LIVRE XII.
I. Julien arrive à Constantinople. II. Caractère de Julien, III. Funérailles de Constance. IV. Punition des courtisans de Constance. V. Réforme du palais. VI. Rétablissement de la discipline militaire. VII. Modération de Julien. VIII. Il soulage les provinces. IX. Sa manière de rendre la justice. X. Il donne audience aux ambassadeurs. XI. Nouveaux consuls. XII. Occupations de Julien à Constantinople. XIII. Il ajoute à Constantinople de nouveaux embellissements. XIV. Requête de plusieurs Égyptiens rejetée. XV. Ambassades des nations étrangères. XVI. Julien environné de sophistes. XVII. Plan de Julien pour détruire la religion chrétienne. XVIII. Il travaille à rétablir le paganisme. XIX. Il veut imiter le christianisme. XX. Perfection qu'il exigeait des prêtres païens. XXI. Feinte douceur de Julien. XXII. Rappel des chrétiens exilés. XXIII. Nouveaux excès des Donatistes. XXIV. Julien défend aux chrétiens d'enseigner ni d'étudier les lettres humaines. XXV. Exécution de cet édit. XXVI. Douleur de l'église. XXVII. Conduite de Julien à l'égard des médecins. XXVIII. Il accable les chrétiens. XXIX. Il tâche de surprendre les soldats. XXX. Constance de Jovien, de Valentinien et de Valens. XXXI. Persécution dans les provinces. XXXII. Julien part de Constantinople. XXXIII. Il va à Pessinunte. XXXIV. Julien à Ancyre. XXXV. A Césarée de Cappadoce. XXXVI. Il arrive à Antioche.
JULIEN.
An 361.
I. Julien arrive à Constantinople.
Amm. l. 22, c. 2.
Liban, or. 10, t. 2, p. 289.
Mamert. pan. c. 27.
Idatius, chron.
Zos. l. 3, c. 11.
Socr. l. 3, c. 1.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.
La mort de Constance était un événement si imprévu et si heureux, pour le nouvel empereur, que la plupart des amis de Julien n'osaient la croire. C'était, à leur avis, une fausse nouvelle, par laquelle on voulait endormir sa vigilance, et l'attirer dans un piége. Pour vaincre leur défiance, Julien leur mit sous les yeux une prédiction plus ancienne, qui lui promettait la victoire sans tirer l'épée. Cette prétendue prophétie, qui pour des esprits raisonnables aurait eu besoin d'être confirmée par le fait, y servit de preuve. Julien, exercé depuis long-temps à prendre toutes les formes convenables aux circonstances, n'oublia pas de se faire honneur en versant quelques larmes, que ses panégyristes ont soigneusement recueillies: il recommanda qu'on rendît au corps de Constance tous les honneurs dus aux empereurs; il prit l'habit de deuil; il reçut avec un chagrin affecté les témoignages de joie de toutes ses légions, qui le saluèrent de nouveau du titre d'Auguste. Il marcha aussitôt, traversa sans obstacle le défilé de Sucques, passa par Philippopolis, et vint à Héraclée[353]. Tous les corps de troupes envoyés pour lui disputer les passages, se rangeaient sous ses enseignes; toutes les villes ouvraient leurs portes et reconnaissaient leur nouveau souverain. Les habitants de Constantinople vinrent en foule à sa rencontre. Il y entra le 11 de décembre, au milieu des acclamations du peuple, qui se mêlant parmi ses soldats le considérait avec des transports d'admiration et de tendresse. On se rappelait qu'il avait reçu dans cette ville la naissance et la première nourriture: on comparait avec sa jeunesse, avec son extérieur qui n'annonçait rien de grand, tout ce qu'avait publié de lui la renommée, tout ce qu'on voyait exécuté; tant de batailles et de victoires; la rapidité d'une marche pénible, semée de périls et d'obstacles qui n'avaient fait qu'accroître ses forces; la protection divine qui le mettait en possession de l'empire sans qu'il en coûtât une goutte de sang. Le concours de tant de circonstances extraordinaires frappait tous les esprits[354]: on formait les plus heureux présages d'un règne qui s'était annoncé par tant de merveilles.
[353] Cette ville, située sur la Propontide, actuellement mer de Marmara, était à une vingtaine de lieues à l'ouest de Constantinople. Elle avait porté antérieurement le nom de Périnthe. On trouve souvent les deux noms réunis dans les auteurs. Elle avait été long-temps la métropole de la portion de la Thrace, qui se nommait Europe. Du temps de Procope (de ædif. L. 4, c. 9), elle tenait le premier rang après Constantinople.—S.-M.
[354] Paulò ante in laceratis Galliæ provinciis lapsus, inimicorum capitalium apertis armis, et occultis insidiis petebatur; in pauculis mensibus, divino munere, Libyæ, Europæ, Asiæque regnator est. Mamert. Pan. c. 27.—S.-M.
II. Caractère de Julien.
Amm. l. 25, c. 4.
Ses officiers et ses soldats, témoins de la conduite qu'il avait tenue dans la Gaule, confirmaient ces belles espérances: ils promettaient un empereur égal aux Titus, aux Trajans, aux Antonins: ils ne cessaient de louer sa tempérance, sa justice, sa prudence et son courage: ils le représentaient sobre, chaste, vigilant, infatigable, affable sans bassesse, gardant sa dignité sans orgueil, montrant dans la plus vive jeunesse toute la maturité d'un vieillard consommé dans les affaires; plein d'équité et de douceur, même à l'égard de ses ennemis; sachant allier la sévérité du commandement avec une bonté paternelle; détaché des richesses, des plaisirs, de lui-même; ne vivant, ne respirant que dans ses sujets, dont il partageait tous les maux, pour leur communiquer tous ses biens. Ils racontaient ses combats; combien de fois l'avaient-ils vu, soldat en même temps que capitaine, tantôt attaquer l'épée à la main les plus redoutables ennemis, tantôt arrêter la fuite des siens en leur opposant sa personne, et toujours déterminer la victoire autant par ses actions que par ses ordres? Ils relevaient son habileté dans les campements, dans les siéges, dans la disposition des batailles; la force de ses paroles et plus encore de ses exemples capables d'adoucir les plus extrêmes fatigues, et d'inspirer le courage dans les plus grands périls; sa libéralité qui ne lui laissait de trésors que ceux qu'il avait placés entre les mains de ses peuples. Quel bonheur pour l'empire, où il allait répandre les mêmes biens qu'il avait procurés à la Gaule! Ces éloges étaient véritables; et il faut avouer que si l'on retranche la superstition et la bizarre affectation de philosophie, Julien César fut le modèle des empereurs les plus accomplis. Mais il paraît que tant de qualités brillantes étaient accommodées au théâtre, et quelles n'avaient pour la plupart d'autre source que la vanité et peut-être la haine qu'il portait à Constance; et je ne sais si l'on ne peut pas dire qu'il doit à ce prince presque toutes ses vertus, comme tous ses malheurs. Son antipathie pour le meurtrier de sa famille, l'éloigna de tous les vices de Constance: il n'en fallait guère davantage pour faire un grand prince. Les faits justifient ce que j'avance. Sa conduite équivoque dans la rébellion, le rend d'abord suspect: la guerre ouverte qu'il entreprit ensuite contre son empereur, démasque son infidélité et son ambition: celle qu'il déclara au christianisme montre une malice réfléchie, qui se portait à la cruauté, quand elle en pouvait éviter le reproche: enfin, son expédition contre les Perses, en lui laissant la gloire du courage, lui enlève entièrement le mérite de la prudence.
III. Funérailles de Constance.
Amm. l. 21, c. 16.
Liban. or. 10, t. 2, p. 289.
Greg. Naz. or. 4, p. 115.
Mamert. pan. c. 3 et 27.
Socr. l. 3, c. 1.
Philost. l. 6, c. 6.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.
Cedr. t. 1, p. 303.
Le premier soin de Julien fut de rendre à son prédécesseur les devoirs funèbres. Le corps de Constance embaumé et enfermé dans un cercueil était parti de Cilicie, suivi de toute l'armée. Jovien, capitaine des gardes, assis dans le char funèbre, représentait l'empereur. On lui adressait les honneurs qu'on avait coutume de rendre au souverain, quand il traversait les provinces. Les députés des villes se rendaient sur le passage: on lui offrait l'essai du blé déposé dans les magasins pour la subsistance des troupes; on lui présentait les animaux entretenus pour le service des postes et des voitures publiques. On remarqua après l'événement, que ces honneurs passagers avaient été en même temps pour Jovien un présage de son élévation à l'empire et celui d'une mort prochaine. Le char étant arrivé au bord du Bosphore, fut placé sur un vaisseau. Julien sans diadème, revêtu de la pourpre, mais dépouillé de tous les ornements impériaux, l'attendait sur le rivage, à la tête de ses soldats sous les armes et rangés en ordre de bataille. Il le reçut avec respect; il toucha le cercueil, et le conduisit en versant des larmes à l'église des Saints-Apôtres, où Constance fut déposé dans le tombeau de son père à côté de sa femme Eusébia. Saint Grégoire, dans le détail de cette pompe funèbre, parle de prières, de chants nocturnes et de cierges portés par les assistants, comme de choses dès lors en usage dans les funérailles des chrétiens. Mamertinus, panégyriste de Julien, et païen comme lui, donne à Constance le titre de Divus. Ce nom, consacré par le paganisme à l'apothéose des empereurs, se trouve quelquefois employé par les chrétiens mêmes. Ce n'était plus qu'un terme de respect, qui avait perdu sa signification primitive.
IV. Punition de courtisans de Constance.
Amm. l. 22, c. 3 et 7.
Jul. ep. 23, p. 389.
Liban. or. 10, t. 2, p. 298.
[Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 91.
Soz. l. 5, c. 10.
Theoph. p. 39.]
Cod. Th. l. 9, t. 42, leg. 5.
Till. Julien, note 5.
La faveur de ceux qui avaient abusé de la faiblesse de Constance, ne devait pas lui survivre. Julien forma une chambre de justice à Chalcédoine, établissement souvent utile après un mauvais gouvernement, mais toujours dangereux, et qui exige de la part du prince beaucoup de sagesse pour ne rien donner à la passion, de lumières pour bien choisir les juges, et de vigilance pour éclairer par lui-même leur conduite et contrôler leurs jugements. Il paraît que ces qualités manquèrent à Julien dans cette occasion. Il nomma pour président Salluste Second [Sallustius Secundus], différent de l'autre Salluste qu'il avait laissé dans la Gaule. Il ne pouvait faire un meilleur choix: c'était un homme sage et modéré qu'il venait d'élever à la dignité de préfet du prétoire d'Orient en la place d'Helpidius. Mais il lui donna pour assesseur Arbétion, qui aurait dû des premiers éprouver la sévérité de ce tribunal. Ce politique corrompu, auteur de tant de sourdes intrigues, autrefois ennemi de Gallus et de Julien même, avait déja su par sa souplesse surprendre la confiance du nouvel empereur. Il était l'ame de la commission[355]; les autres n'agissaient qu'en sous-ordre: c'étaient Mamertinus, Agilon, Névitta, Jovinus, depuis peu général de la cavalerie en Illyrie[356], et les principaux officiers des deux légions qui portaient le nom de Joviens et d'Herculiens. Ces commissaires, s'étant transportés à Chalcédoine, montrèrent plus de rigueur que de justice. Entre un assez grand nombre de coupables, ils confondirent plusieurs innocents. Les deux consuls furent les premiers sacrifiés à la haine de Julien. Florentius l'avait bien méritée: il fut condamné à mort; mais il avait pris la précaution de se sauver avec sa femme dès la première nouvelle de la mort de Constance, et il ne reparut jamais[357]. Quelque temps après, deux délateurs[358] étant venus offrir à Julien de lui découvrir le lieu où Florentius était caché, il les rebuta avec mépris, en leur disant qu'il était indigne d'un empereur de profiter de leur malice pour découvrir l'asyle d'un misérable, que la crainte de la mort punissait assez. Taurus fut exilé à Verceil [Vercellum]. On lui fit un crime d'avoir été fidèle à son maître, en quittant l'Italie lorsqu'elle s'était déclarée pour Julien. C'était la première fois qu'on voyait une sentence de condamnation datée du consulat de ceux même qui en étaient l'objet[359], et ce contraste faisait horreur. On exila Palladius dans la Grande-Bretagne, sur le simple soupçon qu'il avait envoyé à Constance des mémoires contre Gallus. Pentadius fut accusé d'avoir prêté son ministère pour faire périr Gallus: il prouva qu'il n'avait fait qu'obéir, et fut renvoyé absous. Florentius maître des offices, fils de Nigrinianus, fut relégué dans l'île de Boa[360], sur les côtes de Dalmatie. Evagrius, receveur du domaine[361]; Saturninus, qui avait été maître du palais[362], et Cyrinus, secrétaire[363] du défunt empereur, éprouvèrent le même sort: on les accusa d'avoir tenu des discours injurieux au prince régnant, et d'avoir tramé des complots contre lui après la mort de Constance: ils furent condamnés sans avoir été convaincus. La vengeance publique triompha par la punition de trois fameux scélérats: l'agent[364] Apodémius, le délateur Paul surnommé la Chaîne, et le grand-chambellan Eusèbe, cet esclave impérieux qui s'était rendu le maître de l'empereur, et le tyran de l'état, furent brûlés vifs; et l'on regretta, dit un auteur[365], de ne pouvoir leur faire subir cet horrible supplice autant de fois qu'ils l'avaient mérité. Mais la justice elle-même pleura[366] la mort d'Ursule, trésorier de l'épargne[367], envers lequel Julien se rendit coupable de la plus noire ingratitude. Lorsque Constance l'avait envoyé dans la Gaule sans argent, et sans aucun pouvoir d'en toucher, afin de lui ôter le moyen de s'attacher le cœur des soldats, Ursule avait secrètement donné ordre au trésorier[368] de la province de fournir au César toutes les sommes qu'il demanderait. Julien s'apercevant que cette mort injuste révoltait tous les esprits, prétendit s'en disculper en faisant courir le bruit, qu'il n'y avait aucune part, et qu'Ursule avait été à son insu la victime du ressentiment des soldats, qu'il avait offensés l'année précédente à l'occasion des ruines d'Amid. Il crut accréditer ce prétexte en laissant à la fille d'Ursule une partie de l'héritage de son père. Mais n'était-ce pas se démentir, que de n'en laisser qu'une partie? Les biens des autres furent confisqués; et peu de temps après, comme plusieurs personnes tâchaient par des fraudes charitables de mettre à couvert les débris de la fortune de tant de malheureux, il condamna par une loi les receleurs à la confiscation de leurs propres biens, s'ils en avaient, et à la peine capitale, s'ils étaient pauvres.
[355] Le choix de cet homme peu estimé faisait imputer à Julien un défaut de vigueur ou de lumières. Ideoque timidus videbatur, vel parùm intelligens quid conveniret, dit Ammien Marcellin, l. 22, c. 3.—S.-M.
[356] Magister equitum per Illyricum. Amm. Marc. l. 22, c. 3.—S.-M.
[357] Pendant la vie de Julien, diu delituit, dit Ammien Marcellin, l. 22, c. 3, nec redire ante mortem (Juliani) potuit.—S-.M.
[358] C'étaient deux officiers du palais, agentes in rebus.—S.-M.
[359] Elle débutait ainsi: Consulatu Tauri et Florentii, inducto sub præconibus Tauro.—S.-M.
[360] Actuellement Bua, l'une des plus petites îles de la mer Adriatique, vis-à-vis de Spalatro, en Dalmatie. C'était un lieu ordinaire d'exil pour les condamnés.—S.-M.
[361] Comes rei privatæ.—S.-M.
[362] Ex cura palatii.—S.-M.
[363] Ex notario.—S.-M.
[364] Ex agente in rebus.—S.-M.
[365] C'est Libanius qui s'exprime ainsi. Or. 10, t. 2, p. 298.—S.-M.
[366] Ursuli verò necem..... ipsa mihi videtur flesse justitia. Amm. Marc. l. 22, c. 3.—S.-M.
[367] Largitionum Comes.—S.-M.
[368] Ad eum qui Gallicanos tuebatur thesauros. Amm. Marc. l. 22, c. 3.—S.-M.
V. Réforme du palais.
Amm. l. 22, c. 4.
Liban. or. 10, t. 2, p. 292 et 293.
Mamert. pan. c. 11.
Socr. l. 3, c. 1.
Soz. l. 5, c. 5.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.
Vales. ad Amm. l. 22, c. 7.
Cod. Th. l. 6, tit. 27, leg. 2.
Résolu de rétablir le bon ordre dans toutes les parties de l'état, il commença par la réforme de la maison du prince. Les officiers s'y étaient multipliés à l'infini. Il y trouva mille cuisiniers, autant de barbiers, un plus grand nombre d'échansons et de maîtres d'hôtel, une multitude innombrable d'eunuques[369]. Tous les fainéants de l'empire accouraient au service du palais; et après s'être ruinés à se procurer des offices que les favoris vendaient fort cher, ils s'enrichissaient bientôt aux dépens du prince qu'ils pillaient, et de la patrie qu'ils traitaient comme un pays de conquête. Leur luxe, quelque excessif qu'il fût, trouvait des ressources inépuisables dans le trafic des emplois et des grâces, dans les usurpations, dans les injustices toujours impunies. Julien ayant demandé un barbier, fut fort étonné de voir entrer un homme superbement vêtu: C'est un barbier, dit-il, que je demandais, et non pas un sénateur[370]. Mais il fut plus surpris encore, quand, par les questions qu'il fit à ce domestique, il apprit que l'état lui fournissait tous les jours la nourriture de vingt hommes et de vingt chevaux, indépendamment des gages considérables et des gratifications qui montaient encore plus haut[371]. Un autre jour, voyant passer un des cuisiniers de Constance, habillé magnifiquement, il l'arrêta; et ayant fait paraître le sien, vêtu selon son état, il donna aux assistants à deviner qui des deux était officier de cuisine: on décida en faveur de celui de Julien qui congédia l'autre et tous ses camarades, en leur disant qu'ils perdraient à son service tous leurs talents. Il ne garda qu'un seul barbier: C'en est encore trop, disait-il, pour un homme qui laisse croître sa barbe. Il chassa tous les eunuques, dont il déclara qu'il n'avait pas besoin, puisqu'il n'avait plus de femme. Nous avons déja dit qu'il abolit cette sorte d'officiers, qu'on appelait les curieux: il réduisit à dix-sept les agents du prince, qui sous ses successeurs se multiplièrent jusqu'à dix mille. Il ne choisit pour cet emploi que des hommes incorruptibles, et il augmenta leurs priviléges. Il purgea aussi la cour d'une multitude de commis et de secrétaires, plus connus par leurs concussions que par leurs services. Ces suppressions d'offices ne pouvaient manquer d'exciter des murmures passagers: on reprochait à Julien une austérité cynique; on le blâmait de dépouiller le trône de cet éclat qui, tout emprunté qu'il est, sert à le rendre plus respectable. Mais les gens sensés trouvaient dans cette réforme plus de bien que de mal; et sans approuver ce qu'elle avait d'outré et de bizarre, ils pensaient que l'excès en ce genre est moins fâcheux pour les peuples, et moins contagieux pour les successeurs.
[369] Μαγείρους μὲν χιλίους· κουρέας δὲ οὐκ ἐλάττους, οἰνοχόους δὲ πλείους, σμήνη τραπεζοποιῶν, εὐνούχους ὑπερ τάς μυίας παρά τοῖς ποιμέσιν ἐν ᾖρι. Liban., or. 10, t. 2, p. 292.—S.-M.
[370] Ammien Marcellin, l. 22, c. 4: Ego non rationalem jussi, sed tonsorem acciri. Un rationalis était un intendant des finances. Dans Zonare, Julien s'exprime ainsi: κουρέα ζητεῖν άλλ' οὐ συγκλητίκον.—S.-M.
[371] Vicenas diurnas respondit annonas, totidemque pabula jumentorum (quæ vulgo dictitant capita), et annuum stipendium grave, absque fructuosis petitionibus multis. Ammien Marcell. l. 22, c. 4. Nous appelons rations ce que les Latins nommaient capita.—S.-M.
VI. Rétablissement de la discipline militaire.
Amm. l. 22, c. 4 et 7.
Cod. Th. l. 7, tit. 4, leg. 7, 8, et ibi God.
Le luxe qui régnait à la cour, s'était introduit dans les armées. Ce n'étaient plus ces soldats sobres et infatigables, qui couchaient tout armés sur la terre nue ou sur la paille, et dont toute la vaisselle consistait en un vase de terre: c'étaient des hommes délicats et voluptueux, corrompus par l'oisiveté, qui regardaient leurs lits comme une partie de leur équipage plus nécessaire que leurs armes, qui portaient des coupes d'argent plus pesantes que leurs épées. Leurs officiers, parvenus par l'intrigue, ne pouvaient loger que dans des palais; ils s'enrichissaient aux dépens des soldats, et les soldats aux dépens des provinces, à qui seules ils faisaient la guerre par leurs pillages, ne sachant que fuir devant l'ennemi. Plus de subordination ni d'obéissance; plus d'honneur ni de courage. Julien rétablit la discipline: il ne mit en place que des officiers éprouvés par de longs services: il prit soin que les soldats ne manquassent ni de bonnes armes, ni d'habillements, ni de paie, ni de nourriture; mais il retrancha sévèrement tout ce qui tendait au luxe. Il leur fit reprendre l'habitude du travail: une de ses lois ordonne que le fourrage, qui est fourni par les provinces, ne sera apporté que jusqu'à vingt milles du camp, ou du lieu dans lequel les soldats font leur séjour, et qu'ils seront obligés de l'aller chercher à cette distance: c'était la marche ordinaire d'une journée.
VII. Modération de Julien.
Jul. misop. p. 343, 365, et 367.
Liban. or. 4, t. 2, p. 161 et 162.
Mamert. pan. c. 27, Eunap. excerpt. hist. Byz. p. 17 et 18.
Cod. Th. l. 12, tit. 13, leg. 1, et ibi God.
L'exemple du prince était une loi de frugalité et de tempérance. La puissance souveraine ne changea rien dans les mœurs de Julien, non plus que dans sa dépense personnelle. Modeste sur le trône, comme il l'avait été dans l'oppression, il rejeta le titre de seigneur, que l'usage avait attaché aux empereurs: c'était l'offenser que de l'appeler de ce nom. Nulle recherche dans ses habits. La pourpre impériale était d'une teinture distinguée et beaucoup plus éclatante; il se contenta de la plus commune. Il voulut même plusieurs fois quitter le diadème, et ne le retint que par bienséance. Selon une ancienne coutume, les provinces envoyaient par leurs députés des couronnes d'or à l'empereur, soit lorsqu'il parvenait à l'empire, soit à l'occasion d'un événement heureux, ou pour le remercier d'un bienfait; et cet usage était devenu une obligation[372]. Les bons princes en avaient quelquefois dispensé; les autres exigeaient ce présent comme un droit de la souveraineté. Les préfets du prétoire imposaient à cet effet une taxe arbitraire, sans en exempter ceux mêmes qui étaient privilégiés à l'égard des autres contributions. L'avarice des empereurs et la flatterie des préfets avaient fait monter ces couronnes à un prix excessif; il y en avait de mille onces, quelquefois de deux mille. Julien rendit à ce présent sa liberté primitive, et par conséquent son mérite: il voulut qu'il fût purement volontaire; il défendit même d'excéder dans ces couronnes le poids de soixante-dix onces. C'était, à son avis, dénaturer un hommage que de le tourner en profit; et tout ce que saisissait l'avarice était perdu pour l'honneur.
[372] Julien se plaint dans son Misopogon de ce que les habitants d'Antioche avaient été les derniers à lui envoyer des députés, et de ce qu'ils avaient été prévenus par les Alexandrins, bien plus éloignés qu'eux.—S.-M.
VIII. Il soulage les provinces.
Amm. l. 25, c. 4.
Mamert. pan. c. 25.
Liban. or. 4, t. 2, p. 161. et or. 10, p. 306.
Jul. misop. p. 365, epist. 47, p. 428.
Eutr. l. 10.
[Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 80.]
Ambros. or. de obitu Valent. t. 2, p. 1173.
Cod. Th. l. 5, t. 12, leg. unic. L. 8, tit. 1, leg. 6, 7, 8; tit. 5, l. 12, 13, 14, 15, 16; l. 10, tit. 3, leg. 1. L. 11, tit. 3, leg. 3, 4; tit. 12, leg. 2; tit. 16, leg. 10; tit. 19. leg. 2; tit. 28. leg. 1. L. 12, tit. 1, leg. 50. et seq. L. 15, tit. 1, leg. 8, 9, 10, tit. 3, leg. 2.
Cod. Just. l. 11, t. 69, leg. 1 et 2.
La réforme du palais et les bornes étroites qu'il prescrivit à sa dépense, le mirent en état de soulager les provinces. Il s'attachait à n'y envoyer que des gouverneurs désintéressés et incorruptibles. Il modéra les taxes autant que le permirent les besoins de l'état; et l'on dit que dans le cours de son expédition en Perse, on l'entendit plusieurs fois au milieu des plus grands périls, demander à ses Dieux la grâce de terminer promptement la guerre, afin de pouvoir réduire les tributs. Il défendit aux préfets de rien imposer de nouveau, ni de rien relâcher des impositions ordinaires, sans un ordre exprès de sa part. Tous ceux qui jouissaient du revenu actuel des terres, sans en excepter ceux qui possédaient les fonds patrimoniaux du prince cédés à des particuliers, payaient leur part des tailles. Ce n'était pas pour l'intérêt de son trésor, c'était pour celui des peuples, qu'il se rendait difficile sur les exemptions et sur les remises: il ne croyait pas que les princes fussent en droit de faire payer par leurs sujets leurs faveurs particulières; et comme les priviléges retombaient à la charge du public, il pensait qu'ils n'étaient dus qu'à ceux auxquels le public était redevable. En ce cas, il donnait à ces priviléges toute l'étendue qu'ils pouvaient avoir sans restriction ni épargne; aimant mieux, disait-il, accorder le bienfait tout entier, que de l'affaiblir en le divisant et en le faisant demander à diverses reprises. Mais si la faveur ne procurait jamais de remises, la nécessité les obtenait aisément: ce fut par ce motif qu'il en fit de considérables aux Africains, aux Thraces, à la ville d'Antioche. Il fit éclairer de près la conduite des officiers des rôles, qui, étant chargés de répartir les tributs et les fonctions onéreuses, pouvaient commettre beaucoup d'injustices. Les bienfaits mêmes du souverain avaient été auparavant à charge aux provinces, par les présents qu'il fallait prodiguer aux porteurs des ordonnances. Ceux-ci, loin de rien exiger sous le règne de Julien, n'osaient même rien accepter, persuadés que ces gratifications illicites ne pouvaient ni échapper à sa vigilance, ni se déguiser sous aucun titre. Il rétablit l'ancien usage pour la réparation et l'entretien des chemins publics; chaque propriétaire était tenu d'en faire la dépense à proportion de l'étendue de ses possessions. Le mauvais état des postes que Constance avait ruinées, causait un grand dommage aux provinces obligées de les entretenir; Julien ne négligea pas cette partie: il réforma dans le plus grand détail tous les abus qui s'y étaient introduits. On voit, par plusieurs de ses lois, qu'il n'eut rien plus à cœur que de rétablir les finances des villes, et de leur rendre leur ancienne splendeur. Il encouragea l'ordre municipal par des exemptions modérées; il y rappela ceux qui tâchaient de s'y soustraire; il y fit entrer des gens qui jusqu'alors n'y avaient pas été engagés. Les deux empereurs précédents avaient concédé ou laissé envahir des terres, des édifices, des places qui appartenaient aux communes des villes: Julien ordonna que ces terres seraient restituées et affermées, et que le revenu en serait appliqué aux réparations des ouvrages publics; que les édifices, dont on avait changé l'usage, seraient rendus à leur ancienne destination: il accorda cependant que les bâtiments élevés par des particuliers sur un terrain public, leur demeurassent à condition d'une redevance. On croit que ces dernières lois attaquaient principalement les chrétiens, auxquels Constantin et Constance avaient accordé des fonds, des temples, et d'autres édifices pour les églises et pour l'entretien du culte et des ministres de la religion. Il paraît encore qu'il en voulait au christianisme en établissant dans une de ses lois un principe d'ailleurs très-sensé et avoué des chrétiens eux-mêmes: C'est que les siècles précédents sont l'école de la postérité, et qu'il faut s'en tenir aux lois et aux coutumes anciennes, à moins qu'une grande utilité publique n'oblige d'y déroger. C'était le langage de Julien et des autres païens de son temps, d'accuser de nouveauté la religion chrétienne, dont ils voulaient ignorer l'ancienneté.
IX. Sa manière de rendre la justice.
Amm. l. 22, c. 10, et l. 25, c. 4.
Liban. or. 10, t. 2, p. 304.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 120.
Suidas.
Cod. Th. l. 1, tit. 7, quædam, L. 11. tit. 30. leg. 29, 30, 51.
Il aimait à rendre la justice, il se piquait d'en suivre scrupuleusement les règles dans sa conduite, et ne s'en écartait jamais dans les jugements, si ce n'est à l'égard des chrétiens. Sévère sans être cruel, il usait plus souvent de menaces que de punitions. Très-instruit des lois et des usages, il balançait sans aucune faveur le droit des parties. Le premier de ses officiers n'avait nul avantage sur le dernier de ses sujets. Il abrégeait la longueur des procédures, et les regardait comme une fièvre lente qui mine et consume le bon droit. Dès que l'injustice lui était dénoncée, il s'en croyait chargé tant qu'il la laisserait subsister. Nous avons de lui plusieurs lois claires et précises, qui ont pour but d'accélérer les jugements, de faciliter les appels et d'en rendre l'expédition plus prompte. L'iniquité murmurait de la dureté d'un gouvernement où elle ne pouvait espérer l'impunité, ni même une longue jouissance; et ce qui achevait de la désoler, c'est que l'opprimé trouvait auprès de Julien l'accès le plus facile. Comme il paraissait souvent en public pour des fêtes et pour des sacrifices, rien n'était si aisé que de l'aborder; il était toujours prêt à recevoir les requêtes et à écouter les plaintes. Il laissait toute liberté aux avocats, et il ne tenait qu'à eux d'épargner la flatterie; mais le règne précédent les y avait trop accoutumés. Un jour qu'ils applaudissaient avec une sorte d'enthousiasme à une sentence qu'il venait de prononcer: Je serais, dit-il, flatté de ces éloges, si je croyais que ceux qui me les adressent osassent me censurer en face dans le cas où j'aurais jugé le contraire. On le blâme cependant d'avoir quelquefois interrompu l'audience par des questions hors de saison; pour demander, par exemple, de quelle religion étaient les plaideurs: s'il en faut croire Ammien Marcellin, ce n'était qu'une curiosité déplacée[373]; ni le motif de la religion, ni aucune autre considération étrangère à la justice, n'influait sur ses jugements; mais il est démenti en ce point par tous les historiens ecclésiastiques. Ce qui l'entretenait dans cet esprit de droiture, ajoute le même auteur, c'est que connaissant sa légèreté naturelle[374], il permettait à ses conseillers de le rappeler de ses écarts, et les remerciait de leurs avis. Saint Grégoire de Nazianze nous donne cependant des idées bien différentes: il reproche à Julien, comme un fait connu de tout l'empire, que dans ses audiences publiques il criait, il s'agitait avec violence, comme s'il eût été l'offensé; et que quand des gens grossiers s'approchaient de lui pour lui présenter une requête, il les recevait à coups de poings et à coups de pieds, et les renvoyait sans autre réponse. Je serais tenté de croire que ceux que Julien rebutait ainsi, étaient des délateurs; et que l'indignation publique contre ces misérables excusait ces emportements, quelque indécents qu'ils fussent dans la personne d'un prince. Mais comment accorder les idées avantageuses que les auteurs païens nous donnent de Julien, avec le portrait affreux qu'en ont fait des écrivains qu'on ne peut sans témérité soupçonner de mensonge? Je pense que l'unique moyen de concilier des témoignages si opposés, c'est de dire que la haine dont ce prince était animé contre le christianisme, le faisait sortir de la route qu'il s'était tracée; qu'étant par choix déterminé à la douceur et à la justice, il devenait par passion à l'égard des chrétiens, inhumain, injuste, ravisseur.
[373] Et quamquam in disceptando aliquoties erat intempestivus, quid quisque jurgantium coleret, tempore alieno interrogans: tamen nulla ejus definitio litis à vero dissonans reperitur: nec argui umquam potuit ob religionem vel quodcumque aliud, ab æquitatis recto tramite deviasse. Amm. Marc. l. 22, c. 10.—S.-M.
[374] Levitatem agnoscens commotioris ingenii sui, præfectis proximisque permittebat, ut fidenter impetus suos aliorsùs tendentes, ad quæ decebat monitu opportuno frenarent. Amm. Marc. l. 22, c. 10.—S.-M.
X. Il donne audience aux ambassadeurs.
Amm. l. 22, c. 7.
Liban. or. 8. t. 2, p. 245.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24.
Après avoir tracé ce plan général du gouvernement de Julien, nous allons entrer dans le détail des événements de son règne. Il trouva à Constantinople plusieurs ambassadeurs que les nations étrangères avaient envoyés à Constance. Il leur donna audience et les congédia honorablement, à l'exception des Goths qui contestaient sur les termes du traité fait avec eux. Julien les renvoya en les menaçant de la guerre. Plusieurs de ses officiers lui conseillaient d'effectuer cette menace: il répondit qu'il cherchait des ennemis plus redoutables, et que les pirates de Galatie[375] suffiraient pour lui faire raison de la perfidie de cette nation. Ces corsaires courant alors les côtes du Pont-Euxin enlevaient les Goths et les allaient vendre comme esclaves. Il se contenta de réparer les fortifications des villes de Thrace, et de poster des corps de troupes le long des bords du Danube.
[375] Lebeau se trompe en disant que les Galates couraient les côtes de l'Euxin pour y faire des esclaves. La Galatie, située au centre de l'Asie-Mineure, n'avait point de port; et quand même elle eût été dans une position maritime, il est difficile de croire que les principes de gouvernement admis par l'administration romaine eussent toléré de telles entreprises. Il n'était pas nécessaire que les Galates fussent pirates pour faire le commerce d'esclaves; cette sorte de trafic a toujours eu lieu dans les régions limitrophes de la mer Noire. Il est encore en usage parmi les nations du Caucase. Il suffisait que les Galates se rendissent dans les villes où se vendaient des esclaves, qu'ils plaçaient ensuite dans l'empire. Les choses se passaient ainsi. Ammien Marcellin, le seul auteur qui ait fait mention de la réponse de Julien rapportée dans le texte de Lebeau, ne parle que de marchands et non de pirates Galates. Illis sufficere, dit-il, mercatores Galatas, per quos ubique sine conditionis discrimine venumdantur. Amm. Marc. l. 22, c. 7. Il est clair que les Galates faisaient métier de marchands d'esclaves; ce qui est encore attesté par ce vers de Claudien (l. I. contr. Eutrop. v. 59):
Hinc fora venalis Galata ductore frequentat.—S.-M.
An 362.
XI. Nouveaux consuls.
Amm. l. 22, c. 7, et ibi Vales.
Idat. chron. Mamert. pan. c. 15, 17, 19, 28, 29 et 30.
Dans la cour de Constance le consulat avait été le prix de l'intrigue. Il fallait l'acheter par des bassesses et par des sommes d'argent prodiguées aux favoris, aux femmes, aux eunuques. Sous Julien cette magistrature, plus importante par son ancien éclat que par ses fonctions actuelles, recouvra son premier lustre. Mamertinus et Névitta, désignés consuls depuis deux mois, n'étaient peut-être pas les plus dignes de cet honneur, mais du moins ils n'en furent redevables qu'au choix de leur maître. Julien toujours excessif compromit sa propre dignité pour honorer celles des consuls. Le jour que ces magistrats entraient en charge, le prince avait coutume de les accompagner au sénat. Le premier de janvier, au point du jour, Mamertinus et Névitta se rendirent au palais pour prévenir l'empereur. Dès qu'il les aperçut, il courut fort loin au-devant d'eux: il les salua, les embrassa, fit entrer leur litière jusque dans ses appartements, leur demanda l'ordre pour partir; et comme ils refusaient de s'asseoir sur leurs chaises curules pendant que l'empereur restait debout, il les y plaça de ses propres mains, et marcha devant eux à pied et confondu dans la foule du cortége. Le peuple suivait avec de grandes acclamations. Mamertinus distingué par son éloquence rendit sur-le-champ à la vanité de l'empereur, ce que l'empereur venait de prêter à la sienne: il prononça en sa présence son panégyrique. Nous avons encore cette pièce pleine de flatterie, mais spirituelle et fort élégante. Julien était bien peu philosophe, si ces éloges outrés se trouvaient être de son goût; et quelque ressentiment qu'il conservât des injustices de Constance, les traits satiriques lancés sans ménagement contre ce prince devaient au moins par leur indécence révolter le successeur. Deux jours après, Mamertinus donnant les jeux du cirque, on fit venir plusieurs esclaves qui devaient recevoir la liberté. Julien, peu instruit de cette coutume, se mettait déja en devoir de les affranchir; mais averti que cette fonction ne lui appartenait pas en cette occasion, il se condamna lui-même à une amende de dix livres d'or, pour avoir entrepris sur la juridiction des consuls.
XII. Occupations de Julien à Constantinople.
Amm. l. 22, c. 7, 9 et ibi Vales.
Liban. or. 10, t. 2, p. 298 et 299.
Jul. ep. 11, p. 380.
Mamert. pan. c. 24.
Socr. l. 3, c. 1.
Cod. Th. l. 9, tit. 2, leg. 1; L. 11, tit. 23. leg. 2.
Grut. inscr. p. 1102, n. 2.
Pendant six mois qu'il resta à Constantinople, il assista fréquemment aux assemblées du sénat. L'usage de Constance avait été de mander au palais les sénateurs, qui se tenaient debout, tandis qu'il leur donnait ses ordres en peu de mots. Mais Julien, jaloux de la réputation d'éloquence, et qui estimait ses discours autant que ses victoires, passait les nuits à composer des harangues; il allait ensuite les débiter aux sénateurs qu'il faisait asseoir avec lui: c'étaient des éloges, des censures, des avertissements. Il assistait au jugement des procès. Un jour pendant qu'il haranguait, on vint l'avertir que le philosophe Maxime arrivait d'Ionie. Aussitôt oubliant et les sénateurs, et ce qu'il était lui-même, il descend brusquement de son siége, court au-devant de Maxime, l'embrasse avec empressement, l'introduit dans l'assemblée; et après avoir raconté avec beaucoup de vivacité quelles obligations il avait à Maxime, en quel état ce grand homme l'avait trouvé, à quel degré de perfection ses leçons l'avaient conduit, il sort avec lui, le tenant toujours par la main. Une scène si bizarre inspirait aux uns du respect pour Maxime, aux autres du mépris pour Julien; mais tous se conformaient au caractère et au goût du prince: et comme il affectait de se nommer sénateur de Byzance, par une sorte d'échange, les sénateurs prenaient un extérieur philosophique. Julien augmenta leurs priviléges. Prétextatus[376], un des plus distingués du sénat de Rome, qui avait été gouverneur de Toscane, d'Ombrie, de Lusitanie, et que Julien venait de faire proconsul d'Achaïe, se trouvait alors à Constantinople pour une affaire particulière. Les auteurs païens s'accordent tous à louer en lui l'intégrité, la sagesse, et une sévérité de mœurs digne de l'ancienne république. Son attachement à l'idolâtrie relevait encore aux yeux de Julien tant de belles qualités. Le prince ne faisait rien sans prendre ses conseils. Nous aurons plusieurs fois occasion de parler de ce célèbre personnage, qui ne mourut que sous le règne de Théodose.