Vous permettez aux Caisites de verser notre sang, fils de Merwân; mais si vous persistez à refuser de nous faire justice, nous en appellerons au jugement de Dieu, qui sera plus équitable pour nous. On dirait que vous avez oublié la bataille de la Prairie et que vous ignorez qui vous a procuré la victoire alors; pourtant, c'était nos poitrines qui vous servaient de boucliers contre les lances ennemies, et vous n'aviez alors que nous pour cavaliers et pour fantassins. Mais depuis que vous avez obtenu le but de vos désirs, et que, grâce à nous, vous nagez dans les délices, vous affectez de ne pas nous apercevoir; voilà comment, depuis aussi longtemps que nous vous connaissons, vous en agissez constamment avec nous. Mais aussi, gardez-vous de vous livrer à une sécurité trompeuse quand la guerre se rallumera et que vous sentirez le pied vous glisser sur votre échelle de corde; il se peut qu'alors les cordes que vous croyiez solidement tordues, se détordent.... Cela s'est vu maintes fois....
Ce fut le Kelbite Abrach, secrétaire de Hichâm, qui se chargea de lui réciter ces vers; et la menace d'une guerre civile eut tant d'effet sur le calife, qu'il prononça à l'instant même la destitution d'Obaida, en s'écriant avec une colère feinte ou vraie: «Que Dieu maudisse ce fils d'une chrétienne, qui ne s'est point conformé à mes ordres[277]!»
X.
La lutte des Yéménites et des Caisites ne resta pas sans influence sur le sort des peuples vaincus, car à leur égard, et principalement pour ce qui concerne les contributions, chacun des deux partis avait des principes différents, et sous ce rapport, comme sous bien d'autres, c'était Haddjâdj qui avait tracé à son parti la route à suivre. On sait qu'en vertu des dispositions de la loi, les chrétiens et les juifs qui vivent sous la domination musulmane, sont dispensés, aussitôt qu'ils ont embrassé l'islamisme, de payer au trésor la capitation imposée à ceux qui persévèrent dans la foi de leurs ancêtres. Grâce à cette amorce offerte à l'avarice, l'Eglise musulmane recevait chaque jour dans son giron une foule de convertis qui, sans être complétement convaincus de la vérité de ses doctrines, se préoccupaient avant tout d'argent et d'intérêts mondains. Les théologiens se réjouissaient de cette rapide propagation de la foi; mais le trésor en souffrait énormément. La contribution de l'Egypte, par exemple, s'élevait encore, sous le califat d'Othmân, à douze millions; mais peu d'années après, sous le califat de Moâwia, lorsque la plupart des Coptes eurent embrassé l'islamisme, elle était tombée à cinq millions[278]. Sous Omar II elle tomba plus bas encore; mais ce pieux calife ne s'en inquiétait pas, et quand un de ses lieutenants lui envoya ce message: «Si cet état de choses se prolonge en Egypte, tous les dhimmîs se feront musulmans, et l'on perdra ainsi les revenus qu'ils rapportent au trésor de l'Etat,» il lui répondit: «Je serais bien heureux si les dhimmîs se faisaient tous musulmans, car Dieu a envoyé son Prophète comme apôtre et non comme collecteur d'impôts[279].» Haddjâdj pensait autrement. Il s'intéressait peu à la propagation de la foi et il était obligé, pour conserver les bonnes grâces du calife, de remplir le trésor. Il n'avait donc point accordé aux nouveaux musulmans de l'Irâc l'exemption de payer la capitation[280]. Les Caisites imitaient constamment et partout l'exemple qu'il leur avait donné, et en outre, ils traitaient les vaincus, musulmans ou non, avec une morgue insolente et une dureté extrême. Les Yéménites au contraire, s'ils ne se conduisaient pas toujours envers ces malheureux avec plus d'équité et de douceur alors qu'ils étaient au pouvoir, associaient du moins, quand ils étaient dans l'opposition, leur voix à celle des opprimés pour blâmer l'esprit de fiscalité qui animait leurs rivaux. Aussi les peuples vaincus, quand ils voyaient les Yéménites revenir au pouvoir, se promettaient des jours filés d'or et de soie; mais leur espoir fut souvent trompé, car les Yéménites ne furent ni les premiers ni les derniers libéraux qui aient éprouvé que, quand on est dans l'opposition, il est facile de crier contre les impôts, d'exiger la réforme du système financier, de la promettre pour le cas où l'on parviendra aux affaires, mais que, quand on y est parvenu, il est bien difficile de tenir ses promesses. «Je me trouve dans une situation assez embarrassante, disait le chef des Yéménites, Yézîd, fils de Mohallab, quand Solaimân l'eut nommé gouverneur de l'Irâc; toute la province a mis en moi son espoir; elle me maudira comme elle a maudit Haddjâdj, si je la force à payer les mêmes tributs que par le passé, mais, d'un autre côté, Solaimân sera mécontent de moi s'il ne reçoit pas autant de contributions qu'en recevait son frère lorsque Haddjâdj était gouverneur de la province.» Pour sortir d'embarras, il eut recours à un expédient assez original. Ayant déclaré au calife qu'il ne pouvait se charger de lever les impôts, il lui fit prendre la résolution de confier cette besogne odieuse à un homme du parti qui venait de succomber[281].
On ne peut nier d'ailleurs qu'il n'y eût parmi les Yéménites des hommes extrêmement souples qui transigeaient sans peine avec leurs principes, et qui, pour conserver leurs postes, servaient leur maître, qu'il fût yéménite ou caisite, avec un dévoûment égal et une docilité à toute épreuve. Le Kelbite Bichr peut être considéré comme le type de cette classe d'hommes, qui devenaient de moins en moins rares au fur et à mesure que les mœurs se corrompaient et que l'amour de la tribu cédait le pas à l'ambition et à la soif des richesses. Nommé gouverneur de l'Afrique par le caisite Yézîd II, ce Bichr envoya en Espagne un de ses contribules, nommé Anbasa, qui fit payer aux chrétiens de ce pays un double tribut[282]; mais lorsque le yéménite Hichâm fut monté sur le trône, il y envoya un autre de ses contribules, nommé Yahyâ, qui restitua aux chrétiens tout ce qu'on leur avait injustement enlevé. Un auteur chrétien de ce temps-là va même jusqu'à dire que ce gouverneur terrible (telle est l'épithète qu'il lui donne) eut recours à des mesures cruelles pour forcer les musulmans à rendre ce qui ne leur appartenait pas[283].
En général, cependant, les Yéménites étaient moins durs que leurs rivaux envers les vaincus, et par conséquent ils leur étaient moins odieux. Le peuple de l'Afrique surtout, ce mélange, cette agglomération de populations hétérogènes que les Arabes trouvèrent établies depuis l'Egypte jusqu'à la mer Atlantique et que l'on désigne par le nom de Berbers, avait pour eux une prédilection marquée. C'était une race fière, aguerrie et extrêmement jalouse de sa liberté. Sous plusieurs rapports, comme Strabon[284] l'a déjà remarqué, les Berbers ressemblaient aux Arabes. Nomades sur un territoire limité, comme les fils d'Ismaël; faisant la guerre de la même façon qu'eux, ainsi que le disait Mousâ ibn-Noçair[285] qui contribua tant à les soumettre; accoutumés, comme eux, à une indépendance immémoriale, car la domination romaine avait été ordinairement restreinte à la côte; ayant, enfin, la même organisation politique, c'est-à-dire la démocratie tempérée par l'influence des familles nobles, ils devinrent pour les Arabes, quand ceux-ci tentèrent de les assujettir, des ennemis bien autrement redoutables que ne l'avaient été les soldats mercenaires et les sujets opprimés de la Perse et de l'empire byzantin. Chaque succès, les agresseurs le payèrent d'une défaite sanglante. Au moment même où ils parcouraient le pays en triomphateurs jusqu'aux bords de l'Atlantique, ils se voyaient tout à coup enveloppés et taillés en pièces par des hordes innombrables comme le sable du Désert. «Conquérir l'Afrique est chose impossible, écrivait un gouverneur au calife Abdalmélic; à peine une tribu berbère a-t-elle été exterminée, qu'une autre vient prendre sa place.» Pourtant les Arabes, malgré la difficulté de cette entreprise, et peut-être même à cause des obstacles qu'ils rencontraient à chaque pas et que l'honneur leur commandait de surmonter, quoi qu'il en coûtât, s'obstinèrent à cette conquête avec un courage admirable et une opiniâtreté sans égale. Au prix de soixante-dix ans d'une guerre meurtrière, la soumission des Africains fut obtenue, en ce sens qu'ils consentirent à déposer les armes pourvu qu'on ne se targuât jamais avec eux des droits acquis, qu'on ménageât leur fierté chatouilleuse, et qu'on les traitât, non pas en vaincus, mais en égaux, en frères. Malheur à celui qui avait l'imprudence de les offenser! Dans son fol orgueil, le Caisite Yézîd ibn-abî-Moslim, l'ancien secrétaire de Haddjâdj, voulut les traiter en esclaves: ils l'assassinèrent; et tout caisite qu'il était, le calife Yézîd II fut assez prudent pour ne pas exiger la punition des coupables et pour envoyer un Kelbite gouverner la province. Moins prévoyant que son prédécesseur, Hichâm provoqua une insurrection terrible qui, de l'Afrique, se communiqua à l'Espagne.
Yéménite au commencement de son règne et par conséquent assez populaire[286], Hichâm avait fini par se déclarer pour les Caisites, parce qu'il les savait disposés à contenter sa passion dominante, la soif de l'or. Leur ayant donc livré les provinces qu'ils savaient pressurer si bien, il en tira plus d'argent qu'aucun de ses ancêtres[287]; et quant à l'Afrique, il en confia le gouvernement, dans l'année 734, un an et demi après la destitution d'Obaida[288], au Caisite Obaidallâh.
Ce petit-fils d'un affranchi n'était pas un homme vulgaire. Il avait reçu une éducation solide et brillante, de manière qu'il savait par cœur les poèmes classiques et les récits des guerres du vieux temps[289]. Dans son attachement aux Caisites, il y avait une pensée noble et généreuse. N'ayant trouvé en Egypte que deux petites tribus caisites, il y fit venir mille et trois cents pauvres familles de cette race et se donna tous les soins possibles pour faire prospérer cette colonie[290]. Son respect pour la famille de son patron avait quelque chose de touchant: au milieu des grandeurs et au comble de la puissance, loin de rougir de son humble origine, il proclamait hautement ses obligations envers le père d'Ocba, qui avait affranchi son aïeul; et quand il fut gouverneur d'Afrique et qu'Ocba fut venu lui rendre visite, il le fit asseoir à ses côtés et lui témoigna tant de respect que ses fils, dans leur vanité de parvenus, s'en indignèrent. «Quoi! lui dirent-ils quand ils se trouvèrent seuls avec lui; vous faites asseoir ce Bédouin à vos côtés, en présence de la noblesse et des Coraichites, qui s'en tiendront offensés sans doute, et qui vous en voudront! Comme vous êtes un vieillard, personne ne se montrera cruel envers vous, et peut-être la mort vous mettra-t-elle bientôt à l'abri de toute intention hostile; mais nous, vos fils, nous avons à craindre que la honte de ce que vous avez fait ne retombe sur nous. Et qu'arrivera-t-il si le calife apprend ce qui s'est passé? Ne se mettra-t-il pas en colère quand il saura que vous avez fait plus d'honneur à un tel homme qu'aux Coraichites?—Vous avez raison, mes fils, leur répondit Obaidallâh; je ne trouve rien pour m'excuser, et je ne ferai plus ce que vous me reprochez.» Le lendemain matin il fit venir Ocba et les nobles dans son palais. Il les traita tous avec respect, mais il donna la place d'honneur à Ocba, et, s'étant assis à ses pieds, il fit venir ses fils. Quand ceux-ci furent entrés dans la salle et qu'ils contemplèrent ce spectacle avec surprise, Obaidallâh se leva, et, après avoir glorifié Dieu et son prophète, il rapporta aux nobles les discours que ses fils avaient tenus la veille, et continua en ces termes: «Je prends Dieu et vous tous à témoin, bien que Dieu seul suffise, quand je déclare que cet homme que voici, est Ocba, fils de ce Haddjâdj qui a donné la liberté à mon grand-père. Mes fils ont été séduits par le démon, qui leur a inspiré un fol orgueil; mais j'ai voulu donner à Dieu la preuve que moi du moins, je ne suis point coupable d'ingratitude et que je sais ce que je dois à l'Eternel ainsi qu'à cet homme-là. J'ai voulu faire cette déclaration en public, parce que je craignais que mes fils n'en vinssent à nier un bienfait de Dieu, à désavouer cet homme et son père pour leurs patrons; ce qui aurait eu pour suite inévitable qu'ils auraient été maudits par Dieu et par les hommes, car j'ai appris que le Prophète a dit: «Maudit celui qui prétend appartenir à une famille à laquelle il est étranger, maudit celui qui renie son patron.» Et l'on m'a raconté aussi qu'Abou-Becr a dit: «Désavouer un parent même éloigné, ou se prétendre issu d'une famille à laquelle on n'appartient pas, c'est être ingrat envers Dieu».... Mes fils, comme je vous chéris autant que moi-même, je n'ai point voulu vous exposer à la malédiction du Ciel et des hommes. Vous m'avez dit encore que le calife se fâchera contre moi, s'il apprend ce que j'ai fait. Rassurez-vous; le calife, à qui Dieu veuille accorder une longue vie, est trop magnanime, il sait trop bien ce qu'il doit à Dieu, il connaît trop bien ses devoirs, pour que j'aie à craindre d'avoir excité son courroux en remplissant les miens; je me tiens persuadé au contraire, qu'il approuvera ma conduite.»—«Bien parlé! cria-t-on de toutes parts, vive notre gouverneur!» Et les fils d'Obaidallâh, honteux d'avoir eu à essuyer une si grande humiliation, gardèrent un morne silence. Puis Obaidallâh, s'adressant à Ocba: «Seigneur, lui dit-il, mon devoir est d'obéir à vos ordres. Le calife m'a confié un vaste pays; choisissez pour vous quelle province vous voudrez.» Ocba choisit l'Espagne. «Mon plus grand désir, c'est de prendre part à la guerre sainte, dit-il, et c'est là que je pourrai le satisfaire[291].»
Mais malgré l'élévation de son caractère, et quoiqu'il possédât toutes les vertus de sa nation, Obaidallâh partageait aussi au plus haut degré le profond mépris qu'avait celle-ci pour tout ce qui n'était pas arabe. A ses yeux, les Coptes, les Berbers, les Espagnols, les vaincus en général, qu'à peine il regardait comme des hommes, n'avaient sur la terre d'autre destinée que celle d'enrichir, à la sueur de leur front, le grand peuple que Mahomet avait appelé le meilleur de tous. Déjà en Egypte, où il avait été percepteur des impôts, il avait augmenté d'un vingtième le tribut que payaient les Coptes; et ce peuple, d'ordinaire fort pacifique et qui jamais encore, depuis qu'il vivait sous la domination musulmane, n'avait fait un appel aux armes, avait été exaspéré à un tel point par cette mesure arbitraire, qu'il s'était insurgé en masse[292]. Promu au gouvernement de l'Afrique, il se fit un devoir de contenter, aux dépens des Berbers, les goûts et les caprices des grands seigneurs de Damas. Comme le duvet des mérinos, dont on fabriquait des vêtements d'une blancheur éclatante, était fort recherché dans cette capitale, il faisait arracher aux Berbers leurs moutons, qu'on égorgeait tous, quoique souvent on ne trouvât qu'un seul agneau avec duvet dans un troupeau de cent moutons, tous les autres étant ce qu'on appelle des agneaux ras ou sans duvet, et par conséquent inutiles au gouverneur[293]. Non content d'enlever aux Berbers leurs troupeaux, la source principale de leur bien-être, ou plutôt leur unique moyen de subsistance, il leur ravissait aussi leurs femmes et leurs filles, qu'il envoyait en Syrie peupler les sérails; car les seigneurs arabes faisaient grand cas des femmes berbères qui, en tout temps, ont eu la réputation de surpasser les femmes arabes en beauté[294].
Pendant plus de cinq ans, les Berbers souffrirent en silence; ils murmuraient, ils accumulaient dans leurs cœurs des trésors de haine, mais la présence d'une nombreuse armée les contenait encore.
Une insurrection se préparait cependant. Elle aurait un caractère religieux autant que politique, et elle serait dirigée par des missionnaires, par des prêtres; car, malgré les ressemblances nombreuses et frappantes qui existaient entre le Berber et l'Arabe, il y avait cependant entre ces deux peuples cette différence profonde et essentielle, que l'un était pieux, avec beaucoup de penchant à la superstition, et, avant tout, plein d'une aveugle vénération pour les prêtres, au lieu que l'autre, sceptique et railleur, n'accordait presque aucune influence aux ministres de la religion. De nos jours encore, les marabouts africains ont, dans les grandes affaires, un pouvoir illimité. Seuls ils ont le droit d'intervenir lorsque des inimitiés s'élèvent entre deux tribus. A l'époque de l'élection des chefs, ce sont eux qui proposent au peuple ceux qui leur paraissent les plus dignes. Quand des circonstances graves ont nécessité une réunion de tribus, ce sont eux encore qui recueillent les diverses opinions; ils en délibèrent entre eux, et font connaître leur décision au peuple. Leurs habitations communes sont réparées, pourvues, par le peuple, qui prévient tous leurs vœux[295]. Chose étrange et curieuse: les Berbers ont plus de vénération pour leurs prêtres que pour le Tout-Puissant même. «Le nom de Dieu, dit un auteur français qui a consciencieusement étudié les mœurs de ce peuple, le nom de Dieu, invoqué par un malheureux que l'on veut dépouiller, ne le protége pas; celui d'un marabout vénéré le sauve[296].» Aussi les Berbers n'ont-ils joué un rôle important sur la scène du monde que lorsqu'ils étaient mis en mouvement par un prêtre, par un marabout. C'étaient des marabouts que ceux qui ont jeté les fondements du vaste empire des Almoravides et de celui des Almohades. Dans leur lutte contre les Arabes, les Berbers des montagnes de l'Aurâs avaient été commandés longtemps par une prophétesse, qu'ils croyaient douée d'un pouvoir surnaturel; et dans ce temps-là, le général arabe Ocba ibn-Nâfi, qui avait compris mieux que personne le caractère du peuple qu'il combattait, et qui avait senti que, pour le vaincre, il fallait le prendre par son faible et frapper son imagination par des miracles, avait hardiment joué le rôle de sorcier, de marabout. Tantôt il conjurait des serpents, tantôt il prétendait entendre des voix célestes, et quelque puérils et ridicules que nous paraissent ces moyens, ils avaient été si fructueux qu'une foule de Berbers, frappés des prestiges qu'opérait cet homme et convaincus qu'ils essayeraient en vain de lui résister, avaient mis bas les armes et s'étaient convertis à l'islamisme.
A l'époque dont nous parlons, cette religion dominait déjà en Afrique. Sous le règne du pieux Omar II, elle y avait fait de grands progrès, et un ancien chroniqueur[297] va même jusqu'à dire que, sous Omar, il ne restait pas un seul Berber qui ne se fût fait musulman; assertion qui ne paraîtra pas trop exagérée quand on se souvient que ces conversions n'étaient pas tout à fait spontanées et que l'intérêt y jouait un grand rôle. La propagation de la foi étant pour Omar l'affaire la plus importante de sa vie, il faisait usage de tous les moyens propres à multiplier les prosélytes, et pour peu que l'on consentît à prononcer les mots: «Il n'y a qu'un seul Dieu, et Mahomet est son prophète,» on était dispensé de payer la capitation, sans être obligé de se conformer strictement aux préceptes de la religion. Un jour que le gouverneur du Khorâsân écrivit à Omar en se plaignant de ce que ceux qui en apparence avaient embrassé l'islamisme ne l'avaient fait que pour échapper à la capitation, et en disant qu'il avait acquis la certitude que ces hommes ne s'étaient pas fait circoncire, le calife lui répondit: «Dieu a envoyé Mahomet pour appeler les hommes à la foi véritable, et non pour les circoncire[298].» C'est qu'il comptait sur l'avenir; sous cette inculte végétation il soupçonnait une terre riche et fertile, où la parole divine pourrait germer et fructifier; il pressentait que si les nouveaux musulmans méritaient encore le reproche de tiédeur, leurs fils et leurs petits-fils, nés et élevés dans l'islamisme, surpasseraient un jour, en zèle et en dévotion, ceux qui avaient douté de l'orthodoxie de leurs pères.
L'événement avait justifié ses prévisions, surtout pour ce qui concerne les habitants de l'Afrique. L'islamisme, d'antipathique, d'odieux qu'il leur avait été, leur était devenu supportable d'abord, et peu à peu cher au plus haut degré. Mais la religion telle qu'ils la comprenaient, ce n'était pas la froide religion officielle, triste milieu entre le déisme et l'incrédulité, que leur prêchaient des missionnaires sans onction, qui leur disaient toujours ce qu'ils devaient au calife, et jamais ce que le calife leur devait; c'était la religion hardie et passionnée que leur prêchaient les non-conformistes, qui, traqués en Orient comme des bêtes fauves, et obligés, pour échapper aux poursuites, de prendre divers déguisements et des noms supposés[299], étaient venus chercher, à travers mille dangers, un asile dans les déserts brûlants de l'Afrique, où ils propageaient dès lors leurs doctrines avec un succès inouï. Nulle part ces docteurs ardents et convaincus n'avaient encore rencontré tant de dispositions à embrasser leurs croyances: le calvinisme musulman avait enfin trouvé son Ecosse. Le monde arabe, il faut bien le dire, avait vomi ces doctrines, non par répugnance pour les principes politiques du système, qui, au contraire, répondaient assez à l'instinct républicain de la nation, mais parce qu'il ne voulait ni prendre la religion au sérieux, ni accepter l'intolérante moralité par laquelle se distinguaient ces sectaires. En revanche, les habitants des pauvres chaumières africaines acceptèrent tout avec un enthousiasme indicible. Simples et ignorants, ils ne comprenaient rien sans doute aux spéculations et aux subtilités dogmatiques dans lesquelles se complaisaient des esprits plus cultivés. Il serait donc inutile de rechercher à quelle secte ils s'attachèrent de préférence, s'ils étaient Harourites, ou Cofrites, ou Ibâdhites, car les chroniqueurs ne sont pas d'accord à ce sujet; mais ils comprenaient assez de ces doctrines pour en embrasser les idées révolutionnaires et démocratiques, pour partager les romanesques espérances de nivellement universel qui animaient leurs docteurs, et pour être convaincus que leurs oppresseurs étaient des réprouvés dont l'enfer serait le partage. Tous les califes, à partir d'Othmân, n'ayant été que des usurpateurs incrédules, ce n'était pas un crime que de se révolter contre le tyran qui leur arrachait leurs biens et leurs femmes; c'était un droit et, mieux encore, un devoir. Comme jusque-là les Arabes les avaient tenus éloignés du pouvoir, ne leur laissant que ce qu'ils n'avaient pu leur ôter, le gouvernement des tribus, ils crurent facilement que la doctrine de la souveraineté du peuple, doctrine que, dans leur sauvage indépendance, ils avaient professée depuis un temps immémorial, était fort musulmane, fort orthodoxe, et que le moindre Berber pouvait être élevé au trône en vertu du suffrage universel. Ainsi ce peuple cruellement opprimé, excité par des fanatiques moitié prêtres, moitié guerriers, qui avaient à régler, eux aussi, de vieux comptes avec les soi-disant orthodoxes, allait secouer le joug au nom d'Allâh et de son prophète, au nom de ce livre sacré sur lequel d'autres se sont appuyés pour fonder un terrible despotisme! Qu'elle est étrange partout, la destinée des codes religieux, ces arsenaux formidables qui fournissent des armes à tous les partis; qui tantôt justifient ceux qui brûlent des hérétiques et prêchent l'absolutisme, et qui tantôt donnent raison à ceux qui proclament la liberté de conscience, décapitent un roi et fondent une république!
Tous les esprits étaient donc en fermentation, et l'on n'attendait, pour prendre les armes, qu'une occasion favorable, lorsque, dans l'année 740, Obaidallâh envoya une partie considérable de ses troupes faire une expédition en Sicile. L'armée partie, et le moindre prétexte suffisant dès lors pour faire éclater l'insurrection, le gouverneur de la Tingitanie eut l'imprudence de choisir précisément ce moment-là pour appliquer le système caisite, pour ordonner aux Berbers de son district de payer un double tribut, comme s'ils n'eussent pas été musulmans. Aussitôt ils prennent les armes, se rasent la tête et attachent des Corans aux pointes de leurs lances, selon la coutume des non-conformistes[300], donnent le commandement à un des leurs, à Maisara, un des plus zélés sectaires, à la fois prêtre, soldat et démagogue, attaquent la ville de Tanger, s'en emparent, égorgent le gouverneur de même que tous les autres Arabes qu'ils y trouvent, et, appliquant leurs doctrines dans toute leur inhumaine rigueur, ils n'épargnent pas même les enfants. De Tanger, Maisara marche vers la province de Sous, gouvernée par Ismâîl, fils du gouverneur Obaidallâh. Sans attendre son arrivée, les Berbers se soulèvent partout et font subir au gouverneur du Sous le sort qu'avait eu celui de la Tingitanie. En vain les Arabes essaient de résister; battus sur tous les points, ils sont forcés d'évacuer le pays, et en peu de jours tout l'Ouest, dont la conquête leur avait coûté tant d'années de sacrifices, est perdu pour eux. Les Berbers s'assemblent pour élire un calife, et, tant cette révolution était démocratique, leur choix ne tombe pas sur un noble, mais sur un homme du peuple, sur le brave Maisara, qui auparavant avait été un simple vendeur d'eau sur le marché de Cairawân.
Pris au dépourvu, Obaidallâh ordonne à Ocba, le gouverneur de l'Espagne, d'attaquer les côtes de la Tingitanie. Ocba y envoie des troupes, elles sont battues. Il s'embarque en personne avec des forces plus considérables, arrive sur la côte de l'Afrique, passe au fil de l'épée tous les Berbers qui tombent entre ses mains, mais ne réussit point à dompter la révolte.
En même temps qu'Obaidallâh avait donné des instructions à Ocba, il avait envoyé au Fihrite Habîb, le chef de l'expédition de Sicile, l'ordre de reconduire au plus vite les troupes en Afrique, tandis que la flotte d'Espagne tiendrait les Siciliens en respect; mais comme le danger allait toujours en croissant, car l'insurrection se propageait avec une rapidité effrayante, il crut ne pas devoir attendre l'arrivée de ces corps, et, ayant rassemblé toutes les troupes disponibles, il en confia le commandement au Fihrite Khâlid, en lui promettant de le renforcer par les corps de Habîb, dès qu'ils seraient arrivés. Khâlid se mit en marche, rencontra Maisara dans les environs de Tanger, et lui livra bataille. Après un combat acharné, mais qui ne fut pas décisif, Maisara se retira dans Tanger, où ses propres soldats l'assassinèrent, soit que, déjà habitués à voir la victoire se déclarer pour eux, ils lui en voulussent de ne pas avoir triomphé cette fois, soit que, depuis son élévation, le démagogue fût réellement devenu infidèle aux doctrines démocratiques de sa secte, comme l'affirment les chroniqueurs arabes; dans ce cas, ses coreligionnaires n'auraient fait qu'user de leur droit et remplir leur devoir, leur doctrine leur ordonnant de déposer, et de tuer au besoin, le chef ou le calife qui s'écartait des principes de la secte.
Quand les Berbers eurent élu un autre chef, ils attaquèrent de nouveau leurs ennemis, et cette fois avec plus de succès: au plus fort de la lutte une division, commandée par le successeur de Maisara, tombe sur les derrières des Arabes qui, se trouvant pris entre deux feux, s'enfuient dans un épouvantable désordre; mais Khâlid et les nobles qui l'entourent, trop fiers pour survivre à la honte d'une telle défaite, se jettent dans les rangs ennemis, et, vendant chèrement leur vie, ils se font tuer jusqu'au dernier. Ce combat funeste, dans lequel avait péri l'élite de la noblesse arabe, reçut le nom de combat des nobles.
Habîb, qui à cette époque était revenu de la Sicile et qui s'était avancé jusqu'aux environs de Tâhort, n'osa pas attaquer les Berbers quand il eut appris le désastre de Khâlid; et bientôt l'Afrique ressembla à un vaisseau échoué qui n'a plus ni voile ni pilote, Obaidallâh ayant été déposé par les Arabes eux-mêmes, qui l'accusaient, non sans raison, d'avoir attiré sur leurs têtes tous ces terribles malheurs[301].
Le calife Hichâm frémit de douleur et de rage quand il apprit l'insurrection des Berbers et la défaite de son armée. «Par Allâh, s'écria-t-il, je leur ferai éprouver ce que c'est que la colère d'un Arabe de vieille roche! J'enverrai contre eux une armée telle qu'ils n'en virent jamais: la tête de la colonne sera chez eux pendant que la queue en sera encore chez moi.» Quatre districts de la Syrie reçurent l'ordre de fournir six mille soldats chacun; le cinquième, celui de Kinnesrîn, devait en fournir trois mille. A ces vingt-sept mille hommes devaient se joindre trois mille soldats de l'armée d'Egypte et toutes les troupes africaines. Hichâm donna le commandement de cette armée et le gouvernement de l'Afrique à un général caisite, vieilli dans le métier de la guerre, à Colthoum, de la tribu de Cochair. Au cas où Colthoum viendrait à mourir, son neveu[302] Baldj devrait le remplacer, et si ce dernier venait aussi à mourir, le généralat devait échoir au chef des troupes du Jourdain, à Thalaba, de la tribu yéménite d'Amila. Voulant infliger aux révoltés un châtiment exemplaire, le calife donna à son général la permission de livrer au pillage tous les endroits dont il s'emparerait, et de couper la tête à tous les insurgés qui tomberaient entre ses mains.
Ayant pris pour guides deux officiers, clients des Omaiyades, qui connaissaient le pays et qui s'appelaient Hâroun et Moghîth, Colthoum arriva en Afrique dans l'été de l'année 741. Les Arabes de ce pays reçurent fort mal les Syriens, qui se conduisaient envers eux avec une arrogante rudesse et dans lesquels ils voyaient des envahisseurs plutôt que des auxiliaires. Les habitants des villes leur fermèrent les portes, et quand Baldj, qui commandait l'avant-garde, leur ordonna, d'un ton impérieux, de les ouvrir, en annonçant qu'il avait l'intention de s'établir en Afrique avec ses soldats, ils écrivirent à Habîb, qui était encore campé près de Tâhort, pour l'en informer. Habîb fit parvenir aussitôt une lettre à Colthoum, dans laquelle il lui disait: «Votre insensé de neveu a osé dire qu'il est venu pour s'établir dans notre pays avec ses soldats, et il est allé jusqu'à menacer les habitants de nos villes. Je vous déclare donc que si votre armée ne les laisse pas en repos, ce sera contre vous que nous tournerons nos armes.» Colthoum lui fit des excuses et lui annonça en même temps qu'il viendrait le joindre près de Tâhort. Il arriva en effet; mais bientôt le Syrien et l'Africain se querellèrent, et Baldj, qui avait chaudement épousé la cause de son oncle, s'écria: «Le voilà donc, celui qui nous a menacés de tourner ses armes contre nous!—Eh bien, Baldj! lui répondit Abdérame, le fils de Habîb, mon père est prêt à vous donner satisfaction si vous vous croyez offensé.» Les deux armées ne tardèrent pas à prendre part à la dispute; le cri: Aux armes! fut poussé par les Syriens d'un côté, de l'autre par les Africains auxquels s'étaient réunis les soldats d'Egypte. On ne réussit qu'à grand'peine à empêcher l'effusion du sang et à rétablir la concorde qui, du reste, n'était qu'apparente.
L'armée, forte maintenant de soixante-dix mille hommes, s'avança jusqu'à un endroit nommé Bacdoura ou Nafdoura[303], où l'armée berbère lui ferma le passage. Voyant que les ennemis avaient la supériorité du nombre, les deux clients omaiyades qui servaient de guides à Colthoum, lui conseillèrent de former un camp retranché, d'éviter une bataille et de se borner à faire ravager, par des détachements de cavalerie, les villages des environs. Colthoum voulut suivre ce conseil prudent, mais le fougueux Baldj le rejeta avec indignation. «Gardez-vous de faire ce qu'on vous conseille, dit-il à son oncle, et ne craignez pas les Berbers à cause de leur nombre, car ils n'ont ni armes ni vêtements.» Et en ceci Baldj disait vrai: les Berbers étaient mal armés, ils n'avaient pour tout vêtement qu'un pagne, et d'ailleurs ils n'avaient que fort peu de chevaux; mais Baldj oubliait que l'enthousiasme religieux et l'amour de la liberté doubleraient leurs forces. Colthoum, accoutumé à se laisser guider par son neveu, se rangea à son avis, et, ayant résolu de livrer bataille, il lui donna le commandement des cavaliers syriens, confia celui des troupes africaines à Hâroun et à Moghîth, et se mit lui-même à la tête des fantassins de la Syrie.
Baldj commença l'attaque. Il se flattait que cette multitude désordonnée ne tiendrait pas un instant contre sa cavalerie; mais les ennemis avaient trouvé un moyen très-sûr pour désappointer ses espérances. Ils se mirent à jeter contre la tête des chevaux des sacs remplis de cailloux, et ce stratagème fut couronné d'un plein succès: effarouchés, les chevaux des Syriens se cabrèrent, ce qui força plusieurs cavaliers à les quitter. Puis les Berbers lancèrent contre l'infanterie des juments non domptées, qu'ils avaient rendues furieuses en attachant à leurs queues des outres et de grands morceaux de cuir, de sorte qu'elles causèrent beaucoup de désordre dans les rangs. Néanmoins Baldj, qui était resté à cheval avec environ sept mille des siens, tenta une nouvelle attaque. Cette fois il réussit à rompre les rangs des Berbers, et sa charge impétueuse le conduisit derrière leur armée; mais aussitôt quelques corps berbers firent volte-face pour lui couper la retraite, et les autres combattirent Colthoum avec tant de succès que Habîb, Moghîth et Hâroun furent tués, et que les Arabes d'Afrique, privés de leurs chefs et d'ailleurs mal disposés contre les Syriens, prirent la fuite. Colthoum résistait encore avec les fantassins de la Syrie. Un coup de sabre lui ayant écorché la tête, dit un témoin oculaire, il remit la peau à sa place avec un sang-froid prodigieux. Frappant à droite et à gauche, il récitait des versets du Coran propres à stimuler le courage de ses compagnons. «Dieu, disait-il, a acheté des croyants leurs biens et leurs personnes pour leur donner le paradis en retour;—l'homme ne meurt que par la volonté de Dieu, d'après le livre qui fixe le terme de la vie.» Mais quand les nobles qui combattaient à ses côtés eurent été tués l'un après l'autre, et que lui-même fut tombé à terre criblé de blessures, la déroute des Syriens fut complète et terrible; et les Berbers les poursuivirent avec un acharnement tel que, de l'aveu des vaincus, un tiers de cette grande armée fut tué et qu'un autre tiers fut fait prisonnier.
Sur ces entrefaites Baldj, séparé avec ses sept mille cavaliers du gros de l'armée, s'était vaillamment défendu et avait fait un grand carnage des Berbers; mais ceux-ci étaient trop nombreux pour compter leurs morts, et maintenant que plusieurs corps, après avoir remporté la victoire sur l'armée de son oncle, se tournaient contre lui, il allait être accablé par une multitude immense. N'ayant plus d'autre parti à prendre que le parti extrême ou la retraite, il se décida à chercher son salut dans la fuite; mais comme les ennemis lui fermaient la route de Cairawân, qu'avaient prise les autres fugitifs, force lui fut de prendre la direction opposée. Poursuivis sans relâche par les Berbers, qui s'étaient jetés sur les chevaux des ennemis tués dans le combat, les cavaliers syriens arrivèrent près de Tanger, exténués de fatigue. Après avoir essayé en vain de pénétrer dans cette ville, ils prirent la route de Ceuta, et, s'étant emparés de cette place, ils y réunirent quelques vivres, ce qui, grâce à la fertilité de la contrée environnante, ne leur fut point difficile. Cinq ou six fois les Berbers vinrent les attaquer; mais comme ils ne savaient comment s'y prendre quand il s'agissait d'assiéger une forteresse, et que d'ailleurs les assiégés se défendaient avec le courage du désespoir, ils comprirent qu'ils ne réussiraient pas à leur enlever de vive force le dernier asile qui leur restât. Ils résolurent donc de les affamer, et, ravageant les champs d'alentour, ils les environnèrent d'un désert de deux journées de marche. Les Syriens se virent réduits à se nourrir de la chair de leurs chevaux; mais bientôt les chevaux mêmes commencèrent à leur manquer, et si le gouverneur de l'Espagne continuait à leur refuser l'assistance que réclamait leur déplorable situation, ils allaient mourir de faim[304].
XI.
Dans aucun cas les Arabes établis depuis trente ans en Espagne n'auraient facilement consenti à accorder aux Syriens enfermés dans les murailles de Ceuta, les navires qu'ils leur demandaient pour passer dans la Péninsule. L'insolente rudesse avec laquelle ces troupiers avaient traité les Arabes d'Afrique, leur dessein hautement annoncé de s'établir dans ce pays, avaient prévenu les Arabes d'Espagne des dangers qu'ils auraient à craindre au cas où ils leur auraient donné les moyens de passer le Détroit. Mais si en toute circonstance les Syriens avaient peu de chance d'obtenir ce qu'ils désiraient, ils n'en avaient aucune dans les circonstances données: c'était le parti médinois qui gouvernait l'Espagne.
Après avoir soutenu contre les Arabes de Syrie, contre les païens comme ils disaient, une lutte aussi longue qu'opiniâtre, les fils des fondateurs de l'islamisme, des Défenseurs et des Emigrés, avaient fini par succomber dans la sanglante bataille de Harra; puis, quand ils eurent vu leur ville sainte saccagée, leur mosquée transformée en écurie, leurs femmes violées; quand—comme si tous ces sacriléges et toutes ces atrocités, qui nous rappellent le sac de Rome par la féroce soldatesque du connétable et les Luthériens furieux de Georges Frundsberg, n'eussent pas encore suffi—ils eurent été contraints à jurer que dorénavant ils seraient les esclaves du calife, esclaves qu'il pourrait affranchir ou vendre selon son bon plaisir, ils avaient quitté en masse, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, leur ville autrefois si révérée, mais qui maintenant servait de repaire aux bêtes fauves, et, s'étant enrôlés dans l'armée d'Afrique, ils étaient venus avec Mousâ en Espagne, où ils s'étaient établis. Si leur zèle religieux, auquel s'était toujours mêlé un levain d'hypocrisie, d'orgueil et d'ambition mondaine, s'était peut-être un peu refroidi en route, ils avaient du moins conservé dans leur âme et transmis à leurs enfants une haine implacable pour les Syriens, et la conviction que, puisqu'ils avaient l'honneur d'être les descendants des glorieux compagnons du Prophète, le pouvoir leur appartenait de plein droit. Une fois déjà, quand le gouverneur de l'Espagne eut été tué dans la célèbre bataille qu'il livra à Charles Martel près de Poitiers, en octobre 732, ils avaient élu au gouvernement de la Péninsule l'homme le plus influent de leur parti, Abdalmélic, fils de Catan, qui, quarante-neuf ans auparavant, avait combattu dans leurs rangs à Harra; mais comme cet Abdalmélic s'était rendu coupable des plus grandes injustices, d'après le témoignage unanime des Arabes et des chrétiens[305], et qu'il avait pressuré la province d'une manière extravagante, il avait perdu le pouvoir dès que l'Afrique eut repris son autorité légitime sur l'Espagne, c'est-à-dire dès qu'Obaidallâh eut été nommé gouverneur de l'Ouest. Obaidallâh, comme nous l'avons dit, avait confié le gouvernement de la Péninsule à son patron Ocba. Arrivé en Espagne, celui-ci avait fait emprisonner Abdalmélic et transporter en Afrique les chefs du parti médinois, dont l'esprit inquiet et turbulent troublait le repos du pays[306]. Pourtant, les Médinois ne s'étaient pas laissé décourager, et plus tard, quand, par suite de la grande insurrection berbère, le pouvoir du gouverneur d'Afrique fut devenu nul en Espagne, et qu'Ocba fut tombé si dangereusement malade que l'on pouvait croire sa fin prochaine, ils avaient su le persuader ou le contraindre de nommer Abdalmélic son successeur[307] (janvier 741[308]).
C'est donc à Abdalmélic que Baldj avait dû s'adresser pour obtenir les moyens de passer en Espagne, et personne à coup sûr n'était moins disposé à accueillir favorablement sa demande. En vain Baldj essayait-il de toucher son cœur en disant dans ses lettres que lui et ses compagnons mouraient de faim à Ceuta et que pourtant ils étaient Arabes aussi bien que lui, Abdalmélic: le vieux chef médinois, loin d'avoir pitié de leur misère, rendait grâce au ciel qu'il lui eût permis de goûter encore, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, les indicibles douceurs de la vengeance. Ils allaient donc périr d'inanition, les fils de ces barbares, de ces impies, qui, dans la bataille de Harra, avaient massacré ses amis, ses parents; qui avaient failli le percer lui-même de leurs épées; qui avaient saccagé Médine et profané le temple du Prophète! Et les fils de ces monstres osaient encore nourrir le fol espoir qu'il aurait pitié de leur sort, comme si l'humeur vindicative d'un Arabe eût pu pardonner de telles offenses, comme si les souffrances d'un Syrien eussent pu inspirer des sentiments de compassion à un Médinois! Abdalmélic n'eut plus qu'un souci, qu'un soin, qu'une pensée: ce fut d'empêcher d'autres, moins hostiles que lui aux Syriens, de leur fournir des vivres. Malgré les précautions qu'il prit, un noble compatissant de la tribu de Lakhm réussit à tromper sa vigilance et à faire entrer dans le port de Ceuta deux barques chargées de blé. Abdalmélic ne l'eut pas plutôt appris, qu'il fit arrêter le généreux Lakhmite, et lui infligea sept cents coups de courroie. Puis, sous le prétexte qu'il cherchait à susciter une révolte, il ordonna de lui crever les yeux et de lui couper la tête. Son cadavre fut attaché à un gibet, avec un chien crucifié à sa droite, afin que son supplice fût aussi ignominieux que possible.
Les Syriens semblaient donc condamnés à mourir de faim, lorsqu'un événement imprévu vint tout à coup forcer Abdalmélic à changer de conduite.
Les Berbers établis dans le Péninsule, bien qu'ils ne fussent pas précisément opprimés à ce qu'il semble, partageaient cependant la jalouse haine de leurs frères d'Afrique pour les Arabes. Ils étaient les véritables conquérants du pays; Mousâ et ses Arabes n'avaient guère fait autre chose que recueillir les fruits de la victoire remportée par Târic et ses douze mille Berbers sur l'armée des Visigoths: au moment où ils débarquèrent sur la côte d'Espagne, tout ce qui restait à faire, c'était d'occuper quelques villes prêtes à se rendre à la première sommation. Et pourtant, quand il s'était agi de partager les fruits de la conquête, les Arabes s'étaient attribué la part du lion: ils s'étaient approprié la meilleure partie du butin, le gouvernement du pays et les terres les plus fertiles. Gardant pour eux-mêmes la belle et opulente Andalousie, ils avaient relégué les compagnons de Târic dans les plaines arides de la Manche et de l'Estrémadure, dans les âpres montagnes de Léon, de Galice, d'Asturie, où il fallait escarmoucher sans cesse contre les chrétiens mal domptés. Peu scrupuleux eux-mêmes sur le tien et le mien, ils s'étaient montrés d'une sévérité inexorable dès qu'il s'agissait des Berbers. Quand ceux-ci se permettaient de rançonner des chrétiens qui s'étaient rendus par composition, les Arabes, après leur avoir fait subir le fouet et la torture, les laissaient gémir, chargés de fers et à peine couverts de guenilles toutes grouillantes de vermine, au fond de cachots immondes et infects[309].
Le sort de l'Espagne était d'ailleurs trop intimement lié à celui de l'Afrique pour que le contre-coup de ce qui se passait au delà du Détroit ne se fît pas sentir en deçà. Une fois déjà le fier et brave Monousa, l'un des quatre principaux chefs berbers qui étaient venus en Espagne avec Târic[310], avait levé l'étendard de la révolte en Cerdagne, parce qu'il avait appris que ses frères en Afrique étaient cruellement opprimés par les Arabes, et il avait été secondé par Eudes, duc d'Aquitaine, dont il avait épousé la fille[311]. Cette fois l'insurrection des Berbers d'Afrique avait eu en Espagne un retentissement prodigieux. Les Berbers de ce pays avaient accueilli à bras ouverts les missionnaires non-conformistes venus d'Afrique afin de les prêcher et de les exciter à prendre les armes pour exterminer les Arabes. Une insurrection, à la fois politique et religieuse comme celle d'Afrique, éclata en Galice et se communiqua à tout le nord, à l'exception du district de Saragosse, le seul dans cette partie du pays où les Arabes fussent en majorité. Partout les Arabes furent battus, chassés; tous les corps qu'Abdalmélic envoya successivement contre les révoltés furent défaits. Puis les Berbers de la Galice, de Mérida, de Coria, de Talavera et d'autres endroits se réunirent, élurent un chef, un imâm, et se divisèrent en trois corps, dont l'un devait assiéger Tolède, tandis que le second irait attaquer Cordoue et que le troisième marcherait sur Algéziras, afin de s'emparer de la flotte qui était dans la rade, de passer ensuite le Détroit, d'exterminer les Syriens à Ceuta, et de transporter en Espagne une foule de Berbers d'Afrique.
La situation des Arabes d'Espagne était donc devenue tellement précaire et dangereuse, qu'Abdalmélic, malgré qu'il en eût, se trouva contraint de solliciter le secours de ces mêmes Syriens que jusque-là il avait si impitoyablement abandonnés à leur triste sort. Cependant il prit ses précautions: il leur promit bien de leur envoyer des bâtiments de transport, mais à condition qu'ils s'engageraient à évacuer l'Espagne aussitôt que la révolte y serait domptée, et que chaque division lui livrerait dix de ses chefs, qui seraient gardés dans une île et répondraient sur leur tête de la fidèle exécution du traité. De leur côté, les Syriens stipulèrent qu'Abdalmélic ne les séparerait point quand il les ferait reconduire en Afrique, et qu'il les ferait déposer sur une côte qui ne fût point au pouvoir des Berbers.
Ces conditions ayant été acceptées de part et d'autre, les Syriens débarquèrent à Algéziras, affamés et à peine couverts de quelques misérables haillons. On leur fournit des vivres, et comme ils trouvèrent presque tous des contribules en Espagne, ceux-ci se chargèrent de leur équipement, chacun dans la mesure de ses moyens; tel riche chef procurait des vêtements à une centaine de nouveaux venus, et tel autre, dont la fortune était moins considérable, pourvoyait à l'habillement de dix ou d'un seul. Puis, comme il fallait avant tout arrêter la division berbère qui marchait sur Algéziras et qui s'était déjà avancée jusqu'à Médina-Sidonia, les Syriens l'attaquèrent, renforcés de quelques corps arabes-espagnols, et, combattant avec leur valeur accoutumée, ils la mirent en déroute et firent un riche butin. La seconde armée berbère, celle qui marchait sur Cordoue, se défendit avec plus d'opiniâtreté et fit même essuyer aux Arabes des pertes assez graves; néanmoins, elle fut aussi forcée à la retraite. Restait la troisième armée, la plus nombreuse de toutes, celle qui assiégeait Tolède depuis vingt-sept jours. Elle alla à la rencontre de l'ennemi, et la bataille, qui eut lieu sur les bords du Guazalate, se termina par sa déroute complète. Dès lors les vainqueurs traquèrent les rebelles comme des bêtes fauves dans toute la Péninsule, et les Syriens, ces mendiants de la veille, firent un butin si considérable qu'ils se trouvèrent tout d'un coup plus riches qu'ils n'avaient jamais osé l'espérer.
Grâce à ces intrépides soldats, la révolte berbère qui avait paru si formidable d'abord, avait été écrasée comme par enchantement; mais Abdalmélic ne se vit pas plutôt débarrassé de ces ennemis-là, qu'il songea à se débarrasser également de ses auxiliaires qu'il craignait autant qu'il les haïssait. Il s'empressa donc de rappeler à Baldj le traité qu'il avait conclu avec lui et d'exiger qu'il quittât l'Espagne. Mais Baldj et ses Syriens n'avaient aucune envie de retourner dans une contrée où ils avaient éprouvé toutes sortes de revers et de souffrances; ils avaient pris goût au magnifique pays qui avait été le théâtre de leurs derniers exploits et où ils s'étaient enrichis. Il n'est donc point surprenant qu'il s'élevât des contestations, des querelles, entre des hommes qui, nés ennemis les uns des autres, avaient dans cette circonstance des intérêts et des desseins opposés. Comme la haine est une mauvaise conseillère, Abdalmélic aggrava le mal et raviva toutes les plaies invétérées en refusant aux Syriens de les faire transporter en Afrique tous à la fois, et en déclarant que, maintenant qu'ils avaient tant de chevaux, d'esclaves et de bagages, il n'avait pas assez de bâtiments pour exécuter cette clause du traité. En outre, comme les Syriens désiraient s'embarquer sur la côte d'Elvira (Grenade) ou de Todmîr (Murcie), il leur déclara que cela était impossible; que tous ses vaisseaux étaient dans le port d'Algéziras et qu'il ne pouvait les éloigner de cette partie de la côte parce que les Berbers d'Afrique pourraient être tentés d'y faire une descente; enfin, sans se donner la peine de dissimuler ses perfides pensées, il eut l'impudence d'offrir aux Syriens de les faire reconduire à Ceuta. Cette proposition excita une indignation indicible. «Mieux vaudrait nous jeter dans la mer que de nous livrer aux Berbers de la Tingitanie,» s'écria Baldj, et il reprocha durement au gouverneur qu'il avait failli les laisser mourir de faim à Ceuta, lui et les siens, et qu'il avait fait crucifier de la manière la plus infâme le généreux Lakhmite qui leur avait envoyé des vivres. Des paroles on en vint bientôt aux voies de fait. Profitant d'un moment où Abdalmélic n'avait que peu de troupes à Cordoue, les Syriens le chassèrent du palais et proclamèrent Baldj gouverneur de l'Espagne (20 septembre 741).
Les passions une fois déchaînées, il était à prévoir que les Syriens n'en resteraient pas là, et l'événement ne tarda pas à justifier cette crainte.
Le premier soin de Baldj fut de faire remettre en liberté les chefs syriens qui avaient servi d'otages et qu'Abdalmélic avait fait garder dans la petite île d'Omm-Hakîm, vis-à-vis d'Algéziras. Ces chefs arrivèrent à Cordoue irrités, exaspérés. Ils disaient que le gouverneur d'Algéziras, agissant sur les ordres d'Abdalmélic, les avait laissés manquer de nourriture et d'eau, qu'un noble de Damas, de la tribu yéménite de Ghassân, avait péri de soif;—ils exigeaient la mort d'Abdalmélic en expiation de celle du Ghassânite. Leurs plaintes, les récits qu'ils firent de leurs souffrances, la mort d'un chef respecté, tout cela mit le comble à la haine que les Syriens éprouvaient pour Abdalmélic; ce perfide avait mérité la mort, disaient-ils. Baldj, qui répugnait à ce parti extrême, tâcha de les apaiser en disant qu'il fallait attribuer la mort du Ghassânite à une négligence involontaire et non à un dessein prémédité. «Respectez la vie d'Abdalmélic, ajouta-t-il; c'est un Coraichite et, de plus, un vieillard.» Ses paroles n'eurent aucun effet; les Yéménites qui avaient à venger un homme de leur race et qui soupçonnaient Baldj de vouloir sauver Abdalmélic parce que celui-ci était de la race de Maädd à laquelle Baldj appartenait également, persistèrent dans leur demande, et Baldj qui, comme la plupart des nobles, ne commandait qu'à la condition de céder aux volontés et aux passions de ses soldats, ne put résister à leurs clameurs; il permit qu'on allât arracher Abdalmélic de la maison qu'il possédait à Cordoue et dans laquelle il s'était retiré après sa déposition.
Ivres de fureur, les Syriens traînèrent au supplice ce vieillard nonagénaire que ses longs cheveux blancs faisaient ressembler (telle est l'expression bizarre mais pittoresque des chroniques arabes) au petit d'une autruche. «Poltron, criaient-ils, tu as échappé à nos glaives à la bataille de Harra. Pour te venger de ta déroute, tu nous as réduits à manger des peaux et des chiens. Tu as voulu nous livrer, nous vendre, aux Berbers, nous, les soldats du calife!» S'étant arrêtés près du pont, ils le battirent à coups de verges, plongèrent leurs épées dans son sein, et mirent son cadavre en croix. A gauche ils crucifièrent un chien, à droite, un cochon....
Un meurtre aussi barbare, un supplice aussi infamant, criaient vengeance. La guerre était allumée, les armes décideraient lesquels, des Arabes de la première ou de ceux de la seconde invasion, des Médinois ou des Syriens, resteraient les maîtres de la Péninsule.
Les Médinois avaient pour chefs les fils d'Abdalmélic, Omaiya et Catan, qui avaient pris la fuite lors de la déposition de leur père, et dont l'un était allé chercher du secours à Saragosse, l'autre à Mérida. Leurs anciens ennemis, les Berbers, firent cause commune avec eux; ils comptaient bien tourner plus tard leurs armes contre les Arabes d'Espagne, mais ils voulaient avant tout se venger des Syriens. Les Médinois eurent encore d'autres auxiliaires: ce furent le Lakhmite Abdérame ibn-Alcama, gouverneur de Narbonne, et le Fihrite Abdérame, fils du général africain Habîb, qui était venu chercher un asile en Espagne, accompagné de quelques troupes, après la terrible déroute dans laquelle son père avait été tué, mais avant l'arrivée des Syriens dans la Péninsule[312]. Ennemi juré de Baldj depuis qu'il s'était querellé avec lui, il avait attisé la haine que le vieux Abdalmélic portait aux Syriens en lui racontant les insolences qu'ils s'étaient permises en Afrique; il l'avait fortifié dans son dessein de ne pas leur accorder les navires qu'ils lui demandaient et de les laisser plutôt mourir de faim. Il se croyait obligé maintenant de venger le meurtre d'Abdalmélic parce qu'il était son contribule, et, comme il était d'une naissance illustre, il aspirait au gouvernement de la Péninsule[313].
Les coalisés avaient sur leurs ennemis l'avantage du nombre, leur armée comptant quarante mille hommes selon les uns, cent mille selon les autres, tandis que Baldj ne put réunir que douze mille soldats, bien qu'il eût été renforcé d'un assez grand nombre de Syriens qui venaient de passer le Détroit après plusieurs tentatives inutiles faites pour retourner dans leur patrie. Pour grossir son armée, il enrôla une foule d'esclaves chrétiens qui cultivaient les terres des Arabes et des Berbers; puis il alla attendre l'ennemi dans un hameau nommé Aqua-Portora.
Le combat s'étant engagé (août 742), les Syriens se défendirent si vaillamment qu'ils repoussèrent toutes les attaques des coalisés. Alors Abdérame, le gouverneur de Narbonne, qui passait pour le cavalier le plus brave, le plus accompli, qu'il y eût en Espagne, crut que la mort du chef de l'armée ennemie déciderait du sort de la bataille. «Qu'on me montre Baldj! s'écria-t-il; je jure de le tuer ou de me faire tuer moi-même!—Le voilà, lui répondit-on; c'est celui qui est monté sur ce cheval blanc et qui porte l'étendard.» Abdérame chargea si vigoureusement avec ses cavaliers de la frontière, qu'il fit reculer les Syriens. A deux reprises il frappa Baldj à la tête; mais attaqué aussitôt par la cavalerie de Kinnesrîn et repoussé par elle, il entraîna dans sa retraite précipitée toute l'armée des coalisés. Leur déroute fut complète; ils perdirent dix mille hommes, et les Syriens, qui n'en avaient perdu que mille, rentrèrent dans Cordoue en vainqueurs.
Les blessures de Baldj étaient mortelles; peu de jours après il rendit le dernier soupir, et comme le calife avait ordonné que si Baldj venait à mourir, le Yéménite Thalaba devrait le remplacer, les Syriens proclamèrent ce chef gouverneur de l'Espagne. Les Médinois n'eurent point à s'en féliciter. Quoiqu'il n'y eût pas réussi, Baldj avait du moins essayé de mettre un frein aux appétits sanguinaires des Syriens: son successeur ne le tenta même pas. Voulait-il se populariser et sentait-il que, pour y réussir, il n'avait qu'à laisser faire, ou bien reconnaissait-il, dans les cris lugubres d'un oiseau de nuit, une voix bien-aimée qui lui rappelait qu'il avait encore à venger sur les Médinois le meurtre d'un proche parent, d'un père peut-être[314]? On l'ignore; mais il est certain que la résolution qu'il prit d'être sans pitié pour les Médinois lui gagna le cœur de ses soldats et qu'il fut plus populaire que Baldj ne l'avait été.
Son début ne fut point heureux. Etant allé attaquer les Arabes et les Berbers rassemblés en grand nombre aux environs de Mérida, il fut battu et forcé de se retirer dans la capitale du district, où sa situation ne tarda pas à devenir fort périlleuse. Déjà il avait envoyé à son lieutenant à Cordoue l'ordre de venir à son secours avec autant de troupes que possible, lorsqu'un heureux hasard le sauva. Un jour de fête que les assiégeants s'étaient dispersés dans les environs sans avoir pris assez de précautions contre une surprise, il profita de cette incurie, attaqua les ennemis à l'improviste, en fit un grand carnage, et, ayant fait mille prisonniers et forcé les autres à chercher leur salut dans une fuite précipitée, il emmena en esclavage leurs femmes et leurs enfants. C'était un attentat inouï, une barbarie que jusque-là les Syriens eux-mêmes n'avaient pas osé commettre. Tant qu'ils avaient eu Baldj pour leur chef, ils avaient respecté l'usage établi depuis un temps immémorial et qui s'est perpétué jusqu'à nos jours parmi les Bédouins, l'usage de laisser, dans les guerres intérieures, la liberté aux femmes et aux enfants de l'ennemi, de les traiter même avec une certaine courtoisie. Et quand Thalaba, traînant dix mille prisonniers à sa suite, fut retourné en Andalousie, ce fut pis encore. Ayant fait camper son armée à Moçâra, près de Cordoue, un jeudi du mois de mai 743, il ordonna de mettre les captifs à l'encan. Parmi eux se trouvaient plusieurs Médinois. Afin de rabattre, une fois pour toutes, l'orgueil de ces derniers, les Syriens, facétieusement féroces, convinrent entre eux de les vendre, non pas à l'enchère, mais au rabais. Un Médinois, pour lequel un Syrien avait offert dix pièces d'or, fut donc adjugé à celui qui offrait un chien; un autre fut vendu pour un jeune bouc, et ainsi de suite. Jamais encore, pas même pendant l'horrible sac de Médine, les Syriens n'avaient imposé tant d'affronts, tant d'ignominies, aux fils des fondateurs de l'islamisme.
Cette scène scandaleuse durait encore, lorsqu'un événement que Thalaba et les exaltés de son parti ne semblent pas avoir prévu, vint y mettre un terme.
Des hommes modérés et sensés des deux partis, affligés des maux causés par la guerre civile, indignés des horribles excès commis de part et d'autre, et craignant que les chrétiens du nord ne profitassent de la discorde des musulmans pour étendre les limites de leur domination, étaient entrés en relations avec le gouverneur d'Afrique, Handhala le Kelbite, pour le prier de leur envoyer un gouverneur qui fût en état de rétablir l'ordre et la tranquillité. Handhala avait donc envoyé en Espagne le Kelbite Abou-'l-Khattâr, qui arriva avec ses soldats à Moçâra au moment même où l'on y vendait des Arabes pour des boucs et des chiens. Il montra ses ordres, et comme il était un noble de Damas, les Syriens ne refusèrent pas de le reconnaître. Les Arabes d'Espagne le saluèrent comme leur sauveur, car son premier soin fut de rendre la liberté aux dix mille captifs que l'on vendait au rabais.
Par de sages mesures, le nouveau gouverneur rétablit la tranquillité. Il accorda l'amnistie à Omaiya et à Catan, les deux fils d'Abdalmélic, et à tous ceux qui avaient embrassé leur parti, à l'exception de l'ambitieux Abdérame ibn-Habîb, qui réussit toutefois à gagner la côte et à passer en Afrique, où l'attendait une brillante destinée; il éloigna de l'Espagne une douzaine des chefs les plus turbulents, parmi lesquels se trouvait Thalaba, en leur disant que, perturbateurs du repos de la Péninsule, ils employeraient mieux leur bouillant courage en combattant contre les Berbers en Afrique; enfin, comme il importait avant tout de délivrer la capitale de la présence des Syriens qui l'encombraient, il leur donna en fief des terres du domaine public, en enjoignant aux serfs qui les cultivaient de céder dorénavant aux Syriens la troisième partie des récoltes qu'ils avaient cédée jusqu'alors à l'Etat. La division d'Egypte fut établie dans les districts d'Ocsonoba, de Béja et de Todmîr (Murcie); celle d'Emèse, dans les districts de Niébla et de Séville; celle de Palestine, dans les districts de Sidona et d'Algéziras; celle du Jourdain, dans le district de Regio (Malaga); celle de Damas, dans le district d'Elvira (Grenade), et enfin celle de Kinnesrîn, dans le district de Jaën[315].
C'est ici que finit le rôle important mais malheureux, que les fils des Défenseurs de Mahomet ont joué dans l'histoire musulmane. Instruits par tant de revers et de catastrophes, ils semblent avoir compris enfin que leurs ambitieuses espérances ne pouvaient se réaliser. Abandonnant la scène publique à d'autres partis, ils s'effacèrent pour vivre retirés dans leurs domaines, et quand à de longs intervalles on voit encore surgir le nom d'un chef médinois dans les annales arabes, on le voit agir pour des intérêts purement personnels ou servir la cause d'un parti autre que le sien. Quoique nombreux et riches, ils n'eurent presque aucune influence sur le sort du pays. Parmi les descendants du gouverneur Abdalmélic, les uns, les Beni-'l-Djad, étaient d'opulents propriétaires à Séville, les autres, les Beni-Câsim, possédaient de vastes domaines près d'Alpuente[316], dans la province de Valence, où un village (Benicasim) porte encore leur nom; mais ni l'une ni l'autre branche ne sont sorties de leur obscurité relative. Il est vrai que, dans le XIe siècle, les Beni-Câsim ont été les chefs indépendants d'un petit Etat, qui, du reste, ne s'étendait pas, à ce qu'il semble, au delà des limites de leurs terres; mais c'était à une époque où, le califat de Cordoue s'étant écroulé, tout homme qui avait du bien au soleil tranchait du souverain. Il est vrai encore que, deux siècles plus tard, les Beni-'l-Ahmar, qui descendaient du Médinois Sad ibn-Obâda[317], l'un des compagnons les plus illustres de Mahomet et qui avait failli être son successeur, montèrent sur le trône de Grenade; mais alors les vieilles prétentions et les vieilles rancunes étaient ensevelies dans un profond oubli; personne ne se souvenait plus de l'existence d'un parti médinois; les Arabes avaient perdu leur caractère national, et, par suite de l'influence berbère, ils s'étaient jetés dans la dévotion. Encore ces Beni-'l-Ahmar ne régnèrent-ils que pour voir les rois de Castille leur enlever une à une toutes leurs forteresses, jusqu'à l'époque où «la croix entra dans Grenade par une porte, pendant que l'Alcoran en sortait par l'autre, et que le Te Deum retentit là où avait retenti l'Allâh acbar,» comme dit la romance espagnole. Image vivante de la destinée des Médinois, cette famille de Sad ibn-Obâda, dont le nom se trouve lié aux plus grands noms de l'histoire de l'Orient et de l'Occident, à ceux de Mahomet et d'Abou-Becr, de Charlemagne et d'Isabelle-la-Catholique, laissa un ineffaçable et glorieux souvenir et fut presque constamment poursuivie par le malheur. Elle commence avec Sad et finit avec Boabdil. Un intervalle de huit siècles et demi sépare ces deux noms, et pourtant ceux qui les ont portés moururent l'un et l'autre dans l'exil, en regrettant leur grandeur passée. Intrépide champion de l'islamisme dans tous les combats que Mahomet avait livrés aux païens, Sad le Parfait allait être élu calife par les Défenseurs, lorsque les Emigrés de la Mecque vinrent réclamer ce droit pour eux-mêmes. Grâce à la trahison de quelques Médinois, grâce surtout à l'arrivée d'une tribu entièrement dévouée aux Emigrés, ceux-ci l'emportèrent au milieu d'un effroyable tumulte, pendant lequel Sad, qui gisait sur un matelas encore souffrant d'une grave maladie, fut cruellement outragé par Omar et faillit être écrasé dans la presse. Jurant que jamais il ne reconnaîtrait Abou-Becr et ne pouvant supporter la vue du triomphe de ses ennemis, il s'exila en Syrie, où il trouva la mort d'une manière mystérieuse. Dans un endroit écarté, dit la tradition populaire, il fut tué par les djins, et ses fils apprirent sa mort par des esclaves qui vinrent leur raconter qu'ils avaient entendu sortir d'un puits une voix qui disait: «Nous avons tué le chef des Khazradj, Sad ibn-Obâda; nous lui avons décoché deux flèches qui n'ont point manqué son cœur[318].» Boabdil aussi, quand il eut perdu sa couronne, alla passer le reste de ses jours sur une terre lointaine et inhospitalière, après avoir jeté, du haut de la roche qui conserve encore le nom poétique de «Dernier Soupir du Maure,» un long regard de poignant adieu sur sa Grenade bien-aimée, qui n'avait pas sa pareille au monde.