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Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) cover

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19)

Chapter 14: Notes
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About This Book

The narrative examines the political and military struggle between England and France in the early fifteenth century, showing how a close alliance of crown and church in England strengthened Lancastrian authority and enabled decisive campaigns such as Azincourt. It traces internal English dynamics — rival noble houses, dynastic ambition, the influence of ecclesiastical wealth, and the suppression of reformist movements — alongside French weakness produced by divided secular and religious authorities. Battlefield events, diplomatic claims, and social unrest are interwoven to explain how military success and clerical alliances reshaped power and governance in both kingdoms.

Dans cette vaste et confuse misère, parmi tant de ruines, deux choses étaient debout: la noblesse et l'Église. La noblesse avait servi le roi contre les Anglais, servi gratis un roi mendiant; elle y avait mangé beaucoup du sien, tout en mangeant le peuple; elle comptait être dédommagée. L'Église, d'autre part, se présentait comme bien pauvre et souffreteuse, mais il y avait cette notable différence qu'elle était pauvre par l'interruption du revenu; généralement le fonds restait. Le roi, débiteur de la noblesse, ne pouvait s'acquitter qu'aux dépens de l'Église, soit en forçant celle-ci de payer, ce qui semblait difficile et dangereux, soit plutôt doucement, indirectement, au nom des libertés ecclésiastiques, en rétablissant les élections où dominaient les seigneurs, et les mettant à même de disposer ainsi des bénéfices. Le pape y nommait souvent des partisans de l'Angleterre; Charles VII n'avait pas à les ménager. Il adopta dans sa Pragmatique de Bourges (7 juillet 1438) les décrets du concile de Bâle qui rétablissaient les élections et reconnaissaient les droits des nobles patrons des églises à présenter aux bénéfices[538]. Ces patrons, descendants des pieux fondateurs ou protecteurs, regardaient les églises comme des démembrements de leurs fiefs; ils ne demandaient pas mieux que de les protéger encore, c'est-à-dire d'y mettre leurs hommes, en faisant élire ceux-ci par les moines ou chanoines.

On n'eût pas attendu cette réforme aristocratique du concile de Bâle, à en juger par la prépondérance qu'y exerçait l'élément démocratique de l'Église, les universitaires. Ceux-ci avaient eu pourtant une leçon; ils avaient travaillé ardemment à la réforme de Constance, et ils n'en avaient pas profité. Les évêques, relevés par eux, mais généralement serviteurs craintifs des seigneurs, faisaient élire les gens recommandés, et les universitaires mouraient de faim. L'Université de Paris, ne cachant pas son désappointement, avait avoué, à cette époque, qu'elle aimait mieux encore que le pape donnât les prébendes[539]. À Bâle, elle crut avoir mieux pris ses précautions. Une part déterminée était assurée dans les bénéfices aux gradués, à ceux qui auraient étudié dix ans, sept ans, trois ans, et non-seulement aux théologiens, mais aux gradués en droit, en médecine; l'avocat et le médecin avaient droit à une cure, à un canonicat; quelque bizarre que fût la chose, c'était un pas, nécessaire peut-être, hors de la scolastique. On offrait ainsi le choix aux patrons; seulement, en leur rendant ce beau droit de présentation, les universitaires se chargeaient modestement de désigner un certain nombre des leurs, parmi lesquels ils pourraient choisir.

Le concile de Bâle était dans une situation difficile; le pape ouvrait contre lui son concile de Florence et faisait grand bruit de la réunion de l'Église grecque. Ceux de Bâle, in extremis[540] se hâtèrent d'accomplir la grande réforme qui devait leur gagner les seigneurs, les évêques, les universités, c'est-à-dire confédérer tous les pouvoirs locaux contre l'unité pontificale. Pour la collation des bénéfices, le pape était réduit par le concile presque à rien; on lui en laissait un sur cinquante. Autre réduction sur les annates et droits de chancellerie. Enfin la grande force d'unité, celle qui traînait à Rome des nations de plaideurs, qui y faisait couler des fleuves d'or, l'appel[541], était interdit (sauf quelques cas extraordinaires) toutes les fois que les plaideurs auraient plus de quatre jours de chemin pour se rendre à Rome; c'était faire descendre le juge des rois au rôle de podestat de la banlieue.

Ce qui charmait la France, alors si pauvre, c'est que la Pragmatique allait empêcher l'or et l'argent de sortir du royaume. Plus tard, lorsque la défense fut levée, le Parlement, dans une remontrance, fait un compte lamentable des millions d'or qui ont passé à Rome en quelques années. «Le Pont-au-Change, dit-il douloureusement, n'a plus ni change ni changeurs; on n'y voit que des chapeliers, des faiseurs de poupées[542].» Le Parlement se montre peu touché des retours en parchemin qu'on obtenait de Rome. L'absence de l'or se faisait vivement sentir. Sous Charles VII, il était vraiment nécessaire, comme instrument de la guerre, comme moyen d'action rapide: la banque tournait de ce côté ses spéculations; jusque-là occupée du change de Rome et de la transmission des décimes ecclésiastiques, elle allait tirer sur les Anglais cette lettre de change qu'ils payèrent avec la Normandie[543].

Puisqu'on chassait les Anglais, il semblait naturel de chasser aussi les Italiens. La France voulait faire elle-même ses affaires, affaires d'agent, affaires d'Église. Pourquoi l'Église établie d'Angleterre subsistait-elle parmi tant d'attaques? C'est qu'elle était toute anglaise, fermée aux étrangers, soutenue par les familles nobles par ses ennemis même, qui y plaçaient leurs parents ou leurs serviteurs; n'était-ce pas un exemple pour l'Église de France?

Il y avait toutefois une chose à craindre, c'est qu'une Église si bien fermée aux influences pontificales ne devint, non pas nationale, mais purement seigneuriale. Ce n'était pas le roi, l'État, qui hériterait de ce qui perdait le pape, mais bien les seigneurs et les nobles. À une époque où l'organisation était si faible encore, on n'agissait guère à distance; or, à chaque élection, le seigneur était là pour présenter ou recommander; les chapitres élisaient docilement[544]; le roi était bien loin. Il s'agissait de savoir si la noblesse était digne qu'on lui remît la principale action dans les affaires de l'Église; si les seigneurs, à qui véritablement revenait le choix des pasteurs, la responsabilité du salut des âmes, étaient eux-mêmes les âmes pures qu'en matière si délicate éclairerait le Saint-Esprit.

Le moyen âge avait redouté une telle influence comme l'anéantissement de l'Église. Et pourtant les barons du XIIe siècle, ceux même qui se battirent si longtemps pour le sceptre contre la crosse, ceux qui plantèrent le drapeau de l'Empereur sur les murs de Rome, comme un Godefroi de Bouillon, c'étaient des hommes craignant Dieu.

Dans son fief, le baron, tout fier et dur qu'il pouvait être, avait encore une règle qui, pour n'être pas écrite, ne semblait que plus respectable. Cette règle était l'usage, la coutume[545]. Dans ses plus grandes violences, il voyait venir ses hommes qui lui disaient avec respect: «Messire, ce n'est pas l'usage des bonnes gens de céans.» On lui amenait les prud'hommes, les vieux du pays, qui semblaient l'usage vivant, des gens qui l'avaient vu naître, qu'il voyait tous les jours et connaissait par leurs noms. L'emportement brutal du jeune homme tombait souvent en présence de ces vieillards, devant cette humble et grave figure de l'antiquité.

La crainte de Dieu, le respect de l'usage, ces deux freins des temps féodaux, sont brisés au XVe siècle. Le seigneur ne réside plus, il ne connaît plus ni ses gens, ni leurs coutumes. S'il revient, c'est avec des soldats pour faire de l'argent brusquement; il retombe par moments sur le pays, comme l'orage et la grêle; on se cache à son approche; c'est dans toute la contrée une alarme, un sauve qui peut.

Ce seigneur, pour porter le nom seigneurial de son père, n'en est pas plus un seigneur; c'est ordinairement un rude capitaine, un barbare, à peine un chrétien. Souvent ce sera un chef d'houspilleurs, de tondeurs, d'écorcheurs, comme le bâtard de Bourbon, le bâtard de Vaurus, un Chabannes, un La Hire. Écorcheurs était le vrai nom. Ruinant ce qui l'était déjà, enlevant la chemise à celui qu'on avait laissé en chemise; s'il ne restait que la peau, ils prenaient la peau.

On se tromperait si l'on croyait que c'étaient seulement les capitaines écorcheurs, les bâtards, les seigneurs sans seigneurerie, qui se montraient si féroces. Les grands, les princes avaient pris dans ces guerres hideuses un étrange goût du sang. Que dire quand on voit Jean de Ligny, de la maison du Luxembourg, exercer son neveu, le comte de Saint-Pol, un enfant de quinze ans, à massacrer des gens qui fuyaient[546]?

Ils traitaient au reste leurs parents comme leurs ennemis. Mieux valait même, pour la sûreté, être ennemi que parent. Il semble qu'en ce temps-là il n'y ait plus ni pères, ni frères... Le comte d'Harcourt tient son père prisonnier toute sa vie[547]; la comtesse de Foix empoisonne sa sœur; le sire de Giac sa femme[548]; le duc de Bretagne fait mourir de faim son frère, et cela publiquement: les passants entendaient avec horreur cette voix lamentable qui demandait en grâce la charité d'un peu de pain... Un soir, le 10 janvier, le comte Adolfe de Gueldre arrache du lit son vieux père; il le traîne cinq lieues à pied, sans chausses, par la neige, et le jette dans un cul de basse-fosse... Le fils avait à dire, il est vrai, que le parricide était l'usage de la famille[549]... Mais nous le trouvons aussi dans la plupart des grandes maisons du temps, dans toutes celles des Pays-Bas, dans celles de Bar, de Verdun, dans celle d'Armagnac, etc.

On était bien fait à ces choses, et pourtant il en éclata une dont tout le monde fut stupéfait: Conticuit terra.

Le duc de Bretagne se trouvant à Nantes, l'évêque, qui était son cousin et son chancelier, s'enhardit par sa présence à procéder contre un grand seigneur du voisinage, singulièrement redouté, un Retz de la maison des Laval, qui eux-mêmes étaient des Monfort, de la lignée des ducs de Bretagne. Telle était la terreur qu'inspirait ce nom que, depuis quatorze ans, personne n'avait osé parler.

L'accusation était étrange[550]. Une vieille femme, qu'on appelait la Meffraie, parcourait les campagnes, les landes; elle approchait des petits enfants qui gardaient les bêtes ou qui mendiaient, elle les flattait et les caressait, mais toujours en se tenant le visage à moitié caché d'une étamine noire; elle les attirait jusqu'au château du sire de Retz, et on ne les revoyait plus. Tant que les victimes furent des enfants de paysans qu'on pouvait croire égarés, ou encore de pauvres petites créatures comme délaissées de leur famille, il n'y eut aucune plainte. Mais, la hardiesse croissant, on en vint aux enfants des villes. Dans la grande ville même, à Nantes, dans une famille établie et connue, la femme d'un peintre ayant confié son jeune frère aux gens de Retz qui le demandaient pour le faire enfant de chœur à la chapelle du château, le petit ne reparut jamais.

Le duc de Bretagne accueillit l'accusation; il fut ravi de frapper sur les Laval[551]; l'évêque avait à se venger du sire de Retz qui avait forcé à main armée une de ses églises. Un tribunal fut formé de l'évêque, chancelier de Bretagne, du vicaire de l'inquisition et de Pierre de l'Hospital, grand juge du duché. Retz, qui sans doute eût pu fuir, se crut trop fort pour rien craindre et se laissa prendre.

Ce Gilles de Retz était un très-grand seigneur, riche de famille, riche de son mariage dans la maison de Thouars, et qui de plus avait hérité de son aïeul maternel, Jean de Craon, seigneur de la Suze, de Chantocé et d'Ingrande. Ces barons des Marches du Maine, de Bretagne et de Poitou, toujours nageant entre le roi et le duc, étaient, comme les Marches, entre deux juridictions, entre deux droits, c'est-à-dire hors du droit. On se rappelle Clisson le boucher et son assassin Pierre de Craon. Quant à Gilles de Retz, dont il s'agit ici, il semblait fait pour gagner la confiance. C'était, dit-on, un seigneur «de bon entendement, belle personne et bonne façon,» lettré de plus, et appréciant fort ceux qui parlaient avec élégance la langue latine[552]. Il avait bien servi le roi, qui le fit maréchal, et qui, au sacre de Reims, parmi ces sauvages Bretons que Richemont conduisait, choisit Gilles de Retz pour quérir à Saint-Remy et porter la sainte ampoule!... Retz, malgré ses démêlés avec l'évêque, passait pour dévot; or, une dévotion alors fort en vogue, c'était d'avoir une riche chapelle et beaucoup d'enfants de chœur qu'on élevait à grands frais; à cette époque la musique d'église prenait l'essor en Flandre, avec les encouragements des ducs de Bourgogne. Retz avait, tout comme un prince, une nombreuse musique, une grande troupe d'enfants de chœur dont il se faisait suivre partout.

Ces présomptions étaient favorables; d'autre part, on ne pouvait nier que ses juges ne fussent ses ennemis. Il les récusa. Mais il n'était pas facile de récuser une foule de témoins, pauvres gens, pères ou mères affligés, qui venaient à la file, pleurant et sanglotant, raconter avec détail comment leurs enfants avaient été enlevés. Les misérables qui avaient servi à tout cela n'épargnaient pas non plus celui qu'ils voyaient perdu sans ressource. Alors il cessa de nier, et se mettant à pleurer, il fit sa confession. Telle était cette confession que ceux qui l'entendirent, juges ou prêtres, habitués à recevoir les aveux du crime, frémirent d'apprendre tant de choses inouïes et se signèrent... Ni les Néron de l'empire, ni les tyrans de Lombardie, n'auraient eu rien à mettre en comparaison; il eût fallu ajouter tout ce que recouvrit la mer Morte, et par-dessus encore les sacrifices de ces dieux exécrables qui dévoraient des enfants.

On trouva dans la tour de Chantocé une pleine tonne d'ossements calcinés, des os d'enfants en tel nombre qu'on présuma qu'il pouvait y en avoir une quarantaine[553]. On en trouva également dans les latrines du château de la Suze, dans d'autres lieux, partout où il avait passé. Partout il fallait qu'il tuât... On porte à cent quarante le nombre d'enfants qu'avait égorgés la bête d'extermination[554].

Comment égorgé, et pourquoi? c'est ce qui était plus horrible que la mort même. C'étaient des offrandes au Diable. Il invoquait les démons Barron, Orient, Belzébut, Satan et Bélial. Il les priait de lui accorder: «l'or, la science et la puissance.» Il lui était venu d'Italie un jeune prêtre de Pistoïa, qui promettait de lui faire voir ces démons. Il avait aussi un Anglais qui aidait à les conjurer. La chose était difficile. Un des moyens essayés c'était de chanter l'office de la Toussaint en l'honneur des malins esprits. Mais cette dérision du saint sacrifice ne leur suffisait pas. Il fallait à ces ennemis du Créateur quelque chose de plus impie encore, le contraire de la création, la dérision meurtrière de l'image vivante de Dieu... Retz offrait parfois à son magicien le sang d'un enfant, sa main, ses yeux et son cœur.

Cette religion du Diable avait cela de terrible que peu à peu l'homme étant parvenu à détruire en soi tout ce qu'il avait de l'homme, il changeait de nature et se faisait Diable. Après avoir tué pour son maître, d'abord sans doute avec répugnance, il tuait pour lui-même avec volupté[555]. Il jouissait de la mort, encore plus de la douleur; d'une chose si cruellement sérieuse, il avait fini par se faire un passe-temps, une farce; les cris déchirants, le râle, flattaient son oreille, les grimaces de l'agonisant le faisaient pâmer de rire; aux dernières convulsions, il s'asseyait, l'effroyable vampire, sur sa victime palpitante[556].

Un prédicateur d'une imagination grande et terrible[557] a dit que dans la damnation le feu était la moindre chose, que le supplice propre au damné, c'était le progrès infini dans le vice et dans le crime, l'âme s'endurcissant, se dépravant toujours, s'enfonçant incessamment dans le mal de minute en minute (en progression géométrique!) pendant une éternité... Le damné dont nous parlions semble avoir commencé sur cette terre des vivants l'effroyable descente du mal infini.

Ce qui est triste à dire, c'est qu'ayant perdu toute notion du bien, du mal, du jugement, il eut toujours jusqu'au bout bonne opinion de son salut. Le misérable croyait avoir attrapé à la fois le Diable et Dieu. Il ne niait pas Dieu, il le ménageait, croyant corrompre son juge avec des messes et des processions. Le Diable, il ne s'y fiait qu'à bon escient, faisant toujours ses réserves, lui offrant tout, «hors sa vie et son âme[558].» Cela le rassurait. Quand on le sépara de son magicien, il lui dit en sanglotant ces étranges paroles: «Adieu François, mon ami, je prie Dieu qu'il vous donne bonne patience et connaissance, et soyez certain que, pourvu que vous ayez bonne patience et espérance en Dieu, nous nous entreverrons en la grant joie du Paradis[559]

Il fut condamné au feu et mis sur le bûcher, mais non brûlé. Par ménagement pour sa puissante famille et pour la noblesse en général, on l'étrangla, avant que la flamme l'eût touché. Le corps ne fut pas mis en cendres. «Des damoiselles de grant estat[560]» vinrent le chercher à la prairie de Nantes où était le bûcher, lavèrent le corps de leurs nobles mains, et avec l'aide de quelques religieuses l'enterrèrent dans l'église des Carmes fort honorablement.

Le maréchal de Retz avait poursuivi son horrible carrière pendant quatorze ans, sans que personne osât l'accuser. Il n'eût jamais été accusé ni jugé sans cette circonstance singulière que trois puissances, ordinairement opposées, semblent s'être accordées pour sa mort: le duc, l'évêque, le roi. Le duc voyait les Laval et les Retz occuper une ligne de forteresses sur les Marches du Maine, de Bretagne et de Poitou; l'évêque était l'ennemi personnel de Retz, qui ne ménageait ni églises, ni prêtres; le roi enfin, à qui il avait rendu des services et sur lequel peut-être il comptait, ne voulait plus défendre les brigands qui avaient fait tant de tort à sa cause. Le connétable de France, Richemont, frère du duc de Bretagne, était l'implacable ennemi des sorciers, aussi bien que des écorcheurs; c'était sans doute par son conseil que deux ans auparavant, le dauphin, tout jeune encore, avait été envoyé pour pacifier ces Marches et s'était fait livrer un des lieutenants du maréchal de Retz en Poitou[561]. Cette rigueur du roi prépara sans doute sa chute, et enhardit le duc de Bretagne à faire agir contre lui l'évêque et l'inquisiteur.

Une justice qui dépendait d'un si rare accord de circonstances ne devait pas se reproduire aisément. Il n'y avait guère d'exemple qu'un homme de ce rang fût puni[562]. D'autres peut-être étaient aussi coupables. Ces hommes de sang, qui peu à peu rentraient dans leurs manoirs après la guerre, la continuaient, et plus atroce encore, contre les pauvres gens sans défense.

Voilà le service que les Anglais nous avaient rendu, la réforme qu'ils avaient accomplie dans nos mœurs. Telle ils laissaient la France... Ils avaient fait entendre, sur le champ même d'Azincourt, qu'ils avaient reçu de Dieu plein pouvoir pour la châtier, l'amender. Jeune en effet et bien légère avait été cette France de Charles VI et de Charles d'Orléans. Les Anglais à coup sûr étaient gens plus sérieux. Examinons ce que nos sages tuteurs avaient fait de nous, dans un séjour de vingt-cinq ans.

D'abord, ce par quoi la France est la France, l'unité du royaume, ils l'avaient rompue. Cette heureuse unité avait été la trêve aux violences féodales, la paix du roi; paix orageuse encore, mais, à la place, les Anglais laissaient partout une horrible petite guerre. Grâce à eux, ce pays se trouvait reporté en arrière, jusque dans les temps barbares; il semblait que, par dessus cette tuerie d'un million d'hommes, ils avaient tué deux ou trois siècles, annulé la longue période où nous avions péniblement bâti cette monarchie.

La barbarie reparaissait, moins ce qu'elle eut de bon, la simplicité et la foi. La féodalité revenait, mais non ses dévouements, ses fidélités, sa chevalerie. Ces revenants féodaux apparaissaient comme des damnés qui rapportaient de là-bas des crimes inconnus.

Les Anglais avaient beau se retirer, la France continuait de s'exterminer elle-même. Les provinces du Nord devenaient un désert, les landes gagnaient; au centre, nous l'avons vu, la Beauce se couvrait de broussailles; deux armées s'y cherchèrent et se trouvèrent à peine. Les villes, où tout le peuple des campagnes venait chercher asile, dévoraient cette foule misérable et n'en restaient pas moins désolées. Nombre de maisons étaient vides, on ne voyait que portes closes qui ne s'ouvraient plus[563], les pauvres tiraient de ces maisons tout ce qu'ils pouvaient pour se chauffer[564]. La ville se brûlait elle-même. Jugeons des autres villes par celle-ci, la plus populeuse, celle où le gouvernement avait siégé, où résidaient les grands corps, l'Université, le Parlement. La misère et la faim en avaient fait un foyer de dégoûtantes maladies contagieuses, qu'on ne distinguait pas trop, mais qu'on appelait au hasard la peste. Charles VII entrevit cette chose affreuse qu'on nommait encore Paris; il en eut horreur et il se sauva... Les Anglais n'essayaient pas d'y revenir. Les deux partis s'éloignaient, comme de concert. Les loups seuls venaient volontiers; ils entraient le soir, cherchant les charognes; comme ils ne trouvaient plus rien aux champs, ils étaient enragés de faim et se jetaient sur les hommes. Le contemporain, qui sans doute exagère, assure qu'en septembre 1438, ils dévorèrent quatorze personnes entre Montmartre et la porte Saint-Antoine[565].

Ces terribles misères sont exprimées, bien faiblement encore, dans la «Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs[566].» C'est un mélange de lamentations et de menaces; les malheureux affamés avertissent l'Église, le roi, les bourgeois et marchands, les seigneurs surtout: «Que le feu est bien près de leurs hostels.» Ils appellent le roi à leur secours... Mais que pouvait Charles VII? ce roi de Bourges, cette faible et mesquine figure[567], comment espérer qu'elle imposerait à tant d'hommes audacieux le respect et l'obéissance? Avec quelle force réprimerait-il ces écorcheurs des campagnes, ces terribles petits rois de châteaux? c'étaient ses propres capitaines[568], c'était avec eux et par eux qu'il faisait la guerre aux Anglais.

FIN DU SIXIÈME VOLUME.

En terminant l'impression de ce volume, je dois remercier les personnes fort nombreuses qui m'ont fourni des indications utiles, particulièrement mes amis ou élèves de l'École normale, de l'École des Chartes et des Archives, dont la plupart, jeunes encore, occupent déjà un rang distingué dans l'enseignement et dans la science: MM. la Cabane, Castelnau, Chéruel, Dessalles, Rosenwald, de Stadler, Teulet, Thomassy, Yanoski, etc. (note de 1840).

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE IX

  •   Pages

CHAPITRE PREMIER

  • L'Angleterre: l'État, l'Église.—Azincourt, 1415 1
  • Étroite union de la Royauté et de l'Église sous la maison de Lancastre 2
  • L'Église comme grand propriétaire 2
  • Élévation des Lancastre: Henri IV, Henri V 4
  • Persécutions des hérétiques 11
  • 1414-1415. Danger du roi et de l'Église 13
  • 1415. (16 avril). Henri V se prépare à envahir la France 14
  • (14 août-22 sept.). Il débarque à Harfleur; Harfleur se rend 16
  • Henri V entreprend d'aller d'Harfleur à Calais 20
  • (19 oct.). Il parvient à passer la Somme 25
  • (25 oct.). Bataille d'Azincourt 28
  • Captivité de Charles d'Orléans; ses poésies 40

CHAPITRE II

  • Mort du connétable d'Armagnac, mort du duc de Bourgogne.—Henri V, 1416-1421 48
  • Armagnac, connétable et maître de Paris; sa tyrannie 49
  • 1416. Il essaye de reprendre Harfleur 50
  • 1417. Le duc de Bourgogne défend de payer l'impôt 53
  • Henri V s'empare de Caen et de la basse Normandie 54
  • 1418. (29 mai). Les Bourguignons reprennent Paris 56
  • (12 juin). Massacre des Armagnacs 57
  • (21 août). Nouveau massacre 61
  • Duplicité et impuissance du duc de Bourgogne 62
  • Négociations de Henri V avec les deux partis 64
  • (fin juin). Il assiége Rouen 66
  • Détresse de cette ville 71
  • 1419. (19 janv.). Elle se rend 72
  • Coopération des évêques anglais à la conquête 74
  • Projets gigantesques de Henri V sur l'Italie, etc. 76
  • (11 juill.). Le duc de Bourgogne traite avec le dauphin 78
  • (10 sept.). Il est assassiné dans l'entrevue de Montereau 81
  • (2 décemb.). Son fils reconnaît le droit de Henri V à la couronne de France 84
  • 1420. (21 mai). Traité de Troyes; Henri héritier et régent 84
  • (juill.-nov.). Siége de Melun 86
  • (déc). Entrée de Henri V à Paris 87
  • 1421. (3 janv.). Le dauphin est déclaré déchu de ses droits à la couronne 89

CHAPITRE III

  • Suite.—Concile de Constance, 1414-1418.—Mort de Henri V et de Charles VI, 1422 90
  • Henri V au Louvre; sa suprématie dans la chrétienté 90
  • 1414-1418. Affaires ecclésiastiques: Concile de Constance 92
  • Vues de Gerson et des gallicans 94
  • Jean Huss et Jérôme de Prague 95
  • 1418. Impuissance du Concile; retraite et fin de Gerson 102
  • Quelle avait été l'influence de l'Angleterre dans le Concile 103
  • Position difficile de Henri; ses embarras financiers; domination des évêques 106
  • 1421 (23 mars). Les Anglais défaits en Anjou 110
  • 1421-1422. (6 oct.-10 mai). Siége de Meaux 111
  • Mésintelligence des Anglais et des Bourguignons 112
  • 1422. (31 août.) Détresse de Henri V; son découragement, sa mort 117
  • (21 oct.). Mort de Charles VI; avénement de Charles VII et de Henri VI 119
  • 1418-1422. Dépopulation; épidémies, famines; désespoir 121
  • Gaieté frénétique 123
  • La danse des morts 124

LIVRE X

CHAPITRE PREMIER

  • Charles VII.—Henri VI.—L'Imitation.—La Pucelle, 1422-1429 133
  • L'Imitation ne put guère être achevée avant le XIVe ou le XVe siècle 134
  • L'Imitation convenait spécialement à la France 140
  • Comment la France devait imiter la Rédemption et la Passion 151

CHAPITRE II

  • Charles VII.—Henri VI, 1422-1429.—Siége d'Orléans 154
  • La cause de Charles VII n'avait pu être sauvée ni par les Gascons, ni par les Écossais, ni par les Bretons 154
  • ni par les dissentiments des ducs de Glocester et de Bourgogne 155
  • ni par l'appui des maisons d'Anjou et de Lorraine 158
  • 1428. Les Anglais assiégent Orléans 162
  • 1429. et gagnent la bataille des Harengs 167
  • La France prend parti pour la ville d'Orléans 171

CHAPITRE III

  • La Pucelle d'Orléans, 1429 176
  • L'originalité de la Pucelle fut le bon sens dans l'exaltation 176
  • 1429. Son pays; caractère des Marches de Lorraine et de Champagne 178
  • Sa famille, son enfance, ses visions 181
  • Elle va à Vaucouleurs, à Chinon 189
  • Elle est éprouvée par le roi, par les docteurs 193
  • Elle est envoyée au secours d'Orléans 198
  • (29 avril.) Elle entre à Orléans, et y fait entrer l'armée 204
  • Elle force les bastilles anglaises 208
  • (8 mai.) Retraite des Anglais 211
  • (28 juin.) Leur défaite à Patay 213
  • (17 juillet.) La Pucelle conduit le roi à Reims; sacre de Charles VII 217

CHAPITRE IV

  • Le cardinal de Winchester.—Procès et mort de la Pucelle, 1429-1431 222
  • Querelles et faiblesses de Bedford et de Glocester; règne du cardinal-évêque de Winchester, qui amène une armée à Paris 222
  • La Pucelle échoue devant Paris 225
  • 1430. (23 mai.) Elle est prise devant Compiègne, et remise aux Bourguignons; situation politique du duc de Bourgogne; mœurs de sa cour (10 janvier); institution de la Toison d'or 227
  • Winchester fait réclamer la Pucelle par l'inquisition, par l'Université et par l'évêque de Beauvais 241
  • (Déc.) Il amène Henri VI à Paris 250
  • 1431. (Janvier.) et fait commencer le procès de la Pucelle à Rouen 251
  • (21 fév.-mars.) Interrogations préalables 253
  • Résistance de la Pucelle à l'autorité ecclésiastique 262
  • Illégalités, violences; consultations des légistes, de l'Université, des évêques, du chapitre de Rouen 263
  • (Avril.) Épreuves et tentations de la Pucelle pendant la semaine sainte 268
  • Elle tombe malade; elle est admonestée, prêchée (2 mai); elle signe une rétractation 280
  • Fureur et brutalité des Anglais 283
  • (30 mai.) Elle est condamnée; sa dernière tentation; sa mort 295
  • La Pucelle finit le moyen âge et commence l'âge moderne 304

LIVRE XI

CHAPITRE PREMIER

  • Henri VI et Charles VII.—Discordes de l'Angleterre, Réconciliation des princes français.—État de la France, 1431-1440. 308
  • Winchester fait sacrer le jeune Henri VI à Paris et à Londres 310
  • Querelles des Anglais entre eux, de Winchester et de Glocester 314
  • Querelles des Anglais et du duc de Bourgogne 316
  • Réconciliation du duc de Bourgogne et de René d'Anjou 319
  • 1435. Réconciliation du duc de Bourgogne et de Charles VII; traité d'Arras 324
  • 1436. Les Anglais quittent Paris 326
  • État de la France 327
  • 1438. L'Église; pragmatique de Bourges 329
  • La noblesse devenue anti-chevaleresque, anti-religieuse; mœurs atroces 332
  • Procès de Retz 335
  • Misère et barbarie 342

PARIS.—IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr) rue J.-J.-Rousseau, 61.

Notes