Si vous êtes pour nous, votre sort sera heureux; mais si vous êtes contre nous, il sera déplorable!
Zâwî y répondit en citant la 102e sourate, ainsi conçue:
«Le désir d’augmenter le nombre des vôtres vous préoccupe, et vous visitez même les cimetières pour compter les morts[437]; cessez de le faire: plus tard vous connaîtrez votre folie! Encore une fois, cessez de le faire: plus tard vous connaîtrez votre folie! Cessez de le faire; si vous aviez la sagesse véritable, vous n’en agiriez point ainsi. Certainement, vous verrez l’enfer; encore une fois, vous le verrez de vos propres yeux. Alors on vous demandera compte des plaisirs de ce monde!»
Exaspéré par cette réponse, Mortadhâ résolut de tenter le sort des armes.
Cependant Khairân et Mondhir s’étaient aperçus que ce calife n’était pas celui qu’il leur fallait. Ils se souciaient fort peu, au fond, des droits de la famille d’Omaiya, et s’ils combattaient pour un Omaiyade, c’était à la condition qu’il se laisserait gouverner par eux. Mortadhâ était trop fier pour accepter un tel rôle; il ne se contentait nullement de l’ombre du pouvoir, et au lieu de se conformer aux volontés de ses généraux, il voulait leur imposer les siennes. Dès lors ils avaient résolu de le trahir, et ils avaient promis à Zâwî qu’ils abandonneraient Mortadhâ aussitôt que le combat se serait engagé.
Ils ne le firent pas, cependant, et l’on se battit plusieurs jours de suite. Enfin Zâwî fit prier Khairân de réaliser sa promesse. «Nous n’avons tardé à le faire, lui répondit Khairân, qu’afin de vous donner une juste idée de nos forces et de notre courage, et si Mortadhâ eût su gagner nos cœurs, la victoire se serait déjà déclarée pour lui. Mais demain, quand vous aurez rangé vos troupes en bataille, nous l’abandonnerons.»
Le lendemain matin Khairân et Mondhir tournèrent en effet le dos aux ennemis. Il s’en fallait beaucoup que tous leurs officiers approuvassent leur conduite; tout au contraire, plusieurs en étaient vivement indignés. De ce nombre était Solaimân ibn-Houd, qui commandait les troupes chrétiennes dans l’armée de Mondhir, et qui, sans se laisser entraîner par les fuyards, continuait à ranger ses soldats en bataille. Passant près de lui: «Sauve-toi donc, misérable, lui cria Mondhir; penses-tu que j’aie le loisir de t’attendre?—Ah, s’écria alors Solaimân, tu nous plonges dans un malheur effroyable, et tu couvres ton parti d’opprobre!» Convaincu cependant de l’impossibilité de la résistance, il suivit son maître.
Abandonné par la plupart de ses soldats, Mortadhâ se défendit avec le courage du désespoir, et peu s’en fallut qu’il ne tombât entre les mains des ennemis. Il leur échappa cependant, et il était déjà arrivé à Guadix, hors des limites du territoire de Grenade, lorsqu’il fut assassiné par des émissaires de Khairân.
Khairân expia, par la ruine de son propre parti, sa lâche et infâme trahison: les Slaves ne furent plus en état de réunir une armée, et les Berbers, leurs ennemis, étaient dorénavant les maîtres de l’Andalousie. Cependant Cordoue eût pu être heureuse encore, autant du moins qu’un peuple peut l’être quand il est dominé par un autre peuple. Le régime du sabre avait à peu près cessé; un gouvernement moins irrégulier et moins dur tendait à s’affermir. Câsim aimait la paix et le repos; il n’aggravait pas les maux des Cordouans par des oppressions nouvelles. Voulant faire oublier les anciennes dissensions, il fit venir Khairân, se réconcilia avec lui, et donna à un autre Slave, Zohair, le seigneur de Murcie, les fiefs de Jaën, de Calatrava et de Baëza. Son orthodoxie était bien un peu suspecte: on le disait attaché aux doctrines chiites; cependant, quelles qu’aient été ses propres opinions, non-seulement il ne les imposait à personne, mais il n’en parlait même pas, et ne changea rien à l’état de l’Eglise. Grâce à la modération de ce prince, la dynastie hammoudite avait donc des chances de durée. Il est vrai que le peuple de la capitale avait peu d’affection pour elle; mais à la longue il se serait probablement consolé de la perte de ses anciens maîtres, si des circonstances indépendantes de sa volonté n’eussent fait renaître des espérances déjà prêtes à s’évanouir.
Se défiant des Berbers, Câsim chercha ailleurs ses appuis. Les Berbers avaient à leur service beaucoup d’esclaves noirs. Câsim les leur acheta, en fit venir d’autres d’Afrique, en forma des régiments, et confia à leurs chefs les postes les plus considérables[438]. Il irrita par là les Berbers, et son neveu Yahyâ sut exploiter à son profit leur mécontentement. Il leur écrivit une lettre où il leur disait entre autres choses: «Mon oncle m’a privé de mon héritage, et il vous a fait un grand tort en donnant à vos esclaves noirs les emplois qui vous appartiennent. Eh bien! si vous voulez me donner le trône de mon père, je m’engage à mon tour à vous rendre vos dignités et à remettre les nègres à leur place.» Comme il était à prévoir, les Berbers lui promirent leur appui. Yahyâ passa donc le Détroit avec ses troupes et aborda à Malaga, dont son frère Idrîs, qui faisait cause commune avec lui, était gouverneur. Il y reçut une lettre de Khairân, qui, toujours prêt à soutenir chaque prétendant sauf à se tourner contre lui quand il triomphait, lui rappelait ce qu’il avait fait pour son père et lui offrait ses services. Idrîs lui conseilla de ne pas accepter cette offre. «Khairân, dit-il, est un homme perfide, il veut vous tromper.—J’en conviens, lui répondit Yahyâ, mais laissons-nous tromper, puisque nous n’y perdons rien,» et il écrivit au seigneur d’Almérie pour lui dire qu’il acceptait ses services, après quoi il se prépara à marcher vers Cordoue. Son oncle jugea prudent de ne pas l’attendre. Dans la nuit du 11 au 12 août 1021, il s’enfuit vers Séville, accompagné seulement de cinq cavaliers, et un mois plus lard, son neveu fit son entrée dans la capitale. Son règne, toutefois, fut de courte durée. Les nègres ne tardèrent pas à aller rejoindre Câsim; plusieurs capitaines andalous suivirent leur exemple, et à la fin Yahyâ se vit même abandonné par une grande partie des Berbers, qu’indignait son orgueil. Sa position devint alors si dangereuse, qu’il craignait à chaque instant d’être arrêté dans son propre palais. Il résolut donc de se mettre en sûreté, et abandonnant Cordoue à son sort, il partit de nuit pour se rendre à Malaga. Câsim revint alors, et le 12 février 1023 il fut proclamé calife pour la seconde fois; mais son pouvoir ne reposait sur aucune base solide et il diminua de plus en plus. En Afrique Idrîs, qui était alors gouverneur de Ceuta, lui enleva la ville de Tanger qu’il avait fait fortifier avec soin et où il comptait se retirer dans le cas qu’il ne pût se maintenir en deçà du Détroit; en Espagne Yahyâ lui enleva Algéziras, où se trouvait son épouse ainsi que ses trésors. Dans la capitale même, il ne pouvait compter que sur les nègres. Encouragés par cet état de choses, les Cordouans, qui avaient vu avec une froide indifférence la lutte entre l’oncle et le neveu, recommencèrent à remuer. L’idée de s’affranchir du joug des Berbers était au fond de tous les cœurs, et le bruit se répandit qu’un membre de la famille d’Omaiya se montrerait bientôt pour prendre possession du trône. Câsim s’en alarma, et comme aucun Omaiyade n’avait été nommé, il donna l’ordre d’arrêter tous ceux que l’on pourrait trouver. Ils se cachèrent alors, soit parmi les gens des classes inférieures, soit dans les provinces; mais les mesures de Câsim n’empêchèrent pas la révolution d’éclater. Poussés à bout par les vexations des Berbers, les Cordouans prirent les armes le 31 juillet 1023. Après un combat acharné, les deux partis conclurent une espèce de paix ou plutôt de trève, en promettant de se respecter réciproquement. Cette trève fut de courte durée, bien que Câsim tâchât de la prolonger par une condescendance simulée envers le peuple. Le vendredi 6 septembre, après le service divin, le cri: Aux armes, aux armes! se fit entendre de toutes parts, et alors les Cordouans chassèrent Câsim et ses Berbers, sinon des faubourgs, du moins de la ville même. Câsim s’établit à l’ouest, et assiégea les insurgés pendant plus de cinquante jours. Ils se défendirent avec une grande opiniâtreté; mais quand ils commencèrent à manquer de vivres, ils demandèrent aux assiégeants la permission de quitter la ville avec leurs femmes et leurs enfants. Cette proposition fut rejetée, et alors les Cordouans prirent une résolution que le désespoir leur dictait. Ayant démoli une porte, ils sortirent tous de la ville le jeudi 31 octobre, et se ruèrent avec tant de fureur sur leurs ennemis, que ceux-ci prirent la fuite dans le plus grand désordre. Les capitaines se retirèrent dans leurs fiefs; Câsim lui-même espérait trouver un refuge à Séville; mais encouragée par l’exemple que Cordoue lui avait donné, cette ville lui ferma ses portes et se constitua en république. Il se jeta alors dans Xeres; mais Yahyâ vint l’y assiéger et le força à se rendre. Le rôle que Câsim avait joué sur la scène politique finit alors. Yahyâ, qui l’avait traîné à Malaga chargé de fers, avait juré de le tuer; mais ses scrupules l’empêchèrent longtemps de tenir son serment. Dans son sommeil il croyait voir son père qui lui disait: «Ne tue pas mon frère, je t’en conjure. Quand j’étais encore enfant, il m’a fait beaucoup de bien, et quoiqu’il fût mon aîné, il ne m’a pas disputé le trône.» Maintefois néanmoins, quand il était ivre, il voulait le mettre à mort; mais il cédait toujours aux conseils de ses convives qui lui représentaient que, puisque Câsim était prisonnier, il ne pouvait lui nuire. Câsim resta donc enfermé pendant treize ans dans un château de la province de Malaga; mais dans l’année 1036 Yahyâ entendit dire qu’il avait tâché de gagner la garnison et de la pousser à une révolte. «Eh quoi! s’écria-t-il alors, ce vieillard a-t-il encore de l’ambition? Dans ce cas, il faut en finir avec lui,» et il donna l’ordre de l’étrangler[439].
Quant aux Cordouans, ayant recouvré leur indépendance, ils résolurent, non pas en tumulte, mais avec ordre, avec régularité, de replacer les Omaiyades sur le trône. Dans le mois de novembre 1023, des assemblées furent formées, des délibérations établies. Les vizirs résolurent de proposer à leurs concitoyens trois personnes, entre lesquelles ils auraient à choisir, à savoir Solaimân, un fils d’Abdérame IV Mortadhâ, Abdérame, un frère de Mahdî, et Mohammed ibn-al-Irâkî. Ils se tenaient convaincus que Solaimân, dont ils avaient mis le nom en tête de la liste, obtiendrait la pluralité des suffrages; aussi le secrétaire d’Etat, Ahmed ibn-Bord, avait déjà fait dresser l’acte d’investiture au nom de ce candidat.
Leur influence, toutefois, était moins grande qu’ils ne l’avaient cru, et ils s’étaient gravement trompés quand ils pensaient que le parti du second candidat, Abdérame, n’était pas à craindre. Cet Abdérame, un jeune homme de vingt-deux ans qui avait été exilé par les Hammoudites, était rentré secrètement dans la capitale peu de temps auparavant. Témoin de la révolte des Cordouans contre les Berbers, il avait tâché à cette occasion de se former un parti et de se faire proclamer calife. Ce projet avait échoué. Les vizirs, qui dirigeaient l’insurrection et qui ne voulaient pas de lui, avaient fait jeter ses émissaires dans la prison, où ils étaient encore au moment où l’élection allait avoir lieu, et ils avaient essayé de faire arrêter Abdérame lui-même. Plus tard, toutefois, quand ils formèrent une liste de candidats, ils avaient cru devoir y placer son nom, car ils craignaient que, s’ils ne le faisaient pas, ils mécontenteraient plusieurs de leurs concitoyens; mais loin de penser que ce prince serait pour Solaimân un compétiteur dangereux, ils le mettaient au contraire à peu près sur la même ligne que le troisième candidat, Mohammed ibn-al-Irâkî, qui ne jouissait d’aucune popularité.
Se croyant donc sûrs de leur fait, les vizirs invitèrent les nobles, les soldats et le peuple à se réunir dans la grande mosquée le 1er décembre, afin de choisir un calife. Au jour fixé, Solaimân se présenta le premier dans la mosquée, accompagné du vizir Abdallâh ibn-Mokhâmis. Il était vêtu avec magnificence et la joie brillait sur son visage, car il se tenait convaincu que le choix du peuple tomberait sur lui. Ses amis vinrent à sa rencontre et le prièrent de s’asseoir sur une estrade fort élevée, qui avait été dressée pour lui. Quelque temps après, Abdérame entra dans la mosquée par une autre porte. Il était entouré de beaucoup de soldats et d’ouvriers, et aussitôt que cette multitude eut passé le seuil de la porte, elle le proclama calife en faisant retentir l’édifice d’acclamations bruyantes. Les vizirs, qui ne s’attendaient à rien de semblable, étaient plongés dans une stupeur qui les rendait muets, et d’ailleurs il leur eût été impossible de se faire entendre au milieu du tumulte. Ils se résignèrent donc à accepter Abdérame comme calife, et Solaimân, encore plus étonné et plus troublé qu’eux, fut forcé de leur donner l’exemple. On l’entraîna vers Abdérame, auquel il baisa la main et qui le fit asseoir à ses côtés. Le troisième candidat, Mohammed ibn-al-Irâkî, prêta aussi le serment, et alors le secrétaire d’Etat effaça avec un grattoir le nom de Solaimân dans l’acte d’investiture, et y substitua celui d’Abdérame V, qui prit le titre de Mostadhhir.
XVII.
Quand on raconte l’histoire d’une époque désastreuse et déchirée par les guerres civiles, on éprouve parfois le besoin de détourner la vue des luttes de partis, des convulsions sociales, du sang versé, et de distraire l’imagination en se reportant vers un idéal de calme, d’innocence et de rêverie. Nous nous arrêterons donc un instant pour appeler l’attention sur les poèmes qu’un amour pur et candide a inspirés au jeune Abdérame V et à son vizir Ibn-Hazm. Il s’en exhale comme un parfum de jeunesse, de simplicité et de bonheur, et ils ont un attrait d’autant plus irrésistible, que l’on s’attendait moins à entendre ces accents doux et sereins au milieu du bouleversement universel, ce chant de rossignol au milieu de l’orage.
Presque enfant encore, Abdérame aimait éperdument sa cousine Habîba (Aimée), la fille du calife Solaimân. Mais il soupirait en vain. La veuve de Solaimân s’opposait au mariage, et lui donnait à entendre que rien ne pressait. Il composa alors ces vers, où le sentiment d’une fierté blessée perce à côté d’un amour profondément senti:
Toujours des prétextes pour ne pas m’accorder ma demande, des prétextes contre lesquels ma fierté se révolte! Son aveugle famille veut la forcer à me refuser, mais peut-on refuser la lune au soleil? Comment la mère de Habîba, qui connaît mon mérite, peut-elle ne pas me vouloir pour gendre?
Je l’aime bien cependant, cette jeune fille belle et candide de la famille d’Abd-Chams, qui mène une vie si retirée dans le harem de ses parents: je lui ai promis de la servir comme un esclave pendant toute ma vie, et je lui ai offert mon cœur pour dot.
De même qu’un sacre fond sur une colombe qui déploie les ailes, de même je m’élance vers elle dès que je la vois, cette colombe des Abd-Chams, moi qui suis issu de la même illustre famille.
Qu’elle est belle! Les Pléiades lui envient la blancheur de ses mains, et l’Aurore est jalouse de l’éclat de sa gorge.
Tu as imposé à mon amour un jeûne bien long, ô ma bien-aimée: qu’est-ce que cela te ferait si tu me permettais de le rompre?
C’est dans ta maison que je cherche le remède à mes maux, dans ta maison sur laquelle Dieu veuille répandre ses grâces! C’est là que mon cœur trouverait un soulagement à ses souffrances, c’est là que s’éteindrait le feu qui me dévore.
Si tu me repousses, ô cousine, tu repousseras, je le jure, un homme qui est ton égal par la naissance et qui, par suite de l’amour que tu lui as inspiré, a un voile devant les yeux.
Mais je ne désespère pas de la posséder un jour et de mettre ainsi le comble à ma gloire, car je sais manier la lance alors que les chevaux noirs semblent rouges à force d’être teints de sang. Je rends honneur et respect à l’étranger qui s’est abrité sous mon toit; je comble de bienfaits le malheureux qui fait un appel à ma générosité. Personne dans sa famille ne mérite plus que moi de la posséder, car personne ne m’égale en réputation, en renommée. J’ai ce qu’il faut pour plaire: la jeunesse, l’urbanité, la douceur et le talent de bien dire.
On ignore quels étaient les sentiments de Habîba à l’égard du jeune homme, les écrivains arabes ayant laissé dans l’incertain et le vague cette belle et fugitive apparition, dont l’imagination aimerait à fixer les traits. Cependant elle ne paraît pas avoir été insensible aux hommages d’Abdérame. L’ayant rencontré un jour, son regard s’abaissa sous le regard plein de feu du prince; elle rougit, et dans son trouble elle oublia de lui rendre son salut. Abdérame interpréta de travers ce manque apparent de politesse, qui en réalité n’était qu’une pudique timidité, et il composa alors ce poème:
Salut à celle qui n’a pas daigné m’adresser une seule parole; salut à la gracieuse gazelle dont les regards sont autant de flèches qui me percent le cœur. Jamais, hélas! elle ne m’envoie son image pour calmer l’agitation de mes rêves. Ne sais-tu donc pas, ô toi dont le nom est si doux à prononcer, que je t’aime au delà de toute expression, et que je serai pour toi l’amant le plus fidèle qui soit au monde[440]?
Il ne semble jamais avoir obtenu la main de Habîba, et en général il ne fut pas heureux en amour. Il est vrai qu’une autre beauté ne fut pas cruelle pour lui, mais dans la suite elle manqua à la foi promise, témoin ces vers qu’il lui adressa:
Ah! que les nuits sont longues depuis que tu me préfères mon rival! O gracieuse gazelle, toi qui a rompu tes serments et qui m’es devenue infidèle, les as-tu donc oublié ces nuits que nous avons passées ensemble sur un lit de roses? La même écharpe ceignait alors nos reins; nous nous entrelacions comme s’entrelacent les perles d’un collier, nous nous embrassions comme s’embrassent les branches des arbres, nos deux corps n’en formaient qu’un seul, tandis que les étoiles semblaient des points d’or scintillant sur un champ d’azur[441].
Le jeune Abdérame avait un ami qui lui ressemblait sous beaucoup de rapports et dont il fit son premier ministre. C’était Alî ibn-Hazm. Ses ancêtres, qui demeuraient sur le territoire de Niébla, avaient été chrétiens jusqu’à l’époque où son bisaïeul (Hazm) embrassa l’islamisme; mais honteux de son origine et voulant en effacer la trace, il reniait ses aïeux. De même que l’avait fait son père (Ahmed) qui avait été vizir sous les Amirides, il prétendait descendre d’un Persan affranchi par Yézîd, le frère du premier calife omaiyade, Moâwia[442], et quant à la religion qui avait été celle de ses pères, il avait pour elle le plus profond dédain. «Il ne faut jamais s’étonner de la superstition des hommes, dit-il quelque part dans son Traité sur les religions. Les peuples les plus nombreux et les plus civilisés y sont sujets. Voyez les chrétiens! Ils sont en si grand nombre qu’il n’y a que leur créateur qui puisse les compter, et il y a parmi eux des savants illustres, ainsi que des princes d’une rare sagacité. Néanmoins ils croient qu’un est trois et que trois sont un; que l’un des trois est le père, l’autre le fils, le troisième l’esprit; que le père est le fils et qu’il n’est pas le fils; qu’un homme est Dieu et qu’il n’est pas Dieu; que le Messie est Dieu en tout point et que cependant il n’est pas le même que Dieu; que celui qui a existé de toute éternité a été créé. Celle de leurs sectes qu’on appelle les Jacobites et qui se compte par centaines de mille, croit même que le Créateur a été fouetté, souffleté, crucifié et mis à mort; enfin, que l’univers a été privé pendant trois jours de celui qui le gouverne[443]!»... Ces sarcasmes, du reste, ne sont pas d’un sceptique: ils sont d’un musulman très-zélé. Ibn-Hazm soutenait en religion le système des Dhâhirides, secte qui s’attachait strictement aux textes et qui appelait la décision par analogie, c’est-à-dire l’intervention de l’intelligence humaine dans les questions du droit canon, une invention du mauvais esprit. En politique il était pour la dynastie légitime, dont il était devenu le client grâce à une fausse généalogie, et les Omaiyades n’avaient pas de serviteur plus fidèle, plus dévoué, plus enthousiaste. Quand leur cause semblait irrévocablement perdue, quand Alî ibn-Hammoud occupait le trône et que même Khairân, le chef du parti slave, l’eut reconnu, il fut du petit nombre de ceux qui ne perdirent pas le courage. Entouré d’ennemis et d’espions, il continua cependant d’intriguer et de comploter, car la prudence, comme c’est le propre des âmes enthousiastes, ne lui paraissait que de la lâcheté. Khairân découvrit ses menées, et, lui ayant fait expier son zèle intempestif par plusieurs mois de prison, il le frappa d’un arrêt d’exil. Ibn-Hazm se retira alors auprès du gouverneur du château d’Aznalcazar, non loin de Séville, et il s’y trouvait encore quand il apprit que l’Omaiyade Abdérame IV Mortadhâ avait été proclamé calife à Valence. Il s’embarqua aussitôt pour lui offrir ses services, et combattit en héros dans la bataille que Mortadhâ perdit par la trahison de ses soi-disant amis; mais étant tombé entre les mains des Berbers vainqueurs, il ne recouvra la liberté qu’assez tard[444].
Le temps viendra où Ibn-Hazm sera le plus grand savant de son temps et l’écrivain le plus fertile que l’Espagne ait produit à quelque époque que ce soit. Mais pour le moment il était avant tout poète, et l’un des poètes les plus gracieux que l’Espagne arabe ait eus. Il était encore dans l’âge heureux des illusions, car il ne comptait que huit ans de plus que son jeune souverain. Lui aussi avait eu son roman d’amour; roman bien simple au reste, mais qu’il a raconté avec tant de candeur, de délicatesse, de naïveté et de charme, que nous ne pouvons résister à la tentation de le reproduire avec ses propres paroles. Toutefois nous serons forcé de supprimer çà et là quelques métaphores hasardées, quelques broderies, quelques paillettes, qui, dans l’opinion d’un Arabe, donnent au discours une grâce inimitable, mais que la sobriété de notre goût tolérerait difficilement.
«Dans le palais de mon père, dit Ibn-Hazm, il y avait une jeune fille qui y recevait son éducation. Elle comptait seize ans, et aucune femme ne l’égalait en beauté, en intelligence, en pudeur, en retenue, en modestie, en douceur. Le ton badin et les galants propos l’ennuyaient et elle parlait peu. Personne n’osait élever ses désirs jusqu’à elle, et pourtant sa beauté conquérait tous les cœurs, car, bien que fière et avare de ses faveurs, elle était cependant plus séduisante que la coquette la plus raffinée. Elle était sérieuse et n’avait pas de goût pour les amusements frivoles, mais elle jouait du luth d’une manière admirable.
«J’étais bien jeune alors et je ne pensais qu’à elle. Je l’entendais parler quelquefois, mais toujours en présence d’autres personnes, et pendant deux ans j’avais en vain cherché l’occasion de lui parler sans témoins. Or, un jour il y eut dans notre demeure une de ces fêtes comme il y en a souvent dans les palais des grands, et à laquelle les femmes de notre maison, celles de la maison de mon frère, celles, enfin, de nos clients et de nos serviteurs les plus considérés avaient été invitées. Après avoir passé une partie de la journée dans le palais, ces dames allèrent au belvédère, d’où l’on avait un magnifique coup d’œil sur Cordoue et ses environs, et elles se placèrent là où les arbres de notre jardin n’obstruaient pas la vue. J’étais avec elles, et je m’approchai de l’embrasure où elle se trouvait; mais dès qu’elle me vit à ses côtés, elle courut avec une gracieuse rapidité vers une autre embrasure. Je la suis; elle m’échappe de nouveau. Elle connaissait très-bien mes sentiments à son égard, car les femmes ont plus de finesse pour deviner l’amour qu’on leur porte, que le Bédouin, qui voyage de nuit dans le Désert, n’en a pour reconnaître la trace de la route; mais heureusement les autres dames ne se doutaient de rien, car, tout occupées à chercher le plus beau point de vue, elles ne faisaient pas attention à moi.
«Puis, les dames étant descendues au jardin, celles qui, par leur position et leur âge, avaient le plus d’influence, prièrent la dame de mes pensées de chanter quelque chose, et j’appuyai leur demande. Elle prit alors son luth et se mit à l’accorder avec une pudeur qui, à mes yeux, doublait ses charmes; après quoi elle chanta ces vers d’Abbâs, fils d’Ahnaf:
Je ne pense qu’à mon soleil à moi, à la jeune fille souple et flexible que j’ai vue disparaître derrière les sombres murailles du palais. Est-ce une créature humaine, est-ce un génie? Elle est plus qu’une femme; mais si elle a toute la beauté d’un génie, elle n’en a pas la malice. Son visage est une perle, sa taille un narcisse, son haleine un parfum, et en totalité elle est une émanation de la lumière. Quand on la voit, revêtue de sa robe jaune, marcher avec une légèreté inconcevable, on dirait qu’elle pourrait mettre le pied sur les choses les plus fragiles sans les briser.
«Pendant qu’elle chantait, ce n’étaient pas les cordes du luth qu’elle frappait de son plectrum: c’était mon cœur. Jamais ce jour délicieux n’est sorti de ma mémoire, et sur mon lit de mort je m’en souviendrai encore. Mais depuis ce temps je n’entendis plus sa douce voix, je ne la revis même pas.
Ne la blâme pas, disais-je dans mes vers, si elle t’évite et te fuit, car elle ne mérite pas de reproches. Elle est belle comme la gazelle ou la lune, mais la gazelle est timide, et il n’est point donné à un mortel d’atteindre à la lune.
Tu me prives du bonheur d’entendre ta voix suave, disais-je encore, et tu ne veux pas que mes yeux contemplent ta beauté. Tout absorbée dans tes pieuses méditations, toute à Dieu, tu ne penses plus aux mortels. Qu’il est heureux, cet Abbâs dont tu as chanté les vers! Et pourtant, s’il t’avait entendue, le grand poète, il serait triste, il te porterait envie comme à son vainqueur, car en chantant ses vers, tu y as mis une sensibilité dont il n’avait point d’idée.
«Ensuite, trois jours après que Mahdî eut été déclaré calife, nous quittâmes notre nouveau palais, qui se trouvait dans le quartier oriental de Cordoue, à savoir dans le faubourg dit de Zâhira, pour nous établir dans notre ancien palais, situé dans le quartier occidental, le Balât-Moghîth; mais pour des raisons qu’il serait inutile d’exposer, la jeune fille ne nous y suivit pas. Puis, Hichâm II étant remonté sur le trône, ceux qui étaient alors au pouvoir nous firent tomber en disgrâce; ils nous extorquèrent des sommes énormes, ils nous firent jeter en prison, et quand nous eûmes recouvré la liberté, nous fûmes obligés de nous cacher. Vint la guerre civile. Tout le monde eut à en souffrir, mais notre famille plus que toute autre. Mon père mourut sur ces entrefaites, le samedi 21 juin 1012, et notre sort ne s’améliora point. Mais un jour que j’assistais aux funérailles d’un de mes parents, je reconnus la jeune fille au milieu des pleureuses. J’avais bien des motifs de tristesse ce jour-là; tous les malheurs semblaient vouloir me frapper à la fois, et pourtant, lorsque je la revis, le présent avec ses misères semblait disparaître comme par enchantement; elle me rappelait le passé, mon amour de jeune homme, mes beaux jours flétris, et pour un moment je redevenais jeune et heureux comme je l’étais autrefois. Mais, hélas! ce moment fut court, et rappelé bientôt à la triste et sombre réalité, ma douleur, aggravée des souffrances que me causait un amour sans espoir, n’en fut que plus cuisante et plus aiguë.
Elle pleure un mort que tout le monde respectait et honorait, disais-je dans une pièce de vers composée à cette occasion; mais celui qui vit encore a bien plus de droits à ses larmes. Chose étonnante! elle plaint celui qui est mort naturellement, doucement, et elle n’a nulle pitié pour celui qu’elle fait mourir de désespoir.
«Peu de temps après, lorsque les troupes berbères se furent emparées de la capitale, nous fûmes frappés d’un arrêt d’exil, et je quittai Cordoue au milieu du mois de juillet de l’année 1015. Cinq ans s’écoulèrent pendant lesquels je ne revis pas la jeune fille. A la fin, lorsque je fus revenu à Cordoue en février 1018, j’allai loger chez une de mes parentes et là je la retrouvai. Mais elle était tellement changée que j’avais peine à la reconnaître et que l’on dut me dire que c’était elle. Cette fleur, que naguère on contemplait avec ravissement et que chacun eût voulu cueillir si le respect ne l’eût retenu, était maintenant fanée; à peine lui restait-il quelques traces pour attester qu’elle avait été belle. C’est que pendant ces temps désastreux elle n’avait pu prendre aucun soin d’elle-même. Elevée sous notre toit au milieu du luxe, elle s’était vu forcée tout à coup de gagner sa vie par un travail assidu. Hélas! les femmes sont des fleurs bien fragiles: dès qu’on ne les soigne pas, elles se fanent. Leur beauté ne résiste pas, comme celle des hommes, au hâle du soleil, au simoun, à l’intempérie des saisons, au manque d’égards. Toutefois, telle qu’elle était, elle m’aurait encore rendu le plus heureux des hommes si elle avait voulu m’adresser une tendre parole; mais elle resta indifférente et froide comme elle l’avait toujours été pour moi. Peu à peu cette froideur commença à me détacher d’elle; la perte de sa beauté fit le reste.
«Je ne lui ai jamais rien reproché, et aujourd’hui encore je ne lui reproche rien. Je n’en ai pas le droit. De quoi me plaindrais-je? Je pourrais me plaindre, si elle m’eût bercé d’un espoir trompeur; mais jamais elle ne m’a donné le moindre espoir, jamais elle ne m’a rien promis[445].»
Dans le récit qu’on vient de lire, on aura sans doute remarqué des traits d’une sensibilité exquise et peu commune chez les Arabes, qui préfèrent généralement les grâces qui attirent, les yeux qui préviennent, le sourire qui encourage. L’amour que rêve Ibn-Hazm est un mélange d’attrait physique sans doute—l’objet regretté n’étant plus ce qu’il était, ses regrets sont bien moins cruels—mais aussi d’inclination morale, de galanterie délicate, d’estime, d’enthousiasme, et ce qui le charme, c’est une beauté calme, modeste, pleine d’une douce dignité. Mais il ne faut pas oublier que ce poète, le plus chaste, et je serais tenté de dire, le plus chrétien parmi les poètes musulmans, n’était pas Arabe pur sang. Arrière-petit-fils d’un Espagnol chrétien, il n’avait pas entièrement perdu la manière de penser et de sentir, propre à la race dont il était issu. Ils avaient beau renier leur origine, ces Espagnols arabisés; ils avaient beau invoquer Mahomet au lieu d’invoquer le Christ, et poursuivre leurs anciens coreligionnaires de leurs sarcasmes: au fond de leur cœur il restait toujours quelque chose de pur, de délicat, de spirituel, qui n’était pas arabe.
XVIII.
Sept semaines s’étaient à peine écoulées depuis le moment où les Cordouans avaient élu Abdérame V et où celui-ci avait nommé Ibn-Hazm son premier ministre, que déjà l’un avait cessé de vivre et que l’autre, disant adieu pour toujours à la politique et aux grandeurs mondaines, cherchait la consolation et l’oubli du passé dans l’étude, le silence et la prière. Ce n’est pas qu’on pût leur reprocher d’avoir porté dans les affaires sérieuses la vanité et les caprices que le public attribue trop souvent en privilége aux poètes; au contraire, on aimait à leur reconnaître une grande aptitude pour le gouvernement. Elevés dans la rude école de l’infortune et de l’exil, ils avaient appris de bonne heure à connaître les hommes, à comprendre, à juger les événements. Mais ils étaient entourés de périls de tout genre. Abdérame ne s’appuyait que sur la jeune noblesse. Outre Alî ibn-Hazm, un cousin de ce dernier, nommé Abd-al-wahhâb ibn-Hazm, et Abou-Amir ibn-Chohaid étaient ses conseillers habituels. C’étaient des hommes d’esprit et de talent, mais qui choquaient les musulmans rigides par la liberté de leurs opinions religieuses. Quant aux patriciens plus âgés, ils avaient voulu voter pour Solaimân, et ce candidat ayant été repoussé par la majorité, ils avaient cependant intrigué si ouvertement en sa faveur, qu’Abdérame s’était vu obligé de les faire arrêter. Les personnes sensées approuvaient cette mesure, parce qu’elles la croyaient nécessaire; mais l’aristocratie en était mécontente. On reprochait d’ailleurs au monarque de retenir prisonniers ses deux compétiteurs. Il les traitait amicalement, il est vrai, mais il ne leur permettait pas de sortir du palais. D’un autre côté, comme les malheurs publics avaient tari presque toutes les sources de travail, il y avait une foule d’ouvriers inoccupés, qui étaient tout prêts à frapper de leur hache tout l’édifice de la vieille société. Et malheureusement ces cohortes de la destruction avaient un chef. C’était un Omaiyade qui s’appelait Mohammed. Au moment où les assemblées se formaient pour élire un monarque, il avait espéré que le choix tomberait sur lui. Son nom, toutefois, ne fut pas même prononcé, ce qui n’a rien d’étonnant, car Mohammed était un homme sans esprit, sans talents, sans culture, et qui ne connaissait d’autres plaisirs que ceux de la table et de la débauche. Mais lui-même ne se jugeait pas ainsi, et quand il apprit que personne n’avait pensé à lui et que l’on avait donné le trône à un tout jeune homme, il ne mit point de bornes à sa fureur. Il se servit alors de l’influence qu’il avait sur les ouvriers, qui prenaient sa grossièreté pour de la bonhomie et avec lesquels il vivait dans une intimité si étroite, qu’un tisserand, nommé Ahmed ibn-Khâlid, était son meilleur ami. Vigoureusement et habilement secondé par cet homme, Mohammed stimula chez les ouvriers la passion du pillage et du bouleversement, et prépara tout pour une insurrection formidable.
Une coalition de la populace avec les patriciens qui avaient été arrêtés, ne semblait pas à craindre d’abord, puisque les uns et les autres avaient des candidats différents; mais Solaimân étant venu à mourir, les patriciens consentirent à s’allier aux démagogues. L’un d’entre eux, Ibn-Imrân, leur servit d’intermédiaire. Dans sa bonté imprévoyante, Abdérame V lui avait rendu la liberté, quoiqu’un de ses amis s’y fût opposé et qu’il eût dit: «Si cet Ibn-Imrân fait un pas ailleurs que dans votre prison, il retranchera toute une année de votre vie.» En effet, c’était un homme fort dangereux. Il tâcha de gagner les chefs de la garde, et il y réussit d’autant plus facilement, que la garde elle-même était mécontente du calife. Deux jours auparavant, un escadron berber était arrivé à Cordoue pour offrir ses services au monarque, et celui-ci, qui sentait qu’entouré de périls de tout genre il avait besoin de soldats, avait accepté leur offre. C’est ce qui avait excité la jalousie de la garde, et celle-ci, stimulée par Ibn-Imrân, s’adressa maintenant au peuple. «C’est nous qui avons vaincu les Berbers, disaient les soldats, c’est nous qui les avons chassés, et à présent cet homme que nous avons placé sur le trône tâche de les faire rentrer dans la ville et de nous soumettre de nouveau à leur empire détesté.» Le peuple qui, pour s’insurger, n’attendait qu’une occasion, qu’un signal, se laissa facilement séduire à ces instigations, et au moment où Abdérame ne se doutait encore de rien, la foule avait déjà envahi son palais et délivré les nobles qu’il avait fait arrêter. Le malheureux monarque comprit aussitôt que c’était à sa vie qu’on en voulait. Il demanda à ses vizirs ce qu’ils lui conseillaient de faire. Ceux-ci, qui craignaient pour leur propre vie, délibéraient encore sur le parti à prendre, lorsque les gardes leur crièrent qu’ils n’auraient rien à redouter, pourvu qu’ils abandonnassent Abdérame à son sort. Alors l’égoïsme l’emporta chez la plupart d’entre eux; ils quittèrent furtivement le monarque, l’un après l’autre. Bientôt, cependant, ils s’aperçurent que les promesses des gardes avaient été fallacieuses, car plusieurs d’entre eux, tels que le préfet de la ville, furent tués au moment où ils sortaient du palais par la porte de la salle de bain.
Abdérame lui-même, qui était monté à cheval, voulut sortir par cette même porte. Les gardes l’en empêchèrent en lui montrant les pointes de leurs lances et en l’accablant d’injures. Il retourna alors sur ses pas, et, ayant mis pied à terre, il entra dans la salle de bain. Là il ôta tous ses vêtements à l’exception de sa tunique, et se cacha dans le four.
Sur ces entrefaites le peuple et les gardes traquaient les Berbers comme s’ils eussent été des bêtes fauves. Ces malheureux furent massacrés partout où ils avaient cherché un refuge, dans le palais, dans la salle de bain, dans la mosquée. Les femmes du sérail d’Abdérame échurent en partage aux gardes, qui les conduisirent à leurs demeures.
Mohammed triomphait. Proclamé calife dans la chambre où le calife détrôné se tenait caché, il se rendit vers la grande salle et s’assit sur le trône, entouré des gardes et de la populace. Cependant sa position était précaire tant que son prédécesseur vivait encore. Il ordonna donc de le chercher partout, et quand enfin on l’eut trouvé, il le fit mettre à mort (18 janvier 1024).
Mohammed prit le titre de Mostacfî. Il tâcha de se rendre populaire en donnant de l’argent et des titres à tous ceux qui en voulaient; mais la colère de la bourgeoisie et de la noblesse fut extrême quand il nomma son ami, le tisserand, premier ministre. Au reste, son règne ne fut pas de longue durée. Il gouverna mal, comme cela se conçoit. Sachant que l’on conspirait contre lui, il fit jeter en prison plusieurs membres de sa famille. L’un d’entre eux fut même étranglé sur son ordre, ce qui causa une grande indignation à Cordoue. Il fit aussi arrêter les principaux conseillers de son prédécesseur, tels que les deux Ibn-Hazm, et afin de ne pas être frappés du même sort, Abou-Amir ibn-Chohaid et plusieurs autres quittèrent la capitale et se rendirent à Malaga auprès du Hammoudite Yahyâ, qu’ils excitèrent à aller mettre un terme à l’anarchie qui régnait à Cordoue[446]. Les tentatives qu’ils firent à cet effet ne demeurèrent pas absolument infructueuses. On apprit du moins à Cordoue que Yahyâ se préparait à venir attaquer la ville, et alors une émeute y éclata (mai 1025). Le vizir de Mohammed II, l’ancien tisserand, fut égorgé à coups de couteaux par le peuple, qui, dans sa rage brutale, ne cessa de frapper son cadavre que lorsqu’il eut perdu tout reste de chaleur. Quant à Mohammed II, son palais fut cerné, et alors les gardes vinrent le trouver et lui dirent: «Dieu sait que nous avons fait tout ce que nous pouvions pour affermir votre pouvoir, mais nous voyons à présent que nous avons tenté l’impossible. Nous devons nous mettre en marche pour aller combattre Yahyâ qui nous menace, et nous craignons qu’il ne vous arrive quelque chose de fâcheux quand nous serons partis. Nous vous conseillons donc de quitter la ville en secret.» Voyant que tout était perdu pour lui, Mohammed résolut de suivre leurs conseils. Ayant donc pris le costume d’une chanteuse et s’étant couvert le visage d’un voile, il sortit du palais et de la ville, accompagné de deux femmes. Puis il alla cacher sa honte dans un obscur village de la frontière, où il fut empoisonné par un officier trop compromis pour n’avoir pas été forcé de le suivre, mais qui s’ennuyait d’être enchaîné à un proscrit[447].
Pendant six mois, il n’y eut pas de monarque à Cordoue. La ville fut gouvernée, tant bien que mal, par le conseil d’Etat; mais une telle situation ne pouvait encore se prolonger longtemps. Un jour il faudrait en arriver là, mais le moment n’était pas venu; le vieux monde s’écroulait, mais le nouveau n’en était qu’aux essais. Aux hommes de bon sens la monarchie semblait encore la seule forme de gouvernement compatible avec l’ordre, mais en qui la rétablir? Dans la personne d’un Omaiyade? On l’avait voulu, on l’avait tenté, on avait choisi le meilleur prince que possédât cette maison alors qu’on avait donné le trône à Abdérame V, et cependant l’entreprise avait complétement échoué. Pour maintenir l’ordre, pour contenir la populace toujours inquiète, toujours agitée, et prête à tout moment pour l’émeute, le pillage et l’assassinat, il fallait un prince qui disposât de troupes étrangères, et les Omaiyades n’en avaient pas. On s’avisa donc de rendre le trône au Hammoudite Yahyâ, dont on n’avait pas eu trop à se plaindre, et cette pensée ne vint pas, ce nous semble, à quelques personnes mal-intentionnées, comme un auteur arabe donne à l’entendre[448], mais à tout le parti de l’ordre, qui ne voyait pas d’autre moyen de salut. On entra donc en négociations avec Yahyâ qui résidait à Malaga. Il accepta l’offre des Cordouans sans empressement, presque avec indifférence, et se défiant de la mobilité habituelle de ceux qui la faisaient, sachant d’ailleurs que pour eux il n’était qu’un pis aller, il resta où il était et se borna à envoyer à Cordoue un général berber accompagné de quelques troupes (novembre 1025).
L’événement montra qu’il avait agi sagement. Les habitants de la capitale ne tardèrent pas à se dégoûter de la domination africaine, et ils prêtèrent une oreille avide aux émissaires des seigneurs slaves de l’Est, Khairân d’Almérie et Modjéhid de Dénia, qui leur disaient que, s’ils voulaient s’en affranchir, leurs maîtres viendraient les aider. Cette promesse n’était pas vaine. Dans le mois de mai de l’année 1026, lorsque les esprits leur parurent suffisamment préparés, les deux princes marchèrent vers la capitale avec des troupes nombreuses, et alors les Cordouans se mirent en insurrection et chassèrent le gouverneur que Yahyâ leur avait donné, après avoir tué un assez grand nombre de ses soldats. Cela fait, ils ouvrirent leurs portes à Khairân et Modjéhid; mais quand il s’agit d’établir un gouvernement, les deux princes ne furent pas d’accord, et comme Khairân craignait d’être trahi par son allié, il se hâta de retourner à Almérie (12 juin). Modjéhid resta encore quelque temps dans la capitale, mais lui aussi la quitta sans avoir rétabli la monarchie. Après son départ, les membres du conseil d’Etat résolurent de le faire, encore qu’une triste expérience eût dû leur apprendre qu’ils allaient tenter l’impossible. Un prince omaiyade, jeté sans l’appui de troupes étrangères au milieu de deux classes irréconciliables, était condamné d’avance à succomber soit par une insurrection populaire, soit par une conspiration des patriciens. Pour rétablir un gouvernement stable, le rappel des Omaiyades n’était donc qu’un moyen trompeur, mais c’était le seul que les plus habiles sussent imaginer. Abou-’l-Hazm ibn-Djahwar, alors l’homme le plus influent dans le conseil, chérissait surtout cette idée. Il se concerta donc avec les chefs des frontières qui passaient pour appartenir au parti omaiyade ou slave, mais qui, à vrai dire, n’avaient en commun entre eux qu’une haine profonde contre les Berbers. Après de longues négociations, quelques-uns de ces seigneurs donnèrent enfin leur assentiment au projet, probablement parce qu’ils étaient convaincus qu’il n’avait aucune chance de réussir, et l’on résolut de donner le trône à Hichâm, frère aîné d’Abdérame IV Mortadhâ. Ce prince demeurait à Alpuente, où il avait cherché un refuge après le meurtre de son frère. Dès le mois d’avril 1027, les habitants de Cordoue lui prêtèrent serment, mais près de trois ans se passèrent encore avant que toutes les difficultés fussent aplanies, et pendant ce temps, Hichâm III, surnommé Motadd[449], errait de ville en ville, car plusieurs chefs s’opposaient à ce qu’il se rendît à Cordoue[450]. Les Cordouans apprirent enfin qu’il allait arriver. Les membres du conseil d’Etat firent aussitôt, pour le recevoir avec pompe, les préparatifs nécessaires; mais avant que tout fût prêt, on reçut la nouvelle, le 18 décembre 1029, que Hichâm allait entrer dans la ville. Les troupes se portèrent alors à sa rencontre, et toute la ville retentit de cris d’allégresse. La foule encombrait les rues par lesquelles le prince devait passer, et l’on s’attendait à le voir déployer une pompe magnifique et toute royale. Cet espoir fut déçu: Hichâm était monté sur un cheval médiocre et pauvrement équipé; il portait des vêtements simples et nullement en harmonie avec la dignité califale. Il n’y eut donc aucun prestige; néanmoins le peuple le salua avec de bruyants témoignages de joie, car on espérait que les désordres étaient finis et qu’un gouvernement équitable et vigoureux allait renaître.
Hichâm III était peu fait pour réaliser de telles espérances. Bon et doux, il était en même temps faible, irrésolu, indolent, et ne savait apprécier que les plaisirs de la table. Dès le lendemain les patriciens furent à même de se convaincre que leur choix n’avait pas été heureux. Il y eut alors, dans la salle du trône, une grande audience, et tous les employés furent présentés au calife; mais nullement accoutumé aux réceptions, aux harangues, le vieillard put à peine balbutier quelques mots, et un des grands dignitaires dut prendre la parole en son nom. Ensuite, quand les poètes lui récitèrent les odes qu’ils avaient composées à l’occasion de son avénement au trône, il ne sut leur adresser aucune parole gracieuse; il ne semblait même pas comprendre ce qu’on lui récitait.
Le début du calife avait donc déjà dissipé toute illusion; mais ce fut pis encore quand, peu après, il nomma Hacam ibn-Saîd son premier ministre. Client des Amirides, Hacam avait exercé d’abord le métier de tisserand dans la capitale, et c’est là qu’il avait fait la connaissance de Hichâm, car les princes omaiyades formaient souvent des liaisons dans les basses classes de la société, dont ils recherchaient l’appui. Plus tard, pendant la guerre civile, Hacam s’était fait soldat, et comme il ne semble avoir manqué ni de bravoure ni de talents militaires, il était monté rapidement en grade, et avait gagné l’estime des seigneurs des frontières sous lesquels il servait. Ensuite, Hichâm ayant été proclamé calife, il était allé le trouver, et lui ayant rappelé leur ancienne amitié, il avait su si bien s’insinuer dans ses bonnes grâces, qu’il n’avait pas tardé à le dominer entièrement. Nommé premier ministre, il prit soin que la table du monarque fût chargée chaque jour des mets les plus exquis et des meilleurs vins; il l’entoura de chanteuses, de danseuses, il tâcha, en un mot, de lui rendre la vie aussi douce que possible, et le faible Hichâm, indifférent à tout le reste, trop heureux même de ne pas avoir à se mêler d’affaires qui l’ennuyaient, lui abandonnait volontiers le gouvernement de l’Etat.
Hacam trouva le trésor vide. Pour suffire aux dépenses, il fallait trouver des revenus plus considérables et plus prompts que ceux que la loi accordait; mais comment s’y prendre? Lever de nouvelles contributions, il ne fallait pas y songer, c’eût été le plus sûr moyen de se rendre impopulaire. Le ministre dut donc recourir à divers expédients, peu honorables il est vrai, mais commandés par la nécessité. Ayant découvert des objets précieux que les fils de Modhaffar l’Amiride avaient déposés chez leurs amis, il s’en empara et força les principaux négociants à les acheter à un prix très-élevé. Il les contraignit aussi à acheter le plomb et le fer qui provenaient des palais royaux démolis pendant la guerre civile. Mais l’argent acquis de cette manière ne suffisant pas encore, il accorda sa confiance à un faqui haï et décrié, Ibn-al-Djaiyâr, qui, dans le temps, avait déjà indiqué au calife Alî ibn-Hammoud des moyens efficaces, mais honteux, pour remplir le trésor. Cette fois encore cet homme sut procurer à Hacam des revenus considérables aux dépens des mosquées. Cette action frauduleuse ne resta pas secrète, et les Cordouans, les faquis surtout, en murmurèrent. Il n’y avait pas longtemps, toutefois, que les faquis qui siégeaient dans le tribunal avaient laissé augmenter leurs traitements, quoiqu’ils n’ignorassent pas que l’argent qu’on leur donnait provenait de contributions illégales, et que, par conséquent, il ne leur était pas permis de l’accepter. Aussi Hacam s’indigna-t-il de l’hypocrisie des faquis, et il leur répondit en leur lançant un manifeste fulminant. Abou-Amir ibn-Chohaid, qui l’avait composé, le lut en public, d’abord dans le palais, ensuite dans la mosquée (juin 1030). Vivement offensés, les faquis tâchèrent de faire partager leur colère au peuple; mais comme les masses ne semblent pas avoir eu de graves motifs de plainte, ils n’y réussirent pas. De son côté, le gouvernement redoubla de rigueur. Un vizir qui avait trempé dans un complot, fut exécuté, et Ibn-Chohaid voulait qu’on sévît contre les gros bonnets, comme il disait. «Ne faites pas attention aux déclamations de cette troupe d’avares qui méritent bien qu’on les vole, disait-il dans une pièce de vers adressée au calife, et laissez à ma langue de basilic le soin de leur dire leur fait.»
Que si Hacam n’eût eu contre lui que les théologiens, il se serait maintenu au pouvoir, car à cette époque ils avaient trop peu de crédit pour lui nuire; mais il avait des ennemis bien autrement dangereux: presque toute la noblesse lui était hostile. La bassesse de sa naissance était aux yeux des patriciens une tache ineffaçable. Ils voyaient en lui, non pas un officier de fortune, mais un tisserand, et ils le mettaient à peu près sur la même ligne que le premier ministre de Mohammed II, quoiqu’il y eût une grande différence entre ces deux hommes, l’un n’ayant jamais été autre chose qu’un ouvrier, et l’autre ayant passé les meilleures années de sa vie dans les camps ou à la cour des princes de la frontière. Peu scrupuleux sur les moyens de remplir le trésor, ils auraient facilement pardonné à un homme de leur caste les opérations financières auxquelles le ministre avait été forcé de recourir; mais comme c’était un plébéien qui les avait faites, ils les dénoncèrent au peuple dès qu’ils en eurent le vent, et les exploitèrent au profit de leur haine. Cette haine, du reste, nuisait à leurs propres intérêts. Au commencement, Hacam ne s’était pas senti de répugnance pour eux, il ne les avait pas exclus de parti pris, à preuve qu’il avait fait du patricien Ibn-Chohaid son ami et son confident; mais comme il voyait qu’ils ne répondaient à ses avances que par le dédain et le mépris; comme il ne trouvait chez eux que mauvais vouloir, répulsion, hostilité ouverte, sa susceptibilité s’était alarmée, et il avait cherché ses employés parmi les plébéiens. Ceux auxquels il confiait les postes étaient frappés d’avance de la réprobation de la noblesse; aussi ne manquait-elle pas de dire que le ministre ne donnait les emplois qu’à «de jeunes tisserands sans expérience, des vauriens sans religion, qui ne s’occupaient que de vin, de fleurs et de truffes, qui montraient leur esprit aux dépens des gens les plus respectables, et se moquaient des malheureux qui venaient leur demander justice.» Quant à Hacam lui-même, ils le déclaraient un intrigant sans capacité, un officier sans courage, un bon cavalier et rien de plus. La haine les aveuglait peut-être; mais ce qui est certain, c’est que, pour faire tomber celui qu’ils haïssaient, ils recoururent aux moyens les plus odieux.
Ils tâchèrent d’abord de pousser le peuple à une émeute, en lui disant que la stagnation du commerce, dont les calamités publiques étaient la véritable cause, ne devait être imputée qu’aux droits que le ministre avait établis sur plusieurs marchandises. Ces discours portèrent leurs fruits, et quelques hommes du peuple promirent aux nobles d’aller attaquer la demeure du ministre; mais averti à temps par un de ses amis, ce dernier quitta son palais, et, s’étant installé dans celui du calife, il abolit les impôts dont on se plaignait, et adressa au peuple un long manifeste, dans lequel il disait qu’il n’avait établi ces droits que pour satisfaire aux besoins pressants du trésor, mais que dans la suite il tâcherait de s’en passer. Le peuple ayant donc cessé de murmurer, les nobles eurent recours à un autre moyen. Comme Hacam avait peu de confiance dans les soldats andalous qui étaient à la dévotion des patriciens, il tâchait de former des compagnies berbères[451]. Les Andalous en murmuraient, et les nobles ne manquèrent pas de fomenter leur mécontentement; mais s’apercevant de ce qui se tramait contre lui, Hacam prit des mesures efficaces pour maintenir les soldats dans l’obéissance et punit les boute-feu en retenant leur paye. Alors les patriciens essayèrent de le faire tomber en disgrâce auprès de Hichâm. Ils n’y réussirent pas davantage: Hacam avait plus d’influence qu’eux sur l’esprit du faible monarque, et l’entrée du palais leur fut interdite. Ibn-Djahwar seul, le président du conseil d’Etat, conservait un certain empire sur le calife, qui le regardait avec un sentiment de respect mêlé de reconnaissance, car c’était à lui qu’il était redevable de son trône, ou plutôt de son oisiveté dorée. Tous les efforts de Hacam pour faire destituer Ibn-Djahwar de ses fonctions demeurèrent infructueux; cependant il ne se laissait pas décourager; il insistait sans cesse auprès du monarque et se promettait bien de vaincre à la fin ses scrupules. Ibn-Djahwar le savait; il s’apercevait peut-être qu’il perdait du terrain, et dès lors son parti était pris: il fallait en finir, non seulement avec le ministre, mais avec la monarchie, et dorénavant le conseil d’Etat régnerait seul. Ses collègues goûtèrent facilement ce projet; mais comment feraient-ils pour gagner des partisans? La difficulté était là; il y avait bien des gens prêts à tout entreprendre pour détrôner Hichâm III, mais quant à substituer une oligarchie au gouvernement d’un seul, nul, sauf les membres du conseil, ne semble y avoir songé, tant les sentiments et les idées étaient encore monarchiques. Les conseillers crurent donc prudent de cacher leur jeu, et feignant de vouloir seulement substituer un autre monarque à Hichâm III, ils entrèrent en négociations avec un parent du calife. Il s’appelait Omaiya. C’était un jeune homme téméraire et ambitieux, mais peu clairvoyant. Les conseillers lui donnèrent à entendre que, s’il voulait se mettre à la tête d’une insurrection, il pourrait conquérir le trône. Sans soupçonner qu’il n’était pour eux qu’un instrument qu’ils repousseraient dès qu’ils s’en seraient servis, le jeune prince accueillit avidement leurs ouvertures, et comme il ne ménageait pas l’argent, il gagna facilement les soldats dont le ministre avait retenu la paye. En décembre 1031[452], ces hommes se mirent donc en embuscade, fondirent sur Hacam au moment où il sortait du palais, le jetèrent dans la boue, et l’assassinèrent avant qu’il eût eu le temps de tirer son épée; puis ils lui coupèrent la tête, et l’ayant lavée dans un cuvier de la poissonnerie, car le sang et la boue l’avaient rendue méconnaissable, ils la promenèrent au bout d’une pique. Omaiya vint alors diriger les mouvements des soldats et de la foule qui s’était réunie à eux, tandis que Hichâm, effrayé par les cris horribles qu’il entendait retentir autour de sa demeure, montait sur une tour très-haute, accompagné des femmes de son harem et de quatre Slaves.
—Que me voulez-vous? cria-t-il aux insurgés qui s’emparaient déjà du palais; je ne vous ai rien fait, moi; si vous avez quelque sujet de plainte, allez trouver mon vizir, il vous fera justice.
—Ton vizir? répondit-on d’en bas; on va te le montrer.
Et alors Hichâm vit, au bout d’une lance, une tête horriblement mutilée.
—Voici la tête de ton vizir, cria-t-on, de cet infâme auquel tu as livré ton peuple, misérable fainéant!
Tandis que Hichâm cherchait encore à apaiser ces hommes féroces qui ne lui répondaient que par des injures et des outrages, une autre bande pénétra jusqu’aux appartements des femmes, où l’on prit tout ce qui valait la peine d’être emporté, et où l’on trouva des chaînes entièrement neuves, que Hacam, disait-on, avait fait fabriquer pour les nobles. Omaiya stimulait les pillards du geste et des paroles. «Prenez, mes amis, criait-il, toutes ces richesses sont à vous; mais tâchez donc aussi de monter sur la tour et tuez-moi cet infâme.» On tenta l’escalade, mais en vain; la tour était trop haute. Hichâm appelait à son secours les habitants de la ville qui ne prenaient pas de part au pillage; mais personne ne répondit à son appel.
Cependant Omaiya, convaincu que les vizirs allaient le reconnaître pour calife, s’était établi dans la grande salle. Assis sur le sofa de Hichâm et entouré des principaux d’entre les pillards, auxquels il avait déjà conféré des emplois, il leur donnait des ordres comme s’il était déjà calife. «Nous craignons qu’on ne vous tue, lui dit un de ceux qui se trouvaient là, car la fortune semble avoir abandonné votre famille.—N’importe, lui répondit Omaiya; que l’on me prête serment aujourd’hui, et que l’on me tue demain[453]!» Le jeune ambitieux ne se doutait pas de ce qui se passait alors dans la maison d’Ibn-Djahwar.
Dès le commencement de l’émeute, le président du conseil avait délibéré avec ses collègues, qu’il avait convoqués dans sa demeure, sur les mesures qu’il fallait prendre, et tout ayant été réglé entre eux, les membres du conseil se rendirent au palais, accompagnés de leurs clients et de leurs serviteurs, tous bien armés. «Que le pillage cesse! crièrent-ils; Hichâm abdiquera, nous vous en répondons.» Soit que la présence de ces hauts dignitaires imposât à la multitude, soit qu’elle craignît d’en venir aux mains avec leur escorte, soit, enfin, qu’il n’y eût plus grand’chose à piller, l’ordre se rétablit peu à peu. «Rendez-vous et descendez de la tour, crièrent alors les vizirs en s’adressant à Hichâm; vous abdiquerez, mais vous aurez la vie sauve.» Malgré qu’il en eût, Hichâm fut obligé de se mettre entre leurs mains, car il manquait de vivres dans la tour. Il descendit donc, et les vizirs le firent conduire avec ses femmes dans une espèce de corridor qui faisait partie de la grande mosquée. «J’aimerais mieux être jeté dans la mer que de passer par tant de tribulations, s’écria-t-il pendant le trajet. Faites de moi ce que vous voudrez, mais épargnez mes femmes, je vous en supplie.»
A la nuit tombante les vizirs convoquèrent les principaux habitants de Cordoue dans la mosquée et se consultèrent avec eux sur ce que l’on ferait de Hichâm. On résolut de l’enfermer dans une forteresse qu’on nomma et de le faire partir sans délai. Quelques chaikhs furent chargés d’aller communiquer cette décision au captif.
Quand ils furent arrivés dans le corridor, un triste spectacle frappa leurs regards. Ils trouvèrent Hichâm assis sur les dalles et entouré de ses femmes qui pleuraient les cheveux épars et à peine vêtues. L’œil triste et morne, il tâchait de réchauffer dans son sein sa fille unique, qu’il aimait passionnément et jusqu’à la folie. La pauvre enfant, trop jeune encore pour comprendre le malheur qui avait frappé son père, frissonnait dans cet endroit mal aéré, humide et que le froid très-vif de la nuit rendait plus glacial encore, et elle se mourait de faim, car, soit oubli, soit raffinement de cruauté, personne n’avait songé à donner un peu de nourriture à cette famille infortunée.
Un des chaikhs prit la parole.
—Nous venons vous annoncer, seigneur, dit-il, que les vizirs et les notables, réunis dans la mosquée, ont arrêté que vous....
—Bien, bien, interrompit Hichâm, je me soumettrai à leur décision, quelle qu’elle soit; mais faites donc donner, je vous en supplie, un morceau de pain à cette pauvre enfant qui se meurt de faim.
Profondément émus, les chaikhs ne purent retenir leurs larmes. Ils firent apporter du pain, et alors celui qui portait la parole reprit en ces termes:
—Seigneur, on a arrêté qu’à la pointe du jour vous serez transporté dans une forteresse où vous devrez rester prisonnier.
—Soit, répondit Hichâm d’un air triste, mais résigné. Je n’ai plus qu’une seule grâce à vous demander: donnez-nous une lumière, car l’obscurité qui règne dans ce triste endroit nous fait peur.
Le lendemain, dès que Hichâm eut quitté la ville, les vizirs annoncèrent par un manifeste aux Cordouans que le califat était aboli à perpétuité et que le conseil d’Etat avait pris en mains les rênes du gouvernement. Puis ils se rendirent au palais. Omaiya y était encore. Il avait cru fermement jusque-là aux promesses secrètes des vizirs, et déjà il avait convoqué les officiers afin qu’ils lui prêtassent serment. Il allait être détrompé. Les vizirs reprochèrent aux officiers et aux soldats la précipitation avec laquelle ils allaient reconnaître un aventurier, sans avoir attendu la décision des notables. «Les notables, poursuivit Ibn-Djahwar, ont aboli la monarchie, et le peuple a applaudi à cette mesure. Gardez-vous donc, soldats, d’allumer la guerre civile; souvenez-vous des bienfaits que vous avez reçus de nous, et attendez-vous à en recevoir de plus considérables, si vous vous montrez disposés à nous obéir.» Puis s’adressant aux officiers: «Je vous charge, leur dit-il, d’arrêter Omaiya, de le conduire hors du palais d’abord, et ensuite hors du territoire de la ville.»
Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. Omaiya, au comble de la fureur, criait vengeance contre les perfides vizirs qui, après l’avoir bercé d’espérances trompeuses, le chassaient comme un vil criminel, et il essayait d’intéresser les officiers à sa cause; mais comme ceux-ci étaient accoutumés à obéir aux membres du conseil, les promesses qu’il leur prodigua furent aussi vaines que ses menaces et ses injures. On ne sait pas au juste quel fut son sort. Quelque temps se passa sans qu’on entendît parler de lui. Dans la suite il tâcha de rentrer dans Cordoue, et il y en a qui disent qu’à cette occasion les patriciens le firent assassiner secrètement[454].
Quant au malheureux Hichâm, il s’enfuit du château où on l’avait enfermé[455] et se rendit à la ville de Lérida qui était alors au pouvoir de Solaimân ibn-Houd. Soit oubli, soit dédain, dit un auteur de l’époque, le sénat (car nous pouvons donner désormais ce nom au conseil d’Etat) ne lui avait jamais fait signer un acte d’abdication; jamais il ne lui avait fait déclarer, en présence de témoins, qu’il était incapable de régner et que le peuple était délié de son serment, comme cela se faisait d’ordinaire quand on détrônait un prince[456]. Personne ne s’occupa plus de lui, on l’oublia, et quand il mourut cinq ans plus tard (décembre 1036), sa mort fut à peine remarquée à Cordoue. Le reste de l’Espagne s’en soucia moins encore.
FIN DU TOME TROISIÈME.