La trompette donne le signal156; au premier choc, les deux coursiers sont abattus; les deux rivaux fondent l'épée à la main l'un sur l'autre. Ardan Canile a de meilleures armes qu'Amadis; il le blesse en plusieurs endroits et Amadis ne peut l'atteindre. Ses amis commencent à craindre pour lui; Oriane quitte le balcon toute en larmes; mais Amadis est infatigable autant qu'intrépide, et Ardan commence à se lasser. Cependant Amadis lui porte sur le haut du casque un coup si fort que son épée se rompt dans sa main et qu'il tombe à genoux, les yeux éblouis et presque fermés au jour. Canile saisit cet avantage et s'avance pour le frapper. La cour tout entière est comme une famille épouvantée qui voit un père chéri prêt à perdre la vie, et ne peut lui porter secours. Ses armes sont en pièces, son bouclier est brisé; il est enfin sans épée; mais son cœur n'en est pas moins ferme, quoiqu'il se voie désarmé et presque nu; il n'en a même que plus d'audace. Il ramasse le fer d'une lance brisée, et avec cette seule arme il attaque et presse de nouveau son adversaire. Il parvient à lui percer le bras; l'épée, dont Ardan ne cessait de le frapper, tombe; Amadis la relève. Ardan qui se voit vaincu frémit, comme sur la mer Égée frémit le vent des tempêtes. Les chevaliers, les princesses, les dames se rassurent; Oriane revient à la place qu'elle avait quittée. «La tendre mère qui a vu son fils unique dans les mains rapaces de la mort, si elle le voit ensuite hors de péril, si Dieu lui rend la vie et la santé, n'essuie pas plus promptement ses yeux baignés de larmes, ne remercie pas plus ardemment le ciel et la fortune, que ne le fait Oriane en voyant désormais en sûreté la vie et l'honneur de celui qu'elle aime157.» Amadis achève de vaincre et sépare du tronc la tête affreuse. Toute la cour se réjouit de sa victoire et de la mort du monstre qu'il a vaincu. Cette description, qui a plus de trois cents vers, est à mettre de pair avec les plus belles du même genre, dans les poëmes les plus parfaits.
Si je voulais citer la description d'une tempête, j'en trouverais une au dix-neuvième chant, qui pourrait aussi être comparée aux plus célèbres et soutenir le parallèle; mais j'aime mieux, sur le même élément, en choisir une d'un genre tout opposé. Amadis apprend qu'Oriane l'accuse de déloyauté, lui qui vient d'être couronné roi de l'Ile ferme comme le plus brave des chevaliers et le plus loyal des amants. Dans son désespoir, il quitte l'île pendant la nuit, monte sur une barque, la pousse en haute mer et s'abandonne à la fortune158. Long-temps il pleure, il gémit, les yeux fixés sur l'astre d'argent. A la fin vaincu par la fatigue et par la douleur, il les ferme; un doux et paisible sommeil vient le saisir. Aussitôt les nymphes des mers qui ont entendu ses plaintes, sortent du fond de leurs retraites, fendent avec leurs mains et leurs beaux bras l'onde amère, et entourent d'un cercle de beautés charmantes l'infortuné qui dort en paix. Ses yeux et ses joues sont encore baignés de pleurs. La lune qui brille doucement dans les airs éclaire ce front, ce visage digne du séjour des dieux, et qui, dans sa pâleur, ressemble à une fleur que la main d'une vierge a coupée; touchées d'une tendre pitié, elles couvrent de baisers ses beaux yeux. Les dieux des mers viennent eux-mêmes, montés sur des monstres marins, entourer la barque légère. Ils en font un char de triomphe; quatre dauphins y sont attelés avec un joug de corail; il la traînent sur la plaine humide avec une admirable rapidité. Suivi de tout ce divin cortége, le malheureux amant vogue ainsi jusqu'au lever du jour. La barque alors vient aborder un délicieux rivage. Les nymphes et les dieux des mers y déposent Amadis sur un lit de jacinthes et de violettes; et c'est là qu'il est réveillé par les premiers rayons du soleil. Passez à cette description l'emploi d'une mythologie étrangère à celle qui fait la machine générale du poëme, et vous ne pourrez lui refuser une des premières places dans la riche collection que l'épopée romanesque peut fournir.
Si je voulais montrer par des citations comment l'auteur d'Amadis fait parler l'amour, et quel langage il prête aux diverses passions dont cette seule passion nous agite, je pourrais choisir également, ou les tourments auxquels Oriane est livrée quand, sur de fausses apparences, la jalousie s'est emparée de son cœur, où les plaintes et le désespoir du fidèle Amadis retiré sur la Roche pauvre, ou les regrets de Corisande séparée de son cher Florestan, ou ceux de Mirinde inquiète pour les jours d'Alidor; ou enfin, comme les amours épisodiques sont très-multipliés dans ce poëme, et que l'auteur paraît avoir eu autant de goût que de talent pour peindre ce sentiment dans toutes ses nuances, je pourrais faire encore d'autres choix. J'y trouverais bien à reprendre quelques-unes de ces recherches de pensée et de style dont peu de poëtes italiens sont exempts, et qui n'appartiennent qu'à une certaine nature idéale ou plutôt fictive; mais j'y trouverais souvent aussi l'expression de la véritable nature, et une grande abondance d'images passionnées, de pensées et de sentiments.
Dans les comparaisons, genre d'ornements si essentiel au poëme épique, il joint au don d'imaginer le talent de peindre. Ainsi que tous les vrais poëtes, il trouve à tout moment entre les personnes ou les choses qu'il peint et tous les objets de la nature animée et inanimée, des rapports qui lui suffisent pour mettre sous nos yeux ces objets tels qu'ils se présentent à son esprit. Ces comparaisons n'ont pas toujours le mérite de la nouveauté, et les mêmes reviennent peut-être trop souvent. Les lions, les tigres, les ours, blessés et poursuivis par les chiens et par les chasseurs, ou leur disputant leurs petits; les sangliers et les taureaux défendant leur vie contre les meutes acharnées; les vents qui se combattent ou qui soulèvent les mers, les flots qui s'irritent ou s'apaisent, les vaisseaux agités par les vagues et poussés par des vents contraires, reviennent un peu fréquemment; et les mots, quoique toujours assez poétiques, ne relèvent pas toujours ce qu'il y a d'un peu commun dans les choses; mais assez souvent aussi, à défaut de nouveauté dans les objets, c'est la manière de les placer et de les présenter qui les relève.
Quelquefois les grands accidents de la nature, rapprochés des accidents de la vie, produisent un effet inattendu. Par exemple, quand le Damoisel de la Mer combat, sous les yeux d'Oriane, un lion prêt à le dévorer, le danger qu'il court le fait pâlir; elle ne reprend ses couleurs et la vie que quand elle le voit vainqueur. «Comme lorsque de ses regards ardents le chien céleste brûle la terre159, et enlève aux campagnes riantes les ornements dont Flore avait paré leur sein, si tout à coup le souffle d'un vent qui s'élève trouble l'air pur et le ciel serein par une pluie fraîche et abondante, les herbes et les fleurs reprennent leur verdure et tout l'éclat dont elles brillaient auparavant; ainsi cette beauté, que le froid glacé de la crainte avait effacée, renaît tout à coup sur le visage d'Oriane, digne de l'amour du ciel même.» Quelquefois il tire ses comparaisons des plus tendres affections de la nature humaine. Amadis attend des nouvelles d'Oriane. Un nain, qu'il avait laissé auprès d'elle, vient lui en apporter de funestes. Il court au-devant de ce nain, quoique sa seule vue soit pour lui d'un mauvais présage. «Une tendre mère160, dont le fils est, depuis longues années, séparé d'elle, si elle voit de loin un de ses compagnons qui était parti avec lui de leur patrie, et qui est revenu sans lui, court avec inquiétude à sa rencontre, lui demande avant tout si son fils est vivant, et en reçoit une réponse affligeante et cruelle; ainsi le malheureux amant court au-devant du messager, et apprend de lui ce qui trouble toute sa joie.»
Il est assez ordinaire de comparer avec la grêle les coups que portent les combattants; la vue de ce qui arrive quelquefois pendant l'hiver sur les montagnes a fourni au Tasse une comparaison moins commune. «Des sommets de l'Apennin qui partage l'Italie161, la neige que l'aquilon emporte, au mois de décembre ou de janvier, ne tombe point aussi épaisse, que les coups de ce bras, dont la force égale l'adresse, tombent sur le dur acier.» Un effet physique de l'eau et du feu lui sert à peindre, dans le cœur de l'homme, le combat et les alternatives de la raison et de l'amour. «De même que si l'on jette sur une liqueur chaude et bouillante une liqueur glacée162, le bouillonnement s'arrête tout à coup, mais bientôt l'eau se réchauffe, et le murmure augmente; de même si dans notre ame le secours de la raison arrête quelquefois le désir et réprime les sens, ils reprennent bientôt leur empire et la ramènent avec plus de force aux impressions du plaisir.»
De doux objets de la nature champêtre dictent à l'ame sensible du Tasse une autre comparaison. Oriane est depuis quelque temps éloignée de la cour de son père et secrètement unie avec Amadis; il y reparaît, mais caché sous ce nom de beau Ténébreux, déjà devenu célèbre, Oriane l'accompagne déguisée, couverte d'un voile et d'habits qui la rendent méconnaissable. Amadis reçoit les plus grands honneurs, et sa compagne les partage. La reine sa mère la félicite d'être la dame d'un chevalier si accompli. «Les feuilles d'un jeune arbrisseau, dit le poëte163, ou l'herbe fraîche et vive ne tremblent point à la douce haleine d'un vent léger, qui souffle pendant les heures brûlantes d'un jour d'été, ni le chevreuil qui côtoye un clair ruisseau, à la vue d'un chien agile dont il craint de devenir la proie, autant que tremble Oriane devant son père, et à l'aspect de sa tendre mère.»
Il faudrait trop de citations si l'on voulait donner des exemples de tous les autres genres de talent poétique que ce poëme réunit; la manière dramatique dont l'auteur annonce ses personnages et dont il les met en scène; l'art avec lequel il ménage sans cesse des surprises; la nature variée de ses épisodes, et son adresse à les entremêler avec l'une ou avec l'autre de ses trois fables principales, adresse égale à celle qu'il emploie pour lier ces trois fables entre elles; l'abondance et le naturel qu'il met dans l'expression des passions tendres, la grâce et la fidélité de ses peintures, l'heureux emploi qu'il fait des trésors de la poésie antique, l'éclat qu'il donne aux apparitions subites et aux merveilles de la féerie; la richesse et même le luxe de ses descriptions qui ont leur source, ou dans les inventions espagnoles et arabes, ou dans ce spectacle d'une nature magnifique habituellement offert dans la partie de l'Italie qu'il habita long-temps.
Mais avec tant de qualités qui manquent à des poëmes plus heureux, comment arrive-t-il donc que l'Amadis soit si peu connu en France, qu'il ne le soit même pas aujourd'hui beaucoup plus en Italie? Un peu d'uniformité dans le tissu de la fable, malgré tous les ressorts qui y sont employés, un peu de faiblesse dans le style, quoique d'ailleurs assez élégant, et surtout extrêmement doux; une longueur démesurée, car, sans en avoir compté les vers, ce que la division par octaves rendrait pourtant assez facile, on peut les porter de cinquante à soixante mille, tout cela peut y avoir contribué; mais la corruption des mœurs, déjà grande au temps de l'auteur et qui n'a pas diminué depuis, n'y serait-elle pas aussi pour quelque chose; et la perfection, l'élévation, la constance de ces amours chevaleresques, qui ne sont dans aucun autre poëme au même degré, ni si généralement répandues que dans Amadis, ne seraient-elles pas en partie la cause de son discrédit?
Quoi qu'il en soit, on doit conseiller de lire ce poëme à tous ceux qui ont assez de loisir pour consacrer beaucoup de temps à des lectures purement agréables; à ceux pour qui la peinture des sentiments tendres, délicats, et trop généralement décriés sous le titre de romanesques, a encore de l'attrait; à ceux enfin qui veulent connaître véritablement tout ce que la poésie italienne a produit de précieux, qui ne se contentent pas d'ouï-dire et de simples aperçus, qui veulent ne prononcer qu'en connaissance de cause, et ne juger que d'après eux. On ne doit pas, à beaucoup près, donner le même conseil pour tous les romans épiques publiés dans le cours de ce siècle, où la passion pour la poésie romanesque fut une espèce de fureur. J'en ai indiqué plus de soixante, et peut-être en est-il échappé à mes recherches ou à ma mémoire: mais combien peu m'ont paru dignes d'occuper et d'arrêter quelque temps mes lecteurs! Plusieurs de ces poëmes ne comportaient que de simples notes, ou tout au plus quelques citations de ce qu'ils avaient, non de bon, mais d'extraordinaire et de bizarre; enfin, le plus grand nombre n'a pu être que nommé ou même désigné dans des énumérations rapides.
Toute cette abondance n'est donc pas richesse. Elle prouve seulement ce que j'ai dit de la passion du siècle pour l'épopée romanesque: elle prouve aussi qu'en donnant trop de liberté aux arts de l'imagination, en craignant trop de gêner leur essor, et en les affranchissant des règles, on en multiplie bien les productions, mais non pas les chefs-d'œuvre. Les imaginations extravagantes et désordonnées fourmillent alors, les imaginations riches et vraiment fécondes sont toujours rares. Depuis la fin de l'autre siècle, ou le Morgante du Pulci éveilla en Italie ce goût pour le roman épique, qui devint bientôt après une passion, puis une mode, parmi ce grand nombre de poëmes, dont la plupart encore sont d'une énorme longueur combien en reste-t-il que l'on doive, ou même que l'on puisse lire, à moins d'avoir un but particulier, tel que celui que je me suis proposé dans mes recherches? Il reste, pour la fable de Charlemagne et de Roland, ce Morgante maggiore, monument curieux sous plus d'un rapport, mais qui satisfait plus souvent la curiosité que le goût; l'Orlando innamorato, non tel que le laissa le Bojardo, son ingénieux auteur, mais tel qu'il fut ensuite refait par le Berni; surtout, et par-dessus tout l'Orlando furioso du grand Arioste, le chef-d'œuvre du genre, et qui, fût-il seul, suffirait pour que ce genre fût consacré. La Table ronde n'a produit que Giron le Courtois de l'Alamanni, encore, quel que soit le mérite de son auteur, ce poëme a-t-il trop peu d'attrait et de charme, pour que l'on puisse avoir un scrupule de ne le pas lire, ou un regret de ne l'avoir pas lu. La fable d'Amadis est plus heureuse; le poëme de Bernardo Tasso lui suffit; il mériterait de sortir de l'oubli où on le laisse, et de reprendre le rang qu'il eut dans l'opinion des hommes les plus éclairés et des meilleurs juges de son siècle.
C'est donc à quatre ou cinq romans épiques que se borne réellement cette richesse. Mais n'en est-ce donc pas une prodigieuse chez une seule nation et dans un seul siècle? Et qu'est-ce donc, quand on pense que, chez cette nation, l'épopée se partage en trois branches, et que ce n'en est ici que la première? Elle appartient en propre à l'Italie. Nous y avons vu l'épopée romanesque naître, se développer, s'égarer, se perfectionner. Chez un peuple éminemment doué d'imagination et de sensibilité, elle s'empara puissamment de l'une et de l'autre. Elle ouvrit d'abord un champ trop vaste au génie; en procurant de grandes jouissances, elle fit peut-être un grand mal; long-temps elle accoutuma les esprits à se repaître, non-seulement de fictions, mais de chimères, et à se passionner pour des extravagances et des fantômes. Mais le génie, essentiellement ami du vrai, finit, en s'appropriant ces inventions désordonnées et vides d'intérêt, par les réduire dans de plus justes limites, par se faire à soi-même des règles, qui devinrent dès-lors celles de cette partie de l'art, et par créer, au milieu de tant d'invraisemblances réelles, une sorte de vraisemblance hypothétique qu'il ne fut plus permis de blesser. Il peignit allégoriquement les vertus et les vices, donna aux sentiments du cœur de l'intérêt et du charme, et porta au plus haut degré d'énergie l'héroïsme militaire et l'enthousiasme guerrier. Il sut même flatter sa nation, ou du moins quelques-unes de ses familles les plus illustres, par des fictions qui donnaient pour constantes des origines souvent suspectes, et sanctionnaient pour ainsi dire les prétentions de l'orgueil.
C'était tout ce que pouvait faire le génie, et son ouvrage fut consommé quand il eut rehaussé ces inventions ainsi réduites par tous les ornements d'une imagination brillante, par l'expression poétique la plus abondante et la plus riche, par tous les trésors d'une langue née poétique, et, déjà depuis deux siècles, rivale des idiomes anciens les plus parfaits.
Mais enfin il manquait toujours à ces créations ingénieuses ce fond d'intérêt historique que la fable peut embellir, mais qu'elle ne peut suppléer. Si des esprits trop graves avaient autrefois traité de contes d'enfants les fictions d'Homère, qu'était-ce donc que les fictions du Bojardo et de l'Arioste? Il était temps de traiter au moins comme des enfants, tels que le furent autrefois les Grecs, un peuple aussi spirituel que l'avaient été ceux de la Grèce; il était temps que le poëme héroïque, ou la véritable épopée, naquît, et qu'elle se joignît du moins au roman épique, devenu une partie trop importante et trop riche de la littérature nationale, pour qu'il fût désormais ni désirable, ni possible de l'effacer.
Quelques poëtes l'avaient tenté dès le commencement de ce siècle: mais, arrêtés par le préjugé qui avait décidé que les langues modernes ne convenaient qu'à des sujets frivoles, et que dans des ouvrages sérieux on ne devait employer que le latin, c'était dans cette langue qu'ils avaient essayé de faire parler la Muse épique164. Ce n'était point l'histoire qu'ils lui avaient d'abord donné à traiter, mais la religion, ses dogmes, ses mystères. Le mystère de l'incarnation avait fourni à Sannazar son poëme de Partu Virginis; la vie et la mort du Christ avaient dicté à Vida sa Christiade. L'histoire profane et même contemporaine avait eu son tour; et Ricciardo Bartolini avait célébré dans l'Austriade la gloire de la maison d'Autriche165.
Note 164: (retour) On trouve dans une lettre d'Annibal Caro une preuve bien évidente que cette opinion régnait alors. Il avoue à l'un de ses amis qu'il aura bientôt achevé une traduction en vers libres de l'Enèide de Virgile, traduction qui a fait sa gloire, et dont il ne parle cependant que comme d'un jeu ou d'un essai sans conséquence. Cosa cominciata, dit-il, per ischerzo, e solo per una pruova d'un poema, che mi cadde nell'animo di fare dopo che m'allargai dalla servitù. Ma ricordandomi poi che sono tanto oltre con gli anni, che non sono più a tempo a condur poemi, fra l'esortazioni degli altri ed un certo diletto che ho trovato in far pruova di questa lingua con la latina, mi son lassato trasportare a continuare, tanto che mi trovo ora nel decimo libro. Puis il ajoute: So che fo cosa de poca lode, traducendo di una lingua in un'altra; ma io non ho per fine d'esserne lodato, ma solo per far conoscere (se mi verrà fatto), la richezza e la capacita di questa lingua contra l'opinion di quelli che asseriscono che non può aver poema eroico, nè arte, nè voci da esplicar concetti poetici, che non sono pochi che lo credono. Cette lettre est datée de Frascati, 14 septembre 1565, c'est-à-dire, quatorze mois avant la mort de l'auteur. (T. II des Œuvres d'Annibal Caro, Venise, 1557, p. 272.)
Note 165: (retour) M. Denina, premier Mémoire sur la Poésie épique, Recueil de l'Académie de Berlin, année 1789, pages 484 et 485. Ces trois poëmes latins étaient en effet imprimés avant que le Trissino formât le projet du sien; les deux premiers sont assez connus; le troisième, qui l'est beaucoup moins (de Bello Narico, Austriados libri XII) avait été publié dès 1515. L'illustre auteur des Révolutions d'Italie, dans le mémoire cité ci-dessus, ajoute aux deux poëmes de Sannazar et de Vida, celui de Fracastor, intitulé: Joseph, et à l'Austriade de Bartolini, le poëme de Jérôme Falletti, Piémontais, de Bello Sicambrico, et celui de Lorenzo Gambara, dont le sujet est la découverte du Nouveau-Monde, sous le titre de Colombiados; mais je ne pouvais les citer ici, parce que 1º, Fracastor, qui mourut en 1553, âgé de soixante et onze ans, n'entreprit le poëme de Joseph que dans ses dernières années, et même il ne put l'achever; 2º la guerre célébrée par Falletti dans son poëme de Bello Sicambrico, est celle de 1542 et 1543, en Flandre et dans le Brabant, entre Charles-Quint et François Ier.; Falletti, qui étudiait alors à Louvain, put, quelque temps après, prendre pour sujet cette guerre, mais son poëme ne fut publié par P. Manuce qu'en 1557; 3º. enfin, Lorenzo Gambara, auteur de la Colombiade, ne mourut qu'en 1586; c'était le cardinal Grandvelle qui l'avait engagé à composer ce poëme, et Grandvelle, ministre favori de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, ne fut fait cardinal, à la sollicitation de cette princesse qu'en 1561. Aucun de ces trois derniers poëmes n'avait donc précédé celui du Trissino, et même le dernier ne fut écrit que plus de douze ans après.
Il n'y avait qu'un degré de plus à franchir; il ne restait qu'à reconnaître que la langue dont le Dante s'était servi, et dans laquelle était écrite toute la partie héroïque du poëme de l'Arioste, était aussi forte, aussi énergique et aussi noble que l'exigeait le poëme épique du genre le plus élevé. Ce fut le Trissino qui le reconnut le premier. Après avoir essayé dans sa Sophonisbe, comme nous le verrons bientôt, de faire renaître la tragédie antique, il essaya dans l'Italia liberata de faire entendre à sa nation, dans son propre langage, les accents de la trompette épique. Son succès ne fut pas complet, mais il fraya la route et montra la possibilité de réussir; et si l'on ne doit de grands honneurs dans les arts qu'à ceux qui ont atteint le sommet, il est cependant aussi des couronnes pour ceux qui ont ouvert les premiers le chemin qui y conduit.
CHAPITRE XIII.
Du poëme héroïque en Italie au seizième siècle; Notice sur la vie du Trissino; idée de son Italia liberata et de quelques autres poëmes héroïques, qui précédèrent celui du Tasse.
Je me suis beaucoup étendu sur l'épopée romanesque, sur sa nature, son origine et ses différents progrès, parce que ce genre de poëme appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il a ses règles et ses convenances particulières; que personne encore en France ne s'était donné la peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie même il n'avait pas été suffisamment approfondi. Le poëme héroïque, au contraire, né chez les Grecs, emprunta d'eux ses règles, sa marche, ses modèles. Lorsqu'on a dit que les Italiens, qui avaient depuis plus d'un demi-siècle des romans épiques, voulurent enfin, vers le milieu du seizième, avoir une épopée à l'imitation de celle des anciens, on a tout dit, ou du moins on n'a plus qu'à examiner comment ils y ont réussi. Je passerai donc tout de suite à ce que l'on sait de la vie du premier de leurs poëtes, qui forma cette louable et difficile entreprise.
Jean-Georges Trissino naquit à Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard Trissino, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette ville, et de Cécile Bevilacqua, fille d'un gentilhomme de Vérone. On dit qu'il fit très-tard ses premières études; cela est même prouvé par une lettre latine qui lui est adressée, et dans laquelle on lui dit: «Si vous avez commencé tard l'étude des lettres, il le faut attribuer à la tendresse de vos parents alarmés pour un fils unique sur qui reposait l'espérance de la succession et des immenses richesses d'une illustre famille166.» Le jeune Trissino, qui avait perdu son père dès l'âge de sept ans, ne tarda pas à réparer le temps que lui avait fait perdre cette tendresse excessive de sa mère. Il fit des progrès rapides, d'abord à Vicence même, sous un prêtre, nommé Francesco di Granuola, et ensuite à Milan, sous le célèbre Démétrius Calcondile. Il témoigna dans la suite, par un monument public, sa reconnaissance pour ce dernier maître; Calcondile étant mort à Milan en 1511, Trissino lui fit élever un tombeau dans l'église de Ste-Marie167, et fit graver sur le marbre une inscription honorable qu'on y lit encore.
De l'étude des langues grecque et latine, il passa à celle des mathématiques, de la physique, de l'architecture et de tous les arts qui peuvent entrer dans l'éducation la plus soignée. Il se maria en 1503168, et ne songeant qu'à jouir tranquillement des douceurs de cette union et de celles de l'étude, il se retira dans une de ses terres. Il y fit bâtir une maison magnifique169, dont il donna lui-même le dessin, et dont André Palladio, son élève en architecture, et qui devint depuis un si grand maître, dirigea les travaux. Trissino vivait heureux dans sa retraite, cultivant les sciences, les arts, et surtout la poésie, pour laquelle il avait pris beaucoup de passion, lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme, après qu'elle lui eut donné deux fils170. Cette perte lui fit abandonner la campagne. Il fit un voyage à Rome pour se distraire de sa douleur. C'est peut-être cette douleur même qui lui suggéra l'idée de composer sa Sophonisbe, la première tragédie où l'Europe moderne vit renaître quelques étincelles de l'art des anciens. Léon X, qui occupait alors le trône pontifical, et qui avait conçu beaucoup d'amitié pour Trissino, voulut faire représenter cette tragédie avec la magnificence qui brillait dans toutes ses fêtes; mais il n'est pas sûr qu'il ait exécuté ce dessein. Bientôt il reconnut dans l'auteur d'autres talents que celui de la poésie.
Il le chargea d'ambassades importantes auprès du roi de Danemark, de l'empereur Maximilien et de la république de Venise171. Trissino y acquit l'estime de ces puissances, et dans l'intervalle des missions honorables qui lui étaient confiées, il se lia d'amitié avec les savants et les grands hommes, dans tous les genres, qui remplissaient la cour de Léon X.
Après la mort de ce pontife, il retourna dans sa patrie, et s'y remaria avec Blanche Trissina, sa parente, dont il eut un troisième fils172. Le pape Clément VII ne tarda pas à le rappeler à Rome et à lui témoigner la même estime et la même confiance que Léon X. Il le députa, en différents temps, à Charles-Quint et au sénat de Venise, et lorsqu'il alla couronner solennellement cet empereur à Bologne, Trissino fut un des principaux officiers dont il voulut être accompagné. Dans cette cérémonie, il eut, disent ses biographes, l'honneur de porter la queue de la robe du pape173. C'était à faire le premier une tragédie telle que la Sophonisbe qu'il y avait réellement de l'honneur, et point du tout à porter la queue d'une robe. Fut-il ou ne fut-il pas créé chevalier de la Toison d'Or par Charles-Quint ou par Maximilien? C'est un point sur lequel ces mêmes historiens ne sont pas d'accord. L'opinion qui paraît le plus au gré de Tiraboschi, est qu'il eut la permission d'employer cette Toison dans ses armes, et de prendre même le titre de chevalier, mais qu'il ne fut pas effectivement admis dans l'ordre; et il n'y a pas le moindre inconvénient à être de cet avis.
Il est difficile de deviner sur quel fondement Voltaire, qui, quoi qu'on en ait dit, se trompe rarement en histoire, a écrit dans l'Essai sur les Mœurs et l'Esprit des Nations174, que le Trissino était archevêque de Bénévent quand il fit sa tragédie, et que le Ruccellaï suivit bientôt l'archevêque Trissino. Il ne fut jamais archevêque ni de Bénévent, ni d'ailleurs, ni même, comme on voit, ecclésiastique. Cette erreur de fait a passé dans quelques écrits estimables175, et c'est ce qui m'engage à en avertir176.
Note 176: (retour) C'est sans doute pour réparer cette erreur que Voltaire a mis dans sa dédicace de la Sophonisbe de Mairet réparée à neuf, que le prélat Giorgio Trissino, par le conseil de l'archevêque de Bénévent......, choisit le sujet de Sophonisbe, etc. Mais le Trissino n'était pas plus prélat qu'archevêque; et l'on ignore quel est l'archevêque de Bénévent qui lui donna ce conseil.
Trissino revint à Vicence dans le dessein de se retirer des affaires et de se livrer paisiblement à la composition de son poëme dont il avait déjà, depuis plusieurs années, conçu l'idée et tracé le plan; mais il trouva sa famille dans le trouble, et lui-même, à compter de ce moment, n'eut presque plus de jours tranquilles. L'aîné de ses deux fils du premier lit était mort; le second, nommé Jules, était brouillé avec sa belle-mère et voyait avec jalousie la prédilection de son père pour le fils qu'il avait eu d'elle. Trissino, mécontent de ces brouilleries, prit Jules en aversion, résolut de le déshériter et de laisser tout son bien à son dernier fils. Jules, l'ayant su, lui intenta un procès pour avoir le bien de sa mère. Pour comble de malheur, Blanche Trissina mourut177. Son mari désolé maria son jeune fils, et se retira à Rome pour fuir les procédures et tâcher de vivre tranquille. Il y demeura quelques années; il termina et publia son grand poëme, l'Italia liberata da' Gothi, l'Italie délivrée des Goths. Pendant ce temps, son fils Jules poursuivait son procès à Venise, où il était soutenu par tous les parents de sa mère. Le Trissino fut obligé de se rendre aussi dans cette ville178, et, comme il était attaqué de la goutte, il fit ce long voyage en litière.
De là il passa à Vicence, où il trouva que Jules venait de faire saisir provisoirement tous ses biens. Il en fut tellement irrité, qu'il revit son testament, et déshérita entièrement ce fils ingrat. Jules n'en fut que plus animé à suivre son procès et à consommer sa vengeance. Ayant gagné dans toutes les formes, il s'empara aussitôt de la maison et de la plus grande partie des biens de son père. Rome était toujours le refuge du Trissino dans ses chagrins. Il s'y retira encore, et dit un éternel adieu à son pays, dans huit vers latins dont voici le sens: «Cherchons des terres placées sous un autre climat, puisque par une fraude insigne on m'enlève ma maison paternelle; puisque les Vénitiens favorisent cette fraude par une sentence cruelle, qui approuve les pièges tendus par un fils à son père, qui veut qu'un fils puisse chasser de ses antiques possessions un père malade et accablé de vieillesse. Adieu, maison charmante; adieu, mes pénates chéris: je suis forcé dans ma misère d'aller chercher des dieux inconnus179.»
Note 179: (retour)Quæramus terras alio sub cardine mundi,
Quando mihi eripitur fraude paterna domus;
Et favet hanc fraudem Venetum sententia dura,
Quæ nati in patrem comprobat insidias;
Quæ natum voluit confectum ætate parentem
Atque ægrum antiquis pellere limitibus.
Cara domus valeas, dulcesque valete penates;
Nam miser ignotos cogor adire lares.
(Opere del Trissino, Verona, 1729, in-4º.,
t. I, p. 398, ed ultima.)
Mais il ne survécut pas long-temps à cette disgrâce, et mourut à Rome vers la fin de 1550, âgé de soixante-douze ans. Les principaux ouvrages qu'il a laissés, outre son poëme et sa tragédie, sont une comédie intitulée i Simillimi, tirée des Ménechmes de Plaute, des poésies lyriques italiennes et latines, et plusieurs ouvrages en prose, presque tous sur la grammaire et sur la langue italiennes. Il fut du petit nombre d'hommes qui, nés avec une grande fortune, ont cependant le goût des lettres, et les cultivent aussi laborieusement que si elles étaient nécessaires à leur existence: mais il ne put éviter, malgré cet avantage, le malheur commun à presque tous les littérateurs célèbres, d'être détournés de leurs travaux par des contradictions et des affaires, et de terminer dans l'infortune des jours consacrés à l'accroissement des lumières ou des jouissances de l'esprit.
Le génie du Trissino était naturellement grave; ce n'était pas celui de son siècle. Il vit le goût naissant du théâtre ne produire que des comédies où la bouffonnerie tenait trop souvent lieu de comique, et il voulut faire une tragédie à l'imitation des anciens; il vit la passion universelle que l'on avait pour l'épopée n'enfanter dans le plus grand nombre que des extravagances monstrueuses, et même, dans un petit nombre choisi, que des rêveries aimables, des ombres sans corps, des fantômes sans réalité; et il voulut faire un poëme héroïque, fondé sur une action véritable, intéressante pour son pays, et seulement embellie de fictions, au lieu d'être une fiction elle-même; il vit enfin que toutes les oreilles étaient séduites par la forme sonore de l'octave et par l'harmonieux entrelacement des rimes, et il voulut adapter à l'épopée, comme il l'avait fait à la tragédie, le vers non rimé, libre ou sciolto, dont quelques écrivains le regardent comme l'inventeur180. Le mauvais succès de sa tentative a détourné de l'imiter, et l'ottava rima est restée en possession du poëme épique181. Il n'est pourtant démontré, ni que s'il eût écrit en octaves son poëme, tel qu'il est d'ailleurs, il eût réussi davantage, ni que s'il eût évité les autres défauts de son poëme et s'il l'eût écrit en vers libres meilleurs que ne le sont les siens, il eût aussi mal réussi. En lisant l'Énéide d'Annibal Caro, s'avise-t-on de regretter la rime et l'octave.
Note 180: (retour) E comune opinione, dit le Quadrio, che il verso sciolto piano fosse nella volgar poesia introdotto da Giorgio Trissino. (Stor. e Rag. d'ogni Poesia, t. III, p. 420.) Le même auteur avoue que d'autres en attribuent l'invention à Jacopo Nardi, dans sa comédie de l'Amicizia, d'autres au Ruccellaï, dans son poëme des Abeilles, etc.
Le sujet que choisit Trissino devait intéresser l'Italie dans tous les temps; mais il avait de plus, à cette époque, le mérite de l'à-propos. «C'était, dit M. Denina182, dans le temps où l'Italie retentissait encore de la voix tonnante de Jules II, où après la dissolution de la ligue de Cambrai, on criait partout hautement qu'il fallait chasser les barbares de l'Italie. L'Histoire de la Guerre des Goths par Procope venait de reparaître. On en trouve même une traduction italienne imprimée en 1544, trois ans avant l'édition de l'Italia liberata, qui se fit à Rome en 1547.»
L'action qu'il entreprit de célébrer est trop connue pour qu'il soit besoin d'autre chose que de la rappeler en peu de mots. Bélisaire, général de Justinien, après avoir vaincu les Vandales en Afrique, parvenu au plus haut degré de faveur et de gloire, passe en Italie par ordre de cet empereur, et la délivre du joug des Goths qui l'opprimaient depuis près d'un siècle; tel en est le fond historique. Le Père éternel substitué au Jupiter d'Homère, les anges aux dieux inférieurs, des apparitions, des enchantements, des miracles, tel en est le merveilleux. L'histoire avait manqué aux meilleurs romans épiques: on peut dire qu'elle est trop scrupuleusement suivie dans le poëme du Trissino. Des imitations d'Homère existaient bien dans quelques-uns des premiers, mais déguisées sous des formes nouvelles, et même l'Arioste était un poëte homérique, plutôt qu'un imitateur d'Homère. Le Trissino se modela si exactement, ou si l'on veut si servilement sur Homère, qu'il transporta dans son poëme les descriptions, les petits détails, les expressions de l'Iliade, quelquefois même des épisodes entiers. «Il en a tout pris, hors le génie, dit Voltaire183. Il s'appuie sur Homère pour marcher, et tombe en voulant le suivre. Il cueille les fleurs du poëte grec; mais elles se flétrissent dans les mains de l'imitateur.»
Une analyse rapide des premiers livres de son poëme suffira pour nous faire juger de la manière dont il emploie et les personnages historiques, et les agents surnaturels, et surtout les fréquentes imitations d'Homère. D'abord, il invoque dans ce sujet chrétien Apollon et les Muses. «Venez, leur dit-il chanter par mon organe184 comment ce juste, qui mit en ordre le Code des Lois185 délivra l'Italie du joug des Goths; qui, depuis près d'un siècle, la tenaient dans un dur esclavage.... Dites-moi ce qui put l'engager à cette glorieuse entreprise.» Et, sans plus de préparatifs, il commence sa narration.
Le Très-Haut qui gouverne le ciel, placé au milieu des bienheureux, regardait un jour les affaires des mortels, quand une des Vertus qui l'environnent, celle que nous nommons Providence, dit en soupirant: «O mon père chéri, de qui dépend tout ce qui se fait là bas sur la terre, ne vous sentez-vous point ému de pitié en voyant la malheureuse Italie soumise aux Goths depuis tant d'années?»--On sent tout de suite que cette Vertu est la Pallas d'Homère parlant à Jupiter. Le Père éternel répond en souriant que le temps d'accomplir ses promesses est arrivé, que ce qu'il a dit une fois et affirmé d'un signe de sa tête, ne peut manquer d'arriver. Il réfléchit ensuite quelques moments, et prend enfin le parti d'envoyer vers Justinien l'ange Onerio (c'est-à-dire l'ange des songes). Il lui donne ses ordres et lui dicte ce qu'il doit dire de sa part à cet empereur. L'ange emmène avec lui la Vision, se revêt de la figure vénérable du pape, marche vers Durazzo en Albanie, où était Justinien, le trouve endormi dans sa chambre, sur son lit, et se plaçant près de sa tête, lui ordonne, de la part de l'Éternel, d'assembler son armée et de délivrer l'Italie des Goths. Il lui répète homériquement les propres paroles dont le Père éternel s'est servi.
L'empereur s'éveille: il appelle Pilade, son valet de chambre, et lui demande ses habits. Suit la description très-détaillée de la toilette de l'empereur. Aucune partie des vêtemens n'est oubliée, ni la chemise du lin le plus fin et le plus blanc, ni le corselet de drap d'or, ni les chaussettes de soie, ni les souliers de velours couleur de rose. On lui apporte de l'eau dans une aiguière de crystal, sous laquelle est un grand vase de l'or le plus pur. Il se lave les mains et le visage, et s'essuie avec une serviette blanche brodée tout alentour. Un écuyer fidèle peigne sa blonde chevelure ondoyante, et ajuste sur sa tête le bonnet impérial et la couronne enrichie de perles et d'or. Ce n'est pas tout, il met sur le corselet un vêtement de velours ras cramoisi, richement brodé autour du cou et tout alentour des bords. Ce vêtement est serré par une belle ceinture, et le tout est recouvert d'un manteau magnifique de drap d'or, qui traîne à terre de la longueur de trois palmes, et rattaché sur l'épaule droite avec une perle ronde, plus grosse qu'une noix, si belle, si blanche et d'un si grand éclat, qu'une province ne pourrait la payer.
Ainsi vêtu, Justinien s'assied sur un trône d'or, et ordonne aux ministres de ses commandements d'appeler tous les grands, les généraux et les guerriers de marque à un conseil général; mais d'avertir d'abord le grand Bélisaire, Paul comte d'Isaurie, Narsès et Audigier, pour qu'ils se rendent sur-le-champ auprès de lui. Ils viennent; il leur fait un accueil honorable, leur dit quel est son dessein, que le conseil général s'assemble, que peut-être les chefs et les principaux officiers de l'armée qui croyaient aller attaquer les Maures d'Espagne, répugneront à marcher contre les Goths, peuple belliqueux et nombreux; qu'il attend alors de leur zèle et de leur attachement à sa personne, qu'ils parleront dans le conseil pour soutenir l'opinion de cette guerre. Cela dit, il sort avec eux, trouve dans les appartements du palais les grands et les chefs des guerriers qui lui font cortège, et se rend, ainsi entouré, à la salle du conseil.
Grande description de cette immense basilique, large de trois cents pieds, et longue de cinq cents; colonnades, ornements, pavés en marbre et en mosaïque, estrade, sièges, leur matière précieuse, leurs formes, l'ordre dans lequel ils sont placés; d'abord ceux des douze comtes, puis ceux des rois soumis à l'empire, ensuite les sièges des grands officiers, des généraux, des principaux guerriers, etc. Justinien se lève appuyé sur son sceptre: ce sceptre, Dieu l'avait envoyé du ciel à Constantin; après sa mort, il resta caché pendant plusieurs années; il parvint ensuite au bon Théodose, et après lui à Justinien. L'empereur expose fort au long son dessein, et engage tous ceux qu'il a convoqués à dire librement leur opinion sur cette importante affaire.
Le premier qui parle est le consul de cette année, Salidius, homme orgueilleux, rusé, envieux, ennemi de Bélisaire. Il s'oppose à l'entreprise. Le roi sarrazin Arétus, fils de la belle Zénobie, est du même avis. Il conseille de porter en Orient les armes de l'empire, et d'attaquer les Perses et non les Goths. Plusieurs autres rois d'Orient allaient parler dans le même sens; Bélisaire engage l'éloquent et sage Narsès à soutenir enfin l'opinion de la guerre d'Italie. Narsès, dans un discours long et adroit, réfute toutes les objections qui ont été faites, et conclut à la guerre contre les Goths. Bélisaire se lève ensuite, allègue d'autres motifs, mais conclut comme Narsès. L'assemblée annonce par son murmure qu'elle est généralement de l'avis de ces deux chefs.
Le jeune et brave Corsamont se lève. C'était un roi barbare descendant de Thomyris, le plus fort, le plus intrépide et le plus beau de toute l'armée, après Bélisaire, à qui le poëte donne toutes les perfections du corps, comme toutes les qualités de l'ame. Corsamont ne dit que peu de paroles; il demande à marcher le premier, et même seul si l'on veut, contre les Goths. Son action énergique électrise le conseil; tous demandent la guerre. Justinien prononce qu'elle est résolue. Il nomme général en chef Bélisaire le Grand, qu'il appelle lui-même toujours ainsi. Il le charge de distribuer à son gré les autres emplois, et ordonne que chacun se tienne prêt à partir. Le vieux Paul l'Isaurien fait alors un grand éloge de Bélisaire, et propose que, pour rendre son autorité plus respectable et plus grande, l'empereur, après le repas, lui donne publiquement, à la tête de l'armée, le bâton de commandement. Justinien approuve ce conseil, va dîner, et charge Paul et Narsès d'assembler l'armée.
L'empereur sort en effet en grande pompe de son palais. Il franchit les portes de la ville et arrive au camp. Il monte sur une estrade, au milieu de l'armée. Bélisaire seul est debout auprès de lui. Justinien annonce aux soldats, et la guerre d'Italie, et le choix qu'il a fait de Bélisaire pour les conduire à la victoire. Toute l'armée applaudit et jette des cris de joie. L'empereur allait se remettre en marche, lorsqu'un prodige frappe tous les esprits. Près des barrières du camp était un petit tertre, couvert de buissons de myrtes et d'autres arbrisseaux, où une infinité de petits oiseaux avaient fait leurs nids. Un énorme dragon sort tout à coup de son repaire, et se met à dévorer les petits. Les mères effrayées semblent, par leurs cris, implorer du secours. Un aigle fond du haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un moment après, un autre dragon vient continuer le ravage et dévorer les petits oiseaux; un second aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le monde, et l'empereur lui-même est frappé d'étonnement; mais Procope, excellent astrologue, explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les peuples d'Italie; le dragon est le roi des Goths; l'aigle est Bélisaire. Un second roi goth voudra prendre la place du premier; mais Bélisaire le vaincra de même; ainsi le veut l'Éternel. Alors Justinien satisfait rentre dans la ville et dans son palais, après avoir donné à Bélisaire l'ordre de partir sous trois jours avec l'armée.
Ainsi finit le premier chant. Dans le second, Bélisaire fait ses préparatifs. Il présente à l'empereur la liste des généraux et des chefs de tous les corps de l'armée. Le poëte se sert de ce moyen pour les faire tous connaître, comme Homère dans ses revues. Il invoque comme lui les Muses avant de commencer cette énumération. Elle est précédée d'une description très-étendue de l'état où était alors l'empire romain, de ses grandes divisions, de ses provinces, de la partie de celui d'Occident qui était occupée par les Goths, et d'une histoire abrégée de leur usurpation. Enfin Bélisaire termine le second livre en faisant embarquer l'armée.
La scène change au troisième livre. Le jeune et beau Justin, neveu de l'empereur et héritier de l'empire, avant de partir avec Bélisaire, se rend le soir chez l'impératrice Théodora, qui l'invite à souper avec elle et ses deux nièces, Astérie et Sophie. L'Amour, le petit dieu d'Amour lui-même, avec ses flèches et son carquois, saisit ce moment pour blesser le cœur de Sophie, qui conçoit pour Justin une passion aussi vive qu'elle est subite. Il en ressent une pareille; cependant il part; elle reste en proie au trouble et aux tourments de cette passion naissante. Elle se confie à sa sœur qui la console et lui donne quelques espérances. Le jour paraît; le grand Bélisaire, après avoir entendu dévotement la grand'messe186, monte sur son vaisseau, se met encore à genoux, et adresse au Dieu de l'univers une fervente prière. Dieu l'entend, et garantit le succès de son entreprise par un mouvement de sa tête divine, qui fait trembler le monde. (On voit ici, comme dans les tableaux des plus grands peintres modernes, le Jupiter olympien percer à travers la première personne de la Trinité.) La flotte cingle en pleine mer. L'empereur la voit partir, d'un balcon de son palais. L'ange Nettunio se place, le trident en main, à la poupe du vaisseau que monte Bélisaire. Il commande aux vents, qui obéissent, dirigent rapidement la flotte et la font entrer au port de Brindes.
Cependant Sophie, restée à Durazzo, gémissait de l'absence de Justin. Sa sœur Astérie parle pour elle à l'impératrice, et la trouve disposée à unir les deux amants. Le difficile est d'obtenir l'agrément de l'empereur, et qu'il rappelle Justin pour ce mariage. C'est ici qu'est une scène imitée d'Homère, dont Voltaire s'est moqué avec raison. Tout le monde connaît cet épisode délicieux. Junon, dans l'Iliade187, veut procurer la victoire aux Grecs, malgré la protection que Jupiter accorde aux Troyens. Elle n'en voit pas de meilleur moyen que d'aller trouver sur le mont Ida son redoutable époux, de lui prodiguer les plus tendres caresses et de l'endormir dans ses bras. Pour y réussir, elle a recours à toutes les recherches de la toilette; retirée dans un appartement secret que lui avait construit son fils Vulcain, elle se baigne dans une liqueur divine, fait couler sur son beau corps une essence céleste qui parfume le ciel et la terre; elle peigne sa belle chevelure qui descend en boucles ondoyantes; elle revêt une robe d'un tissu divin, où Minerve épuisa son art, l'attache autour de son sein avec des agrafes d'or, et s'entoure de sa riche ceinture. Elle y ajoute la ceinture même de Vénus, qu'elle obtient d'elle sous un faux prétexte, ceinture magique, ou plutôt ingénieux emblème, où se trouvent réunis les charmes les plus séduisants, l'amour, les tendres désirs, les aimables entretiens, et ces doux accents, dit le bon Homère, qui dérobent en secret le cœur du plus sage188.
Par le conseil de Vénus, elle cache ce tissu précieux et l'attache sous son beau sein. Enfin, elle monte sur l'Ida, et va se montrer à Jupiter dans tout l'éclat de sa parure. A cette vue, il se sent enflammé plus qu'il ne le fut jamais pour elle. Il la presse; elle se défend. Elle craint que dans un lieu si découvert quelque dieu ne les aperçoive: elle n'oserait plus rentrer dans l'Olympe. Il existe dans leur palais une retraite impénétrable à tous les regards; elle lui propose de s'y rendre, si son épouse a tant de charmes pour lui. Mais Jupiter lui promet qu'ils seront environnés d'un nuage que le soleil même ne pourra pénétrer. Alors elle n'a plus rien à répondre, et en effet elle ne répond rien.