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Chapter 6: LE CATHOLICISME DE BARBEY D’AUREVILLY
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About This Book

A collection of short studies and portraits assembled like musical interludes, blending literary criticism, spiritual reflection, and doctrinal essays. The author pairs incisive sketches of writers and mystics with meditations on faith, the crisis of belief, and the Church’s resilience, reading criticism as a way of living in the presence of a subject. Several pieces scrutinize religious doubt and its consequences, others defend a vigilant, principled peace and celebrate spiritual hope, so that compact portraits and doctrinal fragments together create a unified, faith-centered outlook.

LE CATHOLICISME DE BARBEY D’AUREVILLY

Le centenaire[24] de Barbey d’Aurevilly semble une occasion de ruiner sa légende paradoxale et d’imposer sur sa mémoire un jugement véridique en criant la grandeur de ce qu’il fut.

[24] D’Aurevilly est né le 2 novembre 1808.

Il prévoyait assurément l’indifférence posthume des générations. Il eut le cœur assez haut pour en souffrir peu ; sans toutefois porter le dédain ou l’abnégation jusqu’à vouloir se faire, ainsi que Maurice de Guérin, son ami, « une auréole d’obscurité », ni prendre à son compte le mot plus humble de Donoso Cortès : « Je ne veux pas que mon nom résonne » ; car il aima le succès, même populaire[25] : à chacun de ses retours en Basse-Normandie, dans ce Cotentin où les vieilles pêcheuses l’appelaient toujours Monsieur Jeules, il exultait de retrouver son pays plus fier de ce qu’il l’avait peint. Mais il ne pouvait admettre qu’un catholique condescendît à des courbettes devant les dispensateurs de glorioles : Hello, quémandant des articles laudatifs, l’indignait. En songeant à Raymond Brücker, le magnanime apôtre qui, ayant beaucoup fait pour l’Église, n’en avait rien eu, il concluait pour lui-même, loin de toute aigreur :

[25] « J’ai la plus belle popularité de salon, écrivait-il à Trebutien en 1845, au moment où il travaillait à Une vieille maîtresse, et je veux un succès grossier de cabinet de lecture. »

« Le catholicisme a cela de beau qu’il peut, sans ingratitude, se décharger sur Dieu du soin de payer les services qu’on lui rend[26]. »

[26] Romanciers d’hier et d’avant-hier, p. 153.

Seulement, plus d’une fois, il se revancha par un sursaut d’orgueil des aveuglements et des haines qu’il affrontait :

« Le bétail imbécile qui forme le monde est digne d’un tel mépris que la plus belle pourpre qu’on puisse attacher aux épaules d’un être fier, c’est la pourpre de la calomnie, et les plus beaux diamants dont on puisse consteller cette pourpre, ce sont les crachats de l’insulte qu’on ne mérite pas[27]. »

[27] Sensations d’histoire, p. 194.

Calomnié, il le fut et dénigré, plus encore par ceux qui devaient le défendre que par les autres. M. de Pontmartin dépassa contre lui Zola en âcreté de rage. Il a eu beau disparaître : ou bien, à son égard, l’iniquité du silence se prolonge ; ou on s’en tient à l’opinion qu’ont faite ses ennemis ; on lui en veut, comme s’il vivait, de deux supériorités irrémissibles : d’avoir été un aristocrate et un catholique, et de l’avoir été superbement, en conquérant, non en vaincu.

Son aristocratie[28], même s’il en eût renié les principes, eût offensé des temps démagogiques exécrant d’instinct quiconque humilie, par sa stature, l’anonyme pleutrerie des masses. Mais Barbey d’Aurevilly, loin d’effacer son écusson sur sa porte, le relustra, et laissait éclater dans tous ses gestes les privilèges d’un sang hautain. Bien qu’il crût aux aristocraties personnelles — certaines individualités « valent des races, parce qu’elles sont faites pour en fonder », — il n’en croyait pas moins que le signe le plus authentique d’une élite traditionnelle, « le génie du Commandement », peut passer d’un ancêtre à quelques descendants élus. Ces virtualités héréditaires, pour sa part, il les transmua en force imaginative et en idées, les glorifia dans ses fictions.

[28] Paul Bourget, qui fut son intime et qui l’a défini avec sa pénétration dans la préface du deuxième mémorandum, me livrait naguère (décembre 1926) ces particularités. Quinze jours avant sa mort, d’Aurevilly l’appela auprès de lui, rue Rousselet, et lui montra des papiers de famille établissant que son arrière-grand-père était le chevalier Barbey : « Vous attesterez, lui dit-il, que mon vrai nom n’est pas Barbey d’Aurevilly, que je suis le chevalier Barbey. » Faut-il admettre que ce Barbey fut fait chevalier, ayant consenti à épouser une demoiselle honorée quelques semaines des faveurs de Louis XV et devenue enceinte du Roi ? Bourget interrogea un jour sur cette origine Barbey ; il répondit par une boutade : « Je ne veux pas être le cousin du comte de Chambord, d’un prince qui ne sait pas monter à cheval. » Mais le duc d’Aumale, qui se croyait bien informé, dit au même Paul Bourget, lorsqu’il lui posa cette question : « Oui, Barbey est un Bourbon. »

Aussi ses goûts aristocratiques lui furent-ils imputés comme une bravade. Il est clair que son besoin de s’en targuer trahissait l’inquiétude d’une décadence, de même qu’avant lui, chez Saint-Simon, le tourment des préséances et de l’étiquette. Néanmoins, il y avait là mieux qu’une pose d’artiste et de mondain ; le gentilhomme en lui se défendait, défendait tout un monde contre la submergeante vulgarité. Ses semblants de dandysme, son souci des nuances rares et des sentiments absolus équivalaient à des vestiges d’indépendance féodale. Il se permettait des élégances tranchantes, sachant trop que personne n’aurait l’audace de les imiter, et il eut celle d’être lui aussi bien dans les dentelles de ses cravates et les tortillons de ses paraphes sanglants que dans ses paradoxes de contre-révolutionnaire et de chrétien. Ce que ses manières étalaient d’original et qu’on a pris pour de l’enfantillage romantique répondait à l’esprit d’une caste qui, dépouillée de ses distinctions, pour attester qu’elle ne voulait pas mourir, se singularisait plus jalousement.

Ses attitudes ostentatoires prévenaient une anxiété du même ordre. D’ailleurs, il ne dépendait guère plus de son caprice d’avoir, comme eussent dit ses pères, le « boute-hors » aisé et avantageux, que d’être doué d’une voix mordante et d’un œil de gerfaut. Il était de ceux qui portent leur blason jusque dans la gouttière de leur nez. Il eût voulu s’encanailler, ou se faire une échine docile ; malgré lui, il se serait dénoncé patricien, impérieux. Très conscient de ce qu’il valait, il passait au milieu des hommes avec une allure de justicier, n’oubliait pas qu’il avait eu pour aïeul un grand bailli à robe rouge, Ango, longtemps fameux en Normandie par ses rigueurs. Sous son harnois de journaliste, il n’abdiqua point la franchise de sa fierté : « On doit la vérité, prononçait-il, à tous, sur tout, en tout lieu et à tout moment, et on doit couper la main à ceux qui, l’ayant dans cette main, la ferment. » Il sabrait les coquins et les médiocres, d’autant plus qu’il les voyait puissants, et se plaisait à claironner les noms d’inconnus qu’il admirait. Plus strictement qu’à Saint-Simon, il lui eût été permis de témoigner qu’il gardait « son pucelage entier sur les bassesses » ; il mourut, ainsi qu’il se le promettait, sans avoir « quitté son gant blanc », et put le tendre à Dieu, net au moins de tout vasselage malpropre.

De telles façons cavalières devaient exaspérer ou le rendre incompréhensible ; une aversion, faite de peurs et de rancunes, s’est étendue de sa personne à son œuvre.

Comment, au reste, eût-on supporté des livres qui prenaient à rebrousse-poil les préjugés modernes ? L’aristocratie elle-même, au temps de Louis-Philippe et du Second Empire, elle que d’Aurevilly reconnaissait étiolée par la vie de salon, « hébétée par le turf », ou racornie, en province, au fond d’un stérile isolement, aurait-elle saisi la beauté d’un roman, tel que le Chevalier Destouches, conçu à la gloire de la Chouannerie ? Aujourd’hui, plus encore, peu de lecteurs, voire titrés, sentiraient la magnificence de cette parole que, dans l’Ensorcelée, la vieille Clotte jette aux pieds de l’abbé de la Croix-Jugan :

« Ah ! vous autres seigneurs, qu’est-ce qui peut effacer en vous la marque de votre race, et qui ne reconnaîtrait pas ce que vous étiez aux seuls os de vos corps, quand ils seraient couchés dans la tombe ? »

Ses romans sont écrits comme les Mémoires d’un homme de qualité qui aurait traversé des aventures de guerre[29] ou d’amour, souvent étranges, au-dessus de la vie commune, en des pays excentriques, vieux de mœurs et d’aspects, où son âme, comme celle d’un bouvier normand d’autrefois, se saturait de légendes et voyait spontanément le surnaturel inséré dans les faits tangibles. Une ère de vile bourgeoisie, s’il en fut jamais, une France peu romanesque, lasse de ses antiques vertus guerrières, blasphémant tout ce qu’elle avait cru, pouvait-elle en faire sa pâture ?

[29] V. dans le livre de François Laurentie : sur Barbey d’Aurevilly, son masque mortuaire reproduit en frontispice. C’est le visage d’un vieux colonel de lanciers.

D’autre part, son catholicisme lui valut des hostilités sans merci ; l’intransigeance, en critique, de ses convictions, gênait les croyants de moyenne espèce non moins que les libres penseurs. Quand les catholiques subissaient l’erreur du libéralisme, d’Aurevilly, avec ses axiomes foudroyants pour la tolérance, sa fidélité à expliquer l’histoire dans le sens absolu de l’Église et à scruter les événements sous le flambeau de ses seules doctrines, effarait la quiétude des compromis. Comme il ne s’embrigada dans nulle faction politique, pas plus qu’il ne voulut être d’aucun cénacle ni d’aucune Académie, les milieux cléricaux se méfièrent d’un si redoutable paladin. La médiocratie, soi-disant religieuse, réprouva, plus que des maîtres incroyants, un artiste qui, s’avérant catholique, représentait sans fausses décences les désordres de la chair, ou ailleurs exaltait le saint et le pauvre, ces deux épouvantails des honnêtes gens.

Et pourtant, dès ici proclamons-le, Barbey d’Aurevilly restera une des gloires les plus solides du catholicisme intellectuel, au siècle dernier. Ses romans ont prouvé — ce que Chateaubriand n’avait su démontrer par l’exemple — qu’un art imbu de surnaturalisme, six cents ans après Dante, est encore possible, et que les sources des intuitions supérieures ne sont point fermées pour nous. En tant qu’essayiste et philosophe catholique, moins perçant que Joseph de Maistre dans l’acuité des aperçus, il le vaut par la décision et l’ampleur de son dogmatisme. Il ramena toutes les modulations de ses idées à cette unique évidence « qu’en dehors du catholicisme il n’y a rien de profond nulle part » ; postulat dont sa propre expérience vérifia l’absolue justesse ; car si sa foi ne fut pas tout son génie, son génie, hors de sa foi, n’eût été qu’une flamme errante, dévastatrice, s’agitant au gré des partis pris et des passions.


Ce qu’il dut à ses croyances, il le savait d’autant mieux que, sans avoir jamais renié son patrimoine de catholicisme, jusqu’à son âge mûr il le laissa dormir infructueusement. Ses deux premiers Memoranda (1836-1838), ses poèmes de jeunesse, Léa, Amaïdée, Ce qui ne meurt pas, accusent les égarements de sensibilité, la détresse d’orgueil où ses forces eussent dépéri, s’il ne fût enfin revenu, de tout son élan, aux tonifiantes réfections des nourritures sacramentelles.

Après une phase juvénile, celle de son droit à Caen, — il rêvait alors « d’une vie fringante, du bruit militaire, des charges et des sonneries, des uniformes et des aiguillettes », — il éprouva, entre vingt-cinq et trente ans surtout, une période d’anémie sentimentale, « de tristesse sèche », de « sensation du néant ». Le byronisme l’atteignit plus intimement que bien d’autres, parce qu’il trouvait une séduction à cette amertume méprisante de l’aristocrate qui s’ennuie. L’ennui devenait « le dieu de sa vie ». Il se jugeait « vieux, vieux, vieux ». Des veilles démesurées, un régime bizarre — souvent il dînait d’une tranche de melon ou d’un morceau de sucre, ou même ne dînait pas du tout — entretinrent son état mélancolique. Lorsqu’il restait seul, dans sa chambre, au crépuscule, des angoisses indéfinies l’oppressaient ; un temps pluvieux, l’après-midi d’un dimanche, par les rues désertes, le navraient comme un abandon.

Irrégulier d’humeur, capricieux, à ses moments les plus moroses il débitait « des folies et des fatuités » ou cédait à une paresse torpide, singulière chez un artiste, plus tard si productif — sa promptitude d’action ne devait, au reste, en nul temps, exclure une certaine pente à l’indolence, au reploiement ; empoigner son labeur « avec une rapidité d’oiseau de proie », n’était-ce pas une façon de s’en libérer plus vite ? — Sa voracité de lectures trompait son isolement ; il lisait n’importe quoi, même les Mémoires du Diable de Soulié, pour « voir ce que c’était ». Avec cela, des riens frivoles comblaient le vide de ses heures : la venue du coiffeur est rarement omise dans son journal ; il se faisait de l’essayage d’une redingote une affaire grave. Il fréquentait quelques salons, s’y composait un rôle de nonchalante et sarcastique supériorité, ne trahissant son fond passionné que par des concetti et des traits étincelants. Mais, quoiqu’il se donnât le maintien d’un héros selon Stendhal, il n’aurait pu, comme Stendhal, rester sèchement l’analyste retors des hypocrisies mondaines. Dès son petit livre du Dandysme et son roman de l’Amour impossible, la verve du poète frémit sous les rigueurs de l’analyse.

Ses froideurs de dandy cachaient une ténuité d’impressions morbide, des facultés d’analogies aussi subtiles que celles des lyriques anglais. La vue d’une capote de soie blanche avec un nœud flottant le remuait pour toute une soirée ; un beau jour de septembre, dans une lumière ambrée, lui causait des sensations « inavouables, tant elles étaient incompréhensibles. » Ses idées, quand elles se cristallisaient en maximes, affectaient une finesse d’antithèse presque féminine :

« Si la perte de ce qui fut est amère, notait-il un matin, la perte de ce qui n’a pas été l’est bien davantage[30]. »

[30] Deuxième mémorandum, p. 23.

Une grande affection sans espoir pour une femme qu’il revit à de rares intervalles creusait au centre de sa vie comme un puits de silence et de douleur murée ; des passades sensuelles eurent peine à l’en divertir ; il aimait, en damoiseau nerveux qu’il était, les femmes sculpturales, ou d’une animalité provocante ; toutefois, peu capable de plaisir, lorsqu’il ne l’intellectualisait point par le sentiment et l’imagination.

Ses amis, Guérin et Trebutien entre tous, l’occupaient plus que ses maîtresses : il s’enivrait de causeries métaphysiques, de correspondances insatiables.

D’Aurevilly, vers cette époque, semblait promettre une sorte de Musset, moins impulsif, plus abstrait, plus réfléchi.

Chez lui, la violence des instincts n’opprima que par crises le libre arbitre. Son besoin de domination sur les autres et sur lui-même, ou, pour mieux dire, son invincible aristocratie le préserva des grossiers dévergondages. Porté, comme tout Normand, aux liqueurs fortes, il s’interdisait d’en faire abus ; il s’exerçait à ne point se rendre l’esclave même des femmes qui lui plaisaient. De même que Julien Sorel, dans le Rouge et le Noir, il cherchait les occasions de petites victoires réitérées, afin de se prouver la force de son ascendant : « On obtient tout ce qu’on veut des hommes, écrivait-il, par la persistance sans colère et par l’idée fixe éternellement reproduite dans les mêmes termes et les mêmes accents. » En attendant, il se contentait, au cours d’une discussion, de « ne pas se laisser désarçonner plus qu’un centaure » ; il s’imposait d’accepter avec calme les déconvenues ; il aurait voulu, à l’exemple de Napoléon, pouvoir prendre et quitter librement « le poids de ses pensées, se maintenir maître, en toute occurrence, de transposer son attention ». Il s’indignait, approchant de la trentaine, d’avoir, jusque-là, si peu agi :

« Qu’ai-je fait et que suis-je ? Qu’est-ce que je laisserais d’achevé, de forclos, si je mourais ? »

Mais sa volonté se cherchait encore sans objet vital, et aurait pu s’ankyloser dans le vide, ou dévier vers de faux principes. Actuellement, par cela seul qu’il se détermina dans un autre sens, on le concevrait mal, confondant, comme le Vigny d’Eloa, l’amour avec la pitié, puis, détrompé des faiblesses du cœur, se raidissant vers un stoïcisme de désespoir, celui des Destinées. Tel est l’orbe pourtant où s’enferme Allan de Cinthry, le héros de Ce qui ne meurt pas. Ailleurs, le philosophe Altaï — c’est d’Aurevilly lui-même — s’est mis en tête de sauver la courtisane Amaïdée ; il l’entraîne dans la solitude, au bord de l’Océan, auprès de son ami, le poète Somegod (Maurice de Guérin). Amaïdée, s’ennuyant, prend la fuite, retourne à sa vie d’esclave, et Altaï conclut en fataliste : « On ne relève pas une femme tombée, et toujours la chute est mortelle. »

Il eût été difficile à Barbey d’Aurevilly, avec sa claire vue ironique des indigences humaines, de s’en tenir à de folâtres chimères, de croire à la bonté de l’espèce et à la souveraineté de la raison. Le danger, pour un byronien épris de Stendhal, paraissait plutôt de finir dans un pessimisme insultant ; les perverses leçons du XVIIIe siècle, dont il ne fut pas indemne, — et c’est pourquoi il l’eut si fort en exécration, — l’incitaient à envisager l’existence comme une fantasmagorie d’art, ou une grimace de vanité plus ridicule encore que féroce, et derrière laquelle il n’y a rien. Il serait alors devenu ce qu’une malveillance radoteuse s’entête à déprécier en lui, un homme tout de décor et d’attitude, un cabotin de haute parade.

Son retour au catholicisme disciplina ses penchants, rectifia les oscillations de son intelligence, ouvrit à ses énergies instables un champ de certitude et d’alacrité. Eugénie de Guérin le définissait auparavant « un beau palais où il y avait un labyrinthe ». Désormais, le labyrinthe simplifié se convertit peu à peu en une crypte aux assises granitiques, mâle et pure dans son ensemble, quoique précieuse d’ornementations et traversée encore de souffles lascifs. Quant au palais, toutes ses fenêtres s’embrasèrent, comme si un concile œcuménique y fût venu siéger.

Cette conversion se fit par un travail lent, sans coup de foudre, attendu qu’il n’avait jamais rompu désespérément avec ses croyances. Les supports de la foi, sinon la foi, lui restaient : tels, au donjon de Chandos, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, ces puissants gonds des portes arrachées qui s’enfoncent, intacts, au vif des murailles géantes. Lorsqu’il séjournait chez son père, il assistait aux offices le dimanche ; il aimait les traditions liturgiques, dédaigneux cependant du moyen âge, et il eût « donné, disait-il, toutes les cathédrales pour une tresse de Diane de Poitiers ».

Ce ne fut ni l’esthétisme ni une exaltation de sensibilité qui rapprochèrent des sèves catholiques sa vie intérieure. A cet égard, son catholicisme se révèle autrement sérieux que celui d’un Chateaubriand et d’un Lamartine. Sa raison positive fut reconquise en même temps que ses facultés de poète.

Un attrait dominateur le tournait vers l’histoire ; en étudiant les gestes de la Papauté (l’Innocent III de Hurter) il admira de plus en plus « l’imposance » du point de vue catholique. Il lisait avec enivrement Joseph de Maistre[31] ; cet indomptable logicien de la théocratie unitaire le gagna sans effort à une thèse qui rencontrait au fond de son tempérament des concordances impérieuses. La stabilité de l’Église, son entente du gouvernement des âmes et des états, tout ce qui a le plus mis en rébellion contre elle des cerveaux anarchiques et inconsistants, c’est là que d’Aurevilly trouva un motif initial de croire. Il ne concevait rien en ce monde au-dessus du prêtre, parce que le prêtre est, plus que nul autre, fait pour commander, étant investi d’une puissance tellement formidable que Dieu même, une fois qu’il l’y a constitué, ne peut plus l’en faire déchoir. Les plus éclatantes figures de l’histoire laïque lui paraissaient d’une piètre mine auprès des saints et des porteurs de tiare ou de pourpre qui ont mené, depuis le pré-moyen âge jusqu’aux siècles révolutionnaires, les affaires surnaturelles et temporelles de tous les grands peuples.

[31] « Lu la moitié du second volume de de Maistre sur Bacon. J’ai une jouissance inexprimable à lire cet homme ; ce sont des frémissements de plaisir que j’éprouve quand je me plonge dans l’eau vive des abstractions au sein desquelles son merveilleux esprit ne l’abandonne jamais. » (Deuxième mémorandum, p. 189.)

Dans sa pensée d’aristocrate, lorsqu’à la plénitude du sacerdoce s’ajoutait la fierté de la race, l’homme qui se savait doublement roi, et par son sang et par l’onction du chrême, devait atteindre à une omnipotence effrayante en soi, si l’ascétisme ne la réfrénait : son terrible abbé de la Croix-Jugan spécifie, à une hauteur inégalable de tragique, cette conjonction presque surhumaine des deux privilèges, rendue inutile pour lui, survivant d’une féodalité agonisante, et changée, soit par son orgueil, soit par des maléfices occultes, en un pouvoir d’ensorcellement et de mort.

Le respect infini où Barbey d’Aurevilly s’inclina devant le sacerdoce ne gênait point son indépendance critique à l’endroit des prêtres individuellement considérés ou parfois déconsidérés.

Il dit son fait à Lacordaire, quand il le vit verser dans des concessions tantôt mondaines, tantôt démagogiques. Le médaillon de Mgr Dupanloup n’est pas un des moins mordants parmi ceux des quarante Académiciens qu’il coula en bronze, sauf trois ou quatre, pour l’éternité du mépris. Il exigeait du prêtre qu’il restât prêtre en tout et par-dessus tout, son action terrestre devant s’imposer clairvoyante et souveraine d’autant qu’il jugera la terre de plus haut ; Grégoire VII fut un Pape impérial et sa politique sauva l’Église de dérèglements où elle semblait pouvoir se perdre ; mais de quoi tint-il son génie, sinon de sa sainteté[32] ?

[32] V. Sensations d’histoire, de quelle façon magnifique il a expliqué son pontificat.

Même avant de se soumettre au catholicisme comme au vrai absolu, « dans ce qu’il nous suffit tout au moins d’en connaître », d’Aurevilly vénéra donc en sa doctrine la synthèse des forces civilisatrices, la plus parfaite mise en œuvre des supériorités possibles et la seule philosophie concrète « qui embrasse la nature humaine tout entière ».

A mesure que ses facultés d’artiste s’agrandissaient, il constata que, plus sa compréhension de la vie se faisait large, plus elle convergeait vers l’orthodoxie, « cette science du bien et du mal », et qu’un art qui « peint ressemblant est par excellence un art catholique ». Peindre ressemblant, ce n’était point, il le répétera, mouler goujatement, à la manière des naturalistes, l’expression sur le visage des réalités, mais faire saillir l’intérieur des âmes dans un geste, une nuance, un mot, plonger jusqu’aux analogies essentielles, développer la liaison des apparences qu’on touche avec leurs causes supra-sensibles.

L’idée de Cause, fortement saisie, le mena comme par la main vers la surnaturalité du dogme. Il n’en poussa jamais très loin l’étude historique et théologique, et, bien qu’il se gorgeât quelquefois de Saint Thomas[33], « rude moelle de lions », il participa sur ce point à l’insuffisance commune des modernes les plus croyants. Cependant il possédait cette théologie « naturelle et certaine » qu’admirait chez lui Mgr Bertaud.

[33] V. son Mémorandum de 1864, p. 259.

Vis-à-vis des règles morales, en dépit de ses propres faiblesses, jamais il ne prétendit, dans ses conceptions, faire transiger la loi au profit du désordre, humilier l’esprit sous la chair ; leur antagonisme insoluble devint au contraire le texte de ses romans, et, si vieille que fût cette donnée, il la pressentit inépuisable en renouvellements et en profondeurs.

Quand, par rencontre, il s’occupa d’exégèse, il se tint toujours au droit fil du bon sens traditionnel : en lisant la Vie de Jésus de Strauss, il jugea les objections du critique libre-penseur plus débiles que les arguments d’une apologétique surannée. Il abominait cette méthode allemande qu’ont reprise Renan et son acolyte Loisy, et qui « de nuance en nuance, d’effacement en effacement, dépouille et pèle le fait historique, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien ».

Réfractaire au mysticisme sentimental, — il le repoussait en tant que philtre de déraison, lorsque l’obéissance de la foi n’en maîtrise plus les ivresses, — il posa néanmoins, aussi fermement qu’un mystique, à la racine de la vie transcendante, comme de toute vie, le surnaturel. La conviction que, Dieu étant l’origine et la fin, nous ne créons pas la Vérité, mais que nous la recevons de son Verbe et de son Église, descendit, par degrés, jusqu’au fond de son entendement. Il fallait le matérialisme et la cécité rationaliste des temps modernes pour qu’une telle ontologie acquît la valeur d’une découverte imprévue et semblât paradoxale, indémontrable. Elle suffirait pourtant à prouver la logique intuitive et illuminatrice de Barbey d’Aurevilly.

Un philosophe lyonnais, qu’il tenait justement en prodigieuse estime, Blanc de Saint-Bonnet[34], avait, le devançant, tracé les vastes courbes de la même métaphysique ultramontaine, à vol d’aigle. Mais l’Introduction des Prophètes du passé la déploie dans une de ces vues plénières, d’une grandiose sévérité, telles que, depuis Bossuet, nul, sauf Lamennais, n’aurait eu l’haleine d’en soutenir l’essor. Il n’y a, quand on veut atteindre le Vrai, expose en substance d’Aurevilly, que deux voies concevables, l’une qui part de Dieu pour arriver à l’homme, l’autre qui part de l’homme pour s’élever à Dieu, ou plutôt pour ne point s’y élever ; car « du concept de l’homme on ne va pas au concept de Dieu ». Au moyen âge, la notion de Dieu triomphait ; avec la Réforme, elle a été vaincue, et, malgré les désastres où sa défaite continue à précipiter les peuples, à moins d’un miracle, « il n’y aura bientôt plus moyen de la ressusciter ». Si le genre humain doit vivre, il faudra cependant qu’elle ressuscite ; « puisqu’en fin de compte, et quoi qu’on fasse, il n’y a jamais, dans ce fourmillement inépuisable de sociétés, qu’un tête-à-tête éternel de l’homme avec Dieu, l’homme relèvera sa moralité en replaçant Dieu dans sa pensée, ou il mourra de son Moi dilaté, qui crèvera comme une vessie immonde ; mais Dieu sait seul à quels pieds sanguinolents de porcher il ordonnera de l’écraser, pour l’écraser mieux ! »

[34] V. Philosophes et écrivains religieux et Prophètes du passé, ce qu’il dit de ses livres de l’Infaillibilité, de la Douleur, de sa brochure sur l’Affaiblissement de la raison en Europe.

Restaurer en Dieu la conscience universelle, il n’est point d’autre tâche nécessaire pour l’artiste, le métaphysicien, le politique ; et ils ne peuvent la tenter qu’à cette condition d’être absolus, inflexibles dans leur croyance. « Quand on ne rompt pas nettement avec certaines idées, on les partage. » Ils l’avaient bien compris, ceux qu’on dénomma par ironie les Prophètes du passé, de Maistre, Bonald, Chateaubriand, Lamennais avant son apostasie, Saint-Bonnet, ces rares grands esprits qui furent, véridiquement, chacun à son heure, des prophètes.

Barbey d’Aurevilly mérita d’être rangé à leur suite, du jour où il rentra tout entier dans le giron de l’Église. Sa conversion demeura longtemps incomplète, retardée par ses fantaisies charnelles. Il méditait, durant la journée, les Soirées de Saint-Pétersbourg, et allait passer les siennes avec le Conte de Boccace, une soubrette d’une beauté princière, violemment amoureuse de lui. Lorsqu’il se détacha du libertinage — il touchait alors à ses quarante-sept ans — deux influences manifestes avaient coopéré à l’aide mystérieuse de la grâce : celle de son ami, le fougueux et humble Brucker[35], et celle de l’abbé Léon d’Aurevilly[36], son frère.

[35] Sur Brucker, v. Philosophes et écrivains religieux, et Romanciers d’hier et d’avant-hier (à propos de la conversion de Paul Féval).

[36] L’abbé d’Aurevilly fut un de ces saints obscurs et inestimables à qui la France doit de n’avoir pas été foudroyée sous les Jugements divins. Quelques années avant de mourir — en 1872 — il fit une chose d’une sublime étrangeté : assumant sur sa tête, autant qu’elle le pouvait porter, le faix des hontes nationales, il offrit au Christ, en réparation de sa Justice et de son Amour bafoués par un peuple impénitent, le sacrifice, non seulement de sa vie, mais, ce qui est plus inouï, de son intelligence qui était fort belle. Et, en effet, peu après, il fut atteint d’une sorte de gâtisme où il se vit lentement dissoudre.

Le 2 février 1855, il annonçait à Trebutien le grand acte : « Je n’oublierai plus qu’après toute une vie de désordres et de sardanapaleries, Brucker m’a conduit à l’autel où j’ai communié la première fois depuis mon enfance, et qu’il a communié avec moi. Il a été pour moi catholiquement ce qu’étaient les parrains à la réception des chevaliers de Saint-Louis. Il m’a donné du plat de l’épée sur l’épaule, baisé aux joues et armé catholique. »

Cette allégresse féodale, presque guerroyante, peut, en apparence, être dénuée d’humilité ; mais, s’il avait eu l’âme charlatanesque qu’on lui attribue sinistrement, il aurait, comme plus d’un dont le nom retentit encore, sonné des fanfares autour de sa pénitence, et en eût battu monnaie, détaillant ses confessions dans quelque livre à gros tirage. Au rebours, ce qu’il venait d’accomplir ne franchit guère le secret de l’intimité ; et combien son christianisme se maintient au-dessus des préoccupations vaniteuses, d’autres lettres confidentielles en sont des témoignages difficiles à récuser :

« Ne soyons pas des chrétiens littéraires, écrivait-il au même Trebutien. Soyons faibles, mais prions Dieu ; et puisqu’il s’est donné à nous dans l’Eucharistie, ne l’y laissons pas sans l’y prendre. »

Le pli de ses inclinations voluptueuses lui infligea-t-il, dans la suite, des rechutes suivies d’un nouveau retour à une vie sans reproche ? Il le laissait entendre, lorsqu’en mai 1878 il confiait à Mgr Anger :

« Dimanche, j’ai eu le bonheur de communier ; je suis rentré dans le chemin droit, j’ai senti vos prières sur mon âme. »

Cependant, depuis sa conversion première, et même avant — dès 1847, il s’était résolument croisé pour les grandes Causes du catholicisme[37], — les certitudes de sa foi ne trahirent aucun fléchissement ; appuyées sur un Absolu métaphysique, elles défiaient ces muances de sentiment où, d’heure en heure, l’être moral se défait et, en souffrant, se reconstitue.

[37] De cette année-là datent ses articles dans la Revue du Monde Catholique sur Mgr de Bonald, sur Clément XIV et les Jésuites, etc.

Son intelligence des idées chrétiennes n’alla qu’en s’approfondissant. Il se plut, lui si altier par complexion, au culte des humbles ; dans son Mémorandum de 1864, il consacre la mémoire d’un imagier de village ignorant et pieux, mais « à qui Dieu avait donné le don de sculpter » ; cet homme s’était voué à relever sur l’ancien plan l’Abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte et à l’orner de statues « pour lesquelles il n’avait pas eu de modèles » ; il était mort, sans avoir achevé :

« Dieu ne veut peut-être pas, conclut d’Aurevilly dans une pensée de mélancolie croyante, que les êtres qu’il aime achèvent rien. »

Assez pauvre pour avoir le droit de glorifier la pauvreté, il se ressouvient quelque part avec admiration d’un vieil aveugle qu’il avait connu, à la porte d’une église de Caen, et dont toute la supplique se bornait à murmurer un éternel Ave Maria : « Belle prière pour un pauvre ! Il semblait saluer les femmes qui passaient de ce noble salut d’Ange : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce » ; et en même temps il priait CELLE-LA qui ne passait pas, mais qui l’entendait mieux que celles qui passaient[38] ». Il aimait les pauvres, parce qu’ils imposent l’image du Christ souffrant à un monde qui ne veut plus de Lui, ni d’eux. Plus tard, il nimbera, dans un Prêtre marié, la figure pâle de l’abbé Méautis, le curé de village indigent même en science théologique, mais riche d’amour et d’immolation, lavant lui-même le linge souillé de sa mère devenue folle, et, un jour, se communiant avec une Hostie vomie par la bouche d’un pestiféré. Chose admirable ! Les pages que d’Aurevilly semble avoir le mieux écrites avec le charbon de feu des Voyants, c’est Saint Benoît Labre, le Curé d’Ars, Sainte Thérèse qui, pour ainsi dire, les lui dictèrent, quand il les magnifia.

[38] Mémorandum de 1856.

La virginité, cette aristocratie suprême, lui inspira de véhémentes adorations. Devant une Vierge de Memling, il se mettait à genoux et osait songer : « Quels yeux baissés ! Elle serait nue que ses paupières baissées ainsi la couvriraient toute mieux qu’un manteau qu’on laisserait tomber sur elle[39]. » Il vengea Jeanne d’Arc, en quelques phrases flamboyantes, des profanations de Michelet, et, en son Aimée de Spens, du Chevalier Destouches, divinisa presque la vieille fille, honorée comme vierge.

[39] Mémorandum de 1856.

Par contre, la présence du démoniaque dans les perversités humaines lui offrait l’unique explication de ces monstrueuses scélératesses qui reculent les limites de la malice concevable et jettent un défi à la patience de Dieu. Le sens du satanisme fut chez lui plus aigu que l’appétit des béatitudes ; son catholicisme resta positif plus que mystique, et il lui manquait cette candeur qui, seule, ouvre la vision des royaumes célestes.

Il n’en reçut pas moins de sa culture catholique l’intuition des extrêmes, forme de lucidité singulièrement rare, depuis que la Renaissance, en voulant barrer les avenues par où la vie terrestre se prolonge et s’amplifie vers l’invisible, circonscrivit les puissances du désir et la sagesse aussi bien que le vice dans le fond de cuvette de la mediocritas antique, où barbote, bon gré mal gré, tout ce qui a cessé d’être chrétien. D’Aurevilly comprit que l’abîme appelle l’abîme, que la damnation est l’envers de la Rédemption, et que l’homme peut, sans terme, se transfigurer ou déchoir, puisqu’il est maître de s’unir à l’Infini et au Parfait ou de s’accointer à l’Esprit du mal. Il fondait ses certitudes sur une induction expérimentale et non, comme l’en invectivait aveuglément Zola[40], sur un a priori mystique : toutes choses se correspondant entre elles dans l’ordre créé, il lui paraissait absurde que le sens de notre vie s’arrêtât à notre conscience et que l’homme fût le haut bout de l’univers. Ce qui se passe en nous et autour de nous se répercute en des volontés supérieures dont les mouvements oppriment ou soulèvent notre volonté.

[40] A l’occasion des Diaboliques (v. Buet, op. cit., p. 219).

La pénétration qu’il acquit des mondes spirituels le ramenait aux façons de sentir du moyen âge[41] ; de même que telles autres de ses tendances le feraient aisément supposer contemporain de Brantôme et de la Ligue, et, telles autres, proche cousin du prince de Ligne et des dilettantes du XVIIIe siècle.

[41] Il songea quelque temps à écrire un roman sur l’an 1000, dont le plan se trouve dans ses notes intimes.

Il atteignit, au sein du catholicisme, l’équilibre de toutes ses propensions, spécialement nécessaire à un féodal de décadence qui roulait dans son sang les instincts de plusieurs siècles contradictoires. Il pondéra son individualisme et néanmoins en accrut l’indépendance originale. Au lieu d’imposer à son imagination[42], comme contrepoids, l’ironie, il se livra désormais aux forces traditionnelles dont l’ensemble s’ajoutait à ses croyances pour fixer la valeur sérieuse de ses actes. Dans l’Amour impossible, il avait raillé, non sans motif, la fausse distinction de l’aristocratie moderne, cette tyrannie des convenances qui aboutit à l’impuissance d’aimer ; dans Une vieille maîtresse, le Chevalier Destouches, il représentera l’enchantement des vraies mœurs aristocratiques, de celles qu’enfant il avait vu finir ; personne, aussi bien que lui, n’aura portraituré ni mis en scène d’authentiques grandes dames[43]. Convaincu de la nécessité des cadres sociaux, il ne voulait plus chercher dans le roman que « l’histoire des passions à travers une forme sociale ». Ses emportements imaginatifs, il les restreignit, autant qu’il le pouvait, pour ployer à une vraisemblance les conjonctures de ses fictions.

[42] « L’imagination était la seule faculté développée en moi. » (Ce qui ne meurt pas, lettre d’Allan de Cinthry à André d’Albany.)

[43] Les grandes dames de Balzac parlent comme des harengères ou des maîtresses d’école ; celles de Musset, comme d’agréables caillettes, de portée nulle. V. au contraire Mme de Flers et Mme d’Artelles dans Une vieille maîtresse, la comtesse de Montsurvent dans l’Ensorcelée, Mlle de Percy dans le Chevalier Destouches, etc.

Au retour d’un de ses voyages en Normandie, il avait écrit étourdiment que « sa patrie était là où étaient ses habitudes », et il dédaignait, de Paris, son Cotentin. Désormais, il se reconnut Normand jusqu’aux moelles, fils « de ces immenses races qui ont tout gardé de ce qu’elles ont conquis », et peut-être de « ces fiers Iarls scandinaves qui ont tenu et retourné l’antique Neustrie sous leurs forts becs de cormoran ». Il aima la mélancolie, robuste quoique langoureuse, des pays de l’Ouest, les eaux glauques et torpides, les châteaux oubliés derrière les étangs brumeux, les vieilles routes toujours les mêmes, les brusques ensoleillements, les ciels gris, les « petites pluies qui n’en finissent pas », les herbages foisonnants « où les bœufs en ont jusqu’au ventre », et la santé plantureuse de ces paysans probes, « bâtis en force », tels que Maître Tainnebouy, dans l’Ensorcelée, en perpétue le magnifique exemplaire. La santé, Barbey d’Aurevilly la retrouvait, pour lui-même, lorsqu’il traversait à cheval des landes désertes, et courait le long de la mer, la grande nourrice. Le rythme élargi et glorieux de sa pensée remémora les vastes palpitations d’un vent que les embruns des houles ont enivré. Au contact des rustres, des pêcheurs, il retint le patois local, « ce premier flot salin de toute langue » ; la verdeur crue de leurs métaphores et l’ingénuité de leurs impressions imbiba sa mémoire de rhapsode ; il aviva auprès d’eux ses étranges facultés de conteur, égales à celle des bardes de jadis ; comme Shakespeare — dont il tient moins par son romantisme que par les affinités immédiates des deux pays — il fit siennes leurs légendes sanguinaires et amoureuses, leur surnaturalisme mêlé de réminiscences païennes et de dogmes catholiques. Grâce à une puissance d’illusion capable de rendre vrai même l’impossible, il campa debout ces formes primitives, jeta sur elles, à plis redondants, la limousine diaprée de son verbe aventureux[44].