LES FÊTES DE SAINT-DENIS ET DE PARIS
LE SACRE DE LA REINE
La Reine Isabeau sera désormais le centre de toutes les cérémonies de la cour et de toutes les fêtes royales.
Voici quels étaient, vers cette époque, ses principaux serviteurs, les dames et les damoiselles qui formaient son entourage et composaient son cortège habituel ou d'apparat:
Un homme d'âge, vieilli dans l'administration financière du royaume, Philippe de Savoisy, l'ancien trésorier de Charles V, est grand maître de l'Hôtel de la Reine et souverain gouverneur de ses dépenses[272].
[272] Arch. Nat., Comptes de l'Argenterie de Charles VI, KK 19, fº 136 vº.—Philippe de Savoisy, chevalier, seigneur de Seignelay, attaché dès 1358 au service du dauphin Charles, duc de Normandie et régent du royaume, était devenu l'un des chambellans de Charles V et son principal conseiller en matière de finances. Il avait été nommé souverain maître de l'Hôtel de la Reine par ordonnance royale du 25 février 1388, et il exerça cette charge jusqu'à sa mort 25 juillet 1398. (le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. VIII, p. 550-551.)
Jean le Perdrier, clerc de la Chambre des Comptes, a reçu, dès l'arrivée d'Isabeau à Vincennes, le titre et les fonctions de Maître de sa Chambre aux Deniers[273]; il partage cette charge avec Jean de Chastenay appelé contrôleur de ladite Chambre. Tous les deux, bien vus du Roi pour leur zèle, sont gratifiés de dons afin «d'être plus honnestement» au service de la Reine.
[273] Le Père Anselme a emprunté ses renseignements sur la naissance du dauphin Charles en septembre 1386, «au deuxième compte de Jean le Perdrier». (Histoire généalogique de la Maison de France, t. I, p. 113.)
Un Maître de la Chambre des Comptes, Guy de Champdivers, conseiller du Roi, remplit, auprès d'Isabeau, l'office de premier secrétaire.
Jean Salaut, dont la signature figure au bas de toutes les lettres et quittances de la Reine, est son secrétaire particulier[274].
[274] Arch. Nat. K 53 A, nº 79.
Le nom d'un seul des six maîtres d'hôtel nous a été conservé[275], Guillaume Cassinel[276], mais nous avons retrouvé les noms des principaux valets de chambre:
[275] Achat de drap d'écarlate pour les robes des VI maistres d'ostel de la Royne..., 640 livres parisis. Comptes de l'Argenterie de Charles VI (1er février—1er août 1389). Arch. Nat. KK 20, fº 12 vº.
[276] Guillaume II Cassinel, sire de Romainville, sergent d'armes du roi Charles V, avait pris part comme chevalier à la campagne de l'Écluse, 1386 (le Père Anselme, Histoire Généalogique..., t. II, p. 40-41).
Pierre l'Estourneau, valet-tailleur de robes, depuis décembre 1386[277]; sa tâche est à la fois lourde et délicate; il y déploie une grande activité et sa ponctualité est remarquable[278].
[277] Pierre l'Estourneau avait remplacé, comme valet-tailleur de robes, Guillaume de Monteron. Arch. Nat. KK 18, fº 16 vº.
[278] Cf. Comptes de l'Argenterie du Roi. Arch. Nat. KK 18, 19, 20. passim.
Simon de Lengres est spécialement commis à la confection des pelleteries et fourrures[279].
[279] Arch. Nat. KK 18, fº 33 rº.
Huguelin Arrode travaille aux broderies[280].
[280] Ibid., fº 33 rº et 70 vº.
Audriet le Maire a la garde des chambres et des tapisseries[281].
[281] Arch. Nat. KK 20, fº 33.
Enfin Jean Dedrèze est le valet-épicier[282], Gillebert Guérard, le premier sommelier de corps[283], et Jean Paillard, un «varlet de la Reine» dont l'office particulier nous est inconnu[284].
[282] Arch. Nat. KK 18, fº 12 vº.
[283] Ibid., fº 109 vº.
[284] Il faut ajouter à cette liste: Jean Saudubois, valet de garde-robe, KK 18, fº 33 rº et Robinette Brisemiche, couturière de la Reine, ibid, fº 18 vº.
Le personnel féminin au service d'Isabeau est nombreux.
C'est d'abord la Comtesse d'Eu[285] qui, sans doute, est sa grande dame d'honneur puisqu'elle signe, de son nom «par la reine», un acte du mois de février 1389[286], et que le 27 mai de la même année, le Roi la nomme en tête des «dames, damoiselles et autres femmes estans en la compagnie de tres chiere et tres amee compaigne la royne[287]». Quel que soit son titre, ses fonctions sont les mieux rémunérées: sur le montant des gages attribués aux dames pour ladite année[288], la Comtesse d'Eu reçoit, pour sa seule part, la somme de 1000 francs[289].
[285] Isabelle de Melun, veuve de Jean d'Artois comte d'Eu, mort en 1387 (le Père Anselme Histoire généalogique de la Maison de France, t. I, p. 388).
[286] Arch. Nat. K 53 A, nº 79.
[287] Lettres de Charles VI, datées de Saint-Ouen «aux généraux conseillers sur le fait des aides à Paris». Bibl. Nat., f. fr. 25 706, pièce 204.
[288] La somme totale était de trois mille cinq cents francs ou livres tournois. Les lettres du Roi indiquent le nom des dames et le montant des gages de chacune d'elles.
[289] Soit, en calculant la livre tournois à 10 fr. 30, 10 300 francs, valeur intrinsèque.
Au-dessous d'elle viennent:
Mademoiselle de Dreux, sa fille[290], que le Roi et la Reine appellent «nostre tres chiere cousine» comme sa mère, mais qui ne reçoit que 500 francs.
[290] Jeanne d'Artois,—mariée, le 12 juillet 1365, à Simon de Thouars comte de Dreux qui fut tué dans un tournoi le jour de ses noces. Elle demeura veuve, portant le nom de Mademoiselle de Dreux, dame de Saint-Valery (le Père Anselme Histoire généalogique de la Maison de France, t. I, p. 389).
Quatre «chambellannes[291]»: Marie de Savoisy[292], dame de Seignelay[293], femme du grand maître de l'Hôtel, qui touche 400 francs; Catherine l'Allemande, veuve de Michel de Campremy, remariée au sire de Hainceville; Madame de Norroy et Madame de Malicorne[294] qui se partagent une somme de 600 francs.
[291] Arch. Nat. KK 20, fº 116 rº.
[292] Marie de Duisy, fille de Philippe de Duisy, maître d'hôtel du Dauphin Charles (Charles V). Cf. le Père Anselme..., t. VIII, p. 551.
[293] Seignelay, ch.-l. de cant., arr. d'Auxerre, dép. de l'Yonne.
[294] Isabeau le Bouteillier de Senlis, fille d'Adam le Bouteillier de Senlis, seigneur de Noisy, avait épousé Gaucher de Châtillon, seigneur de Malicorne (le Père Anselme..., t. VI, p. 264.)
Puis cinq «damoiselles servant la royne», moyennant 140 francs chacune[295]: Marguerite de Gremonville, Catherine de Villiers, Mabillette, Jeannette de la Tour et Margot de Trie[296].
[295] Bibl. Nat. f. fr. 25.706, pièce 204.—Charles VI donnait aussi 140 francs «à Sébille de Croisilles qui a servi très longuement en estat de damoiselle nostre très chière dame et mère que Dieu absoille» (la reine Jeanne de Bourbon).
[296] Arch. Nat. KK 20, fº 117 rº.
Enfin Femmette, la femme de chambre, Jeanne, l'ouvrière de l'atour, et une lavandière, payées chacune 40 francs l'année.
Mademoiselle Jeanne de Luxembourg[297] et Mademoiselle Marie d'Harcourt, jeunes femmes de très ancienne noblesse, du sang même des Valois, sont souvent auprès de la Reine en ces années, mais elles ne font pas partie de sa Maison.
[297] Jeanne de Luxembourg était fille de Guy VI de Luxembourg, châtelain de Lille et de Mahaut de Châtillon, comtesse de Saint-Pol. (Mas Latrie, Trésor de Chronologie, col. 1676).—Marie d'Harcourt, fille de Guillaume d'Harcourt et de Blanche de Bray, était veuve de Louis de Brosse, seigneur de Boussac (le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. V, p. 131).
Six prêtres desservent la chapelle d'Isabeau: Jean Gourdet, Jean Mairesse, Pierre de la Vielleville, Gallehaut, Ytier et Pierre Langue[298]. Pierre de la Vielleville a certainement le pas sur les autres, puisque, par une quittance du 3 juillet 1391, «ce prêtre chappelain» est chargé d'encaisser le service de la chapelle[299].
[298] Arch. Nat. KK 19, fº 129 vº.—Il y avait aussi dans la chapelle de la Reine deux clercs et deux sommeliers, ibid, fº 135 rº.
[299] Bibl. Nat. f. fr. 20592, p. 33 et 34.
Les Officiers et les Dames de l'Hôtel de la Reine assistent aux fêtes données à la Cour; pour y paraître dignement, ils reçoivent des manteaux et des robes de gala; et, quand les réjouissances sont terminées, le Roi récompense par des présents, ceux de ses serviteurs dont il a remarqué la bonne tenue.
Isabeau, du reste, fait en faveur de ses gens, de fréquents appels à la générosité du Prince. Ainsi, son physicien, Guillaume de la Chambre, reçoit, le 31 décembre 1388, «pour ses peines en art de médecine» et pour l'accroissement de son mariage 500 francs d'or[300]. Sa femme de chambre, Femmette, partage avec son mari, Guyot de Fresnoy, «varlet de son hôtel», un don royal de 300 francs d'or pour «consideracion des bons et agréables services qu'ils ont faiz longuement à notre dicte compaigne, font encores continuelement chacun jour et attendons que ferons au temps avenir[301]» (2 juin 1391). Et quand est arrivé le jour des étrennes, la Reine fait à ses dames et damoiselles de riches cadeaux.
[300] Bibl. Nat. nouv. acq. fr. 3623, nº 104.
[301] Bibl. Nat. f. fr. 25 706, p. 292.
Sa libéralité envers les serviteurs qui la satisfont se double d'une certaine indulgence quand ils commettent quelque faute: Perrin le Tassetier, qui avait été au service de la Reine-mère, et qui, de la Maison du Roi, était passé dans celle de la Reine, fut convaincu d'avoir joué en usant de faux dés et pour ce fait, emprisonné au Châtelet. Isabeau fit délivrer le coupable «en consideracion de ses bons et anciens services[302]».
[302] Lettres de rémission du 11 janvier 1389. Arch. Nat. JJ. 135, nº 25.
Un autre de ses gens, très humble celui-ci, Jean Perceval, dit le Picart «povre homme poullailer», avait été chargé d'acheter huit douzaines de poulardes et autres volailles pour la Maison d'Isabeau, alors en résidence à Melun; et, sous prétexte qu'on lui en demandait un prix trop élevé, ne les avait pas payées. Les maîtres poulaillers de l'Hôtel de la Reine ayant refusé de recevoir cette marchandise qu'ils savaient être volée, Jean s'en alla vendre les volailles à Paris, pour son propre compte. Il fut pris, mis en prison. Isabeau, apprenant l'histoire, ne jugea pas que le cas fût pendable et même elle fit rendre la liberté au pauvre hère par une lettre de rémission[303].
[303] Arch. Nat. JJ. 140, nº 193.
Mais elle se montrait très sévère pour les délits graves. Elle n'admettait pas que ses gens violassent les propriétés d'autrui, et par prévoyance, elle veillait à ce que les officiers de son hôtel n'exerçassent pas le droit de prise sur les localités voisines de ses résidences, particulièrement sur les abbayes et les terres en dépendant. Le premier des actes de la Reine qui nous ont été conservés[304], est précisément son interdiction formelle de commettre le moindre larcin dans l'Abbaye de Longchamp[305] (8 février 1389).
[304] Arch. Nat. K 53 A, nº 79.
[305] La vigilance apportée par la Reine à sauvegarder les biens de cette abbaye ne lui était pas inspirée par le seul désir de faire justice à tous et de bien gouverner son Hôtel, mais aussi «par la grant affection et dévotion especiale» qu'elle avait «aux religieuses de Longchamp et à leur église».—Monastère de Franciscaines, fondé en 1290 sur les bords de la Seine, à peu de distance de Paris, par Isabelle de France, sœur de Louis IX, Longchamp avait été depuis lors honoré des bienfaits des rois et placé sous la protection particulière des reines, et sa fondatrice était devenue une grande sainte, à laquelle les femmes de la Maison de France avaient voué un véritable culte. Isabeau suivait donc une tradition en se plaçant sous le patronage de cette sainte Isabelle «miroir d'innocence, exemple de piété, rose de patience, lis de charité»—dont la biographie, écrite à la demande des princes français célébrait «la simplicité, la modestie, l'amour de l'étude et la sagesse». Voy. Acta Sanctorum... (éd. par les R.R.P.P. Bollandistes, Paris et Bruxelles, 1863-1894, 64 vol. in-fº), t. VI, du mois d'août, p. 786-806.
De 1389 à 1392, les déplacements d'Isabeau sont fréquents; mais il est à remarquer qu'ils ont tous pour but des pays peu éloignés de Paris, et que, dans une zone restreinte, les mêmes villes, les mêmes sanctuaires sont visités par la Reine, à tour de rôle pour ainsi dire, aux mêmes époques de l'année. C'est presque toujours au pays de l'Oise ou aux environs de Chartres qu'elle se transporte et se fixe pour un temps.
«Un roi en sa jeunesse doit visiter et connaître ses gens[306]» disaient, en 1389, les deux principaux ministres de Charles V, Bureau de la Rivière et Jean le Mercier[307]. Ils ne parlaient pas de la Reine. Ces hommes politiques estimaient, sans doute, que les devoirs de la maternité et ceux de la représentation à la cour, suffisaient à l'occuper. Théorie imprévoyante, dont l'application à Isabeau devait produire de fâcheux effets! Celle-ci ne sera pas présentée aux provinces, elle ignorera «les gens de France»; et, plus tard, devenue régente, elle ne comprendra pas le sens de certaines manifestations populaires.
[306] Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. IV, t. XII, p. 38.
[307] Jean le Mercier, seigneur de Noviant, chevalier, capitaine et gouverneur de la ville et du château de Creil,—notaire et secrétaire du roi Jean II, en 1360,—sergent d'armes, puis huissier d'armes et trésorier des guerres de Charles V en 1369,—conseiller général sur le fait des aides en 1373—maître d'hôtel de Charles VI avait été choisi par le Roi en novembre 1388 comme l'un des membres du nouveau conseil de gouvernement. Sa compétence s'étendait surtout à l'administration financière. Cf. H. Moranvillé, Étude sur la vie de Jean le Mercier (Paris, 1888, in-4º).
Au commencement de l'année 1389, Isabeau résida quelque temps au château de Vincennes[308]. De là, elle se rendit au nord de Paris; Mantes, Creil la retinrent pendant les dernières semaines de février et tout le mois de mars[309]. Le Roi voyageait de son côté, en Normandie; le 13 mars, il envoyait un marsouin à sa femme[310] et le 25, il lui dépêchait un message pour l'avertir qu'il était à Rouen[311].
[308] C'est de l'hôtel du Séjour, sis à Conflans-lès-le-pont de Charenton, que, le 8 février, la Reine datait l'acte de sauvegarde en faveur des Dames de Longchamp. Arch. Nat., K 53 A, pièce 79.
[309] Arch. Nat. KK. 30, fº 48 rº.
[310] Arch. Nat. KK 30, fº 48 rº.
[311] Ibid.
Au retour de cette tournée, politique sans doute, Charles VI résolut de se donner quelque relâche; il comprenait tout autrement que son père l'exercice de l'autorité suprême, et il ne se jugeait pas encore d'âge à s'absorber dans les affaires. La France, du reste, remise aux mains des anciens ministres de Charles V, était prospère; la paix se négociait avec l'Angleterre. Le Roi estima donc que le moment était venu de dédommager Isabeau de la vie un peu monotone qu'elle menait depuis leur mariage; les médiocres solennités d'Amiens étaient restées jusqu'alors sans compensation; il fallait que la jeune femme goûtât enfin aux plaisirs chers à son mari, qu'elle assistât à de brillantes joutes, à de magnifiques tournois, et connût le faste éblouissant de réjouissances vraiment royales. Justement, l'occasion de beaux divertissements s'offrait toute prochaine: la chevalerie devait être conférée, le mois suivant, aux deux fils du feu duc d'Anjou[312], Charles et Louis, avant qu'ils ne partissent à la conquête du Royaume des Deux-Siciles[313].
[312] Louis I duc d'Anjou et de Touraine, comte du Maine et de Provence, deuxième fils de Jean le Bon, né en 1849, le plus âgé des oncles de Charles VI avait exercé une influence prépondérante sur la politique intérieure du royaume de 1380 à 1382. Brouillon et avide, il avait pillé les trésors de Charles V et désorganisé les finances pour amasser les sommes nécessaires à la conquête du royaume des Deux-Siciles dont la reine Jeanne I l'avait fait héritier. Descendu en Italie, 1382, il y était mort en 1384, après avoir échoué contre son compétiteur Charles de Duras. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique de la Maison de France, t. I, p. 301.
[313] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 586.
Charles VI décida que cette cérémonie aurait un éclat extraordinaire; et des messagers furent envoyés dans les pays d'Allemagne et d'Angleterre pour inviter, de vive voix, les nobles dames et les seigneurs à ces fêtes solennelles[314].
[314] Ibid., p. 587.
Quelques détails sur la richesse des costumes et des parures qui furent commandés alors pour la Reine et sa suite[315] permettront de juger combien la nouvelle cour laissait loin derrière elle le luxe, pourtant si fameux, de la Reine Blanche, veuve de Philippe VI encore vivante[316], ou de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V.
[315] Cf. «Le premier compte de Arnoul Bouchier, argentier du Roy..., pour demi an commencent le premier jour de février l'an MCCCIIIIxx et VIII (1389, nouveau style) et fenissant le darnier jour de juillet l'an mil CCCLIIIxx et neuf apres ensuivant, dont les parties ont esté paiées achetées et delivrées tant aux gens et officiers dudit seigneur comme aux gens et officiers de Madame la Royne et de Monseigneur le duc de Thouraine. Arch. Nat. KK. 20, fº 4 rº.
[316] Blanche de Navarre, fille de Philippe III d'Évreux et de Jeanne de France, (fille de Louis X, le Hutin) reine de Navarre, mariée le 29 janvier 1350 à Philippe VI de Valois, veuve la même année (le Père Anselme..., t. I, p. 105).
Vingt-quatre cottes hardies à chevaucher pour les dames; vingt-deux pour les damoiselles furent taillées dans les plus belles pièces de drap vert brun de Bruxelles et doublées en taffetas vert clair de Malines, ou en drap clairet de Rouen. Sur la manche gauche des dames, on appliqua des broderies de genêts d'or à la devise du Roi[317], faites de fil d'or et d'argent de Chypre, qui se répétaient sur les chaperons, de même drap et de même couleur. Les damoiselles eurent aussi leur manches gauches et leurs chapeaux ouvrés de broderies, mais moins nombreuses et faites seulement de fil d'argent[318]. Cent vingt aunes de «lacs de soie, les uns de soie vert plein, les autres de soie vert broché d'or», furent distribuées aux dames pour conduire les chevaliers au champ des joutes[319]. La robe de la Reine était de velours vermeil, en graine, doublée de taffetas de la même nuance[320]; de couleur vermeil étaient encore les costumes du Roi et du duc de Touraine[321].
[317] Charles VI eut plusieurs devises: le cerf-volant qui avait été une des devises de son père,—la cosse de genêt qu'il avait prise de Louis IX, mais à laquelle il alliait les branches d'un grand arbre ou May, c'est-à-dire un feuillage d'arbre comme il est au mois de mai, etc. Les Mots, c'est-à-dire les paroles sentencieuses que Charles VI choisissait comme âmes de ses devises étaient en ces années: Espérance ou Jamais. Voy. Jal, Dictionnaire critique de Biographie et d'Histoire, (Paris, 1867), p. 364 et 893.
[318] Arch. Nat. KK 20, fº 87 rº et 93 vº.
[319] Arch. Nat. KK. 20, fº 92 vº.
[320] Ibid., fº 87-93.
[321] Ibid. «Deux habits a vestir a dansser pour le roi et le duc de Touraine en satin vermeil et semés de branches de genestres de vert cousues de rouge.» Arch. Nat. KK. 20, fº 91 vº.
Pendant la durée des fêtes, l'Abbaye de Saint-Denis fut la résidence du Roi, de la Reine et du duc de Touraine; y logeaient aussi les officiers de la cour, les dames qui formaient la suite d'Isabeau et celles qui étaient venues de lointains pays pour lui faire cortège. Tous ces hauts personnages se trouvaient installés, le samedi premier mai, au coucher du soleil[322]. Bientôt arriva, en grand appareil, la duchesse douairière d'Anjou[323], accompagnée de ses deux fils[324].
[322] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 589.
[323] Marie de Châtillon, fille du célèbre comte Charles de Blois et de Jeanne de Bretagne, veuve en 1384 de Louis I d'Anjou, prit la tutelle de ses enfants et gouverna si sagement les revenus du comté de Provence qu'elle en tira des subsides pour continuer en Italie la guerre commencée par son mari (le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. I, p. 229).
[324] Louis II, duc d'Anjou, né en 1377, prenait le titre de roi de Naples, de Sicile, de Jérusalem et d'Aragon.—Charles, son frère, était comte de Roucy, seigneur de Guise, comte d'Etampes et de Gien. Ibid.
Le soir même, une splendide réception fut donnée dans la vaste salle, construite tout exprès, au milieu de la cour de l'Abbaye[325]. Là, pour la première fois, Isabeau put contempler dans tout son éclat l'assemblée des Grands du Royaume, et aux hommages qui lui furent offerts par tous, elle put mesurer sa puissance.
[325] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. I, p. 587 et 593.
Le lendemain au matin, la Reine, suivie de la duchesse d'Anjou et de ses dames, se rendit à la basilique où le Roi l'attendait devant l'autel des Martyrs; elle assista à la messe et à la collation de la chevalerie. Le soir elle parut au bal et au souper[326].
[326] Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 593.
Le lundi, vers la neuvième heure, elle gagna, non loin de l'Abbaye, la galerie de bois réservée aux dames, sur la droite du champ, clos par des rubans, où devaient se mesurer les chevaliers[327]. Bientôt, ceux-ci s'avancèrent: leurs armures étincelaient, les emblèmes du Roi ornaient leurs écus de couleur verte; les écuyers suivaient portant les casques et les lances[328]. Des dames, en nombre égal, conduisirent les chevaliers avec des rubans de soie qu'elles avaient retirés de leur sein[329]. Elles étaient vêtues de costumes vert foncé, tout couverts d'or et de pierreries et montées sur des palefrois richement caparaçonnés[330]. Quand les champions furent entrés en lice, leurs dames se retirèrent dans la galerie pour se mêler au groupe qui entourait la Reine et la duchesse d'Anjou.
[327] Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 595 et Juvénal des Ursins, Histoire de Charles VI (éd. D. Godefroy, Paris, 1653), p. 73.
[328] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 595.—Arch. Nat. KK 20, fº 87-92.—Le 1er compte d'Arnoul Boucher, argentier du Roi, donne la liste des seigneurs, chevaliers et écuyers qui assistèrent aux fêtes du 1er mai: les princes d'Anjou, les ducs de Berry, Bourgogne, Bourbon, les comtes de Navarre, de Nevers, de Savoie, etc. Arch. Nat. KK 20 fº 165 et suiv.
[329] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 595.
[330] Ibid., p. 595-597 et Arch. Nat. KK 20, fº 87-92.
La liste des personnes composant cette assistance féminine nous a été conservée; la lecture en est intéressante: les plus grands noms de France viennent d'abord, puis ceux des femmes de noblesse récente dont les maris occupaient de grandes charges dans l'administration judiciaire ou financière du Royaume; ensuite les noms très nombreux de damoiselles et de filles de chevaliers et de ministres, enfin ceux de dix-sept des plus riches bourgeoises de Paris.
A la vue du chatoyant spectacle offert par ces dames, damoiselles et roturières, toutes richement parées, et sans doute harmonieusement groupées, le Religieux de Saint-Denis fut saisi d'enthousiasme; «On se serait cru, dit-il, transporté au milieu de cette assemblée de déesses, dont parlent les anciens poètes[331]». Aussi bien, c'était un aréopage, puisque le soir, au souper, les dames distribuèrent des prix aux chevaliers les plus valeureux. Mais alors, paraît-il, les déesses s'humanisèrent, et quelques-unes, à la faveur de la mascarade, accordèrent le prix d'amour. C'est du moins ce que l'austère religieux crut voir, lorsqu'il glissa un coup d'œil furtif dans la salle du festin transformée en salle de bal[332].
[331] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 595.
[332] Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 597-599.
Le mardi, les écuyers à leur tour, combattirent en présence d'Isabeau; ils furent conduits et récompensés par des damoiselles comme les chevaliers l'avaient été, la veille, par des dames.
Le même jour, dans la basilique, un service solennel fut célébré en l'honneur de la mémoire de Du Guesclin, mort depuis neuf ans, et, devant les princes et les seigneurs vêtus de leurs costumes de deuil, l'oraison funèbre du connétable fut prononcée; mais la Reine ne dut pas assister à cette imposante cérémonie militaire, car le chroniqueur ne fait aucune allusion à sa présence[333].
[333] Ibid.
Les réjouissances et divertissements durèrent encore tout le cinquième jour; quand ils prirent fin, le Roi remercia de leur concours les seigneurs étrangers et les chevaliers français venus de loin; il complimenta, en termes gracieux, les dames qui avaient formé autour de la Reine comme une couronne de jeunesse, de beauté et de richesses; puis il fit distribuer de nombreux cadeaux, presque tous magnifiques: c'étaient des joyaux d'or et d'argent, des drap d'or et de soie, des fourrures, des hanaps d'or, des anneaux enrichis de diamants, des images de Notre-Dame, etc; les bourgeoises de Paris reçurent, pour leur part, deux pièces d'écarlate vermeil de Bruxelles. Ensemble tous ces présents avaient coûté la grosse somme de neuf mille cinq cent soixante-quinze livres six sous tournois[334].