Niebelung., v. 7735.
Ibid., v. 8549, et seqq.
Cependant, malgré le nombre des soldats d'Attila et malgré toute leur bravoure, les Burgondes conservent l'avantage. L'auteur des Niebelungs nous en dit la raison: c'est qu'ils sont chrétiens et que les Huns sont païens; il faut des chrétiens pour les vaincre. Cette gloire est réservée à Théodoric, que la violence des hommes du Rhin oblige à entrer enfin dans la lice, quoiqu'il s'y soit longtemps refusé. Son intervention termine la lutte; attaqué par Hagen, il le blesse au côté, l'étreint de ses bras de fer, le lie et le porte à Crimhilde. «Laissez-lui la vie, noble dame, dit-il à la reine; plus tard peut-être, il vous servira560». Gunther restait seul de tous les Niebelungs (Ghernot et Ghiselher étaient morts); Théodoric l'attaque à son tour, le terrasse et l'amène garrotté aux pieds de sa sœur.
Niebelung., v. 9521 et suiv.
La scène suivante n'est qu'une pâle copie de l'Atla-Quida, mais elle dénoue l'action d'une manière tout-à-fait inattendue. Gunther et Hagen sont enchaînés dans deux cachots différents, et Crimhilde fait ici ce que fait Attila dans l'Edda: elle va de l'un à l'autre, demandant où est caché le trésor de Siegfried. «Reine, lui dit Hagen, vous perdez vos discours; j'ai juré de ne jamais révéler ce secret tant que la vie restera à l'un de mes nobles chefs.--Eh bien! voici venir les dernières vengeances,» s'écrie la reine hors d'elle-même, et elle ordonne qu'on lui apporte la tête de Gunther. Prenant par les cheveux cette tête dégouttante de sang, elle la montre à Hagen; mais le farouche Burgonde continue à la braver. «Maintenant le trésor n'est plus connu que de Dieu et de moi, lui dit-il, et toi tu ne le posséderas jamais, furie de l'enfer!--Pourtant, reprend-elle, il en reste quelque chose que je prétends bien conserver, c'est l'épée de Siegfried: il la portait, mon gracieux bien-aimé, lorsque vous l'avez lâchement assassiné et que je l'ai vu pour la dernière fois!» Elle saisit alors le pommeau de Balmung, qu'elle arrache du fourreau sans que Hagen puisse la retenir; puis, levant à deux mains la terrible épée, elle tranche la tête de son ennemi561. Attila et Théodoric, présents à ce spectacle, restaient immobiles de stupeur; Hildebrand, indigné, s'élance sur la reine, la frappe de son épée et la tue. Le poëme finit là.
Niebelung., v. 9007 et suiv.
Dans cette courte analyse, je me suis attaché à mettre en saillie la différence matérielle des faits et des caractères entre les deux traditions; j'y ajouterai quelques développements sur les différences morales. Non-seulement l'Attila du poëme allemand est innocent de tous les crimes qui forment les péripéties du drame et que la famille des Niebelungs se partage fraternellement, non-seulement il se montre comme un modèle de désintéressement et de loyauté, comme un hôte si strict observateur des devoirs de l'hospitalité, qu'il faut qu'on lui tue son fils pour qu'il lève l'épée sur ses hôtes; mais encore il est l'exemple des maris: il ne songe à convoler en secondes noces qu'après avoir enterré et dûment pleuré sa première femme. «C'est avec respect et loyauté, dit Rudiger à Crimhilde, que le plus grand roi du monde m'envoie vers vous, à cette fin de vous rechercher en mariage. Il vous offre amour infini: aucuns chagrins ne vous atteindront, et il est disposé à ressentir pour vous la même tendresse qu'il eut jadis pour dame Helkhé, cette femme qu'il portait dans son cœur. Certes, il a passé des jours amers à regretter ses vertus562». Cet Attila ressemble fort peu, on l'avouera, au furieux polygame dont nous parle l'histoire, et qui avait une légion de femmes et un peuple d'enfants; il ne ressemble pas davantage à l'Atli des chants scandinaves, qui n'est guère plus réservé, et dont l'amour est toujours entaché de violence. Sans être chrétien, Attila a des vertus chrétiennes, et il montre même un grand penchant pour la vraie religion, il a fait construire une église à Etzelburg; sa femme Helkhé était chrétienne, ses plus chers amis sont chrétiens, et il permet que son fils Ortlieb reçoive le baptême; on espère qu'il consentira un jour à en faire autant pour son compte. C'est une perspective que Rudiger fait entrevoir à Crimhilde pour la décider: «Peut-être, lui dit-il, aurez-vous le glorieux bonheur de faire baptiser Attila563: que ce soit pour vous un nouveau motif d'accepter le titre de reine des Huns!» Il y a mieux que cela encore dans le poëme de la Lamentation ou Complainte des Niebelungs, qui fait une suite naturelle au grand poëme, mais qui contient des détails empruntés aux documents originaux: Attila y raconte qu'il a été chrétien cinq ans, après quoi il serait retourné au paganisme sans que nous en sachions la raison. Enfin le roi des Huns recherche tout ce qui adoucit les mœurs et rehausse l'éclat de la paix; il se construit un palais magnifique dont la grande salle est longue, large, haute, afin que la fleur des guerriers de l'univers entier puisse s'y réunir et y tenir à l'aise. Pour être un chevalier parfait, il ne lui manque que d'être chrétien; mais il a près de lui deux amis chrétiens, Théodoric et Rudiger, qui n'ont point leurs égaux au monde, et qui font pour lui contre ses ennemis ce qu'un païen ne pourrait pas faire.
Niebelung., v. 4933 et seqq.
Ibid., v. 5053 et seqq.
La mort de Crimhilde formant désormais le dénoûment de la tradition, que devient Attila? Voilà ce qu'il est permis de demander aux poëmes germaniques, mais aucun d'eux ne contient la réponse. Le Niebelungenlied se tait prudemment, sans avouer qu'il ne veut pas le dire ou qu'il l'ignore; le poëme de la Complainte est plus franc. «Je ne puis affirmer avec certitude, dit-il, ce qu'Attila devint par la suite; on ne le sait pas, ni moi, ni personne564. Les uns disent: Il fut tué; les autres disent non. Entre ces deux affirmations, mensonge ou vérité me sont également difficiles à saisir, et, pour cette raison, je reste dans le doute. Je ne m'étonnerais donc pas si Attila s'était perdu, si le vent l'avait enlevé, si on l'avait enterré vivant, s'il était monté au ciel ou tombé dans quelque abîme, ou s'il s'était évanoui comme une vapeur, ou enfin si le diable l'avait emporté; ces importantes questions, personne encore n'a su les décider565.» Ainsi les poëmes allemands du cycle des Niebelungs semblent repousser de la personne d'Attila cette tradition d'une fin tragique que les chants de l'Edda avaient adoptée avec tant d'enthousiasme, et qui a son point d'appui dans l'histoire. C'est encore une énigme à ajouter à toutes celles que renferment les poëmes dont je parle, énigmes qui ne sont peut-être pas insolubles. Peut-être qu'en cherchant quel fut l'inventeur de la fable germanique, le constructeur de l'épopée des Niebelungs, ce qui nous semble obscur s'éclaircirait; peut-être comprendrions-nous mieux la révolution qui a bouleversé tout à coup la tradition d'Attila, en connaissant les circonstances au milieu desquelles elle s'est opérée.
Die Klage. d. Niebelung., v. 4501 et seqq.
Die Klage, d. Niebelung. v. 4522 et seqq.
C'est encore au poëme de la Complainte ou de la Lamentation des Niebelungs que je demanderai les explications dont j'ai besoin. Je l'ai déjà dit, ce poëme est très-curieux, et, quoique rédigé au xive siècle en vers fort médiocres, il s'appuie sur des rédactions plus anciennes, lesquelles se fondaient elles-mêmes sur les documents originaux. Or voici ce qu'il nous dit dans une espèce d'épilogue: «Ces récits, dont on ne doit point suspecter la vérité, car l'auteur en avait su toutes les circonstances, l'évêque de Passau, Pilegrin, les fit écrire en latin pour l'amour d'un sien parent566. Il fit écrire, sans rien omettre, tout ce qui s'était passé, comment la chose avait commencé et fini, comment les braves, après avoir dignement combattu, étaient restés morts sur la place.» Le poëme ajoute que Pilegrin fut aidé dans son travail par son secrétaire, maître Conrad, et que depuis lors ces aventures, traduites en langue allemande, ont été chantées par tant de poëtes, que tous, jeunes et vieux les connaissent par cœur. Ainsi donc voilà un premier point éclairci. Pilegrin, évêque de Passau, en Autriche, personnage bien réel, qui vivait dans la seconde moitié du xe siècle, recueillit les chants populaires qui couraient l'Allemagne sur Attila et les Niebelungs, les refondit ensemble, et leur appliqua une forme épique dans un livre écrit en latin. C'était la mode, à cette époque, que des clercs, dans le silence du cabinet ou dans celui du cloître, s'amusassent à donner aux sujets traditionnels qui intéressaient le public une unité et une composition littéraire qui manquaient aux chants des ménestrels, dont la nature était de rester épisodiques. C'est ainsi que nous voyons au xie siècle le moine auteur de la chronique de Turpin esquisser le plan des romans populaires sur Roland et Charlemagne. C'est ainsi encore qu'un roman latin sur Lancelot du Lac servit de guide aux romanciers français, et qu'enfin, au xiie siècle, les compositions fameuses de Geoffroy de Monmouth fournirent un cadre aux romans poétiques sur l'histoire de la Bretagne. Ce parent de Pilegrin, pour l'amour duquel l'évêque de Passau composa son ouvrage, n'était autre que ce margrave Rudiger de Pechlarn, qui y figure si magnifiquement près d'Attila, mais qui, en réalité, mourut vers 916 gouverneur du duché d'Autriche. Il paraît que ce margrave présentait un des plus beaux caractères de cette époque, où, l'esprit chevaleresque, rompant son enveloppe barbare, commençait à s'épanouir au jour, et l'évêque de Passau se plut à esquisser, au milieu de ses héros imaginaires, le portrait véritable d'un homme qu'il admirait.
Die Klage., d. Niebelungen., v. 4538 et seqq.
Ce que Pilegrin avait fait pour Rudiger par affection de famille, les Minnesingers le firent pour lui par reconnaissance poétique: ils introduisirent le bon évêque dans le canevas de ses propres inventions avec un rôle conforme d'ailleurs à son caractère et à ses goûts. Le Niebelungenlied nous le dépeint, dans sa cour épiscopale de Passau, donnant l'hospitalité au cortége qui emmène chez les Huns la reine Crimhilde567, sa nièce, car on fait de Pilegrin un frère de la reine Utta, femme de Ghibic. Dans le poëme de la Complainte, c'est le lettré curieux, le collecteur d'aventures héroïques qui se montre plus volontiers à nous. Les bardes d'Attila, chargés par Théodoric de porter en tous lieux la nouvelle des catastrophes d'Etzelburg, ne manquent pas de s'arrêter à Passau et de raconter à Pilegrin tout ce qui s'est passé. L'imagination de l'évêque se monte à leur récit; il veut écrire ces mémorables aventures et fait promettre à Swemmel, l'un de ces bardes, qu'il le secondera dans son entreprise. «Swemmel, lui dit-il, mets ta main dans ma main et jure-moi que, si tu traverses de nouveau ce pays, tu reviendras me voir. Ce serait un grand malheur si ce que tu m'as conté venait à se perdre; aussi je ferai tout écrire, les vengeances et les combats, les catastrophes et la mort des héros, et ce dont tu auras été témoin par la suite, tu me le confieras de même en toute sincérité. Outre cela, je veux savoir de chaque parent, homme ou femme, ce qu'il peut m'apprendre là-dessus; mes messagers vont partir à l'instant pour le pays des Huns, afin de me tenir au courant de tout ce qui arrivera, car c'est bien là la plus grande histoire qui se soit passée dans le monde568!»
Klagenlied, v. 3714 et seqq.
Mais le lettré, le collecteur de traditions, l'amateur de poésie populaire était bien autre chose encore, en vérité: c'était un personnage politique important et un apôtre plein de courage. Évêque de Passau depuis l'année 971 jusqu'à l'année 991, époque de sa mort, il se trouva mêlé à toutes les grandes affaires de l'Allemagne, principalement à l'affaire par excellence, celle qui n'intéressait pas seulement l'Allemagne, mais l'Europe, mais la chrétienté tout entière: je veux parler de la conversion des Hongrois et de leur introduction dans la société civilisée, au moyen du christianisme. Depuis bientôt cent ans que ce peuple habitait la Pannonee, où le roi Arnulf l'avait imprudemment appelé pour détruire les Moraves ses ennemis, l'Europe n'avait pas eu un instant de repos: l'Illyrie, l'Italie, la Bavière, la Thuringe, la Saxe, la Franconie, l'Alsace, la France même, avaient été successivement ravagées, et comme nous l'avons fait voir plus haut569, la terreur qui accompagnait les nouveaux Huns ne pouvait se comparer qu'à celle que le monde romain avait ressentie au ve siècle vis-à-vis des Huns d'Attila. Après bien des efforts impuissants, l'Allemagne eut sa revanche, et les Hongrois tombèrent sous l'épée de l'empereur Othon le Grand à la fameuse bataille d'Augsbourg, livrée en 955, où leur armée fut presque anéantie. Il s'ensuivit un traité de paix dans lequel le vainqueur imposa au vaincu, pour première condition, l'obligation de recevoir chez lui des missionnaires, de laisser construire des églises et de ne gêner en rien l'exercice du culte chrétien sur son territoire. C'était un traité qui valait bien ceux que nous faisons aujourd'hui avec les barbares du monde moderne pour leur imposer, comme premiers éléments de civilisation, nos produits industriels et nos vices. Cette convention fut acceptée par le peuple hongrois, que la défaite d'Augsbourg laissait sans moyen de résistance, et l'affaire conclue, Othon pourvut à l'exécution. Voulant organiser, près de la frontière de Hongrie, un centre d'opérations où viendrait aboutir tout le travail de la propagande et d'où les missionnaires recevraient l'impulsion, il choisit la ville de Passau pour sa place forte, et l'évêque Pilegrin pour son général. Le pape investit à ce sujet Pilegrin de pouvoirs extraordinaires; il eut sous lui, comme ses lieutenants, Bruno qui fut plus tard l'apôtre de la Russie, et l'ardent moine Wolfgang, qu'il récompensa par l'évêché de Ratisbonne570. Lui-même payait courageusement de sa personne et réclamait les devoirs du soldat plus souvent que les droits du chef. Les deux objets de ce double apostolat marchèrent de front avec la même sollicitude, le christianisme se répandant au profit de la civilisation, tandis que, d'un autre côté, l'adoucissement graduel des mœurs, les pratiques de la paix, le sentiment du bien-être, amenaient naturellement les Barbares à la religion chrétienne.
L'occasion se montra d'abord favorable. Geiza, que les Hongrois élurent pour chef suprême en 972, soldat rude, mais intelligent, ressentait pour le christianisme une secrète propension que la conversion de la reine fit éclater, et là, comme en Angleterre, comme dans la Gaule franke, «l'épouse fidèle attira à la foi l'époux infidèle.» C'était, à vrai dire, une terrible femme que cette souveraine des Hongrois qui montait à cru les chevaux les plus rétifs, buvait comme un soldat, battait de même, et ne se faisait aucun scrupule de tuer un homme571; mais cette sorte de virilité féminine ne déplaisait point à ses sujets, et comme elle était en outre d'une taille et d'un visage remarquablement beaux, on avait ajouté à son nom de Sarolt le surnom de Beleghnegini, qui signifiait en slavon la belle maîtresse572. Telle fut la Clotilde du nouveau Clovis. L'histoire, il est vrai, a jeté quelques nuages sur sa qualité d'épouse légitime, en nous signalant une autre femme de Geiza vivant à la même époque, Adélaïde, sœur de Miecislas, roi de Pologne, mais il faut songer que la polygamie florissait chez ce peuple tartare, et que la réforme des mœurs ne fut pas l'entreprise la plus prompte et la plus aisée des prédicateurs chrétiens.
Quoiqu'il en soit, la belle maîtresse poussa vivement l'œuvre à laquelle elle s'était dévouée. Des églises furent construites sous sa protection. Geiza reçut le baptême en 973, et en 974 Pilegrin put écrire avec une heureuse fierté au pape Benoît VII qu'il venait de rendre à Jésus-Christ, par la purification du baptême, cinq mille nobles hongrois des deux sexes573: c'étaient deux mille néophytes de plus que n'en avait fait saint Remi après la bataille de Tolbiac. L'évêque ajoutait: «Païens et chrétiens vivent aujourd'hui en si grande concorde et familiarité, que ces paroles du prophète Isaïe semblent s'accomplir sous mes yeux: le loup et l'agneau brouteront ensemble au pâturage, le lion et le bœuf mangeront à la même paille574.» Mais le vieil et saint évêque anticipait ici sur l'ordre des temps, et ni la furie de la guerre, ni le fanatisme païen n'avaient déserté le cœur de la nation hongroise. Profitant de l'absence de l'empereur, que des affaires graves retenaient en Italie, elle court aux armes, reprend ses dieux, chasse les prêtres chrétiens, rase les églises, et, sans que le roi Geiza veuille ou puisse l'empêcher, déborde comme une mer soulevée au delà de ses frontières. De l'année 979 à l'année 984, ce ne furent en Autriche et en Bavière que dévastations, incendies et massacres. Les Barbares en voulaient surtout à la religion que la politique leur avait imposée. Le diocèse de l'apôtre Pilegrin, qui était proche, fut le but privilégié de leurs attaques: ils s'y jettent avec rage, tuent les hommes, enlèvent les troupeaux, pillent et démolissent les temples. Pilegrin lui-même eut peine à sauver sa vie, et il ne resta longtemps après lui sur sa terre épiscopale que des décombres et des landes. Nous lisons dans un diplôme de l'empereur Othon III, daté de 985, que le diocèse de Passau, entièrement vide d'habitants, n'avait plus que l'aspect d'une forêt575. Pourtant Pilegrin ne se découragea pas, et à sa mort il eut la joie d'entrevoir déjà au-dessus de la tête d'Étienne, fils de Sarolt, la couronne des saints unie à celle des rois576.
L'apostolat de Pilegrin avait duré vingt ans, de 971 à 991, et l'on peut supposer que ce fut pendant cette longue suite de fatigues et de dangers que l'évêque, cherchant un délassement dans ses études favorites, mit la dernière main à son ouvrage: du moins, certains détails du livre présentent l'analogie la plus frappante avec les faits qui s'accomplissaient alors en Hongrie. Ainsi cette propagande chrétienne organisée autour d'Attila, cette mission donnée à sa femme de l'amener à la vraie foi, cette église en plein exercice à Etzelburg, ce baptême du jeune Ortlieb, qu'est-ce que tout cela, sinon littéralement l'histoire de Geiza et de sa famille? Il n'y a pas jusqu'au fait consigné dans la Complainte des Niebelungs, qu'Attila aurait été chrétien cinq ans, qui ne semble être une allusion aux fréquentes apostasies qui se passaient chez les Hongrois, dont l'histoire nous entretient, mais qui n'effrayaient pas des missionnaires opiniâtres. Quant aux traits sous lesquels est dessiné ce grand Attila dont le peuple hongrois réclamait la propriété comme une gloire nationale, ils semblent avoir été combinés pour offrir aux nouveaux Huns un modèle qui les attire à la civilisation et aux bonnes mœurs. Ils étaient sauvages, pillards, dédaigneux de toute autre occupation que la guerre: on leur donne un Attila courtois, désintéressé, pacifique. Ils étaient livrés à tous les désordres de la polygamie, et leur roi Geiza comptait au moment même deux femmes mentionnées par l'histoire: l'Attila qu'on leur dépeint est fidèle à l'unité du mariage et le plus accompli des époux: enfin il a déposé la guerre pour les arts et les fêtes, et son palais est le plus beau qui soit au monde. Pour faire concorder ce caractère si prodigieusement adouci avec le drame traditionnel chanté dans toute l'Allemagne, et que les Hongrois avaient dû recueillir avec avidité, il fallut bien modifier l'action, changer le dénoûment, et charger de tous les crimes obligés de vieux Burgondes d'un christianisme fort douteux, et que d'ailleurs il ne s'agissait point de convertir.
J'ajouterai un dernier trait d'où ressort évidemment, à mon avis, l'intention morale de l'auteur des Niebelungs et le but qu'il se proposait. Dans la donnée primitive, et c'est un point fondamental dans cette donnée, les Huns ne peuvent point vaincre les Burgondes, parce qu'ils sont païens et que leurs ennemis sont chrétiens. Force leur est de recourir à deux amis chrétiens, Théodoric et Rudiger, pour avoir raison de leurs hôtes féroces; et c'est Théodoric qui met fin à la lutte. Quand on réfléchit que l'un de ces protecteurs des Huns est le margrave de Pechlarn, gouverneur du duché d'Autriche, peut-on ne pas voir là une allusion manifeste aux nouvelles alliances des Hongrois avec les princes d'Allemagne et avec l'empereur Othon, alliances qui devaient les couvrir de toute la puissance inhérente à la foi chrétienne? Je multiplierais au besoin ces analogies, dont je n'indique que les plus saillantes. Il me semble donc, en résumé, que l'œuvre littéraire de l'évêque Pilegrin, influencée par les événements auxquels l'auteur prenait part, fut en outre dirigée vers un but d'utilité, et que c'est à bon escient que la tradition immémoriale, conservée par les chants de l'Edda, a reçu ici une déviation si considérable. L'apostolat se reflète dans le livre, et l'évêque explique l'auteur. Quoi qu'il en soit, la conception du caractère de Crimhilde apportait dans les aventures des Niebelungs une unité qui manquait aux poëmes précédents, et l'énergie avec laquelle ce caractère est tracé eut bientôt conquis tous les suffrages. A partir du xe siècle, la Germanie occidentale ne connut plus d'autres traditions sur Attila que celles qui avaient été formulées par l'évêque de Passau.
Ce que je viens de dire de Pilegrin, de son poëme et de son apostolat me conduit naturellement à l'examen des traditions hongroises.
I. Possibilité d'une tradition hunnique chez les hongrois.--authenticité de leurs monuments traditionnels.--chants populaires.--chroniques et légendes.--Influence de l'éducation chrétienne.--le notaire anonyme du roi béla.--l'évêque chartuicius.--simon kéza.--chronique de bude.--thwroczi.
J'ai entendu dire bien des fois avec un accent d'incrédulité: «Est-ce qu'il peut y avoir des traditions hongroises sur Attila et sur les Huns?» Ma seule réponse a été celle-ci: «Serait-il possible qu'il n'y en eût pas?» Quoi! lorsque la France, l'Italie, les pays germaniques, la Scandinavie elle-même où jamais Attila ne mit le pied, ont rempli l'Europe de poëmes et de légendes destinés à perpétuer son nom, la Hunnie seule n'aurait pas eu les siens! Héros pour le reste du monde, Attila n'aurait rien été pour cette terre où il régna, où il mourut, et où ses ossements reposent encore! Un tel fait, s'il existait, serait plus surprenant que la continuité du souvenir, et il faudrait le prouver pour qu'on y crût. Or c'est précisément le contraire que l'histoire et les monuments, d'accord en cela avec la logique, nous démontrent sans peine.
L'histoire nous fait voir comment les Hongrois, appelés aussi Moger ou Magyars descendent des bords du Donetz sur ceux du Danube, culbutés, chassés par les Petchénègues; comment l'empereur grec, Léon le Sage, leur ouvre les plaines de la Bulgarie, et le roi de Germanie Arnulf, les passages des Carpathes; comment enfin leur duc Arpad, fils d'Almutz ou Almus, renverse la domination des Slaves-Moraves et conquiert l'ancienne Hunnie577. Les deux noms d'Almus et d'Arpad, et le rôle qu'on leur attribue appartiennent également à la tradition et à l'histoire; seulement la tradition passe sous silence le roi de Germanie Arnulf; elle donne pour unique mobile aux entreprises des Hongrois sur le Danube la revendication de l'ancien royaume d'Attila.
Devenus maîtres du pays situé entre les Carpathes et la Drave, les Hongrois s'y trouvent mêlés à des populations tout imprégnées, pour ainsi dire, du souvenir d'Attila: population pannonienne, population roumane ou valake, population avare, colonisée sous Charlemagne des deux côtés du mont Cettius, ou échappée au massacre des Slaves dans les hautes vallées des Carpathes. Les Avars possédaient sur les premiers temps de la domination hunnique en Europe la tradition directe, provenant des fils et des compagnons d'Attila; les Valakes et les Pannoniens, la tradition latine, grossie de nombreuses traditions locales: ce furent là deux sources d'information différentes où les Hongrois purent puiser. Peut-être aussi (c'est là leur grande prétention), apportaient-ils avec eux d'Asie certains souvenirs domestiques particuliers à la race d'Attila, ce qui constituerait une troisième source de tradition. Enfin, si l'on en croit une opinion reçue en Hongrie dès le xie siècle comme article de foi, les Magyars auraient trouvé dans la Transylvanie, une tribu qui se disait issue des premiers Huns, celle des Szekelyek ou Sicules, d'où découlerait une tradition plus directe encore que les trois autres. Sans m'expliquer sur ce dernier point, je me bornerai à dire que l'histoire ne repousse pas absolument l'hypothèse sur laquelle on l'appuie; mais que ne l'admettrait-on pas, il resterait encore assez d'éléments réunis pour qu'une tradition hongroise fût possible. Ajoutons à cela les importations germaniques, françaises et italiennes, qui, pénétrant peu à peu dans la tradition indigène, tantôt se sont incorporées heureusement avec elle, tantôt l'ont fait dévier de son sens primitif.
Ceci posé, et la possibilité d'une tradition hongroise une fois admise, que penser des documents auxquels on donne ce nom? quel est leur caractère? à quelle époque remontent-ils? Voilà la seconde question à examiner, et la question vraiment importante.
Établis définitivement en Europe vers 893, les Hongrois recevaient le christianisme en 972, et dès le milieu du xie siècle, des chroniques rédigées en latin commencèrent à fixer leurs souvenirs nationaux. Ils possédaient un mode de transmission populaire et certain dans la poésie chantée. La poésie semble avoir été d'institution publique chez les nations sorties des Huns. On a pu voir dans la vie d'Attila comment les jeunes filles qui marchèrent à sa rencontre aux portes de la bourgade royale, rangées par longues files, sous des voiles blancs, chantaient des hymnes composés à sa louange578, et comment aussi, dans ce repas auquel assista Priscus, les chants des rapsodes, célébrant les actions des ancêtres, animèrent tellement les convives, que des larmes coulaient de tous les yeux579. Ces chansons, transmises de génération en génération, formaient les annales du pays. Le même usage exista sans doute chez les Avars, quoique l'histoire ne nous le dise pas positivement; mais elle nous dit qu'il existait chez les Hongrois. Arpad avait avec lui des chanteurs quand il arriva sur le Danube580. Tout le monde était poëte chez les premiers Magyars, et tout le monde chantait ses propres vers ou ceux des autres en s'accompagnant d'une espèce de lyre ou guitare appelée kobza au moyen âge581. Non-seulement on était poëte et chantre des actions des autres, mais on se chantait fréquemment soi-même, on chantait ses aïeux, et chaque grande famille eut ses annales poétiques. Voici un trait de l'histoire de Hongrie qui ne laisse aucun doute à cet égard. Sous le gouvernement du duc Toxun, aïeul de saint Étienne, une armée magyare avait envahi le nord de la France; mais au passage du Rhin elle fut surprise et enveloppée par le duc de Saxe, qui la guettait. Chefs et soldats furent massacrés ou pendus à l'exception de sept que le duc renvoya, le nez et les oreilles coupés, en leur disant: «Allez montrer à vos Magyars ce qui les attend, s'ils reparaissent jamais chez nous.» Les sept mutilés reçurent mauvais accueil dans leur patrie, pour ne s'être pas fait tuer comme les autres. Séparés de leurs femmes et de leurs enfants, et dépouillés de leurs biens par jugement de la communauté, ils furent condamnés à ne rien posséder le reste de leur vie, pas même des souliers pour garantir leurs pieds, pas même un toit pour s'abriter. Ils durent aller mendier de porte en porte leur pain de chaque jour: ils perdirent jusqu'à leurs noms; on ne les connut plus que sous celui de Hétu-Magyar-Gyák, les sept Magyars infâmes. A ce comble de misère, soit désespoir et besoin d'exciter la compassion, soit orgueil et désir de braver la honte, ils mirent en vers leurs propres aventures, qu'ils allèrent chanter de village en village en tendant la main582. Après leur mort, leurs enfants en firent autant, puis leurs petits-enfants, et la descendance des Hétu-Magyar-Gyák formait, au xie siècle, une puissante corporation de jongleurs que saint Étienne supprima583.
L'histoire de Hongrie est pleine de faits qui nous montrent le goût des Magyars pour la poésie nationale, et la permanence d'une sorte d'histoire chantée: ce goût triomphe de toutes les tentatives faites pour le déraciner. Il est général sous les ducs et rois de la dynastie d'Arpad. L'avénement de la maison française d'Anjou au trône de saint Étienne ne change rien à cet état des esprits, ou plutôt Louis Ier, le plus grand roi qu'ait eu la Hongrie et le plus national malgré son origine étrangère, se prend lui-même de passion pour ces chants traditionnels, qui étaient comme l'âme de sa patrie adoptive584. Jean Hunyade, fondateur d'une dynastie indigène au xve siècle, ne connaissait pas d'autre littérature, et Mathias Corvin, tout savant qu'il était, tout admirateur des poëtes grecs et romains, avait en prédilection les vieilles poésies magyares: il ne se mettait jamais à table sans qu'il y eût dans la salle du repas des jongleurs armés de leur kobza585. Un auteur contemporain de Mathias Corvin, maître Jean Thwroczi, nous parle des chansons composées et chantées de son temps en l'honneur d'Étienne Konth, de la maison d'Herderwara. Il serait superflu, je pense, de relever dans les chroniques et dans les légendes des saints tous les passages prouvant la popularité de ce genre de transmission, au moins jusqu'au xvie siècle.
La poésie nationale eut pourtant chez les Hongrois beaucoup d'ennemis, dont le premier et le plus redoutable fut le christianisme, qui la rencontrait en face de lui comme une gardienne vigilante de la vieille barbarie et un adversaire de toute nouveauté. Les chants magyars, historiques et guerriers, étaient, par leur nature même, saturés de paganisme; on y rapportait aux dieux les exploits et les conquêtes de la nation; on y parlait sans cesse d'aldumas, festins religieux où petits et grands, confondus à la même table, s'enivraient en mangeant de la chair de cheval consacrée par les prêtres; le mépris de l'étranger, la haine des croyances étrangères, respiraient dans la poésie d'un peuple qui était alors l'effroi de l'Europe. Aussi poëtes, chanteurs et chansons furent-ils l'objet des anathèmes de l'Église. Plusieurs conciles fulminèrent des menaces d'excommunication contre quiconque répéterait ces chansons ou les écouterait; les ecclésiastiques eux-mêmes reçurent à ce sujet plus d'un avertissement des canons586; mais anathèmes et menaces, tout fut inutile: pour détruire les chansons nationales, il aurait fallu refaire la nation. Tout se chantait chez les Hongrois, la kobza n'était de trop nulle part. On avait chanté la loi avant de l'écrire, et l'on consulta plus tard les chansons pour y retrouver les coutumes, les institutions politiques, la loi civile elle-même587. Enfin c'était au son d'une formule chantée que le héraut d'armes parcourait le pays, une lance teinte de sang à la main, pour appeler aux diètes de la nation tous les hommes valides. Les révolutions religieuses s'accomplissaient encore au chant de poëmes composés pour la circonstance. L'histoire nous parle d'une révolte païenne arrivée en 1061 sous le règne du roi Béla Ier. Le peuple soulevé déterre les idoles, profane les églises, égorge tout ce qui porte un habit ecclésiastique, tandis que les prêtres païens, grimpés sur des échafauds, hurlent des chansons telles que celles-ci: «Rétablissons le culte des dieux, lapidons les évêques, arrachons les entrailles aux moines, étranglons les clercs, pendons les préposés des dîmes, rasons les églises et brisons les cloches!» Le peuple, en dérision du christianisme, répondait à cette épouvantable oraison: «Ainsi soit-il588.»