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Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 / jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) cover

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4 / jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Chapter 12: X.
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About This Book

The volume traces the Iberian caliphate’s political and military development during a period of internal fragmentation and external challenge, detailing aristocratic revolts, frontier conflict with Christian kingdoms, and the rise of an Ismaʿili-based caliphate in North Africa. It explores religious and social tensions—apparent conversions, protection of older faiths, secret societies and proselytizing networks—and shows how doctrinal disputes, clandestine organization, and government responses shaped alliances, campaigns, and administrative reforms that determined the region’s evolving balance of power.

Ne te fie jamais à la fortune, car elle est variable! Naguère encore les lions me craignaient, et maintenant je tremble à la vue d’un renard. Ah! quelle honte pour un homme de cœur que d’être obligé d’implorer la clémence d’un scélérat!

Quand il fut arrivé devant ses juges, il s’assit dans un coin de la salle sans saluer personne, ce que voyant: «Ton éducation a-t-elle donc été si mauvaise, lui cria le vizir Ibn-Djâbir, un complaisant d’Ibn-abî-Amir, que tu ignores même les lois les plus simples de la politesse?» Moçhafî garda le silence; mais comme Ibn-Djâbir continuait à lui lancer des injures: «Toi-même, dit-il enfin, tu manques aux égards que tu me dois; tu paies mes bienfaits d’ingratitude, et tu oses encore me dire que je manque aux lois de la politesse?» Un peu déconcerté par ces paroles, mais recouvrant aussitôt son audace: «Tu mens! lui cria Ibn-Djâbir; je te devrais des bienfaits, moi? Bien au contraire,» et il se mit à énumérer les griefs qu’il avait contre lui. Quand il eut fini: «Ce n’est pas pour ces choses-là que je te demande de la reconnaissance, lui répliqua Moçhafî; mais il n’en est pas moins vrai que lorsque tu t’étais approprié des sommes qui t’avaient été confiées et que le feu calife (Dieu aie son âme!) voulait te faire couper la main droite, j’ai demandé et obtenu ta grâce.» Ibn-Djâbir nia le fait et jura que c’était une calomnie infâme. «Je conjure tous ceux qui savent quelque chose là-dessus, s’écria alors le vieillard dans son indignation, de déclarer si j’ai dit vrai ou non. Oui, il y a du vrai dans ce que vous dites, lui répliqua le vizir Ibn-Iyâch; cependant, dans les circonstances où vous êtes, vous auriez mieux fait de ne pas rappeler cette vieille histoire.—Vous avez raison peut-être, lui répondit Moçhafî; mais cet homme m’a fait perdre patience, et j’ai dû dire ce que j’avais sur le cœur.»

Un autre vizir, Ibn-Djahwar, avait écouté cette discussion avec une répugnance croissante. Quoiqu’il n’aimât pas Moçhafî et qu’il eût même concouru à sa chute, il savait cependant qu’on doit des égards même à ses ennemis, et surtout à ses ennemis vaincus. Prenant maintenant la parole, il dit à Ibn-Djâbir d’un ton d’autorité que justifiaient de longs services et un nom aussi ancien et presque aussi illustre que celui de la dynastie elle-même: «Ne savez-vous donc pas, Ibn-Djâbir, que celui qui a eu le malheur d’encourir la disgrâce du monarque ne doit pas saluer les grands dignitaires de l’Etat? La raison en est évidente, car si ces dignitaires lui rendent son salut, ils manquent à leur devoir envers le sultan, et s’ils ne le lui rendent pas, ils manquent à leur devoir envers l’Eternel. Un homme qui est tombé en disgrâce ne doit donc pas saluer, Moçhafî sait cela.»

Tout honteux de la leçon qu’il venait de recevoir, Ibn-Djâbir garda le silence, tandis qu’un faible rayon de joie brilla dans les yeux presque éteints du malheureux vieillard.

On procéda ensuite à l’interrogatoire. Comme on produisait contre Moçhafî de nouvelles charges afin de lui extorquer encore une fois de l’argent: «Je jure par tout ce qu’il y a de plus sacré, s’écria-t-il, que je ne possède plus rien! Dussé-je être coupé par morceaux, je ne pourrais vous donner un seul dirhem!» On le crut, et on donna l’ordre de le reconduire à la prison[252].

A partir de cette époque, il fut tour à tour libre et prisonnier, mais toujours malheureux. Ibn-abî-Amir semblait prendre un barbare plaisir à le tourmenter, et l’on s’explique difficilement la haine implacable qu’il avait vouée à cet homme médiocre et qui n’était plus en état de lui nuire. Tout ce que l’on peut conjecturer à ce sujet, c’est qu’il ne pouvait lui pardonner le crime inutile qu’il l’avait forcé de commettre alors qu’il lui avait ordonné de tuer Moghîra. Quoi qu’il en soit, il le traînait à sa suite partout où il allait, sans même lui fournir de quoi pourvoir à ses besoins. Un secrétaire du ministre racontait que pendant une campagne il vit une nuit Moçhafî à côté de la tente de son maître, tandis que son fils Othmân lui donnait à boire, faute de mieux, un mauvais mélange d’eau et de farine[253]. Le chagrin et le désespoir le minaient et le rongeaient, et il exhalait sa douleur dans des poèmes aussi harmonieux que touchants. Mais quoiqu’il eût dit un jour à son gardien qu’il désirait la mort, il se cramponnait à la vie avec une ténacité singulière, et de même qu’il avait manqué de perspicacité et d’énergie alors qu’il était encore au pouvoir, il manquait de dignité dans son malheur. Pour fléchir le renard, il s’abaissait aux demandes les plus humiliantes. Une fois il le supplia de lui confier l’éducation de ses enfants. Ibn-abî-Amir, qui ne concevait pas que l’on pût perdre jusqu’à ce point le respect de soi-même, ne vit qu’une ruse dans cette prière. «Il veut flétrir ma réputation et me faire passer pour un nigaud, dit-il. Bien des gens m’ont vu jadis à la porte de son palais, et pour le leur rappeler, il veut qu’on le voie à présent dans la cour du mien[254]

Pendant cinq ans Moçhafî traîna ainsi une triste et pénible existence. Comme il semblait s’obstiner, en dépit de son grand âge et des nombreux dégoûts dont on l’abreuvait, à ne pas mourir, on lui ôta enfin la vie, soit en l’étranglant, soit en l’empoisonnant, car les auteurs arabes ne sont pas d’accord là-dessus[255]. Quand il eut appris que son ancien rival avait cessé de vivre, Ibn-abî-Amir chargea deux de ses employés de prendre soin de l’inhumation. L’un d’eux, le secrétaire Mohammed ibn-Ismâîl, raconte ainsi la scène dont il avait été témoin: «Je trouvai que le cadavre ne présentait aucune trace de violence. Il était couvert seulement d’un vieux manteau qui appartenait à un porte-clefs. Un laveur que mon collègue, Mohammed ibn-Maslama, avait fait venir, lava le corps (je n’exagère rien) sur le battant d’une vieille porte qui avait été arrachée de ses gonds. Ensuite nous portâmes le brancard au tombeau, accompagnés seulement de l’imâm de la mosquée que nous avions chargé de réciter les prières des morts. Aucun passant n’osa jeter les yeux sur le cadavre. C’était pour moi une frappante leçon. Que l’on se figure que dans le temps où Moçhafî était encore tout-puissant, j’avais à lui remettre une requête destinée à lui seul. Je m’étais placé sur son passage; mais son cortége était si nombreux et les rues étaient d’ailleurs tellement encombrées de gens qui désiraient le voir et le saluer, qu’il me fut impossible, quelques efforts que je fisse, de m’approcher de lui, et que je fus obligé de confier ma requête à un de ses secrétaires qui chevauchaient à côté de l’escorte et qui étaient chargés de recevoir les écrits de ce genre. Au retour je comparais cette scène à celle dont je venais d’être témoin, et, réfléchissant à l’inconstance de la fortune, je sentais quelque chose qui m’oppressait et qui m’empêchait de respirer[256]

IX.

Le jour même où Moçhafî avait été destitué et arrêté, Ibn-abî-Amir avait été promu à la dignité de hâdjib[257]. Dorénavant il partageait donc l’autorité suprême avec son beau-père, et sa puissance était si grande qu’il pouvait sembler téméraire de lui résister. On l’osa cependant. Le parti qui avait voulu donner la couronne à un autre qu’au jeune fils de Hacam II et dont l’eunuque Djaudhar était l’âme, existait encore, les vers satiriques que l’on chantait dans les rues de Cordoue en dépit de la police, ne l’attestaient que trop. Ibn-abî-Amir ne tolérait pas la moindre allusion à la liaison trop étroite peut-être qui existait entre lui et la sultane; il fit même mettre à mort une chanteuse à laquelle son maître, qui voulait la vendre au ministre, avait appris un chant d’amour sur Aurore[258]; et cependant on fredonnait dans la rue des vers tels que ceux-ci:

Tant qu’on se bornait à chansonner la cour, le péril n’était pas fort grand; mais Djaudhar osa aller plus loin. De concert avec le président du tribunal d’appel, Abdalmélic ibn-Mondhir, il ourdit un complot dont le but était d’assassiner le jeune calife et de placer sur le trône un autre petit-fils d’Abdérame III, à savoir Abdérame ibn-Obaidallâh. Une foule de cadis, de faquis et d’hommes de lettres, parmi lesquels on remarquait l’ingénieux poète Ramâdî, trempèrent dans cette conspiration. Ramâdî portait à Ibn-abî-Amir une haine mortelle. Il avait été l’ami de Moçhafî et il était du petit nombre de ceux qui lui étaient restés fidèles alors même que la fortune lui eut tourné le dos. Il brûlait maintenant du désir de le venger, et il avait composé contre Ibn-abî-Amir des satires virulentes[260].

Les conjurés comptaient sur le succès de leur entreprise, d’autant plus que le vizir Ziyâd ibn-Aflah, qui remplissait alors le poste de préfet de la capitale, y connivait. Aussi étaient-ils convenus avec lui du jour et de l’heure où ils exécuteraient leur dessein. Djaudhar, qui n’était plus à la cour, mais qui, grâce à l’emploi qu’il avait eu, pouvait encore facilement approcher du souverain, s’était chargé d’assassiner ce dernier, et immédiatement après, ses complices proclameraient Abdérame IV.

Au jour fixé, lorsque le préfet eut quitté le palais califal pour retourner vers sa demeure qui était située à l’extrémité de la ville, et qu’en partant il eut emmené tous ses agents avec lui, Djaudhar demanda et obtint une audience. Arrivé en présence du calife, il tâcha de le poignarder; mais un certain Ibn-Arous, qui se trouvait dans la salle, se jeta sur lui avant qu’il eût pu accomplir son projet. Une lutte s’engagea pendant laquelle Djaudhar eut ses vêtements déchirés; mais Ibn-Arous ayant appelé les gardes à son secours, ceux-ci arrêtèrent l’eunuque. Peu de temps après, Ziyâd ibn-Aflah, qui avait entendu dire que le complot avait échoué, arriva en toute hâte au palais. Ibn-Arous lui reprocha sa nonchalance, et lui donna assez clairement à entendre qu’il le croyait complice du crime que Djaudhar avait voulu commettre; mais le préfet s’excusa de son mieux, protesta de sa fidélité au monarque, et, voulant démentir par son zèle les soupçons qui pesaient sur lui, il fit arrêter sur-le-champ les personnes suspectes, en ordonnant de les conduire, de même que Djaudhar, à la prison de Zahrâ[261].

On instruisit aussitôt le procès des conspirateurs, et le jugement ne se fit pas attendre. Le président du tribunal d’appel fut déclaré coupable du crime de haute trahison; mais ses juges n’indiquèrent pas avec précision la peine qu’il devrait subir; ils déclarèrent seulement qu’il tombait dans les termes de ce verset du Coran: «Voici quelle sera la récompense de ceux qui combattent Dieu et son apôtre, et qui emploient toutes leurs forces à commettre des désordres sur la terre: vous les mettrez à mort ou vous leur ferez subir le supplice de la croix; vous leur couperez les mains et les pieds alternés; ils seront chassés de leur pays.» Dans ce verset, on le voit, l’énonciation des peines est fort vague; aussi le tribunal laissa-t-il au calife le choix de celle qu’il fallait appliquer. Dans les circonstances données, c’était donc au conseil d’Etat de prononcer, et dans cette assemblée, dont il était membre, Ziyâd ibn-Aflah, qui faisait tous ses efforts pour regagner la faveur d’Ibn-abî-Amir, opina le premier à appliquer la peine la plus grave. Son avis prévalut, et Abdalmélic ibn-Mondhir subit le suplice de la croix. Le prétendant Abdérame fut aussi mis à mort[262]. Quant à Djaudhar, nous ignorons ce que l’on décida à son égard; mais tout porte à croire qu’il fut crucifié. Le sort de Ramâdî, quoique nullement enviable, fut cependant moins dur. Ibn-abî-Amir, qui voulait l’exiler, se laissa fléchir par les prières des amis du poète; mais tout en lui permettant de rester à Cordoue, il mit à cette grâce une restriction cruelle: il fit proclamer par des hérauts que quiconque lui adresserait la parole serait sévèrement puni. Condamné ainsi à un mutisme perpétuel, le pauvre poète errait dorénavant comme un mort (c’est l’expression d’un auteur arabe) au milieu de la foule qui encombrait les rues de la capitale[263].

Cette conspiration avait prouvé au ministre que ses ennemis les plus acharnés se trouvaient précisément dans les rangs de ceux qui avaient étudié à ses côtés les belles-lettres, la théologie et le droit. Etait-ce un effet de la jalousie? En partie, oui; naguère encore leur égal et leur condisciple, Ibn-abî-Amir était monté trop haut pour que les faquis et les hommes de loi ne lui portassent pas envie. Mais ce n’était pas là le seul, ni même le principal motif de l’aversion qu’il leur inspirait: ils le haïssaient surtout à cause des principes religieux qu’ils lui attribuaient. Si l’on en excepte quelques penseurs hardis et quelques poètes esprits forts, les hommes élevés à l’école des professeurs de Cordoue étaient très-attachés à l’islamisme. Or Ibn-abî-Amir passait, à tort ou à raison, pour un musulman assez tiède. On ne pouvait lui adresser le reproche d’afficher des sentiments libéraux en matière de foi, il était trop prudent pour le faire; mais on disait qu’il aimait la philosophie et qu’en secret il cultivait beaucoup cette science. C’était en ce temps-là une accusation terrible. Ibn-abî-Amir le sentait. Philosophe ou non, il était avant tout homme d’Etat, et voulant ôter à ses ennemis l’arme redoutable dont ils se servaient contre lui, il résolut de montrer, par un acte éclatant d’orthodoxie, qu’il était bon musulman. Ayant donc fait venir les ulémas les plus considérés, tels qu’Acîlî, Ibn-Dhacwân et Zobaidî, il les conduisit dans la grande bibliothèque de Hacam II, où il leur dit qu’ayant formé le dessein d’anéantir les livres qui traitaient de philosophie, d’astronomie ou d’autres sciences prohibées par la religion, il les priait de faire eux-mêmes le triage. Ils se mirent aussitôt à l’œuvre; puis, quand ils eurent rempli leur tâche, le ministre fit jeter les livres condamnés dans un grand feu, et, afin de montrer son zèle pour la foi, il en brûla quelques-uns de ses propres mains[264].

C’était à coup sûr un acte de vandalisme, Ibn-abî-Amir était trop éclairé pour ne pas en juger ainsi lui-même, mais il n’en produisit pas moins un excellent effet parmi les ulémas et le bas peuple, d’autant plus que le ministre se montra depuis lors l’ennemi des philosophes[265] et le soutien de la religion. Il entourait les ulémas d’égards et d’hommages, les comblait de faveurs[266], et écoutait leurs pieuses exhortations, si longues qu’elles fussent parfois, avec une attention et une patience tout à fait édifiantes[267]. Il fit plus encore: il se mit à copier le Coran de ses propres mains, et désormais, quand il se mettait en voyage, il prenait toujours cette copie avec lui[268].

S’étant créé ainsi une réputation d’orthodoxie, réputation que bientôt on n’osa plus contester, tant elle était bien établie, il tourna son attention sur le calife, qui, à mesure qu’il avançait en âge, devenait plus à craindre pour lui.

Selon le témoignage de son précepteur Zobaidî, Hichâm II avait annoncé dans son enfance les dispositions les plus heureuses; tout ce qu’on lui enseignait, il l’apprenait avec une étonnante facilité, et il avait le jugement plus solide que la plupart des enfants de son âge[269]. Mais quand tout jeune encore il fut monté sur le trône, sa mère et Ibn-abî-Amir s’appliquèrent à étouffer systématiquement ses facultés. Nous n’oserions affirmer qu’ils lui aient fait goûter prématurément les jouissances du harem, car, bien que la circonstance que Hichâm n’eut jamais d’enfants donne un certain degré de vraisemblance à une telle supposition, elle ne s’appuie cependant sur aucun témoignage; mais ce qui est certain, c’est qu’ils s’efforcèrent d’obscurcir son intelligence en le surchargeant d’exercices de dévotion, et qu’ils tâchèrent de lui persuader que, s’il régnait par lui-même, les affaires le distrairaient de la contemplation des choses divines et l’empêcheraient de travailler à son salut. Jusqu’à un certain point, ils avaient réussi en leur dessein: Hichâm faisait des bonnes œuvres, il lisait assidument le Coran, il priait, il jeûnait[270]; cependant son intelligence n’était pas encore assez matée pour qu’Ibn-abî-Amir fût tout à fait rassuré sur son compte, et ce qu’il redoutait surtout, c’est que tôt ou tard une autre personne ne s’emparât de l’esprit du jeune monarque et ne lui ouvrît les yeux sur sa véritable situation. Tant que les affaires d’Etat se traiteraient dans le palais califal, un tel péril était à craindre; pendant les allées et venues de tant de généraux et d’employés, un simple hasard pouvait mettre le calife en rapport avec un d’entre eux, et pour peu que cet individu fût ambitieux et adroit, il pourrait faire tomber le ministre en un clin d’œil. Un tel danger, il fallait le rendre impossible. Ibn-abî-Amir résolut donc que les affaires d’Etat se traiteraient ailleurs, et à cet effet il fit bâtir, à l’est de Cordoue[271], sur le Guadalquivir, une nouvelle ville avec un grand palais pour lui-même et d’autres palais pour les hauts dignitaires. En deux années cette ville, qui reçut le nom de Zâhira, fut achevée, et alors le ministre y fit transporter les bureaux du gouvernement. Zâhira reçut bientôt dans son enceinte une population fort nombreuse. Les hautes classes de la société quittèrent Cordoue ou Zahrâ pour se rapprocher de la source d’où découlaient toutes les faveurs; les marchands y affluèrent aussi, et en peu de temps l’étendue de Zâhira devint telle, que ses faubourgs touchaient ceux de Cordoue.

Dorénavant il était facile de surveiller le calife et de l’exclure de toute participation aux affaires; cependant le ministre ne négligea rien pour rendre son isolement aussi complet que possible. Non content de l’entourer de gardes et d’espions, il fit d’ailleurs environner le palais califal d’une muraille et d’un fossé, et si quelqu’un osait en approcher, il le punissait de la façon la plus sévère. Hichâm était réellement prisonnier: il ne lui était pas permis de sortir de son palais, il ne pouvait prononcer une parole ni faire un mouvement sans que le ministre en fût instruit aussitôt, et il n’apprenait des affaires d’Etat que ce que celui-ci voulait bien lui en dire. Tant qu’il eut encore quelques ménagements à garder, Ibn-abî-Amir prétendit que le jeune monarque lui avait abandonné la conduite des affaires afin de pouvoir se livrer tout entier à ses exercices spirituels; mais plus tard, quand il se crut sûr de son fait, il ne se soucia plus de lui et défendit même de prononcer son nom[272].

A toutes ces mesures Ibn-abî-Amir voulut en joindre une autre, non moins importante: il résolut de réorganiser l’armée.

Deux motifs l’y poussaient, l’un patriotique, l’autre entièrement personnel: il voulait faire de l’Espagne l’un des premiers Etats de l’Europe et se débarrasser de son collègue Ghâlib. Or l’armée telle qu’elle était, c’est-à-dire composée en majorité d’Arabes d’Espagne, ne semblait propre ni à l’un ni à l’autre de ces deux projets.

L’organisation militaire[273] était sans doute défectueuse. Elle laissait trop de pouvoir aux chefs des djond, et elle mettait trop peu de soldats à la disposition du souverain. Il est vrai que celui-ci pouvait disposer, non-seulement des troupes tirées des djond, mais encore de celles des frontières, qui semblent avoir été les meilleures; toutefois la coutume voulait que celles-ci ne fussent appelées aux armes qu’en cas de besoin; elles ne faisaient pas partie de l’armée permanente[274]. Quant à cette dernière, elle était peu nombreuse. On n’y comptait que cinq mille cavaliers, quoique la cavalerie fût alors l’arme la plus considérée et celle dont dépendait le sort des batailles. D’ailleurs, ces troupes laissaient à désirer. Le voyageur Ibn-Haucal atteste du moins que les cavaliers andalous avaient mauvaise grâce, puisque, n’osant ou ne pouvant se servir de leurs étriers, ils laissaient pendre et flotter les jambes; et il ajoute qu’en général l’armée espagnole devait la plupart de ses victoires, non pas à la bravoure, mais à la ruse. Il est vrai que le témoignage de ce voyageur est un peu suspect. Comme il désirait que son souverain, le calife fatimide, entreprît la conquête de la Péninsule, il a peut-être parlé avec trop de dénigrement des troupes de ce pays; cependant il y a sans doute quelque chose de vrai dans ses assertions, et il est incontestable que les Arabes, amollis par le luxe et par un beau climat, avaient perdu peu à peu leur esprit martial. Ibn-abî-Amir ne pouvait donc espérer de faire avec une telle armée des conquêtes brillantes. D’ailleurs, il n’avait point de confiance en elle au cas où il voudrait la faire combattre contre Ghâlib, et cependant il prévoyait qu’une lutte entre lui et son collègue était inévitable. Ghâlib, il est vrai, lui avait été fort utile alors qu’il s’agissait de faire tomber Moçhafî; mais maintenant il ne pouvait plus lui servir à rien, et qui pis est, il l’incommodait. Ghâlib n’approuvait pas toujours les mesures qu’il jugeait convenable de prendre, et il le contrariait surtout au sujet de la réclusion du calife. Client d’Abdérame III et ardent royaliste, il s’affligeait et s’indignait en voyant que le petit-fils de son patron était gardé et enfermé comme un captif, comme un criminel. Ibn-abî-Amir, qui n’aimait pas la contradiction, était donc bien décidé à se débarrasser de son beau-père; mais comment y parvenir? Ghâlib n’était pas un homme comme Moçhafî, un homme que l’on pût renverser par une intrigue de cour: c’était un général illustre, et s’il déclarait qu’il voulait soustraire le souverain à la tyrannie de son ministre, il aurait pour lui presque toute l’armée, dont il était l’idole. Ibn-abî-Amir ne se faisait pas illusion à cet égard; il sentait que pour atteindre son but, il lui fallait d’autres troupes, des troupes qui fussent attachées à lui seul. En d’autres termes, il avait besoin de soldats étrangers. La Mauritanie et l’Espagne chrétienne les lui fournirent.

Jusque-là il s’était peu occupé de la Mauritanie. Par le séjour qu’il y avait fait en qualité de cadi suprême, il s’était convaincu que la possession de ces contrées lointaines et pauvres était pour l’Espagne plus onéreuse qu’utile, et, se conformant en ceci à la politique suivie par Moçhafî, il s’était borné à entretenir la garnison de Ceuta au complet. Quant au reste du pays, il en avait confié l’administration aux princes indigènes, en prenant soin toutefois de se les attacher par des largesses de tout genre[275]. Au point de vue espagnol, cette politique était sans doute bonne et sensée, mais pour la Mauritanie elle eut des suites funestes. Voyant ce pays abandonné à ses propres forces, Bologguîn, le vice-roi de l’Ifrîkia, l’envahit dans l’année 979[276]. Il remporta victoire sur victoire, et, chassant devant lui les princes qui reconnaissaient le calife omaiyade pour leur suzerain, il les contraignit à aller chercher un refuge derrière les remparts de Ceuta. Mais les triomphes de Bologguîn, loin de faire obstacle aux desseins d’Ibn-abî-Amir, les favorisaient au contraire. Les Berbers, accumulés dans Ceuta, s’y trouvaient fort à l’étroit, et comme le vainqueur leur avait enlevé presque tout ce qu’ils possédaient, ils ne savaient comment faire pour subsister. C’était pour le ministre espagnol une excellente occasion pour se procurer d’un seul coup un grand nombre d’excellents cavaliers; aussi ne la laissa-t-il pas échapper. Il écrivit aux Berbers pour leur dire que s’ils voulaient venir servir en Espagne, ils pouvaient être certains de ne manquer de rien et de recevoir une haute paye. Ils répondirent en foule à son appel. Un prince du Zâb, Djafar[277], que ses exploits avaient depuis longtemps rendu célèbre, se laissa gagner aussi par les brillantes promesses du ministre, et arriva en Espagne avec un corps de six cents cavaliers. Les Berbers n’eurent qu’à se louer de la résolution qu’ils avaient prise. Rien n’égalait la générosité d’Ibn-abî-Amir à leur égard. «Au moment où ces Africains arrivaient en Espagne, dit un historien arabe, leurs vêtements tombaient en lambeaux, et chacun d’eux ne possédait qu’une méchante haridelle; mais bientôt après, on les vit caracoler dans les rues revêtus des plus précieuses étoffes et montés sur les plus beaux coursiers, tandis qu’ils habitaient des palais dont ils n’avaient jamais vu les pareils, même dans leurs rêves[278].» Ils étaient très-avides; mais s’ils ne se lassaient pas de demander, Ibn-abî-Amir ne se lassait pas non plus de donner, et il était fort sensible à la reconnaissance qu’ils lui en témoignaient. Les protégeant envers et contre tous, il ne souffrait pas qu’on les offensât, ni même qu’on se moquât du jargon qu’ils parlaient lorsque parfois ils essayaient de s’exprimer en arabe, car ordinairement ils parlaient leur langue maternelle à laquelle les Arabes ne comprenaient pas un mot[279]. Un jour qu’il passait ses soldats en revue, un officier berber, nommé Wânzemâr, s’approcha de lui, et, écorchant l’arabe d’une terrible manière: «Ah, seigneur! lui dit-il, donnez-moi une demeure, je vous en prie, car je suis obligé de coucher à la belle étoile.—Comment, Wânzemâr, lui répondit le ministre, n’as-tu donc plus la grande maison que je t’ai donnée?—Vous m’en avez chassé, seigneur, vous m’en avez chassé par les bontés dont vous m’avez comblé. Vous m’avez fait cadeau d’un si grand nombre de terres, que toutes mes chambres sont en ce moment remplies de blé et qu’il n’y a plus de place pour moi. Peut-être me direz-vous que, si mon blé m’embarrasse, je n’ai qu’à le jeter par les fenêtres; mais veuillez vous rappeler, seigneur, que je suis un Berber, c’est-à-dire un homme qui naguère encore était obligé de supporter la misère et qui maintefois a été sur le point de mourir de faim. Un tel homme, vous le concevez, y regarde à deux fois avant qu’il jette son blé par les fenêtres.—Je ne dirai pas que tu sois un brillant orateur, répliqua le ministre en souriant, et cependant ton langage me semble plus disert et plus touchant que les discours les mieux tournés de mes savants académiciens.» Puis, s’adressant aux Andalous qui l’entouraient et qui avaient étouffé de rire tant que le Berber parlait: «Voilà, leur dit-il, la vraie manière de montrer sa reconnaissance, voilà le moyen d’obtenir des faveurs nouvelles! Cet homme dont vous riez vaut mieux que vous, mes beaux parleurs: il n’oublie pas les bienfaits qu’il a reçus, il ne prétend pas qu’on ne lui ait pas donné assez, comme vous le faites toujours.» Et il fit donner aussitôt à Wânzemâr un superbe hôtel[280].

L’Espagne chrétienne le pourvut aussi d’excellents soldats. Pauvres, avides et mauvais patriotes, les Léonais, les Castillans et les Navarrais se laissèrent facilement séduire par la haute paye que l’Arabe leur offrait, et une fois qu’ils avaient pris du service sous son drapeau, sa bienveillance, sa générosité et l’esprit de justice qui présidait à ses décisions envers eux le leur rendaient cher, d’autant plus que dans leur patrie ils n’étaient pas habitués à tant d’équité. Ibn-abî-Amir avait pour eux des attentions infinies. Dans son armée le dimanche était un jour de repos pour tous les soldats, quelle que fût leur religion, et s’il s’élevait quelque contestation entre un chrétien et un musulman, il favorisait toujours le chrétien[281]. Il n’est donc pas étonnant que les chrétiens lui fussent aussi attachés que les Berbers. Les uns et les autres étaient, pour ainsi dire, sa propriété. Ils avaient renié, oublié leur patrie, et l’Andalousie n’était pas devenue pour eux une patrie nouvelle; ils en comprenaient à peine la langue. Leur patrie, à eux, c’était le camp, et quoique payés par le trésor public, ils n’étaient pas au service de l’Etat, mais à celui d’Ibn-abî-Amir. C’est à lui qu’ils devaient leur fortune, c’est de lui qu’ils dépendaient, et ils se laissaient employer par lui contre qui que ce fût.

En même temps qu’il donnait ainsi aux étrangers la prépondérance dans l’armée, l’habile ministre changea l’organisation des troupes espagnoles, qui jadis avait fait leur force vis-à-vis du gouvernement. Depuis un temps immémorial, les tribus, avec leurs divisions et subdivisions, formaient autant de régiments, de compagnies et d’escouades. Ibn-abî-Amir abolit cet usage; il fit incorporer les Arabes dans les différents régiments, sans avoir égard à la tribu à laquelle ils appartenaient[282]. Un siècle auparavant, quand les Arabes étaient encore animés de l’esprit de corps, une telle mesure, qui impliquait un changement radical dans la loi du recrutement et qui ôtait à la noblesse les derniers débris de son pouvoir, aurait sans doute provoqué de violents murmures, et peut-être aurait-elle été le motif d’un soulèvement général; à présent elle s’exécuta sans obstacle, tant les temps étaient changés. L’ancienne division en tribus n’existait plus qu’à l’état de souvenir. Une foule d’Arabes ignoraient à quelle tribu ils appartenaient, et il régnait à cet égard une confusion qui faisait le désespoir des généalogistes. Hacam II, qui admirait et qui aimait le passé qu’il connaissait si bien, avait tâché, il est vrai, de faire renaître cette réminiscence d’un autre âge; il avait fait examiner les généalogies par des savants, et il avait voulu que chaque Arabe reprît sa place dans sa tribu[283]; mais ses efforts, contraires à la saine politique, avaient échoué contre l’esprit du siècle, car il y avait partout, sauf de rares exceptions, tendance à l’unité, à la fusion des races. En portant le dernier coup à l’ancienne division en tribus, Ibn-abî-Amir ne fit qu’achever le travail d’assimilation qu’Abdérame III avait entrepris et que le sentiment national approuvait.

Pendant qu’il se préparait ainsi à la guerre, Ibn-abî-Amir semblait encore vivre en bonne intelligence avec son beau-père. Mais celui-ci avait trop de pénétration pour se tromper sur le but des grands changements que son gendre opérait dans l’armée, et il était bien décidé à rompre avec lui. Or, un jour qu’ils se trouvaient ensemble sur la tour d’un château de la frontière, il se mit à l’accabler de reproches. Ibn-abî-Amir lui répondit avec non moins de vivacité, et leur altercation prit un tel caractère d’amertume, que Ghâlib s’écria dans sa fureur: «Chien que tu es! En t’arrogeant l’autorité suprême, tu prépares la chute de la dynastie!» Puis, tirant son épée, il se précipita sur lui en écumant de rage. Quelques officiers tâchèrent de le retenir; ils n’y réussirent qu’à moitié; Ghâlib blessa Ibn-abî-Amir, et dans sa frayeur celui-ci se jeta du haut de la tour. Heureusement pour lui, il put s’accrocher pendant sa chute à quelque chose de saillant, et c’est ce qui le sauva.

Après une telle scène la guerre était inévitable; aussi ne tarda-t-elle pas à éclater. Ghâlib se déclara le champion des droits du calife; une partie des troupes se rangea sous son drapeau, et il obtint d’ailleurs du secours des Léonais. On se livra plusieurs combats dans lesquels quelques-uns des personnages les plus marquants de la cour perdirent la vie. La dernière fois qu’on en fut venu aux mains, l’armée d’Ibn-abî-Amir était sur le point d’être mise en déroute, lorsque Ghâlib, qui chargeait à la tête de sa cavalerie, eut le malheur de heurter de la tête contre l’arçon de sa selle. Grièvement blessé, il tomba aussitôt de cheval, et ne le voyant plus, ses soldats et ses alliés chrétiens prirent la fuite, de sorte qu’Ibn-abî-Amir remporta une éclatante victoire. Parmi les cadavres on trouva celui de Ghâlib (981)[284].

Mais Ibn-abî-Amir ne se contenta pas de ce succès, si grand qu’il fût. Il voulait à la fois punir les Léonais de l’appui qu’ils avaient prêté à son rival, et montrer à ses compatriotes que, s’il avait créé une armée superbe, il l’avait fait non-seulement dans son propre intérêt, mais encore dans celui du pays. Il envahit donc le royaume de Léon, et lui fit éprouver un châtiment terrible. Son avant-garde, commandée par un prince du sang nommé Abdallâh, mais plus connu sous le sobriquet de Pierre Sèche[285], prit et saccagea Zamora (juillet 981). Il est vrai que les musulmans ne purent contraindre la citadelle à se rendre; mais ils s’en vengèrent en mettant à feu et à sang tout le pays d’alentour. Ils passèrent quatre mille chrétiens au fil de l’épée, firent un nombre égal de prisonniers, et dans un seul district ils détruisirent un millier de villages ou de hameaux, presque tous bien peuplés et remplis de cloîtres et d’églises. Ramire III, qui à cette époque comptait à peine vingt ans, conclut alors une alliance avec Garcia Fernandez, comte de Castille, et avec le roi de Navarre. Les trois princes marchèrent ensemble contre Ibn-abî-Amir, et lui livrèrent bataille à la Rueda, au sud-ouest de Simancas; mais ils furent battus, et l’importante forteresse de Simancas tomba au pouvoir des musulmans. Ils n’y firent que peu de prisonniers; la plupart des habitants et des soldats furent égorgés[286]. Puis Ibn-Amir, quoique la saison fût déjà bien avancée, marcha contre la ville de Léon. Ramire alla à sa rencontre et tâcha de l’arrêter. La fortune sembla vouloir favoriser son audace: il repoussa les ennemis et les contraignit à se retirer dans leur camp. C’est là que se trouvait Ibn-abî-Amir. Assis sur une espèce de trône assez élevé, il observait la bataille et donnait ses ordres. La fuite de ses soldats le fit frémir de dépit et de rage, et, sautant à bas de son siége, il ôta son casque d’or et s’assit par terre. Ses soldats savaient ce que cela signifiait. Leur général en agissait ainsi quand il voulait leur témoigner son mécontentement, quand il jugeait qu’ils se battaient mal. Aussi la vue de sa tête nue produisit sur eux un effet extraordinaire: honteux de leur échec, ils se dirent qu’il fallait le réparer à tout prix, et, poussant des cris sauvages, ils se jetèrent sur l’ennemi avec tant d’impétuosité qu’ils lui firent tourner le dos; puis, le poursuivant l’épée dans les reins, ils entrèrent avec lui dans les portes de Léon, et ils auraient pris la ville, si une bourrasque qui survint tout à coup, mêlée de neige et de grêle, ne les eût obligés à suspendre le combat[287].

Quand Ibn-abî-Amir fut de retour à Cordoue (car l’approche de l’hiver l’avait forcé à la retraite), il prit un de ces surnoms qui jusque-là n’avaient été portés que par les califes, et ce surnom, par lequel nous devrons le désigner désormais, était celui d’Almanzor[288]. Il voulut aussi qu’on lui rendît tous les honneurs auxquels la royauté seule donnait des droits. Il exigea, par exemple, que quiconque venait en sa présence, sans en excepter les vizirs et les princes du sang, lui baisât la main, comme on le faisait au monarque. On lui obéit, et le désir de lui plaire était si grand, que l’on baisait aussi la main à ses enfants, même à ceux qui sortaient à peine du berceau[289].

Il semblait tout-puissant et l’on eût dit qu’il n’avait plus de rival. Lui-même, cependant, n’en jugeait pas ainsi. A son avis il y avait encore un homme qui, s’il n’était pas alors dangereux, pouvait le devenir, et cet homme était le général Djafar, le prince du Zâb. Djafar lui avait rendu de grands services dans la guerre contre Ghâlib; mais par le double éclat de sa naissance et de sa renommée, il avait excité la jalousie du ministre et de la noblesse de cour[290]. Almanzor prit donc à son égard une résolution qui jette sur sa gloire une tache indélébile. Ayant donné des ordres secrets aux deux Todjîbides Abou-’l-Ahwaç Man et Abdérame ibn-Motarrif, il invita Djafar à un festin. Djafar accepta l’invitation. La fête fut magnifique, et grâce aux vins généreux elle était déjà fort gaie, lorsque l’échanson présenta une nouvelle coupe au ministre. «Donne-la, dit alors ce dernier, à celui que j’honore le plus.» L’échanson demeura tout interdit, ne sachant lequel parmi tous ces nobles convives son maître voulait désigner. «Maudit échanson, s’écria alors Almanzor, donne-la au vizir Djafar!» Flatté de ce témoignage d’estime, Djafar se leva aussitôt, et prenant la coupe, il la vida tout d’un trait jusqu’à la dernière goutte; puis, oubliant toute étiquette, il se mit à danser. Les autres convives se laissèrent gagner par sa folle gaîté, et suivirent son exemple.

La fête se prolongea bien avant dans la nuit, et quand on se sépara, Djafar était complétement ivre. Il retournait vers sa demeure accompagné seulement de quelques pages, lorsque tout à coup il se vit assailli par les soldats des deux Todjîbides, et avant qu’il eût eu le temps de se défendre, il avait déjà cessé de vivre (22 janvier 983).

Sa tête et sa main droite furent envoyées en secret à Almanzor, qui feignit de ne pas connaître les auteurs de cet assassinat, et qui en témoigna une profonde tristesse[291].

X.

Si le peuple connaissait ou soupçonnait la vérité au sujet du meurtre de Djafar, il oublia bientôt ce crime pour ne s’occuper que des nouvelles victoires du ministre. Les affaires du royaume de Léon avaient pris pour ce dernier une tournure extrêmement favorable. Les désastres qui avaient frappé Ramire III dans la campagne de 981, lui étaient devenus fatals. Les grands du royaume ne voulaient plus d’un prince que le malheur semblait poursuivre[292], et qui d’ailleurs les avait blessés dans leur orgueil par ses prétentions à l’autorité absolue. Une révolte éclata en Galice. Les nobles de cette province résolurent de donner le trône à Bermude, un cousin germain de Ramire, et le 15 octobre 982, ce prince fut sacré dans l’église de Saint-Jacques-de-Compostelle. Ramire marcha aussitôt contre lui, et il se livra une bataille à Portilla de Arenas, sur les frontières de Léon et de la Galice; mais quoique acharnée, elle resta indécise[293]. Plus tard, la fortune favorisa de plus en plus les armes de Bermude II, et vers le mois de mars de l’année 984, il enleva la ville de Léon à son compétiteur[294]. Pour ne pas succomber tout à fait, ce dernier, qui avait cherché un refuge dans les environs d’Astorga, se vit alors obligé d’implorer l’assistance d’Almanzor et de le reconnaître pour son suzerain[295]. Il mourut peu de temps après (26 juin 984[296]). Sa mère tenta de régner à sa place en s’appuyant sur les musulmans[297]; mais elle se vit bientôt privée de leur secours. Bermude avait compris qu’à moins qu’il ne s’abaissât à la démarche que Ramire avait faite, il aurait bien de la peine à réduire les grands qui refusaient de le reconnaître. Il s’adressa donc à Almanzor, et les promesses qu’il lui fit semblent avoir été plus brillantes que celles de son ennemie, car Almanzor se déclara pour lui et mit une grande armée musulmane à sa disposition. Grâce à ce secours, Bermude réussit à soumettre tout le royaume à son autorité; mais aussi ne fut-il dès lors qu’un lieutenant d’Almanzor, et une grande partie des troupes musulmanes resta dans son pays, autant pour le surveiller que pour l’aider[298].

Ayant fait ainsi du royaume de Léon une province tributaire, Almanzor résolut de tourner ses armes contre la Catalogne. Comme ce pays était un fief qui relevait du roi de France, les califes l’avaient ménagé jusque-là, de peur que, s’ils l’attaquaient, ils n’eussent aussi les Français à combattre. Mais Almanzor ne partageait pas cette crainte; il savait que la France était en proie à l’anarchie féodale et que les comtes catalans n’avaient aucun secours à attendre de ce côté-là[299]. Ayant donc rassemblé un grand nombre de troupes, il partit de Cordoue le 5 mai de l’année 985[300], en emmenant avec lui une quarantaine de ses poètes salariés qui devraient chanter ses victoires[301]. Passant par Elvira, Baza et Lorca, il arriva à Murcie, où il alla loger chez Ibn-Khattâb. C’était un simple particulier qui n’avait aucune charge publique, mais ses propriétés étaient extrêmement considérables, et les revenus qu’il en tirait étaient énormes. Client des Omaiyades, il était probablement d’origine visigothe, et peut-être descendait-il de Théodemir, qui, du temps de la conquête, avait conclu avec les musulmans une capitulation si avantageuse, que lui et son fils Athanagild régnaient en princes presque indépendants sur la province de Murcie[302]. Quoi qu’il en soit, Ibn-Khattâb était généreux autant que riche. Durant treize jours consécutifs[303], il défraya non-seulement Almanzor avec sa suite, mais toute l’armée, depuis les vizirs jusqu’au moindre soldat. Il prit soin que la table du ministre fût toujours somptueusement servie; jamais il ne lui fit présenter pour la seconde fois les mets dont il avait déjà goûté, ni la vaisselle qu’il avait déjà vue, et un jour il poussa la prodigalité jusqu’à lui offrir un bain apprêté avec de l’eau rose. Si accoutumé qu’il fût au luxe, Almanzor était cependant stupéfait de celui que déployait son hôte. Aussi ne tarissait-il pas sur son éloge, et voulant lui donner une preuve de sa reconnaissance, il le tint quitte d’une partie de l’impôt territorial. Il enjoignit d’ailleurs aux magistrats chargés de l’administration de la province, d’avoir pour lui les plus grands égards, et de se conformer autant que possible à ses désirs[304].

Après avoir quitté Murcie, Almanzor continua sa marche vers la Catalogne, et, ayant battu le comte Borrel[305], il arriva le mercredi 1er juillet devant la ville de Barcelone. Le lundi suivant il la prit d’assaut[306]. La plupart des soldats et des habitants furent passés au fil de l’épée; les autres furent mis en servitude. La ville même fut pillée et brûlée[307].

A peine de retour de cette campagne, la vingt-troisième qu’il avait faite[308], Almanzor, toujours infatigable, toujours avide de conquêtes nouvelles, tourna son attention du côté de la Mauritanie.

Pendant plusieurs années ce pays avait été au pouvoir de Bologguîn, le vice-roi de l’Ifrîkia; mais dans les derniers temps du règne de ce prince, et surtout après sa mort (arrivée en mai 984[309]), le parti omaiyade avait commencé à relever la tête. Aussi plusieurs villes, telles que Fez et Sidjilmésa, avaient déjà secoué le joug des Fatimides, lorsqu’un prince africain, qu’on avait presque oublié, reparut sur la scène. C’était l’Edriside Ibn-Kennoun. Du temps de Hacam II, Ibn-Kennoun, comme nous l’avons raconté, avait dû se rendre à Ghâlib, et, amené à Cordoue, il y était resté jusqu’à ce que Moçhafî l’envoyât à Tunis, après lui avoir fait prendre l’engagement de ne plus rentrer en Mauritanie. Mais Ibn-Kennoun n’avait nullement l’intention de tenir sa promesse. S’étant rendu à la cour du calife fatimide, il avait obsédé ce prince durant dix ans en le suppliant de le rétablir. Ayant enfin obtenu des troupes et de l’argent, il était retourné dans son pays natal, et comme il avait acheté l’appui de plusieurs chefs berbers, il était maintenant sur la voie d’en devenir le maître. C’est ce qu’Almanzor voulait empêcher, et il prit à cet effet les mesures nécessaires. Il envoya en Mauritanie un grand nombre de troupes sous le commandement de son cousin germain Askelédja[310]. La guerre ne fut pas de longue durée: trop faible pour résister à ses ennemis, Ibn-Kennoun se rendit, après avoir obtenu d’Askelédja la promesse que ses jours seraient respectés et qu’il pourrait habiter Cordoue comme par le passé.

Une telle promesse, faite à un homme très-ambitieux et très-perfide, était à coup sûr une imprudence, et l’on se demande si Askelédja avait été autorisé à la faire. Les chroniqueurs arabes nous laissent dans le doute à cet égard; mais la conduite d’Almanzor nous porte à croire qu’Askelédja avait outre-passé ses pouvoirs. Le ministre déclara que le traité était de nulle valeur, et, ayant fait transporter Ibn-Kennoun en Espagne, il le fit décapiter de nuit sur la route qui mène d’Algéziras à Cordoue (septembre ou octobre 985).

Bien qu’Ibn-Kennoun eût été un tyran cruel, qui prenait un féroce plaisir à précipiter ses prisonniers du haut de son Rocher des Aigles, la manière dont il était mort excita cependant en sa faveur une sympathie qui semble avoir été assez universelle. Joignez-y qu’il était un chérif, un descendant du gendre du Prophète. Attenter à la vie d’un tel homme, c’était un sacrilége aux yeux des masses ignorantes et superstitieuses. Même les rudes troupiers qui, obéissant à l’ordre qu’ils avaient reçu, l’avaient mis à mort, en jugeaient ainsi, et une bourrasque qui était survenue tout d’un coup et qui les avait jetés à terre, leur avait paru un miracle, un châtiment du ciel. Les uns disaient donc qu’Almanzor avait commis une action impie, les autres qu’il avait fait une perfidie puisqu’il aurait dû respecter comme sienne la parole donnée par son lieutenant. Cela se disait assez haut, malgré la crainte qu’inspirait le ministre, et le mécontentement se montra d’une manière si évidente, qu’Almanzor ne pouvait se tromper sur la disposition des esprits et qu’il commençait à s’en alarmer sérieusement. Que l’on juge donc quelle fut sa colère quand il apprit qu’Askelédja était plus indigné que qui que ce fût, et que même devant ses troupes il avait osé appeler son cousin un perfide. Une telle audace nécessitait une punition exemplaire. Aussi Almanzor s’empressa-t-il d’envoyer à son cousin l’ordre de revenir immédiatement en Espagne; puis il le mit en accusation, et l’ayant fait condamner à cause de malversation et de haute trahison, il le fit mettre à mort (octobre ou novembre 985)[311].

Alors les clameurs redoublèrent. On s’apitoyait maintenant, non-seulement sur le sort du malheureux chérif, mais encore sur celui d’Askelédja, et l’on demandait si Almanzor n’avait pas donné une nouvelle preuve de sa politique atroce, de son mépris de tous les liens, même de ceux du sang, en faisant décapiter son propre cousin. Les parents d’Ibn-Kennoun, trompés dans les espérances qu’ils avaient conçues alors que ce prince semblait sur le point de conquérir toute la Mauritanie, fomentaient le mécontentement autant qu’ils pouvaient. Instruit de leurs menées, Almanzor les frappa tous d’une sentence d’exil. Ils quittèrent alors l’Espagne et la Mauritanie; mais avant de partir, l’un d’entre eux, Ibrahim ibn-Edrîs, décocha encore une flèche contre le ministre en composant un long poème qui eut beaucoup de vogue et dans lequel se trouvaient ces vers: