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L'Allemand

Chapter 6: II LA MORALE DU POSSIBLE
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About This Book

A collection of personal essays and recollections in which the narrator analyzes and satirically portrays Germans while acknowledging his own wartime anger and French perspective. He explores the antagonism between the two peoples as a clash of temperaments and rhythms, critiques his earlier excesses and simplifications, and reflects on how passion and limited encounters shaped his judgments. The book alternates polemical sketches with moments of admiration for German art and music, questions the limits of generalization from individual encounters, and invites readers to judge the validity of his provocations while admitting their partiality.

II
LA MORALE DU POSSIBLE

Une si grave inertie de la sensibilité ne peut manquer d’avoir ses répercussions sur l’intelligence. L’indifférence du cœur entraîne chez l’Allemand une inaptitude à saisir les différences entre les idées, un affaiblissement du sens des valeurs. L’uniformité de sa substance reparaît partout ; elle empêche, elle empâte en lui le discernement.

Tout esprit normal a deux versants. Ses idées se disposent sur deux pentes opposées, celle du Bien et celle du Mal, celle du Vrai et celle du Faux, celle du Beau et celle du Laid. Bien entendu, il peut y avoir des erreurs, principalement pour les idées qui naissent près de la crête ; il arrive qu’on les place sur le côté qu’il ne faudrait pas ; n’importe qui peut prendre le Mal pour le Bien, le Faux pour le Vrai ; il y a même des gens qui intervertissent complètement ces valeurs et qui, d’un bout à l’autre de leur vie, se trompent en les employant ; il y a des esprits faux. Mais enfin tous distinguent, tous démêlent, séparent, répartissent.

Chez l’Allemand seul, il semble que la ligne de partage des eaux n’existe pas. C’est un esprit plan. Les idées qui y germent ne sont pas opposées. Sériées, graduées, ordonnées, tant qu’on voudra. Mais entre elles ne se glisse pas ce trait sinueux qu’on voit sur les cartes subtilement diviser les terres voisines et rejeter les ruisseaux qu’elles sécrètent vers des vallées différentes. L’Allemand sait qu’il y a un Vrai et un Faux, un Bien et un Mal ; mais il n’en sent pas le relief. Comme tout le monde, il rattache à ces notions les faits qu’il trouve dans son expérience, les inspirations qui lui viennent. Mais c’est à tâtons ; et simplement pour faire comme les autres. Jamais la distinction ne jaillit en lui d’une source vive et naturelle ; jamais il ne la prononce du premier coup ; jamais il n’a ce cri de l’homme sûr de son fait, sûr de son droit, à qui une ligne de déplacement vers la gauche ou vers la droite donne aussitôt des impatiences ; rien ne l’avertit directement de la justice ou de la justesse d’une chose ; il faut qu’il les détermine ; son cœur, ses sens ne lui parlent pas de ça ; il n’a pas de nerfs non plus pour ça.

*
*  *

Et d’abord mille détails de sa conduite nous le montrent impuissant à reconnaître le Bien du Mal. Entre ce qu’on doit et ce qu’on ne doit pas faire, entre ce qu’indiquent le devoir ou même simplement les convenances et ce dont il vaut mieux s’abstenir, pas de démarcation pour lui ; il passe de l’un à l’autre sans s’en apercevoir, véritablement sans malice.

Les gens qui nous arrêtèrent, mon camarade P… et moi, dans notre tentative d’évasion, nous témoignèrent tout de suite une presque cordiale indulgence. Ils nous menèrent tout droit dans un café, nous offrirent de quoi nous réconforter, causèrent aimablement avec nous, nous demandèrent des détails sur notre plan de fuite, s’émerveillèrent bonnement de la façon, excellente à les en croire, dont il était combiné, enfin s’apitoyèrent sincèrement sur notre sort.

— Mangez donc, nous disaient-ils. Vous en avez si grand besoin ! Vous devez être si fatigués !

Pas la plus petite trace d’animosité dans leurs propos ; au contraire une espère d’admiration, et même de sympathie. Comme pour s’excuser de l’obligation où ils s’étaient trouvés de nous mettre la main au collet, ils constataient avec une grosse lourdeur fataliste :

— Das ist Krieg ![14]

[14] « C’est la guerre ! »

Mais tout à coup le Kreissekretär[15], qui avait le premier donné le ton de la bienveillance, se leva :

[15] Secrétaire de district.

— Vous savez lire l’allemand ? me demanda-t-il.

Et attrapant le journal du jour, il l’ouvrit à la « Dernière Heure » :

— Tenez, lisez, dit-il en me le tendant.

(C’était le soir du 5 août 1915.) Je lus en caractères gras :

« Warschau ist gefallen ! »[16]

[16] « Varsovie est tombée ! »

— Tournez la page, me dit-il.

Et je lus encore :

« Ivangorod ist gefallen ! »[17]

[17] « Ivangorod est tombé ! »

— Glauben Sie das ?[18] me demanda-t-il.

[18] « Croyez-vous cela ? »

Et comme je l’assurais que je n’avais aucune raison d’en douter, sachant fort bien, dans les journaux allemands, démêler le vrai du faux, il éclata d’un rire pesant, que ses compagnons aussitôt imitèrent ; et se tapant mutuellement sur les cuisses, ils commencèrent à se congratuler entre eux :

— Ha ! Ha ! L’Allemagne est grande ! Elle a des réserves innombrables, hein ? Fritz ! Et il faut bien croire qu’elle a plus de soldats qu’il ne lui en faut, puisque de solides gaillards comme nous, hein ? Konrad, sont encore ici !

Ils n’avaient pas dessein, je crois, de nous faire de la peine. Tout ce qui avait précédé et tout ce qui suivit exclut cette hypothèse. Ils auraient dû deviner pourtant le coup que ces nouvelles, et leur joie, nous portaient, surtout dans l’état d’épuisement physique où nous étions. Mais non ! ils ne voyaient rien ; ils ne comprenaient pas que pour être vraiment généreux, il eût fallu qu’ils s’abstinssent de cette manifestation-là aussi, comme ils s’étaient abstenus de nous frapper et de nous injurier. Leur attitude continuait de leur paraître à eux-mêmes homogène ; ils ne distinguaient pas le contraste qu’elle contenait ; ils avaient passé la ligne sans la remarquer.


Je me rappelle encore une sentinelle géante de la garde saxonne, en face de qui je suis resté une matinée tout entière, dans une maison abandonnée d’un village désert où l’on nous avait envoyés ensemble en corvée. Il faisait froid. C’était dans les débuts de la guerre. Ce grand garçon, à figure rouge, aux oreilles décollées, me racontait sa campagne. Il avait été jusqu’à Rethel. Et il me décrivait avec une admiration profonde tout ce qu’il avait vu :

— Il y avait une épicerie, dans la grand’rue, vous connaissez ? non, où on trouvait tout ce qu’on voulait. Et les Françaises étaient bien gentilles pour nous. Le vin coûtait tant le litre. Le croyez-vous ? Est-ce possible ? Est-ce que c’est si bon marché chez vous ? Et alors il y avait des bateaux sur le canal, vous connaissez ? non, tout chargés de blé. Alors on les a tous fait brûler !

Je regardais ses larges yeux bêtes, pareils à ceux d’un veau ; comme il était trop grand pour la chambre, sa baïonnette s’accrochait sans cesse au plafond, et il rentrait gauchement les épaules pour la dégager. Et interminablement, avec toujours ce même geste, d’une voix basse et confuse, cramponné à ses souvenirs, il continuait de me décrire mon pays tel qu’il l’avait vu, et souillé. Et je lisais sur son visage une si irrémédiable absence de soupçon du mal qu’il me faisait que c’en était désarmant. Si je l’avais averti tout à coup qu’il me donnait sur les nerfs, je suis certain qu’il m’eût fait des excuses et qu’il n’eût plus su comment se tenir devant moi. Mais voilà ! il ne se doutait de rien.


Non seulement l’Allemand vous offense sans le vouloir et par simple ignorance des contours, des frontières de la bienséance, mais encore il s’offense lui-même. Il ne perd pas une occasion de vous montrer ce que d’autres cachent, de vous raconter ses mésaventures et ses hontes.

Au camp, quand un officier était ivre, son premier soin était de venir se faire voir aux prisonniers et d’exécuter devant eux toutes les sottises de son répertoire. J’ai vu le commandant de mon camp, un homme âgé, gros et court (c’était, paraît-il, un grand industriel), défiler, pour la fête du roi de Saxe, entre deux haies de prisonniers réjouis, dans un état de parfaite ébriété ; il roulait comme un tonneau d’un bord à l’autre de l’allée et ne se protégeait qu’à grand’peine, en s’accrochant de loin en loin aux arbres, contre l’écroulement définitif. Je l’ai vu l’année suivante, ponctuellement à la même date, se présenter, comme à un rendez-vous, dans le même état, devant ses prisonniers et venir jouer aux boules avec eux.


Un lieutenant, le jour de Noël, monte sur la scène de notre petit théâtre, et se frappant à grands coups la poitrine, commence en français un discours :

— Mes amis, vous le voyez, je suis venu au milieu de vous, en ce soir de fête, et sans armes… sans armes…


Un major bavarois arrive un soir à l’hôpital, les yeux flambants, se tenant à peine debout. Il appelle l’infirmier français :

— Est-ce que vous ne remarquez pas que j’ai quelque chose de drôle aujourd’hui ?

— Mais non, monsieur le major ?

— Mais si, mais si ! Vous ne savez pas ce que c’est ? Non ? Eh ! bien, c’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de ma mère. J’oublie !


J’ai montré tout à l’heure comment ils affichaient leurs victoires, sans penser à vous donner du chagrin. Mais leurs défaites les taquinent aussi ; ils ont besoin d’en faire le récit, et principalement à ceux-là mêmes de qui ils les ont reçues. Combien de sentinelles ai-je vues, à qui nous ne demandions rien, nous poursuivre dans tous les coins pour nous raconter la belle, la magnifique pile qu’ils avaient remportée à la Fère-Champenoise ! C’était dans les débuts. Nous ne comprenions pas encore beaucoup d’allemand. Mais les gestes étaient d’une éloquence suffisante. Ils suggéraient les masses énormes de l’artillerie française, leur feu écrasant, et la fuite éperdue des Allemands. « Es war tüchtig da ! »[19] concluait l’un des narrateurs, avec une sorte de satisfaction pareille à celle du devoir accompli. Si l’on fût venu lui dire qu’il eût mieux fait de ne pas étaler de tels souvenirs devant un ennemi, il eût certainement ouvert de grands yeux : — Pourquoi donc ?

[19] « C’était fameux là-bas ! »

*
*  *

Si vous voulez voir un Allemand dans l’embarras, observez-le quand il est obligé de porter un jugement moral. Que les circonstances lui demandent de se prononcer, de dire simplement si tel acte est bon ou mauvais : le voilà dans la plus cruelle perplexité. On sent son malaise à distance. C’est que sa conscience ne lui dit rien ; aucune indication n’en surgit. Il en est réduit à raisonner d’après ce qu’il sait, d’après ce qu’on lui a appris, d’après ce qu’il voit que les autres estiment ou condamnent.

De là, presque toujours, une certaine oscillation, un va-et-vient d’amplitude variable entre les pôles opposés de l’appréciation. D’abord une certaine générosité, des concessions au point de vue de l’adversaire, une liberté apparente dans la façon d’estimer sa conduite, une certaine bonne grâce à oublier qu’il est lui-même partie. L’Allemand reconnaît plus facilement que nous qu’il est possible qu’il n’ait pas raison. On en verra des exemples tout à l’heure.

Mais c’est surtout parce qu’il a tellement peur de se tromper ! En face d’une conception morale bien définie, d’une couleur bien nette donnée aux choses, d’un point de vue fixe, il commence toujours par se sentir déconcerté. Et son premier mouvement est de céder à cet être extraordinaire qui a l’air si sûr de ce qu’il avance. Rien ne l’intimide comme quelqu’un qui ne bronche pas. Si tout de même c’était cet autre qui tenait le bon bout !

Mais en général, à défaut d’autre avertissement, notre homme reçoit bientôt celui de son intérêt, qu’il allait oublier. Il se sent brusquement rappelé, tiré en arrière. Aussitôt une grande embardée en sens inverse ; un changement complet de vision et de procédés. Ce n’est plus un jugement, d’ailleurs, qu’il porte ; il y renonce, il envoie tout promener ; c’est trop difficile pour lui. Il agit simplement, comme son génie, là-dessus presque infaillible, lui enseigne qu’il faut agir. Et s’il est absolument nécessaire de doubler son acte d’un commentaire moral, d’une justification, eh bien ! il en chargera un fachmann[20]. Il doit bien y en avoir pour ça. N’y en a-t-il pas pour tout ? Il lui donnera les matériaux et le laissera se débrouiller. Ce qu’il trouvera sera toujours bien assez bon ! Pour l’importance que ça a !

[20] Un spécialiste.

Il y avait au camp une corvée dite de « paillassons ». Les prisonniers y fabriquaient de petits coussins en paille dont ils n’avaient jamais pu deviner l’usage. Un jour, un soupçon leur vint que c’était pour servir, dans les caissons d’artillerie, de tampons entre les obus. Avaient-ils tort ou raison ? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’ils refusèrent de continuer le travail, prétextant qu’il avait un but militaire. Le commandant les fit tous rassembler — comme on pense, ils n’étaient pas sans inquiétude en allant au rendez-vous — et il les félicita. Il leur dit, en substance, qu’ils étaient de braves gens, que c’était en effet leur devoir de refuser un travail qui pouvait être utile à leurs ennemis et qu’on ne manquerait pas en France de les récompenser pour leur conduite quand elle serait connue. Nos gens, qui s’étaient attendus au tonnerre et à la foudre, revinrent stupéfaits, ravis, fiers d’eux-mêmes et presque attendris par tant de générosité.

Le lendemain, le commandant les convoqua à nouveau et leur dit :

— Vous avez très bien agi. Mais vous vous êtes trompés. Ce n’est pas pour l’armée que vous travaillez. Les paillassons que vous fabriquez servent à empêcher les chevaux de glisser sur la glace. On les leur fixe sous le pied de la façon que voici.

Et prenant un paillasson et un fer à cheval qu’il avait fait apporter, il leur démontra par l’expérience les affinités indiscutables des deux objets.

— D’ailleurs, ajouta-t-il, nous n’employons les paillassons que nous devons à votre industrie que pour les chevaux de l’intérieur, et même spécialement pour les chevaux appartenant aux civils et accomplissant des besognes civiles. Vous voyez donc que vous n’avez rien à craindre. On ne pourra vous faire en France aucun reproche à ce sujet. C’est pourquoi vous reprendrez le travail demain matin à huit heures.

Le lendemain, il y eut les convaincus et les non convaincus. Le groupe formé par ces derniers était encore assez important : ils ne se rendirent pas à la corvée. Le commandant leur fit savoir que s’ils ne suivaient pas immédiatement l’exemple de leurs camarades plus intelligents, ils s’exposaient à de sévères punitions. Quelques-uns cédèrent encore. Mais il resta un petit noyau d’irréductibles.

Le commandant se rendit alors en personne, avec les officiers du camp, dans une baraque où l’on introduisit les coupables. On ferma soigneusement les portes. Et là commença une scène que personne n’a vue. Mais ce n’était pas nécessaire. Car on pouvait l’entendre de loin. Le commandant donna l’ordre aux sentinelles de frapper. Les coups de crosse se mirent à pleuvoir. Les officiers n’avaient que leur cravache, mais elle leur suffisait ; leur travail n’était pas le moins bien exécuté. On prétend même que le commandant trouvant que ses hommes y allaient avec trop de ménagements, leur criait de toutes ses forces : « A la tête ! A la tête ! » Les hurlements des victimes faisaient frémir dans tout le camp les autres prisonniers que l’on avait au préalable enfermés dans leurs baraques et à qui la honte, l’indignation et la rage donnaient de véritables nausées.

Il y eut encore quelques réfractaires qui ne retournèrent pas au travail le lendemain. Mais c’était parce qu’on avait dû les transporter à l’infirmerie[21].

[21] Pour être tout à fait exact et pour éviter le classique démenti que je vois poindre à l’horizon, dont je m’offrirais, si l’on voulait, à rédiger moi-même, les termes, tant je les devine bien : « Il est absolument inexact qu’aucun Français ait été frappé dans les circonstances que…, etc. » — je dirai que la corvée était composée de Russes et de Français, que les discours du début s’adressaient aux uns comme aux autres, mais que la schlague ne fut appliquée qu’aux Russes. Je ne me rappelle pas très exactement les moyens qui furent employés pour réduire les Français. Je crois cependant que l’on compta seulement sur l’exemple du traitement infligé à leurs camarades, pour les ramener à la raison.

Je ne vois rien à objecter à la conduite de cette brute, sinon qu’il aurait bien dû commencer par là où il a fini. Une volée de coups de crosse, c’est un point de vue, c’est clair, c’est cohérent ; à tout le moins c’est sincère. Mais je ne peux lui pardonner son indécision du début, ni cette générosité dont il a voulu se donner l’avantage, et qui n’était rien de plus que le reflet de son embarras.


Je serais injuste pourtant si je laissais pénétrer trop profondément dans les esprits l’impression que peut produire cette anecdote et si je prétendais insinuer que toutes les concessions que fait l’Allemagne au point de vue de l’adversaire, sont toujours uniquement apparentes et toujours suivies de réactions aussi brutales. Il y a une certaine chevalerie allemande que l’on méconnaît trop souvent et dont j’ai eu personnellement à me louer. L’Allemand aime dans certains cas à bien traiter son ennemi ; il l’estime quand il est courageux et il le lui dit ; il lui laisse volontiers son épée. Quand sont arrivés au camp les premiers prisonniers de Verdun, le feldwebel-leutnant qui devait les recevoir nous a déclaré à l’avance solennellement qu’il les considérait comme des « héros ». Sur le champ de bataille même, il est fréquent de voir un officier venir féliciter les prisonniers, les remercier presque de s’être bien battus. Il leur fera d’ailleurs de même de violents reproches, s’il juge que leur résistance a été insuffisante.

Il n’y a aucune raison de soupçonner la sincérité de ces manifestations. Mais n’y sentez-vous pas tout de même je ne sais quelle application ? Pour ma part, je ne puis m’empêcher d’y reconnaître, sous une nouvelle forme, le même manque de spontanéité morale que nous avons déjà noté. Ces gens qui vous décernent des « satisfecit » quand on ne leur demande rien, on sent qu’ils ont appris ce qui est bien et ce qui est mal et qu’ils veulent montrer qu’ils le savent, prouver qu’aucune circonstance n’est capable de le leur faire oublier. S’ils mettent si soigneusement à part le souci de leur intérêt, n’est-ce pas pour qu’on admire leur indépendance d’esprit et que l’on se persuade de la pureté absolue de leurs jugements éthiques ? Comme toujours quand on n’est pas sûr de soi, ils font les compétents, ils clignent de l’œil, ils opinent, ils parlent. Si leur conscience était réellement aussi prompte qu’ils veulent le faire croire, ils n’en afficheraient pas les décisions avec tant d’insistance.


A un évadé repris, le chef de camp demande pourquoi il s’est échappé :

— Parce que c’était mon devoir ! s’entend-il répondre.

Le lendemain, il réunit tous les prisonniers et leur tient un discours :

— Cet homme a dit qu’il avait fait son devoir en s’évadant. Je déclare hautement que je l’approuve. Je suis obligé de le punir. Mais j’estime sa conduite. Si le malheur voulait que je fusse prisonnier en France, je n’aurais pas de repos que je n’eusse réussi à m’échapper.

Oui, mais s’il était repris et qu’il prétextât le même « Parce que c’était mon devoir », je lui prédis un beaucoup moins grand succès que celui auquel il s’attendrait peut-être. Je crois entendre le Français qui le tiendrait sous sa patte lui répondre par le souverain : « Tu m’dis ça à moi ? » qui laisse si peu de place à la conversation et termine de façon si décisive toutes les controverses spéculatives.

Étroitesse d’esprit de notre part ? Peut-être un peu. Mais surtout certitude de notre fait, inébranlable aplomb de nos jugements. Nous savons depuis longtemps ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui est louable et ce qui est répréhensible, ce qui est devoir et ce qui est crime. Nous n’avons plus besoin de parler de ça ; nous pouvons même l’oublier ; et quand une forte passion, comme est en ce moment la haine de l’Allemand, nous pousse, il se peut que nous passions dans la pratique par-dessus ces distinctions (nous ne sommes pas plus saints que les autres). Mais elles restent en nous, elles existent pour nous ; nous les retrouverons quand nous voudrons.

L’Allemand, au contraire, a besoin d’y penser sans cesse, comme à une leçon difficile, et qu’il faut remâcher si l’on ne veut pas qu’elle s’échappe. Il reste irrémédiablement écolier en morale.


L’écolier sait, mais il ne voit pas lui-même, il ne trouve pas. Et de fait, en morale, l’Allemand ne trouve pas. Si, malgré ses efforts militaires, il n’a pas pu décider la guerre en sa faveur, amener la fameuse Entscheidung[22], la raison la plus profonde en doit peut-être être cherchée dans son incapacité à frapper les imaginations par des propositions morales, simples et claires. Quelle force n’eût pas été la sienne, s’il eût su jeter dans le monde des formules aussi impressionnantes que celles que l’Entente a mises en circulation !

[22] Décision.

Mais encore une fois, pour ce genre de choses, il est impuissant ; pour employer une expression bien allemande, « er versagt »[23] ; il dit non, il « cale », ses facultés le laissent en plan. N’est-il pas curieux de constater que, depuis le début de la guerre, il n’a pas encore su trouver un terrain propre où faire pousser des conceptions à lui, marquées au sceau de son originalité, mais qu’au contraire il s’est toujours laissé entraîner par l’adversaire sur son terrain ? Il conteste, il dément, il rectifie. Mais la matière même de la dispute, ce n’est pas lui qui la fournit. Il se débat contre les jugements sous lesquels on prétend l’écraser ; mais il n’en dépose pas de contraires.

[23] Mot à mot : il refuse.

Ou s’il condamne à son tour, s’il prend l’offensive dans le domaine moral, c’est en imitant exactement les démarches et les procédés de ceux qui l’attaquent. Il y eut le cas Lusitania. Comme riposte, il crée le cas Baralong. Il retourne tout simplement les injures, les accusations qu’il reçoit, comme au début on relançait les grenades avant qu’elles n’eussent éclaté. Nulle part je ne découvre de valeur qu’il ait lui-même fixée, dont il puisse revendiquer à bon droit la paternité. Il ne sait pas orner tout seul sa cause, lui mettre ces petits agréments de morale qui la rendraient séduisante et sympathique. Dans le même temps que nous produisions dans le monde le Droit, la Justice, la Civilisation, le Principe des Nationalités, le Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et finalement la Société des Nations, il ne trouvait à lancer que la timide idée de la Liberté des Mers, dont il était trop évident à première vue que son intérêt le plus égoïste la lui avait seul inspirée.

Il n’est pas sans s’apercevoir de son infériorité sur ce point, et il fait des efforts désespérés pour y remédier. Mais je suis certain que le poids le plus lourd qu’il sente à l’heure actuelle peser sur lui, c’est bien moins celui des armées de l’Entente que celui de tous ces jugements qu’elle a tournés contre lui, braqués sur lui comme des canons, et auxquels il ne peut pas répondre. L’horrible impression d’impuissance que nous avons eue au début de l’invasion, en face de ses mitrailleuses et de son artillerie innombrables, il l’éprouve à son tour en face de nos condamnations si décisives, si simples, si immédiates, qu’elles se sont automatiquement imposées au monde entier. Il se sent muet, comme nous l’étions quand il nous bombardait. Il « tient », mais c’est tout ce qu’il peut faire. Et déjà, je pense que la question se pose pour lui de savoir si dans ce domaine il pourra « tenir » jusqu’au bout.

Ah ! qu’il a bien fait de mettre la main sur tant de territoires ! Quelle grande prudence c’était ! Comme son instinct l’a bien averti ! Car ainsi au moins il a une réponse ; il peut dire : « Vous avez peut-être raison. Mais moi j’ai ça, que je vous ai pris. »

Et encore, il n’est pas sûr du tout que la riposte soit décisive. Déjà il se trouble, il s’intimide, il n’ose plus trop se servir de cet argument matériel qu’il a entre les mains. On lui a tant de fois répété qu’il ne connaissait rien aux choses du droit et de la justice, et il sent tellement bien que c’est vrai, qu’il ne se hasarde plus que craintivement à faire état de ses avantages ; il ne fait plus à la « Kriegskarte »[24] que des allusions furtives et comme honteuses. On le sent très nettement refoulé, comme tassé, et progressivement bloqué par une force supérieure, contre laquelle il n’arrive pas à se défendre efficacement, n’en comprenant pas la nature. L’opinion adverse dessine autour de lui un cercle qui va se rétrécissant tous les jours et sous la menace duquel il sera bientôt peut-être obligé de déposer les armes[25].

[24] Carte de guerre.

[25] Écrit en 1917.


Voilà ce que peut faire une seule case du cerveau restée vide. Cette petite cloison qui sépare le compartiment du Bien de celui du Mal, par sa seule absence, rend vaines toutes les autres qualités de l’esprit. C’est comme un violon pourvu de toutes ses cordes, mais à qui manquerait le chevalet : il ne rendra point de son. Il sera sans portée, sans efficacité, sans influence sur les cœurs. Pas d’écho, pas d’appel à la conscience générale ; partant, pas de réponse, et cette solitude que nous voyons. La nuit intérieure dont il souffre, l’Allemand la porte partout avec lui ; et elle se répand au dehors sur tout ce qu’il fait, obscurcissant ses plus belles réussites.

*
*  *

Si encore ce défaut en lui était bien uniquement un défaut ! On pourrait le plaindre, peut-être lui pardonner. En tous cas, cela ne le mènerait jamais à faire le mal que d’une manière négative.

Mais hélas ! à la place laissée vide par son incompétence morale, il y a chez lui une compétence d’un autre genre, infiniment dangereuse. Au lieu de penser les choses sous les deux catégories antithétiques de Bien et de Mal, il les pense sous la catégorie unique du Possible. Il ne reste pas sans s’interroger sur leur compte. De chacune il se demande : « Peut-on la faire ? Peut-on en venir à bout ? » Son esprit glisse d’un mouvement uniforme tout le long de l’échelle du possible, sans sentir de différences ; il arrive, sans être accroché, retenu, averti, à la hauteur de tout, de n’importe quoi. Un peu plus loin, c’est la même chose qu’ici, puisqu’on peut y aller. Ueber, hinaus[26] ; si je m’avance un peu au delà du point où je suis, qu’y aura-t-il de changé ? Rien, sinon que j’aurai avancé, que je posséderai plus au lieu de posséder moins, que j’aurai fait beaucoup au lieu d’avoir fait assez. Allons-y donc !

[26] Au delà, au dehors : particules continuelles employées en allemand.

Comme il ne se représente pas le Bien et le Mal distinctement, il ne se décide pas à croire qu’ils soient incommunicables. Il pense qu’on peut faire pénétrer l’un dans l’autre, prolonger le Permis au sein du Défendu, profiter des golfes que le Possible fait dans l’Interdit pour y pousser une pointe. Il ne se résigne pas à laisser tranquille ce qui est de l’autre côté de la barrière, pour la seule raison que c’est de l’autre côté. Il faut qu’on lui démontre en plus que ce n’est pas faisable ; et si l’on échoue dans la démonstration, rien ne l’empêchera de s’y atteler. Si lui-même arrive à la conviction qu’il y a seulement une chance de l’enlever au possible pour le rendre réel, rien ne l’arrêtera.

Entendons-nous bien : le souci de la morale n’est pas complètement exclu de sa préoccupation. Mais voici sous quelle forme il reparaît : « Si je fais ça, se demande notre homme, l’opinion l’acceptera-t-elle, le cri ne sera-t-il pas trop grand, ne s’élèvera-t-il pas au point de compromettre ma réussite, trouverai-je les explications suffisantes pour apaiser la rumeur publique ? » Il tient donc compte du caractère plus ou moins prohibé de l’entreprise qu’il projette, mais dans la mesure seulement où elle est rendue par là plus ou moins réalisable.

Si ce calcul était chez lui pleinement conscient, nous serions en présence d’une mentalité bien connue, depuis longtemps définie, qu’on peut appeler la mentalité machiavélique. Mais ce n’est pas tout à fait ça. Même si la Machtpolitik[27] a été appliquée par Bismarck avec une parfaite délibération, même si elle a trouvé plus tard ses théoriciens, qui l’ont formulée jusque dans ses plus petits détails, elle est restée dans la masse allemande plutôt à l’état d’instinct que de proposition. C’est par tempérament, naïvement, que l’homme du commun envisage toute chose sous l’angle pragmatique. Il est fait ainsi. Il ne se rend même pas compte de ce que son point de vue a d’exceptionnel. Il est persuadé que tous les autres y sont comme lui placés, mais qu’ils font seulement plus de manières, qu’ils manquent de franchise et de simplicité.

[27] Politique de la force.

Prenez l’Allemand à tel instant que vous voudrez : comme il y a des gens qui sont toujours à houspiller les filles, vous le trouverez à coup sûr en train de tâtonner sur les frontières de la morale, de chercher les endroits faibles, de peser les interdictions, de calculer les résistances et d’essayer de les tourner. Son esprit est comme liquide : abandonné à lui-même, il découvre les moindres pentes et coule toujours au plus bas. Quand il s’arrête à mi-chemin, on peut être sûr que c’est contre un obstacle sérieux, et qui ne vient pas de lui.

Mais cet obstacle même, dans un cas donné, on n’a jamais de garantie qu’il se rencontrera. Le possible est une catégorie vertigineuse. A la question : « Peut-on faire cela ? » il n’y a presque jamais lieu de répondre : non. Il y a toujours un angle sous lequel un acte quelconque est possible. Si donc de tout acte on se borne à se demander s’il est possible, on trouvera toujours qu’il l’est en effet.

De là vient l’extrême difficulté, quand on accuse l’Allemand d’un crime précis, même s’il est invraisemblable, de dire : « Il n’a pas fait ça ! » Pour qu’il l’ait fait, il n’y a pas besoin de lui supposer une cruauté particulière, quelque irrésistible violence intérieure, quelque sadisme monstrueux. Il suffit que l’acte en question lui soit apparu un jour comme possible ; il suffit qu’il ait découvert un aspect sous lequel il se présentait comme mûr et bon à cueillir. Et qui peut affirmer que cet aspect, pour des yeux qui cherchent, n’existe pas ?

C’est pourquoi, bien que je sente dans ce qu’on attribue aux Allemands beaucoup d’exagération et de broderie, mis en face d’une abomination particulière dont on leur fait honneur, je n’oserai jamais dire qu’elle est controuvée.

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C’est aussi que je les ai vus à l’œuvre. Je ne sais comment décrire l’impression d’étouffement, d’écrasement progressif que j’avais en captivité ; je les sentais sans cesse entièrement sur mon dos ; pas d’intervalle entre eux et moi. Et en effet, en face de leurs prisonniers, ils se demandent seulement : « Comment en tirer le meilleur parti possible ? Par quel réactif les traiter pour en faire sortir le maximum d’utilité ? » Ils savent bien qu’il y a une réglementation internationale qui pose certaines limites à leur pouvoir sur eux. Et ils en tiendront compte dans la mesure où ils prévoient que les infractions risqueraient de transpirer et de faire scandale. Mais jamais cette ligne ne leur apparaîtra comme méritant en soi d’être respectée. Au contraire, ils ne seront occupés qu’à découvrir les points où on peut la franchir sans être aperçu.

De là d’abord des différences considérables dans leur façon de traiter les diverses catégories de prisonniers. A ceux qu’ils ont sentis privés de tout secours, comme les Russes, les Serbes, les Roumains, ils ont tout de suite tout demandé. Ils n’ont même pas conçu qu’il pût y avoir aucune borne aux exigences qu’ils élevaient sur eux. Ils leur ont réclamé leur travail, leur santé, leur vie. Puisque c’était possible de les avoir ! Je n’entre pas dans le détail des tortures incroyables qu’ils leur ont fait subir. Pour les embrasser toutes d’un seul coup, il aurait fallu en voir le résultat. Il aurait fallu voir les Russes qu’ils retiraient de derrière le front français, après en avoir extrait tout le travail qui y était contenu. Il aurait fallu voir ces ombres, s’appuyant au mur pour marcher, ces visages de plomb, ces regards consumés, disparus de l’autre côté des yeux, et, quand on les déshabillait pour la visite du médecin, ces squelettes, tout préparés, qu’on devinait nettoyés déjà sous la peau, tout de suite bons pour l’amphithéâtre. Je n’oublierai jamais cette épouvante. Des gens râclés, grattés jusqu’à la moelle, sucés par tous les bouts et qu’il n’y avait plus qu’à jeter. On sentait qu’aucune pitié, aucun scrupule n’avaient empêché les bourreaux de pousser cette exploitation jusqu’au bout. La pente de la possibilité avait été plus forte que toutes les réflexions : ils avaient glissé tout naturellement, et, si j’ose dire, sans penser à mal, jusqu’au bas.

Avec les Français, qui résistaient, qui les tenaient en respect (exactement comme sur le front) et qu’ils devinaient mieux protégés par leur gouvernement, l’attitude des Allemands était plus respectueuse. Ils ne renonçaient pas pourtant à obtenir ce qui pouvait être obtenu. Même empêchée, leur prétention gardait toute sa force. On ne peut imaginer à quelle multiplicité d’usages ils nous découvraient propres. D’abord ils se servaient de nous pour encourager l’enthousiasme guerrier de leur peuple. Chaque train de prisonniers, au moins au début, faisait des zigzags interminables à travers l’Allemagne pour passer par le plus grand nombre de villes possible ; il s’arrêtait longuement, non seulement dans les gares, mais en pleine voie, à tous les endroits où quelqu’un pouvait en voir le contenu. Nous sommes restés ainsi une bonne heure sur un pont, au-dessus d’une rue de Dresde où la foule s’était assemblée, et ce n’est que lorsque, repue du spectacle, elle s’est dispersée d’elle-même que nous sommes repartis.

Un deuxième avantage qu’ils tiraient de nous, c’était, bien entendu, notre travail. Les sous-officiers cependant, de par un accord réciproque entre les gouvernements, étaient dispensés de fournir le leur. Qu’à cela ne tienne ! « Ce qu’on ne peut obtenir d’eux par la force, se disaient-ils, voyons s’ils ne le donneraient pas par hasard de bon gré. » Et pour faire naître ce bon gré, ils ne manquaient pas de moyens. Il s’agissait de nous inspirer le désir d’aller travailler, hors du camp, dans les Kommandos[28]. Eh bien ! ils organisaient une petite persécution pour nous rendre la vie du camp intenable : ils nous mettaient d’abord dans une baraque spéciale, où le couchage était plus mauvais qu’ailleurs ; ils nous faisaient faire trois heures d’exercice par jour sous prétexte d’hygiène, ils fermaient l’eau dans notre baraque, pour nous obliger à aller nous laver dehors ; ils nous faisaient stationner en hiver dans la neige, pendant des heures ; ils nous confiaient des fonctions humiliantes, comme celle d’empêcher les Serbes et les Russes de venir manger les restes que nos camarades leur faisaient passer. Et ils nous continuaient ces petits témoignages de bienveillance jusqu’à ce qu’ils eussent obtenu des volontaires. Je prie de constater qu’à chacune de ces mesures il y avait toujours une raison suffisante qui permettait de sauver les apparences. Ainsi l’on ne risquait rien du côté des neutres : si par hasard l’idée nous fût venue de réclamer auprès d’eux, jamais nous n’eussions pu faire la preuve que nous étions intentionnellement molestés. Et voilà comment on s’arrange pour gagner sur le prisonnier un peu plus qu’il ne rapporterait naturellement. D’ailleurs, si nos chefs immédiats se relâchaient par moments dans l’exercice de cette fructueuse tyrannie, ils étaient bien vite rappelés à leur devoir par quelque circulaire de Berlin, qui leur démontrait, avec chiffres à l’appui, et non sans reproche, que le « rendement » de leur camp était un des plus faibles, et qu’il fallait à tout prix l’augmenter à nouveau.

[28] Détachement de travailleurs.

Le troisième service que les Allemands croyaient possible de nous demander, c’était — oserai-je le dire ? — notre propagande. Leur calcul sur ce point était surtout clair dans les premiers temps de notre arrivée au camp, avant que nous n’eussions fait connaissance les uns avec les autres. Ils s’étaient mis dans la tête qu’il leur fallait se concilier nos esprits pour opérer, plus tard, par notre moyen, la conversion de la France. De là le groupe des mesures dites libérales : telles que l’octroi d’un théâtre, d’une chapelle, etc. Et de peur que nous ne comprissions pas tout seuls le prix exceptionnel de ces faveurs et la générosité d’âme dont elles témoignaient, ils nous les faisaient sentir dans de petits discours et nous enjoignaient de raconter notre bonheur dans nos lettres et de répandre plus tard dans nos foyers, dans nos villages, l’admiration pour l’Allemagne et pour sa magnanimité. Quand les sanitaires ont été sur le point de repartir en France, pour les préparer à leur mission et pour leur faire un bon moral, ils ont eu l’idée de leur faire d’abord un bon physique : ils les ont mis dans une baraque où il y avait de vrais lits, et ils leur ont octroyé une double ration de viande tous les jours. — Je n’ai d’ailleurs jamais rien vu de plus comique que la déception de nos gens quand, au bout d’un certain temps, ils ont compris que nous n’étions pas utilisables pour la propagande. Leur découragement a été d’autant plus pitoyable qu’ils n’ont jamais soupçonné les raisons qui nous rendaient rebelles à l’œuvre humanitaire et de haute culture qu’ils avaient rêvé de nous confier : ils en ont été réduits à incriminer notre « mauvaise volonté » et l’entêtement de notre haine, ne voyant pas que cette haine, ils l’avaient créée eux-mêmes de toutes pièces, et avec une industrie qui, pour être inconsciente, n’en touchait pas moins au génie.

Car voilà où leur croyance à l’indéfinie possibilité des choses les perd. Comme ils sont persuadés qu’une chose n’en empêche pas une autre, ils croient qu’on peut demander à la fois au même individu des services opposés. Entre deux « actions » également possibles, ils ne voient jamais de contradiction et ils les entreprennent résolument de front. C’est ainsi que, malgré les vues qu’ils avaient sur nous comme missionnaires de la culture, ils ne renonçaient pas à retirer de nous un quatrième avantage : ils nous prenaient comme instruments pour modifier le sort de leurs prisonniers en France. Et comme ils le supposaient mauvais, pour y introduire une amélioration, ils rendaient le nôtre aussi exécrable que possible. Ainsi, d’une part, ils nous offraient un théâtre, mais de l’autre ils nous envoyaient en « représailles ». Pourquoi pas ? Puisque les deux choses étaient possibles, pourquoi ne pas les essayer l’une et l’autre, et en même temps ? Il y avait des moments où ce conflit entre les exigences qu’ils faisaient peser à la fois sur nous devenait franchement réjouissant. Les mêmes hommes à qui l’on avait recours comme acteurs pour notre petite scène, on eût bien voulu les avoir aussi comme travailleurs. Au bout d’un certain temps, la tentation devint trop forte : on en commanda quelques-uns de corvée, tout en leur laissant « toute liberté » de rester membres de la troupe théâtrale. Les besoins augmentant, la réquisition devint plus importante. On n’avait vraiment pas l’intention de tuer le théâtre. Et l’on fut tout étonné, quand on s’aperçut un jour qu’on l’avait étouffé. On conserva pourtant la salle et les décors, pour les montrer aux neutres, quand il en viendrait.

Peut-être vous semble-t-il qu’il est impossible d’obtenir d’un prisonnier plus que n’en voici obtenu. Peut-être trouvez-vous l’exploitation que je viens de décrire absolument radicale. C’est que vous manquez d’imagination. Voici quelques encore petites opérations qu’on peut effectuer sur lui. On peut lui racheter pour 15 pfennigs la portion de pain que les règlements internationaux obligent à lui donner, et dont il n’a pas besoin, puisqu’il mange des biscuits. On peut lui proposer de lui fournir des baquets d’eau chaude contre les baquets de soupe qu’on ne peut pas faire autrement que de lui présenter et qu’il laisse perdre, parce qu’il a le goût trop fin.

Mais ce sont encore là des échanges. Les Allemands voient des possibilités au delà de l’échange. Ils font des calculs bien plus savants. « Si l’on pouvait ravoir leurs restes : on en engraisserait des cochons. » Un tonneau à l’entrée de chaque baraque, où il sera prescrit, sous peine de punitions sévères, de venir jeter son « rabiot ». — Mais les Russes et les Serbes sont là qui assiègent les Français à l’heure des repas. Ils ont faim ! — Tant pis ! Il faut les chasser. Un planton français à chaque porte, pour interdire ce commerce abominable. Et s’il se laisse fléchir, s’il ferme les yeux, de derrière la fenêtre du bureau, un bon Allemand est là qui le guette et qui l’expédie en cellule. — Mais la faim est une maîtresse terrible : elle pousse, en dépit de tout, ces malheureux aux portes où peut-être, avec beaucoup de chance, ils trouveront un fond de gamelle à nettoyer avec les doigts. Rien ne les chasse ! — Le lieutenant chef de camp descendra donc lui-même dans l’arène et vous dispersera cette racaille à coups de cravache, courant comme un fou après ceux qui s’échappent sans avoir été cinglés ; il protégera en personne son « rabiot », il assurera envers et contre tous la nourriture de ses cochons, il « fera valoir » jusqu’au bout ses prisonniers, il garantira le fonctionnement exhaustif de la grande Verwertung[29] entreprise sur eux.