VI
La salle où la distribution des prix de l'école communale allait avoir lieu était comble. Les assistants étaient pour la plupart les pères et mères des élèves, et, par conséquent, de très-petits bourgeois et des artisans. Cependant, tout en avant, on remarquait aussi quelques dames et quelques messieurs qui, inspirés par un noble sentiment, venaient honorer par leur présence la distribution des prix de l'école gratuite.
Adrien Damhout et sa femme Christine étaient assis au cinquième ou sixième banc, au milieu du public; leur fils Bavon se trouvait parmi les écoliers, à la place que les instituteurs lui avaient assignée.
Tout était prêt, et les cloches de l'église avaient déjà annoncé l'heure depuis un moment, lorsque la porte s'ouvrit soudain avec bruit. Le bourgmestre de Gand, accompagné de quelques échevins et conseillers, entra et s'avança jusque près de l'estrade, où de grands fauteuils étaient réservés aux autorités.
Adrien Damhout murmura avec un joyeux étonnement à l'oreille de sa femme:
—N'as-tu pas vu, Christine, que M. Raemdonck est entré avec le bourgmestre?
—M. Raemdonck, le maître de la fabrique?
—Oui, regarde, devant nous, sur le deuxième siège, près du bourgmestre, à sa gauche. C'est M. Raemdonck lui-même.
—Cela se comprend, Adrien, puisque M. Raemdonck est depuis un an dans le conseil de la ville.
—Oui, et il doit y avoir beaucoup d'occupation, car maintenant il ne se mêle plus autant de la fabrique; c'est le vieux commis qui dirige presque tout. Ah! je ne sais pas, Christine, mais cela me fait beaucoup de plaisir, de voir M. Raemdonck ici.
—Et à moi aussi, Adrien. Maintenant, ton maître verra que tu es un bon père et que tu as fait instruire tes enfants.
Leur entretien fut interrompu par le bruit de la sonnette qui annonçait le début de la solennité.
Un des conseillers avait gravi l'estrade et prononça un discours d'ouverture. Il parla de la nécessité de l'instruction pour toutes les classes de la société, et engagea surtout les ouvriers à ne pas laisser leurs enfants dans l'impuissance et l'esclavage de l'ignorance.
Il dit en terminant sa harangue:
—Écoutez, mes amis, comment un typographe bruxellois, M. Dauby, parle à ses camarades: «L'instruction, dit-il, est actuellement une nécessité pour chacun, quelle que soit la carrière ou la profession qu'on s'est choisie. N'être pas instruit quand d'autres le sont, place l'homme dans une situation très-inférieure. Les avantages de l'instruction ne consistent pas seulement à savoir lire, écrire et calculer, mais aussi à éclairer l'esprit, développer l'intelligence et former la raison; elle apprend à observer et à comparer; elle donne à l'homme des lumières et de la force pour remplir ses devoirs et défendre ses droits. Vous le savez, camarades, l'industrie se transforme incessamment: chaque jour apporte de nouvelles améliorations. Tout progresse; l'ouvrier doit progresser aussi et suivre le pas des autres, s'il ne veut pas rester en arrière et être écrasé. Si les mécaniques lui enlèvent son travail corporel et matériel pour ne plus lui laisser que le travail de l'esprit, c'est aussi un perfectionnement, mais seulement à condition que l'ouvrier sache s'élever à la hauteur de sa nouvelle tâche. Qui l'aidera à cela? L'instruction, la science, qui développe l'esprit et donne à l'homme de nouvelles forces, des forces bien plus puissantes que celles de son bras, parce qu'elles ne craignent ni la fatigue, ni les années; la science, qui lui ouvre de nouvelles routes, qui lui procure un meilleur salaire avec moins de fatigues physiques; la science, qui diminue l'antique inégalité entre les hommes et peut contribuer beaucoup plus à la faire disparaître entièrement que les rêves insensés de ceux qui voudraient le partage des richesses, dont le résultat le plus sûr serait l'égalité de la pauvreté. Bénissons donc, comme artisans, le progrès des écoles, la diffusion des lumières, comme la plus belle gloire de notre siècle. Quant à nous, nous considérons chaque école comme un temple élevé à la dignité et au bien-être de la classe ouvrière!»—Voilà, mes amis, les nobles paroles qui vous sont adressées par un de vos camarades. Gravez-les dans votre cœur et suivez le sage conseil qu'elles renferment; car il vous montre le moyen de doubler vos forces, d'accroître votre bien-être, et, dans l'avenir, d'élever et d'ennoblir le travail et l'ouvrier.
Ce discours, prononcé avec force et conviction, avait produit une profonde impression sur l'esprit des auditeurs. Ce ne fut qu'après un moment du plus religieux silence que les applaudissements éclatèrent. Parmi ceux qui applaudissaient et criaient bravo avec enthousiasme, on remarquait surtout madame Damhout. La bonne Christine avait entendu justifier éloquemment sa façon de penser, et elle sentait que les paroles du conseiller étaient un éloge de sa propre conduite envers ses enfants.
—Eh bien, Adrien, demanda-t-elle d'un air triomphant, avais-je raison, oui ou non? Ce monsieur en sait plus que Jean Wildenslag, n'est-ce pas? Et tu entends bien qu'il y a des ouvriers intelligents qui pensent comme moi sur l'instruction des enfants?
Damhout fit avec la tête un signe affirmatif; mais il n'avait pas le temps de lui répondre, car les exercices des écoliers commencèrent immédiatement et furent prolongés sans relâche.
On récita quelques vers et des fables, et l'on joua même une amusante comédie, aux applaudissements répétés des spectateurs, qui étaient stupéfaits et fiers de l'instruction de leurs enfants.
Enfin on procéda à la distribution des prix. Un grand nombre de garçons de tout âge, les petits d'abord, furent appelés tour à tour et reçurent un ou plusieurs livres.
Beaucoup de mères versèrent des larmes de bonheur et d'orgueil; quelques-unes serrèrent publiquement leurs enfants sur leur cœur et firent redoubler, par ce naïf épanchement d'amour et de joie, les applaudissements des spectateurs émus.
Lorsqu'on fut venu aux élèves de la première classe et que Bavon vit les livres disparaître un à un de la table, une légère crainte s'empara de lui. S'il avait continué à aller à l'école, il eût remporté assurément la plus grande partie de ces prix. Tout l'honneur qu'on avait fait maintenant à ses anciens camarades lui serait tombé en partage. Comme ce triomphe public, en présence du bourgmestre et des autres magistrats, aurait rendu sa bonne mère et son pauvre père heureux! Maintenant, il ne recevrait qu'un prix, un petit prix, puisqu'il n'y avait plus de grands livres sur la table.
Bavon devint encore plus triste lorsqu'il vit partir également le dernier prix; mais il fut tiré de ses sombres pensées par l'apparition de l'instituteur en chef qui s'avançait sur l'estrade pour parler au public.
L'orateur était un homme à cheveux gris; il y avait dans son beau et imposant visage une expression de bonté, de conviction et d'amour, qui faisait supposer que ce vieillard envisageait l'instruction des enfants comme une sorte de sacerdoce.
Il commença son allocution d'un ton calme, mais profondément senti. Ses premières paroles étonnèrent chacun et attirèrent tout particulièrement l'attention, car il raconta une anecdote d'artisans, un père et une mère qui, au prix de beaucoup de sacrifices, avaient fait instruire leur fils, et qui, même au milieu de la misère, des maladies et de la détresse, avaient préféré souffrir de la faim que de retirer leur enfant de l'école. Il loua beaucoup ces parents, les nomma de nobles et dignes personnes, et les cita comme exemple à tous ceux qui l'écoutaient.
Comme il ne nommait personne, on crut que c'était une invention de sa part; mais le courage et les sacrifices de ces parents imaginaires arrachèrent néanmoins des larmes d'admiration des yeux de tous les assistants.
Christine Damhout tenait la tête baissée pour cacher son émotion. Son cœur battait violemment et elle paraissait honteuse.
—Dieu a récompensé ces bons parents, poursuivit le vieil orateur, et, dans le fait que je vais vous raconter, vous trouverez la preuve que l'instruction, associée à l'éducation morale, ennoblit le cœur de l'homme et lui donne aussi, avec la conscience de son devoir, le courage et la force de le remplir. Le fils de ces parents était un de nos élèves. Il était le plus fort et le plus instruit de la première classe, et il aurait remporté certainement tous les premiers prix. Personne n'en doutait, ni nous, ses professeurs, ni ses condisciples, ni lui-même. Il aspirait après le jour de la distribution des prix, pas pour lui-même, mais pour son père et sa mère, que son beau triomphe devait rendre heureux. Alors, vint la stagnation des fabriques; son père tomba dangereusement malade; la misère et les souffrances accablèrent ses pauvres parents. Que fit le garçon? Il renonça à tous ses prix, à l'honneur longtemps rêvé, pour remplir un devoir impérieux. Il quitta l'école, sans l'oser dire à ses parents, chercha et trouva de l'ouvrage dans une fabrique, mit en secret son salaire dans la commode de sa mère et sauva ainsi ses parents, comme un bienfaiteur invisible, de la plus profonde misère… En quittant l'école avant le temps, le bon fils a perdu son droit aux prix; mais nous, ses professeurs, avec l'assentiment de M. le bourgmestre et le secours d'un généreux protecteur des écoles populaires, nous avons résolu de reconnaître son zèle, son instruction et surtout sa noble conduite par une récompense particulière.
Il prit derrière un rideau un grand livre in-quarto et une couronne de lauriers. Le livre était relié en cuir rouge et doré sur tranche. L'instituteur l'ouvrit, et on vit qu'il était rempli de vignettes. Il portait pour titre: la Mécanique appliquée à l'industrie.
Tous les spectateurs s'étaient levés et ouvraient de grands yeux pour deviner à qui ce magnifique livre pouvait être destiné.
L'instituteur en chef se tourna du côté des élèves et dit avec une profonde émotion:
—Venez, Bavon Damhout, mon ami, recevez ce gage de l'estime de vos maîtres; qu'il vous soit un précieux souvenir et un encouragement pour continuer à marcher dans le sentier de la vertu et du devoir. Vous êtes ouvrier; mais, dans cette utile carrière, l'avenir est ouvert pour vous. Soyez un exemple pour vos camarades, et montrez-leur pendant votre vie, dans votre conduite et dans vos succès, les fruits inappréciables de l'instruction!
Bavon était pâle et il tremblait; il semblait ne pas avoir la force de gravir l'estrade, tellement cet honneur inattendu l'émouvait en présence de ses parents. Un des instituteurs lui prit le bras et le conduisit sur l'estrade. Son vieux maître l'embrassa, lui posa la couronne de lauriers sur la tête et lui remit le grand livre.
La salle trembla sous un tonnerre de bravos; beaucoup de spectateurs essuyaient des larmes, les femmes surtout portaient leur mouchoir à leurs yeux.
Devant l'estrade se trouvaient le bourgmestre et les autres magistrats, prêts à féliciter le jeune homme couronné; mais Bavon, sans y prêter attention, dès qu'il se vit en possession de son prix, se retourna, éleva le livre et la couronne des deux mains en l'air, et s'écria avec exaltation:
—Mère! mère! mère!
Puis il s'élança comme un fou ou comme un aveugle entre les bancs et le public, jeta le livre et la couronne sur les genoux de sa mère, lui sauta au cou et l'embrassa avec effusion. Il embrassa aussi longtemps et ardemment son père.
—Vous avez travaillé et souffert pour me faire instruire, dit-il. Père, père, je travaillerai pour vous. Oh! que Dieu me protège! vous le verrez, vous le verrez!
Ces gens simples, dans leur bonheur, dans leur émotion, avaient oublié le monde entier et ne paraissaient pas savoir qu'une foule de personnes, les larmes aux yeux et des paroles d'admiration sur les lèvres les entouraient et contemplaient l'épanchement de leur allégresse.
Damhout se leva le premier et dit à sa femme:
—Viens, Christine, viens, on nous regarde. C'est fini; le bourgmestre est déjà parti. Allons-nous-en à la maison.
À la froideur simulée de ses paroles, on aurait pu supposer que le père Damhout était moins sensible au triomphe de son fils; mais on se serait tout à fait trompé. Son cœur était plein d'orgueil, car, lorsqu'il fut sorti des bancs, il était facile de voir qu'il faisait tous ses efforts pour rester à côté de Bavon, afin que chacun sût bien qu'il était le père de ce jeune homme.
Bavon semblait depuis un moment saisi par un sentiment de confusion; il tenait la tête baissée et marchait en chancelant entre ses parents.
Lorsqu'ils allaient atteindre la porte de la salle, Christine dit à son fils:
—Cher Bavon, tu ne dois pas être confus; au contraire, lève la tête, on voudrait te voir en face, c'est par amitié…
Le jeune garçon, comme s'il se réveillait en sursaut, poussa un soupir et murmura avec une singulière émotion à l'oreille de sa mère:
—Ah! si Godelive avait pu voir cela!
Ils furent poussés hors de la porte par les flots de la foule, et ils se trouvèrent dans la rue.
—Christine, dit le père Damhout, là-bas se trouve M. Raemdonck; il nous regarde et semble vouloir me parler.
—En effet, Adrien, c'est naturel, il te félicitera. Quel honneur, n'est-ce pas? Ton propre maître! Qui se serait attendu à autant de bonheur? Ce bon et cher Bavon!
M. Raemdonck appela Damhout d'un signe. Tandis que Bavon et sa mère restaient au milieu de la rue, entourés d'une foule de curieux, Adrien alla à son maître la tête découverte. Celui-ci lui serra amicalement la main et lui dit:
—Je vous félicite, Damhout. Remettez votre casquette, je vous en prie. Que vous étiez un ouvrier bon et zélé, je le savais depuis longtemps; mais avoir, comme un père sage et éclairé, fait instruire votre fils jusqu'à ce qu'il eût passé toutes les classes de l'instruction primaire, cela vous honore grandement à mes yeux.
—Ah! c'est ma femme, monsieur, répondit l'ouvrier ému.
—Votre femme?
—Oui, monsieur. C'est pourquoi je dois remercier Dieu de m'avoir donné la femme la meilleure et la plus sensée qu'on puisse trouver sur la terre.
—Soit, mon ami; vous y avez néanmoins contribué par votre travail. J'ai promis au bourgmestre de faire quelque chose pour vous récompenser, si c'est possible. Dites-moi, que vous proposez-vous de faire de votre fils?
—Il est à la fabrique de M. Verbeeck.
—-Qu'y fait-il?
—La semaine prochaine, il sera placé au premier diable, monsieur.
—Oui, cela n'est pas mauvais; avec le temps, il pourra devenir maître ouvrier. Voulez-vous me faire un plaisir, Damhout? continua M. Raemdonck. Envoyez-moi votre fils; je veux aussi lui donner un prix, un cadeau. Retournez chez vous avec votre fils, et, dès qu'il aura déposé son livre et sa couronne et qu'il se sera un peu reposé, faites-le venir chez moi, je l'attendrai.
Damhout retourna vers sa femme et lui raconta avec un joyeux étonnement ce que son maître lui avait dit. Il lui avait parlé si amicalement et même serré la main!
Les Damhout, regardés, loués et enviés par tout le monde, arrivèrent enfin à leur petite ruelle, devant la maison où les Wildenslag avaient demeuré. Bavon parut vouloir s'arrêter, et éleva même, par un mouvement involontaire, son prix et sa couronne, comme pour les montrer à une créature invisible; mais il poussa un soupir et suivit ses parents dans leur demeure.
Après les avoir embrassés de nouveau, Bavon sortit de la ruelle pour se diriger en toute hâte vers la maison de M. Raemdonck, où l'attendait un nouveau présent. Quel serait ce présent? Un livre, peut-être autre chose!
Bavon sonna chez M. Raemdonck. La servante le conduisit dans le bureau. Un homme déjà âgé, le premier commis sans doute, vint à lui en souriant amicalement.
—Je vous félicite, mon garçon, dit-il en lui prenant la main. On vous a fait un honneur que vous méritez bien. J'étais présent et je me suis senti profondément ému. Cela vous portera bonheur, d'aimer ainsi vos parents.
Bavon prononça le nom de M. Raemdonck.
—Oui, je le sais, dit le commis, monsieur vous a fait venir; mais il est dans la fabrique avec un marchand et il vous prie de l'attendre un peu. Asseyez-vous, mon ami, M. Raemdonck voudrait vous faire du bien, si c'est possible. Il voudrait connaître ce que vous savez et jusqu'à quel point vous êtes instruit, et il m'a chargé de vous mettre à l'épreuve, si vous y consentez.
—Je lui en suis bien reconnaissant et ferai tout ce qui vous plaira, répondit Bavon.
—Eh bien, placez-vous devant ce pupitre; voici la minute d'une lettre, écrivez-la au net, de votre mieux et sans faute. Ne soyez pas intimidé. Vous avez là un modèle pour la forme de la lettre. Commencez, pendant ce temps, je continuerai mon propre travail.
Un silence complet régna dans le bureau jusqu'au moment où Bavon, en levant la tête et en se retournant, fit comprendre que la lettre était écrite.
Le commis s'approcha, regarda le papier un instant et dit avec étonnement:
—Oh! oh! mon garçon, quelle main ferme! quelle belle écriture!… et pas de faute! Bavon! je ne m'y serais pas attendu. Cela fera plaisir à M. Raemdonck, car il vous porte un véritable intérêt, parce que vous êtes le fils d'un de nos plus anciens et de nos meilleurs ouvriers. Savez-vous bien calculer aussi?
—J'étais le plus fort de toute la classe pour le calcul, monsieur, du moins au dire de mes maîtres.
—Eh bien, voici une colonne de chiffres: additionnez-les d'abord, multipliez le total par 365 et divisez le tout par 514.
En quelques minutes, Bavon avait fait le calcul, et le commis vit avec une satisfaction sincère qu'il ne s'était pas trompé.
—Attendez encore un instant ici, mon ami, dit-il; je vais avertir M.
Raemdonck de votre arrivée.
Il laissa Bavon seul dans le bureau, ouvrit une porte et entra, au bout d'un corridor, dans une salle où le propriétaire de la fabrique était assis devant une table et feuilletait des papiers.
—Eh bien, Vremans, quelle est l'instruction du jeune homme? demanda-t-il.
Pourriez-vous l'employer?
—C'est un phénomène, répondit le commis. Il a à peine quinze ans, et il a une écriture aussi ferme et aussi jolie que celle d'un vieux commis. Il sait bien calculer, il a une intelligence prompte et il est capable de tout, du moins de tout ce qu'il peut avoir à faire dans le bureau sous ma surveillance.
—Vous ne prétendez pas, n'est-ce pas, qu'il pourrait remplacer le commis que vous avez renvoyé avant-hier?
—Non, monsieur, je n'oserais l'affirmer, quoique je sois convaincu que cet élève de l'école communale me rendrait plus de services; mais il est trop jeune et on ne doit pas le gâter dès le commencement par des appointements trop élevés.
—En effet, l'autre commis avait mille francs. Que pourrions-nous donner au fils de Damhout? Vous savez que je veux récompenser ses parents.
—Le tiers, monsieur; trois cents francs, par exemple. Ce serait suffisant pour commencer. J'aiderai le jeune homme et le mettrai au courant. S'il reste zélé et fidèle, nous pourrons augmenter successivement ses appointements.
—C'est bien, Vremans, je vous remercie. Envoyez-moi le jeune homme, mais ne lui dites rien.
Quelques minutes après, Bavon entra et se tint debout, la casquette, à la main, devant M. Raemdonck.
Celui-ci, après l'avoir considéré quelques instants avec bienveillance, lui dit:
—Ç'a été un beau jour pour vous, mon ami! vous vous êtes acquis beaucoup de protecteurs, et, si vous continuez comme vous avez fait jusqu'à présent, vous ferez probablement votre chemin; mais, quoi qu'il vous arrive, n'oubliez jamais que vos parents, pauvres ouvriers de fabrique, se sont sacrifiés pour vous donner de l'éducation.
—Je ne l'oublierai pas, monsieur, répondit Bavon d'une voix émue, mais avec un sourire plein de volonté dont l'expression étonna M. Raemdonck.
—Ah! c'est bien, dit-il, que vous soyez pénétré de tout ce que vos parents ont fait pour vous, votre père surtout, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur, mon père a travaillé pour moi; c'est pour moi qu'il s'est rendu malade. Ma mère a passé des nuits sans dormir pour me laisser aller à l'école.
—Et vous les chérirez, et, si vous le pouvez, vous les récompenserez dans leurs vieux jours?
—Oui, monsieur, aussi longtemps que je vivrai.
—Vous êtes maintenant dans la fabrique de M. Verbeeck, et, la semaine prochaine, on vous placera au diable en qualité d'aide. C'est un bon moyen d'arriver à quelque chose. Mais cela va bien lentement, mon garçon. Avec votre instruction, on peut trouver peut-être un chemin plus court.
—Je deviendrai contre-maître, monsieur.
—Et alors?
—Alors, monsieur, mon père ne travaillera plus, ni ma mère non plus.
—Vous êtes un brave garçon, dit M. Raemdonck touché. Que gagnez-vous, à présent? Quatre ou cinq francs par semaine, n'est-ce pas? Ce n'est pas assez. Je veux vous aider à atteindre le noble but que votre cœur vous montre, en vous ouvrant une carrière où, avec votre instruction et votre bonne volonté, on peut avancer beaucoup plus vite. J'avais l'intention de vous donner un livre; mais tous les livres de ma bibliothèque seront à votre disposition. Je veux vous faire un autre cadeau. Voulez-vous être commis dans mon bureau? Si vous restez dans les bonnes idées où vous êtes, je vous pousserai et je vous traiterai comme mon fils.
—Ô monsieur! tant de bontés! s'écria Bavon en levant les mains vers lui.
Que ma mère sera contente!
—Vous acceptez donc la place?
—Je puis à peine parler… Oh! oui, oui, je ferai de mon mieux.
—Mais vous ne demandez pas ce que vous gagnerez. Si vous vous rendez utile et travaillez avec zèle, j'augmenterai bientôt vos appointements, cela dépend de vous. Maintenant, et pour le moment, vous toucherez quatre cents francs; c'est au moins deux fois autant que votre salaire actuel.
Bavon fondit en larmes; il bégaya quelques paroles entrecoupées, bénit son bienfaiteur, et parla de son père et de sa mère; mais il était trop ému pour prononcer des phrases suivies.
M. Raemdonck ouvrit un tiroir de son pupitre, y prit quelque chose, s'approcha de Bavon tout étourdi, et lui dit:
—Venez demain dans le grand bureau; le premier commis est un brave homme et un noble cœur, il aura de l'amitié pour vous et vous poussera. Je veux vous donner un denier à Dieu. Tenez, prenez ceci, portez-le à votre père avec la bonne nouvelle, et tâchez de rester digne de ma protection, vous assurerez votre propre bonheur et le bonheur de vos bons parents. Adieu, mon garçon, et à demain.
Bavon n'y voyait plus; la tête lui tournait; il se trouva dans la rue sans le savoir. Quatre cents francs! Il allait gagner quatre cents francs! Quelle richesse! et comme sa mère allait être stupéfaite et heureuse à cette nouvelle! Il ne pouvait pas y croire; il rêvait peut-être? Non, non, c'était bien vrai!
Alors seulement, il sentit quelque chose dans sa main et l'ouvrit. Deux pièces d'or de vingt francs étincelèrent à ses yeux.
Il poussa un cri de joie, et, sans faire attention aux passants qui le regardaient avec étonnement, il se mit à courir de toutes ses forces jusqu'à la maison de ses parents, en levant la main au-dessus de sa tête.
—Mère, père, s'écria-t-il, je deviens commis dans le bureau de M. Raemdonck. Je gagne quatre cents francs, bientôt je gagnerai davantage. Voilà mon denier à Dieu. Père, père! nous serons riches; vous vivrez sans travailler; ma mère ne sera plus obligée de coudre la nuit. Pas tout de suite, mais cela viendra; oui, oui, avec le temps cela viendra, dussé-je succomber à la peine.
Et, épuisé d'émotions, il se laissa tomber sur une chaise, riant et pleurant à la fois.
Les parents contemplaient avec stupéfaction les deux pièces d'or que leur fils avait jetées sur la table; eux aussi semblaient ne pouvoir y croire.
Tout à coup Damhout se jeta au cou de sa femme, la serra sur son cœur et bégaya les larmes aux yeux:
—Ô chère Christine! que Dieu te bénisse! C'est à toi, à toi seule que nous sommes redevables de ce bonheur. Tu es plus qu'une mère pour tes enfants, plus qu'une femme pour moi: tu es notre ange gardien.
Bavon se leva soudain et se mit à crier, en courant vers la porte:
—Ô Godelive, Godelive!
Sa mère courut derrière lui en poussant un cri d'angoisse.
—Ciel! mon pauvre fils, que t'arrive-t-il? dit-elle.
Mais Bavon, rouge de confusion, se jeta dans ses bras et répondit:
—Ce n'est rien, ma chère mère, je rêve; la joie me fait perdre la tête.
VII
Le lendemain, Bavon se rendit à son bureau; il était si joyeux et si plein d'enthousiasme, qu'il était entièrement absorbé par son nouveau travail. Le soir, il apporta des écritures avec lui et resta assis, la plume à la main, jusqu'au moment où ses parents lui rappelèrent qu'il était temps d'aller se coucher. Il ne parla même plus de Godelive ni des regrets qu'il avait parce qu'elle n'avait pu voir son triomphe.
Mais, après quelques jours d'exaltation, le calme rentra dans son esprit. Le souvenir de son amie absente lui revint avec autant de force qu'auparavant, et il pria instamment sa mère d'écrire à Godelive. La pauvre fille se réjouirait de son bonheur, et ce serait sans doute une consolation à ses chagrins.
Une soirée entière fut consacrée à la rédaction de la lettre; car, quoique Bavon tînt la plume pour sa mère, il y épancha toute la joie de son propre cœur, et décrivit complaisamment la distribution des prix et la visite à M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait été présente. Il n'oublia pas non plus de se féliciter du bel avenir qui l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas, lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait répondre tout de suite et dire quand son père reviendrait à Gand; toutes les fabriques s'étaient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle devait bien penser que, malgré leur joie, ses parents et lui étaient désolés de ne plus la voir.
La lettre fut mise à la poste, et dès ce moment Bavon attendit la réponse avec une fièvre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il courait en grande hâte à sa maison et sa première parole était:
—Eh bien, eh bien, mère, n'est-il rien arrivé?
—Rien, rien encore, mon fils, répondait la femme Damhout avec un soupir.
Bavon devint peu à peu triste et découragé et souvent il restait assis le soir pendant de longues heures, la tête appuyée sur sa main, ou il causait avec sa mère des raisons probables du silence de Godelive. Était-elle malade? Lui était-il arrivé malheur? S'étaient-ils trompés en écrivant l'adresse de la lettre? Mais cela n'était pas possible, puisque Godelive elle-même, avant son départ, leur avait donné cette adresse.
Heureusement, Bavon trouvait dans le travail une distraction à ses tristes pensées. En effet, le sentiment du devoir était très-puissant en lui. Tant qu'il était dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volonté et luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et l'on ne pouvait deviner d'après son travail que des soucis cuisants le tourmentaient sans cesse.
Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle:
—Bavon, mon garçon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts; vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que vous êtes triste et mélancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est très-content, vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement son devoir, on doit avoir le cœur léger et joyeux; sans cela, le travail devient ennuyeux et pénible.
Le pauvre garçon retourna fort contrit à la maison; il considérait cette exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le premier commis avait remarqué les sombres dispositions de son esprit, et peut-être y avait-il eu une faute dans ses écritures. D'ailleurs, Godelive ne répondait pas… Déjà six longues semaines s'étaient écoulées. Aurait-il jamais de ses nouvelles?… Peut-être était-elle dangereusement malade! peut-être était-elle morte! car, après une si courte absence, il n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidèle souvenir.
Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout à coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la porte, sa mère tenant à la main un papier qu'elle avait l'air de lui montrer.
Il bondit en avant, entraîna sa mère dans la maison et s'écria:
—Une lettre de Godelive?
—Oui, de Godelive ou de ses parents. Elle vient de France.
—Et que renferme-t-elle, mère?
—Tu sais, Bavon, que je ne sais pas lire l'écriture.
—Donne, donne, je la lirai pour toi… Elle est de Godelive même. Écoute, mère. Ah! je tremble d'impatience.
«Bonne madame Damhout…»
—Tiens, pourquoi m'appelle-t-elle madame, maintenant? s'écria Christine étonnée.
—Eh bien, c'est par respect, mère. D'ailleurs, en France, on appelle toutes les femmes «madame». Mais laisse-moi lire, ne m'interromps pas, je te prie.
«Bonne madame Damhout,
»Pardonnez-moi si je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre. Mon père l'avait reçue à la fabrique; et oubliée dans sa poche. Lorsque ma mère voulut raccommoder sa veste, elle l'a trouvée… Je vous remercie, ainsi que Bavon et M. Damhout, du plus profond de mon cœur, pour l'amitié que vous continuez à porter à la pauvre Godelive. Votre lettre nous a rendus si heureux, que, ma mère et moi, nous avons pleuré de joie, et béni Dieu de sa bonté envers vous. Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup de chagrin, car je pense sans cesse à vous tous; je pleure parce que je ne vous vois plus, et que je ne sais même pas si je vous reverrai jamais de ma vie. Mon père dit souvent qu'il ne retournera plus jamais au pays; car il y a ici du travail en abondance et le salaire est très-élevé. Ma mère n'a pas encore pu trouver d'atelier pour moi. Je travaille dans une fabrique et gagne six francs par semaine. Ah! si ma mère pouvait me trouver un atelier! Les gens qui travaillent dans la fabrique sont si grossiers et si mal élevés! Ils jurent et s'injurient, et, comme ces grossièretés me répugnent, ils se moquent de moi et me font souffrir. J'en suis devenue presque malade; mais maintenant cela va un peu mieux. Mon frère Baptiste a perdu l'œil gauche dans une rixe entre des ouvriers flamands et des ouvriers français. On se bat ici presque tous les jours. Que Bavon fera son chemin dans le monde et que vous deviendrez tous riches, c'est ce dont j'étais déjà convaincue quand j'étais encore tout enfant; mais, dans votre bonheur, vous penserez quelquefois à la pauvre Godelive, n'est-ce pas? Quoi que je devienne, ouvrière de fabrique ou couturière, je me rappellerai votre bonté pour moi avec une reconnaissance mêlée de respect. Mais soyez certains que, si Godelive vivait cent ans, elle prononcerait encore sur son lit de mort le nom de celui qui a appris à lire à la pauvre enfant malade, et de celle qui, comme une seconde mère, l'a conduite à l'école.
»Votre humble servante,
»GODELIVE WILDENSLAG.»
Bavon laissa tomber sa tête sur la table et se mit à pleurer; madame Damhout avait également les larmes aux yeux. Cependant, elle essaya de faire comprendre à son fils qu'il avait tort de s'affliger si fort. Qu'y avait-il donc de si malheureux dans le sort de Godelive? Elle était triste parce qu'elle devait vivre loin de son pays natal et loin de ses amis. Cela n'était-il pas naturel? D'ailleurs, Bavon pouvait être bien certain que les Wildenslag reviendraient un jour à Gand.
Mais telle n'était pas la raison de la tristesse du jeune garçon. Ce qui l'effrayait, c'était de savoir que Godelive travaillait dans une fabrique, au milieu de gens grossiers et brutaux, et c'était pour cela qu'il était inconsolable. Il craignait que Godelive, par le contact de ces gens ignorants, ne perdît sa modestie et la pureté de son cœur; ce qui serait, d'après lui, le plus grand malheur qui pût lui arriver. Sa désolation renfermait peut-être un sentiment d'égoïsme; mais il le cachait sous la compassion pour la compagne de sa jeunesse et soupira plusieurs fois avec un profond désespoir:
—Pauvre Godelive! pauvre Godelive!
Adrien Damhout revint à la maison. Bavon comprima son chagrin; car, en présence de son père, il n'osait pas épancher si librement les émotions de son cœur.
Après avoir causé pendant quelque temps de la lettre de Godelive, on résolut de lui écrire encore le même soir, pour la consoler et lui donner du courage. En outre, on mettrait, dans la lettre à elle adressée, une autre lettre pour sa mère, où l'on engagerait celle-ci à se hâter de chercher un atelier pour sa fille.
Lorsque ces deux lettres furent écrites, Bavon devint un peu plus tranquille. Il avait maintenant trouvé un moyen de parler avec Godelive; c'était en quelque sorte, comme si elle était encore présente; la preuve de sa reconnaissance, la certitude qu'elle pensait encore à leur douce amitié, lui faisait du bien au cœur. Avec ces pensées consolantes, le jeune homme se mit au lit, et son sommeil ne fut pas troublé.
Il attendit pendant des mois entiers une deuxième réponse de Godelive, mais il ne vint pas de nouvelles. On écrivit une autre lettre et même une troisième, mais ce fut en vain.
Bavon en conclut que le père Wildenslag détruisait les lettres. Comme on les adressait à la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse des Wildenslag, il les recevait toujours à son ouvrage. La lettre dans laquelle Damhout pressait Godelive de quitter la fabrique avait probablement décidé Wildenslag à rompre toute relation entre son ménage et les Damhout. Peut-être les gens mal élevés au milieu desquels Godelive était condamnée à vivre avaient-ils déjà exercé sur elle une influence pernicieuse! peut-être sa mémoire s'était-elle obscurcie et avait-elle oublié ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vite!
Un soir que Bavon causait avec sa mère, il lui échappa quelques paroles tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui répondit pour le consoler fit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il balbutia quelques excuses et continua à réfléchir en silence; puis il prit un livre et évita ainsi la conversation, aussitôt qu'il remarqua que sa mère le regardait avec attention.
De l'amour?… Sa pitié serait de l'amour?… Il aimerait Godelive, autrement que comme une compagne de jeu, comme une sœur? Sa mère ne l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parlé d'un secret penchant du cœur, d'un sentiment qu'il devait tâcher de dominer et de vaincre?
Dès ce moment, Bavon devint discret avec sa mère pour tout ce qui concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononçait le nom de la jeune fille, et cela n'arrivait plus souvent, il détournait la conversation. Cela n'empêchait pas qu'il ne fût triste au fond de l'âme et ne regrettât son amie absente.
Chaque fois qu'il rentrait à la maison, il espérait que sa mère lui montrerait une lettre; mais les mois s'écoulaient et l'on n'entendait plus parler de Godelive.
Le père Damhout avait bien rencontré un jour un ouvrier qui venait de France et qui lui avait donné des nouvelles des Wildenslag. Mais ses paroles n'étaient pas de nature à réjouir Bavon ni sa mère. D'après son dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent même, car ils étaient connus pour les plus grands buveurs et les plus grands dépensiers de toute la ville. Ils étaient toujours en dispute avec tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les querelles. Revenir à Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurément pas, ils avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant à Godelive, il ne la connaissait pas; mais il savait que tous les Wildenslag, parents et enfants, travaillaient à la fabrique.
Malgré la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus en plus la faveur de M. Raemdonck et du premier commis. On avait déjà élevé ses appointements à six cents francs, et, comme son père continuait à travailler et que sa mère n'avait pas cessé de confectionner des blouses, il y eut bientôt tant d'aisance dans la maison, qu'on résolut de quitter la ruelle et d'aller demeurer dans une rue moins obscure.
Ils auraient déménagé beaucoup plus tôt si Bavon ne s'était efforcé de retarder cette résolution. Il ne cachait pas qu'il s'éloignerait avec regret des lieux où avait été son berceau, et où s'étaient passés les beaux jours de son enfance. Ne lui disaient-ils pas et ne lui répétaient-ils pas chaque jour combien sa mère l'avait aimé, et combien elle l'avait encouragé de ses efforts pour apprendre à lire? Tous les souvenirs de sa vie n'étaient-ils pas attachés à cette humble chambre?
Cependant, à la fin, il ne put plus résister à sa mère. On loua une jolie petite maison et l'on avait déjà commencé à y transporter les meubles.
On dîna pour la dernière fois dans l'ancienne demeure. Bavon était assis à table entre ses deux petites sœurs, en face de ses parents. Il ne parlait pas, il était très-mélancolique; ses yeux erraient parfois autour de la chambre comme pour dire adieu à ces murs qui avaient si souvent entendu les voix joyeuses des enfants.
Tout à coup un homme entra dans la chambre et cria à quelqu'un qui se trouvait au dehors:
—Oui, oui, je viens! Quelques minutes seulement. Va à la Chèvre bleue, chez Pierre Lambin. Je te retrouverai là.
Et, s'approchant de la table, l'homme saisit la main de Damhout et dit:
—Bonjour, Adrien. Je ne voulais pas être venu à Gand sans t'avoir vu. Tu as du bonheur, je le sais, et je m'en réjouis, car tu es un brave homme.
—Tiens, Étienne Geerts! s'écria Damhout, Il y a au moins quatre ans que je t'ai vu pour la dernière fois. Où es-tu resté?
—Je viens de France. On y trouve toujours beaucoup de travail.
—De France?
—Oui, de Wazemmes, près de Lille.
—De Wazemmes? s'écrièrent les parents et Bavon avec une joyeuse surprise.
—Pourquoi cela vous étonne-t-il? demanda Étienne.
—Et comment vont les Wildenslag? Ils demeurent aussi à Wazemmes, n'est-ce pas? demanda madame Damhout.
—C'est-à-dire, répondit l'autre, ils y ont demeuré quelque temps, d'après ce que j'ai appris des amis; mais ils sont partis de là pour Douai. Je les ai vus pendant huit ou dix jours, car j'ai travaillé pendant six mois à Douai. Mais, la semaine après mon arrivée, les Wildenslag en sont partis subitement. Les amis disent qu'ils ont accepté du travail pour une ville du milieu de la France, pour Rouen, peut-être; mais je ne le sais pas bien.
—Et les Wildenslag étaient toujours bien?
—Bien? Oui, beaucoup trop bien. Il vaudrait mieux pour eux souffrir un peu de misère. Il n'y a pas de plus grands vauriens au monde que ces Wildenslag. Si vous pouviez les voir maintenant, Adrien! Il ne font que boire et bambocher pendant la moitié de la semaine, et en outre les amis les évitent, car ils sont d'un caractère très-brutal et ne font que chercher noise à tout le monde.
Adrien et sa femme secouèrent la tête avec tristesse et sans rien dire.
Voyant que Geerts prenait la main de son mari pour lui dire adieu, madame
Damhout demanda:
—Ne pourriez-vous pas nous dire, Étienne, comment va Godelive Wildenslag?
Vous ne la connaissez peut-être pas?
—N'est-ce pas une fille maigre et délicate, avec des cheveux blonds et des yeux bleus vifs?
—Oui.
—Ah! je la connais bien; du moins, je ne l'ai que trop bien vue! Elle est encore pire que les autres. Tous les Wildenslag, grands et petits, sont des gens grossiers.
—Que voulez-vous dire, ô ciel?
—Figurez-vous, je viens dans la ruelle où demeurent les Wildenslag, pas pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir affaire à ces brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu desquelles se trouvait la mère Wildenslag, en train de se disputer avec fureur. Tout à coup Godelive, le sabot à la main, s'élance hors de la maison et se met à frapper à droite et à gauche avec tant de violence, qu'il fallut la saisir à quatre pour s'en rendre maître. Les vilaines paroles qu'elle prononçait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une petite querelle. J'étais révolté de voir cette faible et délicate jeune fille, au visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de donner quelques taloches à cette fille mal embouchée.
—Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhout avec un profond soupir. L'avez-vous vue réellement?
—De mes propres yeux. Peut-être était-elle hors d'elle-même parce qu'on attaquait sa mère… Maintenant, Adrien, portez-vous bien, et vous aussi, madame Damhout, jusqu'à ce que je revienne encore à Gand.
L'ouvrier sortit. Son départ fut suivi d'un moment de profond silence; les Damhout se regardaient, puis regardaient leur fils avec une douloureuse stupéfaction. Bavon paraissait irrité. Un feu sombre étincelait dans ses yeux et ses lèvres tremblaient.
Comme sa mère se disposait à lui adresser quelques paroles pour le consoler et disculper Godelive, le jeune homme se leva et dit avec force:
—Ma mère, mon père, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je veux l'oublier, oublier toute mon enfance, pour ne plus penser à elle. Qu'une personne ignorante perde à ce point le respect d'elle-même, cela peut se comprendre; mais elle sait lire, elle est instruite, elle n'a reçu de vous, mère, que des leçons de vertu et de morale. Votre bonté, nos bienfaits, notre amitié, elle a tout oublié. Elle est doublement coupable. Oh! j'étoufferai avec effort son souvenir dans mon cœur. Mère, fais venir des ouvriers tout de suite, que tout soit porté dans notre nouvelle demeure. Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la ruelle. Je t'en prie, que je trouve tout prêt quand je reviendrai à la maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais à mon bureau, je ne puis plus rester ici. Ce soir, je sonnerai à la porte de la maison de l'autre rue.
Il allait partir; mais, comme il remarqua que sa mère était inquiète et voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins émue:
—Sois tranquille, mère, ce n'est que pour un moment; demain, je ne penserai plus à rien. C'est fini: j'avais du chagrin, mais maintenant je suis guéri, guéri pour toujours.
Il serra tendrement les mains de sa mère et sortit de la maison.
Ces fâcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir délivré Bavon d'une préoccupation secrète, et, sous ce rapport, elles lui avaient réellement fait du bien. Comme si cet événement avait fait disparaître tout ce qu'il y avait encore en lui d'enfantin, son esprit devint plus sérieux, et il prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne posée, qui ne s'occupe que de choses utiles.
Dès ce jour, il travailla avec plus de zèle dans son bureau, et tous ses efforts tendaient à se rendre familières l'industrie et la direction de la fabrique.
M. Raemdonck et le vieux premier commis prenaient plaisir à le faire avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se déchargeait sur lui d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'expérience de tout. Il ne lui cachait même pas qu'il le faisait avec une intention particulière.
—Je puis devenir malade, disait le premier commis; je puis avoir une autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hérite une fortune, et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez âgé pour obtenir ma place chez M. Raemdonck.
Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement de son maître, il emporta chez lui des livres de la bibliothèque, étudia la mécanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, médita, et il avait déjà contribué à introduire dans les instruments de travail de la fabrique une amélioration qui rapportait de beaux bénéfices.
Ses appointements s'élevaient au chiffre de mille francs lorsqu'il atteignit sa dix-neuvième année.
Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus attacher de prix à ces souvenirs. Cependant, il y avait encore des moments où l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et où il pensait avec plaisir à la compagne de ses premières années. Non pas à Godelive, l'ouvrière de fabrique, qui s'était laissé entraîner à la grossièreté et à l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais à la gentille petite Godelive, à la pure et naïve enfant qui avait grandi avec lui et qui avait partagé tous ses plaisirs et toutes ses espérances. Dans son travail opiniâtre, dans ses études constantes, il entendait parfois encore une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il l'avait vue pour la dernière fois à la porte de la ville. Ce n'était là que des rêves qui n'avaient plus rien de commun avec la réalité, il le savait bien.
Le père Damhout avait plus d'une fois engagé son fils à faire prendre des renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier commis, mais Bavon avait repoussé ces tentatives avec effroi, et sa mère lui avait donné raison.
En effet, que pouvait-il y avoir désormais de commun entre lui et Godelive? Il se sentait appelé à s'élever jusqu'à la bourgeoisie et à vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient à Gand, ne serait-il pas honteux d'avoir vécu en ami et en frère avec des gens qui méritaient plutôt le mépris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient blessé dans sa sensibilité et il était aigri contre eux.
C'étaient pour ainsi dire les mêmes réflexions qui engageaient sa mère à étouffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait bien pensé quelquefois que Bavon et Godelive étaient peut-être destinés à être unis par le mariage. Ce rêve lui avait même souri comme une chose possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte, à l'intimité passée avec les Wildenslag.
On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le cœur de Bavon et dans celui de sa mère s'éveillât un sentiment sans cesse renaissant de tristesse et de pitié pour la malheureuse enfant.
Bavon, qui approchait de sa majorité, se familiarisait sans relâche avec tout ce qui concerne le commerce et la fabrication du coton. Avec le consentement du premier commis, il passait une partie de la journée dans la fabrique même, non-seulement pour connaître la pratique du travail, mais aussi pour surveiller les ouvriers et soigner les intérêts de M. Raemdonck. Il remplissait ce dernier devoir avec tant de zèle et d'intelligence, que le premier commis, qui était fier de son élève, disait parfois à M. Raemdonck:
—Soyez certain que Bavon Damhout vous fait faire chaque année pour plusieurs milliers de francs de bénéfice. Les ouvriers l'aiment et l'estiment, et ils ont soin que rien ne soit brisé ou perdu, uniquement pour lui faire plaisir.
En effet, Bavon était très-affable et très-doux envers tout le monde, et son savoir et ses progrès étonnants étaient de nature à lui assurer la considération des ouvriers; mais ce n'était pas là la principale raison de leur affection pour lui.
Son propre père, leur vieux et brave camarade, était employé à filer, et le jeune homme devait souvent lui donner, comme à eux-mêmes, des ordres ou des indications. Cela eût pu avoir quelque chose de pénible, un vieux tisserand qui se voit donner des ordres, dans sa propre fabrique, par son jeune fils. Mais Bavon ne s'approchait de son père que la tête découverte, lui adressait la parole avec le plus grand respect, lui souriait et lui serrait si tendrement la main, que tous les ouvriers se sentaient touchés. Il ne leur en coûtait donc pas d'obéir à un fils d'ouvrier qui avait acquis le droit de commander par son expérience, et qui gagnait la respectueuse affection de chacun par sa douceur et par son respect pour son vieux père.
Bavon ne se contentait pas de ce qu'il y avait à apprendre pour lui dans la fabrique de M. Raemdonck. Il avait obtenu de son maître qu'il s'abonnât aux publications les plus nouvelles sur la fabrication et l'industrie; il suivait les cours publics du soir que de savants professeurs donnaient sur cette matière. Il visitait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, les meilleures fabriques de Gand.
Il acquit ainsi insensiblement une profonde connaissance de tout ce qui concerne l'industrie du coton et ses perfectionnements.
Il était heureux, car tout le monde autour de lui l'appréciait et le chérissait… Cependant, son ciel n'était pas tout à fait sans nuages. Son père travaillait toujours à la fabrique! Le rêve du jeune homme n'était donc pas encore réalisé, le but de sa vie était encore loin de se trouver atteint. Il aurait bien voulu que son père cessât de travailler; mais ses parents et lui étaient habitués maintenant dans leur nouvelle demeure à un certain bien-être. On ne pouvait pas abandonner cette position pour reprendre un genre de vie moins aisé, et ses appointements seuls n'étaient pas suffisants pour subvenir aux frais de ménage. Ces réflexions étaient quelquefois pour lui les causes d'un chagrin passager… et, en outre, lorsqu'il était seul et se laissait aller à ses rêveries, ses pensées le ramenaient souvent aux beaux jours de son enfance. Alors, il sentait dans son cœur un vide, une insurmontable tristesse, un ver qui le rongeait doucement, il est vrai, mais qui ne voulait pas mourir.
Un matin que Bavon était entré dans son bureau et s'était mis à écrire en l'absence du premier commis, une servante vint l'avertir que M. Raemdonck désirait lui parler et l'attendait au salon.
Lorsqu'il se présenta devant le propriétaire de la fabrique, celui-ci le fit asseoir et lui dit:
—Monsieur Damhout, lorsque, sur la recommandation de M. le bourgmestre et d'après mon propre mouvement, je vous ai reçu dans mon bureau, j'espérais que vous vous montreriez reconnaissant de ma protection par votre application et votre zèle. Je ne me suis pas trompé; au contraire, vous m'avez pleinement satisfait et vous m'avez même procuré de grands avantages dans mes affaires. Votre amour pour vos parents m'a inspiré, en outre, une profonde estime et une véritable amitié pour vous. En un mot, vous êtes un brave jeune homme, et je suis extrêmement content de vous. Je sais que votre plus beau rêve, le but de tous vos efforts, est de délivrer votre père du travail et de récompenser votre mère de ses sacrifices passés par le bien-être et l'aisance. Le moyen de vous faire toucher ce but se présente en ce moment, et, quoique vous soyez très-jeune encore, je veux cependant vous prouver que j'ai confiance en votre expérience. L'oncle de mon premier commis est mort hier. M. Vremans donne sa démission et va demeurer dans son village natal. Vous sentez-vous capable d'être mon premier commis?
—Oh! monsieur, balbutia Bavon, si je n'en étais pas capable, je le deviendrais par reconnaissance pour votre extrême bonté.
—C'est que, mon ami, il y a des appointements de plus de trois mille cinq cents francs qui sont attachés à cette place; oui, de quatre mille francs avec quelques profits. C'est beaucoup pour un jeune homme de vingt-deux ans. Cette augmentation considérable ne vous sera-t-elle pas funeste? Vous êtes dans l'âge le plus dangereux.
—Éprouvez-moi, je vous en prie, monsieur, fût-ce durant une année entière, dit Bavon. Ce que vous m'offrez, c'est le bonheur que j'ai rêvé pour mes parents. Oh! si je me montre jamais indigne de cette générosité, chassez-moi, méprisez-moi: mais non, non, je ferai tous mes efforts et, si c'est possible, je vous prouverai que votre bienfait a doublé mes forces.
—Je vous crois, mon ami, l'amour filial sera votre ange gardien. Soyez donc mon premier commis, et que le noble but de votre vie soit atteint. Vous pouvez prendre quelqu'un du petit bureau pour écrire les lettres jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un pour vous remplacer.
M. Raemdonck se leva et serra la main du jeune homme en lui disant:
—Je vous félicite, monsieur le premier commis; allez à la fabrique, maintenant, car vous brûlez sans doute d'impatience d'apprendre cette bonne nouvelle à votre père.
Bavon ne s'en allait pas: il restait debout et pensif devant son maître.
—Eh bien, avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda celui-ci.
—Monsieur, je voudrais vous adresser une prière.
—Parlez, mon ami.
—Elle est assez singulière; mais vous êtes si bon pour moi!… Je désire que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas même mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant n'est pas augmenté.
—Quelle singulière idée est cela? s'écria M. Raemdonck avec étonnement.
Pourquoi ce mystère?
—C'est, monsieur, parce que je veux faire une surprise à mes parents, et, pour cela, il faut que je puisse épargner pendant quelque temps sans qu'ils le sachent.
—Quelle surprise?
—Je ne le sais pas encore, monsieur; un cadeau, quelque chose qui les rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai votre bon conseil dès que j'aurai pris une décision à ce sujet… Et, si j'étais obligé de vous demander une avance sur mes appointements…?
—Ah! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'épargner: ma caisse vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites raisonnables.
Bavon, après avoir chaleureusement exprimé sa reconnaissance, sortit du salon et se rendit à son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau et le mit immédiatement à l'œuvre. Il se prit à penser à ce qu'il avait dit à M. Raemdonck et à la surprise qu'il avait l'intention de faire à ses parents. Son projet était arrêté dans sa tête depuis bien des années; mais il n'avait pas osé le dire à son maître, dans la crainte qu'il ne vînt encore lui-même à changer d'idée. Après de longues réflexions, il persista cependant dans sa première résolution.
Au dîner, lorsqu'il se mit à table avec ses parents et ses sœurs, il raconta que le vieux premier commis avait donné sa démission parce que son oncle, qui venait de mourir, lui avait laissé une riche succession. M. Raemdonck était tout disposé à donner sa place à Bavon; mais, à cause de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre à l'épreuve pendant quelques mois.
Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir bientôt une augmentation considérable; et il ne leur cacha pas que, si ce bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son père continuât à travailler. Il trouverait alors, dans l'élévation de ses appointements, les moyens de procurer à sa mère tout le bien-être possible et de lui permettre de vivre comme une véritable rentière. Il était si content et si joyeux, qu'il associa tout le monde à son bonheur.
Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait séjourné longtemps à Paris et qui s'y était marié depuis peu, allait venir demeurer à Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne devrait pas être grande, mais jolie et commode: il voulait la garnir de beaux meubles et l'approprier entièrement pour l'arrivée de son neveu et de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son maître l'avait prié de chercher, parmi les maisons à louer, celles qui pourraient convenir à son neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa mère à aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables à louer.
Le soir même, en revenant de la fabrique, sa mère lui apprit qu'il y avait de jolies maisons bourgeoises à louer dans la rue Maguelonne, dans la rue Lange-Meere et dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon. Cette dernière était peut-être un peu petite, mais elle était de construction moderne, et l'écriteau annonçait qu'il y avait un jardin.
Deux jours après, Bavon apporta à sa mère les remercîments de M. Raemdonck, qui avait trouvé à son gré la maison située dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon, et l'avait immédiatement louée.
Depuis lors, Bavon parla souvent encore de cette maison; il vantait le luxe des meubles que son maître y faisait placer et l'arrangement plein de goût de toute la maison. M. Raemdonck l'y avait déjà mené deux fois et lui faisait l'honneur de le consulter sur l'ameublement et sur la disposition du jardin.
Les descriptions répétées du jeune homme éveillèrent la curiosité de sa mère à tel point, qu'elle exprima le désir de voir la belle maison à l'intérieur. Bavon promit d'en demander la permission à son maître; mais il fallait encore attendre quelques semaines, jusqu'à ce que la demeure des nouveaux mariés fût entièrement en ordre.
Enfin, un samedi soir, il montra tout joyeux une grande clef et annonça que M. Raemdonck leur permettait de visiter la maison du haut en bas, et même de passer l'après-dînée entière dans le beau jardin: il y apprêterait une bonne bouteille de vin et il invitait Bavon à la vider avec ses parents à sa santé. C'était le lendemain dimanche: dès qu'on aurait dîné, on se rendrait dans la maison de la rue de la Croix pour y passer une heure ou deux. Ce serait une véritable fête.
En effet, le lendemain, à peine se donna-t-on le temps de dîner, tellement les sœurs étaient impatientes. On se dirigea en causant gaiement de ce qu'on allait voir du côté de Saint-Bavon. Quand on fut arrivé dans la rue de la Croix, on s'arrêta devant la maison pour contempler la façade. Il y avait un petit balcon où des fleurs de différentes couleurs s'entrelaçaient en guirlandes. Il y avait aussi des fleurs devant les fenêtres, ce qui fit faire à la mère Damhout la remarque qu'elle avait toujours eu une sorte de prédilection pour ces clochettes d'un rouge de corail.
Lorsque la porte fut ouverte, Bavon dit à ses sœurs, qui voulaient ouvrir tout de suite les portes des chambres:
—Non, non, pas ainsi! le plus beau pour la fin, sinon nous n'aurions pas grand plaisir de notre visite. Allons d'abord au jardin; notre mère aime tant les fleurs!
—Et moi donc! interrompit Adrien Damhout; lorsque j'étais plus jeune, mes parents demeuraient à Ludeberg. Nous avions un petit jardin pour lequel j'oubliais le boire et le manger. Pendant toute l'après-midi, le dimanche, j'étais à l'œuvre et j'avais les plus belles giroflées et les plus beaux œillets de tout le voisinage.
Ils entrèrent dans le jardin: il n'était pas très-étendu, mais les sentiers y serpentaient gracieusement; le soleil versait ses rayons caressants sur une partie du sol, et il y avait une telle abondance de fleurs, que les petites filles s'élancèrent en avant, les mains étendues, et se mirent à crier:
—Ah! qu'il fait beau et frais ici, et quelle bonne odeur!
Bavon, plus calme en apparence, se promenait avec ses parents dans les sentiers, leur montrait les fleurs, cueillait pour eux celles qui répandaient le meilleur parfum, et les conduisit ainsi sous un berceau de verdure, où ils s'assirent en riant pour jouir un moment à leur aise de la vue du jardin.
Là, il y avait sur la table un pot en porcelaine avec du tabac, et à côté quatre ou cinq longues pipes hollandaises.
—Tiens! murmura Adrien étonné, je savais que M. Raemdonck fume quelquefois un cigare; mais il est vrai que, comme on le dit, beaucoup de messieurs fument la pipe chez eux.
—Vous ne comprenez pas, père, remarqua Bavon; M. Raemdonck a fait mettre là le tabac et les pipes pour que vous puissiez y fumer à votre gré.
—Impossible, Bavon.
—Il me l'a dit lui-même, père. Vous devez fumer pour lui faire plaisir.
—Quelle bonté! Alors, je me risque; car le tabac paraît très-bon. Deux ou trois bouffées… rien que pour contenter notre généreux maître.
Il alluma sa pipe, fit monter la fumée en petits nuages jusqu'à la verdure de la voûte et dit alors en souriant, et d'un air joyeux:
—Excellent tabac! Que les gens riches sont heureux! Tenez, comme cela, sur ce banc, le visage tourné vers ce beau jardin et la pipe à la bouche, je voudrais passer ma vie.
—Vous vous trompez, cher père, repartit Bavon. Il y a encore quelque chose que vous feriez.
—Oui, aller à la pêche, n'est-ce pas? J'aime beaucoup cela, en effet; cela me servirait à varier un peu mes amusements.
Pendant ce temps, les petites filles se plaisaient à comparer les fleurs entre elles, et discutaient sur leur beauté et leur parfum.
Le père Damhout déposa sa pipe en disant qu'il la reprendrait plus tard; car sa femme était impatiente de visiter la maison.
Bavon les conduisit d'abord dans une couple de chambres qui étaient très-bien ornées, mais qui n'offraient rien de particulier. Dans la cuisine, la femme Damhout admira le beau fourneau luisant et les chaudrons étincelants, les pots et les poêles à frire, qui s'étalaient le long des murs.
Dans la cave, il y avait un tonneau de bière sur son chantier; un bac maçonné contenait un certain nombre de bouteilles de vin, et il s'y trouvait même un grand pot de grès, qui contenait assurément une provision de beurre.
Cela fit dire aux Damhout que M. Raemdonck n'avait rien oublié, et que son neveu trouverait tout prêt, absolument comme s'il avait lui-même occupé la maison depuis longtemps.
Au grenier, sur des cordes à sécher, on avait étendu quelques filets de pêche de formes diverses, tout neufs et fabriqués avec beaucoup de soin. Le père Damhout, qui était connaisseur, les prit en main, essaya la solidité du fil et murmura en lui-même:
—Heureuses gens, ils ont tout ce que leur cœur peut désirer!
—Maintenant, au salon, à la plus belle chambre! cria Bavon. Là, vous verrez des choses autrement belles; et nous allons y boire, à la santé de M. Raemdonck, l'excellente bouteille de vin qu'il a donnée pour nous.
Lorsque Bavon ouvrit le salon en question, tous poussèrent un cri d'admiration. Tous les meubles étaient en bois de mahoni massif; les gravures dans des cadres dorés, suspendus aux murs; un mœlleux tapis à fleurs rouges sur le parquet; une pendule dorée et des candélabres assortis sur la cheminée; des chaises rembourrées et des fauteuils à dossier qui tendaient leurs bras capitonnés et semblaient dire: «Je suis si commode, venez, reposez-vous sur moi.» C'est ce que firent les petites filles d'abord et les parents ensuite; mais Bavon prit sa mère par le bras et lui montra une petite table dont la tablette, pouvait se lever. Sous cette tablette, dans un petit coffre, on voyait briller une quantité d'objets en acier destinés à la couture et à la broderie, qui éblouirent les yeux de madame Damhout et de ses petites filles.
—Maintenant, le verre de vin à la santé de… de… nous allons voir…
À table!
Il ouvrit une armoire, y prit une bouteille et des verres et versa le vin. Chacun voulut saisir son verre pour boire en l'honneur de M. Raemdonck; mais Bavon les retint.
—Attendez un moment, dit-il, il y a aussi quelque chose à manger. Voilà un gâteau d'amandes que M. Raemdonck n'a pas donné, et ce n'est pas non plus à sa santé que nous allons boire d'abord…
—Qu'est-ce que cela? s'écria Amélie, la fille aînée; ces lettres en sucre sur le gâteau? Sais-tu, mère, ce qu'on y lit?
—Ah! ah! vive Christine, notre bonne mère! s'écria Bavon en levant son verre. C'est aujourd'hui sa fête! Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!
Et tous les autres répétèrent en chœur:
—Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!
—Quelle singulière idée de Bavon de te fêter dans cette maison, s'écria
Amélie. C'est bien drôle!
—Et maintenant, mère, dit le jeune homme d'un ton solennel et les yeux pleins de larmes d'attendrissement, maintenant, celui qui te doit tout, son instruction, son bonheur, son avenir, va te faire un cadeau, auquel il a rêvé depuis son enfance, à toi et au pauvre ouvrier de fabrique, qui a souffert et qui s'est épuisé pour son fils! Tu as vu cette maison, ce jardin, ces fleurs, ces filets? Tout cela t'appartient. J'ai loué la maison, j'ai acheté les meubles. Tu demeureras ici; mon père ne travaillera plus; il fumera sa pipe, soignera les fleurs et ira pêcher. Nous sommes riches, je suis premier commis, je gagne quatre mille francs! Dieu soit béni de m'avoir permis de récompenser ton amour. Père, mère, mettez-vous à votre aise, vous êtes chez vous!
Madame Damhout était si profondément touchée, qu'elle s'appuya sur la table pour ne pas tomber; mais elle se releva, sauta au cou de son fils et le pressa sur son cœur maternel avec une tendresse fiévreuse. Damhout, muet de stupeur, versait des larmes de joie; les petites filles battaient des mains et dansaient avec ivresse.