Il reste à chercher de quelle façon ces causes appliquées sur une nation ou sur un siècle y distribuent leurs effets. Comme une source sortie d'un lieu élevé épanche ses nappes selon les hauteurs et d'étage en étage jusqu'à ce qu'enfin elle soit arrivée à la plus basse assise du sol, ainsi la disposition d'esprit ou d'âme introduite dans un peuple par la race, le moment ou le milieu se répand avec des proportions différentes et par des descentes régulières sur les divers ordres de faits qui composent sa civilisation[3]. Si l'on dresse la carte géographique d'un pays, à partir de l'endroit du partage des eaux, on voit au-dessous du point commun les versants se diviser en cinq ou six bassins principaux, puis chacun de ceux-ci en plusieurs bassins secondaires, et ainsi de suite jusqu'à ce que la contrée tout entière avec ses milliers d'accidents soit comprise dans les ramifications de ce réseau. Pareillement, si l'on dresse la carte psychologique des événements et des sentiments d'une civilisation humaine, on trouve d'abord cinq ou six provinces bien tranchées, la religion, l'art, la philosophie, l'état, la famille, les industries; puis, dans chacune de ces provinces, des départements naturels, puis enfin dans chacun de ces départements des territoires plus petits, jusqu'à ce qu'on arrive à ces détails innombrables de la vie que nous observons tous les jours en nous et autour de nous. Si maintenant l'on examine et si l'on compare entre eux ces divers groupes de faits, on trouvera d'abord qu'ils sont composés de parties, et que tous ont des parties communes. Prenons d'abord les trois principales œuvres de l'intelligence humaine, la religion, l'art, la philosophie. Qu'est-ce qu'une philosophie sinon une conception de la nature et de ses causes primordiales, sous forme d'abstractions et de formules? Qu'y a-t-il au fond d'une religion et d'un art sinon une conception de cette même nature et de ces mêmes causes primordiales, sous forme de symboles plus ou moins arrêtés et de personnages plus ou moins précis, avec cette différence que dans le premier cas on croit qu'ils existent, et dans le second qu'ils n'existent pas? Que le lecteur considère quelques-unes de ces grandes créations de l'esprit dans l'Inde, en Scandinavie, en Perse, à Rome, en Grèce, et il verra que partout l'art est une sorte de philosophie devenue sensible, la religion une sorte de poëme tenu pour vrai, la philosophie une sorte d'art et de religion, desséchée et réduite aux idées pures. Il y a donc au centre de chacun de ces trois groupes un élément commun, la conception du monde et de son principe, et s'ils diffèrent entre eux, c'est que chacun combine avec l'élément commun, un élément distinct: ici la puissance d'abstraire, là la faculté de personnifier et de croire, là enfin le talent de personnifier sans croire. Prenons maintenant les deux principales œuvres de l'association humaine, la famille et l'État. Qu'est-ce qui fait l'État sinon le sentiment d'obéissance par lequel une multitude d'hommes se rassemble sous l'autorité d'un chef? Et qu'est-ce qui fait la famille sinon le sentiment d'obéissance par lequel une femme et des enfants agissent sous la direction d'un père et d'un mari? La famille est un État naturel, primitif et restreint, comme l'État est une famille artificielle, ultérieure et étendue; et sous les différences qu'introduisent le nombre, l'origine et la condition des membres, on démêle, dans la petite société comme dans la grande, une même disposition d'esprit fondamentale qui les rapproche et les unit. À présent supposez que cet élément commun reçoive du milieu, du moment ou de la race des caractères propres, il est clair que tous les groupes où il entre seront modifiés à proportion. Si le sentiment d'obéissance n'est que de la crainte[4], vous rencontrerez comme dans la plupart des États orientaux la brutalité du despotisme, la prodigalité des supplices, l'exploitation du sujet, la servilité des mœurs, l'incertitude de la propriété, l'appauvrissement de la production, l'esclavage de la femme et les habitudes du harem. Si le sentiment d'obéissance a pour racine l'instinct de la discipline, la sociabilité et l'honneur, vous trouverez comme en France la parfaite organisation militaire, la belle hiérarchie administrative, le manque d'esprit public avec les saccades du patriotisme, la prompte docilité du sujet avec les impatiences du révolutionnaire, les courbettes du courtisan avec les résistances du galant homme, l'agrément délicat de la conversation et du monde avec les tracasseries du foyer et de la famille, l'égalité des époux et l'imperfection du mariage sous la contrainte nécessaire de la loi. Si enfin le sentiment d'obéissance a pour racine l'instinct de subordination et l'idée du devoir, vous apercevrez comme dans les nations germaniques la sécurité et le bonheur du ménage, la solide assiette de la vie domestique, le développement tardif et incomplet de la vie mondaine, la déférence innée pour les dignités établies, la superstition du passé, le maintien des inégalités sociales, le respect naturel et habituel de la loi. Pareillement dans une race, selon que l'aptitude aux idées générales sera différente, la religion, l'art et la philosophie seront différents. Si l'homme est naturellement propre aux plus larges conceptions universelles, en même temps qu'enclin à les troubler par la délicatesse nerveuse de son organisation surexcitée, on verra, comme dans l'Inde, une abondance étonnante de gigantesques créations religieuses, une floraison splendide d'épopées démesurées et transparentes, un enchevêtrement étrange de philosophies subtiles et imaginatives, toutes si bien liées entre elles et tellement pénétrées d'une séve commune, qu'à leur ampleur, à leur couleur à leur désordre, on les reconnaîtra à l'instant comme les productions du même climat et du même esprit. Si, au contraire, l'homme naturellement sain et équilibré limite volontiers l'étendue de ses conceptions pour en mieux préciser la forme, on verra, comme en Grèce, une théologie d'artistes et de conteurs, des dieux distincts promptement séparés des choses et transformés presque dès l'abord en personnes solides, le sentiment de l'unité universelle presque effacé et à peine conservé dans la notion vague du Destin, une philosophie plutôt fine et serrée que grandiose et systématique, bornée dans la haute métaphysique[5], mais incomparable dans la logique, la sophistique et la morale, une poésie et des arts supérieurs pour leur clarté, leur naturel, leur mesure, leur vérité et leur beauté à tout ce que l'on a jamais vu. Si enfin l'homme réduit à des conceptions étroites et privé de toute finesse spéculative, se trouve en même temps absorbé et roidi tout entier par les préoccupations pratiques, on verra, comme à Rome, des dieux rudimentaires, simples noms vides, bons pour noter les plus minces détails de l'agriculture, de la génération et du ménage, véritables étiquettes de mariage et de ferme, partant une mythologie, une philosophie et une poésie nulles ou empruntées. Ici, comme partout, s'applique la loi des dépendances mutuelles[6]. Une civilisation fait corps, et ses parties se tiennent à la façon des parties d'un corps organique. De même que dans un animal les instincts, les dents, les membres, la charpente osseuse, l'appareil musculaire, sont liés entre eux, de telle façon qu'une variation de l'un d'entre eux détermine dans chacun des autres une variation correspondante, et qu'un naturaliste habile peut sur quelques fragments reconstruire par le raisonnement le corps presque tout entier; de même dans une civilisation la religion, la philosophie, la forme de famille, la littérature, les arts composent un système où tout changement local entraîne un changement général, en sorte qu'un historien expérimenté qui en étudie quelque portion restreinte aperçoit d'avance et prédit à demi les caractères du reste. Rien de vague dans cette dépendance. Ce qui la règle dans un corps vivant, c'est d'abord sa tendance à manifester un certain type primordial, ensuite la nécessité où il est de posséder des organes qui puissent fournir à ses besoins et de se trouver d'accord avec lui-même afin de vivre. Ce qui la règle dans une civilisation, c'est la présence dans chaque grande création humaine d'un élément producteur également présent dans les autres créations environnantes, j'entends par là quelque faculté, aptitude, disposition efficace et notable qui, ayant un caractère propre, l'introduit avec elle dans toutes les opérations auxquelles elle participe, et selon ses variations fait varier toutes les œuvres auxquelles elle concourt.
VII
Arrivés là nous pouvons entrevoir les principaux traits des transformations humaines, et commencer à chercher les lois générales qui régissent non plus des événements, mais des classes d'événements, non plus telle religion ou telle littérature, mais le groupe des littératures ou des religions. Si par exemple on admettait qu'une religion est un poëme métaphysique accompagné de croyance; si on remarquait en outre qu'il y a certains moments, certaines races et certains milieux, où la croyance, la faculté poétique et la faculté métaphysique se déploient ensemble avec une vigueur inusitée; si on considérait que le christianisme et le bouddhisme sont éclos à des époques de synthèses grandioses et parmi des misères semblables à l'oppression qui souleva les exaltés des Cévennes; si d'autre part on reconnaissait que les religions primitives sont nées à l'éveil de la raison humaine, pendant la plus riche floraison de l'imagination humaine, au temps de la plus belle naïveté et de la plus grande crédulité; si on considérait encore que le mahométisme apparut avec l'avènement de la prose poétique et la conception de l'unité nationale, chez un peuple dépourvu de science, au moment d'un soudain développement de l'esprit; on pourrait conclure qu'une religion naît, décline, se reforme et se transforme selon que les circonstances fortifient et assemblent avec plus ou moins de justesse et d'énergie ses trois instincts générateurs, et l'on comprendrait pourquoi elle est endémique dans l'Inde, parmi des cervelles imaginatives, philosophiques, exaltées par excellence; pourquoi elle s'épanouit si étrangement et si grandement au moyen âge, dans une société oppressive, parmi des langues et des littératures neuves; pourquoi elle se releva au seizième siècle avec un caractère nouveau et un enthousiasme héroïque, au moment de la renaissance universelle, et à l'éveil des races germaniques; pourquoi elle pullule en sectes bizarres dans la grossière démocratie américaine, et sous le despotisme bureaucratique de la Russie; pourquoi enfin elle se trouve aujourd'hui répandue en Europe avec des proportions et des particularités si différentes selon les différences des races et des civilisations. Il en est ainsi pour chaque espèce de production humaine, pour la littérature, la musique, les arts du dessin, la philosophie, les sciences, l'État, l'industrie, et le reste. Chacune d'elles a pour cause directe une disposition morale, ou un concours de dispositions morales; cette cause donnée, elle apparaît; cette cause retirée, elle disparaît; la faiblesse ou l'intensité de cette cause mesure sa propre intensité ou sa propre faiblesse. Elle lui est liée comme un phénomène physique à sa condition, comme la rosée au refroidissement de la température ambiante, comme la dilatation à la chaleur. Il y a ici des couples dans le monde moral, comme il y en a dans le monde physique, aussi rigoureusement enchaînés, et aussi universellement répandus dans l'un que dans l'autre. Tout ce qui dans un de ces couples produit, altère, ou supprime le premier terme, produit, altère ou supprime le second par contre-coup. Tout ce qui refroidit la température ambiante, fait déposer la rosée. Tout ce qui développe la crédulité en même temps que les vues poétiques d'ensemble engendre la religion. C'est ainsi que les choses sont arrivées; c'est ainsi qu'elles arriveront encore. Sitôt que nous savons quelle est la condition suffisante et nécessaire d'une de ces vastes apparitions, notre esprit a prise aussi bien sur l'avenir que sur le passé. Nous pouvons dire avec assurance dans quelles circonstances elle devra renaître, prévoir sans témérité plusieurs parties de son histoire prochaine et esquisser avec précaution quelques traits de son développement ultérieur.
VIII
Aujourd'hui l'histoire en est là, ou plutôt elle est tout près de là, sur le seuil de cette recherche. La question posée en ce moment est celle-ci: Étant donné une littérature, une philosophie, une société, un art, telle classe d'arts, quel est l'état moral qui la produit? et quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu les plus propres à produire cet état moral? Il y a un état moral distinct pour chacune de ces formations et pour chacune de leurs branches; il y en a un, pour l'art en général, et pour chaque sorte d'art, pour l'architecture, pour la peinture, pour la sculpture, pour la musique, pour la poésie; chacune a son germe spécial dans le large champ de la psychologie humaine; chacune a sa loi, et c'est en vertu de cette loi qu'on la voit se lever au hasard, à ce qu'il semble, et toute seule parmi les avortements de ses voisines, comme la peinture en Flandre et en Hollande au dix-septième siècle, comme la poésie en Angleterre au seizième siècle, comme la musique en Allemagne au dix-huitième siècle. À ce moment et dans ces pays, les conditions se sont trouvées remplies pour un art, et non pour les autres, et, une branche seule a bourgeonné dans la stérilité générale. Ce sont ces règles de la végétation humaine que l'histoire à présent doit chercher; c'est cette psychologie spéciale de chaque formation spéciale qu'il faut faire; c'est le tableau complet de ces conditions propres qu'il faut aujourd'hui travailler à composer. Rien de plus délicat et rien de plus difficile; Montesquieu l'a entrepris, mais de son temps l'histoire était trop nouvelle, pour qu'il pût réussir; on ne soupçonnait même point encore la voie qu'il fallait prendre, et c'est à peine si aujourd'hui nous commençons à l'entrevoir. De même qu'au fond l'astronomie est un problème de mécanique et la physiologie un problème de chimie, de même l'histoire au fond est un problème de psychologie. Il y a un système particulier d'impressions et d'opérations intérieures qui fait l'artiste, le croyant, le musicien, le peintre, le nomade, l'homme en société; pour chacun d'eux, la filiation, l'intensité, les dépendances des idées et des émotions sont différentes; chacun d'eux a son histoire morale et sa structure propre, avec quelque disposition maîtresse et quelque trait dominateur. Pour expliquer chacun d'eux, il faudrait écrire un chapitre d'analyse intime, et c'est à peine si aujourd'hui ce travail est ébauché. Un seul homme, Stendhal, par une tournure d'esprit et d'éducation singulière, l'a entrepris, et encore aujourd'hui la plupart des lecteurs trouvent ses livres paradoxaux et obscurs; son talent et ses idées étaient prématurés; on n'a pas compris ses admirables divinations, ses mots profonds jetés en passant, la justesse étonnante de ses notations et de sa logique; on n'a pas vu que sous des apparences de causeur et d'homme du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes, qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait dans l'histoire du cœur les procédés scientifiques, l'art de chiffrer, de décomposer et de déduire, que le premier il marquait les causes fondamentales, j'entends les nationalités, les climats et les tempéraments; bref, qu'il traitait des sentiments comme on doit en traiter, c'est-à-dire en naturaliste et en physicien, en faisant des classifications et en pesant des forces. À cause de tout cela, on l'a jugé sec et excentrique, et il est demeuré isolé, écrivant des romans, des voyages, des notes, pour lesquels il souhaitait et obtenait vingt lecteurs. Et cependant, c'est dans ses livres qu'on trouvera encore aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai tâché de décrire. Nul n'a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder, à regarder d'abord les hommes environnants et la vie présente, puis les documents anciens et authentiques, à lire par delà le blanc et le noir des pages, à voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un texte, le sentiment précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans lequel on l'écrivait. C'est dans ses écrits, chez Sainte-Beuve, chez les critiques allemands que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer d'un document littéraire; quand ce document est riche et qu'on sait l'interpréter, on y trouve la psychologie d'une âme, souvent celle d'un siècle, et parfois celle d'une race. À cet égard un grand poëme, un beau roman, les confessions d'un homme supérieur sont plus instructifs qu'un monceau d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de chartes et cent volumes de pièces diplomatiques pour les mémoires de Cellini, pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de Luther ou les comédies d'Aristophane. En cela consiste l'importance des œuvres littéraires; elles sont instructives, parce qu'elles sont belles; leur utilité croît avec leur perfection; et si elles fournissent des documents, c'est qu'elles sont des monuments. Plus un livre rend les sentiments visibles, plus il est littéraire; car l'office propre de la littérature, est de noter les sentiments. Plus un livre note des sentiments importants, plus il est placé haut dans la littérature; car, c'est en représentant la façon d'être de toute une nation et de tout un siècle qu'un écrivain rallie autour de lui les sympathies de tout un siècle et de toute une nation. C'est pourquoi, parmi les documents qui nous remettent devant les yeux les sentiments des générations précédentes, une littérature, et notamment une grande littérature est incomparablement le meilleur. Elle ressemble à ces appareils admirables, d'une sensibilité extraordinaire, au moyen desquels les physiciens démêlent et mesurent les changements les plus intimes et les plus délicats d'un corps. Les constitutions, les religions n'en approchent pas; des articles de code et de catéchisme ne peignent jamais l'esprit qu'en gros, et sans finesse; s'il y a des documents dans lesquels la politique et le dogme soient vivants, ce sont les discours éloquents de chaire et de tribune, les mémoires, les confessions intimes, et tout cela appartient à la littérature; en sorte qu'outre elle-même, elle a tout le bon d'autrui. C'est donc principalement par l'étude des littératures que l'on pourra faire l'histoire morale et marcher vers la connaissance des lois psychologiques, d'où dépendent les événements. J'entreprends ici d'écrire l'histoire d'une littérature et d'y chercher la psychologie d'un peuple; si j'ai choisi celle-ci, ce n'est pas sans motif. Il fallait trouver un peuple qui eût une grande littérature complète, et cela est rare; il y a peu de nations qui aient, pendant toute leur vie, vraiment pensé et vraiment écrit. Parmi les anciens, la littérature latine est nulle au commencement, puis empruntée et imitée. Parmi les modernes, la littérature allemande est presque vide pendant deux siècles[7]; la littérature italienne et la littérature espagnole finissent au milieu du dix-septième siècle. Seules, la Grèce ancienne, la France et l'Angleterre modernes, offrent une série complète de grands monuments expressifs. J'ai choisi l'Angleterre, parce qu'étant vivante encore et soumise à l'observation directe, elle peut être mieux étudiée qu'une civilisation détruite dont nous n'avons plus que les lambeaux, et parce qu'étant différente, elle présente mieux que la France des caractères tranchés aux yeux d'un Français. D'ailleurs, il y a cela de particulier dans cette civilisation, qu'outre son développement spontané, elle offre une déviation forcée, qu'elle a subi la dernière et la plus efficace de toutes les conquêtes, et que les trois données d'où elle est sortie, la race, le climat, l'invasion normande, peuvent être observées dans les monuments avec une précision parfaite; si bien, qu'on étudie dans cette histoire les deux plus puissants moteurs des transformations humaines, je veux dire la nature et la contrainte, et qu'on peut les étudier sans incertitude ni lacune, dans une suite de monuments authentiques et entiers. J'ai tâché de définir ces ressorts primitifs, d'en montrer les effets graduels, d'expliquer comment ils ont fini par soulever jusqu'à la lumière les grandes œuvres politiques, religieuses, littéraires, et de développer le mécanisme intérieur par lequel le Saxon barbare est devenu l'Anglais que nous voyons aujourd'hui.
HISTOIRE
DE LA
LITTÉRATURE ANGLAISE.
LIVRE I.
LES ORIGINES.
CHAPITRE I.
Les Saxons.
- I. L'ancienne patrie.—Le sol, la mer, le ciel, le climat.—La nouvelle patrie.—Le pays humide et la terre ingrate.—Influence du climat sur le caractère.
- II. Le corps.—La nourriture.—Les mœurs.—Les instincts rudes en Germanie, en Angleterre.
- III. Les instincts nobles en Germanie.—L'individu.—La famille.—L'État.—La religion.—L'Edda.—Conception tragique et héroïque du monde et de l'homme.
- IV. Les instincts nobles en Angleterre.—Le guerrier et son chef.—La femme et son mari.—Poëme de Beowulf.—La société barbare et le héros barbare.
- V. Poëmes païens.—Genre et force des sentiments.—Tour de l'esprit et du langage.—Véhémence de l'impression et aspérité de l'expression.
- VI. Poëmes chrétiens.—En quoi les Saxons sont prédisposés au christianisme.—Comment ils se convertissent au christianisme.—Comment ils entendent le christianisme.—Hymnes de Cœdmon.—Hymne des Funérailles.—Poëme de Judith.—Paraphrase de la Bible.
- VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les Saxons.—Raisons tirées de la conquête saxonne.—Bède, Alcuin, Alfred.—Traductions.—Chroniques.—Compilations.—Impuissance des latinistes.—Raisons tirées du caractère saxon.—Adhelm.—Alcuin.—Vers latins.—Dialogues poétiques.—Mauvais goût des latinistes.
- VIII. Opposition des races germaniques et des races latines.—Caractère de la race saxonne.—Elle persiste sous la conquête normande.
I
Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de pente; marécages, landes et bas-fonds: les fleuves, péniblement, se traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la terre surnage çà et là par une croûte de limon mince et frêle, alluvion du fleuve que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, limoneux, «la verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre[8].» Des forêts immenses couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au niveau du sol, blafarde et méchante[9]; l'énorme mer jaunâtre arrive d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile penchés, presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire, comme devant une bête de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques, parlent déjà de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre «le féroce Océan.» Même pendant le calme, cette mer reste inclémente. «Devant les yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les nuées, ces grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs seaux de brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la laissent retomber dans la mer, besogne triste, inutile et fastidieuse[10].» «À plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon, babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles histoires.» Pluie, vent et houle, il n'y a de place ici que pour les pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues elles-même a je ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au Jutland, une file de petites îles noyées[11] témoigne de leurs ravages; les sables mouvants que les flots apportent obstruent d'écueils la côte et l'entrée des fleuves[12]. La première flotte romaine, mille vaisseaux, y périt; encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des ports un mois et davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches, n'osant se risquer dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les naufrages. L'hiver, une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la mer repousse les glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur les bancs de sable, et oscillent; parfois on a vu des vaisseaux, saisis comme par une pince, se fendre en deux sous leur effort. Figurez-vous, dans cet air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes, dans ces marécages et ces forêts, des sauvages demi-nus, sortes de bêtes de proie, pêcheurs et chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce sont eux, Saxons, Angles, Jutes, Frisons aussi[13], et plus tard Danois, qui au cinquième et au neuvième siècle, avec leurs épées et leurs grandes haches, prirent et gardèrent l'île de Bretagne.Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en été, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie toujours abreuvée, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule, coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent, et la splendeur de la verdure devient éblouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de séve, et cette séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est brouillé par une averse. «Il y a encore des commons, comme aux temps de la conquête, abandonnés[14], sauvages, pleins d'ajoncs et d'herbes épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude. Triste aspect, médiocre terre[15]. Quel travail il a fallu pour l'humaniser! Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi, sur les Romains de César! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, aux vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce pays de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au bord de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la rencontre des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, devenir, comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journées entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir quand il contemple ses boues et son ciel terni?»
II
De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viande et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes; un tempérament froid, tardif pour l'amour[16], le goût du foyer domestique, le penchant à l'ivrognerie brutale: ce sont là encore aujourd'hui les traits que l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays. On ne vit point, en ces contrées, sans une abondance de nourriture solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles résistants, les volontés énergiques. Par toutes ses racines corporelles l'homme en tout pays plonge dans la nature, et il y plonge d'autant davantage qu'étant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en Germanie, sous leurs tempêtes, dans leurs misérables bateaux de cuir, parmi les rigueurs et les périls de la vie maritime, se trouvaient entre tous façonnés pour la résistance et l'entreprise, endurcis au mal et contempteurs du danger. Pirates d'abord: de toutes les chasses, la chasse à l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils laissaient le soin de la terre, et des troupeaux aux femmes et aux esclaves; naviguer, combattre et piller[17], c'était là pour eux toute l'œuvre d'un homme libre. Ils se lançaient en mer sur leurs barques à deux voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus loin, ayant égorgé en l'honneur de leurs dieux le dixième de leurs prisonniers, et laissant derrière eux la lueur rouge de l'incendie. «Seigneur, disait une litanie, délivrez-nous de la fureur des Jutes.» «De tous les barbares[18], ce sont les plus fermes de corps et de cœur, les plus redoutés,» ajoutez les plus «cruellement féroces.» Quand le meurtre est devenu un métier, il devient un plaisir. Vers le huitième siècle, la décomposition finale du grand cadavre romain, que Charlemagne avait tenté de relever et qui s'affaissait dans sa pourriture, les appela comme des vautours à la proie. Ceux qui étaient restés en Danemark avec leurs frères de Norvége, païens fanatiques, et acharnés contre les chrétiens, se lancèrent sur tous les rivages. Leurs rois de mer[19], «qui n'avaient jamais dormi sous les poutres enfumées d'un toit, qui n'avaient jamais vidé la corne de bière auprès d'un foyer habité,» se riaient des vents et des orages, et chantaient: «Le souffle de la tempête aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les coups de la foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est à notre service et nous jette où nous voulions aller.» «Nous avons frappé de nos épées, dit un chant attribué à Ragnar Lodbrog; c'était pour moi un plaisir égal à celui de tenir une belle fille à mes côtés!... Celui qui n'est jamais blessé mène une vie ennuyeuse.» Un d'entre eux, au monastère de Peterborough, tue de sa main tous les moines, au nombre de quatre-vingt-quatre; d'autres, ayant pris le roi Ælla, lui coupent les côtes jusqu'aux reins, et lui arrachent les poumons par l'ouverture, de façon à figurer un aigle avec sa plaie. Harold Pied de Lièvre, ayant saisi son compétiteur Alfred avec six cents hommes, leur fit crever les yeux et couper les jarrets, ou scalper le crâne, ou dévider les entrailles. Supplices et carnages, besoin du danger, fureur de destruction, audaces obstinées et insensées du tempérament trop fort, déchaînement des instincts carnassiers, ce sont là les traits qui apparaissent à chaque pas dans les anciennes Sagas. La fille du Iarl danois, voyant Egill qui veut s'asseoir auprès d'elle, le repousse avec mépris, lui reprochant «d'avoir rarement fourni aux loups des mets chauds, de n'avoir pas vu dans tout l'automne le corbeau croassant au-dessus du carnage.» Mais Egill la saisit et l'apaise en chantant: «J'ai marché avec mon glaive sanglant, de sorte que le corbeau m'a suivi. Furieux, nous avons combattu, le feu planait sur la demeure des hommes, et nous avons endormi dans le sang ceux qui veillaient aux portes de la ville.» Par ces propos de table et ces goûts de jeune fille, jugez du reste[20].Les voici maintenant en Angleterre, plus sédentaires et plus riches: croyez-vous qu'ils soient beaucoup changés? Changés peut-être, mais en pis, comme les Francs, comme tous les barbares qui passent de l'action à la jouissance. Ils sont plus gloutons, ils dépècent leurs porcs, ils s'emplissent de viandes, ils avalent coup sur coup l'hydromel, la bière, le vin de pigment, toutes ces fortes et âpres boissons qu'ils ont pu ramasser, et se trouvent égayés et ranimés. Ajoutez-y le plaisir de se battre. Ce n'est pas avec de tels instincts qu'on atteint vite à la culture; pour la trouver naturelle et prompte, il faut aller la chercher dans les sobres et vives populations du Midi. Ici le tempérament lent et lourd[21] reste longtemps enseveli dans la vie brutale; au premier aspect, nous autres, gens de race latine, nous ne voyons jamais chez eux que de grandes et grosses bêtes, maladroites et ridicules quand elles ne sont pas dangereuses et enragées. Jusqu'au seizième siècle, le corps de la nation, dit un vieil historien, ne se composa guère que de pâtres, gardeurs de bêtes à viande et à laine; jusqu'à la fin du dix-huitième, l'ivrognerie fut le plaisir de la haute classe; il est encore celui de la basse, et tous les raffinements des délicatesses et de l'humanité moderne n'ont point aboli chez eux l'usage des verges et des coups de poing. Si le barbare carnivore, belliqueux, buveur, dur aux intempéries, apparaît encore sous la régularité de notre société et sous la douceur de notre politesse, imaginez ce qu'il devait être lorsque, débarqué avec sa bande sur un territoire dévasté ou désert et pour la première fois devenu sédentaire, il voyait à l'horizon les pâturages communs de la Marche, et la grande forêt primitive qui fournissait des cerfs à ses chasses et des glands à ses porcs! Ils étaient «d'appétit grand et grossier[22],» disent les anciennes histoires. Encore au temps de la conquête[23], «la coutume de boire excessivement était le vice commun des gens du haut rang, et ils y passaient, sans interruption, les jours et les nuits entières.» Henri de Huntington, au douzième siècle, regrettant l'antique hospitalité, dit que les rois normands ne fournissent à leurs courtisans qu'un repas par jour, tandis que les rois saxons en fournissaient quatre. Un jour qu'Athelstan visitait avec les nobles sa parente Ethelflède, la provision d'hydromel fut épuisée du premier coup par la grandeur des rasades; mais saint Dunstan, ayant deviné, l'immensité de l'estomac royal, avait muni la maison, en sorte «que les échansons, selon la coutume des fêtes royales, purent toute la journée servir à boire dans des cornes et autres vaisseaux.» Quand les convives étaient rassasiés, la harpe passait de mains en mains, et la rude harmonie de ces voix profondes montait haut sous les voûtes. Les monastères eux-mêmes, au temps du roi Edgard, retentissaient jusqu'au milieu de la nuit de jeux, de chants et de danses. Crier, boire, s'agiter, sentir ses veines échauffées et gonflées par le vin, entendre et voir autour de soi le tumulte de l'orgie, c'était le premier besoin des barbares[24]. La pesante brute humaine s'assouvit de sensations et de bruit.Pour cet appétit, il y a une pâture plus forte, j'entends les coups et les batailles. En vain, ils s'attachent au sol et deviennent cultivateurs en troupes distinctes et en des endroits distincts, enfermés[25] dans leur marche avec leur parenté et leurs compagnons, liés entre eux, séparés d'autrui, bornés par des limites sacrées, par des chênes séculaires où ils ont gravé des figures d'oiseaux et de bêtes, par des perches plantées au milieu des marais et dont le violateur est puni de supplices atroces. En vain ces Marches et ces Gaus se groupent en états et finissent par former une société demi-réglée, pourvue d'assemblées, et régie par des lois, conduite par un roi unique; sa structure même indique les besoins auxquels elle pourvoit. C'est pour maintenir la paix qu'ils s'assemblent; ce sont des traités de paix qu'ils concluent entre eux dans leurs parlements; ce sont des provisions pour la paix qu'ils établissent dans leurs lois. La guerre est partout et journalière; il s'agit de ne pas être tué, rançonné, mutilé, pillé, pendu, et, par surcroît, violée si l'on est femme[26]. Chaque homme est tenu d'être armé, et prêt, avec son bourg ou sa ville, de repousser les maraudeurs; ceux-ci vont par bandes; il y en a de trente-cinq et au delà. L'animal est encore trop puissant, trop fougueux, trop indompté. La colère et la convoitise le jettent tout d'abord sur sa proie. L'histoire, telle que nous l'avons des Sept-Royaumes[27], ressemble à «celle des corbeaux et des milans.» Ils ont tué ou asservi les Bretons, ils combattent les Gallois qui restent, les Irlandais, les Pictes, ils se massacrent entre eux, ils sont hachés et taillés en pièces par les Danois. En cent ans, sur quatorze rois de Northumbrie, il y en a sept tués et six déposés. Penda le Mercien tue cinq rois, et, pour prendre la ville de Bamborough, démolit tous les villages voisins, amoncelle leurs ruines en un bûcher immense capable de brûler les habitants, entreprend d'exterminer les Northumbres, et périt lui-même par l'épée à quatre-vingts ans. Beaucoup d'entre eux sont assassinés par leurs thanes; tel thane est brûlé vif; les frères s'égorgent en trahison. Chez nous, la culture a interposé entre le désir et l'action le tissu entre-croisé et amollissant des réflexions et des calculs; ici la détente est soudaine, et le meurtre et toute action extrême en partent à l'instant. Le roi Edwy[28], ayant épousé Elgita, sa parente à un degré prohibé, quitta, le jour même du couronnement, la salle où l'on buvait, pour aller près d'elle. Les nobles se crurent insultés, et sur-le-champ l'abbé Dunstan s'en fut lui-même chercher le jeune homme. «Il trouva la femme adultère, dit le moine Osbern, sa mère et le roi ensemble sur le lit de débauche. Il en arracha le roi violemment, et, lui mettant la couronne sur la tête, le ramena devant les thanes.» Alors Elgita envoya des hommes pour arracher les yeux de l'abbé, puis, sur une révolte, se sauva avec le roi, «en se cachant par les chemins; mais les gens du Nord, l'ayant saisie, «lui coupèrent les muscles des jarrets, puis lui firent subir la mort dont elle était digne.» Barbarie sur barbarie: «À Bristol, au temps de la conquête[29], la coutume était d'acheter des hommes et des femmes dans toutes les parties de l'Angleterre et de les exporter en Irlande pour les vendre avec profit. Les acheteurs engrossaient ordinairement les jeunes femmes, et les menaient enceintes au marché afin d'en tirer un meilleur prix. Vous auriez vu avec chagrin de longues files de jeunes gens des deux sexes de la plus grande beauté, liés avec des cordes et journellement exposés en vente.... Ils vendaient ainsi comme esclaves leurs plus proches parents et même leurs propres enfants....» Et le chroniqueur ajoute qu'ayant abandonné cet usage, «ils donnèrent ainsi un exemple à tout le reste de l'Angleterre.»—Veut-on savoir ce qu'étaient les mœurs dans les plus hauts rangs, dans la famille du dernier roi[30]? Harold servait à boire au roi Édouard le Confesseur. Soudain Tosti, son frère, irrité de sa faveur, le saisit aux cheveux; on les sépare. Tosti s'en va à Hereford, où Harold avait fait préparer un grand banquet royal, tue les serviteurs d'Harold, leur coupe la tête et les membres qu'il met dans des vases de bière, de vin, d'hydromel et de cidre, et envoie dire au roi: «Si tu vas à ta ferme, tu y trouveras force chair salée, mais tu feras bien d'emporter quelques autres pièces avec toi.» L'autre frère d'Harold, Sweyn, avait violé l'abbesse Edgive, assassiné le thane Beorn, et, banni du pays, s'était fait pirate. À voir leurs coups de main, leur férocité, leurs ricanements de cannibales, on devine qu'ils n'avaient pas beaucoup de chemin à faire pour redevenir rois de la mer et parents de ces sectateurs d'Odin qui mangeaient la chair crue, pendaient des hommes aux arbres sacrés d'Upsal en guise de victimes, et se tuaient eux-mêmes pour mourir dans le sang comme ils avaient vécu. Vingt fois le vieil instinct farouche reparaît sous la mince croûte du christianisme. Au onzième siècle, «Sigeward[31], le grand duc de Northumberland, atteint d'un flux de ventre et sentant sa mort prochaine: «Quelle honte pour moi, dit-il, de n'avoir pu mourir dans tant de guerres, et de finir ainsi de la mort des vaches! Au moins revêtez-moi de ma cuirasse, ceignez-moi mon épée, mettez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma hache dorée dans ma main droite, afin qu'un grand guerrier comme moi meure en guerrier.» On fit comme il disait, et il mourut ainsi honorablement avec ses armes.» Ils avaient fait un pas hors de la barbarie, mais ce n'était qu'un pas.
III
Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur monde. Au premier rang, «un certain sérieux qui les écarte des sentiments frivoles et les mène sur la voie des sentiments élevés[32].» Dès l'origine, en Germanie, on les trouve tels, sévères de mœurs, avec des inclinations graves et une dignité virile. Ils vivent solitairement, chacun près de la source ou du bois qui lui a plu[33]. Même dans leurs villages, leurs chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin d'indépendance et d'air libre. Nul goût pour la volupté: chez eux l'amour est tardif, l'éducation dure, la nourriture simple; pour tous divertissements, ils chassent l'uroch et sautent parmi les épées nues. L'ivresse violente et les paris dangereux, c'est de ce côté qu'ils donnent prise; ils sont enclins à rechercher, non les plaisirs doux, mais l'excitation forte. En toutes choses, dans les instincts rudes et dans les instincts mâles, ils sont des hommes. Chacun chez soi, sur sa terre et dans sa hutte, est maître de soi, debout et entier, sans que rien le courbe ou l'entame. Quand la communauté prend quelque chose de lui, c'est qu'il l'accorde. Il voté armé dans toutes les grandes résolutions communes, juge dans l'assemblée, fait des alliances et des guerres privées, émigré, agit et ose[34]. L'Anglais moderne est déjà tout entier dans ce Saxon. S'il se plie, c'est qu'il veut bien se plier; il n'est pas moins capable d'abnégation que d'indépendance: le sacrifice est fréquent ici, l'homme y fait bon marché de son sang et de sa vie. Chez Homère, le guerrier faiblit souvent, et on ne le blâme point de fuir. Dans les Sagas, dans l'Edda, il est tenu d'être trop brave; en Germanie, le lâche est noyé dans la boue, sous une claie. À travers les emportements de la brutalité primitive, on voit percer obscurément la grande idée du devoir, qui est celle de la contrainte exercée par soi sur soi en vue de quelque but noble. Chez eux le mariage est pur et la pudicité volontaire. Chez les Saxons, l'homme adultère est puni de mort, la femme obligée de se pendre, ou percée à coups de couteau par ses compagnes. Les femmes des Cimbres, ne pouvant obtenir de Marius la sauvegarde, de leur chasteté, se sont tuées par multitudes de leur propre main. Ils croient qu'il y a dans les femmes «quelque chose de saint,» n'en épousent qu'une, et lui gardent leur foi. Depuis quinze siècles, l'idée du mariage n'a pas changé dans cette race[35]. L'épouse, en entrant sous le toit de son mari, sait qu'elle se donne tout entière[36], «qu'elle n'aura avec lui qu'un corps, qu'une vie; qu'elle n'aura nulle pensée, nul désir au delà; qu'elle sera la compagne de ses périls et de ses travaux; qu'elle souffrira et osera autant que lui dans la paix et dans la guerre.» Comme elle, il sait se donner: quand il a choisi son chef, il s'oublie en lui, il lui attribue sa gloire, il se fait tuer pour lui; «celui-là est infâme pour toute sa vie, qui revient sans son chef du champ de bataille[37].» C'est sur cette subordination volontaire que s'assiéra la société féodale. L'homme, dans cette race, peut accepter un supérieur, être capable de dévouement et de respect. Replié sur lui-même par la tristesse et la rudesse de son climat, il a découvert la beauté morale pendant que les autres découvraient la beauté sensible. Cette espèce de brute nue qui gît tout le long du jour auprès de son feu, inerte et sale, occupée à manger et à dormir[38], dont les organes rouillés ne peuvent suivre les linéaments nets et fins des heureuses formes poétiques, entrevoit le sublime dans ses rêves troubles. Il ne le figure pas, il le sent; sa religion est déjà intérieure, comme elle le sera lorsqu'au seizième siècle il rejettera le culte sensible importé de Rome, et consacrera la foi du cœur[39]. Ses dieux ne sont point enfermés dans des murailles; il n'a point d'idoles. Ce qu'il désigne par des noms divins, c'est ce je ne sais quoi d'invisible et de grandiose qui circule à travers la nature et qu'on devine au delà d'elle[40], mystérieux infini que les sens n'atteignent pas, mais que «la vénération révèle;» et quand plus tard les légendes précisent et altèrent cette vague divination des puissances naturelles, une idée reste debout dans ce chaos de rêves gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et que l'héroïsme est le souverain bien.Au commencement, disent ces vieilles légendes écrites en Islande[41], il y avait deux mondes: Nilflheim le glacé et Muspill le brûlant. Des gouttes de la neige fondante naquit un géant, Ymer. «Ce fut le commencement des siècles,—quand Ymer s'établit.—Il n'y avait ni sables, ni mers, ni ondes fraîches.—On ne trouvait ni terres, ni ciel élevé.—Il y avait le gouffre béant,—mais de l'herbe nulle part.»—Il n'y avait qu'Ymer, l'horrible Océan glacé, avec ses enfants, nés de ses pieds et de son aisselle, puis leur informe lignée, les Terreurs de l'abîme, les Montagnes stériles, les Ouragans du Nord, et le reste des êtres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache Andhumbla, née aussi de la neige fondante, mit à nu, en léchant le givre des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils tuèrent Ymer. «De sa chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os les montagnes, de sa tête le ciel, et de son cerveau enfin les nuées.» Ainsi commença la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux lumineux, fécondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le bienfaisant, Thor, le tonnerre d'été qui épure l'air et par les pluies nourrit la terre. Longtemps les dieux combattront contre «les Iotes glacés,» contre les noires puissances bestiales, contre le loup Fenris, qu'ils tiendront enchaîné, contre le grand Serpent, qu'ils plongeront dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des rochers, sous une vipère dont le venin distillera incessamment sur son visage. Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mérité d'être mis «dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque jour,» aideront les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant viendra où, dieux et hommes, ils seront vaincus: «Alors tremble le grand frêne d'Yggdrasil.—Il frissonne, le vieil arbre.—Le Iote Loki brise ses liens.—Les ombres frémissent sur les routes de l'Enfer,—jusqu'à ce que le feu de Surtr—ait dévoré l'arbre.—Le nocher Hrymr s'avance de l'Orient, un bouclier le couvre.—Izrmungandr se roule—avec une rage de géant.—Le serpent soulève les flots,—l'aigle bat des ailes,—l'oiseau au bec pâle déchire les cadavres.—Le navire Naglfar est lancé.—Surtr arrive du Midi avec les épées désastreuses.—Le soleil resplendit sur les glaives des dieux héros.—Les montagnes de rochers s'ébranlent,—les géantes tremblent.—Les ombres foulent le chemin de l'enfer,—le ciel s'entr'ouvre.—Le soleil commence à noircir,—la terre s'affaisse dans la mer.—Elles disparaissent du ciel,—les étoiles brillantes.—La fumée tourbillonne—autour du feu destructeur du monde.—La flamme gigantesque joue—contre le ciel même.» Les dieux périssent tour à tour dévorés par les monstres, et la légende céleste, lugubre et grandiose ici comme l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de héros.Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litière sitôt que leur idée les prend. Le frémissement des nerfs, la répugnance de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en arrière, tout disparaît sous la volonté irrésistible. Voyez dans leur épopée[42] le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une éclatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a enfoncé son épée dans le cœur du dragon Fafnir, et «à ce moment tous deux se regardent.» Alors Fafnir chante en mourant:«Jeune homme, jeune homme!—de quel jeune homme es-tu né?—de quelle race d'hommes es-tu?—Car tu as trempé et rougi dans Fafnir—ton épée, cette épée étincelante.—Ton fer s'est arrêté dans mon cœur.»«C'est mon cœur qui m'a poussé.—Ce sont mes mains qui ont accompli l'œuvre,—mes mains et mon fer aigu.—Rarement il devient brave—et aguerri aux blessures,—celui qui tremble—au moment du danger!»Sur ce cri d'aigle triomphant, Régin, le frère de Fafnir, arrive, lui arrache le cœur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant Sigurd, qui faisait rôtir le cœur, porte sans y penser son doigt sanglant à sa bouche. Aussitôt il comprend le langage des oiseaux qui gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des arbres. Ils l'avertissent de se défier de Régin. Sigurd coupe la tête de Régin, mange le cœur de Fafnir, boit son sang et celui de son frère. C'est parmi «cette rosée de meurtres» que végètent ici le courage et la poésie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indomptée, en traversant la flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois nuits, mais ayant placé entre elle et lui son épée, «sans prendre entre ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser,» parce que, selon la foi jurée, il doit la remettre à son ami Gunnar. Elle, amoureuse de lui, «demeurait assise seule,—à la chute du jour,—et ouvertement,—se dit en elle-même:—J'aurai Sigurd,—ou je mourrai,—Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,—je l'aurai dans mes bras.» Mais le voyant marié, elle le fit tuer. «Alors elle rit, Brynhild,—la fille de Budli,—cette fois-là seulement,—de tout son cœur,—lorsque du lit,—on put entendre—le cri éclatant de la veuve.» Elle-même, revêtant sa cuirasse, se perça de son glaive, et, pour dernière demande, se fit étendre sur un grand bûcher avec Sigurd, l'épée entre eux, comme au jour où ils avaient dormi ensemble, avec des boucliers, avec des esclaves ornés d'or, avec deux faucons, avec cinq femmes, avec huit serviteurs, avec son père nourricier et sa nourrice, et tous brûlèrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile près du corps et ne pouvait pleurer. Les femmes des chefs vinrent près d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres peines, toutes les calamités des grandes dévastations et de l'antique vie barbare. «Alors parla Gjaflogd,—sœur de Gjuki:—«Je sais que sur la terre—je suis entre toutes la plus dénuée de joie.—De cinq maris—j'ai souffert la perte,—et aussi de deux filles,—de trois sœurs,—de huit frères;—pourtant me voilà, et je survis seule.»—Alors parla Herborgd,—reine de la terre des Huns:—«Moi j'ai à raconter—un deuil plus cruel.—Mes sept fils,—dans la région de l'Est,—et mon mari le huitième—sont morts dans la bataille.—Mon père et ma mère,—mes quatre frères,—le vent a joué avec eux—dans la mer.—Le flot a battu—le plancher de leur vaisseau.—Moi-même j'étais forcée de recueillir leurs corps,—moi-même j'étais forcée de veiller à leur sépulture,—moi-même j'étais forcée—de faire leurs funérailles.—Tout cela, je l'ai souffert—en une année,—et pendant ce temps,—nul d'entre les hommes—ne m'a apporté de consolation.—Cependant j'étais enchaînée—et captive de guerre,—quand six mois de cette année se furent écoulés.—J'étais forcée de parer—la femme d'un chef de guerre—et de lui attacher sa chaussure—chaque matin. Elle me menaçait—par jalousie, et me frappait de rudes coups.»—Tout cela est vain, nulle parole ne peut mouiller ces yeux secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur ses genoux pour lui tirer des larmes. Alors elle éclate, s'affaisse, et les cygnes de sa cour répondent à ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun, sur le cadavre de celui qu'elle a uniquement aimé, si par un breuvage magique on ne lui faisait perdre la mémoire. Ainsi dénaturée, elle part pour épouser Atli, le roi des Huns. Et néanmoins elle part malgré elle, avec des prédictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et ses frères, les meurtriers de Sigurd, attirés chez Atli, vont tomber à leur tour dans un piége pareil à celui qu'ils ont tendu. Gunnar est lié, et l'on veut qu'il livre le trésor; il répond avec l'étrange rire des barbares: «Je demande qu'on me mette dans la main—le cœur de mon frère Högni,—le cœur sanglant,—arraché de la poitrine du puissant cavalier,—du fils de roi,—avec un poignard émoussé.»—Ils arrachèrent le cœur—de la poitrine de l'esclave Hjalli.—Ils le mirent sanglant sur un plat—et le portèrent à Gunnar....—Alors parla Gunnar,—le chef des hommes:—«Ici est le cœur—de Hjalli le lâche.—Il ne ressemble pas au cœur de Högni le brave.—Il tremble beaucoup—maintenant qu'il est sur le plat.—Il tremblait davantage—quand il était dans sa poitrine.»—....«Högni rit—lorsqu'on coupa jusqu'à son cœur,—jusqu'au cœur vivant du guerrier qui savait arranger le panache des casques.—Il ne pensa pas du tout à pleurer.—Ils mirent le cœur sanglant dans un plat—et le portèrent à Gunnar.—Gunnar, d'un visage serein, parla ainsi,—le vaillant Niflung!—«Voici le cœur—d'Högni le brave!—Il ne ressemble pas au cœur—de Hjalli le lâche.—Il tremble peu—maintenant qu'il est dans le plat.—Il tremblait beaucoup moins—quand il était dans sa poitrine.—Que n'es-tu,—Atli,—aussi loin de mes yeux—que tu seras toujours loin—de nos colliers, de notre trésor!—À moi seul est confié maintenant—tout le trésor caché,—toute la richesse des Niflungs.—Car Högni n'est plus parmi les vivants.—Je n'étais point rassuré—tant que nous vivions tous deux.—Mais maintenant je suis tranquille,—car je survis seul.» Suprême insulte de l'homme sûr de soi, à qui rien ne coûte pour s'assouvir, ni sa vie ni celle d'autrui. On l'a jeté parmi les serpents, et il y est mort, frappant du pied sa harpe. Mais la flamme inextinguible de la vengeance a passé de son cœur dans celui de sa sœur; cadavre sur cadavre, on les voit tomber tour à tour l'un sur l'autre; une sorte de fureur colossale les précipite les yeux ouverts dans la mort. Elle a égorgé les enfants qu'elle a eus d'Atli, elle lui donne à manger leurs cœurs dans du miel, un jour qu'il revient du carnage, et rit froidement en lui découvrant de quelle pâture il s'est repu. Les Huns hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun pleure; elle ne pleure point; elle n'a point pleuré depuis la mort de Sigurd, ni sur ses frères «au cœur d'ours,» ni sur «ses tendres enfants, ses enfants sans défiance.» La nuit venue, elle égorge Atli dans son lit, met le feu au palais, brûle tous les serviteurs et toutes les femmes guerrières. Jugez par ce monceau de dévastations et de carnages à quels excès la volonté ici est tendue. Il y avait des hommes parmi eux, les Berserkirs[43] qui, dans la bataille, saisis par une sorte de folie, déchaînaient tout d'un coup une force surhumaine et ne sentaient plus les blessures. Voilà le héros tel qu'il est conçu dans cette race à sa première aurore. N'est-il pas étrange de les voir mettre le bonheur dans les batailles et la beauté dans la mort? Y a-t-il un peuple, Hindous, Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit formé de la vie une conception aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peuplé sa pensée enfantine de songes aussi funèbres? Y en a-t-il un qui ait chassé aussi entièrement de ses rêves la douceur de la jouissance et la mollesse de la volupté? L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans l'effort, voilà leur état préféré. Carlyle disait bien que dans la sombre obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage silencieuse de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est là leur plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dégâts un pareil naturel se déborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare; avec quelle efficacité, avec quels services il s'endigue et s'emploie sous les idées morales, on le verra dans les puritains.
IV
Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme de cœur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres risques[44], ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors, tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se jetteront entre lui et les blessures le jour du combat[45]. L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des violences et des excès; mais en elles-mêmes ce sont des choses nobles, et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le dévouement affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas moins. Ils apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie. C'est la grandeur du cœur ici qui fournit à l'imagination sa matière. Les personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce sont de braves cœurs, simples[46] et forts, «fidèles à leurs parents, à leur seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis et amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que je suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!—Il ne pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son cœur, profondément dans les liens de sa pensée, il soupirait secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en rêve à son seigneur[47]; «il lui semble dans son esprit—qu'il le baise et l'embrasse,—et qu'il pose sur ses genoux—ses mains et sa tête,—comme jadis parfois,—dans les anciens jours,—lorsqu'il jouissait de ses dons.—Alors il se réveille,—le mortel sans amis.—Il voit devant lui—les routes désertes,—les oiseaux de la mer qui se baignent,—étendant leurs ailes,—le givre et la neige qui descendent, mêlés de grêle.—Alors sont plus pesantes—les blessures de son cœur.»—«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous deux—que rien ne nous séparerait,—sauf la mort seule.—Maintenant ceci est changé,—et notre amitié est—comme si elle n'avait jamais été.—Il faut que j'habite ici—bien loin de mon ami bien-aimé,—que j'endure des inimitiés.—On me contraint à demeurer—sous les feuillages de la forêt,—sous le chêne, dans cette caverne souterraine.—Froide est cette maison de terre.—J'en suis tout lassé.—Obscurs sont les vallons—et hautes les collines,—triste enceinte de rameaux—couverte de ronces,—séjour sans joie....—Mes amis sont dans la terre.—Ceux que j'aimais dans leur, vie,—le tombeau les garde.—Et moi ici avant l'aube,—je marche seul—sous le chêne,—parmi ces caves souterraines....—Bien souvent ici le départ de mon seigneur—m'a accablé d'une lourde peine.» Parmi les mœurs périlleuses et le perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de sentiment plus vif que l'amitié, ni de vertu plus efficace que la loyauté.Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et respectée[48]. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage, l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et les mœurs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme, c'est le cœur qui l'attache. Il y a dans Alfred[49] un portrait de l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi, pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle les a dédaignés tous à cause de toi seul. Elle les a tous laissés là parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait croire que tout ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de toi, elle se consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de chagrin.» Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau d'Helgi, «avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin lorsqu'ils savent que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,» vouloir dormir encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son sépulcre. Rien de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les poésies primitives de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la Grèce. Toute gaieté, tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il n'est qu'un appétit farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle part il n'apparaît avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour dans cette vieille poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement et une volupté, mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave, et même sombre, dans les associations civiles, comme dans la société conjugale. Comme en Germanie, parmi les tristesses du tempérament mélancolique et les rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et agir que les plus tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance d'aimer et la grande puissance de vouloir.C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis sur leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en buvant la bière de leur prince: l'on y voit leurs mœurs, leurs sentiments, comme les sentiments et les mœurs des Grecs dans l'Iliade et l'Odyssée d'Homère. C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier avant la chevalerie, comme les conducteurs des bandes germaines sont des chefs féodaux avant l'établissement féodal[50]. Il a «ramé sur la mer, son épée nue serrée dans la main, parmi les vagues sauvages et les tempêtes glacées, pendant que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les vagues de l'abîme; les monstres de la mer, les ennemis bigarrés le tiraient au fond, le tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a atteint les misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bête de l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a tué neuf nicors[51].» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots pour secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la grande salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un hideux étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la nuit dans sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est retourné dans sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre des repaires,» la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et des Iotes, dévore les hommes et «vide les meilleures maisons. Beowulf, le grand guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à corps, vie pour vie, sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du maudit ne s'inquiète pas des armes,» demandant seulement que si la mort le prend, on emporte son corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa demeure humide[52],» et qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure de ses chemises d'acier.»Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,» et quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir Grendel, qui arrache avec ses mains la porte, et saisissant un guerrier, «le déchire à l'improviste, mord son corps, boit le sang de ses veines, l'avale par morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf à son tour l'a saisi, «se levant sur son coude.» «La salle royale tonnait.—La bière était répandue....—Ils étaient tous deux de furieux,—d'âpres et forts combattants.—La maison résonnait.—Alors ce fut une grande merveille—que la salle à boire—pût résister aux deux taureaux de la guerre,—et qu'il ne croulât point à terre—le beau palais. Le bruit s'éleva—encore une fois.—Pour les Danois du Nord,—ce fut une terreur affreuse—pour tous ceux qui du mur—entendirent ce hurlement,—entendirent l'ennemi de Dieu—chanter son chant lugubre,—son chant de défaite—et se lamenter de sa blessure....—L'infâme maudit—subissait la blessure mortelle.—Il y avait à son épaule—une grande plaie visible.—Les muscles avaient été arrachés,—les jointures des os avaient craqué.—La victoire dans la bataille—était pour Beowulf.—Grendel était contraint—de fuir, atteint à mort,—dans son refuge des marais,—de chercher sa lugubre demeure.—Il savait bien—que la fin de sa vie—était venue,—que le nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un homme, Œschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge, dans un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le vent souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous l'obscurité des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se tenant par leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La nuit, on y pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le cerf, lassé par les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord» que d'y plonger pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des serpents y nageaient, et de temps en temps «le cor y sonnait un chant de mort, un chant terrible.» Beowulf se lança dans la vague, il descendit, à travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles, jusqu'à l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant dans ses griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait, et là, il vit en face «la louve de l'abîme,—la puissante femme de la mer.—Il donna l'assaut de la guerre—avec sa lame de bataille.—Il n'arrêta point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,—le glaive chanta bien haut—une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que ni le tranchant ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de ses bras et l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau large au tranchant brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le couvrait. Ils roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de lui, parmi les armes, une lame fortunée dans la victoire,—une vieille épée gigantesque,—fidèle de tranchant,—bonne et prête à servir,—ouvrage des géants.—Il la saisit par la poignée,—le guerrier des Scyldings;—violent et terrible, tournoyait le glaive.—Désespérant de sa vie,—il frappa furieusement;—il l'atteignit rudement—à l'endroit du col;—il brisa les anneaux de l'échine,—la lame pénétra à travers toute la chair maudite.—Elle s'affaissa sur le sol,—l'épée était sanglante.—L'homme se réjouit dans son œuvre.—La lumière entra.—Il y avait une clarté dans la salle, comme lorsque du ciel,—luit doucement—la lampe du firmament.» Alors il vit Grendel mort dans un coin de la salle, et quatre de ses compagnons, ayant soulevé avec peine la tête monstrueuse, la portèrent par les cheveux jusqu'à la maison du roi.C'est là sa première œuvre, et le reste de sa vie est pareil: lorsqu'il eut régné cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait dérobé le trésor sortit de la colline et vint brûler les hommes et les maisons de l'île «avec des vagues de feu.» Alors le refuge des comtes—commanda qu'on lui fît—«un bouclier bigarré—tout de fer,» sachant bien qu'un bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre la flamme. «Le prince des anneaux—était trop fier—pour chercher la grande bête volante—avec une troupe,—avec beaucoup d'hommes.—Il ne craignait pas pour lui-même cette bataille.—Il ne faisait point cas—de l'inimitié du ver,—de son labeur, ni de sa valeur.» Et cependant il était triste et allait contre sa volonté, car «sa destinée était proche.» Il vit une caverne, «un enfoncement sous la terre—près de la vague de l'Océan,—près du clapotement de l'eau,—qui au dedans était pleine—d'ornements en relief et de bracelets.—Il s'assit sur le promontoire,—le roi rude à la guerre,—et dit adieu—aux compagnons de son foyer;» car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, «être le gardien de son peuple.» Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut enveloppé dans la flamme. Ses camarades s'étaient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf, qui accourut à travers la fumée, «sachant bien que ce n'était pas la vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser souffrir l'angoisse, de le laisser tomber dans la bataille.» «Le ver devient furieux,—l'ignoble étranger perfide,—tout bigarré de vagues de feu....—Brûlant et féroce dans la guerre,—il accrocha tout le col du roi—avec ses griffes empoisonnées.—Il s'ensanglanta—du sang de la vie.—Le sang bouillonnait en vagues.» Eux, de leurs épées, ils le fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et s'enfla, il connut que le poison était en lui, et s'assit près du mur, sur une pierre «regardant l'ouvrage des géants,—comment avec ses arches de pierre—l'éternelle caverne—se tenait au dedans—ferme sur des piliers.» Puis il dit: «J'ai tenu en ma garde ce peuple—cinquante hivers. Il n'y avait pas un roi—de tous mes voisins—qui osât me rencontrer—avec des hommes de guerre,—m'attaquer avec la peur.—J'ai bien tenu ma terre.—Je n'ai point cherché des embûches de traître;—je n'ai point juré—injustement beaucoup de serments.—À cause de tout cela, je puis,—quoique malade de mortelles blessures,—avoir de la joie....—Maintenant, va tout de suite—voir le trésor—sous la pierre grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trésors,—je l'ai acheté,—vieux que je suis, par ma mort.—Il pourra servir—dans les besoins de mon peuple....—Je me réjouis d'avoir pu,—avant de mourir, acquérir un tel trésor—pour mon peuple....—À présent, je n'ai plus besoin de demeurer ici plus longtemps.»C'est ici la générosité entière et véritable, non pas exagérée et factice, comme elle le sera plus tard, dans l'imagination romanesque des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est pas ici bien éloignée des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le héros. Toute grossière que soit leur poésie, celui-ci y est grand; c'est qu'il l'est simplement et par ses œuvres. Il a été fidèle à son prince, puis à son peuple; il a été de lui-même, dans une terre étrangère, s'exposer pour délivrer les hommes; il s'oublie en mourant pour penser que sa mort profite à autrui. «Chacun de nous, dit-il quelque part, doit arriver à la fin de cette vie mortelle. Ainsi que chacun fasse justice, s'il le peut, avant sa mort.» Regardez à côté de lui ces monstres qu'il détruit, derniers souvenirs des anciennes guerres contre les races inférieures et de la religion primitive, considérez cette vie dangereuse, ces nuits passées sur les vagues, ces efforts de l'homme aux prises avec la nature brute, cette poitrine invaincue qui froisse contre soi les poitrines bestiales, et ces muscles colossaux qui, en se tendant, arrachent aux monstres un pan de chair; vous verrez, dans le nuage de la légende et sous la lumière de la poésie, reparaître les vaillants hommes qui, à travers les folies de la guerre et les fougues du tempérament, commençaient à asseoir un peuple et à fonder un État.