WeRead Powered by ReaderPub
Histoire du Bas-Empire. Tome 03 cover

Histoire du Bas-Empire. Tome 03

Chapter 20: JOVIEN.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

This work examines the later imperial administration and religious struggles during a reign that sought to restore traditional cults, tracing the ruler's mixture of public clemency and harsh reprisals, his cultural patronage and polemical writings, and his interactions with pagan intellectuals and Christian leaders. It recounts civic disturbances, legal actions, famines and urban fires, ceremonies and attempts to reconstruct religious sites, episodes of persecution and martyrdom, reported prodigies and omens, and the transfer of relics. Chapters alternate narrative episodes, judicial and military incidents, and commentary on superstition, ritual, and the practical effects of religious policy on provincial society.

LIVRE XV.

I. État de l'armée. II. Élection de Jovien. III. Qualités de ce prince. IV. Il est reconnu par les soldats. V. Trahison d'un officier. VI. Marche des Romains. VII. Continuation de la marche. VIII. On essaie de passer le Tigre. IX. Paix proposée par Sapor. X. Négociation. XI. Conclusion du traité. XII. Examen de ce traité. XIII. Jovien repasse le Tigre. XIV. Il s'assure de l'Occident. XV. Il arrive à Nisibe. XVI. Nisibe abandonnée aux Perses. XVII. Discours de Sabinus. XVIII. Départ des habitants de Nisibe. XIX. Diversité des impressions que fit la mort de Julien. XX. Sépulture de Julien. XXI. Jovien à Antioche. XXII. Il se propose de rétablir la concorde dans ses états. XXIII. Sa conduite à l'égard des païens. XXIV. A l'égard des catholiques. XXV. A l'égard des hérétiques. XXVI. Les Ariens rebutés par l'empereur. XXVII. Troubles en Afrique. XXVIII. Jovien part d'Antioche. XXIX. État des affaires de la Gaule. XXX. Consulat de Jovien. XXXI. Mort de Jovien.

JOVIEN.

An 363.

I.

État de l'armée.

Amm. l. 25, c. 5, et 10.

Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 118.

Eutr. l. 10.

Vict. epit. p. 229.

Rufin. l. 11, c. 1.

Zos. l. 3, c. 30.

Socr. l. 3, c. 22.

Theod. l. 4, c. 1.

Soz. l. 6, c. 3.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 299.

[Theoph. p. 45.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 28.

Cedren. t. 1, p. 308.

[Niceph. Call. l. 10, c. 38.]

La mort de Julien répandit dans tout le camp l'abattement et le désespoir. Les soldats jetaient leurs armes, comme leur étant désormais inutiles: ils se pleuraient eux-mêmes en pleurant leur empereur; les yeux fixés sur cette terre funeste, ils la considéraient comme leur tombeau, et pas un n'osait espérer de revoir jamais sa patrie: Pourquoi Julien n'est-il pas mort, s'écriaient-ils, avant que d'avoir détruit toutes nos ressources en livrant aux flammes notre flotte et nos vivres? Pourquoi n'a-t-il pas assez vécu, pour nous sauver des périls, dans lesquels son imprudence nous a précipités, et dont sa bravoure héroïque pouvait seule nous délivrer? On embauma son corps, à dessein de l'inhumer à Tarse comme il l'avait ordonné; et dès la nuit même, les généraux assemblés avec les principaux officiers délibérèrent sur le choix d'un successeur. La maison de Constance Chlore s'éteignait en la personne de Julien; et dans l'état où se trouvaient les troupes romaines, enveloppées des plus redoutables ennemis, il fallait sans délai leur donner un chef.

II.

Élection de Jovien.

Deux partis divisaient le conseil. Arinthée, Victor, et ceux qui restaient de la cour de Constance, cherchaient dans leur faction un prince capable de gouverner. Névitta, Dagalaïphe et les capitaines gaulois voulaient élever un étranger à l'empire. Enfin tous les avis se réunirent en faveur de Salluste Second, préfet d'Orient. Mais ce guerrier magnanime sut relever la gloire de ce choix, en refusant de l'accepter: il s'excusa sur sa vieillesse et sur ses infirmités. Comme on le pressait, sans pouvoir vaincre sa résistance, un officier[299] s'adressant à toute l'assemblée, s'écria: Et que feriez-vous si l'empereur, sans venir lui-même à cette guerre, vous eût chargés de la conduire? Ne songeriez-vous pas uniquement à sauver l'armée des dangers qui l'environnent? Quel autre soin doit vous occuper aujourd'hui? Tâchons de regagner les terres de la domination romaine[300]: il sera temps alors de réunir les suffrages des deux armées pour créer un empereur. Cet avis partait sans doute d'un ami de Procope, parent de Julien, qui commandait les troupes de Mésopotamie, et qui avait de secrètes prétentions, comme il le manifesta dans la suite. On n'eut aucun égard à ce conseil; et sans délibérer davantage, les consultants étourdis par le péril et par les cris de ceux qui pressaient l'élection[301], nommèrent Jovien. Il était capitaine des gardes du palais, qu'on appelait les domestiques[302].

[299] Honoratior aliquis miles. Amm. Marc. l. 25, c. 5. La Bletterie (Hist. de Jov. p. 31) et après lui Gibbon (t. 4, p. 528), pensent que c'est Ammien Marcellin qui se désigne ainsi lui-même. Comme cet historien était dans l'expédition et qu'il dut prendre part à ce conseil, la chose ne serait pas étonnante.—S.-M.

[300] Ammien Marcellin dit la Mésopotamie, c'est-à-dire la partie de la Mésopotamie soumise à l'empire.—S.-M.

[301] Tumultuantibus paucis. Amm. Marc. l. 25, c. 5.—S.-M.

[302] Domesticorum ordinis primus. S. Jérôme lui donne dans sa chronique le titre de Primicerius domesticorum. C'était une dignité peu considérable selon ce qu'en dit l'orateur Thémistius (or. 5, p. 66).—S.-M.

III.

Qualités de ce prince.

Jovien, né à Singidunum dans la haute Mésie, était fils du comte Varronianus, qui, s'étant acquis de la réputation dans le service, l'avait quitté depuis quelque temps pour passer en repos le reste de sa vieillesse. Il avait épousé Charito, fille du général Lucillianus, et il en avait un fils encore enfant, nommé Varronianus comme son aïeul. Plus connu par le mérite de son père que par le sien propre, Jovien n'avait qu'une médiocre considération parmi les troupes[303]. Ce n'était pas qu'il manquât de capacité, ni de courage; mais outre qu'il était jeune, n'ayant encore que trente-deux ans, l'attachement qu'il témoignait à la religion chrétienne, l'avait sans doute éloigné de la faveur et des occasions qui pouvaient lui procurer de la gloire. Il avait le visage gai, le regard agréable, la démarche noble, le corps robuste. Quoiqu'un peu courbé, il était de si grande taille, que parmi les ornements impériaux, on eut peine à en trouver qui lui fussent propres[304]. Entre les qualités de son esprit, les unes firent désirer qu'il régnât plus long-temps; et le respect qu'il paraissait avoir pour la dignité dont il était revêtu, faisait espérer qu'il se corrigerait des autres. Il était affable, généreux, plus ami des gens de lettres que lettré lui-même[305]: par le petit nombre de magistrats et d'officiers qu'il mit en place, on jugea de l'attention qu'il aurait apportée à ne faire que de bons choix. D'ailleurs on lui reproche d'avoir été grand mangeur, adonné au vin et aux femmes[306].

[303] Ammien Marcellin en parle avec assez peu d'estime; paternis meritis mediocriter commendabilis; il le représente comme un homme inhabile et mou, inertem quemdam et mollem. Au reste il parle toujours en homme qui blâmait tout ce qui s'était fait après la mort de Julien.—S.-M.

[304] Vasta proceritate et ardua, adeὸ ut diu nullum indumentum regium ad mensuram ejus aptum inveniretur. Amm. Marc. l. 25, c. 10.—S.-M.

[305] Litterarum studiosus, dit Aurélius Victor (epit. p. 229.)—S.-M.

[306] Edax tamen, et vino venerique deditus. Amm. Marc. l. 25, c. 10.—S.-M.

IV.

Il est reconnu par les soldats.

Dès qu'il eut été choisi, il sortit de sa tente, et revêtu des habits impériaux, il traversa le camp pour se montrer aux troupes qui se préparaient à se mettre en marche. Comme le camp occupait une étendue de quatre milles[307], les corps les plus éloignés entendant proclamer, Jovien Auguste, et croyant entendre le nom de Julien, se persuadèrent que ce prince n'était pas mort, et qu'il venait lui-même se faire voir aux soldats pour dissiper leur tristesse. Ils répètent cent fois le nom de Julien, et se livrent aux transports de la joie la plus vive. Mais bientôt à la vue du nouvel empereur, cette agréable illusion s'étant évanouie, au lieu des acclamations d'allégresse, ils s'abandonnent de nouveau aux larmes et aux gémissements. Après qu'on eut laissé quelque temps à leur douleur, on assembla les troupes pour confirmer l'élection par leur suffrage: on leur présenta Jovien sur un tribunal. Tous lui donnèrent à grands cris les titres de César et d'Auguste. Alors l'empereur faisant signe de sa main: Arrêtez, dit-il, je suis chrétien: je ne puis me résoudre à commander des idolâtres, qui n'ayant rien à espérer de l'assistance divine, ne peuvent manquer d'être la proie de leurs ennemis. A ces paroles, les soldats s'écrièrent d'une voix unanime: Prince, ne craignez rien, vous allez commander des chrétiens. Les officiers les plus proches de sa personne achevèrent de le rassurer: Les plus âgés d'entre nous, lui dirent-ils, ont servi sous Constantin; les plus jeunes ont été nourris dans la religion de Constance: le règne de Julien a été trop court pour effacer de nos cœurs les premières instructions[308]. Jovien ajouta à son nom ceux de Flavius Claudius, pour s'associer en quelque sorte à la famille impériale, qui venait de s'éteindre dans la personne de Julien[309].

[307] Acies adusque lapidem quartum porrigebatur. Amm. Marc. l. 25, c. 5.—S.-M.

[308] Ces discours ne sont rapportés que par les auteurs chrétiens. Ammien Marcellin raconte au contraire, l. 25, c. 6, que l'on immola des victimes et que l'on examina leurs entrailles pour Jovien, hostiis pro Joviano extisque inspectis pronuntiatum est. Il reconnaît cependant ailleurs (l. 25, c. 10), que Jovien était zélé chrétien, christianæ legis studiosus, mais peu instruit de cette loi, mediocriter eruditus.—S.-M.

[309] Ce sont les médailles qui nous apprennent que Jovien joignit à son nom ceux de Flavius Claudius. Les marbres ne lui donnent que celui de Flavius qui fut pris par tous ses successeurs, qui cherchaient sans doute à se rattacher ainsi à la famille de Constantin.—S.-M.

V.

Trahison d'un officier.

Amm. l. 25, c. 5.

Liban. vit. t. 2, p. 45 et 46.

Cependant Sapor triomphait de joie. Il venait d'apprendre par un transfuge la mort de Julien. Varronianus, père de l'empereur, avait eu le commandement des Joviens; et c'était sans doute pour cette raison qu'il avait donné ce nom à son fils. Un enseigne de cette légion[310], qui avait reçu quelque mécontentement de Varronianus, ne cessant pas de parler mal de lui depuis sa retraite, avait eu à ce sujet de fréquents démêlés avec Jovien encore particulier. Quand cet officier vit celui-ci élevé à la puissance souveraine, appréhendant son ressentiment, il passa dans l'armée des Perses; et ayant obtenu audience de Sapor, il lui apprit la mort de Julien, l'élection de Jovien, et lui fit entendre qu'il n'avait rien à craindre d'un fantôme d'empereur, sans activité, sans courage, qui ne devait son élévation qu'à la cabale des valets de l'armée[311]. Le roi, délivré du seul ennemi qu'il redoutait, se flattait qu'il lui en coûterait peu pour détruire ce qui restait de Romains. Ayant joint la cavalerie de sa maison[312] à celle qui venait de combattre, il fit ses dispositions pour charger l'arrière-garde, dès que l'ennemi serait en marche.

[310] Jovianorum signifer. Ammien Marcell. l. 25, c. 5.—S.-M.

[311] Turbine concitato calonum. Ammien Marcell. l. 25, c. 5.—S.-M.

[312] La cavalerie de la garde royale, multitudine ex regio equitatu. Ammien Marcell. l. 25, c. 5.—S.-M.

VI.

Marche des Romains.

Amm. l. 25, c. 6.

Zos. l. 3, c. 30.

Ce n'était pas le temps d'abolir toutes les superstitions du paganisme. Jovien laissa consulter pour lui les entrailles des victimes: les aruspices déclarèrent qu'il fallait se résoudre à partir ou à tout perdre. L'empereur n'eut pas de peine à se rendre à cet avis. Dès qu'on fut sorti du camp, les Perses précédés de leurs éléphants vinrent attaquer la queue de l'armée. Ils y jetèrent d'abord le désordre: mais bientôt les Joviens et les Herculiens placés à l'aile droite, et soutenus de deux autres légions[313], arrêtèrent l'effort de la cavalerie ennemie, et tuèrent quelques éléphants. L'aile gauche se battait en retraite; elle fut poussée jusqu'au pied d'une éminence, où l'on avait retiré les bagages. Alors les troupes qui les gardaient, jointes aux valets de l'armée, profitant de ce poste avantageux, décochèrent leurs flèches et lancèrent leurs javelots avec tant de succès, qu'ils blessèrent plusieurs éléphants. Ces animaux effarouchés retournent avec des cris affreux sur leur propre cavalerie; ils la rompent, ils écrasent hommes et chevaux. Les Romains les poursuivent; ils tuent un grand nombre d'éléphants et de cavaliers. Ils perdirent eux-mêmes dans cette journée trois des plus braves officiers de leur armée, Julien, Macrobe et Maxime[314], tribuns légionaires. Après leur avoir donné la sépulture, comme la circonstance pouvait le permettre, on continua de marcher en diligence; et lorsqu'on approchait sur le soir d'une forteresse nommée Sumere[315], on reconnut le corps d'Anatolius, auquel on rendit les mêmes honneurs. Ce fut là que les soixante soldats, qui s'étaient retirés dans le château de Vaccat, revinrent joindre l'armée.

[313] C'étaient les Jovii, qu'il faut distinguer des Joviani, et les Victores.—S.-M.

[314] Celui-ci est nommé Maximien par Zosime (l. 3, c. 30.)—S.-M.

[315] Ce fort est appelé Suma, Σοῦμα, par Zosime, l. 3, c. 30. D'Anville croit (l'Euphrate et le Tigre, p. 97) qu'il répond à la ville de Sermanray, appelée aussi Samira par les Arabes, et qui est ruinée depuis long-temps. L'une et l'autre étaient, il est vrai, sur les bords du Tigre, du côté de l'orient; mais il faut observer que la position indiquée pour la dernière est trop méridionale pour que l'on puisse croire qu'elle réponde au fort Sumere d'Ammien Marcellin. Ce qui doit encore faire entièrement rejeter cette identité, c'est la fondation moderne de Samira. L'apparente conformité de nom qui a seule déterminé d'Anville est tout-à-fait accidentelle; car ce nom moderne n'est qu'une contraction très-moderne elle-même de Serra-man-rai, c'est-à-dire en arabe, il réjouit quiconque le voit, nom qui fut donné à ce lieu par le khalife Motasem, son fondateur, qui en avait fait une maison de plaisance comme son nom l'indique. Ce khalife mourut en l'an 842.—S.-M.

VII.

Continuation de la marche.

Le lendemain on campa dans un vallon si serré, que les flancs des deux collines qui le bordaient à droite et à gauche, servaient de murailles. On ferma d'une forte palissade l'entrée et la sortie[316]. Si les Perses avaient su la guerre, les Romains étaient pris comme dans un piége, et leurs palissades auraient servi de barrière pour les enfermer. Mais les Perses se contentèrent de lancer d'en haut des traits, et d'accabler les Romains d'injures, les appelant des perfides, des meurtriers de leur prince[317]. Un gros de leur cavalerie força la palissade, pénétra dans le camp jusqu'auprès de la tente de l'empereur[318], et ne fut repoussé qu'avec peine après qu'on en eut tué et blessé un grand nombre. Le jour suivant on continua la marche sans inquiétude, parce que le terrain n'était pas praticable à une cavalerie pesamment armée, telle que celle des Perses. On s'arrêta sur le soir en un lieu nommé Charca[319]. Le premier de juillet, après avoir fait environ une lieue et demie[320] de chemin, on se trouva près d'une ville appelée Dura[321], comme celle dont on avait rencontré les ruines sur les bords de l'Euphrate. Les bêtes de somme étant fatiguées, leurs conducteurs marchaient à pied à la queue de l'armée; lorsqu'ils se virent tout à coup environnés d'une troupe de Sarrasins, qui les auraient taillés en pièces, si la cavalerie légère ne fût promptement accourue au secours. Ces Barbares, autrefois alliés de l'empire, s'étaient joints aux Perses, parce que Julien avait supprimé les pensions qu'on leur avait payées sous les empereurs précédents: et sur les plaintes qu'ils en étaient venu faire, il leur avait répondu qu'un empereur guerrier n'avait que du fer et non pas de l'or[322]. On passa quelques jours[323] en ce lieu sans pouvoir avancer. Dès que les troupes se mettaient en marche, les Perses, les harcelant de toutes parts, les obligeaient de faire halte: dès qu'elles s'arrêtaient pour combattre, ils reculaient peu à peu; et avant qu'on pût les atteindre ils prenaient la fuite[324].

[316] Secuto deinde die, pro captu locorum reperta in valle castra pοnuntur, velut murali ambitu circumclausa, præter unum exitum eumdemque patentem, undique in modum mucronum præacutis sudibus fixis. Amm. Marc. l. 25, c. 6.—S.-M.

[317] C'est Ammien Marcellin qui rapporte ces singulières injures, ac verbis turpibus, dit-il, l. 25, c. 6, incessebant, ut perfidos et lectissimi principis peremptores. Ces injures, qui n'avaient aucun fondement, venaient à ce que rapporte encore le même auteur, d'un bruit vague répandu par quelques transfuges, que Julien avait péri par le fer d'un Romain: Audierant enim ipsi quoque referentibus transfugis, rumore jactato incerto, Julianum telo cecidisse romano. Malgré le peu de fondement d'une telle imputation, on voit qu'elle fut adoptée par Libanius, que son amitié pour Julien ne rendait pas difficile sur le choix des preuves; il en paraît convaincu (or. 10, t. 2, p. 324). Il faut convenir que la joie un peu scandaleuse des chrétiens, et leurs propos inconsidérés, sur ce qu'ils disaient d'un vengeur suscité par la justice divine, avait pu donner quelque apparence de fondement à des allégations aussi fausses, et les faire accuser par leurs adversaires de la mort du prince qu'ils détestaient.—S.-M.

[318] Ils forcèrent, selon Ammien Marcellin (l. 25, c. 6), la porte prétorienne, portâ perruptâ prætoriâ, propè ipsum tabernaculum principis advenêre.—S.-M.

[319] D'Anville (l'Euphrate et le Tigre, p. 95) pense que ce lieu est la ville appelée par les Syriens Carka ou Beth-Soloce, dans le pays de Garm, les Garamei des anciens sur les bords du Tigre. Cette opinion me paraît assez fondée, elle sera discutée plus au long quand je dresserai la carte de l'expédition de Julien. J'observerai seulement pour le moment que ce nom s'applique à plusieurs localités, ce qui n'est pas étonnant, puisqu'en syriaque il signifie ville. Ammien Marcellin remarque que l'armée n'eut rien à redouter des attaques des Perses, parce que les levées de terre qui y avaient été faites pour protéger l'Assyrie contre les ravages des Sarrasins, étaient détruites. Ideò tuti, dit-il, l. 25, c. 6, quod riparum aggeribus humanâ manu destructis, ne Saraceni deinceps Assyriam persultarent, nostrorum agmina nullis ut antè vexabat.—S.-M.

[320] Trente stades, selon Ammien Marcellin, l. 25, c. 6. Stadiis XXX confectis, civitatem nomine Duram adventaremus.—S.-M.

[321] D'Anville prétend que Dura, sur le Tigre, répond à un lieu qu'il appelle Imam Mohammed Dour. Cette coïncidence est plus que douteuse.—S.-M.

[322] Imperatorem bellicosum et vigilantem ferrum habere, non aurum. Amm. Marc. l. 25, c. 6.—S.-M.

[323] Ammien Marcellin dit, l. 25, c. 6, que ce fut pendant quatre jours; in hoc loco Persarum obstinatione tritum est quatriduum.—S.-M.

[324] On pourrait croire d'après un passage d'Eutrope (l. 10), qui fit cette campagne, que les Romains eurent du dessous au moins dans deux de ces combats. Car, il dit uno a Persis, atque altero prælio victus. Ces paroles sont assez claires, elles auraient dû, ce me semble, influer sur la narration de Lebeau.—S.-M.

VIII.

On essaie du passer le Tigre.

Depuis dix-neuf jours que Julien s'était rapproché des bords du Tigre, la difficulté des chemins, le défaut de vivres, les fréquentes alarmes avaient tellement ralenti la marche, qu'on n'était pas encore arrivé à la hauteur du territoire qu'occupaient les Romains dans la Mésopotamie. Cependant, comme dans les périls extrêmes on prend souvent pour ressource ce qui n'est qu'un nouveau danger, les Romains voulurent croire qu'ils voyaient sur l'autre bord les terres de l'empire. Ils demandèrent à grands cris qu'on leur fît passer le Tigre. En vain l'empereur, secondé des généraux, leur faisait remarquer la rapidité du cours et l'immense volume des eaux de ce fleuve, qui a coutume de grossir dans cette saison[325]; en vain il leur représentait que beaucoup d'entre eux ne savaient pas nager, et qu'ils trouveraient au-delà des troupes ennemies maîtresses des bords. Les soldats s'obstinaient à ne rien entendre; et les murmures croissant de plus en plus, faisaient craindre une mutinerie générale. On eut peine à obtenir d'eux que les Gaulois et les Germains[326] essaieraient le passage. L'intention de Jovien était de vaincre l'opiniâtreté des soldats, si ceux-là étaient emportés par la rapidité du fleuve, ou de tenter plus hardiment l'entreprise, s'ils réussissaient. On fit choix des meilleurs nageurs, instruits dès leur enfance à traverser dans leurs pays les rivières les plus larges et les plus rapides. Dès que la nuit fut venue, tous au nombre de cinq cents s'élancent en même temps dans le fleuve, et gagnent le bord opposé plus facilement qu'on ne l'avait espéré. Ils massacrent une garde de Perses qu'ils trouvent endormie dans une parfaite sécurité, et annoncent leur succès au reste de l'armée en levant les bras et en secouant en l'air leurs casaques. A ce signal, que le clair de lune[327] faisait apercevoir, les soldats impatients voulaient se jeter dans le Tigre: on ne les arrêta qu'en leur promettant d'établir un pont sur des outres, pour assurer le passage.

[325] Tumentemque jam canis exortu sideris amnem ostendens. Ammien Marc. l. 25, c. 6. Cette assertion n'est pas conforme avec ce que les voyageurs modernes ont observé. M. Raymond dans les observations qui ont été ajoutées par lui à sa traduction française du voyage de M. Rich aux ruines de Babylone, p. 209, assure que le Tigre ne commence à croître qu'en novembre. Il pourrait se faire cependant que l'observation d'Ammien Marcellin s'expliquât par quelque circonstance particulière.—S. M.

[326] Ammien Marcellin les appelle ici Sarmates septentrionaux, Arctois Sarmatis; mais ailleurs (l. 25, c.8), il les nomme Germains.—S.-M.

[327] Les auteurs anciens n'indiquent pas cette circonstance.—S.-M.

IX.

Paix proposée par Sapor.

Amm. l. 25, c. 7 et 9.

Liban. or. 10, t. 2, p. 324.

Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 118.

Sext. Rufus Eutr. l. 10.

Zos. l. 3, c. 30 et 31.

Hier. chron. Aug. de civ. l. 4, c. 29, t. 7, p. 109, l. 5, c. 21, p. 138.

Chrysost. de Sto Babyla et contr. Jul. et Gent. t. 2, p. 576, et de laud. Pauli, hom. 4, t. 2, p. 493.

Socr. l. 3, c. 22.

[Soz. l. 6, c. 3.]

Theod. l. 4, c. 2.

Philost. l. 8, c. 1.

Agathias, l. 4, p. 135 et 136.

[Chron. Mal. part. 2, p. 25 et 26.

Chron. Pasch. p. 299.]

Theoph. p. 45.

Zon. l. 13, t. 2, p. 28.

Joann. Aut. Suid. in Ἰοβιανός.

Till. Valens. art. 12.

On employa deux jours à ce travail. La violence des eaux le rendit inutile; et le soldat ayant consommé dans cet intervalle tout ce qui pouvait lui servir de nourriture, mourant de faim, et n'étant animé que de sa fureur, demandait la bataille et la mort, aimant mieux périr par le fer que par la famine[328]. Tel était l'état de l'armée, lorsque Sapor, contre toute espérance, songea le premier à finir la guerre. Ce prince informé de tout par ses espions et par les déserteurs, redoutait le désespoir des Romains. Il voyait que l'adversité n'avait pas abattu leur courage; que leur retraite lui coûtait plus d'éléphants et de soldats qu'il n'en avait jamais perdu dans aucune bataille; qu'ils étaient encore supérieurs dans tous les combats; qu'endurcis par l'habitude des fatigues, depuis la mort de l'empereur qui leur avait rappris à vaincre, ils s'occupaient moins de leur propre salut que de la vengeance: il ne doutait pas qu'ils ne sortissent de péril ou par une victoire éclatante, ou par une mort mémorable, qui mettrait en deuil tous leurs vainqueurs[329]. Il faisait réflexion qu'ils avaient en Mésopotamie une armée formidable, et qu'au premier ordre, l'empereur pouvait rassembler des provinces de l'empire un nombre infini de soldats; au lieu que pour lui, il avait déja éprouvé combien il lui serait difficile de lever de nouvelles troupes dans la Perse dépeuplée, abattue, découragée par tant de pertes. La hardiesse des cinq cents nageurs et le massacre de ses gens sur l'autre rive, augmentaient encore ses alarmes. Occupé de ces pensées, et plus assuré de terminer heureusement la guerre par un traité que par une bataille, il envoya Suréna[330] avec un des seigneurs de sa cour[331] pour proposer la paix[332].

[328] Le plus honteux genre de mort, dit Ammien Marcellin, l. 25, c. 7. Ira percitus miles, ferro properans, quam fame ignavissimo genere mortis, absumi.—S.-M.

[329] Exercitum Romanum continuis laboribus induratum, post casum gloriosi rectoris non saluti suæ, ut memorabat, consulere, sed vindictæ, difficultatemque rerum instantium aut victoriâ summâ, aut morte memorabili finiturum. Amm. Marc. l. 25, c. 7.—S.-M.

[330] L'auteur de la chronique Paschale dont le témoignage, assez détaillé pour mériter attention, est confirmé par celui de la chronique de Malala (part. 2, p. 25 et 26), place avant la mort de Julien l'envoi de cet ambassadeur. Ces deux auteurs nous apprennent donc que le roi de Perse était dans la Persarménie, ignorant encore la mort de Julien, quand il envoya Suréna pour traiter de la paix. Voy. p. 79, note 2, liv. XIV, § 15. Il est à remarquer que rien dans la narration d'Ammien n'annonce que le roi de Perse fût avec son armée lorsque Julien fut tué. Son silence et les détails circonstanciés dans lesquels il entre, suffisent pour prouver que Sapor n'était pas encore arrivé. Une parole échappée à cet historien en donne même l'assurance; en parlant de l'enseigne des Joviens, qui déserta l'armée romaine après l'élection de Jovien, pour passer dans le camp des Perses, où il donna des renseignements sur la force de l'armée, et il apprit la mort de Julien à Sapor qui s'approchait, Saporem jam propinquantem (Ammien Marc. l. 25, c. 5). On voit que le transfuge était allé trouver Sapor, qui venait rejoindre son armée. La Bleterie pense aussi (vie de Jovien, p. 39) que Sapor n'était pas encore arrivé. Il paraît que Sapor venait de la Persarménie où il avait été obligé de se porter pour résister à une attaque du roi d'Arménie, et qu'il se dirigeait alors vers les bords du Tigre pour repousser les Romains. Voy. ci-après, p. 279, l. XVII, § 5. Ces détails sont tout-à-fait conformes à ce que Libanius rapporte (or. 10, tom. 2, page 303), d'une ambassade envoyée par les Perses vers l'époque de la mort de Julien. Tous ces rapports n'ont pas été apperçus par Tillemont, et c'est là je n'en doute pas la raison qui a empêché Lebeau et Gibbon, de rédiger leur narration en conséquence. L'ambassade envoyée vers un prince fut donc reçue par un autre, et elle rend pleinement raison des paroles d'Ammien Marcellin, qui dit (l. 25, c. 7), que contre toute espérance et sans doute par la protection des dieux, les Perses envoyèrent les premiers des députés. Erat tamen pro nobis æternum Dei cœlestis numen: et Persæ præter sperata priores, super fundanda pace oratores mittunt. Toutes ces indications sont fort claires, elles se prêtent un mutuel appui.—S.-M.

[331] On apprend encore par la chronique de Malala (part. 2, p. 27), et par la chronique Paschale (p. 299), que ce personnage était un satrape ὁ τῶν Περσῶν σατράπης, nommé Junius. Je ne doute pas qu'il ne soit le même que le satrape de la Gordyène appelé Jovianus ou Jovinianus, dont il a déja été question tome 1, page 379, note 1, livre V, § 60, et tome 2, page 284, note 3, liv. X, § 55. La connaissance qu'il avait des mœurs et de la langue des Romains devait lui faire donner la préférence pour cette négociation. C'est encore une considération très-importante et très-propre à appuyer les raisons rapportées dans la note précédente. Il est tout-à-fait étonnant qu'elle ait échappé, ainsi que les autres, aux savants qui se sont occupés avant moi de ce point d'histoire. La Bleterie, selon sa coutume, s'est montré, dans son histoire de Jovien, fidèle à suivre les opinions de ses devanciers, et ces indications n'ont pas non plus fixé son attention. On ne doit pas être étonné de voir un dynaste de l'Orient porter un nom romain; les motifs qui les firent adopter sont assez faciles à comprendre. Les monuments font mention de plusieurs princes osrhoéniens nommés Sévère et Antonin; l'histoire d'Arménie parle d'un certain Domitius, dynaste des Genthouniens; d'Antiochus, prince de la Siounie; d'Archélaüs, prince de la Sophène.—S.-M.

[332] Sextus Rufus s'exprime d'une manière assez remarquable, pour la situation dans laquelle se trouvait l'armée romaine. Tanta reverentis nominis Romani fuit, ut a Persis primus de pace secus haberetur.—S.-M.

X.

Négociation.

Ces députés déclarèrent que le roi par un sentiment d'humanité et de clémence était disposé à laisser les Romains sortir librement de ses états[333], si l'empereur avec ses principaux officiers s'engageait à remplir les conditions qui lui seraient proposées. Jovien accepta volontiers cette ouverture. Il envoya de son côté le préfet Salluste et le général Arinthée pour traiter avec Sapor. Le roi de Perse traîna la négociation en longueur, par des demandes nouvelles, des réponses captieuses, acceptant quelques articles, en rejetant quelques autres. Ces pourparlers emportèrent quatre jours, pendant lesquels l'armée romaine éprouva toutes les horreurs de la famine. Ammien Marcellin prétend que si l'empereur eût profité de ce temps-là, il n'en aurait pas fallu davantage pour sortir du pays ennemi, et pour gagner la Corduène, qui n'était pas éloignée de quarante lieues[334], où il aurait trouvé des vivres en abondance et des places de sûreté. Enfin, Sapor déclara qu'il n'y avait point de paix à espérer[335], à moins qu'on ne lui rendît les cinq provinces d'au-delà du Tigre, que Galérius avait enlevées à son aïeul Narsès: c'étaient l'Arzanène, la Moxoène, la Zabdicène, la Réhimène et la Corduène[336]. Il demandait de plus quinze châteaux[337] en Mésopotamie, la ville de Nisibe[338], le territoire de Singara, et une place très-importante nommée le camp des Maures[339].

[333] Fingentes humanorum respectu reliquias exercitûs redire sinere clementissimum regem. Amm. Marc. l. 25, c. 7.—S.-M.

[334] C'est-à-dire à une distance de cent milles, ex eo loco in quo hæc agebantur centesimo lapide. Amm. Marc. l. 25, c. 7. C'est une notion un peu vague il est vrai, mais qui doit servir cependant pour tracer la géographie de cette expédition.—S.-M.

[335] Petebat autem rex.... pro redemptione nostra, quinque regiones Transtigritanas, Arzanenam et Moxoenam, et Zabdicenam, itidemque Rehimenam, et Corduenam, cum castellis quindecim, et Nisibin, et Singaram, et castra Maurorum, munimentum perquam opportunum. Amm. Marc. l. 25, c. 7. Zosime n'indique que quatre pays ou nations (ἔθνους); on n'en retrouve que trois dans Ammien Marcellin: les Babdicéniens, qui sont les Zabdicéniens (Βαβδικηνῶν est une erreur pour Ζαβδικηνῶν); les Rhéméniens, et les Carduéniens, (Καρδουήνων καὶ Ῥημήνων). Pour la quatrième peuplade, celle des Zaléniens (Ζαληνῶν), sa situation m'est totalement inconnue. J'en dois dire autant de celle des Rhéméniens. Ces petites nations étaient sans doute des tribus syriennes, curdes ou arméniennes, gouvernées par de petits princes, qui passèrent alors de la dépendance de l'empire dans celle des rois de Perse.—S.-M.

[336] Voyez ce que j'ai dit de ces provinces, dans la note précédente, et t. 1, p. 379, note 1, l. VI, § 60.—S.-M.

[337] Aucun auteur ne fait connaître les noms et la situation de ces quinze places. Zosime donne lieu de croire, l. 3, c. 31, qu'elles se trouvaient dans le territoire des petites souverainetés cédées, καὶ ἐπὶ πᾶσι περὶ αὐτὰ φρουρίων ὄντων τὸν ἀριθμὸν πεντεκαίδεκα. C'étaient les forts que les Romains y tenaient, le reste du pays étant possédé par les dynastes nationaux. Les forts bâtis par les Romains contre les Persans, dit Philostorge (l. 8, c. 1), s'étendaient jusqu'à l'Arménie, de manière à former comme une muraille, ἐπὶ Πέρσας ἄχρι τῆς Ἀρμενίας οἱονεὶ τεῖχος προυβέβλητο.—S.-M.