[818] Sur la politique extérieure du duc d'Orléans et particulièrement ses projets sur l'Italie. Cf. Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, ch. II, IV, VII, IX, X, XII, XV.—A. Leroux, Relations politiques de la France avec l'Allemagne, p. 37-54.

[819] Les clauses du projet d'alliance avaient été arrêtées dans une conférence secrète entre la Reine, le duc Louis de Bavière et l'ambassadeur de Florence.

C'est à ce moment que des bruits étranges commencèrent à circuler dans les tavernes sur la duchesse d'Orléans; médisances vagues d'abord, puis accusations précises: Valentine ensorcelait le Roi, elle empoisonnait les Enfants de France[820]. Le scandale fut tel que la duchesse dut quitter la cour[821]. Comme ce départ se trouvait servir les intérêts et le ressentiment d'Isabeau, et que, malgré son grand art de dissimulation, celle-ci n'avait pas réussi à cacher tout à fait son antipathie contre Valentine, on peut prétendre qu'elle était l'inspiratrice des infâmes calomnies qui faisaient s'enfuir sa rivale. Quoi qu'il en soit, les deux belles-sœurs sauvegardèrent les apparences, leur séparation eut lieu sans fracas et, par la suite, elles continueront à échanger des missives aux anniversaires, et des cadeaux de fêtes[822].

[820] Cf. Froissart, Chronique.., t. XIII, p. 435-438.—Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, p. t. II.

[821] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 167-169.

[822] Cf. Comptes de l'Hôtel et de l'Argenterie d'Isabeau.—Catalogue des Archives du baron Joursanvault, t. I.: Orfévrerie, Joyaux, p. 125-128.

Vers la fin de l'année 1396, Isabeau put croire qu'elle tenait sa vengeance: le 29 septembre, en effet, Charles VI signait un traité avec Florence, et en décembre Buonaccorso Pitti était autorisé à lever en France une troupe de mercenaires[823]. Mais comme alors les principaux des seigneurs français combattaient en Hongrie contre les Turcs, le commandement de l'expédition de Lombardie fut donné à Bernard d'Armagnac. Les préparatifs étaient presque achevés, malgré les efforts du duc d'Orléans pour les entraver, lorsque, la nuit de Noël, Messire Jacques de Helly entra «tout housé et éperonné» dans la chambre du Roi; il apportait la nouvelle du désastre de Nicopolis[824]: l'amiral Jean de Vienne, Guillaume de la Trémoille, Philippe de Bar et des centaines de chevaliers étaient restés sur le champ de bataille; le comte Jean de Nevers, fils aîné du duc de Bourgogne, le connétable Philippe de Dreux, le sire de Coucy étaient tombés aux mains du sultan Bajazet[825]. La douleur fut immense dans le royaume de France; les princesses et presque toutes «les haultes dames» de la Maison de la Reine pleuraient un parent ou un ami mort ou captif[826]. Alors le Conseil royal, ayant fort à faire pour réunir les sommes nécessaires à la rançon des prisonniers, oublia le «voyage de Lombardie»; et à la faveur du désarroi, Jean Galéas signa avec Florence une trêve de dix ans par l'entremise des Vénitiens, de sorte que l'armée du comte d'Armagnac ne franchit même pas les Alpes[827]. Les espérances que la Reine avaient fondées sur l'appui de Florence se trouvaient donc ruinées; pourtant elle ne se découragea pas, elle comptait maintenant que les événements d'Allemagne suivis par elle avec attention depuis trois ans, lui procureraient prochainement l'occasion tant désirée.

[823] Le Roi chargea deux gentilshommes de sa chambre de conclure une ligue pour cinq ans. A. Desjardins, Négociations de la France avec la Toscane, t. I p. 32.

[824] Froissart, Chroniques.., liv. IV, ch. LIII, t. XIII, p. 419.

La bataille de Nicopolis fut perdue par les Chrétiens que commandait le roi de Hongrie, Sigismond, le 26 septembre 1396.

[825] Froissart.., liv. IV, ch. LII, p. 391-404.—Bajazet I, surnommé «le foudre de guerre», sultan des Turcs Ottomans, de 1389 à 1403.

[826] Ibid., ch. LIII, p. 418-419.

[827] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 169.—P. Durrieu, Les Gascons en Italie, p. 103.


Après la mort de Frédéric de Bavière (1393), Etienne et Jean ne parvinrent pas à s'entendre pour se partager équitablement le duché ou le gouverner ensemble[828]; ils se résolurent à vider leur différend par les armes et chacun d'eux se chercha des alliés. Etienne se rapprocha alors de l'empereur Wenceslas qui lui accorda le bailliage des villes souabes[829], mais ne lui donna pas de subsides. Or, le duc manquait de l'argent nécessaire pour faire figure à la cour impériale et pour payer les troupes qu'il voulait opposer à celles qu'avait réunies son frère. Tout naturellement, il aurait pensé à sa fille pour sortir de cet état de gêne, et il serait lui-même venu en France pour assurer le succès de sa requête. Les historiens allemands font allusion à ce voyage[830]; mais nos chroniqueurs n'en parlent pas, et les Comptes de cette année ne contiennent aucune mention qui puisse nous renseigner sur la libéralité d'Isabeau à l'égard de son père; il est donc douteux que celui-ci soit venu jusqu'à Paris; mais il est certain que, rentré à Ingolstadt, en octobre, il se trouva assez riche pour se rendre, en compagnie de son fils Louis, à Prague, auprès de Wenceslas et pour entamer les hostilités contre le duc Jean: sans doute, Isabeau avait donné satisfaction à la demande de son père, bien que l'emploi qui dût être fait de ses largesses ne fût pas de son goût, car elle déplorait la querelle des deux ducs et désapprouvait l'alliance d'Etienne avec l'Empereur.

[828] Riezler, Geschichte Baierns, t. III, p. 190.—Th. Linder, Geschichte Deutsches Reichs unter Kaiser Wenzel (1875-1880, 2 vol. in-8º), p. 129.

[829] Riezler..., t. III, p. 171.

[830] Riezler..., t. III, p. 174.—Le 9 juillet, Etienne était à Francfort, où il demeurait quelques jours et annonçait à tous son départ pour la France; le 15 octobre, il était de retour à Ingolstadt, d'où il se rendait à Augsbourg, puis à Prague. Th. Linder, Geschichte Deutsches Reichs, t. II. p. 129.

Cet état de choses se prolongea pendant deux ans, au bout desquels les affaires prirent un autre cours; en 1395, Etienne III se réconcilia avec Jean, rompit avec Wenceslas et devint l'agent le plus actif du comte palatin Robert II de Bavière, du duc d'Heidelberg, son fils, et du parti des princes allemands qui complotaient de détrôner l'Empereur et de le remplacer par un Wittelsbach. Etienne III était chargé de gagner la France à cette politique, et l'on comptait que Louis de Bavière saurait facilement y intéresser sa sœur.

Certes, la révolution projetée avait d'avance cause gagnée auprès d'Isabeau; elle se rappelait avoir entendu, dans son enfance, son grand-père, le vieux duc Etienne, maudire la famille de Luxembourg qui avait humilié les Wittelsbach et fait déchoir le Saint-Empire de la grandeur où l'avait élevé l'Empereur Louis V; elle méprisait Wenceslas pour son ivrognerie et ses débauches, surtout elle ne lui pardonnait pas d'avoir accordé à Jean Galéas le titre de duc de Milan[831]. Seulement la Reine de France ne pouvait confesser ses sentiments de haine, elle devait même ne rien laisser deviner de ses intentions, car il y avait à la cour un parti très favorable à l'Empereur. Charles VI, par tradition de famille, conservait son amitié à son cousin Wenceslas et, à deux reprises, en 1390 et 1395, il avait voulu renouveler avec lui l'alliance de 1380[832]. D'ailleurs la question du schisme qui, dans ce temps, était la principale affaire de la chrétienté, avait une grande influence sur les rapports de la France avec le Saint-Empire. Il était de l'intérêt de Charles VI de ne froisser en rien Wenceslas qu'il espérait voir se ranger à son avis dans ce grave différend.

[831] C'est en 1395 que Wenceslas reconnut Jean Galéas comme duc de Milan. Cf. A. Leroux..., Relations politiques de la France avec l'Allemagne, (1378-1461), p. 63.

[832] A. Leroux, Relations politiques..., p. 39.—Dans ces circonstances, Isabeau sut fort bien dissimuler ses sentiments. On lit dans les Comptes de la Reine: «Pour IIII chapeaux de veluiau noir cramoisi, doublé de satin noir, baillé aux ambassadeurs d'Allemagne... pour porter devers le roi des Romains (8 septembre 1395), 4 livres parisis, 16 sous la pièce.» Arch. Nat. KK 41, fº 36 rº.

D'année en année, l'affaire du schisme se compliquait davantage: non seulement l'Europe était partagée en partisans du pape de Rome et en partisans du pape d'Avignon, mais cette querelle religieuse faisait naître dans les pays chrétiens des dissentiments sur la politique extérieure. Jusqu'en 1390, le pape d'Avignon, Clément VII, et le pape de Rome, Urbain VI, avaient conservé leurs obédiences respectives; le Roi de France et ses alliés demeurant fidèles à Clément, le reste de l'Europe chrétienne continuant d'obéir à Urbain. A la mort de ce dernier (1390), Charles VI avait essayé de faire l'union de l'Eglise en faveur du pape d'Avignon; l'élection d'un nouveau pape romain, Boniface IX, ayant ruiné cet espoir, des négociations avaient été entamées entre la France et l'Empire pour arriver à une entente par l'effacement volontaire d'une obédience devant l'autre. Elles avaient échoué, non du fait de Wenceslas, sectateur peu zélé du pape de Rome, mais par la volonté des princes allemands et particulièrement des Wittelsbach, très fidèles à Boniface IX. En 1394, Clément VII étant mort, la cour de France avait offert de se rallier à Boniface IX, mais elle n'avait pu empêcher les cardinaux d'Avignon d'élire Benoît XIII. Alors l'Université de Paris avait décidé qu'il fallait obtenir la démission des deux papes, puis procéder à une nouvelle élection; et la France, pour témoigner sa bonne foi, s'était solennellement soustraite à l'obédience de Benoît XIII (juillet 1398), qu'elle faisait garder à vue dans Avignon, par le maréchal Boucicaut[833].

[833] Voy. N. Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, t. II et III.—A. Leroux..., Relations politiques de la France avec l'Allemagne (1378-1461), p. 1-26.

Philippe de Bourgogne, qui avait fait prévaloir l'avis de l'Université de Paris, comptait que l'Empire suivrait l'exemple donné par la France et se détacherait de Boniface IX; il semble donc que, logiquement, il eût dû soutenir Wenceslas, pourtant il restait l'allié des Wittelsbach, dans l'intérêt de ses États de Flandre, et il ne paraissait pas défavorable à l'élévation d'un prince bavarois au trône impérial.

Tout autres étaient les sentiments du duc d'Orléans: ardent partisan du pape français, il n'avait adhéré qu'à contre cœur à la soustraction d'obédience. En Allemagne, il était l'ami des Luxembourg et prêt à se porter leur défenseur, car il jugeait que les intérêts de la couronne de France seraient compromis le jour où Wenceslas serait remplacé par un Wittelsbach qu'il pressentait hostile à toute intervention française dans la politique de l'Allemagne et de l'Italie.

L'opinion d'Isabeau sur le schisme à cette époque ne nous est pas connue; il est certain toutefois qu'elle se faisait rendre compte des principaux incidents de la querelle et qu'elle s'en préoccupait, du moins dans la mesure où cette affaire pouvait influer sur les rapports de la France avec l'Empire et servir les desseins ambitieux des Wittelsbach. Lors qu'en 1398, Wenceslas vint à Reims pour traiter avec Charles VI de l'union de l'Eglise[834], la Reine fit un voyage au pays de l'Oise pour se tenir à portée du lieu des conférences,[835] et ses nombreux messages au Roi et aux Princes prouvent qu'elle prenait intérêt aux négociations[836]. En effet, le rapprochement de Charles et de Wenceslas l'inquiétait, elle craignait qu'une alliance avec la France ne raffermît le pouvoir ébranlé de l'Empereur; mais Louis de Bavière, qui assistait à l'entrevue de Reims[837], fit remarquer à sa sœur que Wenceslas, étant venu en France contre le gré des Electeurs, se les était définitivement aliénés[838]. Ceux-ci supportèrent encore deux ans leur Empereur, chaque jour plus négligent des affaires allemandes, mais, dès le début de l'année 1400, ils ne cachèrent plus leur intention de lui substituer le comte Palatin de Bavière, le Wittelsbach Robert III. Au mois de juin, ils envoyèrent une ambassade à Charles VI pour le prier de se faire représenter à la diète impériale où seraient discutés les intérêts de l'Eglise[839]. Isabeau et le duc de Bourgogne, pas plus que le duc d'Orléans, n'étaient dupes du prétexte, ils savaient que la diète n'était convoquée que pour déposer Wenceslas.

[834] A. Leroux, Relations politiques de la France avec l'Allemagne (1378-1461) p. 24.

[835] L'Entrevue des deux souverains eut lieu les 23-24 mars. Isabeau était à Creil le 19 mars, le 23, elle était à Amiens, le 27, à Clermont, et soupait et gîtait à Saint-Just, le 28, elle couchait à Luzarches. Le 31, elle était de retour à Paris, au Palais. Arch. Nat. KK 45, fº 5.

[836] Arch. Nat. KK 45, fº 3, 4, 5.

[837] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI t. II, p. 567.

[838] A. Leroux, Relations politiques de la France avec l'Allemagne (1378-1461), p. 22.

[839] Moranvillé, Relations de Charles VI avec l'Allemagne en 1400, (Bibl. Ec. Chartes, t. XLVII, p. 489-499.)

Louis d'Orléans, pour sauver son allié, pensa à gagner du temps, et parvint à décider Charles VI à demander l'ajournement de l'assemblée. Ce fut Etienne III que le Roi de France chargea d'obtenir la remise[840]; celui-ci sut présenter et soutenir la requête de façon à ce qu'elle fut repoussée. Pendant ce temps-là, Philippe de Bourgogne contreminait l'ouvrage de son neveu; comme il soupçonnait les deux délégués français d'être gagnés aux idées du duc d'Orléans, il retenait l'un d'eux à sa cour, et quand celui-ci arriva à Paris pour joindre son collègue, la Reine sut empêcher que l'ambassade ne partît[841]. Le 20 août 1400, la diète d'Oberlahnstein déposait Wenceslas, et le 21 celle de Rense élisait Robert III[842].

[840] Lettres du roi de France à son beau-père, datées du 10 juillet 1400: Charles VI y affirmait son désir de contribuer à l'union de l'Église et au bon gouvernement de l'Empire, et comme il voulait envoyer à la prochaine diète impériale un de ses oncles ou son frère, il suppliait le duc Étienne d'user de tout son crédit auprès des électeurs pour faire retarder la réunion. Moranvillé, Relations de Charles VI avec l'Allemagne, Pièces justificatives, p. 309.

[841] Les deux ambassadeurs désignés étaient Renier Pot et Hugues le Renvoisier.—Le 30 juillet, Charles VI écrivait au duc de Bourgogne d'envoyer, au plus vite, à Paris, Renier Pot. Cf. Moranvillé..., p. 489 et 499.

[842] A. Leroux, Relations politiques de la France avec l'Allemagne, p. 41.

Dès les premiers jours de son règne, le nouvel Empereur, pour se préparer une alliance avec la France, envoya le duc de Bavière-Ingolstadt en ambassade auprès de Charles VI. Etienne III accepta avec empressement cette mission, car il désirait beaucoup revoir sa fille. Il arriva à Paris le 3 septembre 1400; il était chargé de faire agréer le choix des Electeurs, et d'empêcher que le Conseil royal, poussé par le duc d'Orléans, ne prît fait et cause pour Wenceslas[843].

[843] Monstrelet, Chronique.... t. I, p. 36.—Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. II p. 762.—A. Leroux, Relations de la France avec l'Allemagne..., p. 41-42.

Isabeau accueillit son père «à grant joie[844]»; elle put l'entretenir en toute liberté; ils n'avaient pas à redouter les oreilles indiscrètes car ils causaient en allemand[845]. Le duc passa six semaines à Paris, bien reçu par les Princes[846]; il vécut aux frais de l'Hôtel du Roi et on lui fit faire grand chère à en juger seulement par la somme dépensée pour les vins de sa table[847].

[844] Monstrelet, Chronique..., t. I p. 37.

[845] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. II p. 764.

[846] Le lundi 11 octobre, à Conflans près Charenton, le duc Philippe de Bourgogne «donna noblement à disner à Monsieur le duc de Bavière père de la royne, à messire Pierre de Navarre, au connestable et à plusieurs autres». E. Petit, Itinéraire des ducs de Bourgogne..., p. 303.—Monstrelet, Chronique..., t. I p. 367.—Bibl. Nat., Coll. Clairambault vol. 23, 1657, nº 100.

[847] La dépense fut de 1640 livres (environ 16400 francs de l'époque), d'après la quittance donnée par Guillaume Bude, maître des garnisons des vins du Roi et de la Reine, 14 novembre 1400. Bibl. Nat., Coll. Clairambault, vol. 23, nº 1657, p. 101.

Lorsque les Princes français[848] eurent entendu les ambassadeurs de Wenceslas parvenus à Paris en même temps que le duc de Bavière[849], ils invitèrent celui-ci à se rendre au Conseil pour y exposer l'objet de sa mission. Etienne, par un truchement, déclara que, d'accord avec les Electeurs, il désirait sincèrement l'union de l'Église; que, par deux fois il avait fait le voyage de Rome pour travailler à la solution du schisme; venant ensuite au but particulier de son ambassade, il demanda que le Roi et les seigneurs eussent pour agréable l'élection de Robert, il ajouta enfin qu'un dernier article de ses instructions ne devait être révélé qu'à Charles VI et aux Princes, sur quoi l'assemblée se sépara.

[848] Charles VI était alors dans une crise.

[849] Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 764.—Arch. Nat. J 1043, pièces 6 et 7.

La proposition secrète était sans aucun doute la demande d'une alliance entre la France et l'Empire, scellée par le mariage d'une fille du Roi avec Louis fils aîné de Robert.

Pendant que les Princes discutaient sur les réponses à donner aux deux ambassadeurs, Etienne passait agréablement son temps à la cour, admirant les richesses des palais royaux; et il comprenait combien le duc Frédéric, son frère, avait eu raison de dire qu'Isabeau était «devenue une des plus grandes dames du monde[850]». La Reine, très heureuse de posséder son père, lui consacrait tout son temps et s'occupait avec lui de toutes les questions de famille. On sait même qu'elle poussa la sollicitude jusqu'à lui proposer un second mariage[851]; elle pensa à lui faire épouser Isabelle de Lorraine, veuve du Sire de Coucy; peut-être ce choix lui fut-il inspiré par l'espoir que la riche baronnie de Coucy[852], «une des clés du royaume», reviendrait un jour à la Maison de Bavière[853]. Des pourparlers furent certainement engagés et les choses allèrent si loin que le chroniqueur de Saint-Denis parle de ce mariage comme ayant été conclu[854]. Il n'en fut rien cependant; le duc Etienne quitta Paris, au mois d'octobre[855], et regagna l'Allemagne sans contrat de mariage, ni traité d'alliance[856]. Mais Isabeau avait chargé son père de prévenir l'Empereur que s'il voulait attaquer le Milanais, il pouvait compter sur l'appui de la Reine de France; elle promettait de décider le duc de Bourgogne, le duc de Berry, et le comte d'Armagnac à préparer une expédition contre Jean Galéas.

[850] Froissart, Chroniques..., liv. II, ch. CCXXIX, t. IX, p. 110.

[851] En 1390, Etienne III avait voulu épouser Marguerite, veuve de Charles de Duras, qui avait été roi de Naples de 1382 à 1386. Les négociations avaient échoué. Riezler, Geschichte Baierns, t. III, p. 152.

[852] Coucy-le-Château, ch.-l. de cant., arr. de Laon, dép. de l'Aisne.

[853] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. II, p. 765.—Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 240.

[854] Religieux de Saint-Denis, ibid.

[855] Etienne III était resté quarante deux jours à Paris, la durée de son séjour est indiquée dans une lettre de Charles VI aux gens des Comptes, datée du 15 octobre, ordonnant de payer certaine dépense pour le duc de Bavière. Bibl. Nat., Coll. Clairambault, vol. 23. nº 1657, p. 100.

[856] Le 15 novembre de cette année la baronie de Coucy fut achetée par le duc d'Orléans, pour 40 000 livres tournois. Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 240-241.

Etienne, de retour dans ses États, fut hanté par le souvenir de la magnificence de la cour de Paris; remarié peu de temps après avec Elisabeth de Clèves[857], il essaya d'importer, à Ingolstadt, l'étiquette et les modes françaises; il s'entoura d'une garde semblable à celle de la reine Isabeau, donna de belles fêtes et s'abandonna si complètement à ses goûts dépensiers qu'il fut bientôt couvert de dettes[858].

[857] Le mariage eut lieu en 1401.—Elisabeth, fille d'Adolphe de Clèves, était veuve de Reinold de Falkenburg. Riezler, Geschichte Baierns, t. III, Zweite Beilage II.

[858] Vit, prieur d'Ebersberg, Chronica Bavorum ab origine gentis..., dans Œfele, Rerum boicarum scriptores..., t. I, p. 725.

Pendant l'année 1401, Isabeau correspondit avec l'Empereur; elle désirait que celui-ci renouvelât les propositions de mariage qu'il avait fait faire par le duc Etienne; mais Robert, mécontent des résistances qu'il rencontrait dans le Conseil de Charles VI, demanda au Roi d'Angleterre la main de Blanche de Lancastre. En même temps, toujours désireux d'obtenir l'alliance de la France, il entretenait le zèle d'Isabeau; le 6 mai dans des lettres affectueuses, il la prévenait que son homme de confiance, Maître Albert, curé de Saint-Sebald de Nuremberg, se rendait à Paris[859]. Officiellement, ce député devait traiter de la solution du schisme avec les conseillers de Charles VI, mais, il était surtout chargé d'une mission confidentielle auprès de la Reine à qui il soumettrait un ensemble de projets touchant la France, l'Allemagne et l'Italie[860].

[859] Dom Martène et Dom Durand, Veterum scriptorum et monumentorum historicorum amplissima collectio, (Paris 1733, 9 vol. in-fº) t. IV p. 37.

[860] Le titre des Instructions remises à Me Albert était: «Negociatio cum regina Galliæ.» Dom Martène, Amplissima Collectio, t. IV, p. 45.

En effet Maître Albert, dans les entrevues que lui ménagea Isabeau, exprima d'abord l'étonnement qu'avait causé à l'Empereur le projet du mariage du dauphin Louis de Guyenne avec une fille du duc d'Orléans; car la Reine ne pouvait ignorer l'hostilité de son beau-frère contre la Maison de Bavière; elle devait donc s'opposer à ce dessein en invoquant comme prétexte de la rupture, les liens de parenté; et, si elle était résolue à marier son fils avec une princesse française, elle avait intérêt à choisir la petite-fille du duc de Bourgogne «car, par cette union, la famille de Bavière se trouverait fortifiée».

Isabeau ayant alors demandé quelques explications au sujet des pourparlers que l'Empereur avait engagés en vue de marier son fils aîné avec Blanche d'Angleterre, l'habile ambassadeur répondit que rien de cette affaire n'était encore conclu; l'Empereur, ajouta-t-il, eût de beaucoup préféré, pour Louis, une fille du sang de Charles VI; mais il s'était heurté à la mauvaise volonté de certains conseillers du Roi; d'ailleurs, il était sans rancune, quelle que fût l'issue des négociations en cours, il resterait le fidèle allié de la France.

La question italienne fut ensuite abordée par Maître Albert: il informa Isabeau que l'Empereur, avant d'aller combattre Jean Galéas, voulait connaître l'importance des secours qui lui seraient fournis par Charles VI; or, une diète impériale était convoquée à Metz pour le 24 juin suivant; Robert désirait que ses envoyés s'y rencontrassent avec un évêque et sept ou huit docteurs français députés par le Conseil royal, et qui se croiraient seulement chargés de discuter sur l'union de l'Eglise. Pendant les débats, l'Empereur, si toutefois Isabeau y consentait, choisirait le moment opportun pour soumettre à la diète son projet d'expédition en Italie. Enfin la Lombardie ne pouvait être envahie par les troupes allemandes sans l'assentiment et l'aide d'Amédée VIII, comte de Savoie, qui tenait les routes des Alpes; ce prince se trouvant précisément à Paris auprès de son aïeul, Jean de Berry[861], la Reine devait tout mettre en œuvre pour le décider à livrer passage à travers ses États à l'armée impériale, et à lui fournir des subsistances; et si Amédée tardait à donner une réponse favorable, il fallait le prier d'envoyer du moins des ambassadeurs à la diète de Metz[862]. En somme pour le soin de ses intérêts et l'exécution de ses divers plans, l'Empereur s'en remettait à la Reine seule.

[861] Amédée VIII comte de Savoie, né en 1383, fils d'Amédée VII et de Bonne de Berry, succéda à son père en 1391. En 1401, il était encore sous l'influence de sa mère.

[862] Dom Martène, Amplissima Collectio, t. IV, p. 38 et 39.

Celle-ci, très heureuse de se savoir si hautement considérée, ne laissa pourtant rien paraître de sa joie, et même, pour prévenir les soupçons que pouvait éveiller, dans l'esprit de son beau-frère, la présence à Paris d'un représentant de Robert, elle accueillit, dans ce même mois de mai, avec les plus grands honneurs, un prince allemand, ennemi des Wittelsbach, Guillaume de Gueldre, allié de Wenceslas et de Louis d'Orléans[863]. Dans son hôtel de la Porte Barbette, elle offrit aux deux ducs[864] un somptueux souper où elle les entoura d'attentions particulières; on en jugera par un seul détail: avant l'heure du repas, les invités se baignèrent aux étuves de la Reine dont les murs avaient été tendus pour la circonstance de fine toile de Reims piquée de roses et de fleurs de toute espèce[865], puis ils furent conduits dans la chambre dite des eaux de rose où ils se parfumèrent avec les essences d'Orient[866] que la Reine de France chaque année se faisait apporter de Damas.

[863] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 251. Le duc de Gueldre après avoir résidé quelque temps à Coucy chez le duc d'Orléans, arriva à Paris le 16 mai et il y resta jusqu'au 3 juin.

[864] Cette fête eut lieu le 16 mai. Arch. Nat. KK 42, fº 58 vº et 59 rº.

[865] Arch. Nat. KK 42, fº 44 vº.

[866] Ibid., fº 58 rº et 59 vº.

Quelques mois plus tard, l'artificieuse Isabeau employait encore même la tactique: au moment où elle négociait en secret avec une nouvelle ambassade impériale dont nous allons parler, elle laissait écrire dans une lettre de Charles VI (août 1401) destinée à Jean Galéas, que «la Reine s'emploierait volontiers et de bonne foi que se fît le mariage d'une fille de France avec le fils aîné du duc de Milan[867]».

[867] Douët d'Arcq, Choix de pièces inédites du règne de Charles VI, t. I, p. 205.

Les conférences de la diète de Metz étaient restées sans résultat sur la question du schisme, mais elles avaient fourni à Robert de précieuses indications pour ses intérêts personnels et encouragé ses espérances. Aussi, dès le 5 août, députait-il en France Jean de Kirshorn, Jean de Dalberg, Mathias de Crochawe et Maître Heilmann, doyen de Neuhauss[868]. Ces quatre conseillers impériaux étaient accrédités auprès du Roi et des Princes, le duc d'Orléans excepté, mais c'était avec la Reine qu'ils avaient mission de négocier[869]. Au mois de septembre[870], Isabeau reçut d'eux, au nom de leur Maître, la proposition de marier Isabelle de France, veuve de Richard II d'Angleterre, avec Jean de Bavière, comte Palatin, second fils de l'Empereur. Une alliance de famille n'était-elle pas une excellente préparation à une entente politique? Si la Reine, d'ailleurs, avait d'autres vues pour sa fille aînée, Jean de Bavière accepterait la main de la princesse Michelle. Ils déclaraient que leur Maître s'engagerait à ne pas s'allier à l'Angleterre, si le contrat stipulait le chiffre de la dot, et surtout si Charles VI promettait de soutenir l'Empereur contre Jean Galéas[871].

[868] Neuhauss, près Worms.

[869] J. Janssen, Frankfurts Reichs Correspondenz, t. I, p. 613.

[870] Les ambassadeurs de Robert ne reçurent leurs instructions qu'à la fin de septembre. A. Leroux, Relations politiques de la France avec l'Allemagne (1378-1461), p. 48 et note 3.

[871] Dom Martène..., Amplissima Collectio, t. IV. p. 67 et 68.—Pour tout ce qui concernait la dot et le douaire les députés devaient se reporter aux pourparlers engagés précédemment pour le mariage du prince Louis.

Ces projets dont Isabeau et Robert désiraient si vivement le succès n'aboutirent pas; car bientôt le bruit se répandit en France que l'Empereur, descendu en Italie, à l'automne, pour aller à Rome ceindre la couronne impériale, ne pouvait atteindre le but de son voyage. Il était arrêté, disait-on, par les mercenaires de Jean Galéas, le froid décimait ses troupes, il avait perdu ses trésors et engagé ses joyaux. Ces nouvelles étaient en grande partie inventées par les partisans du duc d'Orléans; l'Empereur avait été battu, il est vrai, mais sa situation n'était pas aussi désespérée qu'on le racontait; toutefois ces exagérations portèrent, car le Conseil de France refusa alors de s'allier avec un prince qui, vaincu en Italie, était menacé en Allemagne d'un retour offensif de Wenceslas[872].