[29] Exploitation, mise en valeur.

Mais ce n’est pas encore tout. Au delà des choses qu’on peut demander, il y a encore celles qu’on ne peut pas demander, mais qu’on voudrait bien avoir tout de même. Et pourquoi ne pas essayer de les obtenir ? N’y a-t-il pas des moyens de faire comprendre, sans le dire, qu’on en a besoin ? Nous recevions du gouvernement français des biscuits, pour compléter l’insuffisante ration de pain que les Allemands nous donnaient. Ils arrivaient dans des caisses et on les entreposait dans une « stalle ». De temps en temps il s’en trouvait de moisis. On les mettait à part, et ceux qu’on ne pouvait rendre mangeables en les grattant passaient dans le poêle, où ils servaient à réchauffer la pièce assez humide. Un jour, le prisonnier qui dirigeait le service des biscuits est appelé par le commandant :

— Vous faites du feu à la stalle 2 ?

— Oui, mon commandant.

— Eh bien ! je regrette : mais je suis obligé de vous retirer l’autorisation d’en faire.

— Mais, mon commandant, nous ne brûlons pas de charbon. Nous nous servons de débris de planches et de biscuits moisis.

— Justement, justement ; je ne puis vous permettre cela.

— Mais, mon commandant, puis-je vous demander pourquoi ?

— C’est trop dangereux. Vous pourriez mettre le feu aux caisses.

C’était au mois de janvier 1917. Il faisait un froid terrible. Au bout de quelques jours, les prisonniers qui travaillaient à la manutention des caisses, n’y pouvant plus tenir, abandonnèrent le travail. Le directeur du service revint donc courageusement à la charge. Mais quand il se présenta à la Kommandantur[30], au lieu d’être introduit auprès du commandant, il fut reçu par un civil, dont le rôle dans le camp n’était pas très bien défini, mais à qui l’autorité militaire abandonnait en général les affaires diplomatiques. Grande cordialité. Cigarettes.

[30] Bureau du commandant.

— Je suis persuadé, dit cet homme, qu’il ne serait pas très difficile de trouver un terrain d’entente entre M. le commandant et vous. Avec un peu d’habileté, vous obtiendriez fort bien l’autorisation de faire du feu. C’est surtout une question de combustible, voyez-vous.

Et se penchant vers lui, il ajouta à mi-voix, en lui mettant la main sur l’épaule :

— Vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre ce qu’on désire de vous.

Lesté de ces bonnes paroles, le prisonnier revint au camp en réfléchissant. Heureusement, nous étions tous entraînés, par les nombreuses occasions que nous avions eues de nous y livrer, à la lecture de la pensée allemande. Notre camarade comprit en un éclair de quoi il s’agissait : le commandant voulait nos biscuits moisis ; il leur avait découvert sans doute quelque emploi merveilleux et il ne pouvait pas résister à la tentation de nous les soutirer. Mais comme il n’osait tout de même pas formuler sa demande, il avait trouvé cette manière perfide et naïve d’amorcer l’affaire et de nous mettre sur la voie de ses désirs. Nous eûmes bientôt la preuve que notre camarade avait deviné juste. Il n’eut pas plutôt offert de livrer les biscuits moisis, que l’autorisation de brûler du bois dans le poêle lui fut rendue.

Rien, me semble-t-il, ne rend mieux sensible que cette petite anecdote la marche naturelle de la pensée d’un Allemand. Elle va, elle descend, elle gagne de proche en proche, et jamais rien ne l’avertit : « Il vaudrait mieux ne pas faire ça ! Il serait plus propre de t’en abstenir. Même dans ton propre intérêt, quand ce ne serait que pour sauvegarder ta dignité. » Sa dignité, ce n’est jamais pour lui une raison à elle seule suffisante de ne pas faire une chose ; il pense toujours qu’il pourra la réparer après coup, si vraiment elle a été endommagée au cours de l’opération ; il s’imagine qu’il trouvera des formules pour la rétablir aux yeux du monde, et qu’à défaut des actes les mots lui permettront toujours de se faire un front serein. En attendant, il ne résiste pas à cette pauvre idée d’avare : « C’est dommage de laisser perdre ça ! Ce serait dommage de laisser passer cette petite occasion de « faire du boni ».

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« Ne gaspiller aucune possibilité. Ne rien omettre de ce qui peut être tenté. » N’est-ce pas le principe même de toute la politique allemande ? N’est-ce pas l’origine de tous les succès militaires et de tous les échecs diplomatiques dont les Allemands peuvent se vanter depuis le début de la guerre ?

L’invasion de la Belgique, vue dans le plan psychologique, je veux dire telle qu’elle s’est passée dans l’âme de l’Allemand, ce n’est pas une scélératesse délibérée, un crime à la hauteur duquel il a dû se hausser par une résolution tragique. Elle lui a été beaucoup plus facile et beaucoup plus naturelle. Elle n’a été qu’un cas privilégié de son incessant débordement sur les choses, sur les êtres, sur le monde. Et qu’avait donc aussi ce petit pays à être si mal défendu et à offrir de si grandes possibilités ? Pourquoi donc ouvrait-il la route de Paris ? Qui donc se fût empêché de profiter de sa faiblesse ? Comment un honnête Allemand, fidèle à son génie et aux indications de sa conscience — oui, il faut risquer le mot, — aurait-il supporté de laisser inculte, infertile à jamais, un terrain qui promettait de si merveilleux produits ?

Depuis la Belgique, l’Allemand n’a pas cessé de se répandre de la même façon sur tout ce qu’il pouvait atteindre. Partout où il y avait à prendre, il a pris. Partout où il a flairé du possible, il l’a grignoté, quelles qu’en dussent être les conséquences. Si puissante qu’ait été sa conduite de la guerre, sa Kriegsführung, il faut remarquer qu’elle manque de ligne. Pas de grand dessein à la Napoléon, pas de plan réalisé envers et contre tous. Excepté devant Verdun, il ne s’entête pas contre les obstacles. Mais il guette les endroits faibles, et les enfonce, les places à prendre et s’y installe, les points sur lesquels on est sûr à l’avance d’être le plus fort, et il y triomphe. Campagnes de Russie, de Serbie, de Roumanie, de Russie à nouveau : quel lien y a-t-il entre elles, sinon qu’elles sont toutes des applications d’un même principe, même pas, d’un même instinct : celui de l’empiètement maximum, de la mise en valeur complète des occasions ?

Tout le génie d’un Hindenburg ne se ramènerait-il pas par hasard à savoir infailliblement reconnaître les points sur lesquels une occasion est en train de se former ? Je trouve, pour ma part, qu’il y manque cet élément dominateur, emprunté à la morale ou, si l’on veut, imité de la morale, qui peut seul achever le grand capitaine : la prévoyance, le sacrifice des petits résultats, la poursuite d’un même but à travers les incidents qui le masquent et les tentations qui le traversent, l’insistance inflexible sur le point qui a été reconnu du premier coup comme devant amener la solution finale ; en d’autres termes encore, la préférence délibérée et définitive de son propre dessein aux conditions que peuvent créer passagèrement les circonstances.

Quoi qu’il en soit, ce flair de ce qui peut être entrepris, même s’il n’est pas autre chose qu’un instinct élémentaire et sans grandeur, a mené les Allemands à Bruxelles, à Varsovie, à Belgrade, à Bukarest et à Riga. Peut-être a-t-il été favorisé dans bien des cas par l’insouciance des Alliés. Mais c’est tout de même lui qui est la source de toutes les victoires allemandes.

Il est en même temps la source de toutes les mésaventures diplomatiques où l’Allemagne s’est si gratuitement fourrée. N’est-il pas incroyable que, dans la seule année 1917, elle ait trouvé moyen d’accumuler trois erreurs aussi grosses que celles de Mexico, de Christiania et de Buenos-Ayres ? Ces noms de capitales forment un pendant expressif aux noms des capitales qu’elle a conquises. Et, en effet, c’est le même esprit qui l’a conduite dans les unes comme dans les autres. Zimmermann, s’expliquant devant le Reichstag sur sa manœuvre au Mexique, disait, si je m’en souviens bien, à peu près ceci : « La guerre avec les États-Unis étant une éventualité sur laquelle il fallait compter, il s’offrait, dans la vieille hostilité du Mexique à l’égard de ses voisins du Nord, une possibilité, que mon devoir était de ne pas négliger. » Il n’y a, en effet, rien à reprendre à cette façon d’envisager la politique. On peut même dire qu’elle est traditionnelle. Mais, en même temps, elle est bien spécifiquement allemande. En face de toute situation se demander : « Que peut-on faire ? » et sitôt que se dessine sur un point quelconque, non choisi, non voulu, une entreprise possible, s’y engager délibérément, faire tout ce qu’il faudra jusqu’au bout, avec autant de scrupule, de méthode et de Gründlichkeit[31] qu’on en pourra mettre. Une fois la possibilité entrevue, il n’y a plus d’autre question qui se pose : le « devoir » entre en jeu tout de suite, qui vous met des œillères contre tous les dangers latéraux, qui empêche de prévoir ce qu’on n’a pas pu imaginer. Sur le champ de bataille cet aveuglement réussit, il est même peut-être indispensable ; mais en diplomatie, il est presque toujours funeste. Car c’est un département où l’on a à compter avec les forces morales, qui ne se laissent pas aussi bien calculer que les forces physiques. Et il arrive qu’on se trouve tout à coup à découvert en face d’elles ; elles surviennent, elles reviennent par des chemins qu’on n’avait pas prévus et elles vous serrent si bien sur les flancs que la possibilité qu’on avait cru voir se révèle tout à coup n’être plus rien qu’une désagréable impasse.

[31] Conscience, faculté d’approfondissement.

Combien faut-il cependant que cette image de la possibilité soit puissante sur l’esprit allemand pour qu’après un aussi gros échec que celui du Mexique — il semble bien que cet incident ait contribué pour la plus grande part à faire l’unité de l’opinion aux États-Unis — elle ait pu le séduire à nouveau, à de si courts intervalles, en Norvège, puis en Argentine ! Il faut qu’elle soit vraiment pour lui l’irrésistible enchanteresse, qui n’a qu’à paraître pour être aussitôt suivie. Aucun avertissement ne peut le mettre en garde contre elle. Il ne se rappelle pas qu’elle l’a trompé. A chaque fois ses attraits lui semblent nouveaux et le même profond désir l’entraîne vers elle.

Et n’est-ce pas parce qu’il y a entre elle et lui des affinités comme congénitales ? L’Allemand se laisse toujours attraper, parce que toujours les choses reviennent se placer devant lui sous ce même angle. On ne peut ni penser ni voir avec autre chose qu’avec son esprit. Et l’esprit allemand est organisé pour apercevoir d’emblée de toute chose ce qui s’en laissera détacher par l’action, et comment il faut s’y prendre pour le détacher.

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Si encore son appétit du possible se bornait au présent ! S’il se contentait de consommer ce qu’il voit devant lui de faisable ! Mais même ce qu’il a laissé derrière lui, ce que, par une négligence inexpiable, il a oublié d’essayer, il ne se résigne pas à le considérer comme perdu. Il revient, il reprend les vieilles affaires. Rien n’est jamais fini. Son avidité de réalisation fouille le passé pour y découvrir les restes d’occasions mal exploitées. Il glane sur le même champ qu’il a lui-même moissonné.

Nous étions habitués en captivité à ce perpétuel retour d’esprit de nos gardiens. Nous attendions toujours cette remise en train des anciennes histoires : « Tiens ! nous disions-nous, il y a trois mois qu’on n’a pas parlé de représailles. Ça va être pour bientôt ! » Et, en effet, ça ne manquait pas : au bout de quelque temps, les journaux commençaient l’offensive, ramenaient des anecdotes horrifiantes sur les traitements que les Français infligeaient aux prisonniers allemands (certaines dataient déjà de deux ou trois ans ; mais qu’importait-il ? tout est bon à se rappeler). Après cette préparation, le gouvernement allemand déclarait une fois de plus que, bien qu’elles lui brisassent le cœur, qu’il a fort sensible, il se voyait obligé de prendre des « contre-mesures » contre les prisonniers français, pour faire cesser les infâmes tortures auxquelles ses loyaux soldats étaient exposés. Cette petite comédie se répétait suivant un rythme uniforme, qui est le rythme même de l’inquiétude allemande.

La cantine nous vendait des sacs de touriste (Rucksäcke) à des prix variant entre 5 et 7 marks. Au bout de deux ans, l’ordre vint de reprendre ces sacs à ceux qui en avaient acheté : on leur donna en échange un petit bout de papier qui représentait un reçu. Sans doute quelqu’un en haut lieu avait-il découvert après coup que ces engins pouvaient devenir entre nos mains une arme dangereuse, ou peut-être simplement leur avait-il trouvé une destination plus avantageuse ; et il n’avait pas hésité à les récupérer de cette façon vraiment idéalement simple et pratique. Mais ce qui prouve combien ce « repentir » était en somme superficiel et gratuit, combien il était subjectif, c’est que, devant nos réclamations énergiques, au bout de quelque temps on nous rendit notre bien.

Pas de ligne telle qu’une fois au delà, on ne revienne plus jamais en arrière. Ils ont beau vous avoir dépassé : vous n’êtes pas encore en sûreté. La zone exposée à leur réflexion comprend tout ce qu’ils ont derrière eux. Et le temps lui-même ne vous met pas hors d’atteinte. Il n’y a pas de prescription.

C’est ici qu’il convient de placer leur manque de foi. Ils ne peuvent pas s’en tenir à ce qu’ils ont dit, se résigner aux promesses qu’ils ont faites. Ils les ont faites peut-être sincèrement. Mais c’est qu’ils n’apercevaient pas encore toutes les possibilités qu’ils excluaient par là. Elles n’avaient pas encore paru, elles ne leur avaient pas encore fait signe. Et maintenant qu’elles se révèlent une à une, entre leur appel et la parole qu’ils ont donnée, il ne peut plus y avoir de balance. Ils ne rompront peut-être pas celle-ci d’un seul coup ; mais ils chercheront des intermédiaires, ils poseront des restrictions, ils chicaneront sur la quantité ou la nature de ce qu’ils se sont engagés à fournir, ils ajouteront à leur promesse des conditions imprévues et telles que l’accomplissement cesse d’en paraître souhaitable à ceux-là mêmes qui l’attendaient. Une promesse, après tout, ce n’est rien d’absolu : pourquoi ne pourrait-elle pas être corrigée, quand les circonstances se renouvellent et ouvrent des perspectives qu’on ne pouvait pas jusque-là entrevoir ? Est-il vraiment impossible de la concilier avec les chances à courir qui se présentent ? N’y aurait-il pas moyen d’être à la fois fidèle et pratique, loyal et ingénieux ? Tout est possible ; il suffit de découvrir le joint ; il existe forcément quelque part ; de si beaux avantages ne peuvent pas être perdus.

Cette conduite est très précisément celle que les Allemands ont suivie avec les États-Unis. Et l’on a bien vu, à cette occasion, qu’ils étaient incapables de se représenter l’effet qu’elle produit immanquablement sur les gens de mentalité normale. Leur manque de foi est si spontané, si innocent, il leur semble si naturel de revenir sur leurs engagements qu’ils ne sentent pas la colère de ceux qui se trouvent par là trompés ; ils ne l’imaginent en aucune façon, ils n’en ont aucune idée. Reprendre n’est-il pas de même espèce, de même sens que donner ? Pourquoi se fâcher quand on vous reprend après vous avoir donné ? Ce sont les deux phases d’un même mouvement, ce sont deux opérations complémentaires. Ils ne voient pas la ligne qu’il y a entre les deux, ils ne comprennent pas ce qu’elle a d’infranchissable, ni que la franchir en retour constitue la plus sanglante injure que l’on puisse faire à un partenaire.

Les explications perfides et absurdes que les journaux allemands ont fournies à leurs lecteurs de la brusque résolution du Président Wilson n’étaient pas entièrement insincères. Elles reflétaient bien ce qu’ils avaient été obligés de supposer pour comprendre un geste dont les véritables raisons leur demeuraient complètement insoupçonnables.

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L’Allemand découvre des possibilités partout ; non seulement quand il avance, mais aussi quand il recule ; non seulement quand il s’agit de quelque chose à prendre, mais aussi quand il s’agit de quelque chose à perdre. Il a une sorte de génie pour perdre le moins possible ; il trouve des positions intermédiaires là où personne n’en eût jamais imaginé, il se rattrape sur des lignes que tout autre eût considérées comme intenables.

Je me rappelle avec quelle impatience nous suivions sur la carte, en 1916, les progrès de l’offensive Broussilov sur les deux ailes de l’armée von Bothmer. Comme on s’en souvient, cette armée, établie sur la Strypa, était menacée d’un débordement par le nord (vers Brody) et par le sud (vers Stanislau). Tous les jours nous attendions son repli. Nous faisions des pronostics ; il nous apparaissait d’après la carte qu’elle ne pouvait guère se reporter moins loin en arrière que sur la Gnila-Lipa. Mais en attendant elle ne bougeait toujours pas. Et quand enfin, à la dernière extrémité, elle s’ébranla, nous fûmes stupéfaits de voir qu’elle trouvait moyen de s’arrêter presque aussitôt, dans une position qui ne correspondait à aucune ligne naturelle, et en abandonnant le minimum de terrain nécessaire pour se dérober à la pression qui menaçait ses flancs.

L’Allemand a un coup d’œil prodigieux pour reconnaître les arrêts possibles sur le chemin de la retraite ; il sait introduire de l’économie dans les catastrophes ; elles lui apparaissent semées de points de repère et de crampons. Rien de plus instructif à cet égard que de suivre l’histoire des concessions politiques de l’empereur. Au printemps 1917, une vive agitation en faveur de la réforme du droit électoral prussien se déclare. Après avoir tâté le terrain, devant des signes très nets de mécontentement, l’empereur comprend qu’il faut céder : il publie son Osterbotschaft[32] promettant la réforme. Mais il a bien soin de s’engager le moins possible et il se garde de préciser la nature de cette réforme : sa promesse peut avoir trait aussi bien à une simple modification du suffrage de classes qu’à l’introduction du suffrage universel. Comme elle réussit quand même à calmer les esprits, il s’en tient là jusqu’à nouvel ordre. Tant que la promesse suffit, pourquoi la dépasser ? Tant qu’il ne vous est pas expressément demandé, pourquoi faire un pas de plus en arrière ? Trois mois passent sans que le peuple allemand entende parler de rien. A la fin il apprend par les journaux que le chancelier consulte le gouvernement saxon, pour savoir s’il est content du suffrage censitaire, des plus démodés, par lequel il fait procéder à l’élection de son Landtag. C’est donc un vote de ce genre que l’on se prépare à établir en Prusse ; la concession solennelle de l’empereur se ramène donc à un ridicule trompe-l’œil. A cet instant l’agitation recommence, il semble même que ce soit la plus vive que l’Allemagne ait connue depuis le début de la guerre. Les partis de gauche livrent une vraie bataille au chancelier. En même temps qu’ils insistent sur la réforme du régime électoral, ils émettent des exigences touchant la conduite des affaires extérieures et déposent leur fameuse résolution en faveur d’une paix sans indemnités et sans annexions. L’empereur (ou, si l’on veut, le parti militaire) sent que la situation est de nouveau difficile et qu’il faut rendre de la corde. Il promet cette fois nettement le droit de vote égal et secret et procède à une « démission » solennelle et ostensible du chancelier. Mais c’est ici qu’apparaît le coup d’œil magistral pour les possibilités intermédiaires et l’art prodigieux de se raccrocher sur les pentes, dont l’Allemand est doué. Le parti militaire cède aux libéraux, puisqu’il leur abandonne Bethmann-Hollweg, qui d’ailleurs ne faisait guère son affaire, en pâture ; mais l’idée lui vient tout de suite : ne pourrait-on pas profiter de cette capitulation pour, au contraire, se remettre mieux en selle ? L’opération que représente le changement de chancelier peut, en somme, se décomposer en deux temps bien distincts : il y a le renvoi de celui qui est en place, ça ce sera pour les mécontents ; et il y a son remplacement ; pourquoi ceci ne serait-il pas pour nous ? Nous donnons ; pourquoi, en échange, n’essaierions-nous pas de reprendre ? Nous faisons plaisir à nos adversaires ; n’y aurait-il pas moyen d’utiliser cette bienveillance même que nous leur témoignons pour nous faire plaisir à nous ? On voit le genre de réflexion qui s’est exercé ici. Dans ce qui fût apparu à tout autre esprit simple et de sens unique, l’Allemand a reconnu une multiplicité interne et la possibilité d’une double direction. Il a trouvé le moyen d’avancer en reculant, de s’affermir en faisant la culbute, de se rapprocher de la côte en ayant l’air de gagner le large. La nomination du Dr Michaëlis, bien plus docile instrument du parti militaire, au poste même où l’opposition venait de trouver le libéralisme de Bethmann insuffisant, est vraiment un chef-d’œuvre tactique supérieur encore au repli de Bothmer et l’une des plus frappantes réussites de ce génie du possible qui fait le fond du caractère allemand.

[32] Message de Pâques.

Il serait passionnant de suivre et de retrouver à l’œuvre le même génie dans la politique ultérieure de l’Allemagne et d’abord dans la palinodie éhontée du Dr Michaëlis lui-même sur la question des buts de guerre. Au moment où ce personnage monte sur la scène, il sait bien qu’il est là pour assurer le contact avec le Reichstag, pour l’amorcer et le maintenir bien accroché au bout de la ligne. Aussi, dans son premier discours, déclare-t-il son adhésion pleine et entière à la motion de paix de la majorité ; il prend simplement la précaution d’une restriction très enveloppée, « pour autant que je comprenne cette motion », dit-il, — une restriction qu’on peut ne pas apercevoir, qu’il souhaite qu’on n’aperçoive pas, mais qui est là, pourtant, pour marquer l’emplacement de son dédit futur et du parjure auquel il est déjà résolu dans son cœur. On le voit ensuite tirer — plus ou moins habilement d’ailleurs — sur la corde, pour constater si l’opinion est suffisamment enferrée et si l’on peut espérer la ramener à soi. Puis soudain, dès que les événements semblent lui redonner l’avantage, avec une effronterie sans exemple, il essaie de tout ravoir d’un seul coup et il proclame tranquillement qu’il ne s’est jamais associé au vœu du Reichstag en faveur de la paix sans annexions.

Sans doute objectera-t-on qu’il ne fit preuve, à cet instant, que d’un assez médiocre sens des possibilités, car l’opinion justement n’était pas mûre pour cette reculade et il se trouva subitement avec elle dans un écart trop accentué qui fut l’origine de toutes les complications par où sa chute fut amenée. Mais il ne s’était trompé en somme que de moment ; il avait cru trop tôt apercevoir une opportunité qui devait venir, à la faveur des événements, quelques mois plus tard. Son discernement du possible avait fonctionné trop vite. Dans le fond, il avait vu juste et reconnu d’emblée tout ce que l’Allemagne allait pouvoir rogner sur ses promesses, tout le chemin qu’elle allait pouvoir faire à reculons. Et en effet, sitôt que la Révolution russe eut commencé à porter ses fruits de désordre et eut fait luire de nouvelles perspectives, l’opinion allemande tout entière s’éveilla à l’apostasie ; elle comprit, avec plus ou moins de rapidité, mais avec un flair tout de même merveilleusement vif, tout le champ qui s’ouvrait à son manque de parole. Elle vit la marge qu’il y avait entre les assurances qu’elle avait données et la situation que créaient les nouveaux événements, se peupler de mille lignes voisines et successives qu’elle ne put se retenir de réoccuper tour à tour ; et tant elle passait naturellement de l’une à l’autre, tant elle était à son affaire en les distinguant et en les épousant l’une après l’autre, elle eut à peine la sensation de quitter les positions qu’elle avait prises à la face du monde, les intentions qu’elle avait solennellement déclarées. Je suis convaincu en effet que la grosse majorité de l’opinion allemande n’est guère sensible aujourd’hui à la différence qu’il y a entre la résolution de juillet 1917 et les clauses de la paix de Brest. Elle la devine bien, vaguement ; mais elle n’y voit rien d’anormal ; elle ne voit pas le mur qu’elle a sauté. Un monsieur von Kleist a pu dire tout tranquillement au Landtag prussien : « Beaucoup qui, jusqu’ici, étaient partisans d’une paix de renonciation, ont maintenant changé d’avis. » Quoi de plus simple ? Quoi de plus innocent ? C’est le tissu même de l’esprit qui est ici si profondément élastique qu’il revient tout seul, dès que l’événement le lui permet, et sans se rompre jamais, à toutes les ambitions qu’il avait été forcé de résigner.

Le peuple allemand tout entier est animé d’un seul et même mouvement mental, d’un insensible glissement de la pensée, qui lui fait sans cesse parcourir toute l’échelle des possibles. Rien ne peut arrêter son esprit en un point, sinon les obstacles matériels, les empêchements physiquement insurmontables. Aucune encoche sur la règle qu’il frôle ne saurait lui imposer une limite définitive. Tout dépend de ce qui surviendra ; il est toujours prêt à « hinüber » ou « hinausschreiten ». Que la porte s’entr’ouvre seulement, contre laquelle il s’est buté, et déjà il est de l’autre côté.

C’est un fait remarquable qu’en Allemagne une véritable opposition ne puisse pas arriver à se former. Même quand plusieurs partis réussissent à se grouper, comme en juillet 1917, la première chance imprévue qui luit à l’horizon politique suffit pour désagréger leur bloc. Aucune idée commune, aucun principe ne les lient ; il n’y a pas pour eux de conception générale qu’il faille envers et contre tout réaliser, pas de stipulation morale minimum, aucune règle qui mérite d’être d’abord et à tout prix sauvegardée. Ils sont ensemble contre le gouvernement parce qu’ils ont cru ensemble reconnaître un chemin qu’il ne voyait pas, une affaire à cueillir qu’il semblait ignorer. Mais que le même gouvernement leur fasse comprendre qu’il est sur la voie d’une affaire meilleure et qu’il en entr’ouvre seulement la perspective, plus rien ne subsiste entre eux ; ils ne trouvent plus la moindre idée qui puisse les maintenir ensemble ; le moindre bout de la ficelle qui les attachait a disparu[33].

[33] Comme je l’ai indiqué plus haut, le présent chapitre a été composé, pour la plus grande partie, pendant l’été 1917 ; seule l’histoire des concessions politiques de l’empereur date d’avril 1918. Malgré les événements formidables et que j’étais bien loin, je l’avoue, de prévoir, qui se sont passés depuis, je ne pense pas qu’il ait perdu toute vérité. Au contraire, si j’eusse attendu jusqu’à maintenant pour l’écrire, peut-être eussé-je pu le fournir d’exemples bien plus saisissants que ceux que j’ai allégués. Mais j’espère que ces illustrations meilleures de mes remarques, dont l’ordre des temps m’a seul interdit d’user, s’évoqueront d’elles-mêmes dans la pensée de mes lecteurs et viendront y remplacer automatiquement leurs équivalents moins heureux.

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Certes, pas plus que de sadisme, ce n’est de fanatisme que je songerai jamais à accuser les Allemands. A part les quelques visionnaires du pangermanisme, dont ce sont surtout les appétits qui font les certitudes, qu’ils sont peu entêtés, qu’ils sont peu entichés ! Qu’ils ont le regard prompt et éducable ! Avec quelle facilité ils se laissent instruire ! Qu’ils ont donc d’aptitude à la conversion ! Leur foi varie exactement avec les chances qu’ils pensent apercevoir. Leur credo est étroitement déterminé par les circonstances. Et cela, non pas par scepticisme, ni par opportunisme conscients. Ils croient réellement, au fur et à mesure, à toutes les doctrines qui correspondent à leur avantage maximum. Ils adhèrent avec une sincérité positive à tous les postulats qu’implique tour à tour leur action la plus efficace. Mais jamais en eux aucune conviction ne précède la leçon des choses, ni ne cherche à l’étouffer.

Qui oserait contester qu’ils soient capables, dans la pratique, du plus noble acharnement ? Tous les combattants savent avec quel courage ils se font tuer sur leurs mitrailleuses. Mais, chose étrange, leur esprit n’a pas la même vertu que leur volonté. Il ne se cramponne pas ; il n’accepte pas de périr avec ce qu’il a une fois conçu. Et c’est parce qu’il ne l’a conçu que faiblement.

Les aspects moraux ne le frappent pas ; ils sont sur lui sans morsure et sans inscription ; on sent qu’il les reçoit comme une plaque fatiguée, voilée, qui « a vu le jour ».

Il y a un mot pour lequel tout bon Allemand possède une secrète dilection, qui est le plus bel éloge qu’il sache décerner et par le constant et amoureux emploi duquel il trahit sa profonde inconsistance morale, tout ce que sa conscience a d’invertébré. C’est le mot : anständig[34].

[34] Raisonnable.

L’Allemand est « ein anständiger Mann »[35], c’est-à-dire un homme qui comprend les choses, avec qui on peut causer, un homme dont l’esprit se plie aux éventualités et à toutes les indications de la fortune, un homme qu’aucune idée trop raide ni trop fixe m’embarrasse, un homme qui ne souffre d’aucune répartition irrévocable de ses idées.

[35] Un homme raisonnable.