grès, destinée à contenir de l’eau de Javelle; la Belle Indécise laissait flotter son indécision entre deux paires de souliers; le Réveil-Matin était tout simplement un coq annonçant le point du jour; la Belle Angélique, pour faire un rébus digne d’un confiseur, attendait Médor à côté d’un beau pied d’angélique, qui ne figure pas dans le poème de l’Arioste; le Lien des Nations, c’était le commerce qui réunissait des marchands venus des quatre parties du monde; les Architectes canadiens, c’étaient des castors construisant leur habitation aquatique; le Bon Fabricant, c’était un capucin tissant au métier une paire de bas. Quant aux enseignes des magasins de nouveautés, ces enseignes, les plus belles, les mieux peintes et les plus agréables à voir, n’offraient aucune analogie avec le genre de commerce qu’elles recommandaient aux chalands, puisqu’elles étaient empruntées la plupart à des pièces de théâtre qui avaient eu la vogue et dont le souvenir n’était pas encore effacé.
Balzac n’a pas manqué de signaler, dans son Petit Dictionnaire, celles de ces enseignes qui se distinguaient par un mérite d’exécution artistique et qui pouvaient être considérées comme de bons tableaux décoratifs. L’Assomption passait pour une véritable peinture de maître: on la laissait couverte d’un rideau, lorsqu’on croyait devoir la préserver des intempéries de l’air, soit de la pluie, soit du soleil. Le Banquet d’Anacréon n’avait aucun caractère d’imitation de l’art antique, mais les femmes qui entouraient le vieux poète de Téos étaient représentées avec tout l’éclat du coloris de l’école de Girodet et semblaient avoir été peintes, à moitié ivres, d’après nature, dans un souper au Rocher de Cancale. La Barque à Caron était une très bonne toile, où l’on reconnaissait aussi le pinceau d’un élève de Girodet. L’enseigne des Bayadères offrait un groupe gracieux de trois jolies personnes, que l’artiste avait très habilement costumées à l’orientale. L’enseigne du Château d’Eau était un charmant paysage qui avait peut-être figuré au Salon et qui dans tous les cas y eût été remarqué. L’enseigne du Général Foy exposait un portrait fort ressemblant de l’illustre orateur que le parti libéral avait perdu l’année précédente. Quant aux Forges de Vulcain, c’était «un beau tableau d’enseigne, dit Balzac; la figure de Vulcain ne manque ni d’expression ni de chaleur.» Le Grand saint Michel était une copie convenable du chef-d’œuvre de Raphaël, que les jeunes peintres ne se lassaient pas de copier au musée du Louvre, et le Soldat laboureur pouvait passer pour une ingénieuse réminiscence d’un tableau de Vigneron, reproduit partout en gravure, en lithographie, et même en peinture de devant de cheminée.
Cinq ans avant la publication du Petit Dictionnaire des Enseignes, Dufey de l’Yonne[285] avait donné une assez triste idée de celles qu’on voyait alors dans les faubourgs de Paris. «La réforme, disait-il, qui s’opère depuis quelques années dans le choix et l’exécution des sujets d’enseigne, ne s’est pas encore étendue au faubourg Saint-Antoine. On n’y trouve pas même le facile mérite de la variété. Les Têtes noires et les Boules blanches y sont souvent répétées, et il doit en résulter de singuliers quiproquos pour les marchands qui se sont partagé l’honneur d’en bigarrer leurs boutiques. Il n’y a pas de quartier où les enseignes soient plus multipliées. Elles présentent parfois d’assez bizarres rapprochements: j’ai vu au-dessus du tableau d’une sage-femme un Ours dansant.» Dufey s’étonne plus loin de rencontrer, dans la même rue du Faubourg-Saint-Antoine, nº 11, un magasin de bustes et de figures en pied, coloriés, ayant pour enseigne: Au Grand Frédéric. «Ces figures coloriées, dit-il, pourraient être fort prisées à Berlin, mais j’aime à retrouver le goût français dans l’atelier du nº 7; point de couleur sur les plâtres; un meilleur choix dans les objets exposés en montre, et pour enseigne: Au Rendez-vous des artistes.»
La rue Saint-Antoine avait sa Truie qui file, sculptée en relief, comme celle du marché aux Poirées, mais à cette époque, paraît-il, rehaussée d’or et de couleurs. «Quel est, disait Dufey, ce grand écusson, tout éclatant de dorure, qui décore un magasin, à main gauche, en descendant la rue Saint-Antoine? J’approche, et je distingue la Truie qui file[286]. C’est l’enseigne la plus riche et la plus bizarre de ce quartier. Les monstruosités ont été longtemps à la mode pour les sujets d’enseigne.»
On essaya alors de revenir aux enseignes sculptées, statuettes ou bas-reliefs, dans le genre du Pêcheur, du Galant Jardinier et du Coq hardi, qui décorent encore trois boutiques du quai de la Mégisserie; comme celles du Saint Michel, de l’Homme armé et de l’Arbre sec, qui avaient donné leur nom à des rues. On voit paraître successivement le Nègre, du boulevard Saint-Martin, et le Chinois, de la rue Lafayette, dont les abdomens renferment des horloges, et, plus tard, le Vélocipède, du boulevard de Sébastopol. Mais les enseignes peintes gardèrent longtemps la préférence. «Cette fureur, dit Amédée Berger[287], dura jusqu’à 1830 et au delà; on changea d’enseigne selon la vogue du moment, et les héros de la mode, les lions du jour, virent tous leur image reproduite sur les murailles de la ville. Les Montagnes russes, Jocko, Cadet Roussel, Jocrisse, la Girafe, firent fureur tour à tour, et chaque marchand les adopta. C’est de cette époque (l’Empire et la Restauration) que datent les enseignes artistiques et théâtrales, qui, prenant le titre des tableaux célèbres et des pièces applaudies, reproduisirent les scènes fameuses et retracèrent le costume et jusqu’aux traits des artistes aimés du public. L’opéra, la tragédie, le drame, le vaudeville, le roman, toute notre littérature, en un mot, sont représentés dans cette immense galerie, qui n’a fait que s’accroître, chaque jour, depuis le commencement du siècle.» De ce temps-là aussi date l’enseigne du Grand Condé, de la rue de Seine, au coin de l’ancienne rue des Boucheries, aujourd’hui absorbée par le boulevard Saint-Germain, enseigne qui va disparaître à son tour.
Les causes principales qui amenèrent la décadence des enseignes en tableaux peints furent l’augmentation prodigieuse du nombre des omnibus et des voitures de toute sorte; puis les révolutions de la rue, 1830, 1832, 1848, etc. Les enseignes n’avaient pas été ménagées dans ces commotions révolutionnaires, qui, dans l’espace de dix-huit ans, avaient si souvent changé les rues en champ de bataille.
Beaucoup d’enseignes avaient été mutilées par les balles, et l’émeute populaire s’était acharnée sur quelques-unes, dans lesquelles on voulait détruire les emblèmes et les souvenirs de la royauté déchue. C’était une dépense assez forte à supporter, que de faire restaurer une belle enseigne ou de la remplacer par une nouvelle. Aussi bien, le passage des lourdes voitures, omnibus, chariots et messageries, dans les rues étroites, affectées au commerce, empêchait les passants de s’arrêter pour regarder les enseignes; c’eût été s’exposer à se faire écraser dans un moment de distraction et d’imprudence. On jugea, d’ailleurs, que le public qui va dans un magasin qu’il connaît, ne songe pas à en admirer l’enseigne. Il y avait économie bien entendue à supprimer une dépense inutile, en renonçant à ces enseignes coûteuses, qui ne produisaient pas autant d’effet sur la vente des marchandises qu’une simple annonce de journal. On vit encore quelques nouvelles enseignes peintes, de véritables tableaux, comme celle des Mystères de Paris, dont nous parlions tout à l’heure, ou bien des enseignes excentriques, comme celle d’un tailleur de la rue des Petits-Champs, qui avait figuré les lettres de son nom avec des os de mort, attirer, occuper un instant les flâneurs; mais le nombre des enseignes allait diminuant, et la plupart des marchands finirent par se persuader que le titre seul de l’enseigne, sans aucune représentation peinte ou plastique, suffisait pour accompagner l’adresse d’une boutique en lui servant de raison commerciale, et la recommander aux clients qui avaient été satisfaits de leurs achats.
XXVIII
IMAGIERS ET PEINTRES D’ENSEIGNES
ON peut dire avec assurance qu’il n’y a pas eu d’imagiers et de peintres d’enseignes proprement dits avant le XVIIIᵉ siècle. Jusque-là les artistes sculpteurs et peintres formaient des corporations dans lesquelles tous les membres avaient les mêmes droits de confrérie, vis-à-vis les uns les autres, sans jamais prétendre à l’égalité de talents. Le meilleur peintre était compagnon avec le plus exécrable barbouilleur, et chacun se rendait justice et prenait son rang, selon le mérite et la qualité de ses œuvres, dans l’exercice de sa profession et de son métier. L’Académie de Saint-Luc comprenait donc, sans distinction de personnes, les peintres en bâtiments et les peintres d’histoire, des statuaires de premier ordre et des fabricants de figures décoratives en plâtre. La différence des travaux n’était constatée que par la différence des prix demandés et payés. La création de l’Académie royale de peinture en 1648 n’eut pas d’autre but que de faire un choix entre les artistes, à la suite d’un concours où chaque candidat donnait la mesure de son savoir-faire. Il y eut encore, sans doute, quelques académiciens qui ne dédaignèrent pas d’exécuter des enseignes, lorsque l’œuvre était payée à sa valeur; mais, généralement, les enseignes n’étaient plus peintes ou sculptées que par les derniers élèves de l’Académie de Saint-Luc et par les plus pauvres membres de la corporation des peintres et des imagiers.
La sculpture et la peinture des enseignes de Paris avaient de quoi occuper alors une grande quantité d’artistes, et malgré la modicité du prix de ces ouvrages, on peut estimer que la multitude des labeurs de cette espèce représentait tous les ans une dépense considérable, car, chaque année, on exécutait à Paris quinze cents à deux mille enseignes, et le nombre des membres de la corporation des peintres et des imagiers ne s’élevait pas à plus de 250. Il faut rappeler aussi qu’avant le XVIIIᵉ siècle, un artiste, quel que fût son talent, acceptait communément tous les travaux qui lui étaient offerts et en réglait l’exécution d’après la destination de ces travaux. Ainsi, au XVIᵉ siècle, les plus grands sculpteurs, les plus grands peintres, attachés à la Maison du roi, ne se croyaient pas déshonorés pour avoir décoré des appartements et des galères, sculpté des corniches et des chambranles, peint à la détrempe des lambris et des battants de portes, des coffres et des tentures. Il y avait donc, en ce temps-là, parmi les enseignes, d’excellents tableaux peints sur bois, d’admirables bas-reliefs, modelés en plâtre ou en terre cuite, de superbes statues taillées en pierre. Nicolas de Blegny dit expressément, dans son Livre commode des Adresses de Paris: «Il est difficile de mettre les prix justes aux ouvrages de la sculpture et peinture, particulièrement aux tableaux et statues; c’est suivant les maîtres qui y sont employés que le prix doit être réglé, parce que c’est la beauté qui en règle la valeur; aussi, les curieux qui voudront avoir du beau de l’un des deux arts, doivent s’informer des bons maîtres, qui ne laissent rien sortir de leurs mains que de bien fini.» Le sieur de Blegny, à la suite de ces sages observations, n’indique aucun prix d’estimation pour les peintures, mais il nous apprend que si une figure de pierre de saint Luc, grande comme nature, vaut 75 livres, une pareille figure, faite par un habile homme et bien finie, vaut au moins 300 livres.
On préférait autrefois les enseignes sculptées aux enseignes peintes, parce qu’elles duraient longtemps et qu’elles n’étaient pas sujettes, comme les secondes, à des détériorations résultant des intempéries de l’air et des saisons. On peut dire même que, dans l’origine et jusqu’au milieu du XVᵉ siècle, il n’y avait que des enseignes de pierre sculptées en ronde bosse. La plus ancienne qui s’était conservée, et qui datait probablement de cette époque, était la fameuse Truie qui file, petit bas-relief plaisant et naïf, qui se trouvait au nº 24 du marché aux Poirées, au coin de la rue de la Cossonnerie. On comptait encore plus de cinq à six cents enseignes sculptées, dans Paris, au commencement du siècle; aujourd’hui, le nombre en a beaucoup diminué. La plupart d’entre elles étaient grossièrement travaillées et d’après un mauvais modèle; mais plusieurs pouvaient être considérées comme de bons ouvrages d’art. Ainsi, la Fontaine de Jouvence, rue du Four-Saint-Germain, que nous avons décrite ailleurs (chap. V), était une fort jolie sculpture du XVIᵉ siècle, qui a subi de regrettables mutilations. On citait naguère, avec éloge, parmi ces enseignes sculptées, le bas-relief de la Chaste Suzanne, rue aux Fèves, dans la Cité. «Ce bas-relief, que la perfection de son style, dit E. de La Quérière, avait fait attribuer à Jean Goujon, fut acheté, à un prix très élevé, par un amateur, et aujourd’hui un moulage en plâtre occupe sa place.» Dans la même rue, auprès de la maison où était l’enseigne de la Chaste Suzanne, on voyait un autre bas-relief, en ronde bosse, sculpté dans le mur de façade d’une maison voisine, au-dessus de la porte: c’était l’enseigne de la Gerbe d’Or, ayant de chaque côté une brebis dressée sur ses pattes de derrière, dans un cadre de feuillage; au-dessous de cette sculpture du XVIᵉ siècle, une console en pierre, formant piédestal, était ornée d’une sculpture bizarre: une tête d’homme à moustaches, laquelle se terminait en gaine avec des ornements. Le travail de cette sculpture était commun et grossier. L’enseigne de la Petite Hotte, dans la rue des Prêcheurs, nº 30, offrait un meilleur travail de la même époque: «Dans une niche en pierre, dit E. de La Quérière, on voit une petite hotte, supportée par un cul-de-lampe orné de feuilles d’eau et surmontée d’un dais également sculpté. La hotte est remplie de fruits à pépins et nous paraît avoir servi d’enseigne à un marchand fruitier.» Près de la place Maubert, rue de Bièvre, nº 12, est encore un saint Michel, en pierre, haut de 75 centimètres; c’est une sculpture assez bizarre de la fin du XVᵉ siècle[288]. L’enseigne du Puits d’Amour, que nous avons déjà citée en racontant la vieille légende qui s’y rattache, était certainement bien postérieure à cette légende; elle se trouvait au nº 15 de la grande Truanderie, mais le boulanger, ayant transporté son four à l’angle de la rue de la petite Truanderie, avait fait enlever l’enseigne pour la replacer sur sa nouvelle demeure[289]. Citons encore celle du Cheval blanc, avec la date de 1618, qui était au nº 19 de la rue de l’Arbre-Sec; le Chien rouge, de la rue de la Ferronnerie, sculpture peinte; l’Étoile dans les nuages, au nº 19 de la rue Greneta, enseignes aujourd’hui disparues.
Il reste encore quelques bonnes enseignes en pierre du XVIIᵉ siècle; entre autres, celle des Quatre Vents, rue du Faubourg-Saint-Denis; celle du Cherche-Midi, au nº 19 de la rue qui porte ce nom, en beau style académique de la fin du siècle; celle du Centaure, au coin de la rue Saint-Denis et de la rue des Lombards, grand bas-relief d’exécution magistrale; celle de l’Annonciation, de la rue Saint-Martin,
etc. Voici des enseignes qui paraissent appartenir à la première moitié du XVIIIᵉ siècle: le Gagne-Petit, de la
rue des Moineaux, tout récemment transporté Avenue de l’Opéra; un autre Gagne-Petit, tout à fait différent et fort curieux pour les détails du costume et de l’attirail, rue des Nonnains-d’Yères; la Barbe d’Or, au nº 21 de la rue des Bourdonnais, très élégante sculpture d’ornement; le Petit Maure, au nº 26 de la rue de Seine, médaillon un peu lourd; une Renommée, au nº 31 de la rue de la Ferronnerie, jolie statuette dorée; le Panier fleuri, quai Saint-Michel, sculpture d’artisan; le Chat noir, au nº 32 de la rue Saint-Denis, figurine en haut-relief, reproduite à chacune des encoignures de la maison et peinte en noir (voir figure page 346); enfin, le Repos d’Hercule, sculpture en demi-bosse, qu’on voyait, il y a vingt ans, au nº 100 de la même rue, entre les fenêtres du second étage de la maison. Nous
ne rappellerons pas ici quelques autres enseignes sculptées, d’un assez bon travail, que nous avons déjà décrites ailleurs (notamment chapitre V), mais nous ne devons point oublier un beau mascaron du XVIIIᵉ siècle, représentant une tête de satyre chargée d’un panier de fruits et formant le claveau d’une voussure de porte, à l’angle d’une maison de la rue Montfaucon. Le marchand qui a fait de cette porte architecturale l’entrée de sa boutique, s’est approprié comme enseigne la sculpture décorative, en la baptisant: Au Vieux Satyre. Mentionnons aussi la Flotte d’Angleterre, tableau en relief, représentant trois vaisseaux, assez bien sculptés, au-dessus d’un magasin de quincaillerie déjà établi en 1750 rue de la Barillerie, nº 15, et qui s’est transporté au nº 24 du boulevard de Sébastopol, lors des démolitions effectuées dans la Cité en 1857. Tout près de ce magasin étaient les Forges de Vulcain, dont nous avons déjà parlé et qu’on retrouvera plus loin. Ce n’est pas un bon sculpteur, mais un simple praticien imagier, qui a fait l’enseigne assez connue des Trois Canettes, puisqu’elle a donné son nom à la rue des Canettes: elle représente, au nº 18 de cette rue, trois canettes barbotant dans l’eau, sous les yeux de la mère cane. Cette naïve sculpture, assez gracieuse (voir figure page 214), avait remplacé sans doute au XVIIIᵉ siècle l’enseigne primitive, qui datait du XVᵉ; ce petit bas-relief entouré d’un cartouche rococo, avec une tête de Minerve en pendentif, était peint, comme l’enseigne des Trois Poissons, fort habilement sculptés au milieu des roseaux, dans un médaillon de forme ovale, au nº 14 de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois[290].
On est en droit de supposer que ceux de ces bas-reliefs, de ces médaillons, de ces statues en pierre qui ont survécu jusqu’à nos jours, durent leur conservation au mérite de l’œuvre ou à la singularité de la composition. Mais combien d’autres enseignes, sculptées par des imagiers de médiocre talent, ont été détruites, à la restauration ou à la reconstruction des anciennes maisons, dans les vieilles rues de Paris! Ces imagiers n’étaient pas plus habiles que la plupart des peintres d’enseigne, qui leur succédèrent à partir du XVIᵉ siècle et dont la profession finit par tomber, après le XVIIIᵉ, dans un mépris devenu proverbial. Les peintres qui s’adonnaient à ce genre de travail n’étaient plus guère alors, en effet, que des apprentis, de pauvres élèves d’ateliers, ou des artistes déclassés par la débauche et la misère. La plus cruelle injure qu’on pouvait adresser à un artiste, c’était de l’appeler peintre d’enseigne.
La chanson, la satire, le théâtre ont ridiculisé les peintres d’enseignes, surtout au XVIIIᵉ siècle. Il y en eut un, nommé Jérôme, qui devint, dès 1760, le type de ces peintres de bas étage. Favart, dans l’Écosseuse, parodie de l’Écossaise, de Voltaire, avait fait rire le public de l’Opéra-Comique aux dépens de ce Jérôme. C’est le contrebandier La Rose, qui demande à Marianne quel était son âge quand elle fut séparée de ses parents: Marianne répond qu’elle avait cinq ans, «au départ de son père, et dix à la mort de sa mère.» La Rose s’écrie: «Comme tout ça s’arrange!» Puis, il chante en aparté:
Que feu Monsieur Jérôme,
Grand peintre en jeux de paume,
Nous fit au cabaret.
Il déploie alors un portrait à la silhouette (dessin fait sur l’ombre du visage, placé de profil); ce qui fait beaucoup rire le gros public[291]. Jérôme, peintre d’enseignes de jeu de paume, fut dès lors le représentant caractéristique de son métier. Charles-Nicolas Cochin, dans une de ses brochures satiriques sur le Salon de 1769, le fit reparaître, avec les qualités de râpeur de tabac et riboteur. Cette spirituelle critique est intitulée: Lettre sur les peintures, gravures et sculptures qui ont été exposées en cette année au Louvre par M. Raphaël, peintre de l’Académie de Saint-Luc, entrepreneur général des enseignes de la ville, faubourgs et banlieue de Paris, à M. Jérosme, son ami, râpeur de tabac et riboteur (Paris, Delalain, 1769, in-8º de 49 pages). Il publia ensuite la Réponse de M. Jérosme, râpeur de tabac et riboteur, à M. Raphaël, etc. (Paris, Joubert, 1769, in-8º de 33 pages). L’Académie de Saint-Luc, que l’Académie royale de peinture poursuivait de ses dédains et de sa jalousie, était ainsi représentée comme la pépinière des peintres d’enseignes. Aucune injure n’était épargnée à ces malheureux peintres, et lorsque le suisse Denker exécuta une suite d’estampes pour le Tableau de Paris, de Sébastien Mercier, il grava un atelier de peintre d’enseigne dans lequel figurent diverses enseignes burlesques avec leur orthographe traditionnelle. J.-B. Pujoulx, qui avait été peintre avant de se faire écrivain d’art et de théâtre, prend vivement la défense des peintres d’enseignes, ce qui fait supposer qu’il avait plus d’un de ces ouvrages sur la conscience: «Si vous conseillez, dit-il, à un peintre qui meurt de faim, de faire quelque tableau de fantaisie, en attendant un amateur qui l’achète, il vous répondra qu’on ne vit pas d’espérance; si vous lui commandez une enseigne, fût-ce une Rose rouge ou un Lion d’Or, il la fera sans difficulté, car il faut vivre, et dans le fond, même en consultant son amour-propre, quel déshonneur y a-t-il de faire une enseigne[292]?»
Nous montrerons bien, dans le chapitre suivant, que les plus grands peintres se sont rendus coupables d’une ou de plusieurs enseignes.
Il est à regretter qu’on n’ait pas recueilli des documents sur les meilleurs peintres d’enseignes, qui ne seraient pas indignes de figurer dans l’histoire de la peinture, non seulement à cause de leur talent, si dévoyé qu’il fût, mais en raison de leur originalité. Un de ces artistes, nommé Davignon, mourut, en 1842, des suites d’un accident qui devait être assez fréquent dans les travaux des peintres d’enseignes. Nous lisons dans le Bulletin de l’Alliance des arts[293]: «Le peintre en lettres Davignon, qui s’était fait une réputation par son talent, son insouciance et sa prodigalité tout artistique, est mort à l’Hôtel-Dieu. Depuis deux jours Davignon travaillait à l’enseigne d’un marchand de vin, place du Châtelet; le troisième jour, au matin, l’artiste ayant fait, à ce qu’il paraît, des libations plus abondantes que de coutume, monta à l’échelle, mais arrivé à la hauteur du premier étage la tête lui tourna, il perdit l’équilibre et tomba sur le pavé! Relevé à l’instant même, tous les secours lui furent prodigués; puis, sur sa demande, on le transporta à l’Hôtel-Dieu, où, après plusieurs jours de souffrance, il expira. Davignon était un autre Lantara; il travaillait pour boire, il buvait pour travailler, et il s’est tué à la porte d’un marchand de vin.»
Les peintres en lettres étaient aussi peintres d’enseignes et surtout peintres des tableaux de foire, qui sont de véritables enseignes, faisant ainsi concurrence à certains saltimbanques qui se chargent d’exécuter eux-mêmes les étonnantes et mirobolantes bagatelles de la porte, qu’ils exposent devant la baraque de leur théâtre en plein vent. «O matrones de Rubens! s’écrie Jean de Paris, un de nos plus brillants feuilletonistes; ô soldats gigantesques! Crocodiles épouvantables! femmes à barbe, qui montrez avec tant de grâce votre jambe dodue! vous faites mon bonheur. Cependant vous m’intéressez moins que ceux qui ont peinturluré vos épaules puissantes, vos râteliers redoutables et vos charmes rebondis. Les signatures les plus fréquentes au bas de ces compositions criardes sont celles d’Auclair, dont l’atelier est situé sur la montagne Sainte-Geneviève; de Cocural, qui opère sur les hauteurs de Belleville; d’Abel Trinocq, et de Desmaret, qui de sa fenêtre voit les Buttes-Chaumont.» Nous sommes surpris de ne pas retrouver parmi les noms de ces maîtres de l’enseigne peinte celui de David, qu’on ne confondra pas avec le grand peintre Jacques-Louis David, mais qui cependant, à un degré très inférieur sans doute, avait acquis une espèce de célébrité par ses ouvrages de peinture, destinés exclusivement à l’exposition permanente du Salon de la rue.
Combien de peintres habiles, sinon éminents, qui s’étaient distingués dans deux ou trois expositions de peinture, sont tombés par degrés dans la triste catégorie des peintres d’enseignes! Il faut se rappeler un temps peu éloigné, où les peintres, ne pouvant pas vendre leurs tableaux, mouraient de faim. C’est dans ce temps-là qu’un artiste, qui n’était pas sans mérite, avait fait un tableau à la fois comique et navrant, tableau qui représentait sans doute son propre intérieur peint d’après nature, et qui n’était pas destiné à devenir l’enseigne d’un éditeur d’estampes de la rue Saint-Jacques, avec cette légende douloureuse: Au Peintre dans son ménage.
Ne pourrait-on pas dire que le Français, né malin, comme dit Boileau, dans l’Art poétique, naquit aussi peintre d’enseignes? Voici ce qu’on écrivait de Gallipoli, en juin 1854, au Morning Chronicle, journal anglais de Londres: «Un marchand au détail, qui était venu s’établir ici, a fait une grande fortune qu’il doit au talent artistique d’un capitaine d’état-major français. Il avait besoin d’une enseigne: le capitaine auquel il s’adressa lui peignit un zouave et un highlander, tous deux en grand uniforme, se donnant la main et trinquant cordialement. Ce tableau, quoique fait à la hâte et négligé dans plusieurs détails, a eu le succès le plus complet dans les deux armées, et y a fait plus de sensation que tous les chefs-d’œuvre du Louvre ou de la Galerie nationale. Des pachas turcs, des officiers anglais, des négociants arméniens, ont offert de l’acheter à un prix très élevé, mais le marchand a obstinément refusé de le vendre, et il a déclaré qu’il l’emporterait partout avec lui, comme un trophée et l’origine de sa fortune.» Ainsi le dernier épisode de la guerre de Crimée aura été le triomphe de l’enseigne d’un marchand de vin et liqueurs!
XXIX
MUSÉE DES ENSEIGNES
IL y a longtemps qu’un autre a dit avant moi: «S’il était possible de réunir les plus belles enseignes qui ont été peintes par de grands maîtres et de bons artistes, pour les marchands de Paris, on aurait une des collections de peinture les plus intéressantes et les plus curieuses: ce qu’on appelle le Salon de la rue deviendrait alors le Musée des Enseignes.» C’est un coin de ce musée que nous allons décrire par ordre chronologique, sans avoir sous les yeux, malheureusement, tous les originaux qui sont aujourd’hui égarés, ou perdus, ou détruits.
Jean Lepautre (né à Paris en 1617 et mort en 1682), qui fut dessinateur et graveur plutôt que peintre, avait peint l’enseigne d’un armurier ou d’un fourbisseur, lequel demeurait sur le pont au Change. Cette enseigne, A la Valeur, représentait un combat à l’arme blanche très mouvementé et très finement dessiné. Ce joli tableau fut acheté par un riche financier. Nous n’en possédons plus que la gravure. Jean Lepautre avait gravé aussi son adresse, qui pouvait
bien être l’enseigne de sa boutique ou de son atelier. Les graveurs marchands d’estampes avaient tous des enseignes peintes. Nous en avons vu une, très curieuse en ce genre, chez notre vieil ami Paul Lacroix: elle représente un portrait d’homme, sans doute celui de l’artiste, attaché aux quatre coins sur un carton, comme pour servir de modèle à la gravure; d’un côté, un médaillon de Louis XV jeune; de l’autre, plumes, crayons et tous les attributs du graveur, avec une inscription à moitié oblitérée, sur laquelle on ne peut lire que les mots: MARCHAND D’ESTAMPLES (sic).
La superbe enseigne due au talent de Ant. Watteau et faite pour Gersaint, son ami, a figuré longtemps à l’entrée de la boutique de ce marchand de tableaux et d’objets d’art, sur le pont de Notre-Dame. Par la suite, elle fut achetée par M. de Julienne, qui lui donna une place honorable dans sa galerie, après l’avoir fait réparer, et qui la fit plus tard graver par P. Adeline. On a cru longtemps que cette charmante peinture, qui représentait l’intérieur de la boutique de Gersaint, toute garnie de tableaux et remplie d’amateurs des deux sexes, regardant et achetant des objets d’art, était absolument perdue, mais elle n’était qu’égarée. M. Edmond de Goncourt découvrit qu’une partie de la toile qui composait ce grand tableau, haut de cinq pieds sur neuf, avait passé dans le cabinet d’un abbé Guillaume, à la mort duquel ce fragment de l’original avait été acquis par la Prusse, en 1769. «J’écrivais alors en Allemagne, dit M. Edmond de Goncourt[294], et j’apprenais que ce morceau de l’enseigne n’était pas perdu, mais qu’il avait été complété par l’achat du second fragment, fait je ne sais à quelle époque et dans quelle vente; en sorte que l’enseigne, tout entière, mais encadrée dans deux cadres, est aujourd’hui dans le vieux palais de Berlin (chambre d’Élisabeth, chambre rouge).» Voilà une enseigne qui a eu des aventures, avant de se compléter et de trouver un asile définitif dans un musée impérial! On suppose que le second fragment, séparé du premier pendant un siècle et demi, s’était retrouvé par hasard dans l’atelier d’un peintre, nommé Auguste, élève d’Ingres, et premier prix de Rome, lequel mourut à Paris vers 1848. M. Edmond de Goncourt avait vu ce fragment d’enseigne chez le baron de Schwiter, mais, selon lui, c’était «une peinture bien grosse et ne donnant aucune idée d’un travail où Watteau avait mis sa dernière fièvre».
Gersaint ne s’était pas contenté d’une enseigne peinte par Watteau; il avait fait, en outre, dessiner son adresse par Boucher, et cette adresse, dont il n’existe qu’une seule épreuve à la Bibliothèque nationale, aurait été gravée par le comte de Caylus, en 1740. Elle représente un Chinois ou un Japonais, la tête et les épaules couvertes d’une épaisse fourrure, tenant une pagode à la main, assis sur un cabinet de vernis de la Chine, et qui semble contempler, au-dessous de lui, tous les objets qu’un marchand de curiosités entassait alors dans son magasin. Il serait très possible que le dessin de Boucher eût fourni le modèle d’une enseigne peinte, que Gersaint avait fait exécuter, après avoir cédé sa première enseigne à M. de Julienne. Les amateurs ne dédaignaient pas, comme on le voit, de chercher, parmi les enseignes, quelques bons tableaux pour leur galerie. L’enseigne du Petit Dunkerque, à la descente du Pont-Neuf, entre la rue de Nevers et la rue Dauphine, qui datait de 1767, représentait le port de Dunkerque avec l’arrivage des vaisseaux, qui apportaient de l’Inde et de la Chine la plupart des curiosités qu’on recherchait avec passion pour l’ornement des appartements et que vendait là Granchez, l’heureux propriétaire du célèbre magasin[295]. Cette enseigne, longtemps admirée, était de Joseph Vernet, selon les uns; de La Croix, de Marseille, selon les autres: elle fut acquise enfin, aux approches de la Révolution, et remplacée par un simple vaisseau en fer assez finement forgé, qui sert aujourd’hui d’enseigne à un marchand de vin, mais qui rappelle au moins l’ancienne marine qui l’avait précédé.
Une bonne peinture d’enseigne avait été souvent le coup d’essai d’un jeune peintre. Siméon Chardin, élève de Coypel, dut à une enseigne son premier succès. Cette ovation de l’enseigne est ainsi racontée par Haillet de Courenne dans son Éloge de Chardin[296]: «Un chirurgien, ami de son père, demanda au jeune homme de lui faire un plafond ou enseigne pour mettre au-dessus de sa boutique; il y voulait des instruments de son art: bistouris, trépans et autres. Ce n’était pas ce que Chardin se proposait: il peignit une nombreuse composition de figures. Le sujet était un homme, blessé d’un coup d’épée, qu’on avait apporté dans la boutique d’un chirurgien qui visitait sa plaie pour le panser. Le commissaire, le guet, des femmes et autres figures remplissaient la scène: tout y était plein de feu, de remuement et d’intérêt. Le tableau n’était que heurté, mais traité avec goût. L’effet en était singulièrement piquant. Un jour, bien avant que personne fût levé dans la maison du chirurgien, il le fait poser en place. Le chirurgien voit de sa fenêtre la foule des passants qui s’arrêtaient devant sa porte, ce qui l’excite à demander de quoi il est question. Il voit ce plafond. Il fut tenté de se fâcher, n’y retrouvant plus rien des idées qu’il se souvenait d’avoir confiées à son peintre, mais les éloges du public pacifièrent un peu son humeur: il ne se plaignit que très modérément. On juge bien que le tableau fit du bruit; on s’empressa d’aller en juger. Toute l’Académie connut les talents du jeune Chardin.» Ce tableau, de neuf ou dix pieds de long, passa de la boutique du chirurgien dans la collection du graveur Lebas, mais on ne sait pas ce qu’il est devenu depuis.
Si Chardin débuta par une enseigne, Greuze en fit une lorsqu’il était déjà en possession de toute sa renommée. Ce fut après la brillante réussite de l’opéra-comique du Huron, composé par Marmontel et mis en musique par Grétry. La représentation de cette pièce en deux actes, qui eut lieu à la Comédie italienne le 20 août 1769, fut un véritable triomphe pour le musicien et le point de départ de sa réputation musicale. Peu de jours après, Greuze, qui s’était pris d’amitié pour Grétry, alla le trouver et lui dit: «Viens avec moi; je veux te faire voir une peinture qui te fera grand plaisir.» Il le conduisit près de la Comédie italienne et lui indiqua du doigt une enseigne fraîchement peinte: Au Huron, Nicolle, marchand de tabac. Grétry entra tout ému dans la boutique et acheta une livre de tabac. «Quel bon tabac!» disait-il plus tard[297]. On ne sait ce qu’est devenue l’enseigne du Huron.
Nous serions en peine de dire à quelle époque l’hôtel de Villette, quai Voltaire, au coin de la rue de Beaune, fut décoré d’une enseigne en l’honneur de Voltaire, mort, le 30 mai 1778, au premier étage de cet hôtel, où il avait pris domicile lors de son arrivée de Ferney, trois mois auparavant. Il est probable que cette enseigne commémorative ne put être placée sur la maison mortuaire qu’à la suite de la révolution de 1789, car, antérieurement, le nom de Voltaire était à l’index, et ce n’est qu’en 1792 qu’on donna ce nom au quai des Théatins, sur lequel se trouvait l’hôtel du marquis de Villette. L’enseigne A Voltaire, la seule que le propriétaire de l’hôtel ait tolérée sur son immeuble, peut dater de la même époque. Mais elle a été remplacée, de nos jours, par une véritable peinture d’enseigne, un portrait forain plus prétentieux que réussi.
Une autre enseigne, un peu moins ancienne, contemporaine de la fabrication du similor, qui prêta un brillant trompe-l’œil aux faux bijoux du Directoire, portait ce titre: A l’Impossible, et représentait un Merveilleux s’élançant dans les airs pour prendre la lune. C’était un très joli tableau, très bien exécuté, dans le genre de Boilly: le similor lui a survécu, et le tableau méritait de survivre au similor. On le retrouverait peut-être dans l’œuvre de Boilly.
L’Incroyable figure encore sur une enseigne de Gautier, chemisier, rue de Rivoli, vis-à-vis de la place Lobau; ce tableau, assez bien peint, a précédé les incroyables si populaires de la Fille de Madame Angot.
Carle Vernet, qui excellait dans la caricature, peignit plusieurs enseignes; on en a gravé une, dans le Musée des Familles, en 1866. Une enseigne peinte par un bon peintre ne reste pas longtemps l’ornement de la rue et va tôt ou tard figurer dans le cabinet d’un amateur. Cependant, nous avons vu celle du Bœuf à la Mode, qui date du Directoire, garder sa place jusqu’à présent, à l’entrée d’un restaurant fameux de la rue de Valois; elle n’a rien d’agréable, il est vrai, pour faire un tableau de cabinet, quoiqu’elle soit très bien peinte par Swagers. Il en existe d’ailleurs une bonne gravure par S.-C. Ruotte.
Le premier tableau de Prudhon avait été une enseigne, celle d’un chapelier, «ornée d’un bonhomme prodigieux», disait un journaliste, le 20 janvier 1874, en annonçant l’ouverture de l’exposition de toutes les œuvres de Prudhon, à l’École des beaux-arts.
De Géricault il y eut aussi une enseigne, qui annonçait encore, en 1841, la forge d’un maréchal ferrant, non pas à Paris, mais sur la route de Saint-Germain en Laye, au coin de la grande rue du village de Roquencourt. Plusieurs autres enseignes, représentant un cheval ou plusieurs chevaux, furent attribuées aussi, avec plus ou moins de probabilité, à Géricault, comme le célèbre Cheval blanc de l’auberge de Montmorency.
On attribuait également à Horace Vernet l’Hirondelle, assez bien peinte, qu’on voyait représentée volant à tire-d’aile sur le plafond du café de Foy, au Palais-Royal. On racontait qu’un ouvrier maladroit, chargé de repeindre ce plafond, y avait fait une tache qu’il essayait vainement de faire disparaître. Horace Vernet, âgé de vingt ans, aurait alors pris des mains de l’ouvrier le pinceau et la palette et, grimpant à l’échelle, se serait amusé à transformer la tache qui déshonorait le plafond en un charmant oiseau que le café de Foy a conservé jusqu’à la fin de son règne. Cette hirondelle n’était pas indigne du talent preste et vif d’Horace Vernet, mais ce grand artiste, qui ne rougissait pas d’avoir fait des caricatures plaisantes et satiriques, se montrait blessé de ce qu’on lui attribuât cette peinture anonyme.
Au contraire, Abel de Pujol ne désavouait pas le moins du monde les enseignes qu’il avait faites, et il en gardait soigneusement les croquis dans ses cartons, lors même qu’il fut membre de l’Académie des beaux-arts. Ces croquis spirituels, on les vit parmi ses compositions, à la vente de ses dessins, en décembre 1861, et ils ne manquèrent pas d’amateurs. La Chronique des Arts, du 15 décembre, enregistrait le fait: «Les projets, les croquis se sont pieusement distribués entre quelques amis du mort. Nous citerons, comme curiosité, huit compositions d’enseignes, et particulièrement celle de Monsieur et Madame Denis s’offrant cette prise de tabac qui fit tant rire nos pères et tant rougir nos mères, et celle de la Fille mal gardée, magasin situé jadis dans la rue de la Monnaie. N’est-ce pas une note curieuse dans l’histoire d’un académicien?» Où sont-elles à présent, ces enseignes qui étaient de vrais tableaux décoratifs?
Il ne faut pas oublier un très bon tableau d’enseigne qui date du Directoire, ou plutôt du Consulat; le nom de l’artiste, qui peignait ce tableau vers 1801, n’est pas connu, mais la maison Corcellet, qui rivalise avec la maison Chevet, depuis près d’un siècle, pour la vente des comestibles, a toujours conservé son enseigne: Au Gourmand[298]. «Un bon gros vivant, costumé comme on l’était encore sous la Restauration: ailes de pigeon, queue de rat, culotte courte, bas chinés, souliers à boucles, est assis devant une table et travaille à faire envie à Gargantua. Il y a beaucoup d’esprit et une grande justesse de mouvement dans cette figure.» M. Poignant[299], à qui nous empruntons la description et l’éloge de cette plaisante enseigne, ne paraît pas avoir soupçonné que ce gourmand n’était autre que Grimod de la Reynière, peint d’après nature, à l’époque du Consulat, lorsqu’il allait publier son fameux Almanach des Gourmands, en tête duquel il est représenté tel qu’il l’était sur l’enseigne de Corcellet.
C’est M. Poignant qui nous fournit encore la description d’une autre enseigne gastronomique, dont l’auteur était aussi un assez bon peintre qui n’a pas signé son œuvre et ne s’est pas fait connaître: «Un autre tableau, également bien exécuté et reproduisant le même sujet: Au Gourmet, sert d’enseigne à un charcutier, place de l’Ecole. Celui-ci a joui un instant d’une notoriété publique, quand il fut mis en place, vers 1820. On voulut voir, dans ce personnage attablé, une ressemblance avec le roi Louis XVIII. Les passions politiques s’en mêlèrent. Les partis opposés se donnaient rendez-vous sur la petite place de l’Ecole; des rassemblements se formaient, des horions pleuvaient. Si l’on avait su quel était le peintre de l’enseigne, on lui aurait fait un mauvais parti.» C’était un fâcheux renom, pour un peintre d’histoire, que d’être cité comme peintre d’enseigne! Il y en eut plus d’un, cependant, qui fut peintre d’enseigne malgré lui. Un peintre, nommé Marcel, qui n’était pas sans talent, eut un grand tableau deux fois refusé au Salon, la première fois sous le titre de Passage de la Bérésina, et la seconde fois sous celui de Passage de la mer Rouge. Cette toile finit par être vendue comme enseigne à un marchand qui l’intitula: Au port de Marseille.
Gavarni, dont le coquet et gracieux talent s’essaya d’abord à dessiner des modes, n’était pas peintre, mais il était excellent dessinateur. Après avoir dessiné des cartes d’adresse de marchands, entre autres celles de Mesler, graveur sur métaux, il consentit, vers 1836, à peindre une enseigne: Aux deux Pierrots, au bas de la rue Saint-Jacques, et le succès de cette enseigne faillit le décider à faire de la peinture. «Combien d’enseignes valent mieux que des tableaux!» L’enseigne des Deux Pierrots avait été criblée de balles pendant l’insurrection de juin 1848; elle fut depuis restaurée, mais en même temps défigurée, puisqu’elle ne donne plus qu’une idée très imparfaite de ce qu’était l’œuvre primitive; au reste, Gavarni avait pris soin de la reproduire lui-même en lithographie[300].
Champmartin, dont les tableaux d’histoire et surtout les portraits avaient été fort remarqués aux Salons antérieurs à la révolution de Juillet, voulut prouver qu’il n’était pas un peintre incorrigiblement royaliste; il peignit, pour un magasin de la rue Saint-Nicaise, au coin de la rue de Rivoli, une enseigne qu’il aurait pu signer: Au Tambour de Juillet. Cette enseigne représentait un ouvrier en costume de travail, les bras nus, battant la charge sur une barricade, au milieu de la fumée des fusillades. Quelquefois un peintre en vogue ne dédaignait pas de vendre la copie d’un de ses tableaux pour en faire une enseigne, et cette copie était peinte dans son atelier par un de ses élèves. Telle était l’enseigne d’un cordonnier de la rue du Bac: A la Grâce de Dieu! Cette enseigne n’était autre qu’une copie fidèle d’un tableau que Steuben avait exposé en 1827: Pierre Iᵉʳ enfant, poursuivi par les Strélitz jusqu’aux pieds de la statue de la Vierge. «Le tableau n’était pas bien bon, dit M. Poignant; l’enseigne ressemble au tableau[301].»
Nous avons entendu dire que plus d’un peintre de l’école romantique s’était donné le plaisir de faire une enseigne et de chercher un succès populaire en dehors des concours et des académies. On nommait, parmi ces essayeurs du Salon de la rue, Eugène Delacroix, Poterlet, Jeanron et d’autres. Il faut se rappeler que les tableaux d’Eugène Delacroix, envoyés à l’Exposition de peinture, étaient alors refusés par le jury académique[302]. Quoi qu’il en soit, on pourrait citer quelques enseignes peintes par des jeunes gens qui, comme Nanteuil et Baron, suivaient avec passion les