[376] Une inscription, de l'an 387, nous apprend qu'il s'appelait Vettius Agorius Prætextatus, et nous fait connaître toutes les dignités qu'il avait obtenues.—S.-M.
XIII. Il ajoute à Constantinople de nouveaux embellissements.
Jul. ep. 58, p. 443.
Zos. l. 3, c. 11.
Ducange, in Const. Christ. l. 1, c. 19, et l. 2, c. 1 et 3.
Banduri, imp. or. t. 2, p. 593, 677, 678.
Spon, voyag. t. 1, p. 137.
La Bleterie, notes sur les lettres de Julien, p. 247.
Le séjour de l'empereur procura plusieurs embellissements à Constantinople, qu'il aimait, disait-il, comme sa mère[377]. Il fit faire ou plutôt élargir un port sur la Propontide, afin de mettre les vaisseaux à l'abri du vent du midi. Ce port s'appelait auparavant le port d'Hormisdas, à cause du palais de ce prince[378], qui en était voisin; il prit alors le nom de Julien. Justin le jeune lui donna celui de sa femme Sophie. On l'appela dans les siècles suivants le Port neuf, le Port du palais, le Bucoléon. Il est comblé aujourd'hui. En face de ce port, Julien éleva un portique semi-circulaire, qu'on appela le Sigma, et qui communiqua ce nom à un quartier voisin. Il avait amassé un grand nombre de livres: il les plaça dans une bibliothèque qu'il fit construire sous un portique de l'Augustéon. Les libraires vinrent établir leurs boutiques à l'entour; et comme la salle du Sénat était près de là, les plaideurs, les avocats, les praticiens se rassemblaient dans ce lieu, pour y traiter de leurs affaires. Les Alexandrins avaient dans leur ville un obélisque couché sur le rivage: on allait y dormir pour se procurer des songes prophétiques, et la débauche se mêlait à la superstition. Julien, pour sauver au paganisme un ridicule et un sujet de reproche, exécuta le dessein qu'avait formé Constance, de transporter cet obélisque à Constantinople. Il n'eut pas le temps de le mettre en place, s'il est vrai, comme on a lieu de le croire, que ce soit le même que Théodose fit dresser au milieu du grand Cirque[379]. Spon l'y vit encore en 1675. Il est de granit, d'une seule pièce, haut d'environ cinquante pieds: chaque face a six pieds de largeur vers la base. Julien pour dédommager les Alexandrins leur permit de dresser dans leur ville une statue colossale qui venait d'être achevée. C'était, selon l'apparence, la statue de Julien même.
[377] Natus illic, dit Ammien Marcellin (l. 22, c. 9.), diligebat eam ut genitatem patriam, et colebat.—S.-M.
[378] Frère du roi de Perse qui s'était retiré dans l'empire romain. Voyez ci-devant, liv. IV, § 1, 2 et 3; t. 1, p. 223 et suiv.—S.-M.
[379] Pour avoir de plus amples détails sur cet obélisque et sur son érection, voyez les notes qui seront ajoutées ci-après l. XXIV, § 42.—S.-M.
XIV. Requête de plusieurs Égyptiens rejetée.
Amm. l. 22, c. 6.
Liban, pro Aristoph. t. 2, p. 222 et 223.
Cod. Th. l. 2, tit. 29, leg. 1. Till. Julien, art. 11.
Il était occupé de ces soins, lorsqu'il se vit environné d'une foule importune qui demandait justice. C'étaient des Égyptiens, qui, ayant appris quelle attention le nouveau prince apportait à réformer les abus du règne précédent, étaient venus en diligence à Constantinople, pour tirer quelque avantage de cette heureuse disposition. Les Égyptiens de ce temps-là étaient intéressés, chicaneurs, toujours mécontents, toujours prêts à accuser les officiers publics de rapines et de concussions, soit pour se dispenser de payer les taxes, soit pour avoir leur part des confiscations. Ceux-ci attroupés en grand nombre obsédaient et poursuivaient partout et le prince et les préfets du prétoire: ils ne cessaient de les fatiguer de leurs plaintes. Tous ces cris se réunissaient, quoique pour des objets différents: les uns prétendaient qu'on avait exigé d'eux plus qu'ils ne devaient, les autres ce qu'ils ne devaient pas; d'autres, qu'on leur avait vendu bien cher des recommandations pour obtenir des grâces et des emplois: tous demandaient la restitution de leur argent; et ils faisaient même remonter leurs prétentions plus haut que la date de leur naissance. Julien se débarrassa de leurs importunités par une ruse peu séante à un prince. Il leur commanda par un édit de passer tous à Chalcédoine, leur promettant de s'y rendre incessamment pour les entendre et les satisfaire. Dès qu'ils eurent obéi, il défendit aux patrons des barques employées à ce trajet d'en ramener aucun à Constantinople. Ils s'ennuyèrent d'attendre, et prirent enfin le parti de retourner dans leur pays. A cette occasion, l'empereur publia une loi qui défendait de poursuivre la restitution des sommes données sous les règnes précédents pour acheter des charges ou des grâces. Ammien Marcellin applaudit à cette loi; et M. de Tillemont remarque fort sensément, qu'il aurait eu autant de raison de la louer, si elle eût ordonné tout le contraire.
XV. Ambassade des nations étrangères.
Amm. l. 22, c. 7, et ibi Vales.
Les victoires de Julien dans la Gaule avaient étendu sa renommée au-delà des bornes de l'empire. La nouvelle de la mort de Constance ne fut pas plutôt répandue, que les peuples les plus éloignés firent partir leurs ambassadeurs. On en vit arriver à Constantinople, de l'Arménie, des contrées septentrionales au-delà du Tigre[380], des Indes et de l'île de Ceylan[381], de la Mauritanie voisine du mont Atlas[382], des bords du Phasis, du Bosphore Cimmérien, et de plusieurs régions auparavant inconnues[383]. Toutes ces nations redoutant son courage se hâtèrent de lui envoyer des présents[384]; elles se soumettaient à un tribut annuel, et ne demandaient d'autre grâce que la paix et la sûreté[385]. Les Perses furent les seuls qui se dispensèrent d'envoyer des députés.
[380] Transtigritanis et Armeniis. C'est plutôt des contrées orientales que septentrionales, qu'il fallait dire au sujet des régions transtigritaines, à moins que la dernière de ces expressions ne soit relative à leur position par rapport au cours du Tigre; ces provinces étaient en effet au nord de ce fleuve, qui les embrassait en partie du côté du midi.—S.-M.
[381] Inde nationibus Indicis.... abusque Divis et Serendivis. Voyez ce que j'ai dit au sujet des Dives et des Serendives, liv. 36, § VI, t. 1, p. 438, note 7.—S.-M.
[382] Il existait encore à cette époque un grand nombre de tribus maures ou gétules, qui s'étaient conservées indépendantes de l'empire, au milieu ou au-delà du mont Atlas.—S.-M.
[383] Ab aquilone et regionibus solis per quas in mare Phasis accipitur, Bosporanis aliisque antehac ignotis legationes. Amm. Marc. l. 22, c. 7.—S.-M.
[384] Toutes ces nations étaient dans l'usage d'apporter des présents. Ammien Marcellin assure que les Indiens vinrent avant l'époque ordinaire. Indicis certatim cum donis optimates mittentibus ante tempus.—S.-M.
[385] Ut annua complentes solemnia intra terrarum genitalium terminos otiosè vivere sinerentur.—S.-M.
XVI. Julien environné de sophistes.
Jul. epist. 4, p. 375, epist. 15, p. 383 et ep. 38, p. 414.
Eunap. in Maxim. t. 1, p. 46-64, et in Chrysanth. 107-120, ed. Boiss.
Suid. in Max. et Chrysanth.
Liban. Orib.
Himer.
Basil. ep. 39, 40, 41, t. 3, p. 122-125.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 110.
Mamert. pan. c. 23, et 26.
Joann. Antioch. expert. p. 841.
Socr. l. 3, c. 1.
Till. vie de S. Basile, art. 28.
Vita Basil. edit. Benedict. c. 8.
La Bleterie, vie de Julien, l. 4, p. 218 et suiv.
Les hommages des peuples étrangers avaient de quoi satisfaire la vanité d'un souverain. Mais Julien plus philosophe qu'empereur, était bien plus flatté de voir se rassembler autour de lui un essaim de sophistes qui accouraient de toutes les provinces. Il les attirait, il mendiait, pour ainsi dire, leur amitié par ses lettres; il les recevait comme députés de ses Dieux; c'étaient ses plus intimes confidents et ses ministres; c'est aussi à leurs pernicieux conseils qu'on doit principalement attribuer les efforts qu'il fit pour détruire le christianisme. Nous avons déja exposé l'accueil dont il honora le philosophe Maxime, le maître et le chef de toute cette cabale. Julien avait une si haute opinion de son goût et de son savoir, qu'il l'avait choisi pour censeur de ses ouvrages. Cet imposteur vint à Constantinople sur les instances réitérées de l'empereur: c'est une chose plaisante que le sérieux avec lequel Eunapius, le panégyriste de tous ces prétendus sages, raconte les hommages qui furent rendus à Maxime sur toute la route par les peuples, par les sénateurs, par les magistrats mêmes; et tandis que les hommes le comblaient d'honneurs, les femmes faisaient humblement leur cour à la sienne, qui portait encore plus haut que son mari l'orgueil de la profession. La philosophie de Maxime ne tint pas contre l'air contagieux de la cour: les déférences de Julien et les adorations des courtisans altérèrent sa morale; il donna dans le luxe et devint insolent; ce qu'il eut pourtant l'adresse de cacher aux yeux de Julien. Nymphidianus, frère de Maxime, déclamateur médiocre, fut honoré de l'emploi de secrétaire pour les lettres grecques; et, selon Eunapius même, il s'en acquitta assez mal. Priscus d'Épire, Himérius de Bithynie, Libanius d'Antioche, jouèrent aussi un rôle considérable dans la cour de Julien. Mais personne n'égalait le crédit du fidèle Oribasius, médecin du prince, très-expert dans son art, et aussi habile dans la pratique des affaires. Eunapius prétend même, que Julien lui était redevable de l'empire. Ne pourrait-on pas sur cette parole d'Eunapius soupçonner Oribasius d'avoir sous main excité les troupes à donner à Julien le titre d'Auguste; et cette lettre anonyme, qui fut la première étincelle de la révolte, ne serait-elle pas de la façon d'Oribasius? Chrysanthus, un des héros de la cabale, fut plus avisé que son ami Maxime: il le laissa partir pour la cour après avoir fait quelques efforts pour le retenir. Pour lui, il résista à toutes les instances de l'empereur, qui voulut bien s'abaisser jusqu'à écrire de sa propre main à la femme de ce philosophe. Julien, rempli d'estime pour Chrysanthus, malgré ses refus, lui conféra à lui et à sa femme[386] la souveraine sacrificature de la Lydie. Le nouveau pontife fit connaître dans cet emploi qu'il devinait mieux que ses confrères, qui tous étaient d'excellents magiciens. Prévoyant que l'orage qui tombait sur les Chrétiens, ne serait pas de longue durée, il les traita avec amitié; il n'imita point ses semblables dans leur zèle à ruiner les églises, à rebâtir les temples des idoles, à tourmenter ceux qui refusaient de sacrifier: et la Lydie ne se ressentit pas des fureurs de l'idolâtrie. Il dut à cette modération la tranquillité de sa vieillesse. On dit que Julien ayant conservé beaucoup d'estime pour saint Basile, dont il avait connu le mérite dans les écoles d'Athènes, l'invita inutilement à venir se joindre à une compagnie si mal assortie au caractère de ce grand et religieux personnage. Mais il est démontré que la lettre de Julien qui fait le fondement de cette opinion, s'adressait à un autre Basile. Nous avons encore une lettre menaçante de Julien, écrite à saint Basile, et une réponse du saint remplie des reproches les plus hardis. M. de Tillemont n'ose rejeter ces deux pièces: d'autres critiques les soutiennent fausses et également indignes et du prince et du saint docteur. Saint Grégoire accuse Julien d'avoir pris plaisir à se jouer de plusieurs de ceux avec lesquels il avait autrefois contracté des liaisons dans le cours de ses études: Il les attirait, dit-il, à la cour par de belles promesses; il les caressait d'abord; il se familiarisait avec eux, et les renvoyait ensuite avec mépris. Mais ce trait pourrait bien ne tomber que sur ces amis intéressés dont parle Libanius, qui accouraient auprès de Julien avec une soif de richesses que nul bienfait ne pouvait éteindre. D'ailleurs, loin de blâmer Julien de légèreté dans ses attachements, on lui reproche plutôt de s'être piqué de constance au point de ne pas retirer son amitié à ceux mêmes qu'il en reconnaissait indignes.
[386] Elle se nommait Mélita, et était cousine du sophiste Eunapius.—S.-M.
XVII. Plan de Julien pour détruire la religion chrétienne.
Liban. or. 10, t. 2. p. 290.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 79.
Chrysost. de Sto. Babyla, contra Julianum et gentiles, t. 2, p. 575.
Tant de fanatiques sombres et austères, que l'éclat de la religion chrétienne avait obligés à se tenir long-temps cachés dans l'ombre des écoles, sortant enfin au grand jour, remplis de venin et de rage, se préparaient à se venger du silence auquel ils avaient été condamnés: ils ne méditaient que proscriptions et que supplices. Les chrétiens, de leur côté, craignaient des traitements plus rigoureux que n'en avaient éprouvé leurs pères. En effet Julien les haïssait mortellement; il avait beaucoup plus à cœur de les détruire que de vaincre les Perses; il regardait cet ouvrage comme le chef-d'œuvre de son règne. Mais plus habile que ces malheureux sophistes qui ne lui donnaient que des conseils inhumains, il préféra la séduction à la cruauté déclarée: Il pensait, dit Libanius, que ce n'est ni le fer ni le feu qui changent la croyance des hommes; que le cœur désavoue la main que la crainte force à sacrifier; et que les supplices ne produisent que des hypocrites, toujours infidèles pendant leur vie, ou des martyrs honorés après leur mort. Il faisait encore réflexion que dans l'état de force et de vigueur où se trouvait alors la religion chrétienne, c'était risquer d'ébranler tout l'empire, que d'entreprendre de la déraciner par une violence ouverte. Il dressa donc un plan tout nouveau, qui eût sans doute été plus heureux que la barbarie de Dioclétien et de Galérius, si la garde qui veille sur Israël n'eût renversé ce projet infernal, en détruisant l'auteur même par un souffle de sa bouche. Julien commença par montrer dans sa personne un zèle ardent pour le culte des dieux; il gagnait dès ce premier pas tous ceux dont la religion se conforme toujours à celle du prince. Il s'attacha à relever et à purifier le paganisme, en s'efforçant d'y transporter ce qui rendait le christianisme plus vénérable. Il affecta ensuite de traiter les chrétiens avec douceur, et de les plaindre plutôt que de les persécuter; mais en même temps il imagina mille moyens pour les diviser et les armer les uns contre les autres, pour étouffer le germe de leur foi en leur interdisant l'instruction publique, pour appesantir leur joug et pour les couvrir de ridicules et de mépris. Les tyrans qui l'avaient précédé n'avaient sévi que sur les corps; Julien attaqua les cœurs: il mit en œuvre son propre exemple, les apparences de bonté, la malice, l'ignorance, l'intérêt, l'amour-propre, ressorts plus lents mais plus efficaces que les édits et les supplices. Cependant s'il ne versait pas de ses propres mains le sang des chrétiens, il le laissait répandre par les mains des autres; et sa feinte douceur était souvent démentie par les cruautés qu'il encourageait en ne les punissant pas. Après avoir affaibli la religion chrétienne, son dessein était de l'écraser par un dernier coup: il promettait à ses dieux d'exterminer les chrétiens à son retour de la guerre des Perses. Sans entrer dans le détail de ce qui appartient proprement à l'histoire de l'église, nous allons suivre la trace d'une persécution cachée sous tant d'artifices. La comparaison de ce que firent Constantin et Julien pour établir les deux cultes opposés, peut faire connaître combien l'esprit de la véritable religion est éloigné et de la basse malignité et de la fureur sanguinaire de l'idolâtrie.
XVIII. Il travaille à rétablir le paganisme.
Jul. epist. 63, p. 452.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 70, et or. 4, p. 121.
Liban, or. 8, t. 2, p. 245, et or. 10, p. 292, et de vita, p. 41.
Eunap. in Max. t. 1, p. 52, ed. Boiss.
Mamert. pan. c. 23.
Prud. in apotheosi, v. 456.
Amm. l. 25, c. 4.
[Eckhel. Doct. num. vet. t. 8, p. 236-240.]
Acta Ruinart. p. 664.
Athan. vit. apud Phot. cod. 258.
Soz. l. 5, c. 3 et 16.
Zon. l. 13, t. 2, p. 24 et 25.
Cedren. t. 1, p. 306.
Quoique Julien fût dès sa première jeunesse idolâtre dans le cœur, et qu'il se fût ouvertement déclaré en Illyrie, il voulut cependant se consacrer à ses dieux par une abdication formelle du christianisme. Ayant fait assembler en secret les ministres de ses affreux mystères, il s'imagina effacer le caractère de son baptême en se baignant dans le sang des victimes. Se croyant ainsi régénéré, il fit bâtir de nouveaux temples, et réparer les anciens aux dépens des particuliers qui en avaient enlevé les démolitions. Partout on élevait des idoles, on dressait des autels, on égorgeait des victimes; l'air était rempli de la fumée des sacrifices. Il avait ajouté à la dignité de souverain pontife attachée à la personne des empereurs, celle de grand-prêtre d'Éleusis[387]. Il se piquait de la plus scrupuleuse exactitude dans la pratique des cérémonies. Confondu avec une troupe de sacrificateurs, on le voyait s'empresser de partager avec eux les dernières fonctions du ministère. C'était dans les entrailles des animaux immolés qu'il prétendait lire la volonté des dieux, et il ne prenait guère d'autre conseil. Son palais était devenu un temple; ses jardins étaient remplis d'autels: il sacrifiait le matin et le soir; il se relevait pendant la nuit pour honorer les génies nocturnes. Cet excès de superstition le rendait ridicule, aux païens mêmes[388], et l'on disait de lui, comme on l'avait dit autrefois de Marc-Aurèle, que s'il revenait victorieux, c'en était fait des bœufs et des génisses dans tout l'empire[389]. On vit renaître toutes les folies du paganisme; ces fêtes extravagantes appelées orgies, portaient l'ivresse et le tumulte dans les campagnes; l'astrologie, dont le prince était surtout entêté, se remit en honneur; tout se gouvernait par l'aspect des astres, par les présages. Julien croyait tout, excepté l'Évangile: il mettait une confiance aveugle dans les paroles mystérieuses et cabalistiques, qui sans être entendues, dit-il dans un de ses ouvrages, guérissent les ames et les corps. Les monnaies prirent l'empreinte de l'idolâtrie. On y gravait la tête de Julien sous le symbole de Sérapis: on y joignait la figure d'Isis. Il fit disparaître du Labarum le monogramme de Christ; et pour faire part à ses dieux des honneurs qu'on rendait à sa personne, il voulait être représenté dans ses images tantôt avec Jupiter qui le couronnait, tantôt avec Mercure et Mars qui semblaient lui inspirer l'éloquence et la science militaire. La mesure, qui servait à marquer les différents accroissements du Nil, transportée par Constantin dans la grande église d'Alexandrie, fut reportée dans le temple de Sérapis.
[387] Lebeau renouvelle ici une erreur de Baronius (an 361, § 5) déja relevée par Tillemont (Mém. sur l'hist. ecclés. t. VII, Perséc. de Julien, art. 2). Julien était sans doute trop zélé pour le rétablissement du paganisme, pour commettre un aussi grand sacrilége que celui d'usurper la dignité de grand-prêtre d'Éleusis qui était réservée aux seuls Eumolpides. On voit par Eunapius, dont le style embrouillé a trompé Baronius et Lebeau, qu'il fit venir auprès de lui dans les Gaules, le grand prêtre d'Éleusis, τὸν ἱεροφάντην μετακαλέσας ἐκ τῆς Ἑλλάδος. Il l'y renvoya après la mort du tyran Constance; car c'est ainsi qu'Eunapius appelle l'empereur: ὡς δ'οὖν καθεῖλε τὴν τυραννίδα Κωνσταντίου, καὶ τὸν ἱεροφάντην ἀπέπεμψεν ἐπὶ τὴν Ἑλλάδα. Il lui donna des présents dignes d'un roi, βασιλικὰ δῶρα. Eunapius parle avec de grands éloges de ce pontife, dont il ne lui est point, dit-il, permis de proférer le nom, τοῦ δὲ ἱεροφάντου, κατ' ἐκεῖνον τὸν χρόνον ὅστις ἦν, τοὔνομα οὔ μοι θέμις λέγειν, parce qu'il avait été initié par lui aux saints mystères, ἐτέλει γὰρ τὸν ταῦτα γράφοντα. On voit par l'inscription de la grande prêtresse d'Éleusis qui avait initié Hadrien, qu'il était d'usage de ne pas rappeler le nom des personnages revêtus d'un sacerdoce supérieur. Cette belle inscription a été souvent publiée et commentée. Voyez la préface de l'édition d'Homère, par Villoison, p. 55; Schow, Charta papyracea Musæi Borgiani, p. 78; Visconti, Museo Pio Clementino, t. IV, p. 43; Mém. de l'Acad. des Ins. t. 47, p. 330, etc., etc.—S.-M.
[388] Superstitiosus magis quàm sacrorum legitimus observator, dit Ammien Marcellin, l. 25. c. 4.—S.-M.
[389] Innumeros sine parcimonia mactans: ut æstimaretur, si revertisset de Parthis, boves jam defuturos. Ammien Marcellin, l. 25, c. 4, rapporte ensuite la plaisanterie faite contre Marc-Aurèle; c'est une requête en grec adressée par les bœufs blancs à l'empereur. Oἱ λευκοὶ βόες Μάρκῳ τῷ Καίσαρι. Ἀν σὺ νικήσῃς, ἡμεῖς ἀπωλόμεθα.—S.-M.
XIX. Il veut imiter le christianisme.
Jul. epist. 49, p. 429 et 56, p. 442, et fragm. p. 288-305.
Greg. Naz. or. 3. t. 1, p. 93 et 94.
Soz. l. 5, c. 16.
Theod. l. 2, c. 4.
La Bleterie, notes sur les lettres de Julien, p. 325.
Dans le temps même qu'il tâchait d'anéantir le christianisme, il fut forcé de lui rendre le témoignage le plus honorable et le moins suspect: Les païens avaient une morale, dit un auteur sensé et ingénieux, mais le paganisme n'en avait point. Julien lui voulut prêter celle de la religion chrétienne. Il n'en pouvait copier que l'extérieur; et c'est avec beaucoup de justesse que saint Grégoire de Nazianze l'appelle le singe du christianisme. Il forma le dessein de fonder des écoles dans toutes les villes, d'établir dans les temples des catéchistes, des docteurs, des prédicateurs; de marquer les prières qui devaient être récitées à certaines heures et en certains jours; de les faire chanter à deux chœurs, usage qui avait depuis peu commencé dans l'église d'Antioche. Il chargea, par une de ses lettres Ecdicius, gouverneur de l'Égypte, de choisir dans Alexandrie des jeunes gens bien nés, qui eussent la voix belle: il leur assigna un entretien honnête; il lui ordonna de leur faire apprendre la musique et de veiller à leurs progrès; il les destinait au service des dieux; il prétendait que la musique sert à élever l'ame et à la purifier. Il exigeait dans les lieux consacrés au culte de la religion beaucoup de silence et de modestie; ne permettant pas même les acclamations dont on avait coutume d'honorer l'empereur, quand il y entrait. Il projetait d'imiter la discipline de l'église dans la correction des pécheurs, et de prescrire divers degrés de pénitence; de fonder des monastères d'hommes et de femmes, des maisons de retraite, des hôpitaux pour les voyageurs et pour les pauvres. Il aurait souhaité faire passer dans le paganisme l'usage des lettres ecclésiastiques, avec lesquelles les chrétiens étaient reçus par toute la terre comme des frères et des amis. En un mot, il était jaloux de cet esprit de lumière, de sagesse et de charité, qu'il était forcé d'admirer dans l'église chrétienne.
XX.
Perfection qu'il exigeait des prêtres païens.
Jul. ep. 49, p. 429, ep. 63, p. 451, et in fragm. p. 288-305.
Un pontife supérieur fut établi dans chaque province, avec une pleine autorité sur tous les prêtres des villes et des campagnes. Julien exige, comme des vertus essentielles à cette place, la modération, la douceur, la hardiesse à reprendre, et la vigueur à punir. Ses écrits fournissent un modèle d'instruction pour ceux qui sont honorés du sacerdoce, et une copie fidèle de la sainteté qu'il voyait alors éclater dans les ministres de l'église. Il attribue la décadence de l'idolâtrie aux vices de ceux qui la professent; il reconnaît que c'est par la régularité dans les mœurs et par la charité envers les hommes, que le christianisme s'est accrédité. Il recommande au pontife la vigilance sur les inférieurs: Privez-les, dit-il, des fonctions du sacerdoce, s'ils ne sont fidèles à servir les dieux, s'ils n'y obligent leurs domestiques, s'ils mènent une vie indécente. Il lui conseille de voir rarement les magistrats et les grands seigneurs, si ce n'est pour l'intérêt de la veuve et de l'orphelin, et de se contenter de leur écrire. Il veut qu'on reçoive dans les hôpitaux les pauvres étrangers, de quelque religion qu'ils soient. Il impose une contribution dans chaque province pour fournir à la subsistance des indigents. Il défend aux gouverneurs de se faire suivre de leurs gardes quand ils entrent dans les temples: Dès qu'ils y mettent le pied, dit-il, ils deviennent simples particuliers; les prêtres seuls ont droit d'y commander sous les auspices des dieux; les autres, qui portent leur faste jusqu'au pied des autels, ne sont que des hommes vains et superbes. Il exige qu'on respecte les prêtres, lors même qu'ils sont indignes de leur ministère, jusqu'à ce qu'ils en aient été dépouillés; mais il veut aussi qu'ils se rendent respectables: Ils sont, dit-il, les interprètes des dieux auprès des hommes, et les cautions des hommes auprès des dieux. Il leur prescrit de conserver leurs oreilles chastes aussi-bien que leur langue; il leur interdit la lecture des poésies trop libres et des histoires amoureuses, qui allument peu à peu le feu des passions; ce sont ses termes. Il ne leur permet pas même de lire les ouvrages d'Épicure et de Pyrrhon, et il rend grâces aux dieux d'avoir fait périr la plupart des écrits de ces philosophes. Il aurait bien voulu épurer le théâtre; mais regardant la chose comme impossible, il en défend l'entrée aux prêtres. Il veut qu'ils prient trois fois le jour; qu'ils se montrent rarement aux promenades; qu'ils ne se trouvent à des festins que chez des personnes vertueuses; qu'ils s'abstiennent des spectacles où assistent les femmes; qu'ils soient magnifiques dans les cérémonies de religion, simples dans leur habillement ordinaire; qu'ils prennent sur leur nécessaire de quoi faire l'aumône. Enfin il demande dans ceux qu'on élève à la prêtrise deux qualités, l'amour des dieux et celui des hommes: Avec ces deux caractères, ajoute-t-il, n'importe qu'ils soient riches ou pauvres, illustres ou inconnus. Ces maximes s'accordent avec la profession solennelle qu'il fait en cent endroits de ses ouvrages, de croire l'existence des dieux, l'immortalité de l'ame, les récompenses et les punitions d'une autre vie. C'est ainsi qu'il s'efforçait de dérober à la religion chrétienne la sainteté de sa discipline et de sa morale. Il ignorait que c'est une tige qui meurt dès qu'elle est transplantée, et qu'elle ne peut porter de fruits mûrs et durables que dans le terrain où elle est née, et où elle est arrosée de la main de Dieu même. Julien ne vécut pas assez long-temps pour reconnaître que sa réforme n'était qu'un projet chimérique.
XXI. Feinte douceur de Julien à l'égard des chrétiens.
Jul. ep. 7, p. 376, ep. 43, p. 424, et ep. 52, p. 435.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 72, et or. 10, p. 167.
Liban. or. 10, t. 2, p. 290.
Chrysost. de Sto. Babyla et in Jul. et Gent. t. 2, p. 574 et in Juvent. et Max. p. 579.
Socr. l. 3, c. 11 et 12.
Soz. l. 5, c. 4 et 17.
[Theoph. p. 40.]
Cedr. t. 1, p. 306.
Zon. l. 13, t. 2, p. 25.
Vita Athan. apud Phot. cod. 258.
Suid. in Μίλιον.
Selon le plan qu'il avait formé, il défendit de mettre à mort les Galiléens (c'est ainsi qu'il nommait les chrétiens), ni de leur faire aucun mauvais traitement pour cause de religion: Ils sont, disait-il, plus dignes de compassion que de haine; ils ne se punissent que trop eux-mêmes; ce sont des aveugles qui s'égarent sur le point le plus essentiel de la vie, qui abandonnent le culte des dieux immortels, pour honorer des restes de cadavres et des ossements de morts. Il désignait ainsi les reliques des martyrs. Il blâmait hautement Constance d'avoir employé la rigueur contre ceux qui ne s'accordaient pas avec lui en fait de croyance. Il n'ôtait point aux chrétiens l'exercice public de leur religion; mais il leur enlevait sous divers prétextes leurs évêques et leurs prêtres, afin de ruiner peu à peu la doctrine et la pratique du christianisme, par le défaut d'instruction et de ministres. Pour relever le prix de l'idolâtrie, il déclara que, loin de traîner les Galiléens devant les autels et de les contraindre à sacrifier, il ne permettait d'admettre ces impies à la participation des mystères, qu'après des prières, des expiations, de longues épreuves capables de purifier leur ame et leur corps. Il était habile à profiter des imprudences où tombaient quelquefois les chrétiens, et il ne manquait pas d'affecter une patience philosophique dans les occasions où la chaleur d'un zèle inconsidéré n'attaquait que sa personne. Constantin avait placé à Constantinople une statue de la Fortune de la ville, qui portait une croix gravée sur le front. Julien l'ayant fait abattre et enfouir, en fit placer une autre dans un temple avec les symboles de l'idolâtrie. Un jour qu'il lui offrait un sacrifice public, Maris, cet évêque de Chalcédoine si connu par son attachement à l'Arianisme, aveugle et cassé de vieillesse, se fit conduire devant l'empereur; et l'insultant en face, il lui reprocha dans les termes les plus amers son impiété et son apostasie: Tais-toi, malheureux aveugle, lui répondit Julien, le Galiléen ton dieu ne te rendra pas la vue. Je lui rends grace, repartit Maris, de m'avoir épargné la douleur de voir un apostat tel que toi. Julien ne répliqua pas, et continua le sacrifice. Cette modération semble ne mériter que des louanges: mais selon les chrétiens de ce temps-là, qui pénétraient mieux que nous les intentions de Julien, ce n'était que l'effet d'une maligne politique: il refusait aux chrétiens la gloire du martyre; il savait que les supplices sont un germe de prosélytes.
XXII. Rappel des chrétiens exilés.
Jul. ep. 26, p. 398, ep. 31, p. 404 et ep. 52, p. 435.
Amm. l. 22, c. 5.
[Socr. l. 2, c. 38.]
Theod. l. 3, c. 4.
Soz. l. 5, c. 5 et 15.
Philost. l. 6, c. 7 et l. 9, c. 4.
[Facund. l. 4, c. 2]
Chron. Alex. p. 296.
Fleury, hist. ecclés. l. 15, c. 4.
Ce fut encore par la même apparence de douceur, qu'il rappela indistinctement et les orthodoxes et les hérétiques, que Constance avait exilés et qu'il leur fit rendre leurs biens confisqués: sans s'expliquer au sujet des évêques, qu'il voulait se réserver la liberté de chasser dans la suite, il les laissa rentrer dans leurs églises. Les Ariens, qui avaient été les favoris de Constance, lui étaient par cette raison encore plus odieux que les catholiques. Mais son dessein était de détruire, les unes par les autres, les diverses communions qui partageaient le christianisme. Sous prétexte d'apaiser leurs querelles, mais en effet pour les aigrir davantage, il appelait quelquefois devant lui les chefs des partis contraires; il les mettait aux prises; et après les avoir échauffés par la dispute, prenant le ton de conciliateur, il les exhortait à la paix: Ecoutez-moi, leur disait-il, les Allemands et les Francs m'ont bien écouté[390]. Il les congédiait ensuite en leur déclarant qu'il entendait qu'ils demeurassent unis ensemble, malgré la contrariété des dogmes que chaque parti aurait la liberté de soutenir. C'était renfermer comme dans un champ clos des ennemis armés et irréconciliables. Il avait été témoin des persécutions suscitées par les Ariens contre les catholiques: il savait qu'il y a des chrétiens qui ne se pardonnent pas la diversité de croyance, et que ce motif, qui ne devrait agir que dans l'ordre surnaturel, suffit seul dans leur esprit pour rompre tous les liens de l'humanité et de la nature. Il rassembla de toute la terre dans le sein de l'église comme autant de serpents les hérétiques les plus dangereux. Il écrivit à Photinus pour le féliciter de sa constance à nier la divinité de Jésus-Christ; il caressa surtout Aëtius, qui avait été le confident et le théologien de Gallus: l'ayant rappelé d'exil par une lettre pleine de bienveillance[391], il lui fit présent d'une terre près de Mytilène, dans l'île de Lesbos. Il ordonna, sous peine d'une grosse amende, à Eleusius, évêque de Cyzique, de rebâtir à ses dépens dans l'espace de deux mois l'église des Novatiens qu'il avait abattue du vivant de Constance. Quelque temps après, ce même évêque, étant accusé d'avoir sous le règne précédent détruit des temples et converti quelques païens, il le chassa de la ville, lui et tout son clergé, avec défense d'y rentrer, de crainte, disait-il, qu'ils n'y excitassent quelque sédition.
[390] Audite me, quem Alamanni audierunt et Franci. Amm. Marc. l. 22, c. 5.—S.-M.
[391] Il lui parle de leur vieille amitié; παλαιᾶς γνώσεώς τε καὶ συνηθείας μεμνημένος, ep. 31.—S.-M.
XXIII. Nouveaux excès des Donatistes.
Optat. l. 2, c. 17, 18, 19, 20 et 21, p. 36-42.
S. Aug. contra Petil. l. 2, c. 92, 97, t. 9, p. 275 et 286.
Idem, contra Parm. l. 1, c. 12, t. 9, p. 23.
Cod. Th. l. 16, tit. 5, leg. 37, et ibi God.
Till. hist. des Donat. art. 53, 54 et 55.
Les Donatistes n'osaient lever la tête, depuis que Constant avait châtié leur insolence. Aussitôt que Julien fut monté sur le trône, ils s'empressèrent de se concilier la faveur du nouveau prince. Ils lui députèrent pour demander la restitution de leurs basiliques. Leurs envoyés n'épargnèrent pas la flatterie: on leur a reproché dans tous les siècles d'avoir dit à Julien qu'il était le seul prince qui sût écouter la justice. Cet éloge fut regardé comme une trahison faite au christianisme; et leur requête devint si odieuse, que, quarante ans après, Honorius, pour les couvrir d'ignominie, ordonna qu'elle serait publiquement affichée avec le rescrit de Julien, qui les rétablissait dans toutes leurs anciennes possessions. Julien se persuadait que cette secte forcenée serait plus propre que toute autre à ruiner le christianisme en Afrique. Rien n'égale en effet la fureur, à laquelle ces fanatiques s'abandonnèrent. Ils s'emparaient des églises à main armée, ils en chassaient les évêques, brisaient les autels et les vases sacrés, massacraient les prêtres et les diacres, violaient les vierges consacrées à Dieu, mettaient les hommes en pièces, outrageaient les femmes, tuaient les enfants dans les entrailles de leurs mères, profanaient les saints mystères. Leurs évêques prétendaient se sanctifier par tant d'horreurs, et les peuples juraient par le nom de ces prélats sacriléges, comme par celui de Dieu même.
XXIV. Julien défend aux chrétiens d'enseigner et d'étudier les lettres humaines.
Jul. ep. 42, p. 422.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 51, 96 et 97.
Amm. l. 22, c. 10, et l. 25, c. 4, et ibi Vales.
Chron. Hier.
Socr. l. 3, c. 16.
Theod. l. 3, c. 8.
Soz. l. 5, c. 18.
Joann. Antioch. p.842 et ibi Vales.
Zon. l. 13, t. 2, p. 25.
Cedr. t. 1, p. 305.
Oros. l. 7, c. 30.
[Theoph. p. 40.]
La Bleterie, vie de Julien l. 4, p. 228, et lettres de Julien, p. 26.
L'esprit de révolte et de schisme que les hérétiques rapportaient de leur exil, menaçait l'église des attaques les plus meurtrières. Pour la désarmer, Julien imagina un moyen qui pouvait suppléer à la rigueur des persécutions: c'était de réduire les chrétiens à l'ignorance, en leur défendant d'enseigner et d'étudier les lettres. Il savait qu'il est aisé de conduire les hommes à la superstition par le défaut de connaissances; que de les priver d'instruction, c'est un moyen sûr pour tyranniser leurs esprits; que l'ignorance fut la mère du paganisme; et que pour le faire renaître, il fallait ramener les chrétiens à l'état où s'étaient trouvés leurs pères à la naissance de l'idolâtrie. Il avait assez de lumières pour sentir que les auteurs païens, réunissant à la fois toutes les forces et toutes les faiblesses de la raison humaine, avec le plus grand art à mettre en œuvre les unes et les autres, fournissaient en même temps et les chimères à combattre et les armes pour les vaincre: il voyait que les défenseurs les plus formidables que le christianisme eût alors à lui opposer étaient les hommes les plus lettrés de l'empire, Athanase, Grégoire de Nazianze, Basile de Césarée, Hilaire de Poitiers, Diodore de Tarse, Apollinaire. Voulant donc enlever aux chrétiens cette puissante ressource, il publia un édit que nous avons encore, par lequel il les déclare incapables d'enseigner la grammaire, l'éloquence, la philosophie. Il en apporte pour raison que les livres où l'on puise les principes et les exemples de ces connaissance, étant l'ouvrage des adorateurs des Dieux, et remplis des maximes de l'Hellénisme, c'est dans les maîtres chrétiens une imposture, et une duplicité honteuse de proposer des modèles qu'ils désavouent, et d'enseigner aux autres ce qu'ils ne croient pas eux-mêmes. Il paraît s'applaudir beaucoup de ce sophisme. Il ajoute néanmoins qu'en défendant aux chrétiens de donner des leçons, il ne leur défend pas d'en recevoir, et qu'il permet aux jeunes gens de fréquenter les écoles sans les contraindre à quitter leur religion. Ce n'est pas, dit-il, qu'il y eût de l'injustice à les guérir malgré eux comme des phrénétiques; mais je permets d'être malades à ceux qui le voudront être: je pense qu'il faut instruire les ignorants et non les punir. Le témoignage clair et précis des historiens ecclésiastiques nous apprend que la permission de s'instruire, accordée aux chrétiens à la fin de cet édit, fut bientôt révoquée par un édit postérieur qui ne s'est pas conservé jusqu'à nous. Ammien Marcellin, tout païen qu'il est, blâme cette défense comme inhumaine, et digne d'être ensevelie dans un oubli éternel[392].
[392] Illud autem erat inclemens, obruendum perenni silentio, quòd arcebat docere magistros rhetoricos et grammaticos, ritûs christiani cultores. Amm. Marc. l. 22, c. 10.—S.-M.
XXV. Exécution de cet édit.
Jul. ep. 2, p. 373 et ep. 19, p. 386.
Eunap. in Prohæres. t. 1, p. 92 ed. Boiss.
Chron. Hier. Socr. l. 3, c. 13.
Aug. confess. l. 8, c. 5, t. 1, p. 148.
Oros. l. 7, c. 30.
Suid. in Προαιρέσιος.
Till. persec. art. 9, et note 4.
Les professeurs chrétiens étaient encore en petit nombre. Ecébolus, qui avait été un des maîtres de Julien, et que l'intérêt et la vanité avaient toujours tenu attaché à la cour, homme de petit génie, dépourvu de talents, et jaloux de ceux des autres, sacrifia sans balancer sa religion à sa chaire. Après la mort de Julien, il revint au christianisme; et toujours déclamateur jusque dans sa pénitence, couché par terre devant la porte de l'église, il criait aux fidèles: Foulez-moi aux pieds; je suis un sel affadi. Les autres montrèrent plus de fermeté. L'histoire nomme Marius Victorinus qui professait l'éloquence à Rome avec éclat, et le célèbre Prohérésius, que Constant avait comblé d'honneurs. Quoiqu'il n'eût paru à Rome qu'en passant, cette ville lui avait érigé une statue de bronze avec cette inscription: Rome reine du monde au roi de l'éloquence. Étant retourné à Athènes, il soutint la réputation du plus habile maître de la Grèce. Julien faisait de lui une haute estime; il voulait même l'engager à écrire son histoire; et par une exemption qu'il croyait honorable, il lui permit de continuer ses leçons, sans être obligé de changer de religion. Prohérésius refusa cette distinction qui aurait pu rendre sa foi suspecte; il renonça généreusement à sa profession et aux bonnes graces du prince, qui dès ce moment, par une bizarrerie très-ordinaire, rabattit beaucoup de l'opinion qu'il avait eue de l'habileté de ce rhéteur.
XXVI. Douleur de l'église.
Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 51 et 99.
Basil. de libris Gentilium, t. 2, p. 173.
Socr. l. 3, c. 16.
Soz. l. 5, c. 17.
Cet édit de Julien alarma tous les fidèles. Les livres saints étaient leur nourriture; mais les lettres profanes, dit saint Basile, étaient les feuilles qui servaient aux fruits d'ornement et de défense. Aussi ces hommes éclairés, loin d'embrasser avec joie cette ignorance, qu'une fausse politique ou une singularité bizarre prêchent quelquefois, et qu'une pieuse imbécillité canonise, regardèrent cet artifice de Julien, comme l'attentat le plus noir et le plus dangereux qu'il eût formé contre le christianisme: ce sont les termes de saint Grégoire de Nazianze; et de tous les reproches dont il accable Julien, il n'en est point qui prête à son zèle plus de force et plus de vivacité. On travailla aussitôt à réparer cette perte. Saint Grégoire et Apollinaire, tous deux féconds et éloquents, tous deux hommes de génie, riches de leur propre fonds et enrichis encore par l'étude des lettres, composèrent en prose et en vers un grand nombre d'écrits. Ils avaient dessein d'y transporter les beautés des auteurs profanes, et de les y conserver comme dans un dépôt sacré, en les appliquant aux matières propres de la religion. Mais quelque habiles que fussent ces deux illustres écrivains, leurs ouvrages trop hâtés ne pouvaient remplacer des chefs-d'œuvres de tant de siècles: la mort de Julien rendit bientôt à l'église le libre usage des trésors dont il avait voulu la dépouiller.