CHAPITRE IV
ROLE DIPLOMATIQUE D'ISABEAU SA POLITIQUE DE FAMILLE
Dès 1392, alors qu'elle n'avait reçu aucune part d'autorité pour la conduite des affaires extérieures, Isabeau s'intéressait aux événements du dehors; elle les comprenait mieux que ceux dont la France était le théâtre, sur ce qui se passait en Allemagne et en Italie, elle avait des idées, des vues personnelles, ses tendances dans les questions étrangères s'affirmaient, et bientôt elle apparut femme de parti pris; toutes ses aptitudes à l'intrigue, toute l'activité dont elle était capable, toute son influence, encore occulte alors, furent mises au service de la Maison de Bavière dont elle rêvait de restaurer la grandeur. Cette œuvre était compliquée et pleine d'obstacles pour une Reine de France, moins cependant pour Isabeau que pour toute autre, car elle n'avait pas été pénétrée par l'esprit de son nouveau pays; elle était restée allemande, et n'éprouvait aucun scrupule à desservir les intérêts du Royaume. Par contre, ceux de la Bavière étaient l'objet de sa constante sollicitude, le moindre incident diplomatique qui touchait les Wittelsbach la trouvait attentive. On la voyait sans cesse s'employer pour les siens, elle se montrait à leur égard d'une générosité sans bornes, et toujours avec l'or et les offices de la France. Enrichir son père, son frère, les venger de Galéas, leur mortel ennemi, aider en Allemagne la Maison de Bavière à ruiner les Luxembourg et à leur succéder: tels sont les desseins poursuivis par la Reine de France avec une opiniâtreté extraordinaire de 1392 à 1402.
Isabeau pratiquait donc «une politique de famille» dont la responsabilité lui incombe tout entière. Si l'on objecte que Philippe de Bourgogne était, lui aussi, partisan de la politique allemande, nous rappellerons, suivant le témoignage de Christine de Pisan, que c'était uniquement pour amener les Allemands à l'alliance française qu'il avait négocié le mariage d'Isabeau, prétendant exécuter ainsi les projets de Charles V, et l'on peut affirmer qu'il supporta impatiemment le résultat imprévu de son œuvre: l'exploitation du Royaume par les Bavarois; car, loin d'être le complice des exigences d'Isabeau, il travailla et réussit à faire échouer quelques-unes de ses plus audacieuses combinaisons.
Selon certains auteurs, les ambitieux desseins de la Reine lui auraient été suggérés par son frère qui, à cette époque, résidait fréquemment en France. Les deux enfants d'Etienne le Jeune, en effet, étaient unis par les liens d'une affection très étroite; ils devaient donc être en parfaite communion de sentiments sur toutes les questions d'intérêts débattues alors; mais, tout en tenant compte de l'empire que le frère exerçait sur la sœur, il ne faut pas juger celle-ci incapable d'initiative et de persévérance; nous savons, au contraire que, Louis absent, elle n'était à court ni de ressources, ni d'expédients pour la conduite de ses affaires.
C'était une figure étrange que ce duc Louis, dit le Barbu[763]; sa physionomie et son caractère offraient le curieux mélange des qualités de deux races très dissemblables[764]. Ses heureuses proportions, son aisance naturelle rappelaient celles de son père; mais de haute stature, il avait mieux que de la prestance; son visage aux traits expressifs était encadré d'une barbe superbe; suivant les circonstances, il apparaissait grave et digne, ou gracieux et plaisant. Isabeau, un jour, prétendit le faire nommer connétable; évidemment, au seul point de vue plastique, ce mâle descendant des Teutons eût fait meilleure figure dans ces hautes fonctions que le claudicant Charles d'Albret qui lui fut préféré.
[763] Pour le portrait de Louis de Bavière, voy.: Ladislas Sunthem, Familia ducum Bavariæ, dans Oefele, Rerum boicarum scriptores.., t. II, p. 568, 569.—Vit, prieur d'Ebersberg, Chronica Bavorum.., dans Oefele.., t. I, p. 726
[764] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. III, p. 68, 69.
Au moral, il était d'une souplesse tout italienne; de tempérament batailleur, il usait à l'occasion de la ruse comme d'une arme préférée. Ainsi qu'autrefois son oncle Frédéric y avait réussi, il s'était concilié les bonnes grâces des Princes français par l'affabilité de ses manières; d'humeur caustique, il raillait même à propos des choses saintes, bien qu'il affectât les dehors d'une profonde dévotion. Assez lettré, il paraissait aimer le beau et s'étudiait à deviser agréablement; mais sous ces apparences séduisantes, il cachait un monstrueux égoïsme; à la fois avide et prodigue, sa grande préoccupation était d'acquérir par tous les moyens, pour dépenser ensuite sans compter; au fond, cet homme n'avait aucun scrupule; du reste sa devise: so laus so[765]! ne donne-t-elle pas la mesure du mépris qu'il professait pour ses semblables. Historiquement, le duc Louis peut passer aussi bien pour le dernier des chevaliers brigands de la vieille Allemagne que pour l'un des premiers barons pillards de l'Italie renaissante; malheureusement c'est aux dépens du trésor de France qu'il éprouva sa vocation, c'est à la cour de Charles VI qu'il se fit la main.
[765] On peut traduire «laisse donc».
Certes Isabeau fut d'une générosité excessive pour son frère: elle le combla d'honneurs et d'argent; mais elle ne lui abandonna pas sa part de pouvoir, et quand les chroniqueurs bavarois montrent Louis de Bavière gouvernant, de concert avec sa sœur, le Royaume de France pendant la folie du Roi, ou bien ils veulent en faire accroire, ou bien ils prennent leurs désirs pour des réalités. Au reste, ces auteurs allemands sont mal renseignés sur les qualités politiques d'Isabeau; on peut expliquer qu'ils ignorent son rôle en France, mais il est étonnant qu'ils méconnaissent son action personnelle dans les événements diplomatiques.
Charles VI, affranchi de la tutelle de ses oncles, avait inauguré son gouvernement sous les heureux auspices de la trêve conclue avec les Plantagenets. Le comte de Saint-Pol, revenant d'Angleterre porteur du traité provisoire, signé par Richard II, arriva le mercredi 25 août 1389, au milieu des fêtes que Paris offrait à sa jeune souveraine pour sa joyeuse entrée: «si fu le comte de Saint-Pol, le très bien venu du roy et de tous les seigneurs et étoit à cette fête et delez la reine de France sa femme qui fut moult réjouie de sa venue[766]», et aux Noëls qui saluaient Isabeau, se mêlaient d'enthousiastes acclamations qui approuvaient les trêves. La Reine était heureuse que les hostilités avec Richard II fussent suspendues car les Wittelsbach entretenaient de cordiales relations avec l'Angleterre; de plus Charles VI, libre maintenant, pourrait porter son attention sur les incidents d'Italie et servir la rancune de Florence contre Galéas. Pour des motifs analogues, les efforts tentés des deux côtés du détroit pour transformer les trêves en une paix définitive furent suivies par Isabeau avec intérêt; elle tint la main à ce que les négociations ne fussent pas arrêtées par la folie du Roi. En juillet 1395, elle apprit que Richard envoyait en France des ambassadeurs pour demander la signature de la paix et la main de la petite Isabelle[767] que nous avons vue déjà promise au fils de Pierre d'Alençon.
[766] Froissart, Chroniques.., liv. IV, ch. I, t. XII, p. 29.
[767] Froissart.., liv. IV, ch. XLIII, t. XIII, p. 253-254.—Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. 333.—Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 164.
Pendant que les Princes se préparaient à accueillir avec de grands honneurs les envoyés du Roi d'Angleterre, Isabeau commandait ce qui était nécessaire pour que les Enfants de France parussent avec avantage aux prochaines réceptions. On trouve dans les Comptes de l'Argenterie de la Reine plusieurs mentions du genre de celles-ci: «Faict et forgé Im IIIIc douzaines de boutons dorez desquels, on a boutonné les robes de nos dames à la venue des Anglais[768]».
[768] Comptes de l'Argenterie de la Reine. Arch. Nat. KK 41, fº 80 rº.
Tandis que les ambassadeurs de Richard II, personnages du plus haut rang:—Edouard de Norwich, comte de Rutland, amiral d'Angleterre, le comte de Nottingham, maréchal d'Angleterre et Guillaume Scrop, chambellan du Roi et Sire de Man[769],—faisaient leur entrée à Paris, entourés de douze cents gentilshommes français (fin juillet)[770]; tandis qu'ils vivaient joyeusement aux frais du Roi, reçus par les Princes auxquels ils exposaient l'objet de leur mission, «pour ces jours, nous dit Froissart, la Reine de France et ses enfants étoient en l'hôtel de Saint-Pol sur Seine[771]». Les chevaliers anglais désiraient beaucoup voir cette Reine dont ils avaient entendu parler lors des fêtes de 1389; ils avaient grande hâte aussi de connaître «par espécial la petite princesse pour laquelle ils prioient et requeroient et étoient venus[772]». Ils firent donc leur demande aux Princes et une audience de la Reine leur fut accordée à l'hôtel Saint-Pol. Isabeau les reçut entourée de ses enfants, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de son luxe.
[769] Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 333.
[770] Ibid.
[771] Froissart, Chroniques.., t. XIII, p. 256.
[772] Froissart, Chroniques..., t. XIII, p. 256.
Pendant cette réception diplomatique, la princesse Isabelle, très pénétrée de l'importance de son rôle eut l'attitude d'une petite reine; elle reçut les ambassadeurs avec une gracieuse dignité et quand le comte-maréchal, s'étant mis à genoux devant elle, lui eut, au nom de son Maître, demandé si elle voulait bien devenir dame et Reine d'Angleterre, elle répondit: «Sire, s'il plaît à Dieu et à Monseigneur mon père que je sois Reine d'Angleterre, je le verrai volontiers, car on m'a bien dit que je serai une grant dame[773]»; puis elle tendit la main à l'ambassadeur, comme pour l'aider à se relever, et le conduisit à la Reine qui les accueillit avec un sourire de satisfaction.
[773] Ibid, p. 257.
Les chevaliers anglais, séduits par la mine gentiment grave de cette enfant de huit ans, l'avaient jugée tout de suite «moult introduite et doctrinée pour son âge», et quand ils entendirent sa réplique au comte-maréchal, ils furent saisis d'admiration. Si, comme l'affirme le chroniqueur, le petit discours de la princesse était de «li tout avisée, sans conseil d'autrui», il promettait évidemment «dame de haut honneur et de grant bien», mais ne serait-il pas juste de rapporter le mérite précoce de l'enfant à la bonne éducation que lui faisait donner sa mère?
Bien que les ducs ne témoignassent pas d'empressement à conclure le mariage[774], quoique le jeune âge de la princesse et les engagements déjà pris envers la famille d'Alençon pussent être de sérieux obstacles, le contrat fut néanmoins rédigé. Après le consentement de la Reine, venait l'éloge des vertus de la jeune fille; le roi Richard déclarait avoir reçu de personnes dignes de foi l'assurance que sa fiancée se faisait remarquer non seulement par l'éclat de sa naissance, mais aussi par la pureté de ses mœurs[775]! Une clause surtout offre un intérêt particulier: la future reine d'Angleterre, moyennant les trois cent mille livres tournois qu'elle recevait en dot, renonçait à tous ses droits sur le Royaume de France[776]; elle ne pourrait prétendre à quoi que ce fût de la succession paternelle; «réserve faicte en faveur de la ditte dame que si, dans la suite, le duché de Bavière ou autres terres sises hors du Royaume de France venoient à lui échoir du côté de très noble princesse sa mère, par succession des parents de la ditte dame sa mère, elle pourra hériter nonobstant la renonciation dessus ditte[777].» Or, lorsqu'en 1392, les trois ducs Jean, Frédéric et Etienne s'étaient partagé la Bavière, ils avaient arrêté que «les filles seraient exclues de leur succession». Isabeau entendait donc ne pas se soumettre, pour sa part, à leur volonté puisque, dans la clause ci-dessus, elle envisageait l'hypothèse d'un héritage pouvant lui échoir en Bavière.
[774] Plusieurs conseillers de Charles VI désapprouvaient le projet de mariage anglais. «A quoi sera-ce bon que le roi d'Angleterre aura à femme la fille du roi de France; et eux et leurs royaumes, les trêves passées qui n'ont à durer que deux ans, se guerroieront, et seront eux et leurs gens en haine?» Froissart.., t. XIII, p. 259.
[775] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. 333.
[776] Arch. Nat. PP 117, fº 1133-1140.
[777] Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 347.
Nous ignorons ce que la mère pensait du mariage anglais ménagé à sa fille par la politique, mais nous pouvons croire que la Reine voyait cet événement d'un œil favorable, car il avait l'entier agrément du duc de Bourgogne[778].
[778] Philippe de Bourgogne désirait la paix dans l'intérêt de ses états de Flandre «car les cœurs de moult de Flamands sont plus Anglais que Français». Froissart..., t. XIII, p. 256.
En février 1396, le maréchal d'Angleterre et le comte de Rutland revinrent à Paris pour la cérémonie des fiançailles[779]. Le dimanche où l'on chante «Lætare[780]», la Reine assista, dans la Sainte-Chapelle, au mariage d'Isabelle, célébré par le patriarche d'Alexandrie[781]. Quand lecture eut été donnée des articles du contrat relatif à la dot et au douaire, l'un des ambassadeurs passa l'anneau nuptial au doigt de la petite fille. Ensuite le cortège se forma pour entrer en la salle du Palais où un festin se trouvait préparé. Derrière la Reine de France marchaient la Reine Blanche, la Reine des Deux-Siciles, les ducs de Berry, de Bourgogne, d'Orléans, de Bourbon et le patriarche; puis venaient les ambassadeurs et après eux la foule des dames et des chevaliers[782]. Cette suite était si nombreuse qu'une fois tout le monde entré et le moment venu de «seoir en table», les convives, pour prendre place, se bousculèrent et quelques-uns même en vinrent aux coups[783]; mais ce ne fut là qu'une ombre très légère au tableau de cette joyeuse journée, où le mariage de la fille de Charles VI apparaissait à tous comme le plus sûr gage de la paix avec l'Angleterre.
[779] Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 413-415.
[780] Le dimanche de Lætare est le 3e dimanche avant Pâques.
[781] Religieux de Saint-Denis, ibid.
[782] Religieux de Saint-Denis, t. II, p. 413-415.
[783] Les détails de cet incident sont donnés dans une lettre de rémission en faveur de Guillaume de Fontenay, écuyer. Arch. Nat. JJ 149, nº 169.
Pendant quelques mois encore la petite mariée demeura dans la Maison de sa mère. De nombreuses mentions des Comptes nous renseignent sur les achats faits pour la «Royne d'Angleterre[784]», afin de l'entourer de tout le luxe qui convenait à sa grandeur. Un chevalier anglais était attaché à sa personne pour lui apprendre la langue et les usages d'outre-mer[785]. Bientôt le roi Richard se rendit à Calais afin de discuter, avec le duc de Bourgogne, délégué par Charles VI, quand et à quelles conditions sa fiancée lui serait remise[786]. La Reine prit certainement part aux dispositions qui furent alors arrêtées par Charles VI et les Princes en vue du départ de la petite Isabelle, car nous voyons qu'elle était en séjour dans le pays de l'Oise en juin et en juillet[787], pendant que le Roi et le Conseil, résidant tantôt à Senlis, et tantôt à Compiègne, réglaient la levée de l'aide qui devait fournir les trois cent mille livres tournois attribuées en dot à la reine d'Angleterre, et s'occupaient de composer le cortège qui conduirait celle-ci jusqu'à Calais[788].
[784] Arch. Nat. KK 41, fº 106 vº, 107, 114.
[785] Arch. Nat. RK 46, fº 106-114.
[786] Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 413-415.—Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 179.
[787] On trouve dans les Comptes de l'Argenterie de la Reine «à Thevenin Courtin,... pour III voyages hâtifs de Compiègne à Paris, de nuit comme de jour, pour avancer et apporter robes et autres choses,... dont il eut un cheval affolé...». Arch. Nat. KK 41, fº 121 vº.—C'est à l'aller ou au retour du voyage de Compiègne que la Reine fit à Meaux sa «première entrée». Les bourgeois lui offrirent une vaisselle. Ibid., fº 106 vº.
[788] Voy. Douët d'Arcq, Choix de pièces inédites relatives au règne de Charles VI, t. I, p. 130-134.
Les mois d'automne furent employés aux préparatifs des toilettes, à la fabrication des bijoux, des chariots peints et tendus d'étoffes précieuses que Charles VI donnait à la «Royne d'Angleterre[789]». Tous ces achats furent surveillés par la duchesse de Bourgogne. Le 10 octobre[790], Isabeau se sépara de sa fille qui, après avoir entendu la Messe à Notre-Dame, quitta Paris dans un équipage dont le luxe dépassait «tout ce qu'il était possible[791]». Ce fut à la duchesse de Bourgogne[792], entourée de plusieurs dames d'honneur de la Reine que fut confiée, jusqu'à Calais, la conduite de la royale fiancée[793]. Quelques jours plus tard Charles VI lui-même se rendit auprès de Richard II pour lui faire remise de la princesse et conférer de la paix. Il est certain que la Reine ne l'accompagna pas.
[789] Cf. Comptes de l'Argenterie de Charles VI.
[790] Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 413-415.
[791] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 179.
[792] Cette mission confiée à la duchesse de Bourgogne se trouve vérifier ce que dit Froissart, lors de la folie du Roi, «avisé fut et conseillé... que Madame de Bourgogne se tiendrait toute coi lez la reine et seroit la seconde après elle». Froissart..., t. XIII, p. 102.
[793] Douët d'Arcq, Choix de pièces inédites, t. I, p. 130-134.
L'éloignement ne rompit point les relations de la jeune Isabelle avec sa famille. Ainsi, au début de 1399, Charles VI, la Reine et les princesses, suivant «les usages de courtoisie établis dans les cours, voulurent donner des marques d'affection au Roi d'Angleterre et à la princesse française, son épouse bien-aimée», et leur adressèrent de beaux présents pour leurs étrennes[794]; peut-être était-ce cette riche vaisselle dont la plus belle pièce était un cratère d'or émaillé de perles, qui est inscrite au Registre du Trésor, à la date du 31 mars 1399, comme don fait par la Reine à la princesse Isabelle[795].
[794] Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 669.
[795] Moranvillé, Extraits des journaux du Trésor, (dans la Bibl. Ec. Chartes, année 1888, p. 409.)
La mère et la fille sont en correspondance; Pierre Salmon, sorte de diplomate officieux, placé sans doute par le duc de Bourgogne à la cour d'Angleterre, leur sert d'intermédiaire. Nous voyons dans ses lettres qu'il fut chargé, à son premier voyage en France, de porter à la cour des nouvelles de Richard II et d'Isabelle: «Et fu (Charles VI) très joieux de savoir le bon estat du roy d'Angleterre, et de Madame la royne sa fille..... et aussi fut la royne après qu'elle ot veu ses lettres[796]». Lorsqu'il retourna en Angleterre, Pierre Salmon emporta, avec les messages de Charles VI et du duc de Bourgogne, les missives de la Reine dont Richard se déclara «bien content[797]».
[796] Les lamentacions et les Epistres de Pierre Salmon, (éd. Crapelet, Paris, 1833, in-8º), p. 49.
[797] Ibid., p. 50-51.
Cependant, dès les premiers mois de l'année 1399, les nouvelles qu'Isabeau recevait d'Angleterre étaient moins bonnes; certes Richard chérissait sa petite fiancée, «pour notre dame, dit le chroniqueur, je ne vy oncques si grand seigneur faire si grant feste, ne monstrer si grant amour a une dame comme fist le roy Richard à la royne[798]»; mais il avait dû partir pour l'Irlande et la jeune fille, brisée par la scène des adieux, était «demourée malade de douleur XV jours ou plus du départ de son seigneur[799]»; puis elle s'était retirée à Windsor, agitée de tristes pressentiments. Bientôt la reine de France avait sujet de s'alarmer: presque toute la Maison qu'elle-même avait composée à sa fille rentrait en France, chassée par les ministres anglais. Ces seigneurs et ces dames racontaient que la jeune Isabelle était maintenant reléguée à Windsor, n'ayant auprès d'elle que son confesseur, une seule demoiselle française et quelques serviteurs anglais; défense lui était faite de recevoir aucun de ses compatriotes[800]. La vérité était que Richard II avait lui-même ordonné le renvoi, car les Anglais, de tout temps hostiles aux étrangers que les princesses venues du continent amenaient à leur suite, reprochaient particulièrement aux personnes de la compagnie d'Isabelle leurs prétentions d'importer à Londres les habitudes fastueuses de la cour de France: Madame de Courcy[801], instituée par Isabeau grande maîtresse d'honneur d'Angleterre, n'avait-elle pas dix-huit chevaux en son écurie, trois couturiers, huit brodeurs, deux tailleurs en son hôtel[802]?
[798] Chronique de la traïson et mort de Richard deux, roy d'Engleterre, (éd. B. Williams, Londres, 1846, in-16), p. 28.
[799] Le chroniqueur de la traïson et mort de Richard deux a fait un gracieux et touchant récit des adieux du roi Richard à sa fiancée. «Il print la Royne entre ses bras très gracieusement et la baisa plus de XL foez, en disant piteusement: Adieu, Madame, jusque au revoir, je me recommande a vous; ce dit le Roy à la Royne en la présence de toutes les gens, et la Royne commença adonc a plourer disant au Roy: Hélas! Monseigneur, me laissiez vous icy? Adonc le Roy ot les yeuls plains de larmes sur le point de plourer et dist: Nennil, Madame, maiz je iray devant vous; Madame, y vendrez après. Adonc le Roy et la Royne prindrent vin et espices ensemble... et après, le Roy se baissa et print et leva de terre la Royne et la tint bien longtemps entre ses bras et la baisa bien X fois, disant tous diz: Adieu, Madame, jusques au revoir; et puis la mist a terre et la baisa encore III fois... C'estoit grant pitié de leur departir, car oncques puis ne virent l'un l'autre.»
[800] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. 705.
[801] Marie d'Estouteville, fille de Robert V sire d'Estouteville, mariée à Geoffroy, baron de Courcy, seigneur de Montfort et de Bourg-Achard (le Père Anselme, Histoire Généalogique..., t. VIII, p. 90).
[802] Chronique de la traïson et mort de Richard deux, p. 25-26.
Tandis que la reine de France, très irritée de l'affront fait à sa fille, méditait «à quel point les nobles dames de France doivent craindre d'épouser les Anglais, car ces perfides étrangers ont toujours eu les Français en défiance[803]», des événements tragiques se passaient en Angleterre.
[803] Religieux de Saint-Denis..., t. II. p. 705.
Isabeau voyageait en Normandie lorsque lui parvint (octobre 1399) la nouvelle de la Révolution de Londres: le duc de Lancastre s'était fait proclamer roi sous le nom de Henri IV, Richard et la jeune reine étaient ses prisonniers. Pendant qu'à Rouen les Princes délibéraient en de grands Conseils sur cette grave complication, et visitaient les villes de l'embouchure de la Seine pour se préparer à toute éventualité, la Reine, qui continuait son voyage, se tenait au courant: le 15 octobre, elle dépêche «Jean le Charron pour porter lettres à Messeigneurs de Berry, de Bourgogne, d'Orléans à Harefleur ou illec environ[804]»; le 19, elle écrit à Charles VI à Caudebec[805], et le 20, Denisot le Breton est envoyé par elle à Monseigneur d'Orléans, au vidame du Laonnais à Rouen[806], et aux ducs de Berry et de Bourgogne à Caudebec[807].
[804] Arch. Nat. KK 45, fº 48 vº et 49 rº.
[805] Ibid.
[806] Arch. Nat. KK 45, fº 48 vº et 49 rº.
[807] Ibid.
La jeune reine Isabelle avait écrit à ses parents pour implorer leur secours[808], et le chroniqueur de la «Trahison et mort de Richard II» rapporte que ce Roi, dans sa prison, s'écriait en gémissant: «Ha! très chière dame et mère la Royne de France, je me recommande à vous; hélas! j'avais propos de vous aller veoir bien bref et vous mener Ysabel vostre fille, ma chière dame et compagne, qui grant désir a de vous veoir[809]!» Supplications et lamentations ne furent pas entendues. Charles VI était trop malade pour qu'on osât même lui montrer les lettres annonçant le malheur de sa fille[810]; les Princes avaient tous plus ou moins pris des engagements envers Henri de Lancastre lors de son récent séjour en France[811], et la Reine Isabeau manquait encore de l'initiative ou de l'influence nécessaire pour provoquer une expédition en Angleterre.
[808] Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 721.
[809] Chronique de la traïson et mort de Richard deux, p. 55.
[810] Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 721.
[811] Henri de Lancastre, banni par Richard II, avait passé à la cour de France le temps de son exil, et c'est de Normandie qu'il était parti secrètement, pour renverser le roi Richard. Cf. Religieux de Saint-Denis..., t. II p. 701.
Peu de temps après Richard mourait dans sa prison dans des circonstances mystérieuses[812]. Cependant la trêve avec l'Angleterre ne fut pas rompue, mais la cour entama des pourparlers avec le nouveau Roi pour obtenir que la veuve de Richard II fût rendue à ses parents. La Reine, elle-même, insista pour que la jeune princesse revînt en France le plus tôt possible «franche et desliée de tous lyens et empeschement de mariage et obligacions quelconques, avec tous ses joyaux et meubles[813]».
[812] Il fut assassiné par ordre de Henri IV de Lancastre (mars 1400).
[813] Douët d'Arcq, Choix de pièces inédites du règne de Charles VI, t. I, p. 182-185.
Le 6 septembre 1400, Jean de Hangest, sire de Heuqueville et Pierre Blanchet partirent pour Londres munis des instructions de Charles VI et d'Isabeau; ils devaient requérir accès auprès de la princesse et, après lui avoir transmis les affectueuses expressions de l'amour de ses parents, lui mander «sur toute l'obéissance en quoy elle leur est tenue comme à père et à mère, que elle ne die ni ne face aucune chose par quoy elle soit obligée par parole ne par fait, par mariage ou autrement;..... et, que se elle faisoit chose par quoy son retour fust aucunement empesché, elle ne pourroit plus grandement courroucer le Roy et la Royne[814]». Charles et Isabeau craignaient que l'enfant ne se laissât suborner au point d'accepter la main d'un prince anglais[815]. La Reine surtout s'opposait à cette union car déjà, elle méditait pour Isabelle un projet de mariage en Allemagne.
[814] Ibid., p. 193-197.
[815] Henri IV de Lancastre désirait marier Isabelle avec son fils Henri, prince de Galles.
Henri de Lancastre se décida enfin à faire droit à la demande du Roi de France. En août 1401, la jeune Isabelle quittait l'Angleterre, sous une imposante escorte, emportant les plus précieux de ses joyaux[816]. Charles VI chargea le duc de Bourgogne de se rendre à Calais, et la Reine envoya Mademoiselle de Luxembourg et un grand nombre d'autres dames et damoiselles, au-devant de sa fille. La jeune princesse fut accueillie à Paris «liement et bienveignée»; elle retrouva sa place dans la Maison de sa mère et reprit son ancien «état»; mais elle fut entourée de plus nobles dames qu'autrefois[817]. La petite reine fut, paraît-il, très peinée de son changement de fortune: «fu commune renommée, dit le chroniqueur, que elle n'eult oncques parfaite joie depuis son retour.»
[816] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. III, p. 5.—Henri IV avait refusé de rendre la dot d'Isabelle.
[817] Religieux de Saint-Denis.., t. III, p. 5-7.
Cependant Isabeau oublia très vite les griefs du Royaume contre «l'usurpateur Henri IV». Comme par le passé, et pour les mêmes motifs, elle voulait la paix dans l'intérêt des Wittelsbach. En effet, la Maison de Bavière-Hollande redoutait tout désaccord entre la France et l'Angleterre, ses États étant le passage entre les deux pays; de plus, le duc Aubert et le comte d'Ostrevant, que pensionnait Charles VI, étaient secrètement alliés aux Anglais. D'autre part, le Wittelsbach Robert, depuis son élévation à l'Empire, recherchait à la fois l'alliance de l'Angleterre et celle de la France; une rupture entre ces puissances dérangerait ses combinaisons politiques; et, la Reine, en bonne parente et fidèle alliée, travaillait de tout son pouvoir à maintenir la paix entre Charles VI et Henri IV.
En 1392, Isabeau, encouragée et soutenue par la présence de son frère, machina de nouvelles intrigues pour tirer vengeance de Jean Galéas; mais un parti favorable au duc de Milan se formait à la cour de France. Le duc d'Orléans, qui, depuis longtemps, avait jeté son dévolu sur l'Italie où il rêvait de se tailler une principauté, ambitionnait maintenant de mettre fin au schisme en plaçant le pape d'Avignon sur le siège de Rome; en même temps, il voulait que la France secondât par les armes les prétentions des princes d'Anjou sur le royaume de Naples. Dans le but d'assurer l'exécution d'une partie quelconque de ses plans, il préconisait l'alliance milanaise qui, disait-il, placerait l'Italie entière sous la tutelle de la France[818]. Il avait certainement le don de persuader, car bientôt, s'établit un courant d'opinion favorable à ses projets; et, pendant trois ans, ses théories prévalurent dans les Conseils du Roi, bien qu'elles fussent sévèrement blâmées par le duc de Bourgogne. Isabeau, dont les desseins étaient entravés par ce courant, ne laissait rien paraître de son mécontentement, mais, en secret, elle entretenait avec Florence des négociations, d'abord par messagers, puis, en 1395, elle eut, à Paris même, de fréquentes entrevues avec Buonaccorso Pitti, l'ambassadeur florentin. Le résultat de leurs conciliabules fut un projet de traité contre Jean Galéas que Buonaccorso Pitti se chargeait de soumettre au Conseil des Dix, promettant que, s'il était approuvé, une nouvelle ambassade florentine viendrait le ratifier à Paris[819].