nous occupe; l'empereur d'Allemagne à cette époque n'était pas Conrad Ier, mais bien Othon le Grand.
«--Pourquoi donc, leur dit l'empereur, êtes-vous si cruels aux chrétiens?--Nous sommes, répondirent-ils, la vengeance du grand Dieu et le fouet dont il lui plaît de vous flageller. Quand nous cessons de vous poursuivre, c'est vous qui, à votre tour, nous poursuivez et nous tuez603.
«--Puisqu'il en est ainsi, s'écrie le césar, choisissez le genre de mort qui vous convient, et je vous l'accorderai.» Léel reprit alors: «Permets, ô empereur, qu'on m'apporte d'abord ma trompette, afin que je joue un petit air avant de te répondre604.
«L'empereur Conrad l'ayant permis, on apporta à Léel sa trompe de combat, et Léel se mit à l'emboucher: tout en sonnant, il s'approchait pas à pas de l'empereur. Quand il fut près de lui, il éleva la trompette en l'air et la lui abattit sur la tête avec tant de force, que le crâne fut enfoncé, et Conrad mourut du même coup.
«Alors Léel fit éclater une grande joie.--Tu meurs avant moi, lui cria-t-il: j'aurai donc un esclave pour me servir dans l'autre monde605!» En effet, ajoute la chronique, les Hongrois croyaient que ceux qu'ils tuaient pendant cette vie étaient condamnés à les servir pendant l'autre.
«Léel et Bulchu furent aussitôt mis aux fers, et on les pendit au gibet de Ratisbonne.»
Tels sont les trois ouvrages principaux, tous trois antérieurs au xve siècle, dans lesquels nous pouvons à coup sûr consulter les traditions hongroises. J'y joindrai volontiers les deux premières parties de la chronique de Thwroczi, qui écrivait en 1470, sous le règne de Mathias Corvin, mais qui nous dit lui-même qu'il a suivi la route tracée par ses prédécesseurs. Thwroczi est réellement le dernier des chroniqueurs hongrois. A côté de lui s'élevait, sous le patronage de Mathias Corvin, une littérature savante, importée d'Italie, qu'illustrèrent de beaux esprits, et qui a rendu à l'histoire de Hongrie des services incontestables, non pas pourtant en ce qui concerne ses origines. Ni Bonfinius, ni Ranzanus, ni Callimachus n'eurent le goût de la poésie populaire hongroise, qui aurait d'ailleurs assez mal figuré dans des décades composées à la manière de Tite-Live; pour la sentir, il fallait être Hongrois. Ce fut là le mérite de Thwroczi.
De ce qui précède, il résulte, si je ne me trompe, que non-seulement il a pu exister des traditions hongroises, mais que ces traditions existent, et que nous en possédons les monuments dans des livres d'une authenticité incontestable, dont le plus ancien fut écrit trente ans après la mort de saint Étienne et cent soixante ans seulement après l'établissement d'Arpad en Hongrie. Quelle est en Europe la nation qui a rédigé si tôt ses souvenirs?
Il résulte encore de ces détails que la tradition, transmise d'abord par des chants nationaux, a éprouvé une double altération au xie siècle: altération du fond par suite des nécessités qu'avait créées le christianisme, altération de la forme par le passage d'une poésie libre et chantée dans le tissu de chroniques rédigées en latin. Ceci posé, je puis aborder sans hésitation (il me le semble du moins) l'examen des traditions magyares.
II. Épopée magyare.--attila, arpad, saint-étienne.
Si l'on aborde l'étude des traditions hongroises pièce à pièce, pour ainsi dire, et indépendamment de l'ensemble, on est choqué de ce qu'elles présentent, au premier coup d'œil, d'incohérent et de bizarre: de grossiers anachronismes y arrêtent le lecteur à chaque pas, et le rôle des personnages historiques y semble interverti comme à plaisir; mais si, se plaçant dans une sphère plus élevée, on cherche à saisir, à travers ces fragments traditionnels, une pensée d'ensemble, on s'aperçoit qu'ils se relient effectivement les uns aux autres pour ne former qu'un tout. De ce point de vue, l'incohérence disparaît, les anachronismes s'expliquent, les antinomies se perdent dans une vaste unité, et l'on voit se dessiner comme l'esquisse d'une épopée dont les héros seraient Attila, Arpad et saint Étienne: Attila le père commun et la gloire de tous les Huns; Arpad, le fondateur du royaume des Magyars, et Étienne, leur premier saint et leur premier roi, leur initiateur à la vie chrétienne et civilisée. Attila, Arpad et saint Étienne personnifient les trois époques dans lesquelles se divise l'histoire héroïque du peuple hongrois, et c'est avec ce caractère qu'ils nous apparaissent dans la tradition, concourant à une action commune malgré la différence des temps, et fils les uns des autres non pas seulement par la chair, mais par l'esprit.
Attila plane sur cette trilogie épique; il la domine, il la remplit de son intervention directe ou cachée. Patron inséparable de la nation magyare, il ne reste étranger à aucune des péripéties de son existence; quand elle change, il change avec elle; il subit ses transformations, et il y préside. Qu'elle vienne d'Orient ou d'Occident, des bords de la mer Caspienne à ceux de la Theïsse, c'est lui qui l'appelle et la conduit dans le royaume qu'il a préparé lui-même à ses petits-fils; que, cédant à une inspiration du ciel, les Magyars se fassent chrétiens, c'est aux mérites d'Attila qu'ils le doivent: Attila a préparé cette conversion à travers les siècles par sa docilité sous la main de Dieu, dont il était le fléau. Arpad n'est pas seulement son descendant, c'est le fils de son esprit; Almus, père d'Arpad, est une incarnation d'Attila. Si un autre de ses petits-fils, Étienne, obtient du pape, avec des bénédictions et des grâces sans nombre, la sainte couronne de Hongrie, ce palladium de l'empire des Magyars, c'est en vertu d'un marché conclu entre Attila et Jésus-Christ, aux portes de Rome, pour la rançon de la ville éternelle et des tombeaux des saints apôtres. Il se peut que ceci soit étrange et nous enlève bien loin de l'histoire dans le domaine de la fantaisie; mais s'il y eut jamais dans la pensée d'un peuple formulant son passé, une idée grande et poétique, c'est bien assurément celle-là.
Telle est l'idée systématique qui se montre au fond de ces traditions éparses, et en constitue pour ainsi dire le nœud. Autour des trois personnages principaux, des héros de la trilogie, se groupent, comme il arrive dans toutes les épopées, de nombreux personnages secondaires, dont les aventures, liées au plan général, composent les épisodes du poëme. Les héros inférieurs, on le devine bien, sont les fondateurs de la noblesse magyare, les ancêtres des magnats, qui dominaient la Hongrie aux xie et xiie siècles, quand la tradition revêtit sa forme définitive. C'est ainsi que les souvenirs domestiques des petits rois grecs, rattachés à une action commune, donnèrent naissance à l'Iliade, et que l'Énéide consacra dans un cadre national les prétentions de l'aristocratie romaine au temps d'Auguste. La Hongrie n'a pas eu ce bonheur de produire une Énéide ni une Iliade, mais elle a possédé au moyen âge ce que possédaient la Grèce et l'Italie avant Homère et Virgile, des chants nationaux, des traditions de famille et une pensée épique, qui pouvait y porter la vie. Les matériaux sont restés à l'état de chaos: l'Énéide hongroise est morte avant de naître; mais on en peut retrouver le dessin dans les chroniques, dans les légendes, enfin dans quelques chansons encore reconnaissables sous les mutilations de la prose latine. C'est de là qu'il faut dégager cette épopée qui ne fut jamais écrite, et qui se formait d'elle-même, parce qu'elle était dans l'esprit et dans le sentiment de tout le monde. En essayant de la reconstruire ici, je me conformerai au plan même des chroniques qui nous la donnent. Elles divisent la période héroïque de l'histoire de Hongrie en trois époques savoir: l'époque des Huns, celle des Magyars proprement dits, enfin celle de la conversion du peuple hongrois au christianisme et de la conquête de la sainte couronne. Je désignerai chacune de ces trois époques par le héros qui en est le symbole.
ATTILA.
La tradition nous introduit d'abord dans le Dentumoger, berceau de la tribu de Magog, où demeurent les Moger ou Magyars, et près d'eux les Huns, avec lesquels ils se confondent comme enfants de la même race. Aucune contrée de l'univers n'égale en beauté la patrie des Magyars; l'air y est plus salubre, le ciel plus pur, la vie humaine plus longue que partout ailleurs; l'or et l'argent y naissent à la surface du sol; les fleuves y roulent pour cailloux des émeraudes et des saphirs; les hommes s'y nourrissent de miel et de lait. Là tout le monde est riche, et le bouvier fait paître ses bœufs en manteau d'hermine.
Vers le sixième âge du monde, les Moger, qui se sont multipliés comme le sable des rivages, veulent envoyer un essaim au dehors. Ils réunissent leurs cent huit tribus, qui fournissent chacune dix mille guerriers; c'est là l'armée d'émigration. Elle nomme ses chefs militaires, au nombre de six, trois dans la famille de Zémeïn et trois dans la famille d'Erd. Les trois chefs de la race de Zémeïn sont Béla, Kewe et Kadicha; les trois chefs de la race d'Erd sont Attila, Buda et Rewa. Les six chefs nomment à leur tour un grand-juge chargé de réprimer les crimes et de faire exécuter les criminels, sauf la décision souveraine de la communauté; son autorité va jusqu'à suspendre ou révoquer, en certaines circonstances, les chefs militaires eux-mêmes606. Ils élèvent à ce poste suprême, qui balance leur pouvoir et le dépasse quelquefois, Kadar, de la maison de Turda, souche d'une grande famille hongroise, ainsi que Zémeïn et Erd. L'Attila de la tradition a pour père Bendekuz, et non pas Moundzoukh, comme celui de l'histoire; son frère Bléda devient ici Buda, à cause de la ville de Bude, dont on le suppose fondateur, et le roi Roua ou Rewa n'est plus oncle, mais frère d'Attila.
Ce ne sont pas seulement les nobles de la Hongrie que la tradition place autour du futur conquérant, ce sont aussi ses institutions primitives. Attila n'y figure pas comme un roi, mais comme un simple chef, et les Huns y sont organisés en république militaire, à l'instar des premiers Magyars. Il n'est pas jusqu'à cette charge de grand-juge, dont est investi Kadar, qui ne soit une institution contemporaine de l'établissement des Hongrois en Europe. La tradition nous parle encore d'une loi qu'elle appelle scythique, et qui aurait été en vigueur parmi les compagnons d'Attila. Chaque fois que la communauté devait se former en assemblée générale pour délibérer sur quelque objet important, tel qu'une expédition de guerre, une levée en masse ou le jugement d'un chef, un crieur public, quelquefois une femme, parcourait le pays de village en village, ou les campements de tente en tente, brandissant une lance trempée de sang et psalmodiant par intervalle la formule suivante: «Voix de Dieu et du peuple magyar! que tout homme armé soit présent tel jour, en tel lieu, au conseil de la communauté607!» Celui qui manquait à la convocation sans motif suffisant était traîné devant le juge et éventré avec un couteau. Quelquefois, par grande indulgence, on ne le condamnait qu'à la servitude perpétuelle, et il devenait esclave public608. Ces mœurs féroces subsistèrent chez les Hongrois jusqu'au temps de Geiza, père de saint Étienne.
Les Huns partent donc, côtoient la mer Noire et ne s'arrêtent qu'au bord du Danube. De l'autre côté de ce fleuve règne le Lombard Macrinus, tétrarque de Pannonie, de Dalmatie, de Macédoine, de Pamphylie et de Phrygie; ce royaume ne lui appartient pas en propre: il le tient de Théodoric de Vérone, que les Romains ont nommé roi d'Italie. A la vue des Huns, qui se déploient sur la rive gauche du Danube, Macrinus pousse un cri de détresse, et Théodoric accourt à son aide avec une armée composée des nations de tout l'Occident. Il se réunit aux Lombards sous les murs de Potentiana; mais tandis que les deux chefs délibèrent sur le point où ils doivent attaquer les Huns, ceux-ci, arrivés pendant la nuit, traversent le Danube sur des outres et dispersent l'arrière-garde romaine. Théodoric se retire dans les plaines marécageuses où s'élèvera plus tard la ville d'Albe-Royale; il y attire les Huns, auxquels il livre à Tarnok-Welg une grande bataille dans laquelle ceux-ci sont vaincus: cent vingt-cinq mille de leurs guerriers restent sur la place, mais Théodoric a perdu deux cent mille des siens. Un des capitaines des Huns, Kewe, de la race de Zémeïn, était tombé parmi les morts: les Huns s'en aperçoivent dans leur fuite, et reviennent sur leurs pas pour chercher son cadavre, qu'ils enterrent au bord du grand chemin; puis ils élèvent sur sa fosse une colonne ou pyramide de pierres, à la manière des Huns609, ajoute la tradition. Le canton prit dès lors le nom de Kewe-Haza (la demeure, le sépulcre de Kewe), qu'il conserva chez les Hongrois.
Cette pyramide sépulcrale, où doit un jour reposer Attila, commence la consécration d'un petit territoire qui deviendra, à mesure que les événements se développeront, le champ sacré de la Hongrie, et réunira successivement dans ses limites la capitale païenne des Huns, Sicambrie, la capitale chrétienne des Hongrois, Albe-Royale, et les trois sépultures d'Attila, d'Arpad et de saint Étienne. On ne devine pas bien à quel événement historique on pourrait rapporter la bataille de Tarnok-Welg, car le tétrarque Macrinus est un personnage imaginaire, de même que sa ville de Potentiana est une ville imaginaire. Les Lombards, comme on sait, ne se sont établis en Pannonie que dans la première moitié du vie siècle, et quant à Théodoric de Vérone, c'est le héros fantastique des poëmes allemands. Toutefois on rejetterait difficilement ces souvenirs à titre de pures inventions: il est probable au contraire que la bataille de Tarnog-Welg et celle qui va la suivre, livrées toutes deux sur la rive droite du Danube, antérieurement au règne d'Attila, appartiennent aux traditions locales de la Pannonie.
Les Huns avaient une revanche à prendre, ils la prennent glorieuse. A la poursuite de leur ennemi vainqueur, ils l'attaquent à quelques milles au-dessus de Vienne, dans un lieu appelé par la tradition Cézunmaur, et qui n'est autre que le défilé fortifié du Mont-Cettius. La bataille dure depuis l'aube du jour jusqu'à la neuvième heure. L'armée romaine et germaine est mise en pleine déroute, Macrinus est tué, Théodoric blessé. Une flèche qui l'atteint au front pénètre dans l'os et s'y fixe: son sang coule comme un déluge; mais il défend qu'on arrache le fer de sa blessure, tant il est impatient de regagner Rome pour instruire le sénat de son désastre. Il saute à cheval, il dévore l'espace, il arrive, il entre dans l'assemblée portant au front le fer et le bois de la flèche610, sanglant témoin des luttes qu'il vient de soutenir. Rome apprend par ce narrateur muet et sa propre défaite et la vigueur d'un ennemi qui sait frapper de pareils coups. «Cette aventure, nous dit le vieux récit, valut à Théodoric le surnom d'Immortel que lui donnent les Hongrois dans leurs chansons, Halathalon Detreh611.»
Du côté des Huns, quarante mille guerriers jonchaient la plaine de Cézunmaur, et dans ce nombre les capitaines Béla, Kadicha et Rewa, qui furent inhumés sous la pyramide de Kewe-Haza. Des six chefs militaires qui avaient amené les Huns d'Asie en Europe, il ne restait plus qu'Attila et Buda: Attila est proclamé roi, mais il s'associe son frère, à qui il abandonne le gouvernement des pays situés à l'orient de la Theïsse, se réservant tout ce qui a été déjà conquis et tout ce qu'il doit conquérir lui-même à l'occident de cette rivière. Il pose de sa main la borne séparative des deux États, fixe sa résidence à Sicambrie et veut que cette ville porte désormais son nom. Les rois de Germanie, que la défaite de Cézunmaur a remplis de crainte, viennent lui rendre hommage, et Théodoric à leur tête se déclare son vassal. Flatteur insinuant et perfide, Théodoric déguise sa haine sous un faux semblant d'amitié, et pousse le nouveau roi à des expéditions aventureuses où il espère le voir périr; ainsi il lui met en tête de subjuguer par ses armes tous les royaumes de l'Europe. Attila, enflé d'orgueil, ajoute à ses titres de roi des Huns, petit-fils de Nemrod, ceux de fléau de Dieu et de maillet du monde; flagellum Dei, malleus orbis612.
L'Attila de la tradition magyare est en grande partie celui de l'histoire: basané, court de taille, large de poitrine, la tête rejetée en arrière, il porte en outre une barbe longue et touffue comme les Huns blancs et les Turks613, tandis que l'Attila historique est presque imberbe comme les Finno-Huns et les Mongols. On ne lui trouve point non plus dans la fiction traditionnelle cette fière simplicité que l'histoire remarque, et qui le distinguait entre tous les Barbares de l'Orient. Ici il a les allures somptueuses et l'attirail superbe d'un kha-kan turk. Sa tente d'apparat se compose de lames d'or articulées, qui s'ouvrent et se referment comme les branches d'un éventail; elle a pour supports des colonnes d'or ciselé garnies de pierres précieuses. Son lit, qu'il emporte avec lui dans toutes ses guerres, est la merveille des arts; sa table est d'or, son service d'or, ainsi que ses ustensiles de cuisine. La pourpre et la soie tapissent ses écuries, que peuplent les plus belles races de chevaux; leurs harnais et leurs selles sont d'or incrusté de diamants; c'est en un mot toute la féerie orientale. Attila a pour armes un épervier couronné: cet oiseau, appelé Turul en vieil hongrois, est peint sur son écu et brodé sur sa bannière; il orna aussi le drapeau des Magyars jusqu'au temps de saint Étienne614. L'épervier, dans la poésie traditionnelle hongroise, est le symbole d'Attila et sa personnification: Almus, arrière-petit-fils du roi des Huns, est qualifié d'enfant de Turul615.