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Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) / 1823-1850 cover

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) / 1823-1850

Chapter 19: 1849
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About This Book

A collection of daily notebooks in which the artist records immediate impressions, theoretical reflections on composition and color, technical notes on painting, and reactions to music and literature. Personal details—routines, visits, sales, and studio practices—appear alongside travel accounts and observations of contemporaries, showing how external experiences informed his practice. As the entries progress they move from rapid, fragmentary jottings toward more considered, literary passages and sustained critical thought. Together the pages form an intimate account of creative process, aesthetic priorities, and the intellectual milieu that shaped a long artistic career.

[385] Hémicycle d'Attila.

[386] Voir même sujet, Catalogue Robaut, n° 789.

[387] Delacroix fait sans doute allusion ici au tableau de Rubens qui se trouve à la Pinacothèque de Munich et qui est connu sous le nom d'Enlèvement des filles de Leucippe.

[388] Delacroix avait écrit lui-même à l'encre sur le bois du chassis de ce tableau: Lélia dans la caverne du moine, devant le corps de son amant (George Sand). (Voir Catalogue Robaut, n°s 1032, 1033.)

[389] Jacquand, peintre, né à Lyon en 1805. Il fit d'abord de la peinture historique, puis se livra à la peinture de genre et exécuta de nombreux tableaux, commandés par la liste civile ou acquis par les amateurs.

[390] M. Gavet, agent de change, a épousé la fille aînée de M. Bornot.


2 novembre.—Prêté à M. Lessore onze feuilles de dessins d'anatomie, partie contre épreuves, dessins à la plume, etc. (Rendus.)

Prêté à Villot des calques de faïences d'Alger.

*

14 décembre.—Élie s'étant enfui dans le désert pour fuir la colère de Jézabel et résolu à se laisser mourir de faim, est réveillé par un ange qui lui apporte un pain et de l'eau, en lui enjoignant de prendre courage et de se nourrir. (Bible, p. 241.)

Abigaïl vient apaiser David par des présents comme il s'apprêtait à tirer vengeance de Nabal, son mari. (Bible, p. 189.)

Saint Étienne[391], après son supplice, recueilli par les saintes femmes et des disciples.

*

15 décembre.—Alexandre faisant violence à la Pythie.

Énée suivant la Sibylle, qui le précède avec le rameau d'or, ferait bien pour petits sujets accessoires dans une grande décoration comme l'escalier de la Chambre des députés.

—L'Encan de Pertinax. Il vend la cour de Commode, choses et hommes, esclaves, parasites, vases, statues, etc. Lui, sévère, préside.

—Voir la préface de Raison et folie.

—Deux emblèmes de la Force persévérante.

Les Nymphes de la mer détellent les chevaux du Soleil.


[391] Ce tableau ne fut terminé qu'en 1859. Il fut caricaturé par Cham, et acheté par le Musée d'Arras 4,000 francs. (Voir Catalogue Robaut.)


1849

6 janvier.[392]À M. Jame, à Lyon.

«Monsieur, je vous avais confié au mois de mai de l'année dernière, pour trois ou quatre mois, mon tableau de la Liberté de 1830.[393] J'avais résisté, à plusieurs reprises, à vos offres, préférant renoncer à ce qu'elles présentaient d'avantageux aux inconvénients nombreux d'un déplacement pour un ouvrage déjà ancien et nécessitant une foule d'opérations toujours dangereuses, telles que clouer et déclouer plusieurs fois la toile, la rouler, l'emballer, la transporter, etc.... J'ai cédé, avec le désir de vous obliger personnellement, et pressé également par le consentement de M. Ch. Blanc[394], votre ami; vous deviez, dans la quinzaine qui a suivi la remise du tableau, me compter une somme de mille francs, quel que fût le résultat de votre entreprise. Vous ne vous êtes pas acquitté de cet engagement. Dans l'entrevue que j'ai eue avec vous, environ un mois après, vous m'avez assuré que cette somme allait m'être comptée, et cependant cette nouvelle promesse est restée sans effet. J'ai attribué à la difficulté du moment le retard que j'éprouvais, mais j'attendais au moins que vous me tiendriez au courant de ce que vous comptiez faire à cet égard. Je n'ai reçu de vous aucune nouvelle, ni en ce qui concerne l'engagement que vous aviez contracté relativement à la somme promise, ni même au sujet du sort du tableau dont je n'avais entendu, en aucune manière, me priver pendant un si long espace de temps. Huit mois se sont écoulés, et je suis sur tous ces points dans la même ignorance.

«Je désire donc, Monsieur, que vous ayez l'obligeance de me renvoyer au plus tôt le tableau dont j'ai appris indirectement que vous n'avez pas tiré parti comme vous le pensiez. J'ose attendre de vous que vous fassiez prendre tous les soins nécessaires, pour qu'il soit emballé et expédié avec toutes les précautions convenables. Je vous avais prié de faire consolider la caisse pour le retour; elle en a le plus grand besoin, la route devant être plus longue et plus difficile dans cette saison. Comme vous êtes à Lyon, à ce que je crois, vous pourrez surveiller les précautions que je vous demande, car je vous avoue aussi qu'après la promesse que vous m'aviez faite également au mois de mai de suivre le tableau à son départ, et d'assister, de votre personne, à sa mise en état pour l'Exposition, j'avais été fort désappointé que cette opération n'ait pas été faite comme vous me l'aviez assuré, c'est-à-dire en votre présence.

«Veuillez, Monsieur, m'écrire un mot à ce sujet. Vous voudriez bien adresser le tableau directement à M. le directeur du Musée du Louvre; cela évitera de le retendre, détendre et retendre plusieurs fois.

«J'espère donc, dans cette circonstance, dans l'obligeance que je réclame de vous, et vous prie de recevoir l'assurance de ma considération.»

*

14 janvier.—Rendez-vous au Palais-Royal à midi, avec la commission, pour visiter les lieux pour l'Exposition. ...Dévastation dégoûtante, galeries transformées en magasin d'équipement. Caisse d'escompte établie avec bureaux, etc. Club avec tribune,... l'odeur de la pipe et de la caserne, etc. Ensuite aux Tuileries pour le même objet: le même spectacle affligeant, à cela près que le palais ne contient plus d'hôtes du genre de ceux que nous avions trouvés au Palais-Royal; mais partout les traces de la dégradation, de la puanteur. Le lit de l'ex-Roi porte encore les matelas et les couvertures qui lui ont servi, ainsi qu'à la Reine. Dans le théâtre, était un monceau de débris de meubles brisés, d'écrins forcés, d'armoires enfoncées, et partout les portraits mis en pièces, à l'exception toutefois de ceux du prince de Joinville; d'où vient cette préférence? Il est difficile de s'en rendre compte.

Je devais, en sortant, aller chez J...; j'étais trop fatigué et suis rentré chez moi.

*

24 janvier.—A la commission à neuf heures. Bonne journée.

—Vu Mornay chez lui.

*

29 janvier.—Alertes dès le matin pour la révolte de la garde mobile.

—Le soir, été voir Chopin; je suis resté avec lui jusqu'à dix heures. Cher homme! Nous avons parlé de Mme Sand[395], de cette bizarre destinée, de ce composé de qualités et de vices. C'était à propos de ses Mémoires. Il me disait qu'il lui serait impossible de les écrire. Elle a oublié tout cela; elle a des éclairs de sensibilité et oublie vite. Elle a pleuré son vieil ami Pierret et n'y a plus pensé. Je lui disais que je lui voyais à l'avance une vieillesse malheureuse. Il ne le pense pas... Sa conscience ne lui reproche rien de ce que lui reprochent ses amis. Elle a une bonne santé qui peut se soutenir: une seule chose l'affecterait profondément, ce serait la perte de Maurice, ou qu'il tournât mal.

Quant à Chopin, la souffrance l'empêche de s'intéresser à rien, et à plus forte raison au travail. Je lui ai dit que l'âge et les agitations du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il m'a dit qu'il m'estimait de force à résister. «Vous jouissez, a-t-il dit, de votre talent dans une sorte de sécurité qui est un privilège rare, et qui vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.»

—Désappointement le soir: j'avais dîné chez Mme de Forget avec l'intention d'aller le soir chez Rivet; on nous envoie deux stalles des Italiens, pour l'Italiana. Nous arrivons et nous avons l'Elisire.[396] Froid mortel tout le temps et peu de dédommagement dans la musique.


[392] Les notes relatives à 1848 n'ont malheureusement pas été retrouvées.

[393] Toile exposée au Salon de 1831 et à l'Exposition universelle de 1855. Appartient au Musée du Louvre.

[394] Les relations de l'artiste et du critique n'avaient pas toujours été excellentes. Charles Blanc avait été long à admettre le dessin de Delacroix. A la fin pourtant il s'était rendu; les admirables peintures décoratives du Palais-Bourbon avaient triomphé de sa mauvaise grâce, si bien qu'il écrivait à propos d'elles: «Sur toutes ces compositions plane le génie d'un incomparable coloriste: le dessin, le choix des formes et des draperies, l'intervention des accessoires, la place que chaque objet devra occuper sur le théâtre du tableau, tout cela est subordonné au triomphe de la couleur.» Et encore ceci: «Du reste, le dessin de Delacroix n'est pas ce que l'on croit généralement et ce que nous avions cru nous-même.» (Journal le Temps du 5 mai 1881.)

[395] Le nom de George Sand revient assez souvent dans le cours du Journal; les relations entre elle et Delacroix furent assez suivies pour qu'il paraisse intéressant de rappeler ici le jugement qu'elle portait sur Delacroix dans une lettre au critique Th. Silvestre: «Il y a vingt ans que je suis liée avec lui, et par conséquent heureuse de pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du maître; et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la constante noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses amitiés. Il jouit également des diverses faces du Beau par les côtés multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez l'affirmer, est un artiste complet. Il goûte, il comprend la musique d'une manière si supérieure, qu'il eût été probablement un grand musicien, s'il n'eût pas choisi d'être un grand peintre. Il n'est pas moins bon juge en littérature, et peu d'esprits sont aussi ornés et aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient à se fatiguer, il pourrait encore dicter, dans une très belle forme, des pages qui manquent à l'histoire de l'art, et qui resteraient comme des archives à consulter pour tous les artistes de l'avenir.» (Th. Silvestre, Les artistes vivants.)

[396] Italiana in Algeri, opéra de Rossini.—L'Elisire d'amore, opéra de Donizetti.


5 février.—M. Baudelaire[397] venu comme je me mettais à reprendre une petite figure de femme à l'orientale, couchée sur un sofa, entreprise pour Thomas[398], de la rue du Bac. Il m'a parlé des difficultés qu'éprouve Daumier à finir.

Il a sauté à Proudhon qu'il admire et qu'il dit l'idole du peuple. Ses vues me paraissent des plus modernes et tout à fait dans le progrès.

Continué la petite figure après son départ et repris les Femmes d'Alger.

Situation d'esprit fort triste; aujourd'hui ce sont les affaires publiques qui en sont cause; un autre jour, ce sera pour un autre sujet. Ne faut-il pas toujours combattre une idée amère?

—J'éprouve sur le tableau des Femmes d'Alger combien il est agréable et même nécessaire de peindre sur le vernis. Il faudrait seulement trouver un moyen de rendre le vernis de dessous inattaquable dans les opérations subséquentes de dévernissage, ou vernir d'abord sur l'ébauche avec un vernis qui ne puisse s'en aller, comme celui de Desrosiers ou de Sœhnée, je crois, ou bien faire de même pour finir.

*

10 février.—Chez Pierret le soir: beaucoup de monde. J'y ai vu Lassus[399], perdu de vue depuis longtemps.

Un imbécile nommé M..., que je n'y avais pas vu depuis longtemps, y était en toilette exacte et ganté hermétiquement. Il a l'air de se croire beau ou intéressant pour le sexe; cela lui impose la tenue. Je ne mentionne ceci que parce que, à propos de cet individu qui n'est qu'un fat, j'ai pensé à certains hommes à bonnes fortunes, qui sont les victimes de l'obligation où ils se croient d'être toujours beaux.

*

11 février.—Vers deux heures chez J...; V... y était. Ensuite à Passy, où je n'avais pas été depuis le 14 novembre dernier, veille de la Saint-Eugène. J'y ai revu Thiers: entrevue aigre-douce. Il a sur le cœur mon opposition à ses désirs. J'étais en train de causer, et cela aura augmenté sa mauvaise humeur. Il ne m'a pas dit de revenir le voir et s'en est allé assez brusquement. Je suis revenu par le jardin jusqu'au pont, avec M. de Valon[400] et Bocher[401]. J'ai reconduit ce dernier en cabriolet jusqu'à la place de la Concorde. Il voit en noir l'avenir de l'Assemblée future. Il croit l'établissement de Napoléon plus solide que ne le pensent ses amis; il est plus populaire que tous les gouvernants, depuis trente ans. Les idées républicaines ont plus pénétré qu'on ne semble le croire. Je crois aussi que rien de semblable à ce qui a été ne peut être; tout est changé en France, et tout change encore. Il me faisait remarquer l'aspect terne et négligé de cette foule, bien que ce soit dimanche et qu'il fasse le temps le plus extraordinaire, car tout Paris semble dehors.

*

Mercredi 14 février.—Dîné chez le président du Corps législatif [402], avec Poinsot, Gay-Lussac, Thiers, Molé, Rayer, Jussieu. Vieillard et Chabrier y étaient. Le premier m'a présenté à Léon Faucher.

J'ai une longue conversation après dîner avec Jussieu, sur les fleurs, à propos de mes tableaux: je lui ai promis d'aller le voir au printemps. Il me montrera les serres et me fera obtenir toute permission pour l'étude.

Thiers a été très froid avec moi, et plus que je ne le pensais encore. Je commence à croire ce que Vieillard me disait lundi chez C..., qu'il a l'esprit élevé et l'âme petite. Il devrait au fond m'estimer de la résistance que je lui ai opposée dans une chose qui choquait mes sentiments... Tant pis pour lui assuré.

Je n'ai pu causer avec Poinsot[403], ni l'entendre causer. Ces hommes-là et leur sang-froid me font beaucoup d'effet. Celui-ci est un des plus remarquables qu'on puisse voir...

Le Prince a fait compliment à Ingres sur son beau tableau des Capucins, lequel est de Granet, et dont il est propriétaire. La figure d'Ingres était curieuse en entendant ce coq-à-l'âne.

—Chez Mme Marliani, en sortant. Elle m'a fait lire une lettre de Mme Sand. Elle s'excuse grandement dans l'affaire du mariage et ne croit pas ou feint de croire qu'elle n'a jamais pensé au Clésinger pour son compte. A la bonne heure..

—Fleury a eu l'idée qu'on imprimerait avantageusement la toile avec de la pâte de papier; il me semble effectivement que ce sera un dessous excellent, absorbant à la fois et hors d'état d'influer sur la peinture comme la céruse à laquelle il attribue la plupart des changements, surtout dans les parties qui ne sont que frottées, comme dans les ombres des Flamands. Il pense que les tableaux et toiles de maîtres étaient imprimés avec toute autre chose que la céruse: plâtre avec colle de pâte, terre de pipe, etc.

*

Dimanche25 février.—Fait peu de chose... Dîné chez Bixio avec Lamartine, Mérimée, Malleville, Scribe, Meyerbeer et deux Italiens. Je me suis beaucoup amusé; je n'avais jamais été aussi longtemps avec Lamartine.

Mérimée l'a poussé au dîner sur les poésies de Pouchkine, que Lamartine prétend avoir lues, quoiqu'elles n'aient jamais été traduites par personne. Il donne le pénible spectacle d'un homme perpétuellement mystifié. Son amour-propre, qui ne semble occupé qu'à jouir de lui-même et à rappeler aux autres tout ce qui peut ramener à lui, est dans un calme parfait au milieu de cet accord tacite de tout le monde à le considérer comme une espèce de fou. Sa grosse voix a quelque chose de peu sympathique.

Le soir, Mme Menessier est venue avec sa fille; je n'avais pas causé avec elle depuis des siècles: elle ne m'a pas paru changée; j'ai causé une heure avec elle. Elle doit venir voir mes fleurs. Elle est atteinte de noirs, comme moi; je vois que je ne suis pas le seul. L'âge y est pour quelque chose.


[397] Tous les artistes connaissent les études que Baudelaire écrivit à différentes reprises sur Delacroix. Parmi ceux qui ont parlé du maître, nul mieux que Baudelaire n'était préparé à le faire, grâce à l'intuition pénétrante de son esprit critique, à son admirable sens de la modernité, surtout à cette universelle compréhension artistique, qui le rendait apte à juger toutes manifestations originales et nouvelles de Beauté. Le Salon de 1845, l'Exposition de 1846, l'Exposition universelle de 1855, lui furent autant d'occasions d'expliquer au public le génie de Delacroix. Mais ce fut surtout le Salon de 1859 qui lui inspira d'éloquentes pages sur le grand peintre. Ce Salon fut pour Delacroix, suivant l'expression de M. Burty, un véritable Waterloo, et Baudelaire lutta d'autant plus ardemment pour proclamer le génie de l'artiste que celui-ci était plus contesté. Aussi Delacroix lui écrivit-il à la suite de son article: «Comment vous remercier dignement pour cette nouvelle preuve de votre amitié? Vous venez à mon secours au moment où je me vois houspillé et vilipendé par un assez bon nombre de critiques sérieux ou soi-disant tels... Ayant eu le bonheur de vous plaire, je me console de leurs réprimandes. Vous me traitez comme on ne traite que les grands morts; vous me faites rougir tout en me plaisant beaucoup: nous sommes faits comme cela.» (Corresp., t. II, p. 218.) Après la mort du maître, Baudelaire fit paraître une étude intitulée: L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix, dans laquelle il réunit ses souvenirs personnels et les présenta au public sous cette forme originale et séduisante dont il avait le secret.

[398] Marchand de tableaux.

[399] J.-B. Antoine Lassus, architecte, né à Paris en 1807, mort en 1857, collaborateur de Viollet-le-Duc, et inspecteur des édifices religieux de la Seine.

[400] Vicomte de Valon, littérateur français, mort en 1851.

[401] Édouard Bocher, administrateur et homme politique que les électeurs du Calvados envoyèrent en 1849 à l'Assemblée législative.

[402] Armand Marrast était alors président de l'Assemblée constituante, et Léon Faucher ministre de l'intérieur.

[403] Louis Poinsot (1777-1859), géomètre, membre de l'Académie des sciences, ancien pair de France. Il est célèbre par ses découvertes scientifiques et ses importants travaux.


Vendredi 2 mars.—Pelletier[404], que j'ai rencontré en omnibus, en allant chercher des lunettes, m'a dit que je surmonterais la cacochymie du corps et de l'esprit en faisant de temps en temps un voyage, un séjour dans les montagnes par exemple. Il m'a parlé du Jura; j'ai pensé aux Ardennes.

Descendu à Saint-Sulpice et visité la chapelle; l'ornementation sera difficile sans dorure.

De là choisi des lunettes, et revenu à la maison de bonne heure. Au moment où je me remettais au tableau des Hortensias, est arrivé Dubufe pour me demander d'aller voir sa République. M. de Geloës survenu, puis Mornay, à qui l'on a fait des ouvertures. Enfin, vers trois heures et demie, j'ai pu travailler et j'ai donné bonne tournure au tableau.

—Le soir, sorti pour aller voir Chopin et rencontré Chenavard[405]. Nous avons causé près de deux heures. Nous nous sommes abrités pendant quelque temps dans le passage qui sert de lieu d'attente aux domestiques, à l'Opéra-Comique; il me disait que les vrais grands hommes sont toujours simples et sans affectation. C'était la suite d'une conversation dans laquelle il m'avait beaucoup parlé de Delaroche [406], pour qui il professe peu d'admiration quant au talent et même quant à l'esprit, dont on lui accorde généralement une part. Il y a effectivement dans ce caractère une contradiction remarquable: il est évident qu'il s'est composé des dehors de franchise et même... de rudesse, qui semblent contraster avec la position qu'il occupe et à laquelle sa valeur, comme artiste, n'aurait pu le conduire sans beaucoup d'adresse.

Chenavard me disait que les vrais hommes de mérite n'avaient besoin de nulle affectation et n'avaient nul rôle à jouer, pour parvenir à l'estime. Voltaire était plein de petites colères qu'il laissait échapper devant tout le monde. Il me citait des caricatures qu'un certain Hubert avait faites de lui, qui le représentaient dans toutes sortes de situations ridicules dans lesquelles il se laissait très bien surprendre. Bossuet était l'homme le plus simple, coquetant avec les vieilles dévotes, etc. On connaît l'aventure de Turenne et de la claque que lui donne son palefrenier. Une autre fois, on le vit sur le boulevard, qui était alors un lieu à peu près désert, servant d'arbitre à des joueurs de boule, à qui il prêtait sa canne pour mesurer les distances, et se mettant lui-même de la partie.

Il m'a dit, en me quittant, que les hommes se divisaient en deux parties: les uns n'ont qu'une loi unique et qui est leur intérêt; pour ceux-là, la ligne à suivre est bien simple, et ils n'ont en toutes choses qu'à suivre ce juge infaillible; les autres ont le sentiment de la justice et l'intention de s'y conformer; mais la plupart n'y obéissent qu'à moitié ou mieux n'y obéissent point du tout, tout en se faisant reproches; ou bien, après avoir perdu de vue pendant quelque temps cette règle de leurs actions? y reviennent en donnant dans un excès qui leur ôte le fruit de leur conduite précédente, tout en leur laissant le blâme. Ainsi ils auront, par exemple, flatté les passions d'un protecteur dont ils attendent une faveur, et puis brusquement ils cesseront de le voir et iront jusqu'à se faire ses ennemis.

Pelletier m'avait dit le matin que, pour n'avoir rien à se reprocher, il avait mis son ambition dans sa poche. Je disais à Chenavard que je pensais qu'il était impossible de se trouver mêlé aux affaires des autres et de s'en tirer complètement honnête. «Comment voulez-vous, disait-il, qu'il en soit autrement? Celui qui prend l'équité pour règle ne peut absolument lutter contre celui qui ne songe qu'à son intérêt: il sera toujours battu dans la carrière de l'ambition.»


Lundi 5 mars.—Le matin, Dubufe[407] est venu me chercher pour voir à la Chambre des députés sa République; il m'a ramené.

Soleil magnifique. Le temps, depuis quinze jours, et au reste pendant presque tout cet hiver, est d'une douceur extrême. Je n'en suis pas moins horriblement enrhumé, si bien que j'hésitais à aller ce soir chez Boissard.

J'y ai été cependant. La jeune somnambule pantomime devait y venir. Elle n'est venue qu'à onze heures passées, amenée par Gautier, qui avait été la chercher et l'avait trouvée couchée. Elle a une tête charmante et pleine de grâce; elle a fait à merveille les simagrées de l'endormement. Ses poses contournées et pleines de charme sont tout à fait faites pour les peintres.

En attendant son arrivée, j'ai été avec Meissonier[408] chez lui, voir son dessin de la Barricade. C'est horrible de vérité, et quoiqu'on ne puisse dire que ce ne puisse être exact, peut-être manque-t-il le je ne sais quoi qui fait un objet d'art d'un objet odieux. J'en dis autant de ses études sur nature; elles sont plus froides que sa composition et tracées du même crayon dont Watteau eût dessiné ses coquettes et ses jolies figures de bergers. Immense mérite malgré cela.

J'y vois de plus en plus, pour mon instruction et pour ma consolation, la confirmation, de ce que Gogniet me disait l'année dernière, à propos de l'Homme dévoré par un lion[409], lorsqu'il voyait ce tableau à côté des vaches de Mlle Bonheur[410], à savoir qu'il y a dans la peinture autre chose que l'exactitude et le rendu précis d'après le modèle. J'ai éprouvé ce matin une impression analogue, mais beaucoup plus concevable, puisqu'il s'agissait d'une peinture d'un ordre tout à fait inférieur. En revenant de voir la figure de Dubufe, les peintures de mon atelier et entre autres mon triste Marc-Aurèle[411], que je me suis accoutumé à dédaigner, m'ont paru des chefs-d'œuvre. A quoi tient donc l'impression? Voici assurément: dans le dessin de Meissonier, elle était infiniment supérieure aux études d'après nature.

Fait la connaissance de Prudent[412]; il imite beaucoup Chopin. J'en ai été fier pour mon pauvre grand homme mourant.

*

Mercredi 7 mars.—Préault venu le matin. Il y avait bien longtemps que je ne lavais vu; il m'a intéressé et amusé. Il a l'air de la bienveillance, sinon les sentiments, et cela me suffit pour me séduire. Au reste, je l'aime beaucoup.

Il me disait, à propos de la Pharsale, que c'était une mine féconde: par exemple, César s'arrêtant au bord du Rubicon, l'Évocation de la Pythonisse, etc. Il me conseille de faire pour l'année prochaine quelque sujet terrible. Cet élément est le plus fort pour frapper tout le monde.

*

Jeudi 8 mars.—Le soir, Chopin. Vu chez lui un original qui est arrivé de Quimper pour l'admirer et pour le guérir; car il est ou a été médecin et a un grand mépris pour les homéopathes de toutes couleurs. C'est un amateur forcené de musique; mais son admiration se borne à peu près à Beethoven et à Chopin. Mozart ne lui paraît pas à la hauteur de ces noms-là; Cimarosa est perruque, etc.

Il faut être de Quimper pour avoir de ces idées-là, et pour les exprimer avec cet aplomb: cela passe sur le compte de la franchise bretonne... Je déteste cette espèce de caractère; cette prétendue franchise à l'aide de laquelle on débite des opinions tranchantes ou blessantes est ce qui m'est le plus antipathique. Il n'y a plus de rapports possibles entre les hommes, s'il suffit de cette franchise-là pour répondre à tout. Franchement il faut, avec cette disposition, vivre dans une étable, où les rapports s'établissent à coups de fourche ou de cornes; voilà de la franchise que je préfère.—Le matin, chez Couder[413], pour parler du tableau de Lyon. Il est spirituel, et sa femme est fort bien. Si nous avions été francs l'un et l'autre, à la manière de mon Breton, nous nous serions battus avant la fin de la séance; nous nous sommes, au contraire, quittés en fort bonne intelligence.

*

Samedi, 10 mars.—Vu Mme de Forget le soir, M. de T... le matin.

J'ai été frappé de son Albert Dürer, et comme je ne l'avais jamais été; j'ai remarqué, en présence de son Saint Hubert, de son Adam et Ève, que le vrai peintre est celui qui connaît toute la nature. Ainsi ses figures humaines n'ont pas chez lui plus de perfection que celles des animaux de toutes sortes, des arbres, etc.; il fait tout au même degré, c'est-à-dire avec l'espèce de rendu que comporte l'avancement des arts à son époque. Il est un peintre instructif; tout, chez lui, est à consulter.

Vu une gravure que je ne connaissais pas, celle du Chanoine luxurieux, qui s'est endormi près de son poêle: le diable lui montre une femme nue, laquelle est d'un style plus élevé qu'à l'ordinaire, et l'Amour tout éclopé cherche à se grandir sur des échasses.

Il m'a montré une lettre de mon père; cela m'a fait plaisir. Ce qui m'a le plus frappé dans ses autographes est un écrit de Léonard de Vinci, sur lequel il y a des croquis où il se rend compte du système antique de dessins par les boules[414]; il a tout découvert. Ces manuscrits sont écrits à rebours.

Onslow y est venu. La liaison intime qui est entre eux a un peu refroidi mon désir d'être invité à ses quatuors.

—En revenant, travaillé au rideau de table, au Vase de fleurs[415].

*

Dimanche 11 mars.—Travaillé de bonne heure au tableau des Hortensias et de l'Agapanthus[416]. Je ne me suis occupé que de ce dernier.

—A une heure et demie chez Leblond, pour aller prendre sa femme à Notre-Dame de Lorette, et de là au concert Sainte-Cécile, au bénéfice du monument pour Habeneck[417]: salle immense, foule confuse et sale, quoique le dimanche. Jamais un pareil lieu ne réunira une élite de connaisseurs.

La divine symphonie par ton la entendue avec bonheur, mais avec un peu de distraction, à cause du manque de recueillement de mes voisins. Le reste consacré à des virtuoses qui m'ont fatigué et ennuyé.

J'ai osé remarquer que les morceaux de Beethoven sont en général trop longs, malgré l'étonnante variété qu'il introduit dans la manière dont il fait revenir les mêmes motifs. Je ne me rappelle pas, du reste, que ce défaut me frappât autrefois dans cette symphonie; quoi qu'il en soit, il est évident que l'artiste nuit à son effet en occupant trop longtemps l'attention.

La peinture, entre autres avantages, a celui d'être plus discrète; le tableau le plus gigantesque se voit en un instant. Si les qualités de certaines parties attirent l'admiration, à la bonne heure: on peut s'y complaire plus longtemps même que sur un morceau de musique. Mais si le morceau vous paraît médiocre, il suffit de tourner la tête pour échapper à l'ennui. Le jour du concert de Prudent, l'ouverture de la Flûte enchantée m'a paru non seulement ravissante, mais d'une proportion parfaite. Doit-on dire qu'avec le progrès de l'instrumentation, il arrive plus naturellement au musicien la tentation d'allonger des morceaux pour amener des retours d'effets d'orchestre qu'il varie à chaque fois qu'il nous les remontre?

Il ne faut jamais compter comme un dérangement le temps donné à un concert, pourvu qu'il y ait seulement un bon morceau. C'est pour l'âme la meilleure nourriture. Se préparer, sortir, être distrait même d'occupations importantes, pour aller entendre de la musique, ajoute du prix au plaisir; je trouve, dans un lieu choisi et au milieu de gens que la communauté des sentiments semble avoir réunis pour une jouissance goûtée en commun; tout cela, même l'ennui éprouvé en présence de certain morceau et par certain virtuose, ajoute à notre insu à l'effet de la belle chose. Si on était venu m'exécuter cette belle symphonie dans mon atelier, je n'en conserverais peut-être pas à cette heure le même souvenir.

Cela explique aussi comment les grands et les riches sont blasés précocement sur l'effet des plaisirs de toutes sortes. Ils arrivent dans de bonnes loges, garnies de bons tapis, retirés de manière à être le plus possible à l'abri de la distraction que donnent dans un milieu de réunion les tumultes, les dérangements occasionnés par les allants et venants, par les petits troubles de toutes sortes qui s'élèvent dans une foule et semblent devoir fatiguer l'attention. Ils ne viennent qu'au moment précis où commence le morceau important, et par une juste punition de leur peu de dévotion au beau, ils en perdent ordinairement le meilleur en arrivant trop tard. Les habitudes de la société font aussi que les conversations qu'ils ont entre eux à propos du plus frivole motif, ou la survenance de quelque importun leur ôte tout recueillement; c'est un plaisir très imparfait que d'entendre dans une loge avec des gens du monde la plus belle musique. Le pauvre artiste assis au parterre et seul dans son coin, ou près d'un ami aussi attentif que lui, jouit seul complètement de la beauté d'un ouvrage et à raison de cela en emporte l'impression sans un mélange de souvenir ridicule.

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Mardi 13 mars.—Travaillé toute la journée au rideau dans le tableau de la console. Vers la fin de la journée, à la Desdemona.

—Le docteur venu vers cinq heures; il m'a inquiété; il parle de petites sondes, etc..... Je suis resté au coin du feu.

—Weill[418] a emporté ce matin:
L'Odalisque, et m'a donné 200 fr.
Hommes jouant aux échecs 200 »
Homme dévoré par le lion 500 »
—(Lefebvre)
Christ au pied de la croix. 200 »
—(Thomas)
Petit Christ aux Oliviers. 100 »
Femme turque 100 »
—(Bouquet)
Hamlet (Scène du rat) 100 »
—(Weill)
Berlichingen écrivant ses Mémoires 100 »
—(Lefebvre)
Esquisse, répétition du Christ au tombeau. 200 »
Odalisque. 150 »
Christ à la colonne. 150 »

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Mercredi 21 mars.—Chez Mercey[419] le soir. Grande soirée. Mon pauvre Mercey acquiert de l'importance; il a l'air d'un homme d'État. Il était meilleur garçon autrefois. Peut-être est-ce devant le monde qu'il est ainsi. Dans le tête-à-tête avec moi, il est plus simple. Mareste, que je revois avec plaisir, m'apprend qu'Alberthe est partie à Turin auprès de sa fille mourante. En voilà encore une qui mourra seule au monde.

Impression désagréable de toutes ces figures d'artistes attirés chez l'homme qui donne les travaux. J'y avais été à pied, et je pensais trouver chez elle Mme Villot; elle n'y était pas.

Je suis entré à la Madeleine, où l'on prêchait. Le prédicateur, usant d'une figure de rhétorique, a répété dix ou douze fois, en pariant du juste: Il va en paix!....il va en paix! «Va en paix» a été ce qu'il y a eu de plus remarquable dans son discours. Je me suis demandé quel fruit pouvait résulter des lieux communs répétés à froid par cet imbécile. Je suis obligé de reconnaître aujourd'hui que cela va avec le reste, fait partie de la discipline comme le costume, les pratiques, etc ... Vive le frein!

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Vendredi 30 mars.—Vu le soir chez Chopin l'enchanteresse Mme Potocka. Je l'avais entendue deux fois; je n'ai guère rencontré quelque chose de plus complet... Vu Mme Kalerji... Elle a joué, mais peu sympathiquement; en revanche, elle est vraiment fort belle, quand elle lève les yeux en jouant à la manière des Madeleines du Guide ou de Rubens.

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Samedi 31 mars.—Le soir, vu Athalie, avec Mme de Forget dans la loge du président.

Rachel ne m'a pas fait plaisir dans toutes les parties. Mais comme j'ai admiré ce grand prêtre! Quelle création! Comme elle semblerait outrée dans un temps comme le nôtre! et comme elle était à sa place avec cette société ordonnée et convaincue qui a vu Racine et qui l'a fait ce qu'il était! Ce farouche enthousiaste, ce fanatique verbeux n'est guère de notre temps; on égorge et on renverse à froid et sans conviction. Mathan, dans sa scène avec son confident, dit trop naïvement: «Je suis un coquin, je suis un être abominable.» Racine sort ici de la vérité, mais il est sublime quand Mathan, sortant tout troublé pour se soustraire aux imprécations du grand prêtre, ne sait plus où il va, et se dirige, sans savoir ce qu'il fait, du côté de ce sanctuaire qu'il a profané et dont l'existence l'importune.