[334] Arch. Nat. KK 20, fº 9 rº
C'est le luxe déployé dans ces belles fêtes, que, bien des années plus tard, visera Eustache Deschamps, lorsqu'il dira:
[335] Eustache Deschamps, Œuvres complètes, t. VI, p. 41.
Après les fêtes de Saint-Denis, Isabeau se retira à Saint-Ouen. Là, dès le milieu de mai, ce ne fut plus un secret pour les serviteurs qu'on pouvait de nouveau espérer la venue d'un Dauphin, car, Pierre l'Estourneau, valet-tailleur, avait reçu l'ordre d'acheter du «tiercelin et de l'azur,» pour l'élargissement de huit corsets; de plus, la Reine voulant témoigner sa reconnaissance à Notre-Dame, se disposait à partir en pèlerinage. Le 9 juin cependant, elle était encore à Saint-Ouen, où le Roi, qui chassait alors dans la forêt de Senlis, lui envoyait «porter lettres avec la tête d'un cerf[336]».
[336] Arch. Nat. KK 30, fº 49 rº.
Quelques jours après, la Reine se transportait à Saint-Sanctin[337] et à Chartres, ses sanctuaires préférés, pour y rendre ses actions de grâces. Elle passa tout le reste du mois au pays chartrain, où, à deux reprises, elle reçut des nouvelles du Roi, le 17 à Chartres[338], le 23 à Saint-Sanctin[339]. Charles VI lui-même arriva bientôt pour la rejoindre et faire ses dévotions à Notre-Dame de Chartres.
[337] Saint-Sanctin de Chuisnes, cant. de Courville, arr. de Chartres, dép. d'Eure-et-Loir, célèbre abbaye bénédictine, était un lieu de pèlerinage très fréquenté au XIVe siècle.
[338] Arch. Nat. KK 30, fº 49, rº.
[339] Ibid.
A la fin du mois de juillet, on retrouve le couple royal, installé au château de Melun, lieu de rendez-vous fixé par Charles VI à la fille de Jean Galéas, seigneur de Milan, Valentine Visconti, promise au duc Louis de Touraine. Le mariage de Valentine et de Louis fut célébré à Melun même, le 17 août, en présence du Roi et de la Reine[340].
[340] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 49.
Cependant à Paris, s'achevaient en grande hâte, les préparatifs de fête entrepris depuis plusieurs semaines, sur l'ordre du Roi, pour le sacre de la Reine, fixé au 23 août.
Isabeau, en effet, n'était pas sacrée, et depuis quatre ans qu'elle était reine, les Parisiens ne l'avaient pas encore reçue officiellement; car si, parfois, l'hôtel Saint-Pol avait été visité et même habité par elle, aucune députation de la ville n'était venue à sa rencontre, aucune fête populaire n'avait signalé son passage dans la capitale[341]. Charles VI voulut que les deux cérémonies, si tardivement célébrées, l'entrée à Paris et le sacre, formassent un ensemble de fêtes splendides, rehaussées d'un luxe inouï, capable d'émerveiller les gens du Royaume et de frapper d'admiration les étrangers.
[341] Depuis l'insurrection des Maillotins 1383, les Princes, qui s'étaient défiés des Parisiens, avaient aboli la charge de Prévôt des Marchands et confié toute l'administration de la ville au prévôt royal.—En janvier 1389, l'un des premiers actes des nouveaux conseillers du Roi fut de rendre à Paris une partie de ses institutions municipales. Cf. L. Battifol, Jean Jouvenel, prévôt des marchands, (Paris, 1894, in-8º).
De nombreux hérauts et messagers furent donc envoyés aux quatre coins de la France ainsi qu'en Angleterre, en Allemagne et aux Pays-Bas pour inviter les seigneurs et les chevaliers les plus fameux au sacre de la reine Isabeau[342].
[342] Religieux de Saint Denis, Chronique de Charles VI, t. I, p. 609.—La nouvelle fit grand bruit en tous ces pays; Jean Froissart qui était alors en Hollande auprès du comte de Blois, s'empressa de revenir: «Je prins congé, dit-il, pour retourner en France, pour être à une très noble fête qui devoit être en la ville de Paris à la première entrée de la reine Isabel de France... Pour savoir le fond de toutes ces choses, je m'en retournai parmi Brabant et fis tant que je me trouvai à Paris huit jours avant que la fête se tint ni fit». Chroniques..., livre IV, ch. I (éd. Buchon, t. XII, p. 5-7.)
En même temps, par des lettres royales, données en faveur de la Reine, l'amnistie fut promise aux exilés et aux proscrits qui auraient regagné leurs provinces dans les quatre mois[343].
[343] Ibid.
Pendant que les seigneurs et les chevaliers étrangers ou provinciaux, qui répondaient à l'appel de Charles VI, se dirigeaient vers Paris, la cour et la ville poursuivaient fébrilement les apprêts des fêtes royales: draps de velours et de soie, pelleteries et joyaux passaient des boutiques des grands marchands, fournisseurs de la cour, entre les mains des tailleurs et des brodeurs de la Maison du Roi et de celle de la Reine[344]; et, pour trouver des étoffes plus rares, Jeannet d'Estouteville, écuyer de corps de Charles VI, était dépêché en Angleterre[345]. Les orfèvres parisiens et les marchands de Gênes ne parvenant pas, quelque somme qu'on leur offrît, à fournir tous les galons d'or et d'argent, les broderies, les joyaux et parures nécessaires, les trésors de bijoux et d'objets précieux, enfermés à Vincennes et à Melun, furent en quelque sorte réquisitionnés. La Chambre des Comptes délégua les plus probes de ses membres pour aider et surveiller les serviteurs royaux dans le transfert, à l'hôtel Saint-Pol, du grand coffre de Vincennes, et dans l'enlèvement de quelques-uns des plus riches bijoux de Melun[346]. En présence des magistrats désignés, les couronnes, les croix d'or, les colliers, les patenôtres ornées de perles furent littéralement dépecés «pour être employés en autres joyaux pour la venue de la Reine[347]»; l'or fut remis aux orfèvres pour la fonte, les perles aux tailleurs de robes pour les garnitures. Il semblait que tout le monde, à la cour, renouvelât sa garde-robe aux frais du Roi.
[344] Arch. Nat. KK 20, fº 6-16, 99-111.
[345] Ibid., fº 15 vº.
[346] Arch. Nat. KK 20, fº 14.
[347] Ibid., fº 14 et 15.
Du reste, Charles VI lui-même prescrivait les costumes qui devaient être portés pendant les fêtes prochaines; il indiquait la nature et la quantité des étoffes à employer; par exemple les draps et les pennes, la soie et la pelleterie nécessaires aux houppelandes des ministres, des principaux officiers de l'Hôtel, les petits draps pour les chevaucheurs de l'écurie, les draps de sac pour les houppelandes de certains chevaliers et officiers de moins haut rang[348]. Le 15 août, presque à la veille du grand jour, il écrit encore aux gens des Comptes: «Nous voulons et vous mandons que faites promptement bailler et délivrer à notre amé et féal argentier... soixante douze frans d'or pour acheter six satins lesquelz par lui seront distribuez à la venue de notre tres chiere et très aimée compagne la Royne[349].»
[348] Arch. Nat. KK 20, fº 11.
[349] Bibl. Nat., f. fr. 20706, pièce 24.
Les robes de la comtesse d'Eu, de Mademoiselle d'Harcourt et de quelques autres dames étaient véritablement magnifiques[350]; leur richesse égalait presque celle des costumes du Roi et du duc de Touraine[351]. Mais la merveille des merveilles, c'était la toilette de la Reine: chacune de ses robes, taillée dans une étoffe du plus grand prix, était un chef-d'œuvre dû à l'art du costumier uni à ceux de l'orfèvre et du joaillier.
[350] «Pour les robes de Madame la comtesse d'Eu, de Mademoiselle d'Harcourt et autres dames de l'Hôtel et compagnie de la royne..., 1990 liv. 9 deniers parisis.» Arch. Nat., KK 20, fº 112. Autres mentions sur les étoffes de ces toilettes dans le même compte; Ibid.
[351] «Draps de soie, veloux, laine pour robes, pourpoins et autres habis pour le roi et le duc de Touraine..., 5847 liv. par.» Arch. Nat. KK 20, fº 10 rº.
Quand il s'agit de régler la composition et l'ordre du cortège d'Isabeau, on consulta la gardienne des plus nobles traditions, la reine Blanche, veuve de Philippe VI. Celle-ci quitta sa retraite de Neauphle[352], pour donner son avis sur le cérémonial qui devait être observé. A sa demande, les livres déposés à Saint-Denis, traitant du sacre des rois et des reines, furent compulsés; mais Charles VI, jugeant trop simples ces anciennes coutumes, ordonna de faire plus grand qu'on n'avait jamais fait[353]; il voulait pour le sacre de sa femme, une mise en scène jusqu'alors inusitée; grâce au concours des Parisiens, ses vœux furent comblés[354].
[352] Neauphle-le-Château, canton de Montfort-l'Amaury, arr. de Rambouillet, dép. de Seine-et-Oise.
[353] Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 609.
[354] Pour les fêtes de l'entrée de la Reine à Paris les principales sources sont: Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. I, (éd. Buchon, t. XII, p. 7-31).—Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. I, p. 611-617.—Juvénal des Ursins, Histoire de Charles VI (éd. Godefroy) p. 71-73.—Guill. Cousinot, Geste des Nobles, p. 107.—Arch. Nat. KK 20, fº 6-76 et 99-111; Registres du Parlement, X1a 1474, fº 326 rº.—E. Petit, Itinéraire des ducs de Bourgogne..., p. 213 et 529-530.—H. Legrand, Paris en 1380, (plan de restitution, dans la Coll. Doc. Hist. Gén. de Paris, Paris, 1868, in-4º).
Le vendredi 20 août, la Reine, venant de Melun, arrivait à Saint-Denis; le 21, elle y était rejointe par les dames du sang royal: la Reine Blanche, la duchesse d'Orléans et la duchesse de Bar[355], représentant les anciennes générations; par la duchesse de Bourgogne et tout un groupe de toutes jeunes femmes: la duchesse de Touraine, la duchesse de Berry, presque une enfant, mariée depuis deux mois au vieux duc[356], et Marguerite de Hainaut, comtesse de Nevers, etc.
[355] Marie de France, deuxième fille de Jean II, mariée au duc Robert de Bar. Gallia Christiana, t. V, p. 512-513.
[356] Jeanne, comtesse d'Auvergne et de Boulogne, fille unique de Jean II, comte d'Auvergne et d'Eleonor de Comminges (le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. I, p. 108).
Le dimanche, dans la matinée, la reine Blanche et la duchesse d'Orléans quittent Saint-Denis, sous brillante escorte; ces dames ne feront pas partie du cortège: elles se rendent à Paris, pour rejoindre le Roi au Palais, et y préparer la réception d'Isabeau.
A midi, la Reine sort de l'Abbaye, en chappe de velours azur semée de fleurs de lys d'or[357]; elle monte dans sa litière couverte et bien ornée que traîne un superbe attelage, pendant que les dames, derrière elle, se placent dans des chars peints et dorés; à leurs côtés, à cheval, se tiennent: les ducs de Touraine, de Bourbon[358], de Berry, de Bourgogne, escortés à quelque distance, par les seigneurs français.
[357] Le manteau des femmes, en 1389, était une chape close, de beaucoup d'ampleur ressemblant au manteau des béguines. Voy. Quicherat, Histoire du costume, p. 258.—La chape que portait la Reine avait été achetée à Valentine de Milan pour 480 livres parisis. C'était sans doute un manteau d'un travail remarquable, fabriqué en Italie et que la duchesse de Touraine avait revêtu le jour de son mariage. Arch. Nat. KK 20, fº 10 vº.
[358] Louis II duc de Bourbon, comte de Clermont, de Forez etc., fils de Pierre I de Bourbon et d'Isabelle de Valois, sœur du roi Philippe VI, était né en 1337. Huit ans prisonnier en Angleterre après la bataille de Poitiers, il combattit ensuite contre les Anglais et les Navarrais sous le règne de Charles V son beau-frère. Devenu l'un des tuteurs de Charles VI, il se désintéressa de la politique intérieure, pour se consacrer à la conduite des expéditions militaires. En 1385, lors du mariage d'Isabeau, il faisait campagne en Poitou contre les Anglais.—Jean, comte de Clermont, son fils, était né en 1380 de son mariage avec Anne, dauphine d'Auvergne, comtesse de Forez. (Le Père Anselme..., t. I, p. 302-303.)
Le cortège se met en marche. Une première fois, auprès de la chapelle Saint-Quentin[359], un groupe de cavaliers barre la route: deux seigneurs s'en détachent et s'approchent d'Isabeau: c'est le duc de Lorraine[360] et Guillaume d'Ostrevant, comte de Hainaut qui demandent la permission de présenter les seigneurs étrangers. Un peu plus loin, deux masses, l'une verte, l'autre rose, qui, à distance, semblent deux taches sous l'éclatant soleil d'août, attirent les regards de la Reine; et, au même moment, ses oreilles sont charmées par les accords d'une musique harmonieuse: d'un côté de la route est une troupe de douze cents cavaliers, riches bourgeois de Paris, tous vêtus de «gonne vert avec baudequin vert et vermeil[361]»; Jean Jouvenel, garde de la prévôté des marchands[362], est à leur tête, il offre les souhaits de bienvenue à la souveraine. De l'autre côté de la route, se tiennent les officiers et les serviteurs de la Maison du Roi, tout habillés de rose, des musiciens sont avec eux; bourgeois et gens du Roi se joignent au cortège. A Saint-Lazare[363], on se forme pour l'entrée dans la ville, les voitures sont découvertes: les Princes mettent pied à terre et se placent dans l'ordre fixé par l'étiquette.
[359] La Chapelle Saint-Quentin était située dans la campagne au sortir de Saint-Denis, à main gauche du chemin qui conduit à Paris.
[360] Jean I, duc de Lorraine, 1346-1391.
[361] Les robes de ces bourgeois avaient la forme de gonnes, c'est-à-dire de robes de moines, étroites de manches et de corps; elles étaient en baudequin, étoffe unie tissée d'or et de soie, et elles étaient parties, c'est-à-dire d'une couleur à droite et d'une autre couleur à gauche. Quicherat, Histoire du Costume, p. 323.
[362] Les ministres de Charles VI n'avaient pas osé rétablir l'ancienne prévôté des marchands, ils avaient institué un nouvel office «la garde de la prévôté des marchands pour le roy» et ils en avaient investi Maître Jean Jouvenel, conseiller au Chatelet, homme sage et bon politique. «Quoiqu'il n'eût ni échevinage, ni parloir aux bourgeois, ni juridiction», le nouveau magistrat sut «faire figure de prévôt». Battifol, Jean Jouvenel, p. 82.
[363] La léproserie de Saint-Lazare ou Saint-Ladre était située rue du faubourg-Saint-Denis, dans la portion nommée alors chaussée Saint-Lazare, sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui en partie la prison de Saint-Lazare. H. Legrand, Paris en 1380, plan de restitution, p. 76, note 4.
La litière d'Isabeau s'engage la première dans Paris entourée de six seigneurs: les ducs de Bourbon et de Touraine en tête; les ducs de Bourgogne et de Berry au milieu, et derrière, Pierre de Navarre et le comte d'Ostrevant. Sur le côté, montant un palefroi «superbement aourné», chevauche la duchesse de Touraine[364].
[364] «C'étoit, dit Froissart, pour lui différer des autres... car nouvellement etoit venue en France et encore... n'avoit entré en la cité de Paris, quand elle y entra premièrement en la compagnie de la reine de France.» (Chroniques, liv. IV, ch. 1, t. XII, p. 8 et 23.)—Plusieurs articles des Comptes de l'Argenterie portent cette mention «... pour la venue de la Royne et de madame de Thouraine». Arch. Nat. KK 20, fº 14.
A la première porte Saint-Denis[365], on avait figuré le ciel par un plafond bleu où resplendissait le soleil et brillaient de nombreuses étoiles, et «était haut ce ciel et armorié très richement des armes de France et de Bavière»; des anges y passaient et repassaient en faisant entendre de suaves harmonies. Isabeau écoute ces chansons «moult mélodieuses et douces», et, en passant devant, admire l'image si bien faite de Notre-Dame tenant l'Enfant Jésus «lequel s'ébat par soi a un moulinet fait d'une grosse noix».
[365] La première porte Saint-Denis, appelée aussi Porte de Paris ou Porte Royale, appartenait à l'enceinte de Charles V et était placée au débouché de la rue d'Aboukir. C'était un gros bâtiment carré formant une cour à l'intérieur, terrassé, sans toiture et flanqué dans les angles de tourelles en encorbellement. Le Roux de Lincy, Paris et ses historiens, (dans la Coll. Doc. Hist. Gén. de Paris.) p. 228, note 4.
Mais en face d'elle, s'ouvre la longue et populeuse rue Saint-Denis[366]; la perspective de ses hautes maisons, toutes pavoisées, offre un coup d'œil réjouissant que «c'est merveille de voir». Une foule énorme, impatiente, houleuse y attend la Reine depuis des heures; les sergents d'armes et les officiers ont grand'peine à la maintenir; ils sont tous «embesognés à faire voie et rompre la presse et les gens»; l'affluence est telle qu'il semble que «tout le monde ait été là mandé». De toutes parts les Noëls retentissent; Isabeau s'avance au milieu d'une immense explosion d'enthousiasme; son attelage va maintenant «tout souef le pas», entre deux haies épaisses d'êtres humains. Toutes les fenêtres sont ornées, la plupart des maisons, tendues de drap de haute lice, d'étoffes de soie ou de tapis précieux. Les Parisiens avaient prodigué les plus riches tentures, comme «s'ils les eussent eues pour néant» ou que «on fût en Alexandrie ou à Damas», et cela, dans le seul espoir que les yeux de la Reine, en se posant sur ces tapisseries historiées, «en auraient plaisance[367]».
[366] La rue Saint-Denis s'étendait de la première porte Saint-Denis au Châtelet. Elle était la «Grand'Rue de Paris», la plus large, la plus commerçante, la mieux entretenue. H. Legrand, Paris en 1380, p. 64, note 3.
[367] Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. I, t. XII, p. 13. «Les femmes et les jeunes filles étaient parées de riches colliers et de longues robes tissées d'or et de pourpre.»—Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 613.
Et, en effet, toutes ces décorations causent à Isabeau un réel enchantement; elle s'arrête aux étonnantes curiosités, sortes de surprises, qui avaient été ménagées de distance en distance. C'est d'abord une fontaine, couverte de drap d'azur semé de fleurs de lis, qui verse à flots claret et piment, recueillis dans des hanaps d'or par une troupe de jeunes filles dont les riches parures et les chapels d'or étincellent au soleil et qui chantent de délicieuses mélodies.
Plus loin, une longue halte est nécessaire: c'est au spectacle d'une vraie bataille que la Reine est priée d'assister, et quel combat! Sur un échafaud, au bas du moutier de la Trinité[368], deux groupes de guerriers vont en venir aux mains: douze seigneurs chrétiens, dans le costume des croisés, écartelés à leurs armes, sous le commandement de Richard Cœur-de-Lion; en face une troupe de Sarrazins conduits par Saladin, tandis que le Roi de France domine la scène entouré de ses douze pairs, «tous armoyés de leurs armes», et donne le signal de l'engagement.
[368] L'Hôpital de la Trinité était situé rue Saint-Denis, en face de la rue Saint-Sauveur.
Parvenue à la seconde porte Saint-Denis[369], la Reine peut avoir l'illusion de pénétrer dans le Paradis car, en levant les yeux, elle aperçoit la sainte Trinité et une théorie d'anges: ceux-ci entonnent une hymne sacrée; au moment où elle contemple «Dieu le Père séant en sa majesté», le ciel s'ouvre, et, doucement deux chérubins lui posent sur le chef une couronne d'or et de pierreries; ils chantent:
[369] La deuxième porte Saint-Denis, de l'enceinte de Philippe-Auguste, s'élevait près de l'impasse des Peintres, au point d'intersection de la rue Turbigo et de la rue aux Ours. Voy. Legrand, Paris en 1380, p. 64, note 3 et Le Roux de Lincy, Paris et ses Historiens, p. 228 note 4.—Il y avait une troisième porte Saint-Denis, construite antérieurement à l'enceinte de Philippe Auguste, au coin de la rue des Lombards.
A mesure qu'il s'enfonce plus avant dans la ville, le cortège voit grossir la foule sur son passage; en même temps les occasions d'admirer se multiplient: à la chapelle Saint-Jacques[370], des orgues «sonnent moult doucement en une chambre faite de drap de haute lice».
[370] Saint-Jacques de l'Hôpital, au coin de la rue Mauconseil, était un asile pour les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle. Legrand, Paris en 1380, p. 53, note 1.
Au Châtelet[371], une longue station est imposée à la Reine. Les bourgeois, les gens du peuple et les étrangers se sont massés pour voir l'allégorie représentée dans le beau châtel ouvré et charpenté de bois et de guérite, dont chaque créneau est gardé par un homme d'armes. Sur un lit de tapisserie d'azur à fleurs de lis d'or, Madame Sainte-Anne est couchée, image de la justice, et voici que d'un bois, où courent les lièvres, les connins et où volètent les oisillons, sort un grand cerf blanc, les cornes dorées, un collier d'or au cou; il se place auprès du lit de justice; il remue les yeux, la tête et tous les membres, et saisissant l'épée de justice, la fait tenir droite; puis un lion et un aigle se précipitent..., l'oiseau de proie va-t-il fondre sur la Justice? Non, car douze pucelles s'élancent hors du bois, et, de leurs épées nues, séparent de l'aigle, et Madame Sainte-Anne et le lion et le cerf.
[371] Le Grand Châtelet, forteresse et prison, siège de la prévôté royale de Paris, donnait sur le quai, en face du Pont au Change; il occupait toute la place du Châtelet.
Les spectateurs sont haletants, et voici qu'une bousculade épouvantable se produit; les derniers rangs ont voulu gagner du terrain, et au milieu d'eux, sur un fort cheval, un homme d'âge mûr et un autre plus jeune, monté en croupe, essayent de se frayer un passage! Les deux audacieux prétendent «se bouter sur le devant»; ils veulent contempler la Reine de tout près; mais les sergents accourus les repoussent et «leur frappent les épaules à coup de boulaies[372]».
[372] Juvenal des Ursins, Histoire de Charles VI, p. 72.—La boulaie était un gros bâton, une sorte de massue que portait chaque sergent et qui lui servait à maintenir «la presse des gens».
La représentation terminée et l'ordre rétabli, la litière d'Isabeau franchit le Pont-au-Change[373] tout tendu de taffetas bleu à fleurs de lis d'or, avec un ciel étoilé «de vert et de vermeil samit[374]».
[373] Le Pont au Change était aussi nommé Grand Pont ou Pont aux Changeurs. «Là demeurent les changeurs d'un costé et orfèvres d'autre costé..., et passoient tant de gens toute jour sur ce pont que on y encontroit adez ung blanc moine ou un blanc cheval.» Guillebert de Metz, Description de la ville de Paris (1407), publiée par Le Roux de Lincy, Paris et ses Historiens, p. 160.
[374] Le samit était une étoffe de soie sergée de grand prix.
Cependant le jour commençait à baisser; la tête du cortège s'engage dans la rue Neuve-Notre-Dame[375], ou d'autres jeux «grandement lui viennent à plaisance». La curiosité de la Reine est vivement piquée par le tour de force qu'exécute ce «maître engigneur» qui, ayant installé un échafaud sur le haut de la plus haute tour de Notre-Dame et l'ayant relié, par une corde qui passe au-dessus des toits, à la plus haute maison du pont Saint-Michel, sort de son échafaud, deux cierges allumés en ses mains à cause de l'heure avancée, et tout en chantant, commence à marcher sur la corde «en faisant gambades», et descend ainsi le long de la grande rue, cependant que les dames crient à la sorcellerie.
[375] Au sortir du Pont au Change, le cortège de la Reine pénétra dans la rue Saint-Barthélémy, puis dans la rue de la Barillerie qui en était le prolongement (le long de la façade orientale du Palais); enfin, tournant à gauche, il prit la rue de la Calendre et la rue Neuve-Notre-Dame, la voie triomphale que suivaient les Rois pour aller du Palais à Notre-Dame.
Devant la cathédrale, l'évêque de Paris, Pierre d'Orgemont[376] attend la Reine. Il est entouré du Chapitre et d'un nombreux clergé, revêtu des habits sacrés des grandes fêtes.
[376] Pierre d'Orgemont, chancelier du duc de Touraine et conseiller à la Chambre des Comptes, était évêque de Paris depuis 1384. Gallia Christiana, t. VII, col. 140.
Isabeau, aidée par les quatre ducs, met pied à terre, pendant que les autres dames descendent de leurs litières ou de leurs palefrois, et, précédée par l'évêque et le clergé, elle fait son entrée dans Notre-Dame, resplendissante de lumières; au moment où elle franchit le seuil, le prélat et les prêtres entonnent en «chantant haut et clair» la louange de Dieu et de la Vierge Marie. Elle traverse le chœur et vient s'agenouiller au pied du grand autel, prie quelques instants, puis elle offre à Notre-Dame, avec la couronne que lui ont donnée les anges, deux draps d'or racamas[377]. A ce moment, les deux ministres, Bureau de la Rivière et Jean le Mercier s'avancent, porteurs d'une magnifique couronne que l'évêque et les quatre ducs placent sur la tête d'Isabeau.
[377] Arch. Nat. KK 20, fº 101 vº.
En sortant de la cathédrale, le cortège trouve le parvis illuminé par cinq cents cierges, car la nuit est venue; la Reine remonte dans sa litière et pendant que retentissent les dernières acclamations, elle se dirige vers le Palais[378], où l'attendent le Roi, la reine Blanche et la duchesse d'Orléans. Un somptueux souper réunit les seigneurs, les chevaliers, les dames et les damoiselles; un grand bal leur fut ensuite offert.
[378] Le Palais, ou Palais Royal, ancienne demeure de Saint-Louis, devenu le siège du Parlement, s'étendait du Pont au Change au Pont Saint-Michel. Quoiqu'il y eut «salles et chambres pour loger le Roi et les douze pers», (Guillebert de Metz, Description de la Ville de Paris, dans Paris et ses Historiens, p. 159) les Valois n'y résidèrent que rarement, pour leur mariage, et leur entrée solennelle. (Du Breuil, Théâtre des Antiquitez de Paris, p. 228).
Le Roi, très heureux que tout se fût si bien passé, se montra plus gai et plus aimable que jamais. A un moment qu'Isabeau devisait avec des dames sur les événements du jour, il s'approcha du groupe, demanda à sa femme si elle se rappelait la bousculade du Châtelet, et lui révéla que les deux hommes montés sur un grand cheval, qui voulaient voir de tout près, n'étaient autres que lui-même et Philippe de Savoisy! Charles VI avait contraint le Grand-maître de l'Hôtel de la Reine à se déguiser, et à le conduire au plus épais de la foule. A ce récit les dames «commencèrent à farcer», et le Roi, tout fier de son escapade, rit le premier et de bon cœur des horions qu'il y avait gagnés.
Le dimanche avait été la journée des Parisiens, le lundi fut celle de la Cour.
Vers midi, les Princes et les plus nobles dames s'assemblent au Palais pour accompagner Isabeau à la Sainte-Chapelle. Charles VI s'y est déjà rendu avec une suite de seigneurs[379]. Il a revêtu l'habit royal: «la tunique, la dalmatique, la robe à socques», et le manteau chlamyde de couleur écarlate, rubannés de rubans d'or de Damas, fourrés d'hermine et brodés de pierreries[380]. Il porte le diadème, et les vieux courtisans et les anciens conseillers de Charles V se réjouissent de voir «pontifical en son costume et en son maintien», le jeune Roi dont ils ont trop souvent à blâmer le goût pour les costumes de fantaisie et les modes étrangères[381].
[379] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. I, p. 613.
[380] Ibid. et Arch. Nat. KK 20, fº 101 rº.
[381] Religieux de Saint-Denis, ibid.
La Reine paraît dans la galerie qui conduit de plain-pied des appartements royaux à la chapelle haute. Sa toilette, suivant l'usage pour la messe du sacre, est tout en soie. Sous un manteau de satin vermeil fourré de cendal tiercelin[382], elle porte une robe du même tissu; comme elle doit être ointe à la tête et à la poitrine, ses cheveux sont répandus sur ses épaules[383], son manteau est «à lacs par devant[384]», et, sous sa robe, le large doublet et la chemise de fine toile de Reims, sont ouverts par devant et par derrière[385].
[382] Arch. Nat. KK 20, fº 101 vº.—Le cendal était une étoffe de soie très recherchée.
[383] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. I, p. 613.