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Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 / jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110) cover

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 / jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110)

Chapter 12: XI.
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About This Book

A scholarly account reconstructs the conquest and its aftermath, explaining how deep social inequalities—vast latifundia, a weakened municipal elite, dependent coloni and widespread slavery—left the peninsula vulnerable. It narrates the military advance and then examines how the new rulers organized society, treated Christian populations and converts, and influenced the condition of slaves and serfs. The text documents persistent resistance by diverse groups—urban and rural, clerical and lay, free and unfree—and analyzes legal and administrative changes that altered landholding, municipal obligations, and the place of religious communities under successive authorities.

Ainsi, tandis que les insurgés se montraient forts et courageux, le gouvernement se montrait faible et lâche. A chaque concession qu’il faisait aux rebelles, à chaque traité qu’il leur accordait, il perdait quelque chose du prestige dont il avait tant besoin pour inspirer du respect à une population mal soumise, irritée et beaucoup plus nombreuse que ses maîtres. Les montagnards de Regio, enhardis par les nouvelles qui leur arrivaient du Nord et de l’Ouest, commencèrent à s’agiter à leur tour. Dans l’année 879, il y eut des émeutes et des insurrections dans plusieurs endroits de la province. Le gouvernement, qui ne s’aveuglait point sur les dangers qui le menaçaient de ce côté, fut fort alarmé des avis qu’il recevait. Des ordres rapides et sévères furent donnés sur tous les points. On mit la main sur le chef d’une bande redoutée et on l’envoya à Cordoue. Des forteresses furent construites à la hâte sur les hauteurs qu’il importait le plus de garder[250]. Toutes ces mesures irritaient les montagnards sans les effrayer. Cependant il y avait encore peu d’ensemble dans leurs mouvements; ce qui leur manquait, c’était un chef d’un caractère supérieur et capable de diriger vers un but marqué d’avance leurs vagues élans de patriotisme. Si un tel homme se présentait, il n’aurait guère qu’un signe à faire pour ébranler toute la population de la montagne, et la montagne marcherait avec lui.

XI.

A l’époque où les montagnards andalous commençaient à remuer, il y avait dans un hameau près de Hiçn-Aute (aujourd’hui Yznate), au nord-est de Malaga, un gentilhomme campagnard, nommé Hafç. Il sortait d’une illustre lignée; son cinquième aïeul, le Visigoth Alphonse, avait porté le titre de comte[251]; mais prenant son parti sur les vicissitudes politiques et religieuses, soit par stoïcisme, soit par apathie, le grand-père de Hafç, qui, sous le règne de Hacam Ier, avait quitté Ronda pour venir s’établir près de Hiçn-Aute, s’était fait musulman, et ses descendants passaient aussi pour tels, bien qu’au fond du cœur ils gardassent un pieux souvenir de la religion de leurs ancêtres.

Grâce à son activité et à son économie, Hafç avait amassé une assez belle fortune. Ses voisins, moins riches que lui, le respectaient et l’honoraient au point qu’ils le nommaient, non pas Hafç, mais Hafçoun, car cette terminaison était l’équivalent d’un titre de noblesse[252]; et rien, selon toute probabilité, n’aurait troublé sa paisible existence, si la mauvaise conduite de son fils Omar, qui ne pouvait se plier à la discipline paternelle, ne lui eût causé une continuelle inquiétude et un profond chagrin. Vain, altier, arrogant, d’un naturel turbulent et batailleur, ce fougueux jeune homme ne montrait du caractère andalous que le mauvais côté. La moindre offense allumait sa colère: un mot, un geste, un regard, l’intention même lui suffisait, et à diverses reprises on le rapporta à la ferme, meurtri, le visage en sang, couvert de contusions et de blessures. Avec un tempérament pareil, il devait arriver tôt ou tard qu’il assommât quelqu’un ou qu’il fût assommé lui-même. En effet, un jour qu’il avait engagé une querelle avec un de ses voisins sans motif raisonnable, il l’étendit mort sur la place. Pour le sauver de la potence, son père désespéré quitta avec lui la ferme que sa famille avait habitée pendant trois quarts de siècle, et alla s’établir dans la Serrania de Ronda, au pied de la montagne de Bobastro[253]. Là, au milieu d’une nature sauvage, le jeune Omar, qui aimait à s’enfoncer au plus épais de la forêt ou dans les gorges les moins fréquentées, finit par faire le métier de bandit, de ratero comme on dirait à présent. Il tomba entre les mains de la justice, et le gouverneur de la province lui fit donner le fouet. Quand il voulut rentrer dans la maison de son père, celui-ci le chassa comme un vaurien incorrigible. Alors, ne sachant comment faire pour gagner sa vie en Espagne, il se dirigea vers la côte, s’embarqua sur un vaisseau qui faisait voile vers l’Afrique, et, après avoir mené quelque temps une vie errante, il arriva enfin à Tâhort, où il entra comme apprenti au service d’un tailleur qui était né dans le district de Regio et qu’il connaissait un peu.

Un jour qu’il travaillait avec son maître, un vieillard qu’il n’avait jamais vu, mais qui était aussi Andalous de naissance, entra dans la boutique, et remit au tailleur une pièce d’étoffe en le priant de lui couper un habit. Le tailleur, s’étant levé aussitôt, lui présenta un siége et entama avec lui une conversation à laquelle l’apprenti se mêla insensiblement. Le vieillard demanda au tailleur qui était ce jeune homme.

—C’est un de mes anciens voisins de Regio, lui répondit le tailleur; il est venu ici pour apprendre mon métier.

—Depuis combien de temps as-tu quitté Regio? demanda le vieillard en s’adressant à Omar.

—Depuis quarante jours.

—Connais-tu la montagne de Bobastro dans ce district?

—C’est au pied de cette montagne que je demeurais.

—Ah, vraiment!... C’est qu’il y a là une révolte.

—Je vous assure que non.

—Eh bien, il y en aura une sous peu.

Le vieillard se tut quelques instants; puis il reprit:

—Connais-tu, dans le voisinage de cette montagne, un certain Omar, fils de Hafçoun?

En entendant prononcer son nom, Omar pâlit, baissa les yeux et garda le silence. Le vieillard le regarda attentivement alors, et remarqua qu’il avait une dent œillère cassée. C’était un de ces Espagnols qui croyaient fermement à la résurrection de leur race. Ayant souvent entendu parler d’Omar, il avait cru reconnaître en lui une de ces natures supérieures qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien, suivant la direction qui leur est imprimée, et il pressentait que dans ce fils indomptable, ce grand querelleur, ce bandit de la montagne, il y avait l’étoffe du chef de parti. Le silence d’Omar, son air confus, sa pâleur, la dent œillère qui lui manquait (le vieillard avait entendu dire que, dans une rixe sanglante, Omar avait perdu une des siennes), tout cela lui avait donné la certitude qu’il parlait à Omar lui-même, et, voulant dès lors donner un noble but au besoin d’activité qui dévorait ce fougueux jeune homme: «Quoi, malheureux, s’écria-t-il, c’est en maniant l’aiguille que tu tâches d’échapper à la misère? Retourne dans ton pays et prends l’épée! Tu seras un redoutable adversaire pour les Omaiyades, et tu régneras sur une grande nation.»

Dans la suite, ces paroles vraiment prophétiques servirent sans doute à stimuler l’ambition d’Omar; mais dans ce moment-là, elles produisirent sur lui un tout autre effet. Craignant d’être reconnu par des personnes moins bienveillantes et livré au gouvernement espagnol par le prince de Tâhort, qui, dans tout ce qu’il faisait, se laissait guider par le sultan de Cordoue[254], il quitta la ville en toute hâte, n’emportant pour tout bagage que deux pains qu’il venait d’acheter et qu’il avait cachés dans ses manches.

De retour en Espagne, comme il n’osait reparaître devant son père, il alla trouver son oncle, et lui raconta ce que le vieillard de Tâhort lui avait dit. Cet oncle, qui joignait une grande crédulité à un esprit entreprenant, eut foi à la prédiction du vieillard. Il conseilla à son neveu de suivre sa destinée et de tenter une révolte, en promettant de s’employer pour lui de tout son pouvoir. Il n’eut pas de peine à le convaincre, et, ayant rassemblé une quarantaine de ses garçons de ferme, il leur proposa de se faire partisans sous le commandement de son neveu. Ils acceptèrent tous. Omar les organisa et s’établit avec eux sur la montagne de Bobastro (880 ou 881)[255], où se trouvaient les ruines d’une forteresse romaine, du Municipium Singiliense Barbastrense, que les gens du pays appellent aujourd’hui el Castillon[256]. Ces ruines étaient faciles à réparer; Omar le fit. Aucun endroit ne pouvait être mieux situé pour servir de retraite à une bande de voleurs ou de partisans. Le rocher qui portait la forteresse est très-haut, très-escarpé, et inaccessible du côté de l’est et du sud, de sorte que le château était presque inexpugnable. Joignez-y qu’il avait à sa proximité la grande plaine qui s’étend depuis Campillos jusqu’à Cordoue. Dans cette plaine la bande d’Omar pouvait facilement faire des excursions, enlever des bestiaux et lever des taxes illégales sur les métairies isolées. C’est à cela que se bornèrent les premiers exploits d’Omar; mais bientôt il jugea que ce métier de voleur de grands chemins n’était pas digne de lui, et sitôt que sa troupe, grossie de tous ceux qui avaient intérêt à se retirer de la société et à se mettre en sûreté derrière de bonnes murailles sur la crête d’un rocher, fut devenue assez considérable pour tenir en respect la chétive force militaire du canton, il se mit à pousser de hardies expéditions jusqu’aux portes des cités et à se signaler par des coups de main aussi audacieux que brillants. Justement alarmé, le gouverneur de Regio se décida enfin à attaquer ce corps de partisans avec toutes les troupes de la province; mais il fut battu, et, dans sa fuite précipitée, il abandonna jusqu’à sa grande tente aux insurgés. Le sultan, qui attribuait ce désastre à l’incapacité du gouverneur, le destitua et nomma un autre à sa place. Le nouveau gouverneur ne réussit pas mieux: la résistance de la garnison de Bobastro l’effraya tellement qu’il conclut une trêve avec Omar. Cette trêve ne fut pas de longue durée, et Omar, bien qu’attaqué à différentes reprises, sut se maintenir pendant deux ou trois ans sur sa montagne[257]; mais au bout de ce temps, Hâchim, le premier ministre, le contraignit à se rendre, et le fit conduire à Cordoue avec toute sa bande. Le sultan, qui voyait dans Omar un excellent officier et dans ses hommes de bons soldats, leur fit un accueil fort gracieux et leur proposa d’entrer dans son armée. Convaincus que pour le moment il ne leur restait pas d’autre parti à prendre, ils acceptèrent cette proposition[258].

Peu de temps après, dans l’été de l’année 883, lorsque Hâchim alla combattre Mohammed, fils de Lope, alors le chef de la maison des Beni-Casî, et Alphonse, roi de Léon, Omar, qui l’accompagnait, trouva l’occasion de se distinguer dans plusieurs rencontres, et notamment dans l’affaire de Pancorvo. Calme et froid quand il fallait l’être, bouillant quand il fallait agir, il se concilia aisément l’estime et les bonnes grâces du général en chef; mais de retour à Cordoue, il eut bientôt à se plaindre d’Ibn-Ghânim[259], le préfet de la ville, qui, dans sa haine pour Hâchim, avait plaisir à tourmenter et à vexer les officiers qui, comme Omar, jouissaient de la faveur de ce ministre. A chaque instant il le faisait changer de logement, et le blé qu’il lui fournissait était de la plus mauvaise qualité. N’étant pas d’humeur endurante, Omar ne put contenir son ressentiment, et un jour, montrant au préfet un morceau d’un pain dur et noir: «Que Dieu ait pitié de vous! lui dit-il; peut-on manger cela?—Qui es-tu, méchant diable, lui répondit le préfet, pour oser m’adresser une question si impertinente?» En retournant, profondément indigné, à son logis, Omar rencontra Hâchim qui se rendait au palais. Il lui raconta tout. «Ils ignorent ici ce que tu vaux, lui dit le ministre; c’est à toi de le leur apprendre.» Et il passa son chemin.

Dégoûté ainsi du service du sultan, Omar proposa à ses soldats d’aller reprendre dans les montagnes la vie aventureuse et libre, qu’ils avaient menée si longtemps ensemble. Ils ne demandaient pas mieux, et avant le coucher du soleil ils avaient déjà quitté la capitale pour retourner à Bobastro (884).

Le premier soin d’Omar fut de se remettre en possession de ce château. C’était difficile, car Hâchim, qui sentait fort bien l’importance de cette forteresse, en avait confié la garde à une garnison assez nombreuse, et de plus il l’avait fait flanquer de tant de bastions et de tours, qu’elle pouvait passer pour imprenable. Mais Omar, plein de confiance en sa bonne étoile, ne se laissa pas décourager. Secondé par son oncle, il adjoignit d’abord quelques hommes résolus à sa troupe, qu’il jugeait trop faible; puis, sans donner aux soldats installés dans le château le temps d’organiser la résistance, il les attaqua hardiment, et les força de fuir avec tant de précipitation qu’ils ne se donnèrent pas même le temps d’emmener avec eux la jeune amante de leur capitaine, laquelle plut tellement à Omar qu’il en fit sa femme ou sa maîtresse[260].

A compter de ce moment, Omar, ce José-Maria du IXe siècle, mais mieux servi par les circonstances que ce héros manqué, n’était plus un chef de brigands, mais le chef de toute la race espagnole dans le Midi. Il s’adressait à tous ses compatriotes, qu’ils eussent embrassé l’islamisme ou qu’ils fussent restés chrétiens. «Trop longtemps déjà, leur disait-il, vous avez supporté le joug de ce sultan qui vous arrache vos biens et vous écrase de contributions forcées. Vous laisserez-vous fouler aux pieds par les Arabes qui vous considèrent comme leurs esclaves?... Ne croyez pas que l’ambition me fasse parler ainsi; non, je n’ai d’autre ambition que de vous venger et de vous délivrer de la servitude.» «Chaque fois, dit un historien arabe, qu’Ibn-Hafçoun parlait de la sorte, ceux qui l’écoutaient le remerciaient et se déclaraient prêts à lui obéir.» Ce sont aussi ses ennemis, les seuls qui aient raconté son histoire, qui disent que, devenu le chef de son parti, ses anciens défauts disparurent entièrement. Au lieu d’être arrogant et querelleur comme par le passé, il était affable et courtois envers le moindre de ses soldats; aussi ceux qui servaient sous ses ordres lui gardaient une affection qui allait jusqu’à l’idolâtrie, et lui obéissaient avec une discipline et une ponctualité presque fanatiques; quel que fût le danger, tous marchaient au premier signal: il eût fait marcher ses hommes dans le feu. Toujours à leur tête et toujours au fort de la mêlée, il se battait en simple soldat, maniait la lance et l’épée comme le plus habile d’entre eux, s’attaquait aux plus vaillants champions, et ne quittait la partie que lorsqu’elle était gagnée. On ne pouvait mieux payer de sa personne ni donner l’exemple avec plus d’éclat. Il récompensait généreusement les services qu’on lui rendait; il faisait toujours une très-ample part à celui de ses hommes qui s’était plus particulièrement distingué; il honorait la bravoure jusque dans ses ennemis; souvent il rendait la liberté à ceux qui n’étaient tombés en son pouvoir qu’après s’être bien battus. D’un autre côté, il punissait rigoureusement les malfaiteurs. Un sauvage esprit de justice présidait à ses décisions; il n’exigeait ni preuves ni témoins; la conviction qu’une accusation était fondée lui suffisait. Aussi, quoique le brigandage soit dans le sang de ce peuple, les montagnes jouirent bientôt, grâce à la bonne et prompte justice d’Omar, d’une pleine et entière sécurité. Les Arabes assurent qu’à cette époque une femme chargée d’argent pouvait les parcourir seule sans avoir rien à craindre[261].

Presque deux années se passèrent sans que le sultan entreprît quelque chose de sérieux contre ce redoutable champion d’une nationalité longtemps opprimée; mais au commencement du mois de juin de l’année 886, Mondhir, l’héritier présomptif du trône, alla attaquer le seigneur d’Alhama, allié d’Omar et renégat comme ce dernier. Omar accourut au secours de son ami et se jeta dans Alhama. Après avoir soutenu un siége de deux mois, les renégats, qui commençaient à manquer de vivres, résolurent de se frayer un passage à travers les ennemis; mais leur sortie ne fut point heureuse; Omar reçut plusieurs blessures, eut une main mutilée, et, après avoir perdu beaucoup de soldats, il fut forcé de rentrer dans la forteresse. Heureusement pour les renégats, Mondhir reçut, peu de temps après, une nouvelle qui le força de lever le siége et de retourner à Cordoue: son père venait de mourir (4 août 886)[262]. Omar profita de cet événement pour étendre sa domination. Il s’adressa aux châtelains d’un grand nombre de forteresses et les invita de faire cause commune avec lui. Tous le reconnurent pour leur souverain[263]. Dès ce moment il était le véritable roi du Midi.

Cependant il avait trouvé dans le sultan qui venait de monter sur le trône, un adversaire digne de lui. C’était un prince actif, prudent et brave; les clients omaiyades croyaient que s’il lui eût été donné de régner une seule année de plus, il eût forcé tous les rebelles du Midi à mettre bas les armes[264]. Il opposa aux rebelles une énergique résistance; les districts de Cabra, d’Elvira et de Jaën devinrent le théâtre d’une lutte acharnée, où les succès et les revers alternaient pour chacun des deux partis[265]. Dans le printemps de l’année 888, Mondhir marcha en personne contre les insurgés, s’empara, chemin faisant, de quelques forteresses, ravagea les environs de Bobastro et vint assiéger Archidona. Le renégat Aichoun qui y commandait, n’était pas exempt de cette fanfaronnerie que l’on reproche encore aujourd’hui aux Andalous. Comptant sur sa bravoure, que personne ne contestait, il répétait à tout propos: «Si je me laisse attraper par le sultan, je lui donne toute liberté de me crucifier entre un cochon à ma droite et un chien à ma gauche.» Il oubliait que, pour le prendre, le sultan avait à sa disposition un moyen plus sûr que la force des armes. Quelques habitants de la ville se laissèrent corrompre; ils promirent à Mondhir de lui livrer leur chef vivant, et un jour qu’Aichoun était entré sans armes dans la demeure d’un de ces traîtres, il fut arrêté à l’improviste, chargé de fers, livré au sultan et crucifié de la manière qu’il avait indiquée lui-même. Archidona se rendit bientôt après. Ensuite le sultan fit prisonniers les trois Beni-Matrouh qui possédaient des châteaux dans la Sierra de Priego, et, les ayant fait crucifier de même que dix-neuf de leurs principaux lieutenants, il vint mettre le siége devant Bobastro[266].

Certain que son rocher était désormais imprenable, Ibn-Hafçoun s’inquiétait si peu de ce siége qu’il ne songeait qu’à faire une petite malice au sultan. La gaîté et la plaisanterie étaient dans son caractère. Il fit donc faire des propositions de paix à Mondhir. «Je viendrai habiter Cordoue avec ma famille, lui fit-il dire; je serai un des généraux de votre armée, et mes fils deviendront vos clients.» Mondhir donna dans le piége. Ayant fait venir de Cordoue le cadi et les principaux théologiens, il leur fit dresser un traité de paix aux termes proposés par Ibn-Hafçoun. Celui-ci se rendit alors auprès du sultan, qui avait établi son quartier général dans un château du voisinage, et lui dit: «Je vous prie de vouloir envoyer à Bobastro une centaine de mulets qui serviront à transporter mes meubles.» Le sultan promit de le faire, et bientôt après, lorsque l’armée eut quitté les environs de Bobastro, les mulets demandés furent envoyés à cette forteresse sous l’escorte de dix centurions et de cent cinquante cavaliers. Négligemment surveillé, car on croyait pouvoir se fier à lui, Ibn-Hafçoun profita de la nuit pour s’évader, retourna à Bobastro le plus vite qu’il put, ordonna à quelques-uns de ses soldats de le suivre, attaqua l’escorte, lui arracha les mulets et les mit en sûreté derrière les bonnes murailles de son château[267].

Furieux de s’être laissé tromper, Mondhir jura dans sa colère de recommencer le siége de Bobastro et de ne le lever que lorsque le perfide renégat se serait rendu. La mort le dispensa de tenir son serment. Son frère Abdallâh qui avait exactement le même âge que lui et qui convoitait le trône, mais qui perdait tout espoir d’y monter au cas où Mondhir ne mourrait que lorsque ses enfants seraient en âge de lui succéder, avait corrompu le chirurgien de Mondhir. En saignant le sultan, cet homme se servit d’une lancette empoisonnée, et le 29 juin 888, Mondhir rendit le dernier soupir, après un règne de presque deux années[268].

Averti par les eunuques, Abdallâh, qui était encore à Cordoue, arriva en toute hâte dans le camp, communiqua aux vizirs la mort de son frère, qu’ils ignoraient encore, et se fit prêter serment, par eux d’abord, puis par les Coraichites, les clients omaiyades, les employés de l’administration et les chefs de l’armée. Comme les soldats murmuraient fort de la résolution qu’avait prise le sultan, car ils étaient convaincus que Bobastro était imprenable, il était à prévoir qu’ils se débanderaient dès qu’ils apprendraient que Mondhir avait cessé de vivre. Un officier appela l’attention d’Abdallâh sur cette disposition des esprits; il lui conseilla de tenir cachée la mort de son frère et de le faire enterrer dans quelque endroit du voisinage. Mais Abdallâh repoussa ce conseil avec une indignation fort bien jouée. «Quoi! s’écria-t-il, j’abandonnerais le corps de mon frère à la merci de gens qui sonnent des cloches et qui adorent des croix? Non, jamais; dussé-je mourir en le défendant, je l’emmènerai à Cordoue!» La mort de Mondhir fut donc annoncée aux soldats, pour lesquels elle fut la plus heureuse nouvelle qu’ils eussent pu recevoir. Sans attendre les ordres du nouveau sultan, ils firent leurs préparatifs pour rentrer sans retard dans leurs foyers, et pendant qu’Abdallâh retournait à Cordoue, le nombre de ses soldats diminuait à chaque instant.

Ibn-Hafçoun, qui ne fut informé de la mort de Mondhir que lorsque l’armée était déjà en route, se hâta de profiter du désordre qui caractérisait cette retraite précipitée. Il s’était déjà emparé de plusieurs traînards et d’un butin considérable, lorsqu’Abdallâh lui envoya son page Fortunio pour le conjurer de ne pas inquiéter une marche qui était un convoi funèbre, et pour l’assurer qu’il ne demandait pas mieux que de vivre en paix avec lui. Soit générosité, soit calcul, le chef espagnol cessa aussitôt ses poursuites.

En arrivant à Cordoue, Abdallâh comptait à peine quarante cavaliers autour de lui; tous les autres soldats l’avaient abandonné[269].

XII.

Abdallâh prenait le pouvoir dans des conditions fatales. L’Etat, miné depuis longtemps par les antipathies de race, semblait marcher rapidement vers sa ruine et sa décomposition. Si le sultan n’avait eu à tenir tête qu’à Ibn-Hafçoun et ses montagnards, il n’y aurait eu encore que demi-mal; mais l’aristocratie arabe, profitant du désordre général, avait aussi commencé à relever la tête et visait à l’indépendance. Elle était encore plus redoutable pour le pouvoir monarchique que les Espagnols eux-mêmes, Abdallâh le croyait du moins. Aussi, comme il lui fallait transiger soit avec les Espagnols, soit avec les nobles, afin de ne pas être tout à fait isolé, il aima mieux transiger avec les premiers. Auparavant déjà il avait donné des témoignages de bienveillance à quelques-uns d’entre eux; il avait eu une intime liaison avec Ibn-Merwân le Galicien, dans le temps où celui-ci servait encore dans la garde du sultan Mohammed[270]. Maintenant il offrit à Ibn-Hafçoun le gouvernement de Regio, à condition qu’il le reconnaîtrait pour son souverain. Au commencement le succès sembla justifier cette politique nouvelle. Ibn-Hafçoun rendit l’hommage; il donna une marque de confiance au sultan en envoyant à la cour son fils Hafç et quelques-uns de ses capitaines. De son côté, le sultan fit tout ce qu’il pouvait pour consolider l’alliance; il traita ses hôtes de la manière la plus amicale et les combla de présents. Mais au bout de quelques mois, lorsque Hafç et ses compagnons furent retournés à Bobastro, Ibn-Hafçoun laissa faire ses soldats qui pillaient les bourgades et les villages jusqu’aux portes d’Ossuna, d’Ecija et même de Cordoue; puis, lorsque les troupes que le gouvernement avait envoyées contre eux eurent été battues, il rompit ouvertement avec le sultan et chassa ses employés[271].

Au bout du compte, Abdallâh n’avait donc pas réussi à gagner les Espagnols; mais en l’essayant, il s’était entièrement brouillé avec sa propre race. Il était naturel que dans les provinces, où l’autorité royale était déjà très-affaiblie, les Arabes ne voulussent plus obéir à un monarque qui s’alliait avec leurs ennemis.

Voyons d’abord comment les choses se passèrent dans la province d’Elvira.

Si les pieux souvenirs ont quelque empire sur les âmes, aucune province ne devait être aussi attachée à la religion chrétienne que celle d’Elvira. Elle avait été le berceau du christianisme espagnol; on y avait prêté l’oreille à la prédication des sept apostoliques, qui, d’après une tradition fort ancienne, avaient été les disciples des apôtres à Rome, dans un temps où tout le reste de la Péninsule était encore plongé dans les ténèbres de l’idolâtrie[272]. Plus tard, vers l’année 300, la capitale de la province[273] avait été le siége d’un célèbre concile. Aussi les Espagnols d’Elvira étaient-ils restés longtemps fidèles à la religion de leurs ancêtres. Dans la capitale les fondements d’une grande mosquée avaient bien été jetés, peu de temps après la conquête, par Hanach Çanânî, un des plus pieux compagnons de Mousâ, mais on comptait si peu de musulmans dans la ville que pendant un siècle et demi cet édifice en resta là où Hanach l’avait laissé[274]. Les églises, au contraire, étaient nombreuses et riches. Même à Grenade, bien qu’une grande partie de cette ville appartînt aux juifs, il y en avait au moins quatre, et l’une d’entre elles, celle qui se trouvait hors de la porte d’Elvira et qui avait été bâtie au commencement du VIIe siècle par un seigneur goth, nommé Gudila, était d’une magnificence incomparable[275].

Peu à peu cependant, sous le règne d’Abdérame II et sous celui de Mohammed, les apostasies étaient devenues fréquentes. Dans la province d’Elvira on n’était pas plus à l’épreuve de l’intérêt que dans d’autres provinces; mais en outre les honteuses débauches et l’impiété avérée de l’oncle maternel d’Hostegesis, de Samuel, l’évêque d’Elvira, avaient inspiré à plusieurs chrétiens une aversion bien naturelle pour un culte qui avait de si indignes ministres. La persécution avait fait le reste. L’infâme Samuel l’avait dirigée. Ayant été déposé enfin à cause de sa vie scandaleuse, il n’avait eu rien de plus pressé que de se rendre à Cordoue et de s’y déclarer musulman. Dès lors il avait sévi de la manière la plus cruelle contre ses anciens diocésains, que le gouvernement avait livrés à son aveugle fureur, et beaucoup de ces malheureux avaient trouvé dans l’apostasie le seul moyen de sauver leurs biens et leur vie[276].

De cette manière les renégats étaient devenus si nombreux à Elvira, que le gouvernement avait senti la nécessité de leur procurer une grande mosquée. Cet édifice fut achevé dans l’année 864, sous le règne de Mohammed[277].

Quant aux Arabes de la province, ils descendaient pour la plupart des soldats de Damas. N’aimant pas à s’enfermer dans les murailles d’une ville, ceux-ci s’étaient fixés dans les campagnes, où leurs descendants habitaient encore. Ces Arabes formaient à l’égard des Espagnols une aristocratie extrêmement orgueilleuse et exclusive. Ils avaient peu de rapports avec les habitants de la capitale; le séjour d’Elvira, une triste ville, située au milieu de rochers arides, monotones et volcaniques, qui n’ont aucune fleur en été, aucun flocon de neige en hiver, n’avait pour eux aucun attrait; mais le vendredi, quand ils venaient dans la ville, en apparence pour assister à l’office, mais en réalité pour faire parade de leurs chevaux superbes et richement équipés[278], ils ne manquaient jamais d’accabler les Espagnols de leur mépris et de leurs dédains calculés. Rarement la morgue aristocratique s’est montrée plus naïvement odieuse chez des hommes qui d’ailleurs, dans les relations qu’ils avaient entre eux, se distinguaient par une courtoisie parfaite. Pour eux les Espagnols, qu’ils fussent chrétiens ou musulmans, étaient la vile canaille; c’était leur terme consacré. Ils avaient donc créé contre eux des griefs inexpiables; aussi les collisions entre les deux races étaient fréquentes. Une trentaine d’années avant l’époque dont nous allons parler, les Espagnols avaient déjà assiégé les Arabes dans l’Alhambra, où ils avaient cherché un refuge[279].

Au commencement du règne d’Abdallâh, nous trouvons les Espagnols engagés dans une guerre meurtrière contre les seigneurs arabes. Ceux-ci, qui avaient entièrement rompu avec le sultan, avaient élu pour leur chef un brave guerrier de la tribu de Cais, nommé Yahyâ ibn-Çocâla. Chassés de leurs bourgades par leurs adversaires, ils s’étaient fortifiés dans un château situé au nord-est de Grenade, près du Guadahortuna. De ce château, qui portait anciennement le nom espagnol de Monte-sacro (montagne sainte), mais dont le nom est devenu, par la prononciation arabe, Montexicar, ils infestaient les environs. Alors les renégats et les chrétiens, commandés par Nâbil, vinrent les assiéger, tuèrent un grand nombre d’entre eux, et prirent la forteresse. Yahyâ ibn-Çocâla se sauva par la fuite; mais sa troupe était si affaiblie qu’il se vit obligé de déposer les armes et de conclure un traité avec les Espagnols. A partir de cette époque, il passait souvent des jours entiers dans la capitale. Peut-être tâchait-il d’y former des intrigues; mais qu’il ait été coupable ou non, toujours est-il que dans le printemps de l’année 889, les Espagnols l’attaquèrent à l’improviste et l’égorgèrent avec ses compagnons; puis ils jetèrent les cadavres de leurs victimes dans un puits, et se mirent à traquer les Arabes comme s’ils eussent été des bêtes fauves.

La joie des Espagnols fut immense. «Les lances de nos ennemis sont brisées! disait leur poète Ablî[280]. Nous avons rabaissé leur orgueil! Ceux qu’ils appelaient la vile canaille ont sapé les fondements de leur puissance. Depuis combien de temps leurs morts, que nous avons jetés dans ce puits, attendent-ils en vain un vengeur!»

La situation des Arabes était d’autant plus dangereuse qu’ils étaient désunis. L’anarchie dans laquelle on était tombé avait donné une vigueur nouvelle à la funeste rivalité des Maäddites et des Yéménites; dans plusieurs districts, comme dans celui de Sidona, ces deux races se combattaient à outrance. Dans la province d’Elvira, alors qu’il s’agissait de donner un successeur à Yahyâ, les Yéménites, qui semblent avoir eu la supériorité du nombre, contestaient aux Maäddites leurs droits à l’hégémonie. Se quereller dans un moment aussi critique, c’était s’exposer à une ruine complète. Heureusement pour eux, les Yéménites le comprirent encore à temps; ils cédèrent, et, de concert avec leurs rivaux, ils donnèrent le commandement à Sauwâr[281]. Ce chef intrépide devint le sauveur de son peuple, et plus tard on disait souvent: «Si Allâh n’avait pas donné Sauwâr aux Arabes, ils auraient été exterminés jusqu’au dernier.»

Caisite, de même que Yahyâ, Sauwâr devait naturellement avoir à cœur de venger la mort de son contribule; mais il avait de plus à prendre une revanche: lors de la prise de Monte-sacro, il avait vu les Espagnols tuer son fils aîné. A partir de ce moment, il avait été dévoré de la soif de la vengeance. D’après son propre témoignage, il était déjà vieux; «les femmes ne veulent plus de mon amour, depuis que mes cheveux ont blanchi,» disait-il dans un de ses poèmes, et de fait, il apportait à la tâche sanglante qu’il allait accomplir, une obstination et une férocité, que l’on s’expliquerait difficilement dans un jeune homme, mais qui se conçoivent dans un vieillard qui, dominé par une seule et dernière passion, a fermé l’âme à toute pitié, à tout sentiment humain. On serait porté à penser qu’il se crut l’ange exterminateur, et qu’il étouffa ses instincts plus doux, s’il en avait, par la conscience de sa mission providentielle.

Après avoir réuni autant d’Arabes que possible sous sa bannière, son premier soin fut de se remettre en possession de Monte-sacro. En ceci il avait un double but: il voulait posséder une forteresse qui pût servir de base à ses opérations ultérieures, et assouvir sa rage dans le sang de ceux qui avaient tué son fils. Quoique Monte-sacro eût une garnison nombreuse, les Arabes prirent cette forteresse d’assaut. La vengeance de Sauwâr fut terrible: il passa au fil de l’épée tous les soldats de la garnison, au nombre de six mille. Ensuite il attaqua et prit d’autres châteaux. Chacun de ses succès entraîna une horrible boucherie; jamais et dans aucune circonstance, cet homme terrible ne fit grâce aux Espagnols; des familles entières furent exterminées jusqu’au dernier membre, et pour une foule d’héritages il n’y eut point d’héritiers.

Dans leur détresse, les Espagnols d’Elvira supplièrent Djad, le gouverneur de la province, de les aider, en promettant de lui obéir dorénavant. Djad consentit à leur demande. A la tête de ses propres troupes et des Espagnols, il alla attaquer Sauwâr.

Le chef arabe l’attendit de pied ferme. Le combat fut vif des deux côtés; mais les Arabes remportèrent la victoire, poursuivirent leurs ennemis jusqu’aux portes d’Elvira et leur tuèrent plus de sept mille hommes. Djad lui-même tomba entre les mains des vainqueurs.

L’heureuse issue de cette bataille, connue sous le nom de bataille de Djad, remplit les Arabes d’une joie indicible: s’étant bornés jusqu’alors à l’attaque des châteaux, ils avaient, pour la première fois, vaincu leurs ennemis en rase campagne, et ils avaient immolé bien des victimes aux mânes de Yahyâ. Voici en quels termes un de leurs plus braves chefs, qui était en même temps un de leurs meilleurs poètes, Saîd ibn-Djoudî, exprima leurs sentiments:

Apostats et incrédules, qui, jusqu’à votre dernière heure, déclariez fausse la vraie religion[282], nous vous avons massacrés, parce que nous avions à venger notre Yahyâ. Nous vous avons massacrés: Dieu le voulait! Fils d’esclaves, vous avez imprudemment irrité des braves qui n’ont jamais négligé de venger leurs morts; accoutumez-vous donc à endurer leur fureur, à recevoir dans vos reins leurs épées flamboyantes.

A la tête de ses guerriers qui ne souffrent aucune insulte et qui sont courageux comme des lions, un illustre chef a marché contre vous. Un illustre chef! Sa renommée surpasse celle de tout autre; il a hérité la générosité de ses incomparables ancêtres. C’est un lion; il est né du sang le plus pur de Nizâr; il est le soutien de sa tribu comme nul autre ne l’est. Il allait venger ses contribules, ces hommes magnanimes qui avaient cru pouvoir se fier à des serments réitérés. Il les a vengés! Il a passé les fils des blanches au fil de l’épée, et ceux d’entre eux qui vivent encore gémissent dans les fers dont il les a chargés. Nous avons tué des milliers d’entre vous; mais la mort d’une foule d’esclaves n’est point un équivalent pour celle d’un seul noble.

Ah, oui! ils ont assassiné notre Yahyâ quand il était leur hôte! L’assassiner n’était pas une action sensée.... Ils l’ont égorgé, ces méchants et méprisables esclaves; tout ce que font les esclaves est vilain. En commettant leur crime, ils n’ont pas fait une action sensée; non, leur sort, qui n’a point été heureux, a dû les convaincre qu’ils avaient été mal inspirés. Vous l’avez assassiné en traîtres, infâmes, après bien des traités, après bien des serments!

Après l’éclatante victoire qu’il avait remportée, Sauwâr, qui venait de conclure des alliances avec les Arabes de Regio, de Jaën, et même de Calatrava, recommença ses déprédations et ses massacres. Les Espagnols, entièrement découragés, n’imaginaient plus d’autre voie de salut que de se jeter dans les bras du sultan. Ils implorèrent donc sa protection. Le sultan la leur eût volontiers accordée, s’il eût été en état de le faire. Tout ce qu’il pouvait dans les circonstances données, c’était de promettre son intervention amicale. Il fit donc dire à Sauwâr qu’il était prêt à lui donner une large part dans la direction des affaires de la province, mais qu’il attendait de lui en retour l’obéissance à ses ordres et la promesse de laisser les Espagnols en paix. Sauwâr accepta ces conditions; lui et les Espagnols jurèrent solennellement la paix, et l’ordre matériel fut rétabli dans la province; malheureusement c’était un calme trompeur, le trouble et la passion étaient au fond de toutes les âmes. Ne trouvant plus dans son voisinage des ennemis à exterminer, Sauwâr attaqua les alliés et les vassaux d’Ibn-Hafçoun. Au bruit de ses exploits et de ses cruautés, aux cris de détresse de leurs compatriotes, le sentiment national se réveilla soudain chez les habitants d’Elvira. D’un commun élan, ils reprirent les armes, toute la province s’insurgea à leur exemple, le cri de guerre retentit dans toutes les familles, et les Arabes, partout attaqués, partout battus, allèrent chercher en toute hâte un asile dans l’Alhambra.

Pris par les Espagnols, repris par les Arabes, l’Alhambra n’était plus qu’une ruine majestueuse et presque hors de défense. Et pourtant c’était le seul refuge qui restât aux Arabes; s’ils se le laissaient prendre, ils pouvaient être certains d’être égorgés jusqu’au dernier. Aussi étaient-ils fermement résolus à le défendre à toute outrance. Tant que le soleil était à l’horizon, ils repoussaient vigoureusement les attaques sans cesse renouvelées des Espagnols, qui, la rage dans le cœur, comptaient bien en finir cette fois avec ceux qui avaient été si longtemps leurs oppresseurs impitoyables. La nuit venue, ils rebâtissaient, à la lumière des flambeaux, les murailles et les bastions de la forteresse; mais les fatigues, les veilles, la perspective d’une mort certaine au cas où ils faibliraient un seul instant, tout cela les jetait dans un état de surexcitation fébrile qui ne les disposait que trop à se laisser gagner par des terreurs superstitieuses dont ils auraient rougi dans d’autres circonstances. Or, une nuit qu’ils travaillaient aux fortifications, il arriva qu’une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber à leurs pieds. Un Arabe l’ayant ramassée, il y trouva attaché un morceau de papier qu’il déroula et sur lequel il vit écrits ces trois vers, qu’il lut à haute voix tandis que ses compagnons l’écoutaient dans le plus profond silence:

Leurs bourgades sont désertées, leurs champs sont en friche, les vents orageux y font tourbillonner le sable. Enfermés dans l’Alhambra, ils méditent à présent de nouveaux crimes; mais là aussi ils auront à subir des défaites continuelles, de même que leurs pères y étaient toujours en butte à nos lances et à nos épées.

En entendant lire ces vers à la lueur incertaine, blafarde et lugubre des flambeaux, dont les clartés tremblottantes formaient, au milieu des ombres opaques de la nuit, une illumination mobile de l’effet le plus singulier, les Arabes, qui désespéraient déjà du triomphe de leur cause, se laissèrent gagner par les plus sinistres pressentiments. «Ces vers, disait plus tard un d’entre eux, nous parurent un avis du ciel; en les entendant lire, nous fûmes saisis d’une frayeur si grande, que toutes les armées de la terre, si elles eussent été là pour cerner notre forteresse, n’eussent pu l’augmenter.» Quelques-uns, moins impressionnables que les autres, essayèrent de rassurer leurs camarades épouvantés, en leur disant que le caillou et le billet n’étaient pas tombés du ciel, comme ils semblaient disposés à le croire, mais qu’ils avaient été lancés parmi eux par une main ennemie et que les vers étaient probablement de la composition du poète espagnol Ablî. Cette idée ayant prévalu peu à peu, tous sommèrent leur poète Asadî de répondre, dans le même mètre et sur la même rime, au défi du poète ennemi. Pour Asadî une telle tâche n’était point nouvelle; souvent il avait engagé avec Ablî des duels poétiques de ce genre; mais il était d’un tempérament nerveux, d’une imagination infiniment impressionnable, et cette fois, ému et troublé plus qu’aucun autre, il chercha longtemps avant de trouver ces deux vers qui montraient assez qu’il n’était point en veine:

Nos bourgades sont habitées, nos champs ne sont pas en friche. Notre château nous protège contre toute insulte; nous y trouverons la gloire; il s’y prépare pour nous des triomphes, et pour vous, des défaites.

Pour compléter la réponse, il fallait un troisième vers; Asadî, qui était retombé sous l’empire de son émotion, ne put le trouver. Rougissant de honte et les yeux fixés à terre, il demeura interdit et muet, comme si de sa vie il n’eût composé un vers.

Cette circonstance n’était pas de nature à relever le courage abattu des Arabes. Déjà à demi rassurés, ils étaient prêts à ne voir rien de surnaturel dans ce qui était arrivé; mais quand ils s’aperçurent que, contre toute attente, l’inspiration faisait faux bond à leur poète, leurs craintes superstitieuses se réveillèrent de plus belle.

Tout honteux, Asadî était rentré dans son appartement, lorsque tout à coup il entendit une voix prononcer ce vers:

Certes, bientôt, quand nous en sortirons[283], vous aurez à essuyer une défaite si terrible, qu’elle fera blanchir en un seul instant les cheveux de vos femmes et de vos enfants.

C’était le troisième vers, qu’il avait cherché en vain. Il regarda autour de lui, il ne vit personne. Fermement convaincu dès lors que ce vers avait été prononcé par un esprit invisible, il courut trouver le chef Adhbâ, son ami intime, lui raconta ce qui venait d’arriver et lui répéta le vers qu’il avait entendu. «Réjouissons-nous! s’écria Adhbâ. Certainement, je suis tout à fait de ton opinion; c’est un esprit qui a prononcé ce vers, et nous pouvons être certains que sa prédiction s’accomplira. Il doit en être ainsi, cette race impure doit périr, car Dieu a dit[284]: Celui qui, ayant exercé des représailles en rapport avec l’outrage reçu, en recevra un nouveau, sera assisté par Dieu lui-même.»

Convaincus désormais que l’Eternel les avait pris sous sa protection, les Arabes roulèrent le billet qui contenait les vers de leur poète autour d’un caillou et le lancèrent à leurs ennemis.

Sept jours plus tard, ils virent l’armée espagnole, forte de vingt mille hommes, se préparer à les attaquer du côté de l’est, et placer ses machines de guerre sur une colline. Au lieu d’exposer ses braves soldats à être égorgés dans une forteresse en ruine, Sauwâr aima mieux les conduire à la rencontre de l’ennemi. Le combat engagé, il quitta tout à coup le champ de bataille avec une troupe d’élite, sans que son départ fût aperçu par ses adversaires, fit un détour, et se précipita sur la division postée sur la colline avec une impétuosité telle qu’il la mit en déroute. La vue de ce qui se passait sur la hauteur inspira aux Espagnols qui combattaient dans la plaine une terreur panique, car ils s’imaginaient que les Arabes avaient reçu des renforts. Alors commença un horrible carnage: poursuivant leurs ennemis fugitifs jusqu’aux portes d’Elvira, les Arabes en tuèrent douze mille, selon les uns, dix-sept mille, selon les autres.

Voici de quelle manière Saîd ibn-Djoudî chanta cette seconde bataille, connue sous le nom de bataille de la ville: