WeRead Powered by ReaderPub
L'Afrique centrale française cover

L'Afrique centrale française

Chapter 41: CHAPITRE XI
Open in WeRead

About This Book

The narrative describes a scientific expedition into central Africa that combines botanical and zoological collecting, geographic observation, and ethnographic notes alongside contemporary military and administrative operations. The leader records long, difficult routes through diverse landscapes, inventories plant and forest products, documents local societies and material culture, and reflects on logistical challenges of travel and scientific work. The text interweaves field journals, specimen lists, and practical reflections, and includes appended technical reports by specialists on flora, fauna, and other natural-history findings.

Fig. 48. — Cultivateurs préparant le sol.

Les roches des bords ou du lit du fleuve. — Près du confluent du Bangoran et de l’Abiod, M. Courtet a recueilli une roche à grain très fin, de couleur blanche ou brune. A 6 ou 8 kilomètres du confluent, sur la rive droite, j’ai trouvé des falaises de roche ferrugineuse dure et très caverneuse. Elles s’élèvent de 6 à 8 mètres au-dessus du niveau de l’eau, et les blocs éboulés dans le lit étaient couverts de coquilles d’Etheria fixées seulement à la surface des blocs, mais n’entrant pas dans leur constitution. Plus loin on rencontre encore le même type de roche ferrugineuse. A Fort-Archambault, il y a quelques blocs ferrugineux dans le lit du fleuve. J’ai en outre constaté sa présence sur les bords d’un marigot se jetant dans le bras principal du Boungoul (Aouk) et situé à 14 kilomètres environ de Fort-Archambault, en aval. En cet endroit, les tables ont une épaisseur de 3m,60 environ, et reposent sur une couche sablonneuse compacte, formée par l’agglutination de grains de quartz liés par une pâte assez solide. A la hauteur des confluents du Bahr el Azreg et du Bahr Sara, et sur un parcours d’une dizaine de kilomètres on observe sur la rive gauche (à 5 ou 6 kilomètres du fleuve ?), un plateau surélevé d’une vingtaine de mètres, qui se prolonge d’un côté vers Daï, et de l’autre vers les Niellims. Les roches qui le constituent n’arrivent point jusqu’au lit de la rivière.

C’est près du confluent de la première branche, la plus méridionale, du Bahr Salamat (Ba Goulfé, Ba Di, Ba Ko, Ba So, Ba Tanako[165], des indigènes) que de nouvelles roches font leur apparition sur la rive droite. Un gros bloc de grès horizontal, long de 50 mètres, large de 15 à 30 mètres, et haut de 15 à 20 mètres, se trouve à un kilomètre du lit principal, à proximité de la limite des eaux aux hautes crues. Des rochers semblables existeraient çà et là, dans la brousse, aux environs. Puis, à quelques centaines de mètres, en aval, commencent à apparaître, dans le lit même du fleuve, et sur les bords de gros blocs arrondis de granite dont la surface est noircie et comme vernissée par le bioxyde de manganèse. Ces rochers forment un barrage, non continu, près du confluent du bras principal du Bahr Salamat et du Chari. Deux ou trois kilomètres plus loin, on retrouve des blocs semblables, formant une chaîne qui va d’une rive à l’autre et alignée O. 25° N.

A partir du confluent du Bahr Salamat on aperçoit beaucoup mieux sur la rive gauche le plateau déjà cité.

Fig. 49. — Une danse des Kabas.

Les confluents. — Sur la rive droite, à 3km.,500 en aval de Fort-Archambault, il existe un petit bras peu important du Boungoul ou Ba Karé[166]. A 11 kilomètres on coupe le bras principal actuel dont le lit est large de 400 mètres environ, mais il est en grande partie ensablé, l’eau n’en occupe que 40 mètres de large et n’a qu’une profondeur au gué de 0m,40. Un autre bras se trouve à 5km.,500 plus loin, c’est le Dio dont le lit est large de 50 mètres. Tantôt l’eau occupe toute la largeur du lit, tantôt elle se réduit à un filet de 3 ou 4 mètres de largeur ayant à peine 0m,30 de profondeur ; le courant est insensible.

Le marigot de Bambara dont le confluent est situé à 40 kilomètres environ de Fort-Archambault en amont, que les laptots considèrent comme communiquant avec le Boungoul ou Ba Karé, ne constituerait pas un bras de cette rivière d’après Decorse.

Le Bahr Salamat atteint le Chari à 50 kilomètres à vol d’oiseau en aval de Fort-Archambault. Le delta se compose de plusieurs bras en grande partie ensablés. Le plus important a une centaine de mètres de largeur et se divise en deux à quelques centaines de mètres du Chari, ses berges ont de 3 à 4 mètres de haut. Le lit ne contient en mai que des flaques d’eau et des prairies de bourgou. A 6 kilomètres en aval se trouve un autre bras mais moins important que le précédent. A 6 kilomètres sur la rive gauche le fleuve reçoit successivement le Bahr el Azreg et le Bahr Sara. Ce sont des rivières distinctes. Le Bahr Sara est, de l’avis de tous, plus important que la rivière des Kabas[167] (Bahr el Abiod ou Bamingui). L’Azreg et le Bahr Sara ont leur confluent situé à 15 ou 18 kilomètres environ en aval de Fort-Archambault. A ce confluent leurs lits se confondent, étant séparés seulement par une grande plaine marécageuse, recouverte d’eau pendant les crues, et sillonnée en temps ordinaire de nombreux canaux anastomosés.

III. — EXCURSION A L’OUEST DU CHARI

Les Niellims. — Le jour même de notre passage à gué du Chari (27 mai) nous arrivions chez les Niellims, qui, autrefois, habitaient un petit massif granitique[168] longeant la rive gauche du fleuve, jusqu’au confluent du Bahr-Salamat, où se trouve une importante agglomération, résidence du chef Gaye. Ce dernier il y a quelque temps vint s’établir à Fort-Archambault, à quelques centaines de mètres seulement en aval du poste, emmenant avec lui une partie de la tribu. L’autre partie est restée sur l’emplacement granitique ou dans le voisinage de cet emplacement.

Les cultures des Niellims sont le Sorgho, variété à grain rouge qui n’est guère employé que pour faire le Pipi ou Mérissa (Bière de mil). Le petit mil (penicillaria) qui est le plus usité pour l’alimentation, l’arachide, les haricots que l’on vient de semer (26 mai), le pois de terre (Voandezeia) et des courges diverses.

La paille d’arachide est ici recueillie et utilisée pour la nourriture des chevaux. La seule espèce de coton que j’aie remarquée est le Gossypium herbaceum. On tisse peu. La plupart des hommes n’ont pour tout vêtement qu’un tablier confectionné avec une peau d’animal dont le poil a été conservé. Ce tablier se porte par derrière et ne couvre que les fesses. Les femmes sont, ou complètement nues ou portent un pagne très étroit formé d’une bande d’étoffe grossière. Pour les hommes et les femmes il en est de même dans toute la région. On rencontre très peu de tissus d’origine européenne.

Le principal commerce de la tribu qui habite l’emplacement granitique consiste dans la fabrication et la vente de meules en granite pour broyer le mil, de mortiers, d’enclumes et de pilons pour forger le fer. Ces objets se répandent jusque chez les Saras de l’E. dont nous parlerons plus loin, et à Simmé, agglomération, située à 90 kilomètres E.-S.E. environ à vol d’oiseau des Niellims, nous avons vu un superbe atelier de forgeron appartenant au chef Nagué dont les enclumes et les pilons à forger provenaient des Niellims. Je laisse maintenant la parole au Dr Decorse[169].

Rien qu’à voir leur village, on devine que les Niellims sont déjà plus policés que leurs voisins. Mais Gaye, leur chef, n’hésite jamais, paraît-il, à faire sauter une tête et même plusieurs au besoin. Mahomet est passé par là, il y a déjà de l’ordre. Chacun ne va plus s’installer à sa guise. On se groupe plus étroitement et l’aspect général y gagne.

Ce qui frappe le plus, c’est le soin des gens pour s’isoler chez eux. Comme ils vivent beaucoup plus les uns sur les autres que chez les Bandas, ils ont imaginé d’entourer leurs cases, non seulement d’un paravent circulaire, mais la plupart des habitations sont elles-mêmes placées dans une cour fermée par un secco tressé, haut souvent de 2 mètres. Les cases sont rondes, jolies et bien faites. Elles ont au minimum 3 mètres au pignon, autant de diamètre, une muraille en secco de 1m,30 de haut, une toiture en paille dont la forme affecte une forme ogivale.

Pour les construire, on commence par le toit, on tresse d’abord une forme en rubans de grosse paille, qu’on renforce intérieurement avec deux ou trois rouleaux d’herbe en cercles concentriques. Par dessus cette première carcasse, on établit une armature en tiges très légères d’une sorte de jute que les indigènes appellent « dji ». Cette membrure sert à fixer le chaume, bien imbriqué, qui s’appelle « tiani ». Du pignon jusqu’au tiers de la pente, on tresse souvent le chaume de façon à faire un chapeau bien étanche, appelé « bit ».

La toiture achevée, on plante en terre un cercle de fourches dépassant le sol de 1m,30 environ, sur la place même où va s’élever l’habitation. On soulève alors le toit tout d’une pièce et on l’installe sur les fourches où il tiendra par son propre poids.

Il ne reste qu’à tresser, en guise de muraille, un paillasson grossier qui fera tout le tour en laissant une porte large de 50 à 60 centimètres. Un store appelé « farfar » la fermera. Cette case est protégée contre les regards indiscrets par une clôture qui ménage autour d’elle un petit couloir dont l’entrée ne coïncide pas avec celle de la case, c’est le « sara ». Si la famille a besoin de plusieurs cases, un sara les englobera toutes, en circonscrivant une grande cour intérieure ; on trouvera là des cases à captifs, une case à cuisine, ainsi que les « daôlô », paniers à mil en paille tressée, de forme quadrangulaire arrondie, recouverts d’un toit conique en paille appelé « oûli ». Ces greniers sont montés sur de grossières plates-formes carrées en rondins, élevées sur des pieux de 50 centimètres à 2 mètres.

Ce nom de sara m’étonne, car c’est ainsi qu’on désigne généralement tous les gens, sans exception, qui habitent ces régions depuis le Logone à l’O. jusqu’aux frontières ouaddaïennes.

Comme à l’habitude, le mobilier n’est pas riche. En général, on ne trouve qu’un lit placé au milieu de la case, dont il occupe presque tout le diamètre. Il se compose simplement de baguettes de bois sur un cadre perché à plus d’un mètre du sol.

Pour monter dessus, il faut un marchepied, escabeau mobile, ou fourche plantée en terre. Sous le lit même, un foyer.

Dans l’endroit où l’on fait la cuisine, des marmites de terre à fonds arrondis, des écuelles également en terre, des trépieds en bois fixés dans le sol, de gros chenêts en argile pour remplacer les pierres trop rares dans le pays. Même chez les plus pauvres, on trouve une jarre énorme pour la confection du pipi, et une autre plus petite pour y mettre le synonyme ; mais on laisse celle-ci à l’extérieur ; on l’enterre jusqu’au goulot et on perce le fond ! c’est le « toulou-sala », autrement dit un urinoir pour dames.

Je ne parle pas des calebasses, des paniers et des débris de toute sorte de choses, il y a des « ngier » en paille, petites passoires à pipi en forme de bonnets de coton ; des « labri », paniers, à mettre le poisson, qui ressemblent aux nôtres ; des espèces de nasses appelées « niâr », des houes, des mortiers, des pilons, des filets. On trouve aussi des victuailles et des condiments : de l’huile de karité, des chapelets de tomates sèches, des grains de dier, espèce d’hibiscus, de l’amoâni, sorte de levûre tirée du mil qui sert à fabriquer le pipi ; de l’écorce d’un arbre appelé hoûma, elle se met dans la soupe quand on l’a débarrassée de son épiderme. Je suis obligé de m’arrêter, car j’en aurais jusqu’à demain si je voulais continuer mes inventaires.

Fig. 50. — Etablissements de cultivateurs Saras et champs préparés en sillons.

Komé est le premier village Ndamm que nous rencontrons sur notre route. Les habitants sont tributaires des Niellims. Si le village ne compte aujourd’hui que 45 cases, il fut jadis beaucoup plus important, à en juger par les anciennes cultures envahies par la brousse. Le mil et les chèvres manquent ou sont rares : l’agriculture paraît délaissée. C’est que le travail et le commerce du fer absorbent toute l’activité des habitants. Toutefois, il n’y a actuellement qu’une seule fonderie debout, tandis qu’autrefois l’extraction du fer eut une importance capitale. Des rochers des Niellims à Komé, toute la brousse est jalonnée de scories, et le village actuel est entouré d’une épaisse enceinte de scories dont les tas atteignent jusqu’à 30 mètres de diamètre et 10 mètres de hauteur. J’évalue à 50,000 mètres cubes la dimension de l’ensemble, ce qui suppose une exploitation très active pendant plusieurs siècles. Si même on réfléchit que le fer n’est employé en Afrique centrale qu’à la fabrication des couteaux, des pointes de flèches et de sagaies, et de quelques instruments agricoles, on demeure étonné de la quantité prodigieuse d’armes qui sont sorties de ces fonderies[170]. Le minerai employé est une sorte de limonite qu’on recueille dans la roche ferrugineuse, dite latérite, à la surface du sol. Les indigènes nous ont caché l’emplacement de ces gisements, mais je suis persuadé qu’il y en a partout dans la plaine où affleure la latérite. Une partie des habitants ont, devant leur demeure, un petit monceau de minerai et un peu de charbon (probablement de cailcédrat) et il est probable qu’ils fondent au fur et à mesure le fer dont ils ont besoin.

Komé (les indigènes disent Koum) est entouré d’un massif de très beaux bambous, dont les chaumes sont actuellement chargés d’inflorescences sphériques portant des graines mûres qu’on substitue au mil dans l’alimentation. Quelques beaux arbres ombragent les cases du village, les plus grands sont des Anogeissus leiocarpus, des Sterculia tomentosa, deux ou trois espèces de Ficus, des Acacia. Dans la brousse environnante, il y a en quantité des Parkia et des Butyrospermum (Karité), chargés de fruits, mais leur maturation est fort en retard sur les régions du S.[171].

J’ai remarqué que, depuis les Niellims jusqu’à Komé, la flore avait changé d’aspect. Aux essences des plaines basses s’est substituée la végétation des terrains pierreux et secs. La brousse est épaisse, les plantes à rhizome et à bulbes en ce moment ont réapparu et je revois ici presque toutes les espèces du Kouti. De même les bambous, les Daniella, les Vitex, et maintes autres essences du Soudan méridional, se retrouvent, alors que les arbustes des bords du Chari font totalement défaut. Nous ne sommes pourtant pas à plus de 10 ou 15 mètres au-dessus du fleuve ; j’attribue ce changement dans la végétation, non à l’altitude, mais à la présence des roches ferrugineuses et des graviers granitiques. La végétation est en retard d’un mois et demi sur Ndellé. Les Liliacées ouvrent à peine leurs premières fleurs et le petit gazon, qui suit les pluies, commence seulement à pousser[172]. Les tornades deviennent plus rares ; depuis le départ de Fort-Archambault nous n’avons pas eu de pluie ; les 30 et 31 mai, il a seulement tonné. Aussi l’eau est-elle rare à Komé. On la retire d’un puits situé à 1 kilomètre à l’E. du village. Ce puits, creusé dans une argile grisâtre, est profond de 8 mètres et l’eau vient actuellement à 7 mètres au-dessous de la surface.

Fig. 51. — Jeunes enfants emmenés en esclavage et délivrés par M. l’Administrateur Bruel.

A 5 ou 6 kilomètres du village, j’ai remarqué une dépression que les Ndamms nomment Pargoro. En ce point, elle était large de 50 mètres en moyenne, elle s’unissait à des culs-de-sac vers l’E. Le fond est argileux, couvert d’herbes qui commencent à pousser. Il n’y a pas de berges, à proprement parler, mais le sol gazonné s’abaisse insensiblement au niveau de la dépression, jusqu’à 1 mètre ou 1m,50 en contrebas de la plaine ; sur les rives, des bambous, de grands Vitex et des Daniella, quelques hautes termitières indiquent que le sol est humecté, sinon inondé au milieu de l’hivernage. Cependant je n’y ai pas trouvé d’eau, ni même les traces laissées par les éléphants aux lieux où ils viennent s’abreuver ; il y a seulement des empreintes d’antilopes qui feraient croire à l’existence de flaques d’eau aux environs. La direction de cette dépression, là où je l’ai traversée, était S. 20° O.-N., 20° E. ; mais elle doit dévier à peu de distance puisqu’on m’a dit qu’elle allait, d’une part, vers Potom, situé au S.-S.E., et Koutou ; d’autre part, vers Moul, situé au O.-N.O.

Palem. — Le but que j’ai poursuivi en entreprenant le voyage Niellim-Goundi-Daï-Bahr Sara était non seulement de vérifier les hypothèses émises par Nachtigal sur le régime hydrographique des marais de ces pays, d’étudier l’importance orographique et la constitution géologique des monts Niellims, mais j’ai tenu aussi à rattacher les itinéraires de la Mission Chari-Lac Tchad à ceux de Nachtigal et de Maistre. Palem était particulièrement séduisant pour cette jonction. C’est en effet le point extrême vers le S. atteint en 1872 par Nachtigal, lorsqu’il accompagna Abou Sekkin dans son expédition chez les Toummoks[173]. C’est là enfin, qu’en 1892, la mission Maistre, partie du S., rattacha son itinéraire à celui de l’illustre explorateur allemand. Au cours de ce pèlerinage, j’ai pu d’ailleurs, non seulement vérifier la sincérité des renseignements donnés par les deux voyageurs qui nous ont précédé chez les Toummoks, mais noter quelques faits scientifiques nouveaux. C’est l’apanage du naturaliste de glaner toujours des faits nouveaux, même derrière les explorateurs les plus consciencieux.

La distance de Goundi à Palem est de 8 à 10 kilomètres environ ; la route se fait en 2 heures de marche. On croise la dépression du Ba Illi à mi-chemin environ. Nous reviendrons plus loin sur cette dépression. De Goundi au Ba Illi (4 ou 5 kilomètres), le sentier serpente à travers la plaine cultivée. Les grands arbres, Ficus, Parkia, Tamariniers, Karités se mêlent à quelques palmiers (Borassus, Hyphæne) pour ombrager les champs et leur donner l’aspect de magnifiques vergers. On se croirait au Soudan nigérien, dans la région comprise entre Bobo Dioulasso et San. Le sorgho a été déjà ensemencé en grande partie, et les jeunes pieds, au nombre de 3 ou 5 par groupe, élèvent leurs feuilles de 5 à 8 centimètres du sol. Des haricots (Vigna) semés en dehors du mil ont déjà germé et étalent leurs premières feuilles. Hier et aujourd’hui, j’ai constaté que les terres cultivées autour de Goundi s’étendent sur 5 à 6 kilomètres de rayon, ce qui représenterait, en en déduisant les terrains occupés par les emplacements habités, environ 6.000 hectares. Mais on ne peut guère compter plus du tiers ensemencé chaque année, le reste étant en jachères ou en petite brousse qui ne sera détruite que dans quelques années. Il resterait encore 2000 hectares de terrain cultivé. Cela n’a rien d’exagéré, puisqu’il est établi par ailleurs que la population de Goundi est de 2000 à 3000 habitants.

Après le passage du Ba Illi, il reste encore 6 kilomètres pour atteindre Palem. Le terrain demeure plat, mais devient plus boisé. Les palmiers paraissent de plus en plus fréquents. Sur la route, nous croisons une quinzaine de femmes qui portent les fruits du Deleb au marché de Goundi. Elles y ont joint quelques gousses de Parkia et des fruits de Balanites. Les Karités (Butyrospermum) sont chargés de fruits qui ne sont pas encore mûrs.

Fig. 52. — Femmes Saras préparant le sol pour les semis.

Palem a été autrefois bien plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. La brousse a reconquis de grands espaces depuis une quinzaine d’années. Le sol constitué par une terre beaucoup plus argileuse que sablonneuse, à l’inverse des bords du Chari, semble fertile. Une foule de petites plantes annuelles couvre déjà le sol de bourgeons et la brousse est jonchée de grosses touffes vertes de graminées à souche vivace qui repoussent en ce moment. La plus commune est un grand Andropogon à larges feuilles molles couvertes de poils blancs, les chevaux en sont très friands.

Après m’avoir conduit à l’arbre où s’arrêta Maistre, les gens du village m’accompagnent jusqu’à la demeure du chef, et c’est à l’ombre d’un grand Ficus Kobo où ont couché précédemment Nachtigal, les quatre blancs de la mission Maistre, enfin le capitaine Paraire en 1901, que je me suis moi-même installé, et c’est là que le chef vient me saluer. La conversation s’engage aussitôt sur ceux qui m’ont précédé. La plupart des gens qui étaient là à l’époque du passage de Nachtigal sont morts ; un vieux se souvient cependant du blanc qui accompagna autrefois le sultan du Baguirmi. Maistre a laissé un souvenir un peu plus vivace. Il avait de nombreux sénégalais et les habitants qui, pour la plupart, voyaient des blancs pour la première fois, lui firent le meilleur accueil qu’ils purent. Le chef qui l’avait reçu est mort depuis plusieurs années ; son fils lui a succédé. Enfin le voyage tout récent du capitaine Paraire est encore mieux connu. On s’excuse de ne pouvoir me faire des cadeaux aussi importants qu’à lui, « mais le village est pauvre en ce moment ». J’étonne d’ailleurs ces braves gens en leur remettant le cabri qu’ils m’ont donné. Depuis quelques jours, nous sommes comblés de victuailles et c’est vraiment inutile de s’encombrer de provisions. C’est une fois de plus l’occasion de constater que les pays sont assez riches en ressources indigènes, là où les Européens ne passent point d’ordinaire.

Les habitants sont des Toummoks. On m’apprend d’ailleurs que Niellims, Ndamms, Toummoks, Miltous, ne font qu’un, comme les Saras, ils n’ont d’autres vêtements que le tablier de cuir ; les cheveux sont généralement coupés ras. Parfois, quelques grisgris autour du cou, toujours le couteau de jet sur l’épaule.

J’évalue la population de Palem de 800 à 1.200 habitants. Les tapades renferment de une à cinq cases et ne sont point aussi dispersées que dans la plaine de Goundi, mais distantes seulement d’une trentaine de mètres en général. La plupart sont réunies dans une vaste enceinte, sorte de tata rudimentaire, constitué par une levée de terre glaise, haute de 0m,50 à 1 mètre, bordée en dehors par un fossé large, mais peu profond. L’intérieur de l’enceinte mesure de 4 à 500 mètres de diamètre.

Le village ne paraît point manquer de cabris, de volailles, de mil, d’arachides. J’ai compté une quinzaine de chevaux, il peut y en avoir une trentaine. Il reste encore du mil, quoique l’ensemencement soit à peu près terminé, et on en emploie beaucoup pour faire le mérissa (bière de mil). A cette époque de l’année, les fruits du Déleb sont consommés en quantité par les habitants. On compte environ 10.000 Borassus dans le village ou ses environs, et chacun peut fournir 50 fruits en moyenne, de la grosseur du poing ; les Doum sont aussi assez communs, mais en dehors du village, sur la route de Goundi[174].

Fig. 53. — Cultivateur sara et sa petite fille mettant la semence en terre.

Région de Goundi-Koumara (Goumbra), Dai (2-6 juin). — C’est le pays des Saras traversé par Maistre en 1892. Il contraste avec tout ce que j’ai vu jusqu’à présent au Chari par la grande extension des cultures, la densité de la population, le confort de l’existence. On peut dire que de Morom à Koumara la contrée n’est qu’un vaste champ-verger parfaitement entretenu. On n’y voit en friches que de petits espaces couverts d’une brousse naine qui provient du reboisement naturel des terres précédemment défrichées. D’après des calculs très approximatifs, j’évalue la population de la contrée de la manière suivante :

Morom 400 à 600
Goundi 2.000 2.500
Palem 1.200 1.500
Bodomton 400 600
Gangara 800 1.000
Dobo 600 800
Nara 1.000 1.200
Koumara 3.000 4.000
Ngabo 1.000 1.200
Saada 800 1.000
Sané 500 600
Daï 2.000 3.000
13.700 à 18.000

A Morom les habitants sont encore des Ndamms, ce sont des Toummoks à Goundi et à Palem ; des Goullei, à Gangara ; enfin des Saras depuis Nara jusqu’à Daï. Robustes, bien bâties, bien proportionnées, ces diverses fractions constituent l’une des belles races de l’Afrique centrale, sans cependant présenter autant d’hercules qu’on en trouve chez les Kabas ou les Niellims. Toutes ces tribus paraissent bien appartenir à une seule famille ethnique, dans laquelle les dissensions ont amené les scissions qu’on observe, scissions produites à une époque reculée puisque chaque groupe a aujourd’hui un dialecte spécial et nie sa parenté avec les autres.

Depuis longtemps les Baguirmiens font des incursions dans ce pays et y commettent des pillages et des vols plutôt que des razzias organisées. Le sultan Gaourang lui-même, considéré comme le suzerain du pays, y fait prendre des chevaux, de l’ivoire, des esclaves. Ses hommes y apportent un peu d’étoffe (les chefs Saras ont le grand manteau en guinée bleue des Arabes), quelques perles, venues par Tripoli, des bracelets en cuivre. Aux chefs les plus importants (celui de Goundi par exemple), ils donnent, avec les fusils (cédés par M. Gentil à Gaourang) de la poudre et des capsules.

Gaourang entretient des résidents auprès des chefs. Des commerçants baguirmiens circulent fréquemment dans le pays, quelques-uns sont installés à demeure dans les villages les plus importants.

Une petite race de chevaux provenant de la région du Logone se trouve dans le pays, on en compte une soixantaine à Goundi, 30 à Palem, quelques-uns dans les autres villages ; quelques baudets-porteurs. Decorse a vu deux bœufs à Goundi. Une belle race de moutons existe dans la contrée, ils ont les poils lisses et courts, ou un peu crépus et très longs ; différente du mouton du Dar Sila.

Le chien des Saras est petit, à pelage ras, souvent rouge, parfois bigarré de blanc, à grandes oreilles dressées, toujours à museau allongé, à corps moyen, étique, jappant beaucoup plus qu’il n’aboie, très effronté quand il a faim et rôdant constamment la nuit dans le camp et jusque sous nos tentes, mais peureux et s’enfuyant au moindre mouvement, en aboyant. Le cabri appartient à la race habituelle d’Afrique centrale, race naine, basse sur pattes, à pelage fréquemment noir, également très hardi, rôde à la façon des chiens autour des habitations.

Fig. 54. — Champ de mil et de haricots au commencement de la saison des pluies.

Le Ba Illi à Palem. — C’est une grande trouée dans la brousse, complètement dégarnie d’arbres et d’arbustes, alignée N.N.E.-S.S.O. et se poursuivant dans les deux directions jusqu’à la limite de l’horizon. Elle est en contre-bas de 1 mètre à peine sur le terrain environnant et s’étend sur une largeur de 800 à 1.200 mètres. Vers le milieu existe une déclivité un peu plus profonde, large d’une cinquantaine de mètres, encore remplie d’herbes aquatiques.

Cette partie déclive, en contre-bas de 0m,30 à 0m50 sur le marais proprement dit, constitue le chenal du Ba Illi, dont le lit est couvert d’un sable blanc très fin. Les passants ont creusé au milieu du lit des trous, sortes de puits, pour y puiser de l’eau. Actuellement l’eau affleure à 1 mètre seulement du niveau du fond du lit[175]. Ce chenal est appelé par les gens de Palem, Belaha (on avait dit Belala à Komé). En somme, c’est une trouée en grande partie rectiligne et je ne doute point pour ma part que ce ne soit une vieille branche ensablée du Bahr Sara ne jouant plus le rôle d’affluent pour cette rivière qu’à de longs intervalles. Elle se transforme seulement en marais à la fin de la saison des pluies par suite de l’apport par infiltration du trop-plein du Chari et du Bahr Sara et peut-être aussi par suite de l’emmagasinement des eaux de pluies tombées dans la plaine environnante. Ces eaux de pluies doivent cependant jouer un faible rôle dans la contrée. On sait qu’au Cayor (Sénégal), où la quantité de pluies annuelles n’est pas bien inférieure, il ne se constitue aucune mare d’hivernage en saison des pluies : le soleil et le sable boivent tout. Le Ba Illi a en réalité un régime tout à fait analogue au marigot de Mérinaghen au Sénégal, que l’on suppose avoir fait communiquer le Sénégal au Saloum, mais qui est aujourd’hui constamment à sec.

Les personnes âgées de Palem se souviennent avoir vu le Belaha rouler de telles quantités d’eau à certains moments de l’hivernage que les communications avec Goundi étaient suspendues et ceux qui se seraient risqués à passer l’eau auraient probablement été engloutis. Je ne doute point qu’il n’y ait eu depuis cette époque de nouveaux apports de sable et que le canal n’ait été en grande partie comblé.

Le Ba Illi près de Saada[176]. — A 4 kilomètres environ de Saada, le sol meuble devient plus compact ; il est formé d’une argile jaune, mêlée et surmontée de cailloutis ferrugineux. Par une pente faible on descend de 3 mètres environ et on se trouve dans une dépression (peuplée d’arbres et d’arbustes) alignée N.-S., et large de 50 mètres environ. Au milieu, le fond, large de 30 mètres environ, est sablonneux, sans végétation aquatique et je doute qu’il y ait jamais eu là un cours d’eau permanent. Le bord de la dépression, du côté E., est surélevé d’une façon presque abrupte de 7 à 8 mètres et c’est en montant ensuite insensiblement qu’on arrive au sommet du plateau boisé qui, vu de Saada, donne l’illusion d’une colline, dont les crêtes bleues semblent assez élevées. En fait elles ne dominent le pays environnant que de 15 à 20 mètres à peine.

Fig. 55 — Cucurbitacée recouvrant une case de son feuillage.

Le Ba Bo. — Le Ba Bo (Ba Baï ou Bahr Nam) ferait communiquer le Bahr Sara et le Logone ; les indigènes affirment qu’à la saison des pluies il est possible d’aller en pirogue de l’une à l’autre rivière[177]. Je l’ai atteint à 4 kilomètres au S. de Daï. Il se trouve au milieu d’une plaine nue, large de 1 à 2 kilomètres ; à 100 ou 150 mètres du bord commence la végétation arbustive que signalent quelques Hyphæne. Là où je le vis, il décrit une courbe très accentuée, allant de S. 30° O. à E. 15° S.[178]. Au point où les gens de Daï viennent pêcher, il a 50 mètres de large, mais en aval et en amont, il n’en a pas plus d’une trentaine. Sa profondeur actuelle (7 juin) est de 0m,50 à 1m,50, on nous dit qu’il y a des profondeurs de 1m,50 au milieu. On y circule en pirogues. Le courant est absolument insensible, et je me demande si ce ne serait pas un simple diverticule du Bahr Sara.

Le Bahr Sara. — Nous l’avons traversé à 12 kilomètres à l’E. de Daï et à 2 kilomètres de Balmane. Le plateau de limon rouge, qui s’aperçoit des Niellims, le domine de 8 à 12 mètres. En haut, il y a encore des Hyphæne et des Acacia albida qui sont là à leur limite S. Le fleuve vient sensiblement du S.-O. et file N.-E. en décrivant une courbe très prononcée. Sur la rive gauche, la plus basse, est installé le village pêcheur Hora de Gadia ; fort pauvre, il ne comprend qu’une trentaine de cases, pour une population d’une vingtaine d’adultes. Le lit mesure à cet endroit, 200 mètres de large ; un peu en amont, il n’a que 150 mètres. De ce côté, il est bordé de bancs de sable sur une largeur de 800 mètres à 1 kilomètre, que séparent des dépressions marécageuses, des canaux à Bourgou. Dans le chenal principal, l’eau est profonde de plusieurs mètres ; nous la passons en pirogue, les chevaux nagent, tenus en laisse à l’arrière. Le courant a une vitesse modérée. Au delà de la berge escarpée de la rive droite, entaillée de 6 à 8 mètres dans une argile mêlée de sable, s’étend une grande plaine nue, bordée de termitières sur sa lisière. Sur quelques-unes de ces termitières éboulées se trouve le Landolphia florida dont les fruits sont actuellement mûrs (8 juin). Il est ici à sa limite septentrionale.

Les termitières constituent une station végétale très spéciale. Habiles architectes, les termites ont élevé dans toutes les plaines basses et le long de toutes les dépressions des constructions en dôme ayant parfois 10 à 12 mètres de diamètre et 2 à 8 mètres de hauteur. Beaucoup ne sont plus habitées, depuis des siècles sans doute, si on en juge par la vétusté des arbres qui ont poussé à leur sommet, mais leur solidité est telle qu’elles ont résisté et résisteront presque indéfiniment à la désagrégation. Ces monticules ne sont pas seulement un refuge pour les insectes, plusieurs petits mammifères s’y établissent à demeure, mais c’est la végétation surtout qui s’est adaptée à ce genre de station. Une trentaine d’espèces végétales, en particulier le Tamarinier, le Diospyros, les Sanseviera, 4 ou 5 espèces de Capparidées qui, sur les plateaux, évitent les sols humides, sont cependant descendues dans la plaine marécageuse, mais elles vivent exclusivement sur les termitières, hors des atteintes de l’inondation.

La flore de la plaine marécageuse est excessivement pauvre ; elle se compose exclusivement de deux ou trois Andropogon, deux Panicum, quelques Cypéracées disséminés à travers des Graminées, enfin le Nauclea inermis constitue à peu près la seule espèce ligneuse venant dans ces savanes ; encore ses touffes sont-elles fort espacées.

Bahr el Azreg. — On le passe en pirogues près du village de Balimba. Entre des rives très boisées, à demi marécageuses, son lit, large de 30 à 45 mètres, a plusieurs mètres de profondeur[179]. Au delà, presque jusqu’à Fort-Archambault, s’étend une plaine basse, coupée de canaux, à Bourgou. A certaines époques, l’eau du Bahr el Abiod y pénètre et le remplit, elle s’accumule ainsi dans des séries de marais ; quand il y a trop plein, elle se déverse dans l’Abiod et établit ainsi un faux courant[180].

[161]Parfois, comme à Kérem, ces roches sont situées au bord même d’un ancien grand fleuve. Le courant a poli la pierre, creusé des godets et fait disparaître toutes les saillies qu’il a arrondies.

[162]Il est cependant parfois recouvert de sables ferrugineux stériles.

[163]Nachtigal, II, p. 738.

[164]G. Bruel, Renseignements coloniaux, 1905, p. 372. Voir p. 373 le graphique des crues du Logone et du Chari, qui ne résume, il est vrai, que les données de quelques mois d’observations en 1903 et 1904.

[165]Tanako, chef des Goulfés récemment décédé lors du passage de la mission. La traduction de Ba Tanako est Rivière de Tanako (rivière qui passe chez Tanako).

[166]Ba Karé signifie rivière de Karé ou rivière qui passe à Karé. Le Boungoul se nomme aussi Ba Keita.

[167]Les Kabas ont des villages le long du Bamingui en amont de Fort-Archambault.

[168]Ce massif a été nommé « Monts de Niellim ».

[169]Du Congo au Lac Tchad, pp. 95 à 98.

[170]On emploie d’ailleurs chez les Saras, d’après M. Decorse, de petits couteaux inutilisables qui constituent une véritable monnaie d’échange. Une monnaie semblable existe dans la région de Beyla, au Soudan (Guerzès).

[171]On commence seulement à récolter les gousses de Parkia et les fruits du Karité sont loin d’être mûrs.

[172]La chenille qui dévaste les plaines du Bangoran n’apparaît pas dans cette région.

[173]G. Nachtigal, II, ch. VI, p. 646 et suivantes.

[174]Ce palmier est probablement ici à sa limite S. ainsi que les Balanites et Acacia albida dont il existe quelques pieds. Le Fromager (Eriodendron) est au contraire à sa limite N.

[175]Les Bambaras nomment dingas ces sortes de puits dans le sable et les grandes trouées marécageuses sans arbres se nomment dalas (mar en ouolof).

[176]Saada est situé à 8 kilomètres environ à l’O. de Daï.

[177]C’est aussi l’opinion qu’adopte comme vraisemblable M. Bruel après une discussion très serrée des témoignages de Maistre, Lœfler et Faure. (Bruel, Renseignements coloniaux, 1905, no 10, p. 370-372.)

[178]Il est accompagné sur la rive voisine de Daï d’un marigot large de 15 mètres, plein d’herbes aquatiques et contenant déjà une assez grande quantité d’eau.

[179]D’après le capitaine Paraire, il aurait 5 mètres de profondeur (18 juillet 1901).

[180]M. Antony a remonté cette rivière qui se termine en cul-de-sac, jusqu’à une quarantaine de kilomètres.


CHAPITRE XI

LE LAC IRO

I. Généralités. — II. En route pour le lac. — III. Pays des Goulfés ou Koulfés. — IV. Autour du lac. — V. Chez les Saras de l’E. et retour chez les Koulfés.


I. — GÉNÉRALITÉS

Dans la zone des grandes plaines du Chari central comprises entre la 9e et la 11e parallèle, la sécheresse sévit pendant des mois ; on ne trouve plus d’eau à partir de février jusqu’en juin que dans le Boungoul ou Aouk et le Bangoran.

Le lit du Bahr Salamat est presque partout à sec et conserve de l’eau en permanence seulement en certains endroits parfois assez profonds pour que les hippopotames y demeurent toute l’année.

Des flaques d’eau plus ou moins analogues, et plus ou moins étendues existent aussi çà et là en dehors des lits fluviaux. Ce sont des dépressions naturelles, sortes de cuvettes largement évasées sans bord et sans lit précis. Les Djellabah et les Baguirmiens les nomment rahat (rouhout, au pluriel) quand elles sont de dimensions modestes, et Bahr, appellation appliquée aussi aux grands cours d’eau, quand elles contiennent toute l’année une réserve d’eau importante.

Ces Bahr et ces Rouhout sont connus de tous les trafiquants du Baguirmi, du Ouadaï et du Kouti. Pendant plusieurs mois les caravanes doivent s’astreindre à passer à proximité de ces points d’eau où des villages sédentaires sont souvent établis, les peuples pasteurs errants conduisent là leurs troupeaux, lorsque la sécheresse a fait disparaître toute trace de végétation dans les plaines et tari les mares et les ruisseaux des plateaux. Les abords des Bahr et des Rouhout sont encore verdoyants en pleine saison sèche. Au fur et à mesure que la dent des herbivores tond l’herbe, elle repousse. Elles sont fréquentées non seulement par les animaux domestiques, mais encore par un grand nombre de bêtes sauvages. Plusieurs espèces d’antilopes y foisonnent. Le bord de ces cuvettes a un peu l’aspect de nos prairies normandes vues en août et septembre, lorsqu’après la récolte des foins le regain a poussé et couvre les prés, un peu humides, d’un court tapis vert-jaunâtre sans fleurs et sans graminées fructifiées. Le nombre de ces dépressions existant au S. du Baguirmi, du Ouadaï et du Dar Four est très grand.

Situées le plus souvent dans de grandes plaines au sol argileux imperméable, presque sans pente, elles recueillent, à la saison des pluies, l’eau tombée dans tous les environs, aucune rivière avec des berges nettes ne draine ces pays. Après chaque pluie, l’eau les recouvre et les transforme en vastes marais ; entre chaque touffe d’herbe, le sol est fangeux et cède sous les pieds. En quelques jours cependant les plaines s’assèchent, soit que l’eau s’écoule suivant les lignes de plus grande pente mais sans cheminer dans un lit vers la dépression principale, soit qu’elle s’évapore de ces multiples petites mares où elle forme des flaques dormantes, ou bien elle se perd en terre. Dans les endroits où la terre est un peu sablonneuse, il s’est creusé un grand nombre de petits entonnoirs larges de quelques décimètres et profonds d’un pied à peine. Mais le sol est souvent miné en dessous et manque de solidité. Rien n’est plus laborieux que d’avancer à cheval sur ces plaines après la pluie. Dans les endroits où la terre est franchement argileuse et couverte d’une mince nappe d’eau, le cheval glisse constamment et risque en tombant de déposer le cavalier dans le bourbier. S’il avance au contraire sur un sol perméable, il s’affaisse presque à chaque pas et risque de s’enliser dans les innombrables fondrières où l’eau s’est engouffrée. Il n’est du reste pas possible de voir le terrain sur lequel on avance, puisque des herbes drues croissent partout en cette saison, qu’il y ait de l’eau ou qu’il n’y en ait pas. C’est encore dans les dépressions où l’eau demeure plusieurs semaines consécutives qu’il est le plus facile d’avancer. L’eau vient souvent jusqu’au poitrail du cheval, mais on marche avec beaucoup plus de sûreté, car le fond est solide. Aux graminées émergeant de l’eau, ont fait place de petites plantes aquatiques flottantes dans lesquelles les pieds de la monture ne risquent pas de s’embarrasser. Il faut cependant avancer avec prudence, car ces marais peuvent conduire à quelque rahat profond de plusieurs mètres.

Nachtigal a narré les difficultés et le danger de la marche en hivernage dans ces plaines avoisinant le Bahr Salamat (nommé Bahr Korté au S. du Ouadaï) : « Ce ne sont que flaques d’eau et bouillie sans fond... on patauge dans la boue jusqu’aux genoux... les bêtes enfoncent dans le bourbier jusqu’au ventre »[181].

On suit la piste des hippopotames, croyant suivre celle des hommes et on ne manque pas, après une pénible marche qui dure une demi-heure ou plus, de se trouver dans un des séjours préférés de ces amphibies, un grand bourbier caché par l’eau. Cependant, à la saison sèche, le sol est dur et très praticable, surtout dans les endroits qui n’ont pas été piétinés par les éléphants ou les hippopotames. Les pieds de ces animaux en enfonçant dans la boue y ont laissé des empreintes profondes qui entravent la marche même dans la saison où la terre est devenue ferme.

C’est dans une contrée semblable à ce pays Mangara dont les mares avaient mis un terme à la tentative d’exploration de Nachtigal vers le Kouti que Courtet et moi dûmes cheminer en pleine saison des pluies pour atteindre le fameux lac Iro qui n’était alors connu que par les vagues renseignements recueillis par l’illustre explorateur du Ouadaï. Où Nachtigal n’avait pu pénétrer, nous nous obstinâmes à aller.

II. — EN ROUTE POUR LE LAC

19 juin. — Partis fort tard du poste de Fort-Archambault nous passons immédiatement l’Abiod dans une pirogue. Le fleuve est actuellement large de 100 mètres environ et profond de 80 centimètres, la rive gauche escarpée domine le niveau de l’eau de 10 mètres, sur la rive droite au contraire de grands bancs de sables coupés de chenaux s’étendent à perte de vue. L’eau commence à couler dans quelques-uns de ces chenaux et j’observe par places de véritables amas d’Azolla pinnata aux corolles rouges en ce moment et charriées par le fleuve.

Un village Horo est installé à proximité de l’Abiod et de ces chenaux, les habitants raccommodent des filets ou se livrent activement à la fabrication d’autres engins de pêche. Les Horos en effet ne cultivent pas ; mais vivent presque exclusivement de la pêche.