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Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4 / jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) cover

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4 / jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Chapter 11: VIII.
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About This Book

A detailed chronological history reconstructs the arrival and establishment of Muslim rule in the Iberian Peninsula, tracing military campaigns, the formation of political structures and dynasties, recurrent internal conflicts, and relations with neighboring communities. The narrative blends political events with social, cultural, and religious life, drawing on manuscript sources and critical comparison to revive neglected episodes and everyday customs. The author emphasizes source criticism and condenses extensive archival research into a readable account, privileging episodes that characterize each era while sometimes omitting ancillary material to preserve clarity and narrative flow.

Quel bonheur, dit-il plus tard, quel bonheur pourrais-je encore goûter, depuis que j'ai abandonné Ibn-Amr et Ibn-Man, depuis que Hammâm[162] a été tué? Jamais personne ne m'avait vu lâche; mais pendant ce soir funeste, lorsqu'on me poursuivait, lorsque, environné d'ennemis, personne ne venait me secourir, ce soir-là j'ai abandonné mes deux amis et je me suis sauvé en lâche!... Un seul jour de faiblesse effacera-t-il donc tous mes exploits, toutes mes actions héroïques? Laisserons-nous les Kelbites en repos? Nos lances ne les frapperont-elles pas? Nos frères tombés à Râhit, ne seront-ils pas vengés?... Sans doute, l'herbe repoussera sur la terre fraîchement remuée qui couvre leurs ossements; mais jamais nous ne les oublierons, et toujours nous aurons pour nos ennemis une haine implacable. Donne-moi mes armes, femme! A mon avis, la guerre doit être perpétuelle. Certes, la bataille de Râhit a ouvert un abîme entre Merwân et nous[163].

Un poète kelbite lui répondit dans un poème dont il ne nous reste que ces deux vers:

Certes, depuis la bataille de Râhit Zofar a gagné une maladie dont il ne guérira jamais. Jamais il ne cessera de pleurer les Solaim, les Amir et les Dhobyân, tués dans ce combat, et, trompé dans ses plus chères espérances, il renouvellera sans relâche par ses vers la douleur des veuves et des orphelines[164].

Un autre poète kelbite[165] chanta la victoire de ses contribules. Quelle honte pour les Caisites: tandis qu'ils fuyaient à toutes jambes, ils abandonnaient leurs bannières, et celles-ci tombaient, «semblables à des oiseaux qui, quand ils ont soif, décrivent d'abord plusieurs cercles dans les airs, puis fondent sur l'eau.» Le poète énumère un à un les chefs caisites,—chaque tribu pleure la perte du sien! Les lâches! ils avaient été frappés dans le dos! «Certes, il y eut dans la Prairie des hommes qui tressaillaient d'aise: c'étaient ceux qui y ont coupé aux Caisites le nez, les mains et les oreilles, c'étaient ceux qui les y ont châtrés.»

VII.

Pendant que Merwân, maître de la Syrie par suite de la victoire qu'il avait remportée dans la Prairie de Râhit, allait soumettre l'Egypte, Zofar, désormais le chef de son parti, se jeta dans Carkîsiâ, forteresse de la Mésopotamie, située à l'est de Kinnesrîn, là où le Khâbour (Chaboras) se jette dans l'Euphrate. Peu à peu Carkîsiâ devint le rendez-vous général des Caisites. La grande guerre étant devenue impossible, ils durent se borner à une guerre d'embûches et d'attaques nocturnes; mais du moins la firent-ils à feu et à sang. Commandés par le lieutenant de Zofar, Omair, fils de Hobâb, ils pillaient les camps kelbites dans le désert de Semâwa, ne faisaient point de quartier, poussaient la cruauté jusqu'à éventrer les femmes, et quand Zofar les voyait revenir chargés de butin et couverts de sang:

Kelbites, disait-il, à présent c'est pour vous que les temps sont durs: nous nous vengeons, nous vous punissons. Dans le désert de Semâwa il n'y a plus de sûreté pour vous; quittez-le donc, emmenez avec vous les fils de Bahdal, et allez chercher un asile là où de vils esclaves cultivent les oliviers[166]!

Toutefois les Caisites n'eurent à cette époque qu'une importance secondaire. Carkîsiâ, il est vrai, était la terreur et le fléau des alentours, mais après tout ce n'était qu'un nid de brigands qui ne pouvait inspirer à Merwân de sérieuses alarmes, et comme il lui importait avant tout de conquérir l'Irâc, il eut à combattre des ennemis bien autrement redoutables.

L'Irâc présentait alors un spectacle curieux et complet. Les doctrines les plus étranges et parfois les plus extravagantes s'y disputaient la popularité; l'hérédité et l'élection, le despotisme et la liberté, le droit divin et la souveraineté nationale, le fanatisme et l'indifférence y étaient aux prises; les vainqueurs arabes et les vaincus persans, les riches et les pauvres, les visionnaires et les incrédules s'y combattaient. Il y avait d'abord les modérés, qui ne voulaient ni des Omaiyades, ni d'Ibn-Zobair. Peut-être aucun Irâcain n'éprouvait-il de la sympathie ni pour le caractère de ce dernier, ni pour les principes qu'il représentait; et pourtant, chaque tentative faite pour constituer un gouvernement national ayant échoué à Baçra comme à Coufa, les modérés finirent par le reconnaître, parce qu'ils le considéraient comme le seul qui fût en état de maintenir un peu d'ordre dans la province. Les uns, musulmans sans répugnance comme sans ferveur, vivaient naturellement et d'une vie calme, douce et paresseuse; les autres, encore plus insoucieux du lendemain, mettaient le doute au-dessus de l'entraînement, la négation au-dessus de l'espérance. Ils n'adoraient qu'un Dieu et ne sacrifiaient qu'à lui. Ce Dieu, c'était le plaisir, le bonheur des sens. L'élégant, le spirituel Omar ibn-abî-Rabîa, l'Anacréon des Arabes, avait écrit leur liturgie. Les deux nobles les plus considérés et les influents de Baçra, Ahnaf et Hâritha, représentaient à merveille les deux nuances de ce parti. Le nom du premier se trouve mêlé à tous les événements de cette époque; mais il ne fait guère autre chose que donner des conseils; il parle toujours, jamais il n'agit. Chef des Témîm, il jouissait dans sa tribu d'une considération si illimitée, que Moâwia Ier avait coutume de dire: «S'il se met en courroux, cent mille Témîmites partagent sa colère, sans lui en demander la cause.» Heureusement il n'en était pas capable; sa longanimité était proverbiale; même quand il appelait sa tribu aux armes, on savait qu'il ne le faisait que pour complaire à la belle Zabrâ, sa maîtresse, qui le dominait complétement. «Zabrâ est de mauvaise humeur aujourd'hui,» se disaient alors les soldats. Comme il observait la juste mesure en toutes choses, sa dévotion tenait le milieu entre la ferveur et l'indifférence. Il faisait pénitence de ses péchés, mais cette pénitence n'était pas trop rude. En expiation de chaque péché il passait son doigt sur la flamme d'une bougie, et alors, poussant un petit cri de douleur: «Pourquoi as-tu commis ce péché-là?» disait-il. Se laisser guider par un égoïsme prudent et réfléchi, mais qui n'allait pas jusques à la duplicité ou la bassesse; garder la neutralité entre les partis aussi longtemps qu'il le pouvait; s'accommoder de chaque gouvernement, quelque illégitime qu'il fût, sans le blâmer, mais aussi sans le flatter, sans rechercher ses faveurs, voilà la ligne de conduite qu'il s'était tracée dès sa jeunesse et dont il ne s'écarta jamais. C'était un caractère sans expansion, sans dévoûment, sans grandeur, et ce représentant du juste milieu et de la vulgarité égoïste, cet ami des temporisations et des moyens termes, était aussi incapable d'inspirer l'enthousiasme que de l'éprouver; mais tout le monde l'aimait à cause de sa douceur, de son humeur aimable, conciliante et toujours égale[167].

Brillant et spirituel représentant de la vieille noblesse païenne, Hâritha passait pour hardi buveur et ne niait point qu'il le fût. Le district qu'il préféra à tout autre quand il eut une préfecture à choisir, fut celui qui produisait les vins les plus savoureux. Ses sentiments religieux n'étaient point un mystère pour ses amis. «Quel étrange spectacle, disait un poète de sa famille, que de voir Hâritha assister à la prière publique, lui qui est aussi incrédule qu'on peut l'être[168].» Mais il était d'une courtoisie exquise; on vantait sa conversation à la fois enjouée et instructive[169]; et puis, il se distinguait honorablement de ses concitoyens par sa bravoure. Car il faut bien le dire: les Irâcains étaient le plus souvent d'une poltronnerie incroyable. Quand Obaidallâh était encore gouverneur de la province, deux mille Irâcains, envoyés par lui pour réduire une quarantaine de non-conformistes, n'avaient pas osé les attaquer. «Je me soucie médiocrement d'avoir mon éloge funèbre prononcé par Obaidallâh, avait dit leur général; j'aime mieux qu'il me blâme[170]

Les deux autres partis, celui des non-conformistes et celui des Chiites, se composaient l'un et l'autre de croyants sincères et fervents. Mais ces deux sectes qui se confinaient presque au point de départ, se séparèrent de plus en plus en avançant, et finirent par comprendre la religion et l'Etat d'une manière directement opposée.

Les non-conformistes, c'étaient les âmes nobles et chaleureuses, qui, dans un siècle d'égoïsme, avaient conservé la pureté du cœur, qui ne mettaient pas leur ambition dans les biens de la terre, qui avaient une trop grande idée de Dieu pour le servir machinalement, pour s'endormir dans une piété commune et facile; c'étaient les véritables disciples de Mahomet, mais de Mahomet tel qu'il était dans la première époque de sa mission, alors que la vertu et la religion remplissaient seules son âme enthousiaste, tandis que les orthodoxes de Médine étaient plutôt les disciples de l'autre Mahomet, de l'imposteur dont l'insatiable ambition aspirait à conquérir le monde par le glaive. Dans un temps où la guerre civile ravageait si cruellement les provinces du vaste empire, où chaque tribu se faisait de sa noble origine un titre au pouvoir, ils s'en tenaient aux belles paroles du Coran: «Tous les musulmans sont frères.» «Ne nous demandez pas, disaient-ils, si nous descendons de Cais ou bien de Témîm; nous sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage à l'unité de Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c'est celui qui lui montre le mieux sa gratitude[171].» Mais aussi, s'ils prêchaient l'égalité et la fraternité, c'est qu'ils se recrutaient parmi la classe ouvrière plutôt que parmi la noblesse[172]. Justement indignés de la corruption de leurs contemporains, qui s'adonnaient sans scrupule, sans honte, à toutes les dissolutions et à tous les vices, croyant qu'il suffisait, pour effacer tous les péchés, d'assister aux prières publiques et de faire le pèlerinage de la Mecque, ils prêchaient que la foi sans les œuvres est insuffisante, et que les pécheurs seront damnés aussi bien que les incrédules[173]. En effet, on avait alors sur la puissance absolutoire de la foi les idées les plus exagérées. Et qu'était-ce encore que cette foi? Souvent un simple déisme, rien de plus. Les beaux esprits aux mœurs relâchées, si par hasard ils croyaient au ciel, comptaient le conquérir à bon marché. «Qu'as-tu préparé pour un jour semblable à celui-ci?» demanda le pieux théologien Hasan de Baçra au poète Ferazdac le Débauché, qui assistait avec lui à un convoi. «Le témoignage que je rends depuis soixante ans à l'unité de Dieu,» répliqua tranquillement le poète[174]. Les non-conformistes protestaient contre cette théorie. «A ce compte, disaient-ils, Satan lui-même eût échappé à la damnation éternelle; n'était-il pas convaincu, lui aussi, de l'unité de Dieu[175]

Aux yeux d'une société légère, frivole, sceptique, à demi païenne, une religion si passionnée, jointe à une vertu si austère, fut une hérésie. Il fallait l'extirper, se disait-on; car il arrive parfois au scepticisme de proscrire la piété au nom de la philosophie, comme il arrive à la piété de proscrire la raison indépendante au nom de Dieu. De son côté, le gouvernement s'alarmait à juste titre de ces démocrates, de ces niveleurs. Les Omaiyades eussent pu les laisser faire, les applaudir même, s'ils se fussent bornés à déclarer que les chefs du parti orthodoxe, les soi-disant saints de l'islamisme, tels que Talha, Zobair, Alî et Aïcha, la veuve du Prophète, n'étaient que des hypocrites ambitieux; mais ils allèrent plus loin. Sans compter qu'à l'exemple des orthodoxes de Médine ils traitaient les Omaiyades d'incrédules, ils contestaient aux Coraichites le droit exclusif au califat; ils niaient hardiment que le Prophète eût dit que le gouvernement spirituel et temporel n'appartenait qu'à cette tribu. Chacun, prêchaient-ils, pouvait être élu au califat, quelle que fût sa condition, qu'il appartînt à la plus haute noblesse ou aux derniers rangs de la société, qu'il fût Coraichite ou esclave;—dangereuse théorie qui sapait le droit public dans sa racine. Ce n'est pas tout encore: rêvant une société parfaite, ces âmes candides et passionnées pour la liberté prêchaient qu'un calife n'était nécessaire que pour contenir les méchants, et que les vrais croyants, les hommes vertueux, pouvaient fort bien s'en passer[176].

Le gouvernement et l'aristocratie de l'Irâc se donnant donc la main pour écraser d'un commun effort les non-conformistes et leurs doctrines, de même que la noblesse syrienne avait secondé les Omaiyades dans leur lutte contre les compagnons du Prophète, une persécution cruelle et terrible commença. Le gouverneur Obaidallâh la dirigeait. Lui sceptique, lui philosophe, lui qui avait fait tuer le petit-fils du Prophète, il répandit à grands flots le sang de ces hommes qu'au fond de l'âme il devait regarder comme les véritables disciples de Mahomet! Ce n'est pas qu'ils fussent à craindre pour le moment: vaincus par Alî en deux sanglantes batailles, ils ne prêchaient plus en public, ils se cachaient, ils avaient même déposé leur chef parce qu'il désapprouvait leur inaction, leur commerce avec les Arabes qui n'étaient pas de leur secte[177]; mais c'était—et leurs ennemis le savaient bien—c'était un tison enfoui sous les cendres qui n'attendait que l'air pour se ranimer. Ils propageaient en secret leurs principes, avec une éloquence vive, emportée, entraînante, irrésistible parce qu'elle venait du cœur. «Il me faut étouffer cette hérésie dans son germe, répondit Obaidallâh quand on lui dit que ces sectaires n'étaient pas assez dangereux pour motiver tant de cruautés; ces hommes sont plus redoutables que vous ne pensez; leurs moindres discours embrasent les esprits comme une légère étincelle fait flamber un monceau de jonc[178]

Les non-conformistes soutinrent cette terrible épreuve avec une fermeté vraiment admirable. Confiants et résignés, ils marchaient à l'échafaud d'un pas ferme, récitant des prières et des versets du Coran, et recevaient le dernier coup en glorifiant le Seigneur. Jamais aucun d'entre eux ne faussait sa parole pour sauver sa vie menacée. Un agent de l'autorité arrêta un sectaire dans la rue. «Permettez-moi d'entrer un instant dans ma maison, lui dit le non-conformiste, afin que je me purifie et que je prie ensuite.—Et qui me répond que tu reviendras?—Dieu,» répliqua le non-conformiste, et il revint[179]. Un autre, enfermé dans la prison, étonna jusqu'à son geôlier par sa piété exemplaire et son éloquence persuasive. «Votre doctrine me semble belle et sainte, lui dit le geôlier, et je veux vous rendre service. Je vous permettrai donc d'aller voir votre famille pendant la nuit, si vous me promettez de revenir ici au lever de l'aube.—Je vous le promets,» lui répondit le non-conformiste, et depuis lors le geôlier le laissait sortir chaque soir après le coucher du soleil. Mais une nuit que le non-conformiste était avec sa famille, des amis vinrent lui dire que le gouverneur, irrité de ce qu'un de ses bourreaux avait été assassiné, avait donné l'ordre de décapiter tous les hérétiques qui se trouvaient dans la prison. Malgré les prières de ses amis, malgré les pleurs de sa femme et de ses enfants, qui le conjuraient de ne pas aller se livrer à une mort certaine, le non-conformiste retourna à la prison en disant: «Pourrais-je me présenter devant Dieu, si j'avais manqué de parole?» De retour dans son cachot et voyant que la physionomie du bon geôlier exprimait la tristesse: «Tranquillisez-vous, lui dit-il, je connaissais le dessein de votre maître.—Quoi! vous le connaissiez et vous n'en êtes pas moins revenu!» s'écria le geôlier frappé d'étonnement et d'admiration[180].

Et les femmes rivalisaient de courage avec les hommes. La pieuse Baldjâ, avertie que la veille Obaidallâh avait prononcé son nom, ce qui, dans sa bouche, équivalait à une sentence de mort, refusa de se cacher comme ses amis le lui conseillaient. «S'il me fait arrêter, tant pis pour lui, car Dieu l'en punira, dit-elle; mais je ne veux pas qu'un seul de nos frères soit inquiété à cause de moi.» Calme et résignée, elle attendit les bourreaux, qui, après lui avoir coupé les mains et les jambes, jetèrent son tronc sur le marché[181].

Tant d'héroïsme, tant de grandeur, tant de sainteté excitaient l'intérêt et l'admiration des âmes justes et imposaient parfois du respect aux bourreaux mêmes. A la vue de ces hommes hâves et pâles, qui ne mangeaient et ne dormaient guère[182] et qui semblaient revêtus d'une auréole de gloire, une sainte horreur arrêtait leur bras prêt à frapper[183]. Dans la suite, ce n'était plus le respect qui les faisait hésiter, c'était la peur. La secte persécutée était devenue une société secrète, dont les membres étaient solidaires les uns des autres. Le lendemain de chaque exécution, on pouvait être sûr de trouver le bourreau assassiné[184]. C'était déjà un commencement de résistance à main armée, mais qui ne contentait pas les exaltés du parti. Et en effet, au point de vue de la secte, et même des musulmans en général, la patiente résignation aux supplices, loin d'être un mérite, était une faiblesse. L'Eglise musulmane est une Eglise essentiellement militante et elle l'est dans un autre sens que l'Eglise catholique. Aussi les exaltés reprochaient-ils aux modérés leur commerce avec les brigands et les incrédules[185], leur inaction, leur lâcheté, et les poètes, s'associant à ce blâme, faisaient un appel aux armes[186], lorsqu'on apprit que l'armée de Moslim allait attaquer les deux villes saintes. Ce fut un moment décisif dans la destinée de la secte, dont Nâfi, fils d'Azrac, était alors l'homme le plus éminent. Il vola avec ses amis à la défense du territoire sacré, et Ibn-Zobair qui disait que, pour combattre les Arabes de Syrie, il accepterait le secours des Dailemites, des Turcs, des païens, des barbares[187], l'accueillit à bras ouverts, l'assura même qu'il partageait ses doctrines. Tant que dura le siége de la Mecque, les non-conformistes firent des prodiges de valeur; mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'entre eux et le chef de la haute Eglise il n'y avait pas d'union possible. Ils retournèrent donc à Baçra; puis, profitant du désordre universel, ils s'établirent dans la province d'Ahwâz, après en avoir expulsé les employés du gouvernement.

A partir de cette époque, les non-conformistes, ceux de l'Ahwâz du moins, que les Arabes appellent les Azrakites, du nom du père du Nâfi, ne se contentèrent pas de rompre tout commerce avec les Arabes étrangers à leur secte, de déclarer que c'était un péché que de vivre dans leur société, de manger des animaux tués par eux, de contracter des mariages dans leurs familles: exaspérés par plusieurs années de persécution et altérés de vengeance, ils prirent un caractère cruel et féroce, tirèrent de leurs principes les conséquences les plus rigoureuses, et puisèrent dans le Coran, qu'ils interprétaient comme certaines sectes de l'Angleterre et de l'Ecosse ont interprété la Bible au XVIIe siècle, des arguments pour justifier leur haine implacable et la sanctifier. Les autres Arabes étant tous ou des incrédules ou des pécheurs, ce qui revenait au même, il fallait les extirper s'ils refusaient d'accepter les croyances du peuple de Dieu, attendu que Mahomet n'avait laissé aux Arabes païens d'autre choix que l'islamisme ou la mort. Nul ne devait être épargné, pas même les femmes, pas même les enfants à la mamelle, car Noé disait dans le Coran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune famille infidèle; car, si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs et n'enfanteraient que des impies et des incrédules[188].» On avait voulu les exterminer: à leur tour ils voulaient exterminer leurs persécuteurs. De martyrs, ils devinrent bourreaux.

Bientôt, marquant leur passage par des torrents de sang, ils s'avancèrent jusqu'à deux jours de marche de Baçra. Une consternation indicible régnait dans cette ville. Les habitants qui, comme l'on sait, avouaient d'ordinaire leur poltronnerie avec un cynisme révoltant, ne pouvaient compter que sur leurs propres forces et leur propre courage; car c'était justement l'époque où ils s'étaient affranchis de la domination des Omaiyades et où ils refusaient encore de reconnaître Ibn-Zobair. Pour comble de malheur, ils avaient été assez étourdis pour mettre à la tête du gouvernement le Coraichite Babba[189], homme d'une corpulence excessive et d'une parfaite nullité. Toutefois, comme ils avaient à sauver leurs biens, leurs femmes, leurs enfants et leur propre vie, la gravité du péril leur rendit un peu d'énergie, et ils allèrent à la rencontre de l'ennemi avec plus d'empressement et de courage qu'ils n'en montraient d'ordinaire quand il fallait combattre. On en vint aux prises près de Doulâb et l'on se battit pendant tout un mois. Nâfi fut tué dans un de ces combats; de leur côté, les Arabes de Baçra perdirent les trois généraux qui se succédèrent dans le commandement[190], et à la fin, fatigués par une si longue campagne, découragés de ce que tant de combats restaient sans résultat décisif, épuisés par des efforts auxquels ils étaient si peu accoutumés, ils sentirent qu'ils avaient pris la volonté pour la force et rentrèrent dans leurs foyers. L'Irâc eût été inondé alors par les farouches sectaires, si Hâritha ne leur eût barré le passage à la tête de ses contribules, les Ghoddân. «Honte éternelle sur nous, dit-il à ses compagnons d'armes, si nous abandonnons nos frères de Baçra à la rage brutale des non-conformistes;» et combattant en volontaire, sans qu'il fût revêtu d'un caractère officiel, il préserva l'Irâc du terrible fléau qui le menaçait.

Mais comme le danger était toujours imminent, comme Hâritha pouvait être battu à toute heure et qu'alors rien n'empêchait l'ennemi de pénétrer jusqu'à Baçra, les habitants de cette ville ne virent d'autre moyen de salut que de se coaliser avec Ibn-Zobair et de le reconnaître pour calife. C'est ce qu'ils firent. Ibn-Zobair leur envoya un gouverneur. Ce gouverneur confia le commandement des troupes à son frère, nommé Othmân. Arrivé en face des ennemis et voyant qu'il avait sur eux l'avantage du nombre, Othmân dit à Hâritha qui s'était réuni à lui:

—Eh quoi! c'est là toute leur armée?

—Ah! c'est que vous ne les connaissez pas, lui répondit Hâritha; ils vous donneront assez à faire, je vous en réponds.

—Par Dieu! reprit Othmân d'un air de dédain, avant de me mettre à table, je veux voir s'ils savent se battre.

—Sachez, général, qu'une fois rangés en bataille, ces hommes ne reculent jamais.

—Je sais que les Irâcains sont des lâches. Et vous, Hâritha, que savez-vous de la guerre?... Vous vous entendez à faire autre chose....

Othmân avait accompagné ces paroles d'un geste significatif, et Hâritha, furieux d'avoir eu à essuyer de cet étranger, de ce piétiste, le double reproche de lâcheté et d'ivrognerie, demeura à l'écart avec ses hommes, sans prendre part au combat.

Victime de son outrecuidance, Othmân, après avoir vu ses troupes prendre la fuite, périt sur le champ de bataille. Les non-conformistes allaient recueillir les fruits de leur victoire, lorsque Hâritha, ramassant l'étendard tombé à terre et rangeant ses contribules en bataille, arrêta l'élan de l'armée ennemie. «Si Hâritha n'eût pas été là, disait avec raison un poète, aucun Irâcain n'eût survécu à cette journée fatale. Quand on demande: «Quel est celui qui a sauvé la province?» Maäddites et Yéménites disent d'un commun accord:—C'est lui!»

Malheureusement les piétistes qu'Ibn-Zobair envoya successivement pour gouverner l'Irâc, ne surent pas apprécier cet homme, le seul pourtant qui, au milieu de la lâcheté générale, eût fait preuve de courage et d'énergie. C'était, leur disait-on, un ivrogne, un incrédule, et ils s'obstinaient à lui refuser la position officielle qu'il sollicitait, à ne pas lui envoyer les renforts dont il avait absolument besoin pour soutenir les efforts de l'ennemi. Pressé de plus en plus, le brave guerrier ne put sauver son armée épuisée que par une retraite qui ressemblait à une fuite. Poursuivi par l'ennemi, l'on arriva au Petit-Tigre et l'on se jeta précipitamment dans des bateaux pour le passer. Les barques étant déjà au milieu du fleuve, Hâritha entendit les cris de détresse que poussait un brave Témîmite qui, arrivé trop tard pour s'embarquer, allait être atteint par les ennemis. Il ordonna aussitôt au batelier de regagner la rive. Le batelier obéit; mais la rive où l'on aborda étant fort escarpée, le Témîmite, pesamment armé, se laissa choir dans la barque. La pesanteur de sa chute la fit chavirer. Tous périrent engloutis par les vagues[191].

L'Irâc avait perdu son dernier défenseur. Et l'ennemi avançait; déjà il s'occupait à jeter un pont sur l'Euphrate. Une foule d'habitants avaient quitté Baçra pour aller chercher un asile ailleurs; d'autres se préparaient à les suivre, et la peur qu'inspiraient les terribles têtes rasées était si grande, si universelle, que le gouverneur ne trouva plus personne qui voulût se charger du commandement de l'armée. Mais alors, comme par une inspiration du ciel, une seule pensée remplit tous les cœurs, un seul cri sortit de toutes les bouches: «Il n'y a que Mohallab qui puisse nous sauver[192]

Et Mohallab les sauva. C'était sans contredit un homme supérieur, digne en tout point de l'admiration enthousiaste que témoignait pour lui un héros chrétien, le Cid, quand, dans son palais de Valence, il se faisait lire les hauts faits des anciens preux de l'islamisme[193]. Comme rien n'échappait à sa clairvoyance, il comprit dès le début qu'une guerre de ce genre demandait dans un général quelque chose de plus que des talents militaires; que pour réduire ces fanatiques toujours prêts à vaincre ou à périr et qui, bien que percés d'outre en outre par les lances ennemies, se ruaient sur leurs adversaires en criant: «Nous venons à toi, Seigneur[194],» il fallait leur opposer des soldats non-seulement aguerris et bien disciplinés, mais animés, à un égal degré, de l'enthousiasme religieux. Et il opéra un miracle: il sut transformer les sceptiques Irâcains en croyants zélés, leur persuader que les non-conformistes étaient les ennemis les plus acharnés de l'Eternel, leur inspirer le désir d'obtenir la couronne du martyre. Quand les courages chancelaient, il attribuait hardiment à Mahomet des paroles prophétiques qui promettaient la victoire à ses soldats[195], car, par un singulier contraste, le talent de l'imposture lui était aussi naturel qu'un magnanime courage. Alors les soldats n'hésitaient plus et remportaient la victoire, parce qu'ils étaient convaincus que le ciel la leur avait promise. Il y eut donc dans cette guerre qui dura dix-neuf ans[196], une émulation de violence et de haine fanatique, et l'on ne saurait dire lequel des deux partis se montra le plus ardent, le plus acharné, le plus passionnément implacable. «Si je voyais venir d'un côté les Dailemites païens, et les non-conformistes de l'autre, disait-on dans l'armée de Mohallab, je m'élancerais sur ces derniers; car celui qui meurt tué par eux jouira là-haut d'une auréole dix fois resplendissante comme celle dont seront revêtus les autres martyrs[197]

Pendant que Baçra avait besoin de toutes ses forces, de toute son énergie, pour repousser les non-conformistes, une autre secte, celle des Chiites, inspirait les plus vives alarmes tant aux Omaiyades qu'à Ibn-Zobair.

Si les principes des non-conformistes devaient aboutir de toute nécessité à la démocratie, ceux des Chiites menaient droit au plus terrible despotisme. Ne pouvant admettre que le Prophète eût eu l'imprudence d'abandonner le choix de son successeur à la multitude, ils se fondaient sur certaines expressions assez équivoques de Mahomet pour enseigner que celui-ci avait expressément désigné Alî pour lui succéder, et que le califat était héréditaire dans la famille de l'époux de Fatime. Ils considéraient donc comme des usurpateurs, non-seulement les Omaiyades, mais encore Abou-Becr, Omar et Othmân, et ils élevaient en même temps leur calife au rang d'un Dieu, car ils croyaient qu'il ne péchait jamais, qu'il ne participait à aucune des faiblesses et des imperfections de l'humanité. De cette déification du calife, la secte qui dominait à cette époque et qui avait été fondée par Caisân[198], affranchi d'Alî, arriva, par une conséquence logique, à la triste doctrine que la foi, la religion et la vertu consistent uniquement dans la soumission passive et l'obéissance illimitée aux ordres de l'homme-Dieu[199]; bizarre et monstrueuse pensée, antipathique au caractère arabe, mais éclose dans le cerveau des anciens sectateurs de Zoroastre qui, accoutumés à voir, dans leurs rois et leurs prêtres, les descendants des dieux, des génies célestes, des divinités, transportaient aux chefs de la nouvelle religion la vénération qu'ils accordaient précédemment à leurs souverains[200]. Car les Chiites étaient une secte essentiellement persane; ils se recrutaient de préférence parmi les affranchis[201], c'est-à-dire parmi les Persans. De là vient aussi que cette secte donnait à ses croyances l'aspect formidable d'une guerre aveugle et furieuse contre la société: haïssant la nation dominante et lui enviant ses richesses, ces Persans demandaient leur part des biens d'ici-bas[202]. Leurs chefs, toutefois, étaient ordinairement des Arabes, qui exploitaient à leur profit la crédulité et le fanatisme de ces sectaires. A cette époque ils se laissaient guider par Mokhtâr, esprit à la fois audacieux et souple, violent et fourbe, héros et scélérat, tigre dans la colère et renard dans la réflexion. Tour à tour non-conformiste, orthodoxe—Zobairite, comme on disait alors—et Chiite, il avait passé par tous les partis, depuis celui qui représentait la démocratie jusqu'à celui qui prêchait l'absolutisme; et pour justifier ces variations continuelles, bien propres à inspirer des doutes sur sa sincérité et sa bonne foi, il s'était créé un Dieu à son image; un Dieu essentiellement variable, qui sait, qui veut, qui ordonne le lendemain le contraire de ce qu'il avait su, voulu et ordonné la veille. Cette bizarre doctrine avait pour lui encore un autre avantage: comme il se piquait de pouvoir prédire l'avenir, elle mettait ses pressentiments et ses visions à l'abri de la critique; car si l'événement ne les justifiait pas: «Dieu a changé d'avis,» disait-il[203]. Et pourtant, malgré les apparences contraires, nul n'était moins inconséquent, moins variable que lui. S'il changeait, il ne changeait que de moyens. Toutes ses actions avaient un seul mobile: une ambition effrénée; tous ses efforts tendaient vers un seul but: le pouvoir et la domination. Il méprisait tout ce que les autres craignaient ou vénéraient. Son esprit orgueilleux planait avec une dédaigneuse indifférence sur tous les systèmes politiques et toutes les croyances religieuses, qu'il considérait comme autant de leurres faits pour tromper la multitude, comme autant de préjugés dont un homme habile doit savoir se servir pour arriver à ses fins. Mais, quoi qu'il jouât tous les rôles avec une incomparable adresse, celui de chef des Chiites convenait le plus à son génie. Nulle autre secte n'était aussi simple et crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive, qui plaisait à son humeur impérieuse.

Par un hardi coup de main il enleva Coufa à Ibn-Zobair; puis il fit marcher ses troupes au-devant de l'armée syrienne, envoyée contre lui par le calife Abdalmélic, qui venait de succéder à son père Merwân. Pour se soulever, les habitants de Coufa, qui ne subissaient qu'en frémissant d'indignation et de colère le joug de l'imposteur et des Persans, leurs esclaves comme ils disaient[204], n'avaient attendu que ce moment; mais Mokhtâr sut gagner du temps en les leurrant de protestations et de promesses, et il en profita pour envoyer à son général Ibrâhîm l'ordre de revenir au plus vite. Au moment où ils s'y attendaient le moins, les rebelles virent Ibrâhîm et ses Chiites se ruer sur eux, l'épée au poing. Quand la révolte eut été noyée dans le sang, Mokhtâr fit arrêter et décapiter deux cent cinquante personnes dont la plupart avaient combattu contre Hosain à Kerbelâ. La mort de Hosain lui servit de prétexte; son mobile, c'était d'ôter aux Arabes l'envie de recommencer. Et ils se gardèrent bien de le faire: pour échapper au despotisme de la hache, ils émigrèrent en foule.

Ensuite, ordonnant à ses troupes de marcher de nouveau contre l'armée syrienne, Mokhtâr ne négligea rien pour stimuler leur enthousiasme et leur fanatisme. Au moment du départ, il leur montra un vieux siége, qu'il avait acheté d'un charpentier au prix modique de deux pièces d'argent, mais qu'il avait fait couvrir de soie et qu'il faisait passer pour le trône d'Alî. «Ce trône, dit-il à ses soldats, sera pour vous ce que l'arche d'alliance était pour les enfants d'Israël. Placez-le dans la mêlée, là où elle sera la plus sanglante, et sachez le défendre[205].» Puis il ajouta: «Si vous remportez la victoire, ce sera parce que Dieu vous aura aidés; mais ne vous laissez point décourager dans le cas où vous éprouveriez un échec, car il m'a été révélé qu'alors Dieu enverra à votre secours des anges, que vous verrez voler près des nuages sous la forme de pigeons blancs.» Or, il faut savoir que Mokhtâr avait donné à ses plus intimes affidés des pigeons élevés dans les colombiers de Coufa, avec l'ordre de les lâcher si une issue fâcheuse était à craindre[206]. Ces oiseaux viendraient donc annoncer à Mokhtâr que le moment d'aviser à sa propre sûreté était venu, et exciteraient en même temps les crédules soldats à employer tous leurs efforts pour changer la défaite en victoire.

La bataille eut lieu sur les bords du Khâzir, non loin de Mosoul (août 686). Les Chiites eurent d'abord le dessous. Alors on lâcha les pigeons. La vue de ces oiseaux releva leur courage, et tandis que, dans leur exaltation fanatique, ils se précipitaient sur l'ennemi avec une rage effrénée en criant: «Les anges, les anges!» un autre cri se fit entendre dans l'aile gauche de l'armée syrienne. Elle était entièrement composée de Caisites; Omair, l'ancien lieutenant de Zofar, la commandait. La nuit précédente il avait eu une entrevue avec le général des Chiites. Renversant maintenant sa bannière il cria: «Vengeance, vengeance pour la Prairie!» Dès lors les Caisites demeurèrent spectateurs immobiles, mais non indifférents, du combat, et, à l'entrée de la nuit, l'armée syrienne, après avoir perdu son général en chef Obaidallâh, était en pleine déroute[207].

Pendant que Mokhtâr s'enivrait encore de son triomphe, les émigrés de Coufa suppliaient Moçab, frère d'Ibn-Zobair et gouverneur de Baçra, d'aller attaquer l'imposteur, l'assurant qu'il n'aurait qu'à se montrer pour que tous les hommes sensés de Coufa se déclarassent pour lui. Cédant à leurs prières, Moçab rappela Mohallab à Baçra, marcha avec lui contre les Chiites, remporta sur eux deux victoires, et assiégea Mokhtâr qui s'était jeté dans la citadelle de Coufa. Ce dernier, voyant la ruine de son parti inévitable, était décidé à n'y point survivre. «Précipitons-nous sur les assiégeants, dit-il à ses soldats. Mieux vaut mourir en braves, que de périr ici de faim, ou de nous y laisser égorger comme des agneaux.» Mais il avait perdu son prestige: de six ou sept mille hommes, vingt seulement répondirent à son appel. Ils vendirent chèrement leur vie. Quant aux autres, leur lâcheté ne leur profita point. C'étaient, disaient les émigrés, des bandits, des assassins, et l'impitoyable Moçab les livra tous au bourreau (687). Mais il ne jouit pas longtemps de ses succès. Sans le vouloir, il avait rendu au rival de son frère un éclatant service, puisqu'il l'avait débarrassé des Chiites, ses ennemis les plus redoutables; et Abdalmélic, n'ayant désormais rien à craindre de ce côté-là, faisait les plus grands préparatifs pour attaquer les Zobairites dans l'Irâc. Pour ne pas laisser d'ennemi derrière lui, il commença par assiéger Carkîsiâ, où Zofar jouait un rôle fort étrange. Tantôt il prétendait combattre pour Ibn-Zobair, tantôt il fournissait des vivres aux Chiites et leur proposait de marcher avec eux contre les Syriens[208]. Tous les ennemis des Omaiyades, quelque différentes que fussent leurs prétentions, étaient pour lui des alliés, des amis. Assiégé par Abdalmélic qui, sur les remontrances des Kelbites, tenait prudemment ses soldats caisites hors de combat, Zofar défendit son repaire avec une opiniâtreté extrême; une fois même, ses soldats firent une sortie si vigoureuse, qu'ils pénétrèrent jusqu'à la tente du calife; et comme celui-ci était pressé d'en finir pour pouvoir marcher contre Moçab, il entama une négociation, qu'il rompit quand la destruction de quatre tours lui eut rendu l'espoir de prendre la ville de vive force, et qu'il renoua quand l'assaut eut été repoussé. Au prix de quelque argent qui serait distribué entre les soldats du calife, Zofar obtint les conditions les plus honorables: l'amnistie pour ses frères d'armes, pour lui-même le gouvernement de Carkîsiâ[209]. Pour contenter sa fierté, il stipula en outre qu'il ne serait forcé de prêter serment au calife omaiyade qu'après la mort d'Ibn-Zobair. Enfin, pour sceller leur réconciliation, ils convinrent entre eux que Maslama, fils du calife, épouserait une fille de Zofar. La paix conclue, Zofar se rendit auprès d'Abdalmélic, qui le reçut avec de grands égards et le fit asseoir à côté de lui sur son trône[210]. C'était un spectacle touchant que de voir ces hommes, si longtemps ennemis, se donner toutes les assurances d'une amitié fraternelle. Apparence trompeuse! Afin que l'amitié d'Abdalmélic pour Zofar fît place à une haine ardente, il suffit de lui rappeler un seul vers. Un noble Yéménite, Ibn-Dhî-'l-calâ, entra dans la tente, et voyant la place d'honneur qu'occupait Zofar, il se mit à verser des larmes. Le calife lui demanda la cause de son émotion. «Commandeur des croyants, dit-il, comment ne répandrais-je pas des pleurs amers, quand j'aperçois cet homme naguère révolté contre vous, dont le sabre dégoutte encore du sang de ma famille, victime de sa fidélité à vous servir, quand je vois, dis-je, ce meurtrier des miens assis avec vous sur ce trône au pied duquel je suis placé?—Si je l'ai fait asseoir à mes côtés, répondit le calife, ce n'est pas que je veuille l'élever au-dessus de toi; c'est seulement parce que son langage est le mien et que sa conversation m'intéresse.»

Le poète Akhtal qui, dans ce moment, était à boire dans une autre tente, fut informé de l'accueil que Zofar recevait du calife. Il haïssait, il abhorrait le brigand de Carkîsiâ, qui souvent avait été sur le point d'exterminer toute sa tribu, celle de Taghlib. «Je vais, dit-il, frapper un coup que n'a pu porter Ibn-Dhî-'l-calâ.» Il se présenta aussitôt chez le calife, et, après l'avoir quelques instants regardé fixement, il déclama ces vers:

La liqueur qui remplit ma coupe a le brillant éclat de l'œil vif et animé du coq. Elle exalte l'esprit du buveur. Celui qui en boit trois rasades sans mélange d'eau sent naître en lui le désir de répandre des bienfaits. Il marche en se balançant mollement comme une charmante fille de Coraich, et laisse flotter au gré des vents les pans de sa robe.

—A quel propos viens-tu me réciter ces vers? lui dit le calife. Tu as sans doute quelque idée en tête.

—Il est vrai, commandeur des croyants, reprit Akhtal, bien des idées viennent m'assaillir en effet lorsque je vois assis auprès de vous sur votre trône cet homme qui disait hier: «Sans doute l'herbe repoussera sur la terre fraîchement remuée qui couvre les ossements de nos frères; mais jamais nous ne les oublierons, et toujours nous aurons pour nos ennemis une haine implacable.»

A ces mots, Abdalmélic bondit comme s'il eût été piqué d'une guêpe. Furieux, haletant de colère, les yeux étincelants d'une haine farouche, il donna un violent coup de pied dans la poitrine de Zofar et le renversa de dessus le trône.... Zofar avoua depuis qu'il ne s'était jamais cru aussi près de sa dernière heure qu'à ce moment-là[211].

Le temps d'une réconciliation sincère n'était pas encore venu, et les Caisites ne tardèrent pas à donner aux Omaiyades une nouvelle preuve de leur haine invétérée. Zofar avait renforcé l'armée d'Abdalmélic, quand elle alla combattre Moçab, par une division de Caisites, commandée par son fils Hodhail; mais aussitôt que les deux armées furent en présence, ces Caisites passèrent à l'ennemi avec armes et bagages[212]. Cette défection n'eut pas, toutefois, les suites fâcheuses qu'avait eues celle d'Omair. La fortune, au contraire, souriait à Abdalmélic. Légers et mobiles, les Irâcains avaient déjà oublié leurs griefs contre les Omaiyades; toujours peu disposés à combattre pour qui que ce fût, et n'ayant, à plus forte raison, nulle envie de se faire tuer pour un prétendant qu'ils méprisaient, ils avaient prêté une oreille avide aux émissaires d'Abdalmélic, qui parcouraient l'Irâc en prodiguant l'or et les plus séduisantes promesses. Moçab était donc entouré de généraux qui s'étaient déjà vendus aux Omaiyades et qui, la bataille engagée, ne tardèrent pas à lui montrer leurs véritables sentiments. «Je ne veux pas, lui répondit l'un quand il lui ordonna de charger, je ne veux pas que ma tribu périsse en combattant pour une cause qui ne la touche en rien.»—«Eh quoi! vous m'ordonnez de marcher vers l'ennemi? lui dit un autre en le regardant d'un air insolent et railleur; aucun de mes soldats ne me suivrait, et si j'allais seul à la charge, je me rendrais ridicule[213].» Pour un homme fier et brave comme Moçab l'était, il n'y avait qu'un parti à prendre. S'adressant à son fils Isâ: «Pars, lui dit-il; va annoncer à ton oncle que les perfides Irâcains m'ont trahi, et dis adieu à ton père qui n'a plus que peu d'instants à vivre.—Non, mon père, lui répondit le jeune homme, jamais les Coraichites ne me reprocheront que je vous ai abandonné à l'heure du péril.» Le père et le fils se jetèrent au plus fort de la mêlée, et bientôt après on présenta leurs têtes à Abdalmélic (690).

Tout l'Irâc prêta serment à l'Omaiyade. Mohallab qui, la veille encore, ignorant la mort de Moçab déjà connue des non-conformistes, avait déclaré, dans une conférence avec les chefs de ces sectaires, que Moçab était son seigneur dans ce monde et dans l'autre, qu'il était prêt à mourir pour lui et que c'était le devoir de tout bon musulman de combattre Abdalmélic, ce fils d'un maudit, Mohallab imita l'exemple de ses compatriotes aussitôt qu'il eut reçu le diplôme par lequel le calife omaiyade le confirmait dans toutes ses charges et dignités. Voilà de quelle manière les Irâcains, même les meilleurs, comprenaient l'honneur et la loyauté! «Décidez vous-mêmes maintenant si l'erreur est de votre côté ou du nôtre, s'écrièrent les non-conformistes dans leur juste indignation, et ayez au moins la bonne foi d'avouer qu'esclaves des biens de ce bas monde, vous servez et encensez chaque pouvoir pourvu qu'il vous paie, frères de Satan que vous êtes[214]

VIII.

Abdalmélic touchait au but de ses souhaits. Pour régner sans compétiteur sur le monde musulman, il ne lui restait à conquérir que la Mecque, résidence et dernier asile de son concurrent. Ce serait, à la vérité, un sacrilége, et Abdalmélic eût frémi d'horreur rien que d'y penser, s'il eût conservé les pieux sentiments par lesquels il s'était distingué dans sa jeunesse[215]. Mais ce n'était plus le jeune homme candide et chaleureux qui, dans l'élan d'une sainte indignation, appelait Yézîd l'ennemi de l'Eternel, parce qu'il avait osé envoyer des soldats contre Médine, la ville du Prophète[216]. Les années, le commerce du monde et l'exercice du pouvoir avaient flétri en lui sa candeur enfantine et sa foi naïve, et l'on raconte que le jour où son cousin Achdac cessa de vivre, ce jour où Abdalmélic se souilla du double crime de parjure et d'assassinat, il avait fermé le livre de Dieu en disant d'un air sombre et froid: «Désormais il n'y a plus rien de commun entre nous[217].» Aussi ses sentiments religieux étaient assez connus pour que nul ne s'étonnât en apprenant qu'il allait envoyer des troupes contre la Mecque; mais ce dont tout le monde fut surpris, ce fut que le calife choisit, pour commander cette expédition importante, un homme né dans la poussière, un certain Haddjâdj, qui autrefois avait exercé l'humble profession de maître d'école à Tâïf en Arabie, et qui, dans ce temps-là, s'estimait heureux, si en enseignant à lire soir et matin aux petits garçons, il parvenait à gagner de quoi acheter un morceau de pain sec[218]. Connu seulement pour avoir rétabli un peu de discipline dans la garde d'Abdalmélic[219], pour avoir commandé une division dans l'Irâc où l'ennemi lui avait ôté, par sa défection, le moyen de montrer, soit sa bravoure, soit sa lâcheté, enfin, pour s'être laissé battre, sous le règne de Merwân, par les Zobairites[220], il fut redevable de sa nomination à une circonstance assez bizarre. Quand il sollicita l'honneur de commander l'armée qui allait assiéger Ibn-Zobair, le calife lui répondit d'abord par un tais-toi hautain et dédaigneux[221]; mais par une de ces anomalies normales du cœur humain, Abdalmélic, qui de reste croyait à fort peu de chose, croyait fermement aux songes, et Haddjâdj savait en faire tout à propos. «J'ai rêvé, dit-il, que j'écorchais Ibn-Zobair,» et aussitôt le calife lui confia le commandement qu'il sollicitait[222].

Quant à Ibn-Zobair, il avait reçu avec assez de calme et de résignation la nouvelle de la perte de l'Irâc et de la mort de son frère. Il est vrai de dire qu'il n'avait pas été sans inquiétude sur les projets de Moçab qui, à son avis, aimait un peu trop à trancher du souverain, et il se consola d'autant plus aisément de sa perte qu'il y trouva l'occasion de déployer ses talents oratoires en prononçant un sermon qui nous paraîtrait froid et guindé peut-être, mais qui sans doute lui semblait fort édifiant, et dans lequel il disait naïvement que la mort de son frère l'avait tout à la fois rempli de tristesse et de joie: de tristesse, parce qu'il se voyait «privé d'un ami, dont la mort était pour lui une blessure bien cuisante, qui ne laissait à l'homme sensé que la ressource de la patience et de la résignation;»—de joie, «parce que Dieu, en accordant à son frère la gloire du martyre, avait voulu lui donner un témoignage de sa bienveillance[223].» Mais quand il lui fallut, non prêcher, mais combattre, quand il vit la Mecque cernée de toutes parts et livrée aux horreurs de la plus affreuse disette, alors son courage chancela. Ce n'est pas qu'il manquât de ce courage vulgaire que tout soldat, à moins qu'il ne soit un grand poltron, possède sur le champ de bataille; mais il manquait d'énergie morale, et, étant venu trouver sa mère, femme d'une fierté toute romaine en dépit de ses cent ans:

—Ma mère, lui dit-il, tout le monde m'a abandonné et mes ennemis m'offrent encore des conditions fort acceptables. Que pensez-vous que je doive faire?

—Mourir, dit-elle.

—Mais je crains, reprit-il d'un air piteux, je crains, si je succombe sous les coups des Syriens, qu'ils n'assouvissent leur vengeance sur mon corps....

—Et qu'est-ce que cela te fait? La brebis, quand elle a été égorgée, souffre-t-elle donc si on l'écorche?

Ces fières paroles firent monter la rougeur de la honte au front d'Abdallâh; il se hâta d'assurer à sa mère qu'il partageait ses sentiments et qu'il n'avait eu d'autre dessein que de l'éprouver.... Peu d'instants après, s'étant armé de pied en cap, il revint auprès d'elle pour lui dire un dernier adieu. Elle le serra sur son cœur. Sa main rencontra une cotte de mailles.

—Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de cela, dit-elle.

—Je n'ai revêtu cette armure que pour vous inspirer quelque espoir, répliqua-t-il un peu déconcerté.

—J'ai dit adieu à l'espoir;—ôte cela.

Il obéit. Ensuite, ayant passé quelques heures à prier dans la Caba, ce héros sans héroïsme fondit sur les ennemis et mourut d'une manière plus honorable qu'il n'avait vécu. Sa tête fut envoyée à Damas, son corps attaché à un gibet dans une position renversée (692).

Pendant les six ou huit mois qu'avait duré le siége de la Mecque, Haddjâdj avait déployé un grand courage, une activité infatigable, une persévérance à toute épreuve, et, pour dire tout, une indifférence pour les choses saintes que les théologiens ne lui ont jamais pardonnée, mais qui prouvait qu'il s'était dévoué corps et âme à la cause de son maître. Rien ne l'avait arrêté, ni l'inviolabilité immémoriale du temple, ni ce que d'autres appelaient les signes de la colère du ciel. Un orage s'étant élevé, un jour que les Syriens étaient occupés à lancer des pierres sur la Caba, douze soldats furent frappés de la foudre. Saisis d'une terreur superstitieuse, les Syriens s'arrêtèrent et pas un ne voulut recommencer; mais Haddjâdj retroussa aussitôt sa robe, prit une pierre et la plaça sur une baliste dont il mit les cordes en mouvement, en disant d'un air leste et dégagé: «Cela ne signifie rien; je connais ce pays, moi, j'y suis né;—les orages y sont très-fréquents.»

Tant de dévoûment à la cause omaiyade méritait une récompense éclatante. Aussi Haddjâdj fut-il nommé par Abdalmélic gouverneur de la Mecque, et, peu de mois après, de tout le Hidjâz. Comme il était Caisite par sa naissance, sa promotion aurait probablement inspiré aux Kelbites des soupçons et des alarmes, s'il eût été d'une origine plus illustre; mais ce n'était qu'un parvenu, un homme sans conséquence. D'ailleurs les Kelbites pouvaient se prévaloir, eux aussi, des services importants qu'ils avaient rendus pendant le siége de la Mecque; ils pouvaient dire, par exemple, que la pierre fatale qui avait tué Ibn-Zobair, avait été lancée par un des leurs, par Homaid ibn-Bahdal[224]. Ce qui acheva de les rassurer, ce fut que le calife se complaisait à louer leur bravoure et leur fidélité, qu'il flattait et cajolait leurs chefs en prose et en vers[225], qu'il continuait à leur donner les emplois à l'exclusion de leurs ennemis, enfin qu'ils avaient pour eux plusieurs princes tels que Khâlid, fils de Yézîd Ier, et Abdalazîz, frère du calife et fils d'une femme kelbite.

Cependant les Caisites ne manquaient pas non plus de protecteurs à la cour. Bichr surtout, frère du calife et fils d'une Caisite, avait épousé leurs intérêts et leur querelle, et comme il disait à tout propos qu'ils surpassaient les Kelbites en bravoure, ses fanfaronnades allumèrent à un tel point le courroux de Khâlid, que celui-ci dit un jour aux Kelbites:

—N'y a-t-il personne parmi vous qui voudrait se charger de faire une razzia dans le désert des Cais? Il faut absolument que l'orgueil des princes qui ont des femmes caisites pour mères soit humilié, car ils ne cessent de prétendre que, dans toutes les rencontres, avant comme après le Prophète, les Caisites ont eu l'avantage sur nous.

—Je me charge volontiers de l'affaire, lui répondit Homaid ibn-Bahdal, si vous m'êtes garant que le sultan ne me punira pas.

—Je vous réponds de tout.

—Mais comment ferez-vous donc?

—Rien de plus simple. Vous savez que depuis la mort d'Ibn-Zobair les Caisites n'ont pas encore payé la dîme au calife. Je vous donnerai donc un ordre qui vous autorisera à lever la dîme parmi les Caisites et qu'Abdalmélic sera supposé avoir écrit. De cette manière vous trouverez facilement l'occasion de les traiter comme ils le méritent.

Ibn-Bahdal se mit en route, mais avec une suite peu nombreuse pour ne pas éveiller de soupçons, et parce qu'il était sûr de trouver des soldats partout où il rencontrerait des contribules. Arrivé auprès des Beni-Abd-Wadd et des Beni-Olaim, deux sous-tribus de Kelb qui demeuraient dans le Désert, au sud de Douma et de Khabt, il leur communiqua le projet de Khâlid, et, les hommes les plus braves et les plus déterminés de ces deux tribus lui ayant déclaré qu'ils ne demandaient pas mieux que de le suivre, il s'enfonça avec eux dans le Désert, après leur avoir fait jurer qu'ils seraient sans pitié pour les Caisites.

Un homme de Fazâra, sous-tribu de Cais, fut leur première victime. Il sortait d'une riche et puissante lignée; son bisaïeul, Hodhaifa ibn-Badr, avait été le chef des Dhobyân dans la célèbre guerre de Dâhis; mais comme il avait le malheur d'avoir pour mère une esclave, ses fiers contribules le méprisaient à un tel point qu'ils avaient refusé de lui donner une de leurs filles en mariage (ce qui l'avait obligé à prendre femme dans une tribu yéménite) et que, ne voulant pas l'admettre dans leur société, ils l'avaient relégué aux lisières du camp. Ce malheureux paria récitait à haute voix les prières du matin, et c'est ce qui le perdit. Guidés par sa voix, les Kelbites fondirent sur lui, le massacrèrent, et, joignant le vol au meurtre, ils s'emparèrent de ses chameaux, au nombre de cent. Ensuite, ayant rencontré cinq familles qui descendaient aussi de Hodhaifa, ils les attaquèrent. Le combat fut acharné et se prolongea jusqu'au soir; mais alors tous les Caisites gisaient sur le champ de bataille et leurs ennemis les croyaient morts. Ils ne l'étaient pas cependant; leurs blessures, quoique nombreuses, n'étaient pas mortelles, et, grâce au sable qui, poussé par un violent vent d'ouest, vint les couvrir et arrêter l'écoulement de leur sang, ils échappèrent tous à la mort.

Continuant leur route pendant la nuit, les Kelbites rencontrèrent, le lendemain matin, un autre descendant de Hodhaifa, nommé Abdallâh. Ce vieillard était en voyage avec sa famille; mais il n'avait auprès de lui personne en état de porter les armes, excepté Djad, son fils, qui, dès qu'il vit arriver la bande kelbite, prit ses armes, monta à cheval et alla se placer à quelque distance. Quand les Kelbites eurent mis pied à terre, Abdallâh leur demanda qui ils étaient. Ils répondirent qu'ils étaient des dîmeurs envoyés par Abdalmélic.

—Pouvez-vous me montrer un ordre à l'appui de ce que vous dites? demanda le vieillard.

—Certainement, lui répondit Ibn-Bahdal, cet ordre, le voici;—et il lui montra un diplôme revêtu du sceau califal.

—Et quelle est la teneur de cet écrit?

—On y lit ceci: «De la part d'Abdalmélic, fils de Merwân, pour Homaid ibn-Bahdal. Au dit Homaid ibn-Bahdal est ordonné par la présente d'aller lever la dîme sur tous les Bédouins qu'il pourra rencontrer. Celui qui paiera cette dîme et se fera inscrire sur le registre, sera considéré comme sujet obéissant et fidèle; celui au contraire, qui refusera de le faire sera tenu pour rebelle à Dieu, à son Prophète et au commandeur des croyants.»

—Fort bien; je suis prêt à obéir et à vous payer ma dîme.

—Cela ne suffit pas. Il faut faire autre chose encore.

—Quoi donc?

—Nous voulons que vous alliez à la recherche de tous les individus de votre tribu, afin de recueillir la dîme de chacun d'entre eux, et que vous nous indiquiez un endroit où nous viendrons recevoir cet argent de vos mains.

—Cela m'est impossible. Les Fazâra se trouvent dispersés sur une grande étendue du Désert; je ne suis plus jeune, moi, tant s'en faut; je ne pourrais donc entreprendre une si longue course, et je n'ai auprès de moi qu'un seul de mes fils. Vous qui venez de si loin et qui devez être habitués aux longs voyages, vous trouverez mes contribules bien plus facilement que moi; chaque jour vous arriverez à un de leurs campements, car ils s'arrêtent partout où ils trouvent de bons pâturages.

—Oui, nous connaissons cela. Ce n'est pas pour chercher des pâturages qu'ils se sont dispersés dans le Désert, c'est pour se soustraire au paiement de la dîme. Ce sont des rebelles.

—Je puis vous jurer que ce sont des sujets fidèles; c'est seulement pour chercher des pâturages....

—Brisons là-dessus et faites ce que nous vous disons.

—Je ne le puis pas. Voici la dîme que je dois au calife, prenez-la!

—Votre obéissance n'est point sincère, car voilà votre fils qui, du haut de son cheval, nous jette des regards dédaigneux.

—Vous n'avez rien à craindre de mon fils; prenez ma dîme et allez-vous-en, si vous êtes véritablement des dîmeurs.

—Votre conduite ne montre que trop que l'on disait vrai quand on nous assurait que vous et vos contribules vous avez combattu pour Ibn-Zobair.

—Nous n'avons pas fait cela. Nous lui avons bien payé la dîme, mais c'est que nous autres Bédouins, étrangers à la politique, nous la payons à celui qui est le maître du pays.

—Prouvez que vous dites la vérité en faisant descendre votre fils de son cheval.

—Qu'avez-vous à faire avec mon fils? Ce jeune homme a eu peur en voyant des cavaliers armés.

—Qu'il descende donc; il n'a rien à craindre.

Le vieillard alla vers son fils et lui dit de mettre pied à terre.

—Mon père, lui répondit le jeune homme, je le vois à leurs yeux qui me dévorent, ils veulent me massacrer. Donnez-leur ce que vous voudrez, mais laissez-moi me défendre.

Ayant rejoint les Kelbites, Abdallâh leur dit:

—Ce jeune homme craint pour sa vie. Prenez ma dîme et laissez-nous en paix.

—Nous n'accepterons rien de vous tant que votre fils restera à cheval.

—Il ne veut pas m'obéir, et d'ailleurs, à quoi cela vous servirait-il?

—Bien, vous vous montrez rebelle. Esclave, ce qu'il faut pour écrire! Nos affaires sont terminées ici. Nous allons écrire au commandeur des croyants qu'Abdallâh, petit-fils d'Oyaina, nous a empêchés de remplir notre mission auprès des Beni-Fazâra.

—Ne le faites pas, je vous en conjure, car je ne suis pas coupable d'un tel acte.

Sans faire attention aux prières du vieillard, Ibn-Bahdal écrivit un billet, et, l'ayant donné à un de ses cavaliers, celui-ci prit aussitôt la route de Damas.

Consterné de ce qui venait d'arriver, Abdallâh s'écria:

—Ne m'accusez pas ainsi injustement! Je vous en conjure au nom de Dieu, ne me représentez pas aux yeux du calife comme un rebelle, car je suis prêt à obéir à tous ses ordres!

—Faites donc descendre votre fils.

—On nous a donné de vous une mauvaise opinion; mais promettez-vous qu'il ne lui arrivera aucun mal?

Les Kelbites le lui ayant promis de la manière la plus solennelle, Abdallâh dit à son fils:

—Que Dieu me maudisse si tu ne descends pas de ton cheval!

Alors Djadj obéit, et, jetant sa lance à terre, il s'avança lentement vers les Kelbites, en disant d'une voix sombre:

—Ce jour vous portera malheur, mon père!

De même que le tigre joue avec l'ennemi qu'il tient sous sa griffe, avant de lui donner le dernier coup, les Kelbites commencèrent par insulter et railler le jeune homme; puis ils l'étendirent sur une roche pour l'égorger. Pendant son agonie, le malheureux jeta à son père un dernier regard, à la fois plein de tristesse, de résignation et de reproche.

Quant au vieillard, ses cheveux blancs imposèrent aux Kelbites, tout féroces qu'ils étaient, un certain respect; n'osant l'égorger comme ils avaient égorgé son fils, ils essayèrent de l'assommer à coups de bâton et le laissèrent pour mort sur le sable. Il revint à la vie; mais rongé par le remords, il ne cessait de dire: «Dussé-je oublier toutes les calamités que j'ai éprouvées, jamais le regard que me jeta mon fils alors que je l'eus livré à ses bourreaux, ne sortira de ma mémoire.»

Le cheval de Djad refusa de quitter l'endroit où le meurtre avait été accompli. Les yeux toujours tournés vers le sol et grattant du pied le sable qui présentait encore les traces du sang de son maître, le fidèle animal se laissa mourir de faim.

D'autres meurtres suivirent ceux qui avaient déjà été commis. Parmi les victimes se trouvait Borda, fils d'un chef illustre, de Halhala, et les sanguinaires Kelbites ne retournèrent vers Damas que quand les Caisites, éclairés sur leur but véritable, se furent dérobés à leur aveugle fureur en s'enfonçant dans le Désert.

Tous les Kelbites étaient comme ivres de joie et d'orgueil, et un poète de Djohaina, tribu qui, de même que Kelb, descendait de Codhâa, exprima leurs sentiments avec une singulière énergie et une exaltation fanatique.