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Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Chapter 14: Section II.
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About This Book

A literary history tracing Italian narrative poetry's development, focusing on romanesque epics and their subgenres: chansons of Charlemagne and paladins, Troy-derived epics, adaptations of Homer and Virgil, and purely imaginative chivalric romances. It surveys representative poems and authors (including anonymous compositions and vernacular versifications), examines structural features such as canto exordes, octave rhyme, and formulaic interruptions that mark the romanesque form, and critiques recurrent stylistic weaknesses like prosaic versification, excessive length, and narrative artlessness. Comparative remarks highlight how preference for certain cycles limited other themes, and detailed notices illustrate the varying fidelity, workmanship, and audience appeal of these works.

Il ne passait cependant pas un jour sans s'occuper de son poëme. Il se préparait à l'aller faire imprimer à Venise quand la peste se déclara dans cette ville, et le força encore de différer. Il recevait par son ami Scipion de Gonzague les propositions les plus avantageuses et les plus pressantes de la maison de Médicis. Il était combattu d'un côté par son attachement pour le duc Alphonse, pour ses sœurs, peut-être pour la jeune comtesse de Scandiano, de l'autre par le désir d'une vie plus indépendante et plus tranquille qu'on lui faisait espérer en Toscane. Dans ces entrefaites, Jean-Baptiste Pigna, historiographe de la maison d'Este, vint à mourir. Le Tasse, au milieu de ses continuelles alternatives, demanda cette place et l'obtint291; il se trouva donc plus étroitement enchaîné que jamais, et ne tarda pas à s'en repentir.

Note 291: (retour) 1567. On voit, par quelques-unes de ses lettres qu'il aurait voulu être refusé, et prendre de-là un prétexte pour quitter le duc de Ferrare et passer au service de la maison de Médicis.

Ses ennemis redoublaient d'activité à mesure qu'il croissait en réputation et qu'il semblait croître en faveur. Il les avait soupçonnes d'intercepter ses lettres; il eut bientôt la preuve d'un trait non moins vil et non moins perfide. Pendant un voyage qu'il fit à Modène, il avait laissé à l'un des officiers du duc, qui feignait d'être de ses amis, la clef de toutes les pièces de son appartement, à l'exception de la chambre où il tenait ses livres et ses papiers les plus secrets; il reconnut à son retour qu'on avait aussi ouvert cette chambre, fouillé et examiné tous ses papiers292. Ce trait et d'autres semblables, indices affligeants d'une intrigue ourdie contre lui par quelques ennemis secrets293, lui inspiraient une tristesse qu'il s'efforçait en vain de dissimuler.

Note 292: (retour) Lettre du Tasse, citée par Serassi, p. 230.
Note 293: (retour) Voyez Serassi, loc. cit.

Pour l'en distraire, la princesse Léonore l'emmena avec elle dans une belle maison de campagne294, sur les bords du Pô, à dix-huit milles de Ferrare. Le voyage ne fut que de onze jours; mais ces jours de bonheur et de calme dissipèrent en effet sa mélancolie; et il reprit avec ardeur à son retour quelques corrections qui lui restaient encore à faire; il en fit surtout de très-importantes au charmant épisode d'Herminie, qui reçut alors ce haut degré de perfection qu'on y admire.

En quittant une Léonore, il recommença ses assiduités auprès de l'autre. La comtesse de Scandiano, que l'on dit avoir été aussi sage que belle, ne put cependant être insensible aux tendres soins et aux beaux vers que lui consacrait le Tasse. Elle lui accorda des préférences qui irritèrent de plus en plus l'envie. L'un de ces envieux, d'abord secrets et qui ne pouvaient plus se contraindre, était le célèbre Baptiste Guarini. Il avait été l'un des plus intimes amis du Tasse; mais à la rivalité poétique, dans laquelle, malgré son talent, il n'était pas heureux, se joignit encore la rivalité d'amour, où il ne le fut guère davantage. Il ne put supporter la faveur où était le Tasse, non-seulement auprès des deux princesses, mais auprès de cette belle étrangère. Des sonnets piquants furent lancés de part et d'autre. Si cette jalousie fut cause, comme elle le fut réellement, que le Guarini composa quelque temps après son Pastor fido, c'est toujours un bon effet d'une méchante cause; et ce n'est pas la seule fois qu'il en est arrivé ainsi dans la carrière des arts.

C'est vers le même temps que le Tasse eut cette aventure qui a fait tant d'honneur à son courage. Le Manso et Serassi la racontent avec quelques différences qu'il est bon de remarquer. Le premier dit que le Tasse avait confié tous ses secrets, même celui de ses amours, à un homme qu'il croyait son ami; que ce faux ami eut un jour, ou l'indiscrétion, ou la malignité de redire une des particularités les plus secrètes, et que le Tasse l'ayant appris, courut à lui dans une des salles du palais ducal et lui donna un soufflet. N'osant tirer l'épée dans ce lieu même, l'offensé sortit et envoya au Tasse un défi qu'il accepta. Il se rendit sur-le-champ au lieu indiqué, et le duel était commencé quand trois frères de son ennemi fondirent sur lui tous à la fois.

Serassi traite ce récit de romanesque; selon lui, le Tasse avait des preuves d'une trahison qu'un homme, qui se disait son ami, lui avait faite sur une matière très-délicate (cela ne dit point du tout que ce ne fut pas en matière d'amour). Il le rencontra dans la cour du palais, et voulut s'expliquer avec lui. Le faux ami, au lieu de s'excuser, répondit avec impertinence, et alla même jusqu'à donner un démenti. Le Tasse, qui connaissait très-bien les lois de la chevalerie, répliqua au démenti par un soufflet au travers du visage. Le souffleté, lâche comme le sont presque toujours les insolents, se retira sans dire un mot; mais quelques jours après, étant accompagné de ses deux frères, il vit le Tasse passer sur la place publique. Ils s'élancèrent tous à la fois et coururent pour le frapper par derrière. Le Tasse possédait la science des armes comme la bravoure d'un chevalier: il se détourne, tire son épée et met en fuite ses trois assassins. Ils s'enfuirent même de Ferrare, et se réfugièrent l'un à Florence, les autres en différents lieux.

Il n'est pas vrai, comme le veut le Manso, que deux d'entre eux furent blessés; ils n'en donnèrent pas le temps au Tasse. Il ne l'est pas non plus que le duc le fit alors arrêter, sous prétexte de le mettre à l'abri d'un nouvel attentat contre sa vie, et que ce fut cette injuste arrestation qui excita dans l'esprit du poëte le désordre qui s'y manifesta peu de temps après. Les torts d'Alphonse avec le Tasse ne furent que trop réels; mais il ne faut ni les accroître, ni anticiper l'époque. Il faut même ajouter que le redoublement d'attentions et d'égards du prince pour le Tasse en cette circonstance est prouvé par les lettres du Tasse lui-même295, et que, par une conséquence nécessaire, si l'indiscrétion du faux ami était en effet relative à des intérêts d'amour, elle n'avait du moins compromis ni Léonore, sœur du duc, ni personne de sa famille.

Note 295: (retour) On en trouve surtout une, t. V des Œuvres, édit. de Florence, in-fol., p. 258.

Cette affaire fit beaucoup de bruit à Ferrare, beaucoup d'honneur au Tasse, et il n'y a aucune raison de ne pas croire que les bons Ferrarois, qui imaginaient sans doute qu'un gentilhomme qui lit, écrit et fait des vers, n'est pas aussi brave qu'un gentilhomme ignorant qui ne sait écrire, ni en vers, ni en prose, aient fait sur cette aventure deux mauvais vers en l'honneur du Tasse et les aient chantés par la ville:

Colla penna e colla spada

Nessun val quanto Torquato.


Avec la plume et l'épée,

Le Tasse n'a point d'égal.

Assurément cela n'est pas bon, mais bien d'autres vaudevilles ne valent pas mieux, et celui-ci est une preuve de plus d'un fait qu'il est bon de constater.

Le Tasse ne parut pas très-ému de cette affaire; il ne demanda au duc que les satisfactions qui lui étaient dues, et ne parla de son assassin dans ses lettres que comme d'un lâche et d'un infâme296. Un autre objet l'affecta beaucoup davantage. Il reçut des avis certains que l'on imprimait son poëme dans une ville d'Italie. On ne peut imaginer les craintes et l'égarement qui s'emparèrent de son esprit à cette nouvelle. Non-seulement son poëme n'était pas encore au point de perfection qu'il eût désiré, mais il se voyait par-là menacé de perdre tous les avantages qu'il s'était raisonnablement promis de cette publication si long-temps attendue: il voyait s'évanouir tout l'espoir de son indépendance. Il implora la seule puissance qui pût le sauver d'un tel malheur, et le duc écrivit avec beaucoup d'intérêt au duc de Parme, à plusieurs autres princes, à la république de Gênes, et même au pape297, pour les prier de défendre et d'empêcher, dans l'étendue de leurs états, l'impression furtive de la Jérusalem délivrée.

Note 296 (retour) Voyez sa lettre du 10 octobre, citée d'après un manuscrit, par Serassi, p. 236.
Note 297: (retour) Décembre 1576.

La mélancolie du Tasse et l'incertitude de son esprit augmentèrent considérablement: d'autres sujets d'inquiétudes, s'y mêlèrent encore; un voyage qu'il fit à Modène298 chez le comte Ferrante Tassone, l'un de ses meilleurs amis, qui employa tout ce qu'il put imaginer d'amusements pour le distraire de ses chagrins, n'y apporta que peu d'adoucissements. Une lettre venue de Rome lui fit craindre le refroidissement de son autre excellent ami, Scipion de Gonzague. En ce moment où ses ennemis l'accusaient de vouloir éclipser la gloire de l'Arioste, Orazio Ariosto, neveu de ce poëte, écrivit en faveur du Tasse des stances qui lui parurent à lui-même passer les bornes de la louange, et il craignit que ce ne fût un piège tendu à son amour-propre pour le perdre plus sûrement299. On corrompit ses domestiques, ou l'on sut lui persuader qu'ils étaient corrompus. Enfin, il vint à s'imaginer que ses persécuteurs non-seulement l'avaient accusé d'infidélité auprès de son prince, mais avaient même dénoncé sa croyance au tribunal du Saint-Office.

Note 298: (retour) Janvier 1577.
Note 299: (retour) J'aurai bientôt occasion de parler de la lettre aussi modeste qu'éloquente qu'il écrivit à ce jeune homme, qui l'avait loué de très-bonne foi.

Ici je dois traduire littéralement Serassi, l'historien de sa vie; je ne dois altérer aucun des traits qu'il a tracés avec une simplicité qui garantit sa bonne foi. «Véritablement, dit-il300, le Tasse, comme il l'a lui-même avoué depuis, habitué à méditer avec toute la finesse de son esprit sur les systèmes des anciens philosophes, crut avoir éprouvé quelque doute sur le mystère de l'incarnation du fils de Dieu; il lui semblait encore que, dans ces sortes de méditations, il avait été incertain de savoir si Dieu avait tiré le monde du néant, ou si le monde dépendait seulement de lui de toute éternité, et enfin s'il avait doué ou non l'homme d'une âme immortelle. Il ne s'était, il est vrai, jamais assez livré à ces doutes, pour y donner tout-à-fait son consentement; cependant la crainte d'avoir failli l'avait mis, dès l'origine, dans une telle agitation qu'il était allé à Bologne301 se présenter à l'inquisiteur. Il en était revenu très-satisfait, et muni de plusieurs instructions pour s'affermir de plus en plus dans sa croyance. Maintenant que sa tête était ainsi agitée, il craignit d'avoir laissé échapper des paroles qui pussent inspirer quelques doutes sur sa foi; et cela en parlant à des personnes qui lui avaient depuis peu donné des preuves d'inimitié.

Il ne douta point qu'elles n'en fissent un chef d'accusation contre lui pour achever sa perte. Il joignit encore à toutes ses terreurs, la crainte d'être empoisonné ou assassiné. Son imagination s'échauffa au point qu'il n'avait plus de repos, qu'il ne parlait plus d'autre chose, qu'il n'y avait plus moyen de le persuader ni de l'apaiser. Le duc, madame Léonore, et particulièrement la duchesse d'Urbin, firent tout leur possible pour le rassurer, pour lui ôter de l'imagination ces vaines craintes; ils n'y purent parvenir.»

Un soir302, dans les appartements de la duchesse d'Urbin, il tira son couteau pour en frapper un de ses domestiques, sur lequel il avait conçu des soupçons; le duc donna aussitôt ordre de l'arrêter et de le renfermer dans de petites chambres qui bordaient la cour du palais. C'était, dit-on, pour éviter de plus grands malheurs, et pour l'engager à se laisser soigner, plutôt que pour le punir. Cela peut être; mais il y avait sûrement des moyens plus doux d'obtenir les mêmes effets. Cette détention acheva de consterner le malheureux Tasse. Il écrivit, pour en sortir, les lettres les plus suppliantes: enfin le duc se laissa fléchir et le fit reconduire dans son appartement. Il exigea seulement qu'il se fit traiter par les médecins les plus habiles. Le traitement parut réussir; le duc, pour lui faire oublier sans doute sa première rigueur, le conduisit avec lui à Belriguardo dans un voyage de plaisir, et n'oublia rien pour le consoler, le distraire et le réjouir. Mais il connaissait si bien quelle était la blessure la plus dangereuse de cet esprit malade, qu'il voulut, dit positivement Serassi, «que le Tasse, avant de partir pour Belriguardo, se présentât au Saint-Office à Ferrare, et y fût attentivement examiné sur les points qui pouvaient lui causer de l'inquiétude. Le père inquisiteur, qui s'aperçut aisément que tous ces doutes n'étaient que l'effet d'une imagination exaltée, le traita avec douceur, lui certifia, le plus affirmativement du monde, qu'il était très-bon catholique, et le déclara libre et absous de toute accusation quelconque. D'un autre côté, le duc lui donna les plus fermes assurances qu'il n'avait aucun sujet d'être mécontent de lui, aucun soupçon de sa fidélité, et que s'il avait fait quelques fautes contre son service, il les lui pardonnait de tout son cœur.

Note 302: (retour) Le 17 juin 1577.

Cependant, malgré toutes ces assurances, et au milieu même des amusements de Belriguardo, le Tasse se mit à argumenter, et à sophistiquer de la manière la plus étrange sur la décision de l'inquisiteur, soutenant qu'elle ne devait point être valide, que par conséquent il n'était pas bien absous, parce qu'on n'avait point observé les formes ordinaires et prescrites. Il imagina aussi que le duc Alphonse était plus prévenu contre lui qu'il ne voulait le paraître; et sur ces fantaisies, mais principalement sur la première, il allait raisonnant de façon que c'était une pitié de l'entendre. Le duc se détermina donc à le renvoyer à Ferrare, et le Tasse ayant montré le désir d'être conduit chez les moines de St.-François, Alphonse l'y fit transporter et le fit recommander par un de ses secrétaires aux attentions et aux bons traitements de ces religieux. Son premier soin, en arrivant dans leur maison, fut de rédiger une supplique pour les cardinaux composant le tribunal suprême de l'Inquisition à Rome, dans laquelle il exposait ses craintes sur l'invalidité de la décision de Ferrare, et demandait la permission de se rendre à Rome pour mettre enfin en sûreté son honneur et son repos. Il écrivit dans le même sens à Scipion de Gonzague. Malgré tous les soins qu'il prit pour faire parvenir ces lettres, elles furent interceptées, et cette fois c'est un service qu'on lui rendit.

Cependant il commença de se laisser traiter, mais à contre cœur, imaginant d'un côté qu'il n'en avait pas grand besoin, craignant de l'autre qu'on ne mêlât du poison dans ses remèdes. L'objet principal de ses inquiétudes était toujours la crainte de n'être pas définitivement acquitté par l'Inquisition; la décision de Ferrare lui paraissait insuffisante; on la lui avait donnée, croyait-il, de cette manière pour qu'il ne pût jamais connaître ses accusateurs. Il ne cessait d'écrire au duc Alphonse, sur cet objet, ou de lui envoyer des messages, qui lui devinrent importuns. Il reconnaissait dans une de ses lettres qu'il avait soupçonné le prince, qu'il avait parlé hautement de ses soupçons, et que c'était une folie qui exigeait un traitement; mais sur tout le reste, il attestait les entrailles de J.-C. qu'il était moins fou que S. A. n'était trompée. Le duc offensé de ces expressions, et de quelques autres qu'il trouva trop familières, non-seulement cessa de répondre à ses demandes, mais lui défendit rigoureusement d'écrire, et à lui, et à la duchesse d'Urbin. Cette défense redoubla dans l'esprit du Tasse l'agitation, les soupçons et les frayeurs. Enfin, il saisit un moment où on l'avait laissé seul; il sortit du couvent, et bientôt après de Ferrare303. Il partit de cette ville où son nom était en si grand honneur, de cette cour où ses talents avaient excité tant d'admiration, où il avait même inspiré des sentiments plus tendres, où sa faveur avait fait tant d'envieux: il partit de nuit, sans argent, sans guide, presque sans vêtements, mais surtout sans ses papiers, sans la plus imparfaite copie de son poëme, ni de son Aminta, ni de ses autres productions; content d'avoir sauvé sa vie des périls dont il se croyait environné.

Note 303: (retour) Vers le 20 juillet 1577.

Section II.

Suite de la Vie du Tasse, depuis 1577,
jusqu'à sa sortie de l'hôpital Ste-Anne, en 1586.

Dans l'état déplorable où était le Tasse quand il sortit de Ferrare, évitant les villes et même les grandes routes, de crainte d'être poursuivi et reconnu, il se dirigea cependant assez rapidement et assez juste, pour arriver, par l'Abruzze, dans les états de Naples en peu de jours. Ce n'était point à Naples qu'il voulait aller, mais à Sorrento sa patrie, dans la maison de sa sœur aînée Cornelia. Après la mort de leur mère, cette sœur était demeurée à Naples entre les mains de ses oncles, qui ne voulurent jamais la renvoyer à Bernardo, malgré les instances réitérées qu'il leur fit. Mariée par eux avec un gentilhomme de Sorrento, nommé Sersale, elle était restée veuve avec plusieurs enfants, mais, à ce qu'il paraît, avec une honnête aisance. Quoique le frère et la sœur ne se fussent point revus depuis leur enfance, ils avaient conservé beaucoup de tendresse l'un pour l'autre, et le Tasse n'avait aucun lieu de douter qu'il ne fût bien reçu. Cependant la défiance naturelle aux malheureux lui inspira l'idée de mettre cette tendresse à l'épreuve. A quelque distance de Sorrento, il s'arrêta chez un pauvre berger, changea de vêtements avec lui, et en arrivant chez sa sœur, se présenta sous cet habit de pâtre, comme quelqu'un envoyé pour lui apporter des nouvelles de son frère. L'émotion extrême qu'elle éprouva, en apprenant ses malheurs, ne laissa plus au Tasse aucun doute; il se fit enfin connaître, et trouva dans les embrassements de cette sœur chérie les plus douces consolations qu'il eût goûtées depuis long-temps.

Là, dans une des plus belles positions de la terre, sous un ciel pur, ayant toujours devant lui le spectacle de la nature la plus aimable et la plus imposante en même temps, devenu l'objet des sollicitudes et des soins d'une tendre amitié, il commença bientôt à éprouver un soulagement sensible. Cette sombre mélancolie, cette humeur noire qui l'avait si cruellement tourmenté, s'adoucit; et par une vicissitude très-naturelle, il commença aussitôt à croire qu'il avait quitté trop légèrement Ferrare, et à regretter d'avoir excité, par ses craintes exagérées et par sa fuite, le mécontentement du duc Alphonse. Selon le propre de cette maladie cruelle, ses idées ayant éprouvé ce retour passèrent d'une extrémité à l'autre. Il écrivit au duc et aux princesses ses sœurs, pour obtenir d'être rétabli dans son premier état et surtout dans leurs bonnes grâces. Ni Alphonse, ni la duchesse d'Urbin ne lui firent de réponse; il n'en eut que de Léonore; mais cette réponse était de nature à lui ôter toute espérance. Il crut alors prendre un parti grand et généreux, en allant s'offrir lui-même et remettre sa vie entre les mains du duc. Malgré les instances de sa sœur Cornélie, à peine rétabli d'une maladie dangereuse qu'il venait encore d'éprouver, il partit de Sorrento pour exécuter ce dessein.

Arrivé à Rome304, il voulut donner un témoignage public de sa confiance, en descendant directement chez l'agent305 du duc de Ferrare. Cet agent et l'ambassadeur306 du duc le reçurent avec beaucoup d'amitié; ils écrivirent tous deux à leur souverain en sa faveur. Scipion de Gonzague, et le cardinal Albano, qui était presque aussi attaché au Tasse que Scipion même, ne furent point d'avis qu'il retournât à Ferrare, quand même ce retour lui serait offert, mais qu'il se bornât à obtenir du duc Alphonse son pardon, et à lui demander ses, effets et ses papiers, qu'il avait laissés dans son palais. Le cardinal écrivit dans ce sens au duc, qui répondit qu'il avait donné des ordres pour que tous les papiers que le Tasse avait laissés, soit entre les mains de la duchesse d'Urbin, soit ailleurs, fussent rassemblés et lui fussent remis; mais il ne s'expliquait que vaguement et très-brièvement sur le reste. Les papiers ne furent point renvoyés au Tasse, peut-être dit Serassi, parce qu'il déplaisait au duc et aux deux princesses, après avoir perdu la personne du poëte, de perdre encore de si précieux ouvrages. Le Tasse ne se découragea point, et fit faire de nouvelles instances par l'agent et par l'ambassadeur. Le Manso dit que c'était la princesse Léonore qui l'engageait par ses lettres à insister; mais Serassi affirme que dans tous les papiers relatifs à cette affaire qu'il a eus entre les mains, il n'a trouvé aucun vestige de cette correspondance. Quoi qu'il en soit, le duc céda enfin aux instances de ses ministres, et leur répondit307 qu'il consentait à reprendre le Tasse à son service, mais qu'il fallait d'abord qu'il reconnût dans l'humeur mélancolique dont il était tourmenté, la source de tous ses soupçons et de toutes ses craintes; qu'il consentît à se faire traiter, pour se guérir de cette humeur; que s'il comptait encore s'embarrasser, comme par le passé, dans des explications et dans des plaintes éternelles, il était, lui, déterminé à ne s'en mettre plus en peine; que lorsqu'il serait revenu à Ferrare, s'il refusait de se laisser traiter, il recevrait sur le champ l'ordre de sortir du duché et la défense d'y rentrer jamais.

Note 304: (retour) Novembre 1577.
Note 305 (retour) Giulio Mazetto, qui fut ensuite évêque de Reggio.
Note 306: (retour) Le chev. Camillo Gualengo.
Note 307: (retour) 22 mars 1578.

Malgré la sécheresse de cette réponse et le peu d'affection qu'elle annonçait, le Tasse se soumit à tout, promit tout, et se rendit à Ferrare avec l'ambassadeur même du duc qui y retournait en ce moment. Le premier accueil qu'il reçut fut très-favorable et lui donna de grandes espérances; pendant quelque temps il eut auprès du duc et de ses sœurs le même accès qu'auparavant; mais il crut bientôt apercevoir qu'on ne faisait plus le même cas de ses talents et de ses ouvrages, qu'on ne voulait plus voir en lui qu'un courtisan et non un poëte, qu'on s'étudiait à le détourner en quelque sorte de la carrière de la gloire, et à l'engager dans une vie molle, délicate et oisive. Il avait beau redemander ses papiers, ses manuscrits, on ne les lui rendait point: ils restaient entre les mains d'un des grands officiers de la cour308, ce que le Tasse appelait avec raison usurpation et violence. Il voulut réclamer auprès des princesses, et ne put s'en faire écouter; auprès du duc, qui refusa de l'entendre; enfin auprès du confesseur, qui sans doute se mêlait de beaucoup d'affaires, et ne voulut point se mêler de la sienne. Quoi de plus juste cependant, et même dans le meilleur état de raison et de santé, quelle patience pouvait tenir à ces refus? Celle du Tasse se lassa d'une position dont aucune parole, aucune démonstration consolante n'adoucissait plus l'amertume; abandonnant enfin ses livres et ses manuscrits, après treize années de service qui méritaient une autre récompense, il partit une seconde fois, à peu près dans le même équipage que Bias, pour aller chercher sous la protection de quelque autre prince, un plus sûr asyle, et un port où il pût réparer son naufrage.

Note 308: (retour) Serassi croit que c'est le marquis Cornelio Bentivoglio, lieutenant-général du duc.

Il alla d'abord à Mantoue, espérant que le duc, ancien ami de son père, serait disposé à le bien recevoir; mais il y trouva les choses à peu près les mêmes qu'à Ferrare. Il était sans argent, et fut obligé, pour aller plus loin, de vendre ce qu'il avait avec lui de précieux. Il ne se détacha pas sans regret d'une chaîne d'or et de ce beau rubis qu'il tenait de la duchesse d'Urbin; encore abusa-t-on de son malheur, et ne put-il avoir de ces objets que le tiers au plus de leur valeur. Il se rendit à Padoue, puis à Venise309, où il ne reçut pas grand accueil. Cependant un patricien, homme de mérite310, écrivit en sa faveur au grand-duc de Toscane; mais avant qu'il eût pu recevoir une réponse, le Tasse avait quitté Venise et s'était rendu à la cour d'Urbin. Il y fut enfin reçu, comme il méritait de l'être partout, avec les égards dus à sa renommée, à son génie et à ses malheurs.

Note 309: (retour) : Juillet 1578.
Note 310: (retour) Maffeo Veniero.

Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que ce génie poétique était toujours le même. Il en donna une preuve frappante en arrivant à Urbin. Le duc était à la campagne. Le Tasse lui écrivit de son palais même; et en attendant la réponse, il commença une grande canzone, que l'on trouve dans ses Œuvres, et qui commence par ces deux vers:

O del grand' Apennino

Figlio picciolo sì, ma glorioso.

Ce fils de l'Apennin est le petit fleuve Metauro qui coule dans le duché d'Urbin: le poëte dit qu'il vient se reposer à l'ombre du grand chêne que ce fleuve arrose, désignant par-là le duc lui-même qui portait cet arbre pour armoirie. Sous cette ombre hospitalière et sacrée, il espère échapper enfin aux coups de cette cruelle déesse que l'on dit aveugle, et dont il veut en vain se cacher; qui le poursuit sur les monts, dans les plaines, la nuit, le jour; qui paraît avoir autant d'yeux pour le voir que de traits pour le blesser.

Cette première strophe est toute poétique: les deux suivantes sont toutes de sentiment, mais d'un sentiment si vrai, si naturellement, et cependant toujours si poétiquement exprimé, que je ne connais rien dans toute la poésie italienne, peut-être même dans Pétrarque, que l'on puisse mettre au-dessus. Il y retrace les malheurs qui l'ont assailli dès son enfance. «Hélas, dit-il, depuis le premier jour que je respirai l'air et la vie, que j'ouvris les yeux à cette lumière qui ne fut jamais sereine pour moi, cette déesse injuste et cruelle me prit pour son jouet et pour le but de ses traits. Je reçus d'elle les blessures que la plus longue vie pourrait à peine guérir. J'en atteste la glorieuse Syrène, près du tombeau de laquelle fut placé mon berceau311; et pourquoi, dès la première atteinte, n'y eus-je pas aussi mon tombeau! J'étais encore enfant quand l'impitoyable Fortune m'arracha du sein de ma mère. Ah! je me rappelle en soupirant ces baisers qu'elle baigna de larmes douloureuses, et ses ardentes prières, que les vents fugitifs ont emportées. Je ne devais plus me retrouver, mon visage près de son visage, pressé dans ses bras avec de si étroites et de si fortes étreintes. Hélas! et je suivis d'un pied mal assuré, comme Ascagne ou la jeune Camille312, mon père errant et proscrit...... O mon père! ô mon bon père! toi qui me regardes du haut des cieux, j'ai pleuré, tu le sais, ta maladie et ta mort; j'ai baigné de pleurs en gémissant, et ta tombe et ton lit funèbre; maintenant élevé dans les célestes sphères, tu jouis; on te doit des honneurs et non des larmes; c'est pour moi que doit s'épuiser la coupe entière de la douleur.»

Note 311: (retour) On sait que la fable a placé près de Sorrento le tombeau d'une des Syrènes
Note 312: (retour) Camille fut emportée par son père Metabus, et n'était pas encore en état de le suivre (Virg., Æn., l. XI); mais on pardonne au poëte cette légère inexactitude.

On ne sait où se serait arrêté cet élan de poésie et de sensibilité; mais le duc d'Urbin n'eut pas plutôt appris l'arrivée du Tasse, qu'il accourut pour le recevoir. Sa présence interrompit cette composition plaintive, que l'auteur n'a jamais reprise. On regrette, pour ainsi dire, que le duc y ait mis tant d'empressement, qu'il ait arrêté dans son cours une veine si heureusement ouverte, surtout quand on pense que tous ses soins ne purent calmer que pour peu de temps l'imagination trop agitée de ce grand et malheureux poëte. Malgré tous les agréments dont on s'étudiait à le faire jouir, sa mélancolie reprit le dessus: ses craintes et ses défiances reparurent: ses nouveaux amis et des médecins habiles crurent qu'un cautère pourrait détourner cette humeur noire dont il était si terriblement dominé. Ce petit traitement donna lieu à une particularité touchante, qui prouve jusqu'où allaient, dans la famille ducale, les attentions dont il était l'objet. La jeune et belle Lavinie della Rovere, parente du duc, et qui fut peu de temps après marquise de Pescaire, prépara elle-même et présenta de sa main les bandes dont on serra le bras du malade. Il la paya de cette peine par une jolie pièce de vers313.

Note 313: (retour) C'est un madrigal qui commence ainsi:

Se da si nobil mano

Debbon venir le fasce alle mie piaghe, etc.

Mais rien de tout cela ne put vaincre cette impulsion qui, une fois donnée, forçait le malheureux Tasse à changer de lieu, et à se précipiter dans des dangers réels pour en éviter d'imaginaires. Ne se croyant plus en sûreté à la cour d'Urbin, il ne vit dans tous les souverains d'Italie que le duc de Savoie à qui il pût demander un asyle. Aussitôt il résolut de se rendre à Turin, partit secrètement, et prit la route du Piémont. Il alla presque jusqu'à Verseil sur un cheval de voiturier. Avant d'y arriver, il rencontra un gentilhomme du pays, avec qui il lia conversation sans le connaître, et qui, voyant approcher un orage, lui offrit l'hospitalité dans sa maison. Le Tasse rendit au voiturier son cheval, accepta l'offre qui lui était faite, et passa dans cette honnête famille de fort agréables moments, dont il a consacré le souvenir dans un de ses plus éloquents dialogues314. Il reprit ensuite son chemin, à pied, sous la pluie, par des chemins rompus et fangeux. Il arriva ainsi aux portes de Turin; les gardes, sur sa mauvaise mine, et parce qu'il n'avait point de passeport, le repoussèrent durement. Il était dans cet embarras, lorsqu'il rencontra par hazard Angelo Ingegneri, homme de lettres qu'il avait beaucoup vu à Venise, et qui, l'ayant reconnu, le fit entrer dans la ville, et le conduisit au palais du marquis Philippe d'Este, alors général de la cavalerie d'Emanuel Philibert, duc de Savoie, et qui jouissait auprès de ce prince de la plus grande faveur. Le marquis l'avait connu à la cour de Ferrare dans son meilleur temps; il ne put le voir sans attendrissement dans l'état misérable où l'avaient réduit la maladie, la misère, et ce pénible voyage. Il le reçut avec beaucoup d'amitié, le logea convenablement et pourvut abondamment à tous ses besoins.

Note 314: (retour) Il padre di famiglia.

Fêté dans cette maison, recherché par l'archevêque de Turin qui était un la Rovere, ancien ami de son père, et qui enviait au marquis d'Este le plaisir de l'avoir chez lui; présenté au prince de Piémont Charles Emanuel, qui voulait le prendre à son service, et lui offrait les mêmes conditions dont il avait joui autrefois à Ferrare, le Tasse commença encore une fois à respirer, et à prouver par plusieurs compositions en prose et en vers que ni ses infirmités, ni ses malheurs ne lui ôtaient rien de la force de son génie. C'est à Turin315 qu'il écrivit son beau dialogue sur la Noblesse; il y fit aussi une charmante canzone316, adressée à la marquise d'Este, Marie de Savoie, après l'avoir vue danser avec quatre de ses compagnes. On voit dans la dernière strophe que si toutes ces dames étaient belles et aimables, l'une d'elles le lui paraissait encore plus que les autres, et qu'il sentit même pour elle quelques-unes de ces impressions d'amour auxquelles son cœur s'ouvrait si facilement autrefois. On ne retrouve pas sans plaisir ce rayon d'illusions douces, qui brille, pour ainsi dire, à travers les ténèbres et les tristes fantômes dont son esprit était habituellement obsédé.

Note 315: (retour) Décembre 1578.
Note 316: (retour) Elle commence par ce vers:

Donne cortesi e belle,

et se trouve parmi ses autres poésies, t. II de ses Œuvres, édit. de Flor., in-fol.

Ils reprirent bientôt leur cruel empire. Le souvenir de Ferrare, son ancien attachement pour le duc Alphonse, le désir d'obtenir au moins de lui ses manuscrits recommencèrent à le tourmenter plus vivement que jamais. Il semblait qu'une destinée invincible voulait qu'il trouvât dans cette cour le dernier degré d'infortune, et le poussait à y aller réclamer, en quelque sorte, ce qui manquait encore à son malheur. Il employa le cardinal Albano à lui ménager ce retour; il reçut enfin pour réponse que le duc de Ferrare le reverrait avec plaisir, pourvu qu'il consentît à se faire traiter, et qu'il ne se permît rien d'offensant contre les personnes attachées à son service; le duc allait épouser en secondes noces Marguerite de Gonzague, fille du duc de Mantoue; on assurait au Tasse que si, dans cette heureuse circonstance, il retournait à Ferrare, il obtiendrait du prince, non-seulement ses livres et ses manuscrits, mais des faveurs qui le remettraient en état d'exister honorablement dans sa cour. On ne peut se figurer quelle fut la joie qu'il ressentit à cette nouvelle, ni son impatience de se rendre aux fêtes qui allaient s'ouvrir. Le marquis d'Este eut beau vouloir le détourner de ce voyage, lui conseiller d'attendre au moins jusqu'au printemps, époque où il comptait aller lui-même à Ferrare, et où il lui proposait de l'y conduire; tous les amis que le Tasse avait à Turin joignirent en vain à ces conseils et à ces propositions leurs prières: il fallut absolument le laisser partir. Jamais rien ne ressembla mieux à un coup de la fatalité.

Il arrive à Ferrare317, la veille même du jour où l'on attendait la nouvelle épouse. Tout le monde est occupé de cette réception; aucun n'a le temps de l'annoncer au duc, aucun ne veut l'introduire chez les deux princesses. Des ministres du duc, et des gentilshommes de Ferrare, dont il s'attendait à être bien reçu, le traitent sans politesse et même sans humanité. On juge de quel œil il dut voir les fêtes du lendemain, et celles qui, pendant plusieurs jours de suite, mirent toute la cour en joie et en rumeur, n'ayant point d'appartement fixe, cherchant dans ce vaste palais un lieu où il pût au moins goûter quelque repos, et ne le trouvant pas, ne pouvant se faire écouter, ni presque reconnaître de personne. Après les fêtes, cette cruelle position ne changeait point; exclus de la présence du duc et des princesses, abandonné de ses amis, raillé par des ennemis puissants, tourné en dérision par les domestiques, il perdit enfin patience, sortit des bornes de cette modération qui lui était naturelle, lâcha le frein à sa colère, et se répandit publiquement en injures contre le duc Alphonse, contre la maison d'Este, contre toute la cour, maudissant les années perdues dans ce service, et rétractant tous les éloges qu'il avait faits d'eux dans ses vers. Le duc instruit de cet emportement, au lieu de reconnaître qu'il y avait donné sujet, au lieu de conserver quelques égards pour un homme si supérieur et si malheureux, ou au moins quelque respect pour soi-même et quelque générosité, donna ordre que le Tasse fût conduit à l'hôpital Sainte-Anne, qui était une maison de fous, qu'il y fût mis sous bonne garde, et surveillé comme un frénétique et un furieux318.

Note 317: (retour) 21 février 1579.

Ce nouveau coup de foudre plongea le Tasse dans la consternation et dans une sorte d'étourdissement et de stupeur. Il resta ainsi pendant plusieurs jours. Les maux du corps se joignirent à ceux de l'âme; et quand la fièvre, causée par l'agitation extrême de la bile et des humeurs, fut calmée, il n'en ressentit que plus douloureusement le malheur et la honte de sa position. Une sorte d'avilissement qu'il n'avait jamais éprouvé s'empara de lui. La saleté de sa barbe, de ses cheveux, de ses habits, du réduit où il était détenu, la solitude pour laquelle il avait toujours eu de l'aversion, et qui lui devint alors insupportable, les mauvais traitements que lui prodiguaient les subalternes, avec une dureté dont leur chef même donnait l'exemple, le jetèrent dans un état effrayant et attendrissant à la fois.

Le prieur de cet hôpital était alors Agostino Mosti, que nous avons vu rendre des devoirs pieux à la mémoire de l'Arioste, dont il avait été le disciple, et lui ériger un tombeau319. Aimant la poésie et les lettres, élevé à une telle école, on croirait qu'il eût dû traiter avec toutes sortes d'égards et même de faveur un si grand poëte tombé dans une si horrible disgrâce. Il n'y eut au contraire aucun mauvais procédé, aucune dureté persécutrice, aucune de ces rigueurs de prison, qu'on ne connaît bien que quand on les a soi-même éprouvées, qu'il ne se plût à lui faire souffrir. Avouerai-je la cause que je soupçonne d'une conduite qu'il paraît impossible d'expliquer? Agostino Mosti aimait la poésie, mais il aimait surtout passionnément l'Arioste; il lui avait en quelque sorte voué un culte et dressé un autel. Peut-être haïssait-il et persécuta-t-il, dans le Tasse, le seul rival que pût craindre celui dont il s'était fait un Dieu. J'ai vu des effets si hideux de l'esprit de parti, même dans les lettres, que je ne crains pas de le calomnier en lui attribuant cette mauvaise action de plus.

Note 319: (retour) Voyez ci-dessus, t. IV, p. 367 et 368.

Heureusement ce rude prieur avait un neveu bon et sensible320, qui sembla se faire un devoir de dédommager le Tasse de cette odieuse sévérité. Il avait fait de bonnes études, et était en état de goûter la conversation, toujours philosophique ou littéraire, de l'auteur de la Jérusalem. Il passait avec lui des heures entières, l'entendait avec un plaisir infini réciter ses vers, en écrivait quelquefois sous sa dictée, se chargeait de faire passer ses lettres et de lui en remettre les réponses, enfin lui rendait tous les bons offices et tous les soins qui dépendaient de lui.

Note 320: (retour) Giulio Mosti.

Dans ce temps où l'on renfermait le Tasse comme un fou dangereux, où on voulait le contraindre à subir des traitements plus propres à augmenter son mal qu'à le guérir, sa plus grande folie était de croire qu'il pût enfin obtenir du duc de Ferrare quelque justice ou quelque pitié. Il lui adressait des pièces de vers, il en adressait aux deux princesses, où son infortune et ses souffrances étaient peintes des couleurs les plus touchantes et les plus vives. Quelquefois il avait l'esprit assez libre pour plaisanter sur des privations qu'on affectait de lui faire souffrir. Un soir qu'on le laissait manquer de lumière, une chatte de l'hospice vient fixer sur lui ses yeux, qui brillent au milieu de la nuit. Cette vue lui inspire un sonnet poétique321; c'est une constellation qui se lève pour le guider dans la tempête. Le hasard amène une seconde chatte auprès de la première; c'est la grande ourse auprès de la petite. Il les appelle toutes deux ses flambeaux. «Que Dieu les garde des coups de bâton, que le ciel les nourrisse de chair délicate et de lait, mais qu'elles lui servent donc de lumière pour écrire ses vers322!» Il composait, dans ce même temps, de grands dialogues philosophiques à la manière de Platon, et il y traitait des questions de haute morale, avec autant de justesse que d'éloquence.

Note 321: (retour)

Come ne l'ocean, s'oscura e infesta

Procella il rende torbido e sonante, etc.

Note 322: (retour)

Se Dio vi guardi da le bastonate,

Se'l ciel voi pasca e di carne e di latte,

Fate mi luce a scriver questi carmi.

Quelle était donc réellement sa maladie? De quel désordre d'esprit était-il véritablement affecté? Une passion d'amour en était-elle cause, comme l'ont voulu quelques historiens de sa vie? Cette passion y était-elle aussi étrangère que d'autres l'ont soutenu? Sa réclusion fut-elle en effet amenée comme nous venons de le voir, ou faut-il l'attribuer, comme on l'a dit, à des indiscrétions et à des transports, que l'orgueil du duc de Ferrare et l'honneur même de sa famille lui ordonnaient de réprimer? C'est ici le lieu de répondre à ces questions qui se présentent d'elles-mêmes; mais je ne puis traiter que sommairement ce qui pourrait être l'objet d'une discussion étendue, après l'avoir été d'un long examen.

Le Manso, qui fut l'un des meilleurs et des plus généreux amis du Tasse, mais qui ne le connut que dans ses dernières années, a le premier accrédité l'opinion que Léonore d'Este, la plus jeune sœur du duc Alphonse, avait inspiré à ce poëte une forte passion, qu'elle avait sans doute partagée, puisque c'était d'après ses invitations réitérées et presque ses ordres, qu'il était retourné la première fois de Sorrento à Ferrare323. Il a fait, au sujet de cette passion, ce que l'on peut appeler une enquête parmi les poésies du Tasse324, et y a trouvé, 1º que la personne aimée de notre poëte s'appelait Léonore; 2º qu'il y eut dans cette cour deux Léonores aimées et chantées par lui; qu'il y en eut même trois; mais il paraît s'être entièrement trompé sur la troisième325.

Note 323: (retour) Voyez ci-dessus, p. 215.
Note 324: (retour) Vita del Tasso, Nos. 34 à 41.
Note 325: (retour) Voyez ci-dessus, p. 199, note.

Que l'objet des amours du Tasse portât le nom de Léonore, c'est ce que prouve ce nom, tantôt déguisé à la manière de Pétrarque, et tantôt écrit tout entier dans plusieurs sonnets et plusieurs madrigaux imprimés dans ses Œuvres326. Mais cette Léonore, ou l'une de ces Léonore, fut-elle une des deux sœurs du duc? Outre plusieurs raisons qui portent le Manso à le croire, il en voit encore les preuves dans des poésies faites évidemment pour elle, et dont les expressions sont celles d'une passion pure, mais vive, et d'un amour aussi ardent que respectueux et discret. Il les trouve entre autres dans un sonnet adressé à Léonore, lorsque les médecins lui eurent défendu de chanter327; et plus clairement encore dans une canzone328, dont une strophe tout entière est consacrée à peindre quel fut sur lui, dès le premier instant, l'effet des charmes de la princesse329, effet qui fut balancé par le respect, mais non pas assez pour qu'une partie des traits qui lui étaient lancés ne pénétrât point jusqu'à son cœur330. Ces preuves sont peut-être plus que partout ailleurs dans une autre canzone331, qui lui fut dictée par la jalousie, quand la main de Léonore fut demandée par un prince, au duc son frère; cette crainte jalouse lui inspira encore un sonnet332, dont le dernier vers exprime l'envie qu'il porte à l'heureux époux333; mais Léonore fut constante dans sa résolution de garder le célibat; le Tasse continua de se livrer au sentiment qui faisait l'honneur et quelquefois aussi le tourment de sa vie, et c'était après quinze ans de constance qu'il adressait à Léonore un sonnet où il l'assure que, ni le cours, ni les traces du temps ne diminuent rien de son amour334.

Note 326: (retour) Le nom de Léonore est déguisé, par exemple, dans ce sonnet sur une belle bouche:

Rose, che l'arte invidiosa ammira,

que le poëte finit en disant à l'Amour:

Se ferir brami, scendi al petto, scendi

E di sì degno cor tuo stra LE ONORA;

et dans ces deux madrigaux placés de suite, où le poëte joue sur les mots ora et aura,

Ore, fermate il volo, etc.

Ecco mormorar l'onde, etc.

et enfin dans le sonnet:

Quando l'alba si leva e si rimira,

où l'auteur dit lui-même en l'expliquant (esposizioni d'alcune sue rime), que ce vers: E l'aurora mia cerco, joue sur le nom de sa dame, etc. Ce nom est quelquefois à découvert, comme dans le madrigal,

Cantava in riva al fiume

Tirsi di Leonora;

E rispondean le selve e l'onde: honora,

qui finit si clairement par ce vers:

Or chi fia che l'honori e che non l'ami?

Note 327: (retour)

Ahi ben è rio destin ch'invidia e toglie

Al mondo il suon de' vostri chiari accenti.

Les deux derniers vers surtout sont de la plus grande clarté:

E basta ben che i sereni occhi e'l riso

M'infiammin d'un piacer celeste e santo.

Note 328: (retour) Mentre ch' a venerar muovon le genti, etc.
Note 329: (retour) E certo il primo dì che'l bel sereno, etc.
Note 330: (retour)

Ma parte degli strali e de l'ardore

Sentij pur anco entro il gelato marmo.

Le nom de Léonore, déguisé, mais reconnaissable dans l'équivoque du dernier vers de cette canzone, ne laisse aucun doute sur l'objet des sentiments qui y sont exprimés:

E le mie rime.....

Che son vili e neglette, se non quanto

Costei Le onora co'l bel nome santo.

Note 331: (retour) Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno, etc.