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Histoire littéraire d'Italie (2/9) cover

Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 10: SECTION DEUXIÈME.
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About This Book

A literary history section analyzes the conception, structure, and sources of the Divine Comedy, arguing that Dante fashioned a distinctive poetic apparatus unlike classical models. The essay compares his inventive method to Homer's synthesis, situates the poem in its turbulent political and religious milieu, and explains how visions, doctrinal beliefs, and contemporary quarrels shaped the depiction of Hell, Purgatory, and Paradise as moral theaters. It also surveys probable precedents and influences, including visionary literature and works such as Brunetto Latini's Tesoretto, to show how disparate elements were combined into a coherent poetic plan.


SECTION DEUXIÈME.

L'Enfer.


Les commentateurs ont prodigieusement raffiné sur le génie allégorique du Dante; ils ont voulu voir partout des allégories, et le plus souvent il les ont moins vues que rêvées; mais il y a pourtant beaucoup d'endroits de son poëme qui ne peuvent s'entendre autrement. Le commencement est de ce nombre 26. Au milieu du chemin de cette vie humaine, le poëte se trouve égaré dans une forêt obscure et sauvage. Il ne peut dire comment il y était entré, tant il était alors accablé de sommeil. Il arrive au pied d'une colline, lève les yeux, et voit poindre sur son sommet les premiers rayons du soleil. Ce spectacle calme un peu sa frayeur; il se retourne pour voir l'espace horrible qu'il avait franchi, comme un voyageur hors d'haleine, descendu sur le rivage, tourne ses regards vers la mer où il a couru tant de dangers 27.

Note 27: (retour)
E come quei che con lena affannata
Uscito fuor del pelago alla riva,
Si volge all'acqua perigliosa, e guata.
,

Après quelques moments de repos, il commence à gravir la colline: une panthère à peau tigrée vient lui barrer le chemin. Un lion paraît ensuite, et accourt vers lui la tête haute, comme prêt à le dévorer. Une louve maigre et affamée se joint à eux, et lui cause tant d'effroi qu'il perd l'espérance d'arriver au haut de la montagne. Il reculait vers le soleil couchant, et redescendait malgré lui, lorsqu'une figure d'homme se présente, d'abord muette, et la voix affaiblie par un long silence. Dante l'interroge; c'est Virgile. Dès qu'il s'est fait connaître: «Es-tu donc, s'écrie le poëte, en rougissant devant lui, es-tu ce Virgile, cette source qui répand un si vaste fleuve d'éloquence? Ô toi! l'honneur et le flambeau des autres poëtes, puisse la longue étude et l'ardent amour qui m'ont fait rechercher ton livre, me servir auprès de toi! Tu es mon maître et mon modèle, c'est à toi seul que je dois ce beau style qui m'a fait tant d'honneur». Je ne puis me résoudre à altérer, par des périphrases, cette simplicité naïve. C'est ce que nos traducteurs n'ont pas vu; ils se sont cru obligés de donner de l'esprit à de si beaux vers:

Or se' tu quel Virgilio, e quella fonte,
Che spande di parlar si largo fiume?
Risposi lui con vergognosa fronte.

O degli altri poeti onore e lume,
Vagliami'l lungo studio e'l grand' amore
Che m'han fatto cerrar lo tuo volume.

Tu se' lo mio maestro, e'l mio autore:
Tu se' solo colui, da cu'io tolsi
Lo bello stile, che m' ha fatto onore
.

Oui certes, voilà un beau style, et le plus beau qu'ait employé aucun poëte, depuis que Virgile lui-même avait cessé de se faire entendre.

Le maître avertit son disciple qu'il a pris une fausse route; qu'il est impossible de parvenir au haut de la colline malgré le monstre qui lui a causé tant de frayeur, monstre si dévorant et si terrible, que rien ne le peut assouvir; il va le conduire par une voie plus sûre, quoique dangereuse et pénible. Il lui fera voir le séjour des supplices éternels, et celui des tourments qui sont adoucis par l'espérance. S'il veut s'élever ensuite jusqu'à la demeure des bienheureux, c'est un autre que lui qui sera son guide. Dante consent à se laisser conduire, et Virgile marche devant lui. De quelque manière qu'on entende cette allégorie, c'en est une incontestablement, et ce n'est pas chercher des explications trop raffinées, que d'y voir que le poëte, parvenu au milieu de sa carrière, après s'être égaré dans les sentiers de l'ambition et des passions humaines, veut enfin s'élever jusqu'aux hauteurs qu'habite la vertu. L'amour des plaisirs s'oppose d'abord à son dessein; l'orgueil, ou l'amour des distinctions vient ensuite; l'avarice, ou l'amour des richesses est l'ennemi le plus redoutable. Le sage, qui vient à son secours, lui apprend qu'on ne peut vaincre de front tous ces obstacles; que ce n'est pas en quittant le chemin du vice, qu'on peut arriver immédiatement à la vertu; que pour y parvenir, il faut s'en rendre digne par la méditation des leçons de la sagesse. Or, en ce temps-là, ces leçons consistaient dans la contemplation des destinées de l'homme après sa mort, et dans la connaissance qu'on croyait pouvoir acquérir de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis. C'est là sans doute le sens et le but de cette vision; elle n'a rien d'étrange, d'après l'esprit qui régnait dans ce siècle; mais ce qui surprend toujours davantage, c'est que l'auteur ait pu tirer d'un pareil fonds un si grand nombre de beautés.

Le jour déclinait, continue-t-il dans des vers dignes de Virgile 28, et l'air sombre délivrait de leurs travaux les animaux qui sont sur la terre; lui seul se préparait à soutenir la fatigue du chemin et les assauts de la pitié. Il invoque le secours des Muses et celui de sa mémoire qui doit lui retracer ces grands spectacles. Il soumet ensuite à Virgile quelques doutes et quelques craintes. Le poëte romain, pour réponse, lui apprend quelle est la cause qui l'a fait venir à sa rencontre. Il reposait dans une espèce de limbe, où Dante place ceux qui n'avaient pu connaître la vraie religion, lorsqu'une belle femme est descendue du ciel, et lui a dit avec une voix angélique: «Mon ami, et non celui de la Fortune 29, est arrêté dans une plaine déserte et dans un chemin pénible. Je crains qu'il ne s'égare: va le trouver et lui servir de guide. C'est Béatrix qui t'envoie, et qui retourne au séjour céleste.» Dans cette apparition de Béatrix, et dans cette mission dont elle charge Virgile, on entend généralement la Théologie, ou la connaissance des choses divines; et il est certain que la suite de ce dialogue le fait assez voir; mais c'est sous la figure de cette Béatrix qui lui avait été, qui lui était toujours si chère, qu'il représente la science alors regardée comme la première, et presque comme une science surnaturelle. Quelle femme a jamais reçu après sa mort un plus noble hommage? et quelle preuve plus forte pourrait-on avoir de l'élévation et de la pureté des sentiments qui avaient uni l'une à l'autre, pendant quinze années, deux âmes si dignes de s'aimer? C'est un exemple, peut-être unique, du parti qu'on pourrait tirer en poésie de la combinaison d'un personnage allégorique avec un être réel. L'effet mélancolique et attachant qu'il produit ici aurait dû engager à l'imiter, s'il n'y avait pas quelque chose d'inimitable dans ce qu'une sensibilité profonde peut seule dicter au génie.

Note 28: (retour)
Lo giorno se n'andava, e l'aer bruno
Toglieva gli animai che sono'n terra
Dalle fatiche loro; ed io sol'uno.

M'apparechiava a sostener la guerra
Si del cammino e sì della pietate,
Che ritrarra la mente che non erra
.

(C. II.)

Note 29: (retour)
L'amico mio, e non della ventura,
Nella diserta piaggia è impedito
, etc.

Les explications qu'il reçoit de Virgile rendent au poëte tout son courage; ce qu'il exprime par cette comparaison charmante: «Tel 30 que de tendres fleurs courbées et fermées par le froid de la nuit, quand le soleil revient les éclairer, se rouvrent et se relèvent sur leur tige, je sentis renaître en moi ma force abattue». Il ne craint plus ni les dangers ni la fatigue; son guide marche, il le suit. Tout à coup et sans préparation, ces mots célèbres et terribles frappent le lecteur 31:

Per me si va nella citta dolente:
Per me si va nell' eterno dolore:
Per me si va tra la perduta gente
,

Giustizia mosse'l mia alto fattore:
Fece mi la divina potestate,
La somma sapienza, e'l primo amore.


Dinanzi a me non fur cose create
Se non eterne, ed io eterno dura
:
Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.
Note 30: (retour)
Quale i fioretti dal notturno gelo
Chinati e chiusi, poiche'l sol gl'imbianca,
Si drizzan tutti aperti in loro stelo,
Tal mi fec' io di mia virtute stanca
.

Il est à peine besoin de les traduire, tant l'harmonie même des vers est expressive, tant leur beauté mille fois citée les a rendus en quelque sorte communs à toutes les langues. On n'y peut regretter qu'une chose, c'est que Dante, trop souvent théologien, lors même qu'il est grand poëte, ait cru devoir exprimer en détail l'opération des trois personnes de la Trinité dans la création des portes de l'Enfer. Cela peut s'allier avec l'idée de la divine Puissance et de la suprême Sagesse, telles du moins que l'homme aussi présomptueux que borné ose les figurer dans sa pensée; mais on ne peut sans répugnance, y voir coopérer explicitement le premier Amour. Si l'on en excepte ce seul trait, quelle sublime inscription! quelle éloquente prosopopée que celle de cette porte qui se présente d'elle-même, et qui prononce, pour ainsi dire, ces sombres et menaçantes paroles:

«C'est par moi que l'on va dans la cité des pleurs; c'est par moi que l'on va aux douleurs éternelles; c'est par moi que l'on va parmi la race proscrite. La Justice inspira le Très-Haut dont je suis l'ouvrage..... Rien avant moi ne fut créé, sinon les choses éternelles; et moi, je dure éternellement. Laissez toute espérance, ô vous qui entrez ici»! L'intérieur répond à cette redoutable annonce: «Là, des soupirs, des pleurs, de hauts gémissements, retentissent sous un ciel qu'aucun astre n'éclaire. Des idiomes divers 32, d'horribles langages, des paroles de douleur, des accents de colère, des voix aiguës et des voix rauques, et le choc des mains qui les accompagne, font un bruit qui retentit sans cesse dans cet air éternellement sombre, comme le sable, quand un noir tourbillon l'agite».

Note 32: (retour)
Diverse lingue, orribili favelle,
Parole di dolore, accenti d'ira,
Voci alte e fioche, e suon di man con elle
Facevan un tumulto, il qual s'aggira
Sempre'n quell' aria senza tempo tinta,
Come la rena, quando'l turbo spira
.

Ce séjour affreux n'est pourtant encore que celui de ces hommes indifférents qui ont vécu sans honte et sans gloire. Dante les place avec les anges qui ne furent ni rebelles ni fidèles à Dieu; qui furent chassés du ciel, mais que les profondeurs de l'Enfer ne voulurent pas recevoir. On a beaucoup disserté sur cette troisième espèce d'anges qu'il semble créer ici de sa propre autorité. Mais ne peut-on pas dire qu'habitué aux agitations d'une république où les partis se heurtaient et se combattaient sans cesse, il a voulu désigner et couvrir du mépris qu'ils méritent, ces hommes qui, lorsqu'il s'agit des intérêts de la patrie, gardent une neutralité coupable, exempts des sacrifices qu'elle impose, des services qu'elle réclame, des périls auxquels elle a le droit de vouloir qu'on s'expose pour elle, et toujours prêts, quoi qu'il arrive, à se ranger du parti du vainqueur? Si ce n'a pas été l'intention du poëte, du moins semble-t-il aller au-devant des applications, surtout quand il se fait dire par Virgile: «Le monde ne conserve d'eux aucun souvenir; la miséricorde et la justice les dédaignent également: cessons de parler d'eux; regarde, et suis ton chemin 33». Ces misérables, qui ne vécurent jamais 34, sont forcés de se précipiter en foule après une enseigne qui court rapidement devant eux: ils sont nus et piqués sans cesse par des guêpes et par des taons. Le sang coule sur leur visage, se confond avec leurs larmes, et tombe jusqu'à leurs pieds, où des vers dégoûtants s'en nourrissent.

Note 33: (retour)
Fama di loro il mondo esser non lassa.
Misericordia et giustizia gli sdegna:
Non ragioniam di lor, ma guarda, e passa
.
Note 34: (retour)
Questi sciaurati, che mai non fur vivi.

Les deux voyageurs s'avancent jusqu'au fleuve de l'Achéron, car Dante ne fait nulle difficulté de mêler ainsi l'ancien Enfer et le nouveau. Caron, pour plus de ressemblance, y passe les âmes dans sa barque. C'est un démon sous la figure d'un vieillard à barbe grise, mais qui a les yeux entourés d'un cercle de flammes, et ardents comme la braise. «Malheur à vous, âmes coupables, s'écrie-t-il en approchant du bord; n'espérez jamais voir le ciel: je viens pour vous mener à l'autre rive, dans les ténèbres éternelles, dans l'ardeur des feux et dans la glace 35». Il s'indigne de voir se présenter à lui une âme vivante, et veut la repousser. «Caron, lui dit Virgile avec un ton d'autorité, ne te mets pas en courroux; on le veut ainsi la ou l'on peut tout ce qu'on veut; ne demande rien de plus 36». Caron se tait; mais les âmes qui bordent le fleuve, nues et accablées de fatigue, changent de couleur à ses menaces, grincent des dents, blasphèment Dieu, leurs parents, l'espèce humaine, le lieu, le temps de leur génération et de leur naissance. Caron les prend chacune à leur tour, et frappe de sa rame celles qui sont trop lentes. «Comme on voit en automne les feuilles se détacher l'une après l'autre, jusqu'à ce que les branches aient rendu à la terre toutes leurs dépouilles, ainsi la malheureuse race d'Adam se jette du rivage dans la barque, aux ordres du nocher, comme un oiseau au signal de l'oiseleur 37». On reconnaît encore dans cette belle comparaison l'élève et l'imitateur de Virgile.

Note 35: (retour)
Ed ecco verso noi venir, per nave,
Un vecchio bianco, per antico pelo,
Griduado: Guai a voi, anime prave:

Non isperate mai veder lo cielo:
I'vegno per menarvi all'altra riva
Nelle tenebre eterne, in caldo e'n grelo
.
Note 36: (retour)
Caron, non ti crucciare:
Vuolsi così colà, dove si puote
Cio che si vuole; e più non dimandare
.
Note 37: (retour)
Come d'autunno si levan le foglie,
L'una appresso dell'altra, in fin che'l ramo
Rende alla terra tutte le sue spoglie;
Similemente il mal seme d'Adamo
Gittan si di quel lito ad una ad una
Per cenni, com' augele suo richiamo
.

Tandis que Dante interroge son maître et qu'il écoute ses réponses, la sombre campagne s'ébranle: cette terre baignée de larmes exhale un vent impétueux qui lance des éclairs d'une lumière sanglante 38. Le poëte perd tout sentiment; il tombe comme un homme accablé de sommeil. Un tonnerre éclatant le réveille 39; il se trouve de l'autre côté du fleuve, et sur le bord de l'abîme de douleurs, où retentit le bruit d'un nombre infini de supplices. Dans cette cavité obscure et profonde, l'œil a beau se fixer vers le fond, il n'y distingue rien; c'est le gouffre immense des Enfers où les deux poëtes vont descendre de cercle en cercle. Dans le premier qui fait le tour entier de l'abîme, il n'y a point de cris ni de larmes, mais seulement des soupirs dont l'air éternel retentit. Ce sont les limbes, où une foule innombrable d'enfants, d'hommes et de femmes, souffre une douleur sans martyre 40. Leur seul crime est d'avoir ignoré une religion qu'ils ne pouvaient connaître. Virgile, qui explique au Dante leur destinée, ajoute qu'il est lui-même de ce nombre; que, pour cette seule faute, ils sont perdus à jamais; mais que leur seul supplice est un désir sans espérance 41.

Note 38: (retour)
La terra lagrimosa diede vento,
Che baleno una luce vermiglia
.
Note 39: (retour)
Ruppe mi l'alto sonno nella testa
Un greve tuono, si ch' i' mi riscossi
, etc. (C. IV.)
Note 40: (retour)
E ciò avvenia di duol senza martiri,
Ch' avean le turbe, ch' eran molte e grandi,
D'infanti, e di femmine e di viri
.
Note 41: (retour)
Per tai difetti, e non per altro rio,
Semo perduti, e sol di tanto offesi
Che senza speme vivemo in disio.

Cependant un feu brillant vient éclairer ce ténébreux hémisphère. Quatre ombres s'avancent, et tout ce qui les entoure paraît leur rendre hommage. Une voix fait entendre ces mots: «Honorez ce poëte sublime; son ombre qui nous avait quittés revient à nous 42». Dante voit marcher vers lui ces quatre grandes ombres, dont l'aspect n'annonce ni la tristesse ni la joie. «Regarde, lui dit Virgile, celui qui tient en main une épée, et qui devance les trois autres, comme leur maître: c'est Homère, poëte souverain; les autres sont Horace, Ovide, et Lucain. J'ai de commun avec eux ce nom que la voix a fait entendre; et ils me rendent les honneurs qui me sont dus. Ainsi, continue Dante, je vis se réunir la noble école de ce maître des chants sublimes, qui vole, tel qu'un aigle, au-dessus de tous les autres 43». Quand ils se furent entretenus quelque temps, ils se tournèrent vers moi et me saluèrent: mon maître sourit; alors ils me traitèrent plus honorablement encore; ils m'admirent enfin dans leur troupe, et je me trouvai le sixième, parmi de si grands génies 44.

Note 42: (retour)
In tanto voce fu per me udita:
Onorate l'altissimo poeta;
L'ombra sua torna ch'era dipartíta.
Note 43: (retour)
Così vidi adunar la bella scuola
Di quel signor dell'actissimo canto,
Che sovra gli altri, com'aquila vola.
Note 44: (retour) Si ch'io fui sesto tra cotanto senno.

Toute cette fiction a un ton de noblesse et de dignité simple, qui frappe l'imagination et y laisse une grande image. Ceux qui ne pardonnent pas au génie de se sentir lui-même et de se mettre à sa place, comme l'ont fait presque tous les grands poëtes, y trouveront peut-être trop d'amour-propre, mais ceux qui lui accordent ce privilége, et qui savent qu'en ne le donnant qu'au génie, on ne risque jamais de le voir devenir commun, aimeront cette noble franchise, assaisonnée d'ailleurs d'une modestie qui, dans la distribution des rangs, du moins à l'égard de l'un de ces anciens poëtes, est peut-être ici plus sévère que la justice.

Les six poëtes, en poursuivant leurs entretiens, arrivent au pied d'un château environné de sept murailles et défendu tout alentour par un fleuve; ils le passent à pied sec, et pénètrent par sept portes dans une vaste prairie. Quel que soit le sens allégorique de ces sept murs et de ce fleuve, car les commentateurs sont partagés à cet égard, les uns y voyant les sept arts, les autres, quatre vertus morales et trois spéculatives, et d'autres encore autre chose; c'est dans cette enceinte que Dante place une espèce d'Elysée. Les âmes dont il le remplît ont le regard lent et grave, leur maintien est imposant, et, selon l'expression du poëte, plein d'une grande autorité: elles parlent rarement et avec de douces voix 45. On ne peut mieux peindre le calme inaltérable et la dignité de la sagesse.

Note 45: (retour)
Genti v'eran ion occh tardi e graoi,
Di grande autorita ne lor semb anti:
Parlavan rado con voci soavi
.

Des héroïnes et d'antiques héros sont mêlés avec les sages. On y voit Électre, non la sœur d'Oreste, mais la mère de Dardanus; Hector, Énée, Camille, Pentésilée, le roi Latinus et Lavinie sa fille, Brutus qui chassa les Tarquins, et César, à qui le poëte donne les yeux d'un oiseau de proie, Con gli occhi grifagni; Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie, et le grand Saladin, seul à part; trait d'indépendance remarquable, d'avoir osé placer dans l'Élysée ce terrible ennemi des Chrétiens! Dante lève un peu plus les yeux, et il voit le maître de toute science, Aristote, il maestro di color che sanno, assis au milieu de sa famille philosophique; tous l'admirent et l'honorent. Socrate et Platon sont placés le plus près de lui; ensuite Démocrite, Diogène, Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite, Zénon et plusieurs autres, tant grecs que latins, jusqu'à l'arabe Averroès. Virgile et Dante se séparent ensuite des quatre autres poëtes; ils passent de ce séjour paisible dans un lieu bruyant, plein de trouble, et privé de la clarté du jour.

C'est là, c'est au second cercle de l'abîme 46, que commence proprement l'Enfer. Minos est assis à l'entrée, avec un aspect horrible et des grincements de dents. C'est un juge de l'ancien Enfer, mais c'est un démon de l'Enfer moderne. Sa longue queue lui sert pour marquer les degrés de sévérité de ses sentences. Selon les crimes commis par les âmes qui paraissent devant lui, il fait autour de son corps plus ou moins de tours avec sa queue, et l'âme descend dans le cercle indiqué par le nombre des tours 47. Au-delà de son tribunal, on entend des voix plaintives, des gémissements et des pleurs. L'air, privé de toute lumière, mugit comme une mer orageuse, battue par des vents contraires 48. L'ouragan infernal qui ne s'apaise jamais, emporte avec lui les âmes, les tourmente, et les fait tourner sans cesse dans ses tourbillons. Quand elles arrivent au bord du précipice, alors se font entendre les cris, les lamentations et les blasphèmes. Ce sont les âmes des voluptueux qui ont soumis la raison à leurs désirs. Le poëte compare leurs essaims nombreux aux troupes d'étourneaux qui s'envolent à l'arrivée de la froide saison, et à celles des grues, qui tracent dans l'air de longues files, en jetant des cris plaintifs 49.

Note 47: (retour)
E quel conoscitor delle peccata
Vede qual luogo d'inferno è da essa
: (anima)
Cignesi con la coda tante volte
Quantunque gradi vuol che giù sia messa.
Note 48: (retour)
Io venni in luogo d'ogni luce muto,
Che mugghia, come fa mar per tempesta,
Se da contrari venti è combattuto.
La bufera infernal che mai non resta;


Mena gli spirti con la sua rapina,
Voltando e percuotendo gli molesta.
Note 49: (retour)
E come gli stornei ne portan l'ali,
Nel freddo tempo, a schiera larga e piena;
Così quel fiato gli spiriti mali
Di quà, di là, di giù, di sù li mena.

E come i gru van contando lor lai,
Facendo in aer di se lunga riga,
Cosi vid' io venir, traendo guai,
Ombre portate dalla detta briga.

Les premières qui se présentent sont celles de Sémiramis, de Didon, de Cléopâtre, d'Hélène; puis les ombres d'Achille, de Pâris, et de Tristan. D'autres suivent par milliers, et Virgile les nomme à mesure que le vent les fait passer sous leurs yeux; mais il en est deux qui attirent plus particulièrement les regards de notre poëte, et qui lui inspirent plus de pitié. Nous voici arrivés à ce touchant épisode de Francesca da Rimini, l'un des deux que l'on cite toujours quand on parle de l'Enfer du Dante, qui est en effet au-dessus de tout le reste, et que les Italiens comparent avec raison aux beautés les plus exquises de tous les poëmes anciens et modernes. Malgré sa grande réputation, il est assez mal connu en France. Ceux qui ont essayé de le traduire dans notre langue, ont fait disparaître son plus grand charme, qui est celui d'une tendresse et d'une simplicité naïves; peut-être ne serai-je pas plus heureux; mais je ne puis résister au désir de le tenter.

L'histoire amoureuse et tragique qui en est le sujet avait dû faire beaucoup de bruit; elle touchait de près la famille dans laquelle Dante avait trouvé son dernier asyle. Guido da Polento avait une fille charmante nommée Françoise. Elle était tendrement aimée de Paul, son jeune cousin; mais des arrangements de fortune engagèrent Guido à la marier avec Lanciotto, fils de Malatesta, seigneur de Rimini. Ce Lanciotto était contrefait et peu aimable. Paul continua de voir sa cousine. L'amour reprit tous les droits que lui avait enlevés ce mariage; mais le mari jaloux surprit les deux jeunes amants, et les sacrifia tous deux à sa vengeance. Ce sont leurs ombres qui passent en ce moment devant le poëte, et qu'il regarde avec autant de curiosité que de tristesse. Il poursuit en ces mots son récit:

«Je dis à mon guide: ô Poëte 50, je voudrais parler à ces deux ombres qui vont ensemble et paraissent voler si légèrement au gré du vent. Tu verras, me répondit-il, quand elles seront plus près de nous. Prie-les alors au nom de cet amour qui les conduit; elles viendront à toi. Aussitôt que le vent les amena vers nous, j'élevai la voix: Ames infortunées, venez nous parler, si rien ne vous arrête.--Telles que deux colombes, excitées par le désir, les ailes étendues et immobiles, viennent en traversant les airs au doux nid où la même volonté les appelle, telles ces deux ombres sortirent de la troupe où est Didon, et vinrent à nous à travers cet air malfaisant; tant le son de ma voix avait eu d'expression et de force!--O mortel bienfaisant et sensible, qui viens nous visiter dans ces épaisses ténèbres, nous qui avons teint la terre de notre sang, si le roi de l'univers pouvait nous être favorable, nous le prierions pour toi, puisque tu as pitié de nos maux. Ce que tu désires d'entendre et de nous dire, nous le dirons et nous l'entendrons volontiers, tandis que le vent se tait, comme il le fait en ce moment. Le pays où je suis née 51 est situé près de la mer, à l'endroit où le Pô descend pour s'y reposer avec les fleuves qui le suivent. L'amour, qui dans un cœur bien né s'allume si rapidement, enflamma celui-ci pour la beauté qui me fut bientôt ravie par un coup que je ressens encore. L'amour, qui ne dispense jamais d'aimer qui nous aime, m'inspira un désir si fort de ce qui pouvait lui plaire, qu'ici même, comme tu vois, ce désir ne me quitte pas. L'amour nous conduisit ensemble à la mort: le fond des enfers attend celui qui nous ôta la vie.--C'est ainsi que nous parla cette ombre malheureuse. En l'écoutant, je courbai la tête, et je la tins si long-temps baissée, que le Poëte me dit enfin: Que penses tu? Je lui répondis: Hélas! combien de douces pensées, combien de désirs ont conduit ces infortunés à leur fin douloureuse! Puis, je me retournai vers eux, et leur dis: Françoise, tes souffrances m'arrachent des larmes de tristesse et de pitié. Mais dis-moi: dans le temps de vos doux soupirs, à quoi et comment l'amour vous permit-il de connaître des désirs qui ne se déclaraient point encore?--Elle me répondit: Il n'est point de plus grande douleur que de se rappeler des temps heureux quand on est dans l'infortune; et ton maître ne l'ignore pas; mais si tu as si grand désir de connaître la première origine de notre amour, je ferai comme les malheureux qui parlent en versant des pleurs. Un jour nous prenions plaisir à lire, dans l'histoire de Lancelot, comment il fut enchaîné par l'amour. Nous étions seuls et sans défiance. Plus d'une fois cette lecture fit que nos yeux se cherchèrent, et que nous changeâmes de couleur; mais il vint un moment qui acheva notre défaite. Quand nous lûmes qu'un tel amant avait cueilli sur un doux sourire le baiser long-temps désiré; celui-ci, que rien ne séparera plus de moi, colla sur mes lèvres sa bouche tremblante: le livre et son auteur furent nos messagers d'amour, et ce jour-là nous n'en lûmes pas davantage.--Tandis que l'une de ces ombres parlait ainsi, l'autre soupirait si amèrement que la pitié me saisit, je défaillis, comme si j'eusse été près de mourir, et je tombai comme tombe un corps sans vie 52».

Note 50: (retour)
I' cominciai: Poeta volentieri
Parlerei a que' duo che'nsieme vanno,
E pajon sì al vento esser leggieri.
Ed egli a me: vedrai quando saranno
Più presso a noi: e tu allor gli prega
Per quell'amor ch'ei mena; e quei verranno.
Si tosto come'l vento a noi gli piega,
Mossi la voce: O anime affanate,
Venite a noi parlar, s'altri nol niega.
Quali colombe dal disio chiamate
Con l'ali aperte e ferme al dolce nido
Volan per l'aer dal voler portate:
Cotale uscir della schiera ov'è Dido,
A noi venendo per l'aer maligno;
Si forte fu l'affetuoso grido
, etc.
Note 51: (retour) Je ne sais si les Français, qui n'entendent pas l'Italien, pourront entrevoir dans ma traduction les beautés simples, touchantes, et le caractère vraiment antique de ce morceau; quand à ceux à qui la langue italienne est familière, et surtout aux Italiens mêmes, je sens autant qu'eux tout ce qu'un original si parfait perd dans une si faible copie, et c'est pour eux que, sacrifiant tout amour-propre, je vais mettre ici le texte même, depuis l'endroit où Francesca commence le récit de ses malheurs.
Siede la terra dove nata fui
Su la marina, dove'l Po discende
Per aver pace co' seguaci sui.
Amor, ch'a cor gentil ratto s'apprende,
Prese cosuti della bella persona
Che mi fu tolta, e'l modo ancor m'offende.
Amor, ch'a nullo amato amar perdona,
Mi prese del costui piacer sì forte
Che, come vedi, ancor non m'abbandona.
Amor condusse noi ad una morte:
Caina attende chi vita ci spense.
Queste parole da lor ci fur porte
.

Da ch'io intesi quell' anime offense,
Chinai'l viso, e tanto'l tenni basso,
Fin che'l Poeta mi disse: che pense?
Quando risposi, cominciai: o lasso,
Quanti dolci pensier, quanto disio,
Menà costoro al doloroso passo!
Poi mi rivolsi a loro, e parlai io,
E cominciai: Francesca, i tuoi martiri
A lagrimar mi fanno tristo e pio.
Ma dimmi: al tempo de' dolci sospiri,
A che, e come concedette amore
Che conosceste i dubbiosi desiri?
Ed ella a me: nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria; e ciò sa'l tuo dottore.
Ma se a conoscer la prima radice
Del nostro amor tu hai cotanto affetto
,
Dirò, come colui che piange e dice.
Noi leggevamo un giorno per diletto
Di Lancilotto, come amor lo strinse;
Soli eravamo, e senza alcun sospetto.
Per più fiate gli occhi ci sospinse
Quella lettura, e scolorocci'l viso.
Ma solo un punto fu quel che ci vinse.
Quando leggemmo il disiato riso
Esser baciato da cotanto amante;
Questi, che mai da me non fia diviso,
La bocca mi bacciò tutto tremanie:
Galeotto fu il libro, e chi lo scrisse:
Quel giorno più non vi leggemmo avante.
Mentre che l'uno spirto questo disse,
L'altro piangeva si che di pietade
Io venni meno come s'io morisse;
E caddi, come corpo morto cade
.
Note 52: (retour) J'ai voulu, dans ces derniers mots, rendre par une mesure à peu près semblable l'harmonie tombante des derniers mots italiens.
Co¯me˘ co¯rpo˘ mo¯rto˘ ca¯de˘.
Comme tombe un corps sans vie.

Mais je n'ai pu trouver pour la dernière syllabe longue qu'une voyelle moins grave et moins sonore. Cette version offrait mille difficultés; il fallait conserver la répétition élégante et imitative du mot tomber au dernier vers:

E caddi, come corpo morto cade;

Corpo morto n'a rien que de noble en italien: un corps mort serait ridicule en français; enfin l'harmonie de la phrase était en quelque sorte sacrée, et c'était un devoir de la conserver. C'est à quoi n'ont songé ni Moutonnet, ni Rivarol, dans leurs traductions, qu'il est inutile de citer. Ce soin de l'harmonie imitative qui manque dans presque toutes les traductions de vers en prose, donnerait beaucoup de peine au traducteur, et il faut l'avouer, ne serait apprécié que par un petit nombre de lecteurs; mais c'est ce petit nombre qu'il faut toujours s'efforcer de satisfaire.

C'est peut-être la millième fois que j'ai relu dans l'original cet épisode justement célèbre, et l'impression qu'il me fait est toujours la même, et je comprends moins que jamais comment dans ce siècle, dans cette disposition d'esprit, dans un pareil sujet, au milieu de tous ces tableaux sombres et terribles, Dante put trouver pour celui-ci des couleurs si harmonieuses et si douces, comment il les créa, puisqu'elles n'existaient pas avant lui, et comment il sut les approprier à une langue rude encore et presque naissante. Ce ne fut ni dans la force ni dans l'élévation de son génie, ni dans l'étendue de son savoir qu'il trouva le secret de ces couleurs si neuves et si vraies, c'est dans son âme sensible et passionnée, c'est dans le souvenir de ses tendres émotions, de ses innocentes amours. Ce n'était point le philosophe profond, l'imperturbable théologien, ni même le poëte sublime qui pouvait peindre et inventer ainsi: c'était l'amant de Béatrix.

Si l'on a d'abord peine à comprendre comment il a pu placer dans l'Enfer ce couple aimable, pour une si passagère et si pardonnable erreur, on voit ensuite qu'il a été comme au-devant de ce reproche, en mettant Paul et Françoise dans le cercle où les peines sont le moins cruelles, en ne les condamnant qu'a être agités par un vent impétueux, image allégorique du tumulte des passions, et surtout en ne les séparant pas l'un de l'autre. Ce sont des infortunés sans doute, mais ce ne sont pas des damnés, puisqu'ils sont et puisqu'ils seront toujours ensemble.

Quand le poëte revient à lui 53, il se trouve entouré de nouveaux tourments, de quelque côté qu'il aille, qu'il se tourne ou qu'il regarde. Il est descendu au troisième cercle, où tombe une pluie éternelle, froide, accablante. Une forte grêle, une eau sale, mêlée de neige, est versée par torrents dans cet air ténébreux; la terre qui la reçoit exhale une vapeur infecte. Cerbère à la triple gueule aboie après les malheureux qui y sont plongés. Ce démon Cerbère 54, qu'il nomme aussi le grand Serpent, il gran Vermo, a les yeux ardents 55, la barbe immonde et noire, le ventre large et des griffes aiguës, dont il gratte, écorche et déchire les damnés. C'est ainsi que Dante habille à la moderne les monstres de l'ancien Enfer. La pluie fait jeter à ces malheureux des hurlements. Ils se retournent sans cesse d'un côté sur l'autre pour s'en garantir. Toutes ces ombres sont couchées dans la fange; ce sont celles des gourmands. Une seule se lève en voyant passer le poëte, et se fait connaître à lui. C'était un parasite, à qui les Florentins avaient donné le nom de Ciacco, qui dans leur dialecte signifie un porc, un pourceau, et c'est par lui que Dante se fait prédire ce qui doit arriver des partis qui agitaient la république, la ruine de celui des Guelfes, l'arrivée de Charles de Valois et ses suites. Ce chant est très-inférieur aux précédents. On est surpris que Dante voulant parler des événements de sa patrie ait choisi pour interlocuteur un homme sans nom, connu seulement par le sobriquet honteux qu'il devait à sa gourmandise, et qu'après un épisode enchanteur, il en ait imaginé un si dégoûtant et si commun. Enfin l'on n'aime pas à le voir donner des larmes au sort de ce vil Ciacco 56, lorsqu'il vient d'en donner de si touchantes aux souffrances de deux amants. On a souvent à lui pardonner ces inégalités choquantes, dont il faut moins accuser son génie que son siècle.

Note 54: (retour) Dello demonio Cerbero.
Note 55: (retour)
Gli occhi ha vermigli, e la barba unta e atra,
E'l ventre largo, e unghiate le mani:
Graffia gli spirti, gli scuoia ed isquabra
.
Note 56: (retour)
Ciacco, il tuo affanno
Mi pesa sì ch'a lagrimar m'invita
.

Nous avons vu Minos à l'entrée du second cercle, et le troisième gardé par Cerbère; Pluton en personne préside au quatrième 57. Pluton, le grand ennemi, hurle d'une voix enrouée, et prononce des paroles étranges, où l'on ne distingue que le nom de Satan 58. Dans ce cercle, les âmes lancées les unes contre les autres se poussent et se heurtent sans cesse comme, dans le gouffre de Caribde, une onde se brise contre une autre onde qu'elle rencontre. Elles jettent de grands cris; et quand leurs poitrines se sont choquées, elles se retournent en criant plus horriblement encore, et reviennent jusqu'à la moitié du cercle, où elles trouvent de nouveau des poitrines ennemies qui les repoussent. Ce sont les prodigues et les avares qui se tourmentent mutuellement ainsi. Ceux qui ont la tête tonsurée attirent l'attention du poëte; il demande à son guide si ce sont tous des gens d'église. Ce sont, répond Virgile, des prêtres, des cardinaux et des papes, qui ont poussé l'avarice au dernier excès. Dante voudrait en reconnaître quelques uns; mais, lui dit son maître, le vice honteux dont ils se sont souillés les rend méconnaissables et inaccessibles à toute recherche. Il prend de-là occasion de couvrir d'un juste mépris les biens et les faveurs de la fortune, dont le commun des hommes tire tant d'orgueil. Tout l'or, dit-il, qui est sous le globe de la lune, ou qui appartint jadis à ces âmes fatiguées, ne pourrait procurer à l'une d'entre elles un seul instant de repos 59. Dante demande ce que c'est donc que cette fortune qui dispose de tous les biens, et Virgile lui fait cette belle réponse; «Ô créatures insensées! dans quelle ignorance vous croupissez 60! Celui dont la science est au-dessus de tout, créa les cieux; il leur donna des guides qui les conduisent, qui en font briller chaque partie vers la partie qu'elle doit éclairer, et distribuent également la lumière; de même il donna aux splendeurs mondaines une conductrice générale qui y préside, qui change quand le temps en est venu ces biens fragiles, et les fait passer de peuple en peuple et d'une race à une autre race, sans que la sagesse humaine y puisse mettre obstacle. Les uns commandent, les autres languissent au gré de ses jugements, qui sont cachés comme le serpent sous l'herbe. Tout votre savoir lui résiste en vain; elle pourvoit, juge, conserve son empire comme les autres intelligences. Ses permutations n'ont point de trêve; la nécessité la force à un mouvement rapide; tant arrivent souvent des vicissitudes nouvelles. C'est elle que blâment et que maudissent ceux mêmes qui lui devraient des remercîments et des éloges; mais elle a su se rendre heureuse, et ne les entend pas. Avec une joie égale à celle des autres créatures supérieures, elle fait comme elles tourner sa sphère, et jouit de sa félicité».

Note 58: (retour)
Pape Satan, pape Satan aleppe,
Comincià Pluto, con la voce chioccia
.

Les commentateurs sont curieux à voir s'évertuer sur ce début de chant. Boccace y a vu le premier la surprise et la douleur. Selon lui, Pape vient du latin papœ, et c'est de ce mot que s'est formé le nom de Pape donné au souverain Pontife, dont l'autorité, dit-il, est si grande, qu'elle fait naître la surprise et l'admiration dans tous les esprits. Pape Satan est répété deux fois pour marquer mieux cette surprise. Aleppe vient d'aleph, première lettre de l'alphabet des Hébreux. Chez eux aleppe, comme ah chez les Latins, est un adverbe qui exprime la douleur. Pluton, qui est le démon de l'avarice, s'écrie donc en voyant des hommes vivants; il invoque Satan, chef de tous les démons, et par cette interjection douloureuse, il l'appelle à son secours. Landino l'explique de même, sans oublier l'étymologie du nom du Pape, ainsi appelé, dit-il, comme chose très-admirable parmi les Chrétiens. A cela près, Velutello, Daniello, et dans un temps plus rapproché Venturi, donnent la même explication. Le P. Lombardi est de leur avis sur l'interjection pape, mais non pas sur le sens qu'ils donnent au mot aleppe, ni sur l'appel qu'ils supposent que Pluton fait à Satan. Aleppe est en effet, selon lui, l'aleph des Hébreux ajusté à l'italienne, comme on dît Giuseppe pour Joseph; mais il ne connaît aucun maître de langue hébraïque qui attribue à l'aleph cette signification plaintive. Aleph signifie, entr'autres choses, chef, prince, etc., et c'est dans ce sens qu'il doit être pris ici. Satan, qui en hébreu veut dire adversaire, ennemi, et Pluton, démon des richesses, le plus dangereux ennemi de l'homme, et qui préside au cercle où sont punis les prodigues et les avares, ne sont qu'un seul et même personnage. Pluton s'apostrophe lui-même: ô Satan, dit-il, ô Satan, chef des Enfers! comme s'il voulait continuer: a-t-on pour toi si peu de respect que de pénétrer vivant dans ton empire? Du reste, Lombardi pense que le poëte a employé ce mélange d'idiomes divers, afin de rendre plus horrible le langage de Pluton. Malheureusement, il ajoute à cette conjecture sage celle-ci, qui le paraît un peu moins: «Ou peut-être est-ce pour nous montrer Pluton savant dans toutes les langues». Benvenuto Cellini, artiste célèbre et esprit bizarre du seizième siècle, donne, dans les mémoires de sa vie, une explication plus plaisante. Il prétend que le Dante avait pris au châtelet de Paris, ce qu'il met ici dans la bouche de Pluton. L'huissier, pour faire faire silence; criait: Paix! paix! Satan, allez! paix. Benvenuto étant à Paris, s'était attiré un procès par l'extravagance de ses manières, et ayant été obligé de comparaître au Châtelet, il y entendit l'huissier crier plusieurs fois: Paix! paix! Satan, allez! paix. Il est vrai que c'était au temps de François Ier., mais cet original de Cellini assure que cela était ainsi dès le siècle du Dante, et donne très-sérieusement cette origine aux paroles énigmatiques de Pluton.

Note 59: (retour)
Che tutto l'oro ch'è sotto la luna
O che già fu di quest'anime stanche
Non poterebbe farne posar una
.
Note 60: (retour)
O creature sciocche
Quanta ignoranza è quella che v'offende
!
Colui lo cui saver tutto trascende
Fece li cieli; e diè lor chi conduce,
Si ch'ogni parte ad ogni parte splende,
Distribuendo ugualmente la luce:
Similemente agli splendor mondani
Ordinò general ministra e duce,
Che permutasse a tempo li ben vani
Di gente in gente e d'uno in altro sangue,
Oltre la difension de'senni umani;
Perch'una gente impera, e l'altra langue,
Seguendo lo giudicio di costei
Ched'è occulto, com' in erba l'angue.
Vostvo saver non ha contrasto a lei:
Ella provvede, giudica e persegue
Suo regno, come il loro gli altri dei.
Le sue permutazion non hanno triegue;
Necessità la fa esser velore,
Si spesso vien chi vicenda consegue.
Quest'è colei ch'è tanto posta in croce
Pur da color che le dovrian dar lode,
Dandole biasmo a torto e mala voce.
Ma ella s'è beata e ciò non ode:
Con l'altre prime creature lieta
Volve sua spera, e beata si gode
.

On ne trouve dans aucun poëte un plus beau portrait de la fortune, peut-être pas même dans cette belle ode d'Horace (ô Diva gratum quœ regis Antium), au-dessus de laquelle il n'y a rien, sur le même sujet, dans la poésie antique. Dante a profité d'une idée de l'ancienne philosophie, adoptée par le christianisme, de cette idée d'une intelligence secondaire chargée de présider à chacune des sphères célestes; et il a en quelque sorte ressuscité et rajeuni la déesse de la Fortune, en plaçant une de ces intelligences à la direction de la sphère des biens de ce monde. C'est un de ces morceaux du Dante qui sont rarement cités, mais que relisent souvent ceux qui ont une fois vaincu les difficultés et goûté les beautés sévères de ce poëte inégal et sublime.

Les deux voyageurs traversent dans sa largeur ce quatrième cercle. Ils trouvent sur l'autre bord une source bouillonnante, dont l'eau trouble et noirâtre descend dans le cercle inférieur, et y forme le marais du Styx. Des ombres nues et furieuses sont plongées dans la fange de ce marais; elles se frappent non seulement des mains, mais de la tête, de la poitrine, des pieds, et se déchirent par morceaux avec les dents 61. Ce sont les ombres des hommes qui ont été sujets à la colère. Il y en a qui sont plus enfoncées encore, et qui font bouillonner la fange en voulant exhaler, du fond où elles sont plongées, des plaintes qu'on ne peut entendre. Dante et Virgile descendent au cinquième cercle, en suivant le cours du ruisseau. A l'entrée de ce cercle, et sur le bord du Styx, ils trouvent une tour, au haut de laquelle brillent deux flammes 62. Une troisième répond à ce signal. Aussitôt ils voient à travers la fumée qui couvre le marais, venir à eux une barque conduite par Phlégias, chargé de faire passer le Styx aux âmes qui se présentent. Ils entrent dans la barque. Quand ils sont au milieu du marais, couvert de ces âmes qui se frappent et se déchirent, une d'elles se lève, saisit le bord de la barque, et veut y entrer. Dante et Virgile la repoussent. Virgile félicite son élève de la colère qu'il vient de montrer; il l'embrasse, et bénit celle qui l'a porté dans ses flancs. Cet homme, lui dit-il, fut rempli d'orgueil, et n'a laissé la mémoire d'aucun acte de bonté; aussi son ombre est-elle toujours en fureur. Combien n'y a-t-il pas là haut de grands rois qui seront ici plongés comme des porcs dans la fange 63! Dante voudrait voir cette ombre replongée dans le limon bourbeux; ce désir est satisfait. Tous les autres damnés se réunissent contre ce misérable; tous crient à Philippe Argenti; et cet esprit bizarre se mord de ses propres dents.

Note 61: (retour)
Vidi genti fangose in quel pantano,
Ignude tutte e con sembiante offeso.
Questi si percotean, non pur con mano,
Ma con la testa, e col petto, e co' piedi,
Troncandosi co' denti a brano a brano
.
Note 63: (retour)
Quanti si tengon or lassù gran regi
Che quì staranno come porci in brago,
Di se lasciando orribili dispregi
!

Argenti avait été un Florentin riche, puissant, d'une force extraordinaire, et qui était d'une violence égale à sa force. On ne sait pour quel motif particulier, parmi tant de Florentins qui, dans ce temps de factions, devaient s'être livrés à des fureurs et à des emportements coupables, Dante a choisi celui-ci, qui figura peu dans les affaires; ni pourquoi de l'incendiaire Phlégias qui, dans l'enfer de Virgile, apprend aux hommes à ne pas mépriser les Dieux, il a fait dans le sien un conducteur de barque et un second Caron. Cependant, c'est à la cité même du prince des Enfers que Phlégias passe les âmes; il les passe de la partie des supplices les plus doux à celle des plus terribles: en un mot, il les dépose à l'entrée de cette horrible cité, qui s'étend depuis le sixième cercle jusqu'au fond, où est enchaîné Lucifer. C'est là que sont punis les incrédules, les hérésiarques, et tous ceux dont les crimes attaquent plus directement la Divinité. Phlégias semble donc dans cet Enfer, comme dans l'autre, apprendre aux âmes, non plus par son propre supplice, mais par ceux auxquels il les conduit, à respecter les dieux.

La cité se présente avec ses tours enflammées et ses murs de fer. Phlégias dépose les deux poëtes à l'une des portes. Elle est gardée par des milliers de démons, qui s'irritent en voyant un homme vivant, et s'opposent à son passage. Virgile entre en pour-parler avec eux, et Dante attend avec crainte le résultat de la conférence: elle est rompue. Les démons rentrent dans la ville, et ferment la porte devant Virgile, qui veut y pénétrer avec eux. Il est sensible à cette offense; mais il annonce à son disciple qu'elle sera punie, et que quelqu'un va bientôt leur ouvrir l'entrée de ce séjour. Cependant, au haut de l'une des tours 64, ils voient paraître trois furies teintes de sang, ceintes de serpents verts, et portant aussi des serpents pour chevelures. Virgile reconnaît les suivantes de la reine des pleurs éternels; il reconnaît Mégère, Alecton, Tisiphone. Elles se déchirent le sein avec leurs ongles, ou le frappent avec leurs mains, en jetant des cris si terribles que Dante effrayé se serre auprès de son maître 65. Tout ce tableau est peint avec les plus fortes couleurs et la touche la plus fière.

Note 65: (retour)
Vidi dritte ratto
Tre furie infernal di sangutte tinte,
Che membra femminili avean ed atto
E con idre verdissime eran cinte:
Serpentelli e ceraste avean per crine
Onde le fiere tempie eran avvinte.
E quei che ben conobbe le meschine
Della regina dell'eterno pianto,
Guarda, mi disse, le feroci Erine
.

Con l'unghie si fendea ciascuna il petto;
Battean si a palme e gridavan sì alto
Che mi strinsi al poeta per sospetto
.

Les furies veulent lui montrer la tête de Méduse, la terrible Gorgone. Virgile lui crie de fermer les yeux, et les lui couvre de ses deux mains. Le poëte s'interrompt ici; il avertit les hommes qui ont un entendement sain d'admirer la doctrine secrète cachée sous le voile étrange de ses vers. Cet avis ne convient peut-être pas plus à cet endroit de son poëme qu'à beaucoup d'autres, où il voulait en effet que l'on cherchât toujours quelque sens caché, intention que les commentateurs ont plus que remplie; mais ces trois vers sont très-beaux; tous les Italiens les savent et les citent souvent: