Madame Wildenslag écoutait en ouvrant de grands yeux, elle paraissait ne pas bien comprendre ce que sa voisine lui disait.
—Supposez, Lina, reprit celle-ci, que Godelive devienne fille de boutique et plus tard même maîtresse, qu'elle gagne beaucoup d'argent et qu'elle soit habillée comme une demoiselle, est-ce que cela vous ferait de la peine? Est-ce que le bonheur de son enfant n'est pas la plus grande joie d'une mère? Oh! si vous pouvez vous dire, la main sur la conscience, que vous êtes la seule cause de son succès dans le monde, cela ne vous rendrait-il pas fière?
—Oui; mais continuerait-elle à aimer ses parents pauvres?
—Pourquoi pas? La reconnaissance est-elle l'ennemie de l'amour? Au contraire, je suis bien certaine que Godelive n'oublierait jamais ce bienfait, et qu'elle se dirait jusque dans ses vieux jours: «C'est à ma mère que je suis redevable de mon bonheur, de ma prospérité.» Elle bénirait votre nom toute sa vie et prierait Dieu pour qu'il vous donne dans son paradis la récompense de votre bonté.
Madame Wildenslag était touchée; ses yeux étaient humides d'émotion.
—Et alors, voyez-vous, Lina, les gens sensés vous approuveraient et vous estimeraient. Ils diraient: «Cette demoiselle, la maîtresse de ce beau magasin de modes, est la fille de madame Wildenslag. La pauvre femme d'ouvrier a montré du courage; elle a donné de l'instruction à sa fille et assuré son bonheur.»
—C'est bien beau, ce que vous dites là, répondit avec un soupir la mère de Godelive; mais cela ne se passe pas toujours ainsi.
—Eh! quand bien même la chose serait incertaine, condamneriez-vous pour cela Godelive à une pauvreté éternelle, lorsque vous connaissez le moyen de lui procurer un sort meilleur? N'êtes-vous pas mère, et la conviction d'avoir rempli votre devoir ne vous rendrait-elle pas heureuse et fière?
—Aller à l'école, c'est facile à dire, murmura madame Wildenslag en secouant la tête; mais l'argent, les frais?
—Cela ne vous coûtera rien, Lina. Chez les sœurs de Nonnenbosch, derrière l'église Sainte-Anne, on recevra votre enfant avec joie, et on l'instruira gratis aussi longtemps que vous voudrez. Qu'est-ce que ces deux années? Godelive d'ailleurs ne peut encore rien gagner, et, une fois instruite, elle sera d'autant plus capable de gagner un bon salaire. Soyez certaine que, si vous suivez mon conseil, vous m'en remercierez plus tard.
Madame Wildenslag baissa la tête et ne répondit pas.
—Eh bien, que pensez-vous de mon conseil? demanda sa voisine.
—Laissez-moi réfléchir; c'est une affaire importante. Oui, je suis mère, et le bonheur de mon enfant…
Tout à coup, elle se leva, courut à une armoire, mit un bonnet blanc et jeta un manteau sur ses épaules.
—Allons, Christine, dit-elle, venez avec moi.
—Que voulez-vous faire? demanda madame Damhout étonnée.
—Ce que je veux faire? J'ai une bonne pensée maintenant, et j'ai peur qu'elle ne change. Je suis ainsi faite: je dois agir tout de suite, sinon cela ne se fait plus. Nous allons chez les sœurs, pour voir si elles veulent recevoir ma Godelive dans leur école.
—Ne devez-vous pas d'abord consulter votre mari à ce sujet?
—Ne vous inquiétez pas de cela. Un peu de tapage et de reproches ne me rendra pas malade. Godelive est mon enfant, et, une fois la chose terminée, j'aurai plus facilement raison de son père. Venez, venez, ne perdons pas de temps! Vous savez parler poliment, Christine; si vous prenez la parole chez les sœurs, nous réussirons tout de suite, si c'est possible.
Les deux femmes sortirent ensemble et disparurent bientôt derrière l'angle de la ruelle. Sur ces entrefaites, Bavon et Godelive attendaient avec une impatience fiévreuse le retour de madame Damhout. D'abord, ils s'étaient soutenus l'un l'autre par l'espérance d'une bonne nouvelle; mais, comme la mère de Bavon restait longtemps absente, ils commençaient à perdre courage.
Depuis une demi-heure, ils pleuraient en silence lorsque la porte s'ouvrit tout à coup et livra passage aux deux mères. Ils se levèrent tout tremblants. L'espoir et la crainte se lisaient dans leurs yeux.
—Godelive, dit madame Wildenslag avec une grande joie, tu n'iras pas à la fabrique de dentelles. Demain, tu vas à l'école chez les sœurs de Nonnenbosch, et tu apprendras à lire comme Bavon.
L'heureuse Godelive poussa un cri de joie: elle embrassa sa mère et madame Damhout; elle prit Bavon par les mains et se mit à danser avec lui autour de la chambre.
—Je puis aller à l'école et apprendre à lire comme Bavon, s'écriait-elle en battant des mains. Quel bonheur!
Et elle se jeta sur le sein de sa mère, lui caressa les joues des deux mains et murmura avec l'accent de la plus profonde reconnaissance:
—Ah! ma chère mère, ma chère mère, que vous êtes bonne pour votre pauvre
Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours!
Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait été si fière, jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincère et plus pure. Il lui semblait que quelque chose de noble s'était éveillé en elle. Elle avait du moins ce sentiment de satisfaction intérieure qui s'élève en nous comme la première récompense du devoir accompli.
—Viens, Godelive, dit-elle, retournons à la maison. Il faut que j'examine tous tes habillements et que je t'achète une nouvelle paire de souliers. À l'école, tous les enfants sont très-propres, et je ne veux pas qu'il y ait quelque chose à dire sur toi.
En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant pour tout salut:
—Merci! merci!
Godelive fut mise à l'école chez les sœurs. Comme la pauvre enfant se sentait heureuse et fière lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction et serait donc une créature privilégiée entre tous les pauvres enfants d'ouvriers qui ne pouvaient pas aller à l'école. La certitude qu'elle était l'objet d'une faveur inattendue et particulière l'animait d'un zèle extraordinaire. Chaque soir, elle répétait ses leçons avec Bavon. Comme elle avait l'esprit vif et la mémoire excellente, elle fit en moins d'un an des progrès si rapides, que ses institutrices mêmes en furent étonnées. En outre, elle était si obéissante, si reconnaissante, si caressante, que les sœurs la traitaient avec une préférence marquée et étaient fières des fruits surprenants que leurs leçons avaient portées chez cette pauvre enfant d'ouvriers.
Le père Wildenslag n'avait jamais franchement consenti à laisser sa fille aller à l'école. Il grondait encore tous les jours contre ce qu'il appelait une dangereuse folie; et, quand il en parlait avec sa femme, il n'épargnait pas les paroles amères. C'était une idée enracinée chez lui que l'instruction doit infailliblement mener à sa perte un enfant d'ouvrier; car, d'après lui, l'instruction engendrait le goût de la toilette, la vanité et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal était que les enfants, élevés ainsi au-dessus de leur état, regardaient leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on étudie on ne gagne rien, et c'est autant de dérobé aux parents, qui ont droit au salaire de leurs enfants. Il n'était pas seul de cet avis; sa femme pouvait le demander à tous ses voisins, excepté à madame Damhout, tous parleraient comme lui. Dans les premiers temps, à force de répéter la même chose et de faire de sinistres prédictions, il avait jeté le doute dans l'esprit de sa femme; mais, petit à petit, ses paroles étaient devenues impuissantes sur elle.
Godelive assistait souvent aux entretiens où son sort était mis en discussion; elle écoutait et voyait en tremblant comment sa mère la défendait, et comme elle avait à souffrir pour que sa fille pût continuer à aller à l'école. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes et de si tendres caresses pour consoler sa mère; elle exprimait sa reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag pressait souvent contre son cœur sa chère Godelive et l'embrassait avec attendrissement.
Par gratitude pour sa mère, Godelive cherchait tous les moyens de se rendre utile. Elle se levait dès l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et récurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu à peu un aspect moins repoussant. Elle parlait souvent avec sa mère de ce qu'elle apprenait à l'école et des belles leçons de morale et de bienséance que les sœurs lui donnaient. L'enfant commença ainsi, sans s'en douter, l'éducation de sa mère, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de lumière qui y eussent jamais pénétré.
Madame Wildenslag, malgré son ignorance et sa grossièreté, avait un bon cœur et un esprit droit. Quand elle était seule avec Godelive, et qu'elle entendait l'enfant parler si simplement et si bien de choses qui lui étaient absolument étrangères, de piété, de morale, de devoir, elle se sentait comme transportée dans une autre atmosphère, et il lui semblait que son âme s'élevait et s'épurait au contact de son enfant.
Aussi disait-elle souvent à sa voisine:
—Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que nous sommes bêtes et méchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux élevée et m'avaient envoyée à l'école, je serais devenue une autre femme; car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouchée que je le croyais moi-même. Ah! si c'était à refaire! Mais il est trop tard, voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frères et sœurs, grands et petits, il n'y a rien de bon à attendre d'eux: ils se regimbent contre moi, comme si j'étais née pour être leur esclave. J'ai fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi à l'école; mais Wildenslag saute au plafond de colère dès que j'en parle.
Peut-être la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre cause. Elle était allée à l'école de Godelive; les sœurs l'avaient reçue avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient félicitée des progrès surprenants de son enfant et de la résolution qu'elle avait prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant à l'école; mais ce qui la flattait surtout, c'est que les sœurs l'avaient invitée à prendre le café avec elles.
Naturellement un tel honneur et de tels éloges lui avaient tourné la tête, et elle était sortie de chez les sœurs avec le ferme dessein de laisser Godelive chez elles aussi longtemps que possible.
Il s'ensuivit qu'après les deux ans écoulés, elle imagina mille moyens détournés et résista même ouvertement à son mari, pour que Godelive pût aller à l'école quelques mois de plus.
Cependant, tout n'était pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frères et sœurs, dont trois déjà travaillaient dans la fabrique, avaient conçu une espèce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pût vivre à ne rien faire. Certes, c'était une injustice des parents de ne pas avoir fait instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils l'appelaient ironiquement mamselle, la traitaient de fainéante et de pique-assiette, la malmenaient, déchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant.
Godelive supportait tout avec une patience angélique; seulement, quand on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence, parce qu'elle craignait d'être grondée par les sœurs.
Chaque jour, dès le souper fini, elle allait avec ses livres à la maison de la femme Damhout. Là, elle lisait et écrivait à côté de Bavon, elle recevait ses leçons et ses corrections avec une amitié reconnaissante; puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait avec son jeune ami de ce qu'ils se proposaient de faire par la suite, et de ce qu'ils attendaient l'un et l'autre de l'avenir.
Madame Damhout travaillait sans relâche à confectionner des blouses ou d'autres vêtements de toile. Comme, depuis peu, sa fille aînée allait également à l'école, elle devait tâcher de gagner un peu plus d'argent, pour que son mari ne s'aperçût pas que l'instruction des enfants, quoique gratuite, exigeait cependant quelques sacrifices.
Souvent, lorsque Adrien Damhout s'était trouvé en compagnie de Jean Wildenslag, il revenait à la maison avec un visage sombre, et alors il lui échappait des remarques peu agréables qui laissaient percer l'inquiétude qu'il conservait touchant l'éducation que sa femme donnait à ses enfants.
Peut-être la pauvre mère, elle-même, n'était-elle pas exempte de crainte ni d'incertitude, car elle ne cessait de louer devant Bavon et Godelive, sous toutes les formes et en toutes circonstances, l'amour et la reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des devoirs.
Comme si, par une inspiration secrète, elle sentait que l'instruction seule ne suffit point, elle déposait avec la plus touchante et la plus tendre sollicitude, dans les cœurs de Bavon et de Godelive, les germes des plus pures vertus et le plus profond sentiment du devoir.
Depuis des années, elle était habituée à la présence de la petite Godelive; elle trouvait son bonheur dans l'amitié des deux enfants l'un pour l'autre et dans leur application studieuse. Elle considérait, pour ainsi dire, la bonne petite fille comme sa propre enfant. N'était-ce pas grâce à elle que Godelive allait à l'école, et ce bienfait ne lui donnait-il pas le droit de l'aimer comme sa fille?
Godelive la récompensait de son amour, non-seulement par une vive gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime et de respect qu'elle reportait même sur Bavon; car, quoiqu'elle vécût à ses côtés comme sa sœur et son égale, il restait à ses yeux un être supérieur, qui lui accordait son amitié et sa noble protection dont elle n'était pas digne.
Enfin, lorsque Godelive eut fréquenté l'école pendant trois ans, sa mère ne put pas résister plus longtemps à son mari, et il fut résolu qu'au commencement de la semaine suivante, la jeune fille quitterait l'institution des sœurs.
Wildenslag avait l'intention de l'envoyer immédiatement à la fabrique, où elle gagnerait tout de suite quelques sous par jour, tandis qu'en lui apprenant un métier, il se passerait au moins deux années avant qu'elle rapportât à la maison plus de deux sous par semaine. Le résultat le plus clair à ses yeux de cette perte d'argent, c'était un verre de bière de moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il était blessé d'ailleurs par l'idée de voir sa fille faire un métier de demoiselle et n'être pas ouvrière de fabrique comme ses parents.
Cependant, sur ce point, il ne put avoir raison. Dans l'esprit de sa femme, l'avenir de Godelive était tout tracé, comme la mère de Bavon le lui avait montré; elle deviendrait couturière, fille de boutique et enfin maîtresse. Il n'y avait rien à y faire, et son mari pouvait gronder et pester tant qu'il voudrait.
Lorsque Godelîve apporta à Bavon cette nouvelle inattendue et lui annonça qu'elle allait quitter l'école, la première impression fut la stupeur, suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y opposer, et se résignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se rencontraient, parlaient avec éloquence, et, de temps en temps, un gros soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle était si bien chez les sœurs! On l'aimait tant, et elle portait une si vive affection, à ses maîtresses! Dire un éternel adieu à ses bienfaitrices lui paraissait dur et cruel. Mais il le fallait bien; elle était pauvre et devait apprendre un métier; elle le savait bien.
Madame Damhout dit à sa voisine qu'elle ne pouvait pas se dispenser d'aller prévenir les sœurs de sa résolution, et, par la même occasion, de les remercier mille fois du fond du cœur de leur bonté.
Comme Lina avait été accueillie dans l'institution avec une cordialité toute particulière, elle suivit le conseil de sa voisine.
Celles qui parurent le plus surprises et le plus affligées de cette nouvelle inattendue, ce furent les sœurs.
Godelive était une élève dont elles étaient fières, mais toutes lui portaient une affection particulière à cause de sa bonne conduite et de son zèle, et plus encore, peut-être, à cause de sa touchante reconnaissance. D'ailleurs, depuis quelques mois, Godelive leur avait déjà été utile pour apprendre à lire aux plus petites filles.
Après que les sœurs eurent entendu les raisons de madame Wildenslag, elles rapprochèrent leurs têtes et se parlèrent quelques instants à voix basse.
Alors, la plus âgée dit:
—Madame, cela nous ferait de la peine, de perdre sitôt notre meilleure élève. Nous étions fières d'elle, et nous aurions désiré la garder encore un an, pour montrer de quoi nous sommes capables quand nos leçons tombent sur une terre fertile. Ne pourriez-vous pas la laisser encore un peu dans notre école?
—Impossible, mes sœurs, répondit madame Wildenslag avec un soupir. Je le voudrais bien aussi, puisque je n'ai qu'un seul enfant qui ait pu aller à l'école, je voudrais la laisser s'instruire aussi longtemps qu'elle le pourrait; mais il n'y a pas moyen de persuader mon mari. Nous ne pouvons pas vivre ainsi. Les enfants coûtent de l'argent; je n'en ai pas moins que six, et, croyez-moi, ils nous mangent littéralement la laine sur le dos. Si les enfants ne pouvaient pas gagner leur vie dès qu'ils sont grands, les gens de notre classe seraient tous sur la liste des pauvres.
—Et quand croyez-vous que Godelive, en apprenant l'état de couturière, puisse commencer à gagner sa nourriture?
—Pas bien vite, mes sœurs, je le sais; peut-être dans deux ans, petit à petit.
—Eh bien, nous voulons vous faire une bonne proposition. Laissez Godelive continuer à fréquenter l'école. Elle dînera et elle soupera ici, et même elle y déjeûnera, si vous voulez. Nous mettrons tous nos soins à lui apprendre à bien coudre, et, dès qu'elle aura treize ou quatorze ans et qu'elle sera bien instruite, nous la placerons nous-mêmes dans un atelier, chez une maîtresse qui la protégera et la fera avancer. Elle regagnera ainsi amplement le temps perdu. Cette proposition vous plaît-elle?
—Ah! chères sœurs, que vous êtes bonnes pour ma pauvre enfant! s'écria la mère les larmes aux yeux. Que Dieu vous récompense de votre bienfaisance! Oui, oui, certes, j'accepte de tout mon cœur votre offre généreuse.
C'est ainsi que Godelive, malgré les résistances de son père, resta à l'école des sœurs.
Pour ce qui regarde Bavon, il se distinguait entre tous ses condisciples de l'école communale, il était beaucoup plus avancé que Godelive; il avait une belle écriture, il était très-exercé dans le calcul, et même il avait déjà fait quelques progrès dans la langue française. Ses maîtres prenaient plaisir à voir son application et la vivacité de son intelligence, et étaient fiers de ses progrès rapides.
Comme ses parents le destinaient au métier de mécanicien ou de charpentier, il suivait depuis cinq ou six mois les leçons de l'académie de dessin, et tout faisait supposer qu'il irait également très-loin dans cette nouvelle branche.
Avec toutes ses occupations, et bien qu'il ne rentrât à la maison qu'à huit heures du soir, il trouvait encore le temps d'aider Godelive, en jouant, dans ses premières études de la langue française qu'elle avait commencé à apprendre à l'école.
Une année entière s'écoula ainsi, sans qu'aucune contrariété vînt troubler le bonheur tranquille de madame Damhout et des deux enfants. Un seul événement (si le mot événement peut s'appliquer à si peu de chose) était de nature à se graver dans leur souvenir.
Bavon avait montré depuis quelque temps un singulier penchant à la solitude. Deux fois, quand, le dimanche, ses parents avaient voulu le prendre avec eux à la promenade, comme d'habitude, il était resté seul à la maison, sous prétexte qu'il avait beaucoup de besogne à achever. Sa mère l'avait surpris un jour lui cachant quelque chose avec une précipitation inquiète.
Qu'est-ce donc qui pouvait tant l'occuper? Il ne voulait pas le dire; il évitait toute explication à ce sujet, et madame Damhout n'était pas sans inquiétude, quoiqu'elle ne sût pas au juste ce qu'elle craignait.
Un certain soir, Bavon, revenant de l'école, parut entièrement joyeux. Il courait d'un bout à l'autre de la chambre avec une impatience visible en répétant:
—Godelive n'est-elle pas encore venue? Où donc reste-t-elle? Si elle ne venait pas ce soir!
Et, comme madame Damhout lui demandait ce qui le préoccupait ainsi, il répondit en riant:
—Tu le verras tantôt, chère mère, et tu sauras alors ce que je te cachais. Ah! ah! voilà Godelive! s'écria-t-il.
La jeune fille le considéra avec étonnement et regarda autour d'elle pour deviner ce qui le rendait si joyeux.
—Quel jour du mois sommes-nous? lui demanda-t-il.
—Je n'en sais rien, balbutia-t-elle. Nous sommes dans le mois de juillet.
—Eh bien, consulte cet almanach, le 6 du mois, quelle sainte est-ce?
—Sainte Godelive! dit la jeune fille avec surprise.
—Oui, Godelive, c'est ta fête, dit-il. Je vais te fêter, j'ai un cadeau pour toi. J'y ai travaillé en secret pendant tout un mois. Tu ne dois pas en rire, ni maman non plus. J'ai fait ce que j'ai pu.
Il ouvrit un grand cahier, en tira une feuille de papier, la posa sur la table et dit:
—Tiens, mère! tiens, Godelive! voilà mon cadeau!
Sur le papier, on voyait les figures de deux enfants peintes au lavis, un jeune garçon et une jeune fille, la main dans la main et tenant chacun, dans celle qui restait libre, un livre ouvert. Tout autour on avait peint un bord tricolore, et ces couleurs variées lui donnaient un grand éclat. Sans doute, Bavon s'était efforcé de faire son propre portrait et celui de Godelive. Les vêtements ressemblaient à peu près; mais l'ensemble était une œuvre si grossière et si imparfaite, qu'il eût été difficile de deviner l'intention de l'auteur, s'il n'avait pas écrit au-dessous en grandes lettres: Bavon et Godelive. Surpris et presque triste, parce que la petite fille restait immobile et ne donnait pas des signes de joie, il dit d'un ton confus:
—Oui, Godelive, ce n'est pas bien fait, je le sais bien. Je l'ai fait pour rire; c'est un souvenir du temps où nous apprenions à lire ensemble.
Godelive pencha la tête et commença à pleurer en silence; les larmes tombaient de ses yeux comme des perles.
—Qu'est-ce que cela? murmura le jeune garçon avec étonnement. Pourquoi pleures-tu?
—Je n'en sais rien, répondit-elle. Parce que tu es si bon pour moi!
—Allons, allons, ce n'est qu'un jeu, dit Bavon. Si j'avais su que la petite image dût te faire pleurer, je l'aurais déchirée en mille morceaux.
—Oh! la déchirer! s'écria Godelive avec frayeur. Ne fais pas cela!
Donne-la-moi, s'il te plaît.
—Mais c'est pour toi que je l'ai faite, Godelive.
—Merci, Bavon; je conserverai précieusement le souvenir de ton amitié.
Elle prit le papier, et, comme si elle craignait encore que l'image ne lui fût enlevée, elle s'élança hors de la maison en disant qu'elle voulait la montrer à sa mère.
V
Enfin le temps était venu où Bavon allait quitter l'école pour être placé comme apprenti dans un atelier de mécanicien. Il avait plus de quatorze ans et son éducation était terminée.
Lorsque l'instituteur en chef fut informé de cette résolution, il vint lui-même dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son élève de laisser leur fils aller encore à l'école, du moins jusqu'à la prochaine distribution des prix. Il ne doutait pas que Bavon ne remportât tous les premiers prix de la première division. Sortir premier de l'école serait pour lui un grand honneur, et pourrait être plus tard un titre à la protection. L'instituteur en chef aimait beaucoup Bavon à cause de son bon cœur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait à voir obtenir par son élève préféré l'honneur et la gloire d'un triomphe.
Il fut, par conséquent, décidé que Bavon resterait à l'école.
Depuis un mois, Godelive avait été placée chez une bonne couturière par ses institutrices. Comme protégée des sœurs, elle gagnait dès le commencement un franc par semaine. À cause de l'exiguïté de ce salaire, Wildenslag reprochait souvent à sa femme sa sottise et tâchait d'obtenir d'elle que Godelive allât à la fabrique. Là, les enfants ne doivent pas passer de longues années en apprentissage, et ils y gagnent immédiatement beaucoup plus d'argent que dans tout autre métier. Néanmoins, quoiqu'il ne cessât de manifester son opinion enracinée à ce sujet, sa femme ne voulait pas en entendre parler.
Le soir, après les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout. Elle avait trop à souffrir de ses frères et sœurs à la maison, et sa mère, elle-même, l'engageait à chercher la paix et le plaisir tranquille qu'elle ne pouvait trouver chez elle.
Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leçons de Bavon, en se réjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui l'attendaient à la prochaine distribution des prix.
Il survint des événements inattendus qui mirent l'industrie gantoise, et par conséquent aussi les ouvriers, à de grandes épreuves. Beaucoup de questions soulevées par la révolution de juillet en France, et par les journées de septembre en Belgique, étaient restées indécises. Les négociations entre les puissances n'ayant pu amener une solution, quelques-unes menacèrent de faire valoir leurs droits par les armes. Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre européenne, rassemblèrent avec grande hâte leurs forces militaires. Cela éveilla une panique générale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude, les premières victimes. La surabondance des approvisionnements d'étoffe dans les magasins, quelques grandes banqueroutes à Londres et à Paris, l'augmentation du coton brut, résultant de la prévision d'une interruption dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants ne pouvaient faire travailler qu'avec perte, et que la plupart fermèrent leur fabrique.
À Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'artisan, même lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombèrent tout à coup du bien-être dans la plus profonde misère. Au commencement, ils trouvèrent encore quelque chose à crédit chez les boutiquiers et les boulangers; mais, au bout de quinze jours, cette ressource était épuisée, et alors la faim et la véritable détresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers avec femme et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur les places ou errer dans les rues, le visage pâle et le regard éteint, murmurant et menaçant, et paraissant prêts à sortir de l'extrême misère par la violence.
Émus de pitié ou espérant que cette situation grave ne se prolongerait pas, quelques fabricants offrirent à leurs ouvriers de travailler avec une certaine réduction de salaire, et, de cette façon, plus de moitié des établissements industriels se rouvrirent.
Mais un grand nombre de fileurs et de tisserands rejetèrent avec indignation les conditions posées et reprochèrent aux fabricants de vouloir, par égoïsme, profiter des circonstances pour abaisser le salaire du travail. Après s'être excités pendant deux ou trois jours, égarés par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers les fabriques ouvertes et essayèrent par la violence de les réduire à l'inactivité. Ils maltraitèrent leurs camarades, qui, pour rapporter du pain à leurs femmes et à leurs enfants, avaient accepté la réduction; ils endommagèrent les bâtiments et les métiers, et se livrèrent à des actes de violence qui nécessitèrent l'intervention de la force armée. Ces scènes de désordre inspirèrent aux fabricants une grande frayeur et un profond regret; les fabriques se fermèrent de nouveau et des milliers de ménages d'ouvriers furent plongés dans une affreuse misère.
C'était surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait l'habitude de dépenser au jour le jour, sans prévoyance de l'avenir, tout ce que l'on gagnait.
Madame Wildenslag avait une vie amère et cruelle. Tout le chagrin et toute la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle, et elle n'entendait toute la journée que des reproches et des injures, comme si elle était l'esclave destinée à supporter dans le ménage le mécontentement de tous les autres.
Godelive, qui avait aussi sa part dans les brutalités de ses frères et sœurs, était l'unique consolation qui restât à sa mère; car cette enfant, du moins, la chérissait et versait des larmes d'amour et de pitié sur sa poitrine, lorsque les autres l'avaient injuriée et maltraitée.
Dans la demeure des Damhout, la misère ne se fit pas sentir si vite. Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux et leur donnèrent un plus long crédit, parce qu'ils avaient la réputation de gens économes. D'ailleurs, madame Damhout, à qui la couture ne faisait pas défaut, travaillait dès l'aube du jour jusqu'à onze heures du soir sans relâche. Peut-être la vaillante femme avait-elle un petit magot. Son zèle, son désir d'empêcher que son mari eût jamais à se plaindre de l'instruction donnée aux enfants, permettait de supposer qu'elle avait mis quelque chose de côté pour les nécessités imprévues. Au commencement du mois, rien ne manquait dans son ménage; elle invitait même souvent la pauvre Godelive, qui avait peut-être faim, à venir souper chez elle. Mais, chaque fois, la jeune fille rougissait en recevant cette invitation et refusait en tremblant, comme si la pensée de recevoir une aumône dans cette maison, la frappait de honte et d'effroi.
Les ouvriers affamés continuaient à errer dans les rues de Gand. Habitués dès l'enfance à une seule espèce de travail et à un mouvement uniforme et limité, ils étaient incapables de recourir à un autre labeur. L'idée ne leur en vint même pas, et ils se seraient plutôt laissés mourir de faim avec toute leur famille que de chercher une ressource provisoire dans une autre occupation.
La longue durée de l'interruption du travail finit par faire sentir aussi le besoin à la famille Damhout. En effet, ce que la femme pouvait gagner par son travail opiniâtre de couture ne pouvait pas suffire pour payer le loyer et la nourriture de cinq personnes, et dans les boutiques on commençait à faire des difficultés pour accorder un plus long crédit.
Soutenu par le courage de sa femme, qui, comme il le disait lui-même, travaillait à s'user les doigts, Damhout s'efforçait de trouver du travail en ville pour gagner quelque chose. La première semaine, il n'y réussit pas, car la crainte de la guerre avait paralysé plus d'une industrie, et il y avait des centaines de malheureux qui cherchaient de l'ouvrage et du pain. Enfin cependant, et quoiqu'il lui en coûtât, il accepta avec quelques autres de curer et d'approfondir un fossé bourbeux.
Sa femme s'attrista profondément de le voir entreprendre un pareil ouvrage et essaya de lui persuader qu'il devait l'abandonner, en lui disant qu'ils trouveraient bien moyen de vivoter jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque chose de mieux. Mais le mari, qui était désespéré de son oisiveté et ne voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les charges du ménage, lui résista et commença dès le lendemain l'ouvrage si mauvais pour lui.
Il le soutint pendant la première semaine; à la vérité, il était triste au fond du cœur, et tous ses membres étaient comme rompus; mais il n'en laissait rien voir, et, devant sa femme et ses enfants, il se montrait de bonne humeur.
Une après-midi cependant, il revint au logis, se laissa tomber sans force sur une chaise et dit que la fièvre froide s'était emparée de lui. Il était très-pâle en effet, et, de temps à autre, un frisson violent parcourait ses membres. Une expression de frayeur secrète, une altération de son visage qui ne présageait rien de bon, firent craindre à madame Damhout que son mari ne fût atteint d'une grave et dangereuse maladie. Elle comprima ses larmes pour ne pas l'inquiéter, l'obligea à aller se coucher et lui prépara de la tisane, en le consolant par l'espoir d'une guérison rapide.
Mais l'état d'Adrien Damhout empirait à chaque instant; il avait un grand mal de tête, toussait avec un bruit sourd et se plaignait d'un violent point de côté.
La femme, inquiète, ne savait que faire; elle n'osait pas laisser son mari seul, et cependant il fallait en toute hâte chercher le médecin. En allant et venant, elle dit tout bas à sa petits fille d'aller appeler madame Wildenslag. Lorsque, quelques instants après, elle entendit ouvrir la porte, elle descendit l'escalier, raconta à sa voisine que son mari était rentré malade et la pria de veiller auprès de son lit jusqu'à ce qu'elle eût prévenu le médecin.
Par bonheur, madame Damhout trouva le docteur chez lui et prêt à sortir; elle n'eut pas besoin de le prier pour le décider à venir promptement. Il jugea, d'après ses explications, qu'il s'agissait probablement d'une pleurésie aiguë, maladie souvent mortelle lorsqu'on ne la combat pas immédiatement.
Son pressentiment était fondé; arrivé auprès du malade, il reconnut une inflammation de la plèvre, et, en conséquence, son premier soin fut d'ouvrir une veine du malade, et de lui tirer du sang en si grande quantité qu'il tomba en défaillance.
À la vue du sang de son mari, madame Damhout ne put retenir sa douleur; elle fondit en larmes et continua à pleurer en se cachant la figure dans les mains, pendant que madame Wildenslag aidait le docteur dans son ministère.
Lorsque le médecin vit que le malade revenait à lui il écrivit une ordonnance et dit:
—Qu'on aille chercher cela chez le pharmacien, et qu'on lui en donne toutes les heures une cuiller à café. Il ne faut pas vous désespérer ainsi, femme; la maladie est grave lorsqu'on ne la prend pas à temps; mais vous avez bien fait de venir m'appeler tout de suite. Maintenant, je suis presque certain que je guérirai votre mari. Mais il peut se passer des semaines avant qu'il soit tout à fait rétabli. Il aura probablement envie de dormir, ne le dérangez pas et ne lui adressez point la parole, il a besoin de repos. Descendez, vous entendrez bien s'il désire quelque chose. Surtout qu'on ne lui donne aucune nourriture, cela pourrait être mortel pour lui.
Et, lorsqu'il fut descendu avec les deux femmes, il dit encore avant de partir:
—Ayez bon courage; je reviendrai ce soir voir comment va le malade.
Madame Damhout se laissa tomber sur une chaise et recommença à pleurer à chaudes larmes. On ne distinguait à travers ses sanglots que ces mots:
—Mon malheureux mari! mes pauvres enfants!
Sa voisine essaya de la consoler et de lui donner du courage. Soit qu'elle y réussît, soit que la conscience de ses devoirs de mère et d'épouse rendît des forces à madame Damhout, toujours est-il que celle-ci cessa de pleurer.
—Oui, Lina, dit-elle, vous avez raison; je ne dois pas me laisser aller à la tristesse et à l'inquiétude. Je suis seule, seule pour tout. Ah! mon pauvre Bavon! comment lui dire que l'on a tiré tant de sang à son père? Mais je ne dois pas parler ainsi; je tâcherai de le lui cacher. Voilà l'ordonnance, Lina; je ne puis pas quitter mon mari. Auriez-vous la bonté d'aller chercher la petite bouteille?
—Quelle demande! répondit madame Wildenslag. Sans doute on murmure et on gronde en ce moment contre moi, parce que je suis sortie; mais, pour vous rendre service, j'en supporterais bien d'autres. Vous ne pouvez pas demeurer ainsi seule; je vous enverrai quelqu'un qui vous sera peut-être plus utile qu'une servante à gages.
Madame Damhout, restée seule, écouta, le cœur palpitant, au bas de l'escalier, et monta même jusqu'à l'étage pour apaiser son inquiétude. Elle entendit respirer son mari, fit à dessein quelque bruit; mais le malade ne remuait pas et paraissait dormir.
Cela lui donna un peu de courage; elle redescendit, s'assit sur une chaise, joignit les mains, et commença à prier en levant les mains au ciel.
Godelive entra dans la chambre, tenant à la main une petite bouteille qu'elle posa sur la table; puis elle s'approcha de madame Damhout, l'embrassa affectueusement et se mit à pleurer en silence sur sa poitrine.
La tendre compassion de la petite fille arracha de nouvelles larmes à madame Damhout; mais, après s'être apitoyée pendant quelques instants sur le malheur de son mari, elle devint maîtresse d'elle-même et demanda:
—Godelive, tu ne vas donc pas à ton atelier, puisque tu es allée chercher la bouteille?
—Ma mère y est allée; elle est venue à notre magasin et a causé avec mademoiselle. Je puis rester à la maison aussi longtemps que je voudrai, fût-ce pendant plus d'une semaine.
—Pourquoi rester à la maison? murmura madame Damhout, qui commençait à soupçonner la vérité.
—Vous êtes si seule! pour vous aider à soigner maître Damhout, et pour faire vos commissions.
—Non, non, mon enfant; c'est trop de bonté à toutes deux; je ferai rester Bavon à la maison. Tu ne peux pas interrompre ton apprentissage; cela pourrait te faire du tort.
La jeune fille joignit les mains en suppliant, et dit:
—Vous avez toujours été si bonne et si affectueuse pour moi! C'est à vous que je dois d'avoir pu apprendre à lire. Je vous en prie, ne refusez pas mes petits services. Ma mère et ma maîtresse m'ont permis de rester près de vous aussi longtemps que je puis vous être utile. Laissez Bavon à son école, sinon il ne pourra pas remporter des prix. Ce serait pour lui, pour vous et pour son père un nouveau et grand chagrin.
Et, sans attendre une réponse, elle remit les chaises à leur place et prit un balai pour nettoyer la chambre.
Madame Damhout la regarda un moment le cœur battant, alla à elle et l'embrassa en murmurant:
—Eh bien, ma pauvre Godelive, j'accepte ton aide pendant une couple de jours, jusqu'à ce que mon mari aille un peu mieux. Dieu te récompensera pour ta gratitude et ton bon cœur.
Le soir, lorsque Bavon et sa sœur Amélie revinrent à la maison, on leur dit que leur père avait la fièvre et qu'on ne pouvait pas troubler son repos. Le jeune garçon voyait bien, à la tristesse de sa mère et au silence de Godelive, que la maladie de son père était grave. Il versa des larmes silencieuses jusqu'à ce que le docteur, qui était venu pour visiter encore une fois le malade, descendît l'escalier et dît d'un ton joyeux:
—Soyez tranquille, femme, la maladie n'aura pas de suites fâcheuses; mais, pour le moment, pas la moindre nourriture et le repos le plus absolu. —Ne pleure pas, mon garçon, ton père guérira, n'en doute pas.
Cette certitude leur donna à tous du courage et de l'espoir; et dès lors leur chagrin et leur anxiété diminuèrent.
Bavon et sa petite sœur allaient à l'école, comme par le passé. Godelive travaillait comme une véritable servante; elle arrivait chez madame Damhout de très-bon matin, balayait et arrangeait la chambre, allait chercher l'eau, versait le café et faisait toutes les commissions, de telle sorte que la pauvre femme pouvait consacrer à la couture, son seul gagne-pain, les heures qu'elle ne passait pas auprès du lit de son mari.
En cela surtout la présence de Godelive était un bienfait pour les Damhout; mais, malgré le salaire de l'aiguille, les privations se faisaient vivement sentir, et la pauvre Christine luttait contre une misère croissante. La maladie de son mari lui occasionnait des dépenses extraordinaires; elle avait déjà même en secret engagé ses boucles d'oreilles et autres petits bijoux. Que serait-il arrivé si elle n'avait pas eu le temps de travailler du tout!
Godelive comprenait comment elle pouvait se rendre le plus utile. Elle travaillait avec une persévérance étonnante, et, lorsqu'elle ne savait plus que faire, elle prenait le fil et l'aiguille et aidait à coudre le plus gros ouvrage.
En quelques jours, l'état d'Adrien Damhout s'était sensiblement amélioré, mais sa guérison complète avançait très-lentement. En effet, après le premier jour, le docteur l'avait saigné deux fois; en outre, il lui avait défendu de prendre la moindre nourriture. Rien d'étonnant donc que le pauvre homme devînt bientôt aussi maigre qu'un squelette, et si faible qu'il pouvait à peine parler.
Aussitôt que son état permit qu'on lui tînt compagnie, madame Damhout et Godelive allèrent coudre auprès de son lit, l'encouragèrent et le consolèrent par toutes sortes de tendres paroles. C'était aussi auprès du lit de son père que Bavon restait une partie de la soirée.
Il se passait quelque chose d'étrange dans le jeune garçon. Il était sombre et découragé; les autres, certains que le malade guérirait, montraient de la joie et souriaient à des temps meilleurs; mais aucun sourire n'entrouvrit plus les lèvres de Bavon. On eût dit que quelque chose lui pesait sur le cœur.
Cette disposition d'esprit ne faisait qu'augmenter et se changeait en une sorte de dépit secret, quand sa mère, au lieu d'aller se coucher, continuait à travailler seule jusque très-avant dans la nuit.
Souvent elle lui disait qu'elle ne pouvait faire autrement; que, puisque le père ne pouvait pas travailler, elle devait tâcher de gagner quelque chose pour lutter contre le besoin.
Le jeune garçon ne répondait pas, mais allait se coucher mécontent et murmurant.
Quelques jours plus tard, Bavon avait retrouvé sa gaieté. C'était lui, maintenant, qui donnait du courage aux autres. Comme depuis peu il allait à l'école beaucoup plus tôt que de coutume, on supposait qu'il avait réussi dans les concours pour les prix, et il ne démentait pas ces suppositions. Chacun se réjouissait donc avec lui de son triomphe probable.
Lorsque Adrien Damhout fut tout à fait hors de danger, le docteur jugea qu'il était temps de restaurer graduellement ses forces. Un lundi donc, il dit à madame Damhout qu'elle devait préparer un bon bouillon de bœuf, et en faire boire de temps en temps une tasse à son mari.
Grands furent le chagrin et la honte de la bonne femme. Elle était en arrière de deux mois de loyer; elle avait donné tout entier au boulanger son salaire de la semaine, pour obtenir encore un peu de crédit. Il n'y avait plus rien dans la maison qui eût assez de valeur pour être mis en gage. Et voilà qu'il fallait de la viande, de bonne viande de bœuf, pour rendre des forces à son mari. Comment se procurer cette viande sans argent? Elle pensa au bureau de bienfaisance; elle songea à implorer la charité de quelque personne riche; mais ces moyens lui inspiraient de l'effroi, et la seule pensée d'aller demander une aumône la faisait trembler.
En faisant ces tristes réflexions, elle ouvrit machinalement le tiroir de la commode, où elle enfermait son argent au temps où elle avait de l'argent. Elle poussa un cri de surprise: depuis quinze jours, le tiroir était vide… et maintenant une pièce de cinq francs y étincelait à ses yeux.
Comment cette pièce était-elle venue là? Était-ce Dieu lui-même qui avait eu pitié de sa détresse?
Mais non, il ne pouvait pas être question de miracle.
Godelive? Mais Godelive n'avait pas d'argent, et ses parents étaient dans le plus affreux dénûment. On pouvait lire sur leur visage pâle et sur leurs joues creuses que la faim les rongeait. D'ailleurs, Lina Wildenslag ne cachait pas qu'ils restaient souvent des journées entières sans manger. Et madame Damhout lui avait même fait accepter quelques sous pour le salaire de la petite Godelive. Sans doute, en toute autre circonstance, Lina eût refusé; mais elle avait dit, les larmes aux yeux, que la misère la forçait d'oublier qu'elle avait un cœur.
D'où pouvait donc venir cette pièce de cinq francs?
Madame Damhout, sans chercher plus longtemps une explication qu'elle ne pouvait trouver, se dit à elle-même:
—Quel que soit notre bienfaiteur inconnu, que Dieu le bénisse! Ah! quelle bonne soupe je vais pouvoir faire! Et, si quelque chose peut guérir mon pauvre mari, ce sera bien certainement ce secours, qui nous arrive d'une façon si généreuse et si mystérieuse à la fois.
Bientôt après, le bouillon chauffait sur le poêle; toute la maison était remplie d'une odeur appétissante, et le malade, dans son lit, se réjouissait du régal qui lui était annoncé.
Madame Damhout raconta à son mari et à Godelive l'apparition de cette pièce de cinq francs qui n'avait jamais été dans sa commode, et qui y était sans doute tombée du ciel. On ne parla que de cela toute la soirée; personne ne put rien lui apprendre qui l'aidât à découvrir quel était le bienfaiteur inconnu. Bavon se creusa également la cervelle; il ne trouva rien.
Cependant, on reçut des nouvelles plus favorables concernant l'état politique de l'Europe; on disait que la paix ne serait pas troublée, et l'on annonçait que plusieurs fabriques allaient recommencer à travailler.
Le dimanche suivant, de très-bonne heure, pendant que Bavon était allé à la première messe, madame Damhout, voulant prendre quelques sous dans son tiroir pour acheter du café, vit dans un coin, rangées les unes à côté des autres en évidence, quatre pièces d'un franc.
Sa stupéfaction fut grande; elle considéra l'argent pendant quelques instants, ferma le tiroir et sortit lentement en secouant la tête.
Dans la boutique, pendant qu'on lui servait le café, l'épicier lui dit:
—Les temps sont durs, n'est-ce pas, madame Damhout? Espérons que cela changera bientôt. On dit qu'il y a de bonnes nouvelles de Paris et qu'on ne fera pas la guerre. Votre mari est bien, maintenant; Dieu soit loué! il sera guéri quand l'ouvrage reprendra. Mais je vous plains pour une chose, c'est que la nécessité vous ait obligée de retirer Bavon de l'école avant la distribution des prix. C'est dommage: le brave garçon aurait eu beaucoup d'honneur.
—Vous vous trompez: notre Bavon va toujours à l'école.
—Pas du tout; il a quitté l'école depuis plus de deux semaines.
—Mais vous vous trompez; ce n'est pas possible, s'écria madame Damhout avec un grand étonnement.
—Quoi! a-t-il cessé d'aller à l'école à votre insu? dit la boutiquière. Je l'ai appris d'un sous-maître qui était hier dans la boutique de mon frère le tailleur. Depuis quinze jours, on n'a plus vu votre Bavon à son école. Ces garçons, ces garçons! lors même qu'on leur mettrait une bride, ils s'écarteraient encore du bon chemin!
Madame Damhout quitta la boutique, elle avait le cœur brisé et devait se faire violence pour comprimer les larmes qui gonflaient sa poitrine oppressée. Bavon avait quitté l'école depuis si longtemps à l'insu de ses parents! Le pauvre garçon avait-il été en mauvaise compagnie? Était-il engagé dans une voie qui devait le conduire au mal et au vice? Mais cela lui paraissait impossible. Quel mystère y avait-il donc dans cette inexplicable conduite de son enfant? Un second malheur la frapperait-elle? L'instruction aurait-elle produit en lui de si mauvais fruits? Quelle désillusion! Quelle lourde responsabilité pour elle envers son mari!
Tandis qu'elle était en proie à cette cruelle incertitude, Godelive entra. La mère comprit qu'elle ne pouvait pas accuser son fils en présence de cette jeune fille; elle ne voulait pas non plus inquiéter son mari avant d'avoir reçu de Bavon lui-même l'explication de sa conduite.
Godelive remarqua bien que madame Damhout était triste et agitée, et, lorsqu'elle eut appris que le malade continuait à aller bien, elle ne sut plus que penser et n'osa pas s'informer davantage.
Il en fut de même de Bavon, qui, en revenant de l'église, trouva quelque chose de dur dans le regard de sa mère et voulut savoir d'elle ce qui l'attristait.
Sa mère ne fit que des réponses brèves et évasives jusqu'au moment où Godelive sortit à son tour pour aller à l'église. Alors, elle prit la main de son fils, le regarda d'un air sévère et solennel, le conduisit dans un coin de la chambre, loin de l'escalier, et lui demanda d'une voix tremblante:
—Bavon, est-il vrai que, depuis quinze jours, tu n'as plus été à l'école?
L'enfant rougit jusque derrière les oreilles et courba la tête.
—Parle, Bavon, ne me laisse pas dans un doute pénible. Est-ce vrai?
—C'est vrai, ma chère mère, répondit Bavon.
—Malheureux garçon! s'écria la mère; tu as quitté ton école depuis deux semaines. Je tremble, je n'ose pas te demander en quelle compagnie tu as passé ces dix jours. Ah! Bavon, moi qui croyais que tu m'aimais! Mon Dieu! il faut pourtant bien que je le sache, si terrible que ce soit. Parle, mon fils, dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps?
Bavon la regarda hardiment en face et répondit avec une sorte d'orgueil:
—Mère, je travaille dans une fabrique.
—Tu travailles dans une fabrique?
—Dans une fabrique de bougies, depuis quinze jours.
Une clarté soudaine se fit dans l'esprit de madame Damhout; ses yeux étincelèrent; elle étendit sa main tremblante vers la commode, et demanda:
—Cet argent, cette pièce de cinq francs, ces quatre francs?…
—C'est mon salaire, balbutia-t-il.
Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son fils, le serra sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes.
L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne méritait pas une si grande récompense et qu'il n'avait fait que son devoir. Son seul regret était de n'avoir pas trouvé moyen de gagner davantage et d'épargner à sa pauvre mère la fatigue de travailler la nuit.
Lorsque l'émotion de la mère fut un peu calmée, elle attira son fils sur une chaise à côté d'elle, et lui demanda de raconter tout.
—Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive, répondit-il. Lorsque j'allais me coucher après avoir veillé avec toi jusque passé minuit, tu restais encore assise et tu continuais à coudre. Mon père était malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi seul, je ne faisais rien pour t'assister; ma conscience n'était pas tranquille, mon cœur me reprochait ma lâche oisiveté. Après quelques jours de honte et de désespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon maître, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison, et comment j'avais résolu de quitter l'école pour chercher un peu d'ouvrage et pour aider dans leur misère mon pauvre père et ma bonne mère. Je lui dis également que, pendant quelque temps, je te cacherais ma résolution parce que j'étais convaincu que, si tu la connaissais, tu m'empêcherais de la mettre à exécution. Je croyais qu'il désapprouverait mon projet; mais non, il me serra les mains et loua beaucoup ce qu'il appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je ne savais pas où chercher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-même à quelques-unes de ses connaissances; et, dès l'après-midi, il m'avait trouvé une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose à y faire qu'à lier les bougies en paquets, à les arranger dans des caisses de bois, et enfin à marquer quelques lettres et quelques chiffres sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et, à la fin de la semaine, on me donna encore une gratification parce qu'on était satisfait de mon travail. Oh! mère, cette pièce de cinq francs, premier fruit de mon travail, m'a rendu si heureux! Elle devait vous secourir et vous consoler dans votre détresse. Vous ne vous en êtes pas aperçue, mais, lorsque je vis mon pauvre père manger en souriant le bouillon fortifiant, et que je l'entendis prédire que cela le guérirait certainement, je suis descendu et je sais allé me cacher au bout de la ruelle, derrière un mur, pour laisser couler les larmes de joie qui gonflaient mon cœur. Le premier argent que j'avais gagné en travaillant allait aider à rendre la santé à mon père! Cette idée me comblait de bonheur… Ne me loue donc pas, mère chérie, je suis assez récompensé…
Madame Damhout, émue jusqu'au fond de l'âme, se leva et monta précipitamment à l'étage sans faire attention aux prières de Bavon, qui étendait les mains pour la retenir.
Peu après, la voix du père Damhout résonna avec force jusqu'au bas de l'escalier.
—Bavon! Bavon! criait-il; viens, viens.
Le jeune garçon ne pouvait résister à l'appel de son père; il monta en hésitant, et, comme il voyait deux bras tremblants étendus vers lui, il embrassa son père avec une joyeuse effusion.
Damhout remercia et loua son fils pour sa belle et courageuse action; sa plus grande joie était que Bavon fût devenu ouvrier de son propre mouvement. À la fin cependant, il exprima quelque regret, parce que son fils travaillait dans une fabrique de bougies; cela ne lui paraissait pas précisément le meilleur état.
À cette remarque, le jeune garçon répondit qu'avec l'intervention de l'instituteur en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de M. Verbeeck. Là, il éplucherait pendant quelque temps le coton et en séparerait les différentes qualités; puis il serait placé à la première machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit à petit.
Tout cela remplit de joie le père Damhout, car c'était en effet le meilleur moyen de faire son chemin dans une fabrique de coton. Bavon deviendrait un jour contre-maître, l'heureux père n'en doutait pas.
Lorsqu'on eut repris assez de calme pour parler de choses moins émouvantes, on décida que, dès le lendemain, Godelive retournerait à son atelier. En effet, Damhout n'avait plus besoin d'être gardé constamment, car, ce jour-là même, il pouvait se lever pendant quelques heures. Avec les quatre ou cinq francs par semaine que Bavon gagnait maintenant, il devenait possible d'attendre des jours meilleurs.
L'après-midi, pendant que Bavon était occupé à apprendre quelque chose à Godelive dans un livre, madame Damhout monta, s'assit auprès du lit de son mari, et dit d'un air triomphant:
—Eh bien, Damhout, crois-tu encore que l'instruction conduit les enfants d'ouvriers à l'orgueil et à la fainéantise? Quels enfants dans toute notre ruelle sont aussi aimants, aussi raisonnables et aussi bons que Bavon et Godelive? Et tout cela, c'est parce qu'ils sont instruits et qu'ils savent discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais.
Les yeux de l'artisan se mouillèrent de larmes.
—Non, non, Christine, dit-il en saisissant la main de sa femme, ce n'est pas là la seule cause de leur bon caractère; c'est ton cœur, ton bon et noble cœur qui bat dans leur poitrine. Une mère comme toi, c'est la bénédiction de Dieu dans un ménage.
Au commencement de la semaine suivante, quelques fabriques se rouvrirent; mais, en attendant des nouvelles certaines touchant la paix européenne, elles ne reçurent qu'un nombre limité d'ouvriers.
Bavon travaillait dans la filature de M. Verbeeck; il portait maintenant ses plus mauvais habits, et, comme, à cause de la nature de son travail, il était constamment couvert de flocons de coton, il ne paraissait plus à beaucoup près aussi bien soigné que d'habitude. Cela donnait souvent sujet de rire à Godelive, quand elle revenait le soir de son ouvrage, et elle se moquait de lui en l'appelant arbre à coton. Mais lui, au lieu de s'en fâcher, ne faisait qu'en rire, et il était fier de servir à quelque chose et de pouvoir venir en aide à ses parents.
Malgré le besoin et la lente convalescence du père Damhout, tout le monde était heureux dans cette maison. Le cœur de la mère surtout était rempli d'un sentiment d'orgueil et de béatitude.
Le père Wildenslag et ses fils, quoiqu'ils allassent frapper à la porte de toutes les fabriques pour trouver de l'ouvrage, n'avaient pas réussi à en trouver. Ils s'étaient fait remarquer dans la dernière émeute par leur violence et leur fureur; et, comme maintenant les fabricants ne choisissaient que les meilleurs ouvriers, aucun d'eux ne voulut recevoir dans son établissement les fauteurs de la coalition contre les fabriques.
Il paraît qu'en France l'industrie avait repris plus vite et avec plus de puissance; car on vit arriver à Gand quelques envoyés chargés d'embaucher de bons ouvriers pour les villes du département du Nord.
Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable d'échapper à la détresse et acceptèrent leurs conditions. On leur payerait leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus élevé qu'en Belgique.
Certes, dans d'autres circonstances, la pensée de quitter sa ville natale aurait effrayé et attristé madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se réjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle sortait de l'abîme de la plus profonde misère. D'ailleurs, dès que le travail abonderait à Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait donc tout au plus pendant quelques mois.
Lina Wildenslag alla annoncer son départ pour la France avec grande joie à toutes ses voisines.
Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle était accompagnée de son mari, qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, et il se vanta du salaire élevé qu'on gagnait en France.
—Là, disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit de la bière et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une vie amusante et une éternelle bombance!
Madame Damhout reçut cette nouvelle avec tristesse. La pensée que Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le départ de Wildenslag que comme une chose très-naturelle et comme un moyen d'échapper à la misère, elle ne fit aucune objection; seulement, elle plaignait Godelive d'être obligée de quitter son atelier, où elle était si bien et où elle pouvait espérer un prompt avancement.
Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il était possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive.
Là-dessus, Wildenslag répondit:
—Bah! bah! avec ton atelier! Godelive est devenue assez forte. Lorsqu'elle verra comment ses frères et sœurs gagnent de l'argent, elle voudra d'elle-même travailler dans une fabrique.
Après que ses voisins l'eurent quittée, madame Damhout médita longtemps sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'idée que Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vérité, elle avait rêvé pour la chère enfant un tout autre avenir, mais son propre fils ne travaillait-il pas dans une fabrique? Ce n'était pourtant pas la même chose: Bavon pouvait devenir contre-maître.
Surmontant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait probablement pour que sa Godelive continuât en France l'état de couturière; l'absence de ses voisins ne serait pas longue, puisque tout faisait supposer que le travail reprendrait bien vite à Gand. D'ailleurs, il n'y avait rien à y faire. Les Wildenslag avaient raison d'accepter avec joie la planche de salut qui leur était tendue.
Lorsque, le soir, Bavon revint à la maison, sa mère lui dit que les Wildenslag avaient résolu de partir le surlendemain au point du jour pour la France.
Cette nouvelle émut Bavon d'une étrange façon; il courba la tête, baissa les yeux sans rien dire et ne répondit même pas lorsque sa mère lui demanda pourquoi il s'affligeait de ce qui était, en définitive, un bonheur pour les parents de Godelive. Enfin il dit d'un ton résigné:
—En effet, mère, c'est un bonheur pour eux. J'étais tellement habitué à trouver Godelive ici le soir… Maintenant, je serai seul, toujours seul avec toi; mais je ne suis plus un enfant… Si Godelive réussit et est heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as raison, mère, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, qui sait si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois?
Bavon s'affaisa sur une chaise, resta longtemps plongé dans de profondes réflexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros soupir, comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine.
Il était déjà tard lorsque Godelive parut dans la chambre, tenant son tablier sur ses yeux, et annonça avec des pleurs et des sanglots son prochain départ pour la France.
Malgré le chagrin qu'il éprouvait lui-même et qu'il avait toutes les peines du monde à dissimuler, Bavon essaya de consoler la jeune fille. Damhout et sa femme se joignirent à lui, mais Godelive était inconsolable.
Enfin, quand Godelive eut la force d'articuler quelques paroles intelligibles à travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce départ l'effrayait et l'affligeait si profondément. Elle se rappelait la bonté infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amitié que Bavon lui avait vouée; elle parla de bienfaits, de générosité et de pitié pour une pauvre enfant repoussée; elle nommait madame Damhout sa bonne mère et Bavon son professeur et son frère. Tout cela, elle allait le perdre. Le monde deviendrait un désert pour elle; tout ce qu'elle avait aimé le plus, elle allait le quitter, peut-être pour toujours.
La petite fille avait des paroles si douces, si tendres et si attendrissantes; l'amour de son cœur pour ses bienfaiteurs s'épanchait si ingénument et si ardemment, que chacun en fut ému jusque dans l'âme.
Madame Damhout serra l'enfant contre sa poitrine et s'efforça de la consoler par des marques de vive affection.
Bavon avait posé la tête sur la table et pleurait amèrement; sa douleur était muette, aucune plainte ne sortait de sa poitrine, car il savait qu'ici on ne pouvait résister à la nécessité.
On continua à pleurer jusqu'à ce que madame Wildenslag vînt chercher sa fille.
Le lendemain, cela alla un peu mieux. Fatiguée de pleurer, consolée et encouragée par les paroles amicales de madame Damhout et de Bavon, Godelive avait commencé à envisager peu à peu la chose avec moins de désolation, grâce à l'espoir qu'elle avait de revenir bientôt à Gand avec ses parents.
Lorsque le ménage Wildenslag, homme, femme et enfants, tenant chacun un paquet à la main, quitta la ruelle dès l'aube du jour, pour commencer leur voyage vers la France, Bavon accompagna sa jeune amie.
Il marchait à côté de Godelive et portait son paquet. Ils ne pleuraient pas et parlaient peu, ils avaient le cœur gros; ils n'ouvraient la bouche que pour tâcher de se consoler réciproquement; car ils sentaient tous deux que cette séparation, si courte qu'elle fût, leur serait pénible. Et, dans leur naïveté, ils s'engageaient l'un l'autre à ne pas trop penser au plaisir tranquille et au calme bonheur qu'ils avaient goûtés ensemble pendant les beaux jours de leur enfance.
On arriva à la porte de la ville, et, comme il était temps pour Bavon d'aller à sa fabrique, il ne pouvait pas accompagner plus loin les Wildenslag.
Bavon et Godelive, obéissant à un même mouvement, se prirent les mains, échangèrent un long regard dont ils ne comprenaient pas eux-mêmes la signification, et murmurèrent d'une voix étranglée:
—Adieu, Bavon!—Adieu, Godelive!—Au revoir!
Des larmes jaillirent de leurs yeux; mais la jeune fille, sentant faiblir son courage, poussa un cri de douleur, et courut rejoindre ses parents, qui étaient déjà plus avant sur la route.
Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, qui se traînait derrière ses parents la tête basse et en chancelant. Il espérait qu'elle retournerait encore une fois la tête vers lui; mais les voyageurs arrivèrent au tournant de la route et tous disparurent à la vue de Bavon.
Alors, il lui sembla que quelque chose se déchirait violemment dans son cœur. Le vide affreux qui s'était fait tout à coup en lui et autour de lui le frappait de stupeur, et il secouait la tête comme s'il se demandait l'explication du trouble de ses sens.
Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de Godelive le suivait partout, avec l'étrange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le mot «adieu!» résonnait sans cesse à ses oreilles; mais le travail est un puissant consolateur, il prête à l'homme une force extraordinaire contre les fantômes qui le poursuivent.
Avant la fin du premier jour, la douleur de Bavon avait déjà diminué, et, quoiqu'il rêvât encore à Godelive et à son départ, le calme et la paix étaient rentrés dans son âme.
Le soir, lorsqu'il revint à la maison, il prit ses livres, comme d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout à coup la tête et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait à la porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le fît rire, sa mère était inquiète de la singulière agitation de son fils.
Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui; et, lorsqu'il la forçait de parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitôt que possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner d'aliment à la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle pensât plus à Godelive que son fils lui-même.
Il s'écoula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consolé de l'absence de Godelive, et, s'il en parlait encore, c'était avec calme et avec raison.
Le père Damhout était à peu près guéri. Il s'était déjà rendu à la fabrique de M. Raemdonck pour y être accepté. Encore une semaine et il reprendrait son métier de fileur.
Un jour, un professeur de l'école communale vint chez eux pour les inviter tous, au nom du directeur, à la distribution des prix, qui était fixée au lundi suivant. Il était bien vrai que Bavon, n'ayant pas continué à fréquenter l'école, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs avaient décidé que son zèle, ses progrès et surtout sa belle conduite, méritaient une récompense publique. Bavon remporterait donc un prix extraordinaire. Lui-même et ses parents ne pouvaient pas négliger d'assister à la solennité de la distribution des prix. Ils reviendraient sans aucun doute contents et fiers à la maison.