[404] Laurent-Joseph Pelletier, paysagiste, né en 1810. Son œuvre est considérable et dénote un incontestable talent. Il a beaucoup travaillé dans la forêt de Fontainebleau.

[405] Chenavard devait être par la suite un des plus intimes amis de Delacroix, un de ceux avec lesquels il «aimait à s'expatrier en de longues causeries». Si sévèrement qu'il ait pu le juger comme producteur, et l'on conçoit que les théories abstruses du peintre-philosophe aient été souvent en opposition avec les idées de Delacroix, il est une chose qu'il lui a toujours reconnue, c'est l'érudition profonde, l'amour des idées, par quoi il se différenciait si nettement de la plupart des peintres.

[406] Nous nous sommes expliqué dans notre étude sur l'opinion de Delacroix à l'égard de Paul Delaroche.

[407] Claude-Marie Dubufe, peintre, né à Paris en 1789, mort en 1864, élève de David. Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, ses œuvres eurent une vogue prodigieuse. C'est au Salon de 1849 qu'il exposa une République dont il est question ici.

[408] Delacroix appréciait le talent de Meissonier. On lui prête ce mot: «De nous tous, c'est encore lui qui est le plus sûr de vivre.» Baudelaire s'étonnait, au contraire, de ce jugement, et se demandait comment il se pouvait faire que «l'auteur de si grandes choses jalousât presque celui qui n'excellait que dans les petites.»

[409] Il est difficile de savoir exactement à quel tableau Delacroix fait ici allusion, car il fit en ces années 1847, 1848 et 1849 de nombreuses variantes de ce sujet. (Voir Catalogue Robaut, n° 1017, 1055.)

[410] Sans doute le Labourage nivernais.

[411] Marc-Aurèle mourant, exposé au Salon de 1845. La ville de Lyon acheta ce tableau à Delacroix en 1858 seulement et le paya 4,000 francs. (Voir Catalogue Robaut, n° 924.) Cependant le catalogue du Musée de Lyon porte la mention: «Don du gouvernement.»

[412] Racine Gaultier, dit Prudent, pianiste et compositeur français, né en 1817, mort en 1863. Il fut un très remarquable virtuose.

[413] Louis-Charles-Auguste Couder, peintre d'histoire, né en 1790, mort en 1873, élève de Regnault et de David. En 1838, il se présenta à l'Institut en concurrence avec Delacroix et fut élu le 28 décembre.

[414] C'est ainsi que les sculpteurs opèrent pour construire leurs maquettes ou esquisses. Il n'est pas étonnant que les dessinateurs et les peintres aient employé ce procédé, qui doit remonter à la plus haute antiquité.

[415] En 1849, Delacroix exécuta, en effet, quatre magnifiques compositions représentant des fleurs et qui figurèrent à la vente posthume de son atelier. (Voir Correspondance, t. II, p. 13, 14 et 15.)

[416] Genre de plantes de la famille des liliacées, originaire d'Afrique et remarquable par la beauté de ses fleurs d'un bleu d'azur.

[417] Habeneck violoniste, né en 1781, mort en 1849. Virtuose remarquable, chef d'orchestre hors ligne, il dirigea longtemps les orchestres de l'Opéra et du Conservatoire, et contribua à rendre populaires en France les œuvres de Beethoven.

[418] Weill, Lefebvre, Thomas, Bouquet, étaient des marchands de tableaux. La vente de ces onze tableaux ou esquisses, qui mesurent, en moyenne, 0m,40 X 0m,50, rapporta à Delacroix la somme totale de deux mille francs! Voit Catalogue Robaut.

[419] Frédéric Bourgeois de Mercey, peintre et écrivain, né en 1808, mort en 1860. A la suite de débuts heureux comme paysagiste, il entra, en 1840, comme chef de bureau des beaux-arts, au ministère de l'intérieur, et succéda, en 1853, au comte d'Houdetot, comme membre libre de l'Académie des beaux-arts. Cette même année, il devint, au ministère d'État, directeur des beaux-arts.


Mercredi 4 avril.—Jour du dîner de Véron[420]. J'étais exténué en y allant.

Je me suis ranimé et amusé. Son luxe est surprenant: des pièces tendues en soie magnifique, le plafond compris; argenterie somptueuse, musique pendant le dîner: usage, du reste, qui n'ajoute rien à la bonté du dîner et qui déroute la conversation qui en est l'assaisonnement.

Armand Bertin m'a parlé chez Véron d'un livre sur la vie de Mozart, compulsé et extrait de tout ce qui a été fait sur lui; il m'a promis de me le prêter. Ce livre est très rare, à ce qu'il paraît.

L'homme recommence toujours tout, même dans sa propre vie. Il ne peut fixer aucun progrès. Comment un peuple en fixerait-il un dans sa forme? Pour ne parler que de l'artiste, sa manière change. Il ne se rappelle plus, après quelque temps, les moyens qu'il a employés dans son exécution. Il y a plus, ceux qui ont systématisé leur manière au point de refaire toujours de même, sont ordinairement les plus inférieurs et froids nécessairement.

Dîné chez Véron avec Rachel, M. Molé, le duc d'Ossuna, général Rulhieri, Armand Bertin, M. Fould, qui était près de moi et s'est montré prévenant. Rachel est spirituelle et fort bien de toutes manières.

Un homme né et élevé comme elle serait difficilement devenu ce qu'elle est tout naturellement. Causé le soir avec *** d'Athalie, etc. Il a été fort aimable.

Venu des hommes de toutes couleurs. Une madame Ugalde qui a du succès à présent, à l'Opéra-Comique, a chanté un air du Val d'Andorre; elle m'est peu sympathique, prononce d'une manière vulgaire et a la juiverie peinte sur la figure... Contraste avec Rachel.

Beaucoup causé musique avec Armand Bertin. Parlé de Racine et de Shakespeare. Il croit qu'on aura beau faire dans ce pays, on en reviendra toujours à ce qui a été le beau une fois pour notre nation; je crois qu'il a raison. Nous ne serons jamais shakespeariens. Les Anglais sont tout Shakespeare. Il les a presque faits tous ce qu'ils sont, en tout.

*

Jeudi 5 avril.—Journée d'abattement et de mauvaise santé.

Je suis sorti vers quatre heures, pour aller chez Deforge[421]; j'y ai rencontré Cabat[422] et Édouard Bertin[423], que j'ai revu avec plaisir.

—Le soir chez Mme de Forget, qui m'a lu un fragment du discours de Barbès[424] devant ses juges. On voit dans les discours de ces gens-là tout le faux et tout l'ampoulé qui est dans leurs pauvres et coupables têtes; c'est bien toujours la race écrivassière, l'affreuse peste moderne qui sacrifie tranquillement un peuple à des idées de cerveau malade.

«Le but, dit-il, est tout. Sans doute le suffrage universel était quelque chose et avait installé cette Chambre, mais et cette Chambre, et le gouvernement provisoire qui l'avait précédée, sorti aussi, à ce qu'ils croient, d'une espèce de vœu général, tout cela ne lui a pas paru devoir être soutenu, bien plus, lui a semblé devoir être renversé, du moment qu'on s'écartait du but que Barbès avait fixé dans son esprit, malheureusement sans nous prévenir de ce but admirable. Il préfère donc la prison, le cachot plutôt que la douleur d'assister, sans y pouvoir rien changer, à cette déviation sacrilège de ce but suprême de l'humanité.»

Il faudra bien, bon gré, mal gré, que l'humanité finisse par suivre les sublimes aspirations de Barbès.

Dans le discours de Blanqui, quelques jours auparavant, les images prétendues poétiques à la moderne se mêlent à son argumentation; il parle d'une crevasse qu'il fallait que la Révolution franchît, pour passer des anciennes idées aux nouvelles. L'élan trop faible n'a pas permis de franchir cette fatale crevasse où l'avenir est bien près de se noyer, mais qui n'embourbe pas le moins du monde la rhétorique de Blanqui. Tout est, dans ce style, ardu, crevassé ou boursouflé. Les grandes et simples vérités n'ont pas besoin, pour s'énoncer et pour frapper les esprits, d'emprunter le style d'Hugo, qui n'a jamais approché de cent lieues de la vérité et de la simplicité.

*

Vendredi (soir) 6 avril.—Au Conservatoire avec Mmes Bixio et Menessier. On m'avait promis Cavaignac[425], et j'ai eu à sa place Ch. Blanc[426]. J'aurais été curieux de voir de près le fameux général. Le concert n'a pas été très beau; j'avais conservé de la Symphonie héroïque un plus grand souvenir. Décidément Beethoven est terriblement inégal... Le premier morceau est bien; l'andante, sur lequel je comptais, m'a complètement désappointé. Rien de beau, de sublime comme le début! Tout d'un coup, vous tombez de cent pieds au milieu de la vulgarité la plus singulière. Le dernier morceau manque également d'unité.

—Je reçois ce soir, eu sortant, l'invitation au convoi de M. Dosne [427], mort en deux jours du choléra.

*

Samedi 7 avril.—Revu Alard[428] au convoi, qui m'entraîne dans sa suite. Il n'est pas assez pénétré du souvenir des vertus de M. Dosne pour aller s'entasser une heure dans une église en son honneur.

De là chez Chopin: Alkan[429] y était. Il me conte un trait de lui dans le genre de mon histoire avec Thiers. Pour avoir tenu tête à Auber, il a éprouvé et éprouvera sans doute de très grands désagréments.

Vers trois heures et demie, accompagné Chopin en voiture dans sa promenade. Quoique fatigué, j'étais heureux de lui être bon à quelque chose... L'avenue des Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile, la bouteille de vin de guinguette; arrêté à la barrière, etc.

Dans la journée, il m'a parlé musique, et cela l'a ranimé. Je lui demandais ce qui établissait la logique en musique. Il m'a fait sentir ce que c'est qu'harmonie et contrepoint; comme quoi la fugue est comme la logique pure en musique, et qu'être savant dans la fugue, c'est connaître l'élément de toute raison et de toute conséquence en musique. J'ai pensé combien j'aurais été heureux de m'instruire en tout cela qui désole les musiciens vulgaires. Ce sentiment m'a donné une idée du plaisir que les savants, dignes de l'être, trouvent dans la science. C'est que la vraie science n'est pas ce que l'on entend ordinairement par ce mot, c'est-à-dire une partie de la connaissance différente de l'art; non! La science envisagée ainsi, démontrée par un homme comme Chopin, est l'art lui-même, et par contre l'art n'est plus alors ce que le croit le vulgaire, c'est-à-dire une sorte d'inspiration qui vient de je ne sais où, qui marche au hasard, et ne présente que l'extérieur pittoresque des choses. C'est la raison elle-même ornée par le génie, mais suivant une marche nécessaire et contenue par des lois supérieures. Ceci me ramène à la différence de Mozart et de Beethoven. «Là, m'a-t-il dit, où ce dernier est obscur et paraît manquer d'unité, ce n'est pas une prétendue originalité un peu sauvage, dont on lui fait honneur, qui en est cause; c'est qu'il tourne le dos à des principes éternels; Mozart jamais. Chacune des parties a sa marche, qui, tout en s'accordant avec les autres, forme un chant et le suit parfaitement; c'est là le contrepoint, «punto contrapunto.» Il m'a dit qu'on avait l'habitude d'apprendre les accords avant le contrepoint, c'est-à-dire la succession des notes qui mène aux accords... Berlioz plaque des accords, et remplit comme il peut les intervalles.

Ces hommes épris à toute force du style, qui aiment mieux être bêtes que ne pas avoir l'air grave.

Appliquer ceci à Ingres et à son école.

*

Mardi 10 avril.—Pour la chapelle de Saint-Sulpice: L'archange saint Michel terrassant le démon.

Pour le plafond ou dans la chapelle, ou pour l'un des pendentifs: Jésus-Christ tirant les âmes du purgatoire.

Pour pendentif encore: le Péché originel, ou Adam et Ève après la faute.

Et plus loin, pour le plafond de Saint-Sulpice: la Descente aux limbes. Jésus-Christ est debout, tenant de la main gauche la croix de résurrection. De la main droite, il fait signe à Adam et Ève et à quatre autres saints de sortir de la gueule monstrueuse qui représente l'Enfer,—ou Jésus sortant du tombeau, les soldats renversés alentour.

*

Mercredi 11 avril.—Je crois que c'est ce soir que j'ai revu Mme Potocka chez Chopin. Même effet admirable de la voix. Elle a chanté des morceaux, des nocturnes et de la musique de piano de Chopin, entre autres celui du Moulin de Nohant, qu'elle arrangeait pour un O salutaris. Cela faisait admirablement. Je lui ai dit ce que je pense très sincèrement: c'est qu'en musique, comme sans doute dans tous les autres arts, sitôt que le style, le caractère, le sérieux, en un mot, vient à se montrer, le reste disparaît. Je l'aime bien mieux quand elle chante le Salice, que tous ses charmants airs napolitains. Elle a essayé le Lac de Lamartine avec l'air si connu et si prétentieux de Niedermeyer. Ce maudit motif m'a tourmenté pendant deux jours.

*

Jeudi 12 avril.—Chez Édouard Bertin. Revu là Amaury Duval[430], Mottez[431], Orsel[432]. Ces gens-là ne jurent que par la fresque; ils parlent de tous les noms gothiques de l'École italienne primitive, comme si c'étaient leurs amis... La bonne et la mauvaise fresque, la tempérée, etc.

Revenu fort fatigué; je m'y étais traîné.

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Vendredi 13 avril.—Villot venu le matin. Il me parle du projet de Duban[433] de me faire faire dans la galerie restaurée d'Apollon la peinture correspondante à celle de Lebrun. Il lui a parlé de moi dans des termes très flatteurs. Cette initiative de sa part me surprend étrangement, surtout après l'opposition que j'ai faite à ses projets. T... y voit un désir de me ménager. Que m'importe, après tout?

Ce soir, migraine, et soirée passée tristement chez moi sans dîner.

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Samedi 14 avril.—Le soir chez Chopin; je l'ai trouvé très affaissé, ne respirant pas. Ma présence au bout de quelque temps l'a remis. Il me disait que l'ennui était son tourment le plus cruel. Je lui ai demandé s'il ne connaissait pas auparavant le vide insupportable que je ressens quelquefois. Il m'a dit qu'il savait toujours s'occuper de quelque chose; si peu importante qu'elle soit, une occupation remplit les moments et écarte ces vapeurs. Autre chose sont les chagrins.

*

Jeudi 19 avril.—Dîner chez Pierret avec une Mlle Thierry qui accompagne Subetti avec le violon; le soir, quelques morceaux de Mozart, etc.

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Vendredi 20 avril.—Dîner chez Mme H..., et été avec elle au Prophète. Il y avait le prince Poniatowski, M. Richetzki et M. Cabarrus[434]. Je n'ai conservé le souvenir d'aucun morceau frappant ou intéressant.

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Samedi 21 avril.—Mme Cavé, venue dans la journée comme j'étais en train de travailler, est restée longtemps. Allé chez le Président le soir.

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Dimanche 22 avril.—Resté chez moi, fatigué de la veille.

M. Poujade[435], venu vers une heure, m'a intéressé; mais resté trop longtemps et fatigué.

Leblond ensuite. Je l'ai vu avec plaisir, malgré ma fatigue; je l'aime véritablement. La présence d'un ami est chose si rare qu'elle seule vaut tous les bonheurs ou compense toutes les peines.

Après dîner, chez Chopin, autre homme exquis pour le cœur, et je n'ai pas besoin de dire pour l'esprit. Il m'a parlé des personnes que j'ai connues avec lui... Mme Kalerji, etc. Il s'était traîné à la première représentation du Prophète: son horreur pour cette rapsodie.

—Faire les lettres d'un Romain du siècle d'Auguste ou des Empereurs, démontrant par toutes les raisons que nous trouverions à présent, que la civilisation de l'ancien monde ne peut périr.

Les esprits forts du temps attaquent les augures et les pontifes, croyant qu'ils s'arrêteront à temps.

Rapports avec la civilisation actuelle de l'Angleterre, où les abus maintiennent l'État.

*

Lundi 23 avril.—Je crois, d'après les renseignements qui nous crèvent les yeux depuis un an, qu'on peut affirmer que tout progrès doit amener nécessairement non pas un progrès plus grand encore, mais à la fin négation du progrès, retour au point d'où on est parti. L'histoire du genre humain est là pour le prouver. Mais la confiance aveugle de cette génération et de celle qui l'a précédée dans les temps modernes, dans je ne sais quel avènement d'une ère dans l'humanité qui doit marquer un changement complet, mais qui, à mon sens, pour en marquer un dans ses destinées, devrait avant tout le marquer dans la nature même de l'homme, cette confiance bizarre que rien ne justifie dans les siècles qui nous ont précédés, demeure assurément le seul gage de ces succès futurs, de ces révolutions si désirées dans les destinées humaines. N'est-il pas évident que le progrès, c'est-à-dire la marche progressive des choses, en bien comme en mal, a amené à l'heure qu'il est la société sur le bord de l'abîme où elle peut bien tomber pour faire place à une barbarie complète; et la raison, la raison unique n'en est-elle pas dans cette loi qui domine toutes les autres ici-bas, c'est-à-dire la nécessité du changement, quel qu'il soit?

Il faut changer... Nil in eodem statu permanet. Ce que la sagesse antique avait trouvé, avant d'avoir fait autant d'expériences, il faudra bien que nous l'acceptions et que nous le subissions. Ce qui est en train de périr chez nous se reformera sans doute ou se maintiendra ailleurs un temps plus ou moins long.

L'affreux Prophète, que son auteur croit sans doute un progrès, est l'anéantissement de l'art; l'impérieuse nécessité où il s'est cru de faire mieux ou autre chose que ce qu'on a fait, enfin de changer, lui a fait perdre de vue les lois éternelles de goût et de logique qui régissent les arts. Les Berlioz, les Hugo, tous les réformateurs prétendus ne sont pas encore parvenus à abolir toutes les idées dont nous parlons; mais ils ont fait croire à la possibilité de faire autre chose que vrai et raisonnable... En politique de même. On ne peut sortir de l'ornière qu'en retournant à l'enfance des sociétés, et l'état sauvage, au bout des réformes successives, est la nécessité forcée des changements.

Mozart disait: «Les passions violentes ne doivent jamais être exprimées jusqu'à provoquer le dégoût; même dans les situations horribles, la musique ne doit jamais blesser les oreilles, ni cesser d'être de la musique.» (Revue des Deux Mondes, 15 mars 1849, p. 892.)


[420] Le docteur Véron, le fondateur de la Revue de Paris, l'ancien directeur de l'Académie de musique, l'auteur des Mémoires d'un bourgeois de Paris, où l'on retrouve une foule de détails intimes sur Delacroix.

[421] Marchand de couleurs et de tableaux.

[422] Louis Cabat, peintre, et l'un des bons paysagistes de notre époque.

[423] Édouard Bertin, fils de Bertin l'aîné, frère d'Armand Bertin, né en 1797, mort en 1871. Élève de Girodet-Trioson, il devint un paysagiste distingué. Mais, en 1854, à la mort de son frère Armand, il abandonna la peinture pour se consacrer entièrement à la direction du Journal des Débats.

[424] Barbès, qui avait pris une part active à l'insurrection du 15 mai 1848 contre la représentation nationale, avait été arrêté et traduit avec ses coaccusés devant la haute cour de Bourges, sous l'inculpation de complot tendant au renversement du gouvernement républicain. Devant la cour, Barbès parla à diverses reprises non pour se défendre, mais sur les faits généraux de la cause. Il fut condamné, le 2 avril 1849, à une détention perpétuelle.

[425] Le général Cavaignac avait dû se démettre du pouvoir à la suite de l'élection du 10 décembre 1848 qui avait appelé le prince Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République. Il jouissait cependant encore à Paris d'une immense popularité.

[426] Charles Blanc était alors à la tête de l'administration des beaux-arts.

[427] Beau-père de M. Thiers.

[428] Alard, violoniste distingué, né en 1815. Il fut l'élève d'Habeneck et professeur au Conservatoire.

[429] Alkan, musicien et compositeur, né à Paris en 1813. Il a publié de nombreux morceaux.

[430] Amaury Duval, peintre, né en 1808, élève d'Ingres. Il exécuta un certain nombre de peintures murales, notamment dans la chapelle de la Vierge à Saint-Germain l'Auxerrois, etc.

[431] Victor-Louis Mottez, peintre, élève d'Ingres et de Picot, exécuta un grand nombre de fresques à Saint-Germain l'Auxerrois, à Saint-Séverin et à Saint-Sulpice.

[432] Victor Orsel, peintre, élève de Guérin, qu'il suivit à l'École française de Rome, où l'étude des chefs-d'œuvre de la Renaissance lui inspira le goût de la fresque. Il fut, par la suite, chargé de décorer la chapelle de la Vierge à Notre-Dame de Lorette.

[433] Duban, architecte, né à Paris en 1797. De 1824 à 1829, il séjourna en Italie, et se livra à l'étude de l'antique et de la Renaissance. De retour en France, il fut chargé en 1834 de continuer le palais des Beaux-Arts, commencé par Debret, et reprit l'édifice sur un plan complètement nouveau. Après la révolution de Février, il devint architecte du Louvre. Il exécuta la restauration de la façade extérieure, dite «la Galerie du Bord de l'eau», et termina en quatre ans, au milieu des remaniements qui lui furent successivement demandés, la galerie d'Apollon, le Salon carré, la salle des Sept-Cheminées, les jardins et les grilles, plus tard déplacées, de la cour et de la grande façade, enfin tous les détails d'ornementation intérieure qu'il avait longtemps étudiés et préparés. En 1854, il se démit de son titre d'architecte du Louvre.

[434] Le docteur Cabarrus, célèbre médecin de l'époque.

[435] Eugène Poujade, diplomate et littérateur. Il occupa en Orient des postes importants et publia de nombreux articles dans la Revue des Deux Mondes.


Mardi 8 mai.—Dîné chez Mme Kalerji avec Meyerbeer, M. de Pontois, M. de la Redorte[436], de Mézy. On était inquiet de la crise qui commençait[437].

J'ai remarqué les gros pieds et les grosses mains de Meyerbeer.

—Un de ces jours-ci, vu Mme Sand, venue du Berry pour affaires. J'ai été la voir chez Mme Viardot[438], au milieu du jour, et elle a désiré venir voir mes fleurs qui lui ont fait plaisir.

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Jeudi 17 mai, Ascension.—A Passy. Vu M. de Rémusat chez M. Delessert. Parlé des affaires du temps.

M. de Vallon m'a fait promettre d'aller le voir en Limousin, si je vais aux Pyrénées.

Entré à l'église de Chaillot. Admiré la pauvreté de deux ou trois tableaux de l'École de David qui y sont, entre autres une Adoration des Rois. Le Saint Joseph est assis sans façon, les pieds pendants et dans l'attitude d'un fumeur dans une tabagie. Le peintre n'a pas senti à quel point les maîtres ont rempli ce personnage d'une sainte abnégation. Il est le principe du tableau... Je passe sur mille impertinences.

Chez Chopin, en sortant; il allait véritablement un peu mieux. Mme Kalerji y est venue.

Retourné avec M. Herbault.

Dimanche 20 mai.—Reçu la notification du ministre de l'intérieur et la commande de Saint-Sulpice. J'avais été quelques jours avant faire mes remerciements à Varcollier, chez lui, rue du Mont-Thabor.

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Jeudi 31 mai.—Beaux sujets:

Le Christ sortant du tombeau. L'ange éblouissant de lumière ôtant la pierre, les linceuls pendent de ses pieds; les gardes renversés. Le Christ en jardinier; la Madeleine à ses pieds éperdue; le tombeau dans le fond avec les saintes femmes et les disciples éplorés qui ne le voient pas.

Moïse recevant les Tables de la loi: le peuple au bas de la montagne, les anciens à moitié chemin; au bas, chevaux, armée, femmes, camp.

Moïse sur la montagne, tenant les bras élevés: bataille au bas dans des gorges.

Tour de Babel.

Apocalypse.

Lazare et le mauvais riche: les chiens lèchent ses plaies.

Le héros sur un cheval ailé qui combat le monstre pour délivrer la femme nue.


[436] Mathieu de la Redorte, homme politique, ami de M. Thiers.

[437] L'Assemblée constituante devait en effet se dissoudre pour céder la place à l'Assemblée législative à la fin du mois de mai 1849.

[438] La célèbre cantatrice, chez laquelle Delacroix fréquentait assidûment, ne contribua pas peu à l'éducation musicale du maître. Elle fit naître et développa en lui l'amour de la musique de Glück, et l'on verra dans la suite du Journal quelle admiration le peintre ressentit pour le talent de cette grande artiste.


Vendredi 1er juin.—Travaillé beaucoup ce matin et jours précédents pour terminer la petite Fiancée d'Abydos[439] et la Baigneuse de dos[440].

Vers trois heures au Musée, pour mettre la petite retouche à mon tableau. Vu le tableau de Cœdès[441], qui m'a fait le plus grand plaisir: il y a mille études à en faire.

Villot m'a fait remarquer dans la grande salle française la supériorité que témoigne une telle École. Très frappé surtout de Gros et principalement de la Bataille d'Eylau; tout m'en plaît à présent. Il est plus maître que dans Jaffa; l'exécution est plus libre.

Dans la grande galerie, admiré les Rubens: sa figure de la Victoire placée dans l'avant-dernier tableau. Comme cette figure tranche sur les autres! les jambes même semblent faites par un autre que le maître; le soin s'y montre; mais la sublime tête en feu et le bras plié,... tout cela est le génie même.

Les Sirènes également ne m'ont jamais semblé si belles. L'abandon seul et l'audace la plus complète peuvent produire de semblables impressions.

Vu le Christ ressuscitant, du Carrache. Le terne et le poids de cette peinture m'ont fait voir ce que le sujet a de beau. L'ange, les yeux brillants comme un éclair, écartant la pierre; le Christ éblouissant de lumière, s'élançant du sein de la mort, et les gardes renversés de tous côtés.

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Samedi 2 juin.—Mme de Querelles m'a dit qu'elle avait vu chez un doreur le petit Arabe à cheval arrivant au galop sur cheval alezan. Elle m'a raconté les mêmes impressions que j'éprouve moi-même devant les sublimes Rubens; c'est incroyable dans une personne du monde!... La peinture, dit-elle, quand elle a ce genre de verve naturelle, la transporte comme la musique, lui fait battre le cœur. Elle me l'a répété sur tous les tons.

Impressions favorables à la fougue et au sentiment naturel.

—Le Bouclier magique.—Relire la Jérusalem.

—Les sujets de Roméo: Juliette endormie: ses parents la croient morte.

Jésus présenté au peuple par Pilate.

Jésus devant Caïphe, le grand prêtre, déchirant ses habits.

Jésus insulté par les soldats.

Revoir pour ces sujets la petite Passion d'Albert Dürer.

Baiser de Judas.

Jésus entre les mains des soldats.

Madeleine essuyant les pieds du Christ.

Le Repas chez Simon.

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Mardi 5 juin.—Parti pour Champrosay à huit heures du soir; trouvé tout en désordre dans le petit jardin; été chercher de l'eau à la petite source pour faire de l'eau de Seltz avec la nouvelle machine que j'ai apportée.

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Mercredi 6 juin.—En mettant la tête à la fenêtre, le matin, je vois Dupré qui allait passer la journée chez Mme Quantinet; je me suis engagé à y aller l'après-midi. J'y ai été effectivement et ai fait la connaissance d'une personne très aimable et par-dessus le marché très bonne musicienne.

J'allais, en sortant delà, dîner chez Mme Villot, qui m'avait fait inviter le matin. Je ne la savais pas à Champrosay, cela m'a surpris agréablement. Après le dîner, promenade dans le jardin et remonté dans le salon achever la soirée.

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Champrosay.—Dimanche 17 juin.—Villot qui était ici depuis huit jours est reparti ce soir avec sa femme, emmenant ses enfants qu'on avait tirés du collège, à cause du choléra. La présence de Villot m'a été douce pendant cette semaine. Tous les matins, je travaillais assidûment, et il venait l'après-midi.

—J'ai ébauché depuis mon arrivée et jusqu'au 26, jour où je retourne à Paris pour deux jours:

Tom O'Shanter.**[442]

Une petite Ariane.[443]

Daniel dans la fosse aux lions[444],—sur papier.

Un Giaour au bord de la mer.[445]

Un Arabe à cheval descendant une montagne.

Un Samaritain.[446]

Travaillé à la petite Fiancée d'Abydos.[447]

Ȉ l'Ugolin.[448]

»à la Desdémone.[449]

Ȉ Lady Macbeth.[450]

Je me trouve souvent dans l'embarras le matin, quand il faut reprendre une besogne, dans la crainte de ne pas trouver mes peintures assez sèches.

*

Dimanche 24 juin.—Mauvaise disposition dans la matinée. Essayé d'esquisser un Samson et une Dalila[451]: j'en suis resté au crayon blanc.

L'après-midi, j'ai été à la forêt, par l'entrée du maquis: je n'avais pas vu ce côté depuis l'année dernière. Je me suis mis en tête de faire un bouquet de fleurs des champs que j'ai formé à travers les halliers, au grand détriment de mes doigts et de mes habits écorchés par les épines; cette promenade m'a paru délicieuse. La chaleur, qui avait été étouffante et orageuse dans la matinée, était d'une autre nature, et le soleil donnait à tout une gaieté que je ne trouvais pas autrefois au soleil couchant... Je suis, en vieillissant moins susceptible des impressions plus que mélancoliques que me donnait l'aspect de la nature; je m'en félicitais tout en cheminant. Qu'ai-je donc perdu avec la jeunesse?... Quelques illusions qui me remplissaient à la vérité et passagèrement d'un bonheur assez vif, mais qui étaient cause, par cela même, d'une amertume proportionnée.

En vieillissant, il faut bien s'apercevoir qu'il y a un masque sur presque toutes choses, mais on s'indigne moins contre cette apparence menteuse, et on s'accoutume à se contenter de ce qui se voit.

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Lundi 9 juillet.—Chez Piron, pour M. Duriez[452]: je le trouve on ne peut plus aimable. Il me retient à dîner pour le soir avant mon retour à Champrosay.

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Samedi 14 juillet.—Travaillé à l'Ugolin et fait le soir la vue de ma fenêtre.[453]

*

Dimanche 15 juillet.—J'écris à Peisse[454], à propos de son article du 8.

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Lundi 23 juillet.—Je dînais chez Mme de Forget avec Cave, sa femme, etc.

Le soir, M. Meneval[455] me parlait de l'affreuse conduite des généraux et maréchaux de l'Empereur, à Arcis-sur-Seine ou sur Aube. M. F..., logeant dans une autre maison que celle de l'Empereur, et traversant une place pour se rendre près de lui, trouva un groupe de généraux, parmi lesquels le maréchal Ney, qui délibéraient entre eux s'ils ne feraient pas subir à leur bienfaiteur le sort de Romulus: le tuer, l'enterrer là, leur semblait un moyen comme un autre de se débarrasser et d'aller jouir dans leur hôtel; c'était, disaient-ils, le fléau de la France, etc. L'Empereur, à qui M. F... raconta la chose avec l'émotion concevable, se contenta de dire qu'ils étaient fous.

Le maréchal Ney fut le plus inconvenant vis-à-vis de lui, après la bataille de la Moskowa,... se plaignant qu'en ménageant la garde, il l'avait privée des fruits d'une victoire plus complète. Ce fut encore lui le plus cruel à Fontainebleau; il alla jusqu'à menacer l'Empereur de lui faire un mauvais parti, s'il n'abdiquait pas.

Dans le cours de la campagne de Russie, dans un village où l'Empereur, étant logé à l'étroit, n'avait pu avoir près de lui le prince Berthier, M. Meneval, ayant été le trouver pour les affaires de l'armée, le trouva la tête dans les mains, la figure couverte de larmes; il lui demanda la cause de son chagrin. Berthier ne craignit pas de lui dire combien il était affreux de se voir contrarié sans fin dans ses entreprises: «A quoi sert, disait-il, d'avoir des richesses, des hôtels, des terres, s'il faut sans cesse faire la guerre et compromettre tout cela?»

Napoléon n'opposait que la patience à leurs plaintes et à leurs reproches souvent odieux; il les aimait, malgré leur ingratitude, et comme de vieux compagnons.

Avant les dernières années, me disait M. Meneval, personne n'avait osé se permettre une observation devant un ordre de lui... La confiance l'avait en partie abandonné, mais point du tout la sûreté et la fermeté de son génie, comme la campagne de France l'a si bien prouvé. Si à Waterloo, à la fin de la bataille, il eût eu sous la main cette réserve de la garde qu'il refusa d'engager à la Moskowa, il eût encore gagné la bataille, malgré l'arrivée des Prussiens.

Je demandai à M. Meneval s'il n'avait pas été tout à fait indisposé à la Moskowa, suivant l'opinion accréditée généralement. Il fut effectivement souffrant et atteint, surtout après la bataille, d'une telle extinction de voix qu'il lui fut impossible de donner un ordre verbal. Il était obligé de griffonner ses ordres sur des chiffons de papier; cependant il avait toute sa tête. Mais après la bataille de Dresde, l'indisposition subite dont il fut saisi paralysa toutes les opérations, entraînant la défaite de Vandamme, etc.

Pendant le consulat, il était fort souffrant de la gale rentrée qu'il avait contractée au siège de Toulon. Il s'appuyait contre sa table, se pressant le côté avec les mains dans des crises de souffrances violentes. Sa pâleur, sa maigreur, à cette époque, expliquent cet état maladif. Corvisart le débarrassa, au moins en apparence, de son mal, mais il est probable que le mal dont il mourut doit sa cause première à cette cruelle maladie.