A 8 heures du soir nous nous sommes arrêtés au village de Djoundou. Un sénégalais avec quelques miliciens bangalas garde seul le petit poste. L’Européen, chef de milice, est décédé quelques mois plus tôt et sa tombe modeste se dresse sur les bords escarpés du fleuve. Les croix funéraires sont généralement les premiers monuments qui frappent la vue, quelle que soit la région où on pénètre en Afrique, partout où l’Européen est déjà passé. Deux morceaux de bois, inhabilement cloués, à inscription effacée, marquent partout les traces de la pénétration de la race blanche, et le long de la ligne du chemin de fer belge, par exemple, ils indiquent, mieux que les maisons européennes, les points où ont dû se déployer les plus grands efforts. La mort d’un Européen installé dans le fond de la brousse, et même l’abandon du poste qu’il a fondé laissent heureusement quelque chose de plus durable. Longtemps après qu’il a disparu les arbres fruitiers qu’il a plantés persistent au milieu de la nature sauvage et attestent que son séjour a été bon à quelque chose. A Djoundou, les cases croûlantes, derniers restes du poste, sont environnées des vestiges d’un jardin potager, dans lequel se trouvent de beaux Manguiers, ainsi que des Citronniers et des Papayers déjà chargés de fruits. Nous en faisons le tour à la lueur d’une torche. Les quelques rares habitants qui n’ont pas abandonné le village sont misérables. N’ayant pour tout vêtement qu’un lambeau d’étoffe autour des reins, ils vivent de racines de manioc et de poisson fumé assaisonné avec l’huile d’Elæis. A cette heure de la nuit ils sont réunis par groupes de 4 ou 5 autour d’un flambeau brûlant des morceaux de la gomme copal de la forêt. Quelques-uns fument du tabac dans des cornes d’antilope en guise de pipe.
9 août (10 heures matin), Bokola, à proximité de l’Équateur. — La forêt épaisse et sans clairières environne toujours le fleuve ; les troncs blancs des Copaliers et la couronne de palmes des Elæis tranchent seuls sur la masse vert sombre uniforme. La forêt équatoriale couvre les plus petits îlots et sur les berges les guirlandes de lianes pendent jusqu’au ras de l’onde. De nouvelles espèces sont apparues. Les Cæsalpiniées dominent dans les bois comme arbres[9] ; ce sont au contraire les Landolphiées et les Combrétacées qui fournissent les lianes les plus fréquentes. Un nouveau Landolphia, à grandes fleurs blanches analogues à celles du L. florida, forme maintenant de véritables corbeilles de roses tout le long de l’Oubangui.
9 août (9 heures soir), Youmba. — Nous avons dépassé l’Equateur et le village où nous nous arrêtons dans la soirée est environ par 0° 30′ N. Une factorerie européenne, dépendance d’une des concessions du Congo, est établie sur le fleuve. Son approvisionnement en objets de traite est à peu près nul et comme produits du pays elle n’a réussi à drainer en plusieurs mois que quelques centaines de kilogrammes de caoutchouc et encore moins d’ivoire.
La plupart des habitants, effrayés par les répressions de la Sangha, se sont réfugiés dans la forêt. Ceux qui restent permettent de se faire une idée favorable de ces indigènes. Bien que très différents des Bangalas vus précédemment, ils feraient partie de la même peuplade ; tous ces groupements sont d’ailleurs sans aucune cohésion. Les hommes sont forts et d’une taille supérieure à la moyenne. Le corps cuivré est couvert de tatouages variés ; un lambeau d’étoffe européenne constitue, en général, le seul vêtement. Quelques femmes portent autour du cou des colliers massifs de cuivre ; pas de verroterie. La monnaie du pays est la barrette de cuivre ; on accepte aussi les bouteilles vides et les boîtes en fer blanc ayant contenu des conserves. Les cases couvertes en paille sont spacieuses, propres ; les indigènes ont des escabeaux, qui, chez les plus riches, sont ornés de clous en cuivre jaune. Comme animaux domestiques, ils possèdent des chiens, des cabris, des chats, des poules. Leurs cultures sont fort bien entretenues. Le manioc est peu répandu ; en revanche les bananiers sont représentés par plusieurs espèces et les papayers abondent. En fait de légumes on trouve des colocases, du piment, des tomates indigènes, des gourdes (Lagenaria), des courges et des ignames à tubercules amers. Nous avons remarqué surtout une variété d’aubergine violette absolument semblable à celle que donnent les graines de la maison Vilmorin semées au Congo. Cette plante provient certainement de cultures européennes. N’est-il pas intéressant de constater que ce peuple est capable de progrès puisqu’il a déjà pris au blanc deux plantes de culture, la banane de Chine et l’aubergine violette ? On remarque encore du tabac, du chanvre et du ricin.
Sur les confins du village, à proximité de cases abritées par de grands arbres, j’ai rencontré un petit monticule de terre recouvert de tessons de poterie, de vases encore entiers, d’ossements d’éléphants et d’hippopotames. C’était sans doute une tombe. Mais ce qui m’a intéressé davantage, c’est de rencontrer, plantés sur ce tertre, deux arbres fétiches. L’un était une grande Euphorbe cactiforme qui ne paraît pas exister dans le pays à l’état spontané, l’autre était un jeune Kolatier couvert de fleurs. Il semble être là à sa limite méridionale, car nous ne l’avons pas rencontré plus bas. Ce Kolatier a été découvert au Gabon par M. Ballay, alors compagnon de P. Savorgnan de Brazza. Ses noix roses sont constituées par 4 à 6 cotylédons enveloppés dans une pulpe blanchâtre qui entoure le tégument. La saveur est moins amère que celle du Kola de la Guinée.
De nombreux Elæis entourent le village : ils sont exploités pour le vin de palme et les indigènes vont attacher leurs vases au haut en s’aidant d’un cercle comme les Diolas de la Casamance. Certains de ces Elæis contiennent à l’extrémité de chaque feuille un nid de tisserins. Les oiseaux, pour recueillir les fibres nécessaires à leurs nids, ont littéralement dépouillé de leurs pennes les feuilles voisines, dont les rachis des feuilles pendent complètement nus, ne portant qu’un nid vers l’extrémité.
10 août (de 10 heures à midi). Village d’Impfondo, par 1° 30′ N. — Depuis que nous sommes entrés dans l’hémisphère N. le climat et l’aspect général de la végétation ont subitement changé avec l’époque de l’hivernage. Les steppes arides et brûlés de la région de Brazzaville et du couloir, la forêt sans fleurs plus au N. nous avaient donné l’impression d’une nature endormie, à son stade de repos. Ici au contraire tout indique une végétation en pleine activité : la terre fraîche couverte des champignons les plus variés, les arbres de la forêt parés de fleurs, les troncs tapissés de fougères et de mousses fructifiées. Sur les bancs de sable même et dans les rues des villages une foule de petites plantes herbacées à croissance éphémère se sont développées à la faveur des pluies. De l’autre côté de l’Équateur, c’était la vie ralentie, ici au contraire c’est la vie en plein épanouissement.
Pour la première fois, nous avons abordé tantôt à un village bondjo, Impfondo. Les Bondjos ont une piètre réputation ; leurs habitudes anthropophagiques ont été décrites par la plupart des voyageurs qui ont suivi l’Oubangui. Du temps de Maistre, en 1892, on trouvait encore des crânes humains devant chaque case et la plus belle parure d’une femme était un collier d’incisives humaines. Cela nous fut l’occasion de constater la rapidité avec laquelle changent actuellement les habitudes de ces noirs. Le collier de perles bayakas a supplanté, là comme ailleurs, les vieux ornements qu’on ne trouvera bientôt plus, ainsi que les armes (sagaies, flèches empoisonnées) que dans nos musées ethnographiques. Déjà en diverses régions de l’Afrique, à Saint Louis par exemple et à Tombouctou, on fabrique des armes, certains bijoux, uniquement comme objets de curiosité à l’usage des blancs qui veulent emporter un souvenir d’Afrique.
Ce n’est pas à dire que l’anthropophagie ait disparu sur les bords de l’Oubangui, mais elle s’y cache probablement davantage : c’est le commencement de la civilisation. Les Bondjos constituent d’ailleurs une des races les plus élevées de l’Afrique tropicale. Ce sont des individus robustes dont le corps couvert de tatouages très variés ne manque pas d’élégance. La peau est d’un noir fauve, parfois même cuivrée. Les cheveux sont courts ou même rasés sur diverses parties de la tête. Les hommes sont d’habiles pagayeurs, des pêcheurs et chasseurs passionnés. Vêtus d’une simple bande d’étoffe ou d’un pagne formé par un ceinturon de cordelettes pendantes, ils passent leurs journées sur le fleuve ou accroupis devant leurs cases. Les femmes tressent des nattes, font les filets, et préparent les aliments avec l’huile de palme et aussi, paraît-il, avec la graisse humaine. Il y a en outre des forgerons qui savent travailler le fer et le cuivre, des tourneurs qui font sécher leurs poteries au soleil.
Les bananiers sont entretenus avec grand soin. Il en existe deux variétés : l’une à tronc vert et l’autre à tronc rosé, aux jeunes feuilles maculées de pourpre. Chez toutes les deux ce tronc s’élève jusqu’à 4 mètres et produit un gros fruit allongé qui peut atteindre 0m,40. Comme arbres fruitiers on trouve encore des papayers, des citronniers, ainsi qu’un arbre appelé dans le pays le Nsafou. L’Elæis fournit en abondance le vin de palme et l’huile. Le Copalier donne la gomme résine employée par les Bondjos pour l’éclairage, concurremment avec l’huile de palme. Dans un vieux tesson de poterie on place une corde usée et quelques gouttes d’huile d’Elæis ; c’est à la lueur de ce lumignon que les Bondjos veillent jusqu’à une heure avancée.
Chaque village est composé d’un certain nombre de groupes de cases disséminées dans la forêt et réunies par des sentiers qui serpentent à l’ombre épaisse des grands arbres, ou sous des voûtes inextricables de lianes. Les habitations, construites en branches légères ou en rachis de palmiers, avec un toit élevé et couvert en feuilles de bananier, sont spacieuses et propres.
11 août (au matin), vers 3° N. — Le cours de l’Oubangui devient plus régulier, s’encombre moins d’îles, et en beaucoup d’endroits, se resserre jusqu’à 800 mètres à peine. Les parties basses alternent encore avec les rives escarpées, surélevées de 3 à 8 mètres au-dessus du niveau actuel, bien que nous soyons à la période des hautes eaux. Ces berges sont taillées presque à pic dans des argiles compactes, jaunes ou rouges (variétés de latérites)[10]. Les rives sont aussi plus peuplées ; les villages dominent les falaises, et les engins pour prendre le poisson (nasses et barrages partiels) décèlent, tout le long du fleuve, la présence d’habitants. Il est rare que nous les apercevions, car en voyant arriver la Dolisie, les hommes valides s’enfuient dans la forêt insondable pour nous.
Les Copaliers, les Elæis, les lianes, les gerbes énormes d’Orchidées épiphytes donnent à ces bois un aspect grandiose. Il semble aussi que la vie animale soit plus répandue. Depuis quelques jours Decorse capture des insectes aux couleurs des plus chatoyantes, parmi lesquels prédominent les teintes vives comme le bleu, le rouge, le jaune. De nombreux petits oiseaux, passereaux et martins-pêcheurs, voltigent le long du fleuve.
11 août, Poste du Baniembé, Bétou ou village de Mongimbo. — Une factorerie française s’est installée dans le village Bondjo, il y a quelques années, en plein pays anthropophage. Les opérations doivent être bien minimes ; cependant sur la porte de l’unique habitation nous voyons cette inscription « BUREAU DU DIRECTEUR ». Cela me rappelle le « défense d’entrer » du jardin de Koulikoro.
12 août, Isasa, vers 3° 30′ N. — Hier soir vers 4 heures, après avoir été éprouvé par une violente tornade, le Dolisie a fait escale à Isasa, petit village bondjo, prospère avant l’arrivée des concessionnaires, aujourd’hui anéanti. Nous avons assisté à une scène écœurante dont les acteurs étaient non les indigènes, mais les militaires européens qui voyageaient avec nous. Etant donné l’indifférence avec laquelle les officiers l’ont laissée accomplir, je suis porté à croire qu’elle doit être fréquente et maintenant je suis bien fixé sur la nature et l’origine des troubles qui se sont produits en février dernier dans la Sangha, et en juillet dernier ici même. L’Européen, principalement le concessionnaire, et le milicien sénégalais, quand il est livré à lui-même, font partout subir à l’indigène les vexations les plus cruelles, lui imposent les corvées les plus injustes, très souvent ils se livrent au pillage le plus effréné. Ma conviction est parfaitement établie depuis les 10 jours que je suis sur le Dolisie, entendant partout les imprécations des chefs de factoreries que nous visitons. Ce qu’ils disent peut se réduire à ceci : « L’indigène est une brute qui ne veut pas travailler pour nous, dont il n’y a rien à faire. Puisqu’il trouble constamment notre quiétude, qu’il ne se fait pas faute de récolter le caoutchouc dans la forêt qu’on nous a concédée, il faudrait le supprimer. Peut-être qu’ensuite, en amenant comme par ailleurs, des noirs d’autres régions on pourrait commencer l’exploitation de ce pays. » C’est absurde et odieux, et cependant une partie des officiers qui voyagent avec nous — particulièrement les plus haut gradés — approuvent ce raisonnement. Dès que notre bateau arrive devant un village, les indigènes, à la vue de tant de blancs, fuient épouvantés dans la brousse et ne reviennent que lorsque nous nous sommes éloignés.
Isasa à notre arrivée était déjà presque détruit : la plupart des cases étaient éventrées et brûlées, les cultures abandonnées. D’après quelques laptots les habitants s’étaient retirés dans la forêt depuis la répression de Mongimbo et redoutant une attaque semblable, ils s’étaient mis à l’abri en lieu sûr ; d’après d’autres, le chef de la factorerie du Baniembé était venu lui-même avec ses hommes armés, avait saccagé le village, tué deux indigènes et c’est à la suite de ces faits que le village avait été en partie évacué. Quoiqu’il en soit, il restait encore occupé ; à notre arrivée, nous avions vu deux indigènes fuir dans le bois, un feu se consumait dans l’intérieur d’une case ; au milieu d’une autre il restait une charge de manioc frais, enfin on rencontrait partout des ustensiles divers, des fétiches, des poteries, du bois rouge pour le tatouage, etc.
Pendant que je me livrais à cet inventaire, dans un coin du village plus à l’écart, j’ai aperçu, attiré par la fumée, des flammes qui s’élevaient des quelques cases d’où nous avions vu fuir les habitants précédemment. Bientôt toutes les habitations qui subsistaient encore devinrent la proie des flammes. Les noirs qui nous suivaient au Chari comme domestiques se livrèrent alors à leur maraude habituelle. Une heure plus tard, il ne restait que des monceaux de bois fumants, et des bananiers au feuillage grillé, condamnés à disparaître de tout ce village d’Isasa. Il était de toute évidence que le feu avait été allumé par des passagers du Dolisie ; le chef du détachement ne chercha même pas à éclaircir le fait.
Des actes semblables se produisent fréquemment sur les rives du Congo et de l’Oubangui. Ils expliquent l’abandon par l’indigène de ces riches et admirables vallées où la pêche le nourrissait aisément. Bientôt, si cette « politique » persiste, si l’incendie et la dévastation des villages ne s’arrêtent pas, si l’on réquisitionne toujours arbitrairement des pagayeurs et des coupeurs de bois tout le long de ces fleuves, si les concessionnaires ont toujours la liberté d’imposer telle où telle corvée qu’il leur plaira aux habitants et de mettre l’embargo sur tout ce que ces derniers possèdent[11], le Congo, l’Oubangui, la Sangha verront leurs rives complètement désertées et la quantité de produits que l’on tire de ces riches contrées, déjà très minime, décroîtra jusqu’à devenir nulle.
L’un des prétextes de l’intervention européenne dans la vie des noirs, fut d’empêcher les guerres de village à village, l’esclavage, l’anthropophagie. Mais pour accomplir cette œuvre, qui serait vraiment belle et humaine, il faudrait procéder avec méthode, avec justice, avec le calme qui convient à une race supérieure. Ce serait encore par la pénétration lente mais sûre de nos habitudes que l’on transformerait ces pays, qu’on amènerait l’indigène à les faire produire, que les peuples « civilisés, » pourraient en tirer parti. Le noir à notre contact, éprouve des désirs de luxe et de bien-être qu’il ignore aujourd’hui, tant son existence est simple et facile. La forêt lui donne du bois pour se chauffer, du copal pour s’éclairer, l’Elæis lui fournit l’huile pour préparer ses aliments et le vin de palme pour se désaltérer ; le poisson est abondant dans les rivières, la chasse peut lui procurer de la viande s’il en désire et s’il veut faire un petit effort (ce qui n’arrive guère dans l’état actuel de sa civilisation), il trouvera dans l’écorce des arbres de quoi se vêtir. Il ne tire même pas parti de certains produits de la forêt, produits que d’autres races recherchent avec avidité et font venir de grandes distances, comme le café et le kola. Lorsque tout cela ne lui suffira plus, quand la femme bondjo mettra sa coquetterie à avoir non plus des morceaux de verroterie et quelques anneaux de cuivre, mais des bijoux plus coûteux, lorsque enfin les étoffes de nos manufactures, les produits alimentaires, sucre, sel, conserves, trouveront des demandeurs, ce jour-là, l’Afrique noire travaillera sans contrainte, elle produira, et au lieu de rester en dehors du monde comme elle l’a fait jusqu’à ce jour, elle parviendra à la civilisation générale.
L’espoir d’accroître immédiatement la production de ces vastes forêts en les morcelant en immenses concessions était absurde. On ne transforme pas un pays du jour au lendemain, et le bon vouloir d’une société ne suffit pas, pas plus que la force brutale n’y suffirait, pour faire produire et consommer un peuple d’une civilisation rudimentaire. Il faut du temps, des capitaux employés sur place et des hommes d’élite sérieusement rémunérés.
Il serait d’ailleurs profondément injuste de refuser aux races de l’Oubangui une certaine intelligence et de leur attribuer une inaptitude absolue au travail. Le peuple bondjo ne vit pas seulement de la forêt, il a ses lougans, ses animaux domestiques : moutons, chèvres, porcs, chiens, chats, poules, canards. J’ai profité de l’abandon du village d’Isasa pour faire un inventaire aussi complet que possible des plantes cultivées ou naturalisées. Si le degré de civilisation se mesurait au nombre des conquêtes végétales, les Bondjos seraient parmi les peuples les plus élevés d’Afrique. La culture entretient en effet trente espèces au moins de plantes utiles étrangères au pays. Le manioc doux et le manioc amer occupent de vastes champs et forment le fond de l’alimentation. On rencontre en outre le bananier à gros fruits (bananes cochon) et le bananier à fruits sucrés, l’un et l’autre présentant plusieurs variétés ; trois espèces de patates, un Dioscorea à tubercules[12], un Colocasia à tubercules et feuilles comestibles ; deux espèces de pourpier ; une amarante dont on mange les feuilles, le gombo (Ibiscus esculentus), deux espèces de piment, deux espèces de tomates-aubergines, plusieurs variétés de courges (Cucurbita) et de calebasses (Lagenaria). On cultive encore le tabac, le chanvre (pour fumer), le Tephrosia (pour capturer le poisson). Comme céréales, les Bondjos possèdent le maïs[13] et le sorgho[14]. Parmi les arbres fruitiers observés, le papayer, très abondant, donne des fruits ovoïdes de la grosseur du poing, plissés à la base. Leur chair est succulente et très fine quand elle est bien mûre. Il se trouve aussi quelques citronniers à petits fruits ; enfin le Nsafo ou Nsafou (en bas Congo), Térébinthacée dont le fruit rappelle par son parfum et sa saveur la mangue. Enfin on rencontre parfois à proximité des cases quelques plantes ornementales, introduites sans doute comme fétiches. De ce nombre sont trois ou quatre espèces d’Euphorbes cactiformes, quelques Amaryllidées et Liliacées ornementales, un beau Dracæna à larges feuilles, enfin le Kolatier dont on n’utilise pas les fruits. Toutes ces plantes, à l’exception du manioc, des patates et des bananiers, sont malheureusement cultivées en très petite quantité et on n’en rencontre que quelques pieds dans chaque village.
Courtet, en explorant le village, a retrouvé la forge et une grande pierre qui servait à aiguiser les armes. Ces dernières sont forgées avec une habileté extrême qui étonne même les connaisseurs. Les flammes ont consumé des meubles en bois, grossièrement sculptés : sièges, petits bancs, petites pirogues longues de quelques décimètres dont s’amusaient les enfants, des boucliers assez finement travaillés, des statuettes grossières, tous objets qu’il eût été intéressant de rapporter, mais nous sommes trop loin de l’époque de notre retour pour nous embarrasser de collections ethnographiques.
13 août (10 heures du matin), environs du confluent de la Lobaï. — Le Dolisie longe la rive française par un temps superbe rafraîchi par la tornade d’hier. Les berges, qui étaient presque constamment escarpées depuis 2° N. et qui dominaient le niveau de l’eau de près de 8 mètres à Mongimbo, se sont abaissées à mesure que nous approchions du confluent de la Lobaï. La forêt qui nous environne est toujours aussi épaisse et, par cette belle matinée, les teintes les plus variées se détachent parmi le fouillis des arbres et des lianes. On y distingue tous les verts : la couleur vert sombre domine, mais les tons clairs, depuis le vert d’eau, le vert bleu, le vert d’herbe, le vert jaune, le vert rose des jeunes pousses de certains arbres, le vert violacé de quelques autres, apportent une infinie variété de tonalités. Des multitudes de papillons tourbillonnent jusqu’à la cîme des arbres. J’observe pour la première fois l’abondance d’un lichen, l’Usnea barbata, qui, d’une taille de quelques centimètres sur les chênes de France, enchevêtre ici toutes les branches de ses longs filaments glauques qui ont jusqu’à 1 mètre de longueur.
Une demi-heure avant d’arriver à la Lobaï, la rive se relève de nouveau et sur l’escarpement est bâti un village, dont les fromagers, les palmiers (Elæis) et les bananiers se détachent sur le fond ensoleillé de la forêt.
[2]Frantz d’Herlye, Lettres sur le Congo (La Nouvelle Revue, 1904), p. 375.
[3]Tous les trois morts au Congo en plein travail, après y avoir fait de fructueuses découvertes d’histoire naturelle.
[4]Plus tard nous avons rencontré dans le pays de Senoussi d’autres Landolphiées qui présentent les mêmes propriétés.
[5]Le vapeur Albert Dolisie a 14 mètres de long, jauge 20 tonnes. En service depuis 1898 il effectue chaque mois le trajet de Brazzaville à Bangui, soit 1400 kilomètres, en 12 jours à la remontée, 8 à la descente. Comme tous les vapeurs du Congo, il est obligé de venir à la rive tous les soirs pour que l’on coupe le bois nécessaire au chauffage.
[6]Les arbres atteints par l’inondation montrent souvent, quand l’eau s’est retirée, des parties couvertes de grosses éponges siliceuses.
[7]Remarqué une grande prairie d’herbes courtes ne dépassant pas 0m,80 de haut. Le fond est formé par des Andropogon, des Pennisetum, et dans les parties plus humides on trouve un riz à grosse paille très tendre. Il semble possible de constituer ici une plantation.
[8]Les feuilles de cette plante narcotique, projetées dans l’eau, stupéfient le poisson qu’il est ensuite très facile de capturer.
[9]A noter aussi plusieurs espèces de Ficus et de nombreuses Zingibéracées.
[10]Au village de Kassa, en aval de Liranga, j’avais déjà observé des latérites sous forme de blocs de grès ferrugineux excavés.
[11]Cela même sur les animaux domestiques, sous prétexte que ce sont des produits du sol.
[12]Mossanga en bondjo.
[13]Ndo en bondjo.
[14]Ndi en bondjo.
CHAPITRE II
LE HAUT-OUBANGUI
I. De Bangui à Fort-Sibut. — II. De Fort-Sibut à la Haute-Kémo et à la Haute-Ombella
I. — DE BANGUI A FORT-SIBUT
Avant de parler de nos études poursuivies pendant plusieurs mois (du 15 août au 15 novembre 1902) dans la région de l’Oubangui, où travailla Martret, nous croyons utile de présenter un court historique de l’exploration de ces régions.
La découverte de l’Oubangui est de date relativement récente. La partie haute du cours (Ouellé) et de plusieurs des affluents avait été observée autrefois par l’Allemand G. Schweinfurth, par le Russe Junker (1880-1883), par le Grec Potagos, mais ces voyageurs venus par le bassin du Nil n’avaient pu savoir ce que devenaient plus loin les rivières rencontrées.
En 1884 Grenffell découvrit l’Oubangui supérieur jusqu’à Zongo et trois ans plus tard Van Gèle remonta jusqu’au confluent du Mbomou. Ils relevaient le cours du fleuve mais les rives demeuraient totalement inconnues. C’est seulement à partir de 1890 que commence la pénétration méthodique dans le pays qui nous occupe. Pendant près de 5 années, Belges et Français luttèrent de vitesse. Le partage de ces pays n’avait pas été fait en termes suffisamment précis par le protocole du 29 avril 1887 qui nous attribuait la possession de tous les territoires de la rive droite de l’Oubangui, si toutefois ces territoires étaient situés au N. du 4e parallèle. Les premiers, les Belges établirent un poste à Zongo, sur le Haut-Oubangui près du 4e parallèle. En 1890 Ponel franchit les rapides de Bangui où il fonda un poste, remonta l’Oubangui jusqu’au 5e parallèle et releva le cours de cette grande rivière jusqu’au Kouango. Au retour de sa mission dans la Haute-Sangha, Gaillard, auquel étaient adjoints Husson, Blom, de Poumayrac et de Masredon est envoyé sur l’Oubangui, dont il remonta le cours en amont du Kouango jusque chez les Yakomas ; il fonda les postes de Mobaye et des Abiras. Peu de temps plus tard, M. Liotard, alors pharmacien de la marine, vint continuer la pénétration. Son second de Poumayrac fut traîtreusement assassiné par les Boubous au début de 1892. La même année, le duc d’Uzès, en compagnie du lieutenant Julien et de Jean Hesse, tenta de pénétrer plus loin, mais il fut obligé de revenir en arrière et vint mourir à la côte.
Cependant les Belges, interprétant à leur profit la convention de 1887, prétendent avoir le droit d’occuper tous les pays situés au N. de l’Ouellé et même du Mbomou. Ils envoyèrent vers le N. plusieurs missions : 1o celle de Nilis et de la Kéthulle qui, partis de Rafaï, suivirent la vallée du Chinko, affluent du Mbomou, franchirent la ligne de faîte du Nil près des mines de Hofrat-en-Nahas et s’arrêtèrent à Katuaka sur l’Ada, affluent du Bahr-el-Ghazal (juin 1893) ; 2o celle du lieutenant Donckier de Donceel qui occupa Leffi, village situé entre Katuaka et Dem-Ziber ; 3o celle du lieutenant Hanolet qui pénétra jusqu’à Mbélé, dans le pays de Senoussi. Liotard, ne disposant que d’un personnel très insuffisant, était impuissant à empêcher les empiètements des agents de l’Etat indépendant dans les territoires qui nous étaient reconnus par la convention de 1887.
En 1893, le gouvernement décida de renforcer notre action dans l’Oubangui et projeta d’y envoyer une expédition confiée au lieutenant-colonel Monteil. L’expédition devait être assez forte ; mais le départ de son chef était sans cesse ajourné parce que l’on espérait résoudre le conflit par des négociations en Europe. Ce fut son second, le commandant Decazes, parti en avant-garde, qui eut, à la fin de 1893 et au commencement de 1894, la tâche délicate et pénible de soutenir nos droits en face des agents de l’Etat indépendant. Il était accompagné des lieutenants Vermot et François ; à Brazzaville le Dr Viancin et Comte se joignirent à la mission. Decazes arrive à Mobaye où il se rencontre avec Liotard. François reconnaît le cours inférieur de la rivière Kotto, Vermot relève une partie du cours du Chinko, Bobichon explore les territoires situés entre la Kotto et la rivière Bangui, tandis qu’en mars 1894, Julien remonte la Kotto jusqu’à Magba.
Après l’arrangement du 14 août 1894, les Belges durent évacuer les postes qu’ils avaient fondés sur la rive droite du Mbomou. A la fin de 1894, Liotard revint dans le Haut-Oubangui en qualité de commissaire du Gouvernement. Avec ses collaborateurs Bobichon, Dr Cureau, capitaine Hossinger, lieutenants Chapuis et Mahieu, enfin l’interprète Grech, il occupa les quatre sultanats de Bangassou, Rafaï, Zémio et Tamboura, ce dernier situé dans le bassin du Nil, ainsi que l’ancienne zériba de Ziber-Pacha, complètement anéantie par les Derviches quand Grech alla en prendre possession en avril 1897. Le Haut-Oubangui était déjà occupé et des postes français étaient fondés dans le bassin du Nil lorsque la mission Marchand arriva dans cette contrée, vers le milieu de 1897. Les événements survenus par la suite sont connus de tous les coloniaux.
Rappelons seulement comme ayant contribué à la connaissance géographique de ces régions les faits suivants : pendant l’année 1897 le lieutenant de vaisseau Henri Dyé, commandant de la flottille de la mission Marchand, fit de nombreuses observations astronomiques qui permirent de rattacher à des bases précises les itinéraires publiés ensuite dans les cartes de la mission Marchand. A la même époque, Bruel, installé à Mobaye, commençait ses observations sur la météorologie du centre de l’Afrique. La mission de A. Bonnel de Mézières (1898-1900) rapporta surtout d’intéressants résultats commerciaux. Cependant le beau voyage de Charles Pierre, membre de cette mission, qui effectua seul un itinéraire de 750 kilomètres à travers des contrées nouvelles et parvint à relier le Haut-Oubangui à Ndellé, est à retenir. Plus récemment le lieutenant Bos et l’administrateur Superville remontaient la Kotto jusque près de ses sources. Superville installait plusieurs comptoirs commerciaux le long de la Kotto jusqu’au contact du pays de Senoussi. Enfin la compagnie des Sultanats de l’Oubangui qui a repris, en les étendant, les opérations de la mission Bonnel de Mézières, a créé des factoreries chez Bangassou, Rafaï et Zémio pour l’achat du caoutchouc et de l’ivoire.
Ce n’est pas seulement les contrées du Nil que les expéditions françaises avaient cherché à atteindre aussitôt après la création du poste de Bangui, le lac Tchad était aussi leur objectif. Pour parvenir à son bassin, en venant du Congo, il fallait traverser une zone de 150 ou 200 kilomètres de brousse, arrosée par les affluents les plus septentrionaux de l’Oubangui. Paul Crampel fut le premier à s’y aventurer, dans le courant de l’année 1890. Nous verrons dans un chapitre suivant comment il périt après avoir atteint les affluents orientaux du Chari. J. Dybowski, envoyé par le Comité de l’Afrique française en 1891 pour renforcer la mission Crampel, apprit le désastre en cours de route. Il n’en continua pas moins le voyage, et de septembre à décembre 1891 il séjourna dans le Haut-Oubangui, principalement dans la partie arrosée par la rivière Kémo ; après avoir dépassé la ligne de partage des eaux de l’Oubangui et du Chari, il dut rentrer malade en France, rapportant avec lui de magnifiques collections qui furent les premiers documents scientifiques importants de ces régions parvenus en Europe. Casimir Maistre arriva l’année suivante. Il poursuivait toujours le même but politique « la conquête du Tchad ». Il séjourna aussi quelques mois avec ses compagnons Clozel, de Béhagle, Bonnel de Mézières et Briquez au N. de l’Oubangui dans la partie arrosée par les rivières Ombella, Kémo et Tomi ; finalement il pénétra dans le bassin du Chari et revint par la Bénoué et le Niger après avoir accompli un très long itinéraire à travers des contrées totalement inconnues. Quatre ans plus tard (1896), Gentil tentait à son tour, et cette fois avec plein succès, de se rendre de l’Oubangui au Tchad. Il séjourna presque une année entière à la Nana sur la limite des deux bassins. Mais en cet endroit la mission ayant trop de difficultés à vaincre (montage du vapeur le Léon Blot) pour se consacrer à l’exploration, reconnut cependant quelques rivières. En 1898, de Béhagle passa de la Haute-Kémo dans le bassin du Haut-Gribingui et visita le Kaga Mbré pendant que son compagnon Mercuri remontait la Haute-Tomi et allait ensuite à Ndellé chez Senoussi. Mais c’est surtout pendant la seconde mission Gentil, de 1899 à 1901, que l’exploration de la partie du bassin de l’Oubangui, dépendant du territoire du Tchad, fut poussée avec le plus d’activité sous la direction de l’administrateur Bruel. Dans cette région et dans le Haut-Chari 4.000 kilomètres furent levés à la boussole par les officiers de passage, par les fonctionnaires, notamment Rousset, ou agents en service dans la région. Bruel prit personnellement une large part à ces travaux, il fixa de nombreuses positions astronomiques, fit de consciencieuses observations météorologiques. Il a continué ces études pendant un nouveau séjour en 1903 et 1904 et il est incontestablement l’homme qui connaît le mieux la géographie et la météorologie de cette contrée. En 1901 et 1902, quelques officiers et fonctionnaires, placés sous les ordres du lieutenant-colonel Destenave, firent encore plusieurs reconnaissances, de sorte que la région comprise entre Bangui et Fort-Crampel (bassins de l’Ombella et de la Kémo et Tomi) que nous allions parcourir pour en étudier les productions, les habitants, la flore et la faune, commençait à être bien connue au point de vue géographique.
Bangui, 15 août. — L’Albert Dolisie arriva à Bangui dans la nuit du 14 août. Nous touchions le point extrême où les bateaux à vapeur peuvent remonter. Là, l’Oubangui a son cours barré par des rochers de quartzites ; il s’infléchit vers l’E., puis vers le N.-E. et sur une longueur d’environ 60 kilomètres une série de barrages entravent la navigation. Le poste est situé dans un cirque de collines abruptes par 4° 20′ N. Il est bien en dehors de la grande forêt qui s’arrête par 3° 45′ environ. Cependant une bordure forestière, qui a par places plus de 2 kilomètres de large, environne encore le fleuve. La colline qui se dresse au-dessus du poste est elle-même couverte de beaux arbres assez rapprochés les uns des autres pour former une épaisse futaie. La plupart des essences rencontrées là sont les mêmes que celles vues dans la forêt équatoriale. Parmi les arbres les plus intéressants j’ai noté la présence des Copaliers, de l’Iré (Funtumia elastica) ou arbre à caoutchouc, du Kolatier du Gabon (Cola Ballayi).
Nous espérions trouver à Bangui, poste aménagé depuis plus de 10 ans, un abri pour nous installer provisoirement et faire le groupement de tout notre matériel de mission avant de partir dans le haut (c’est ainsi qu’on désigne le voyage vers le Tchad). Mais pour recevoir les trente Européens qui débarquèrent le 15 août au matin sur la bande de sable déposée par le fleuve, il y avait seulement deux mauvaises cases où quatre personnes au plus pouvaient être à l’aise. Notre résolution fut vite prise d’aller monter nos tentes dans la forêt.
A 300 mètres en aval du débarcadère se dressait une haute futaie de fromagers et de copaliers formant un demi-abri contre les pluies, car l’hivernage battait son plein et nous ignorions le temps qu’il faudrait passer en cet endroit. Notre installation terminée, nous prîmes contact avec le pays et ses habitants. J’eus le grand plaisir de rencontrer là M. Charles Pierre qui était venu pour affaires de Rafaï à Bangui. On éprouve toujours un véritable bonheur à pouvoir causer avec quelqu’un qui aime la brousse. Personne ne connaît mieux que Pierre les sultanats du Haut-Oubangui. A cette époque il les avait déjà fréquemment parcourus ; et y avait tué une cinquantaine d’éléphants ; aussi lorsque j’appris, 18 mois plus tard, qu’il avait refait seul le voyage de Marchand, de l’Oubangui au Caire, je n’ai point été surpris.
Nous avions, à proximité de notre camp, un village de Mbouakas que je visitai fréquemment. Leur installation ressemblait beaucoup à celle des Bondjos, vus les jours précédents, mais ils étaient encore plus misérables. En cette saison ils vivaient presque exclusivement de chenilles[15] et de petits coléoptères, allant en récolter chaque jour de pleins paniers. Ils faisaient aussi une grande consommation de champignons, qu’ils mettaient à sécher sur la toiture des cases avant de les faire cuire. L’un de ces derniers, très apprécié des indigènes et nommé par eux le Toulou, est une Agaricinée ; le Bodé, très gros bolet jaune, est d’un usage fréquent ; c’est sans doute le « Tabouret du crapaud » des Niamniams, vu jadis par Schweinfurth. Il existerait enfin dans les bois une espèce vénéneuse que les indigènes se gardent de récolter. D’après le P. Beauchêne, ces Mbouakas sont très différents des Bondjos et se rattachent au contraire aux Bouzérous et aux Bouzéis de l’intérieur qui sont probablement des Mandjias. Au contraire les Bagas qui vivent plus en amont sont des Bondjos. Ils ne s’étendent pas au-delà des rapides de l’Éléphant ; leur langue est très variable d’un village à l’autre.
Quant au nom de Bondjo les indigènes ne l’emploient jamais pour désigner telle ou telle peuplade et les missionnaires ne sont pas éloignés de croire que cette appellation a été donnée par les premiers Européens venus dans le pays. Les indigènes les auraient accueillis par les cris de « Bounjou ! Bounjou ! » (Bonjour !) expression par laquelle les pagayeurs du fleuve saluaient les Blancs. Les premiers explorateurs crurent que ces cris désignaient le nom de la peuplade et l’appellation Bondjo ne tarda pas à être inscrite sur les cartes. Je n’ai point pu pour ma part approfondir la question et je rapporte simplement l’explication qui m’a été donnée. Les Bandas désignent ces Bondjos sous le nom de Karas. Enfin il existe en arrière de Bangui la peuplade des Dongués qui serait intermédiaire entre les Bondjos et les Banziris.
Une course botanique à quelques kilomètres du poste me conduisit dans un village très différent de ceux que nous avions observés précédemment. Il était installé en dehors de la bordure forestière avoisinant le fleuve, au milieu d’une brousse claire déjà peuplée d’une partie des essences du Soudan (Caillea dicrostachys, Bauhinia reticulata, Gardenia Thunbergia). Les habitants étaient des Ndrès (ou Ndris), ce sont des Bandas. De toutes les peuplades de cette grande famille c’est celle qui s’avance le plus vers la forêt. Au dire du P. Beauchêne la véritable appellation de cette tribu serait Nguélé[16]. Les Nguélés habitaient autrefois loin du fleuve et vivaient surtout de la culture du manioc, des patates et des Coleus à tubercules. Ils sont venus se fixer à proximité du poste de Bangui pour se soustraire aux incursions de leurs voisins.
Une partie des renseignements relatés ci-dessus me furent donnés à la mission de Saint-Paul des Rapides, fondée un peu en amont de Bangui, par Mgr Augouard il y a une dizaine d’années. Je recueillis là beaucoup de renseignements utiles sur la flore du pays. J’appris à connaître les deux espèces de caféier qui vivent incontestablement à l’état sauvage le long de l’Oubangui. Les indigènes n’en tirent aucun parti, n’ont pas même de nom indigène pour désigner cet arbuste. Quelquefois nous avons vu des enfants cueillir les petites baies rouges bien mûres des caféiers, en sucer la pulpe sucrée et rejeter ensuite les graines c’est-à-dire la seule partie que nous utilisons pour faire le café. Quelques botanistes ont émis l’hypothèse que les caféiers du Congo et de l’Afrique centrale pouvaient bien être simplement naturalisés et non spontanés. Que n’ont-ils vu comment vivent ces arbustes dans l’Oubangui et constaté l’indifférence des indigènes à leur égard ! Il n’y a pas plus de 6 ans que la mission a commencé à planter des caféiers pour sa consommation. Elle a donné la préférence à une variété qui a de grandes feuilles et s’élève jusqu’à 5 et 6 mètres comme le caféier de Liberia, mais donne un grain beaucoup plus petit. C’est une espèce que nous croyons nouvelle et que nous avons nommée Coffea silvatica (A. Chev.) Elle semble toutefois bien voisine du Coffea Staudtii (K. Schum.) du Cameroun et du Coffea Dewevrei (de Wild.) du Congo belge et peut-être faudra-t-il identifier plus tard ces trois espèces décrites avant d’être suffisamment connues. Il existe une belle plantation de ce caféier dans l’enceinte de la mission : des arbustes âgés seulement de 5 ans étaient déjà chargés de baies et nous avons compté jusqu’à 30 grains par verticille. Une deuxième espèce, plus petite, ressemble beaucoup au caféier d’Arabie, c’est le Coffea congensis qui vit exclusivement sur les berges inondées des fleuves à la saison des pluies.