Du jardin, à travers champs, Bernard descendit jusqu’au bourg. Ses pas sonnaient à peine sur l’honnête sol français, de vrai terreau, pur de tout alliage de cuivre ou d’or. Des aubiers centenaires jalonnaient par toises et par coudées le cours des ruisseaux. Les corbeaux éternels tournaient autour du clocher, contre le sens des aiguilles de l’horloge, neutralisant le temps. Les pics verts faisaient leur chasse aux insectes comme une tournée, de poteau à poteau télégraphique. A l’horizon, rejetant les champs de cerisiers jusqu’aux marais de cette Brenne dont les habitants ont le ventre jaune, flexible, la Creuse s’effilait sur les collines de meulière. Avant le coucher du soleil, pour être prête à son lever, la campagne déjà s’endormait, comme les coqs astucieux. Elle s’endormait; elle ronflait un peu, la campagne. Pas de murmures ou de cris, pas de fumées. Comme elle paraissait vaine, la légende qui veut qu’il y ait des hommes. Il était si clair, ce soir, qu’il n’y en a point, qu’il n’y en a qu’un, ou deux. Pas de chansons. Et, justement, il était là-bas à la lisière des champs, l’unique homme, donnant à l’univers sa véritable échelle. Etalon invariable, le jour n’avait dilaté, le soir n’avait emporté que son ombre. Il suffisait de le mettre en regard du ciel pour voir que c’était le ciel, peu à peu, qui diminuait.
Le village était célébré par les géographes parce qu’il marquait à peu près le milieu de la France. On ne savait à vrai dire si c’était l’église ou le rond-point qui occupait le centre exact. Comme le pôle, il devait varier, suivant les années, mais on se sentait presque, comme au pôle, au faîte d’un demi-globe, plus exposé, plus assuré. Les rues, les fleurs, les fossés s’évasaient sur cette terre convexe. Par quelle vanité, par quelle peur Bernard la délaissait-il pour une ville, où l’on doit loger dans les coins la nuit, le soleil? Par quelle ignorance cherchait-il à étudier la vie là où elle s’amasse en une écluse gigantesque, alors qu’elle était ici distribuée par maison, goutte par goutte, et que sous chaque toit, comme sous un microscope, isolé, un défaut ou une qualité s’épanouissait? Et Bernard, sans trop de difficulté, peuplait son bourg de types balzaciens. Dans cette ferme habitait Dron, l’avare, qui avait fait construire pour sa femme, au cimetière de Bourges, une chapelle exigée par testament, et qui déjeunait dans le caveau, les jours anniversaires, pour épargner les frais de restaurant. Dans cette échoppe, Bottin torturait les animaux, il teignait les serins en martin-pêcheurs, il plumait les coqs vivants pour un chapelier; il avait crevé les yeux de son merle pour qu’il chantât mieux: l’oiseau chantait de moins en moins, mais il engraissait. Dans son café, Durandot le terrible, qui avait surpris deux fois sa femme avec son ami Ermelin et ne s’était point senti capable de casser la tête, prétendait-il, à un camarade de première communion. Et sur son banc municipal, le père Dorat, le menteur, qui continuait à mentir, ses quatre-vingt-cinq ans passés. Chaque après-midi, il s’échappait pour errer à l’aventure dans la campagne et racontait au retour d’incroyables aventures. Quelque coquassier le ramenait en carriole. On venait justement de le débarquer, et il appela Bernard pour le mettre au courant, fier de son équipée. Bernard volontiers s’arrêta. Rien ne pressait. Le soleil avait battu dès six heures son record de la veille, et terminait, doucement, sur sa lancée.
Le vieux Dorat était ce soir pour l’émotion. Il mentait avec sentiment.
—Où je suis allé, Bernard? Je ne sais pas au juste, mais je crois bien que j’ai aperçu des bateaux.
—Des bateaux!
Il n’y avait ni canal ni fleuve à trente lieues à la ronde et jamais Dorat n’avait dépassé les bornes de la commune.
—Je crois bien que ce sont des bâteaux. Ils étaient dans l’eau, des matelots dessus; plus longs que larges et les cheminées à barre rouge. J’ai de mauvais yeux, je ne peux rien certifier, mais c’était bel et bien des bateaux.
—Ils avaient des voiles?... Oui, des voiles... des toiles enfin pour le vent.
Le vieux réfléchissait en bourrant sa pipe, car il n’avait point prévu la question et il veillait à ne point se couper dans ses récits. A court d’imagination, prétextant que les allumettes de l’Etat, trop courtes, s’éteignaient ou lui brûlaient les doigts avant que le tabac n’eût pris, il rentra se remiser près du fourneau. C’est alors que Bernard remarqua sa petite fille, à la fenêtre. Elle cousait silencieusement, et levait vers le jeune homme, après chaque coup d’aiguille, deux yeux fidèles, deux lèvres entr’ouvertes. Tous les signes qui poinçonnent la beauté, chez les différents peuples, étaient réunis sur ce visage encore insignifiant. Les prunelles étaient bleu marine, les cheveux noirs; les sourcils se rejoignaient; le nez était droit; juste une fossette, juste un grain de beauté; juste cette respiration ordonnée dont chaque haleine semble durer un tout petit peu plus longtemps que l’haleine de tout à l’heure, si bien que l’on imagine un jour pour lequel une seule aspiration suffira... Il faisait déjà sombre. La seconde veille commençait et les poules, sur leur perchoir, changeaient de patte pour la première fois. Un seul rossignol suffisait à annoncer l’automne, la nuit, la forêt, le silence.
Serait-ce enfin celle-là qui comprendrait son désir, son simple désir. Ce qu’il voulait était pourtant bien facile; il voulait qu’une femme rencontrée, sans qu’il eût à la solliciter ou à la contraindre, vînt se placer d’elle-même à son côté, marchât en souriant, lui obéît; que la voyageuse du coin, dans le wagon, s’approchât, se pelotonnât contre son épaule, lût à son livre... Les Roumaines, les Russes, dit-on, saluent ainsi le bonheur, s’arrêtant une minute à tout détail qui peut devenir le premier souvenir d’une passion. Serait-ce enfin celle-là, avec ses yeux qui louchaient à peine?
—Comment vous appelez-vous, Mademoiselle?
—Je m’appelle Renée Dorat.
Il tenta l’épreuve.
—Je m’appelle Bernard. Accompagnez-moi jusqu’à la forêt.
Soumise, elle posa son ouvrage et se rangea près de lui; ils partirent. Ils avaient échangé leurs prénoms comme on échange des anneaux de fiançailles, et chacun, dans son esprit, jouait avec celui de l’autre. Il lui prit les mains. Elle les avait d’inégale grandeur; il fallait les serrer avec une force inégale. Les six heures, une par une, tombaient du clocher au compte-goutte. On s’était d’ailleurs trompé, il en tombait sept. Les constellations étaient emmêlées et rigides comme des jonchets, on n’aurait pu retirer l’une d’elles sans ébranler toutes les autres. Pour le repas du château, le bassin argenté haussait un cygne tout paré. Les chiens de luxe et de garde aboyaient alternativement.
—Prenez-moi contre vous, Renée!
Elle le pressa contre sa poitrine, obéissante, puis, toujours silencieuse, reprit sa marche. Elle ressemblait au St. Sébastien de ce peintre allemand. A qui ressemblait-elle donc?
—Embrassez-moi...
Elle l’embrassa.
—Embrassez-moi en laissant vos lèvres un peu ouvertes.
Toujours sereine, elle se prêta à son jeu. Ainsi les miroirs où des mots délicieux sont cachés vous les révèlent quand vous soufflez sur eux, vous les révèlent sans émoi. Avec tranquillité et conscience, elle acceptait les baisers, les moindres regards. Ils étaient en sûreté en elle comme dans une tirelire.
Ils s’asseyaient maintenant au bord de la source des Préférés. Ils la contemplaient. Du centre partaient d’innombrables petits cercles, immobiles et tendus. A compter son âge comme on compte celui des arbres, c’était une source qui devait avoir plus de mille ans. On sentait qu’un mouvement infini circulait dans l’espace. Mais, comme une file de billes d’ivoire, les choses se le transmettaient en restant immobiles. Seul, tout là-bas, un peuplier secouait ses feuilles, seule, si près, Renée frissonnait quand c’était son tour. Jamais Bernard n’avait vu frissonner ainsi. Quand il passait son bras autour de sa taille, un tremblement mystérieux agitait des pieds à la tête sa compagne. Chaque muscle craquait, chaque artère pétillait, les dents claquaient. Il en éprouvait une vague inquiétude.
—Vous me pressez contre vous, Renée Dorat, vous m’embrassez en laissant les lèvres un peu ouvertes. Vous m’aimez donc?
Elle ne répondait point.
—Regardez-moi.
Ignorante, elle ne regarda pas seulement ses yeux; elle crut qu’elle devait l’examiner en détail, elle considéra ses cheveux, sa cravate. Lui-même d’ailleurs était distrait. D’habitude, il regardait dans les prunelles de ses amies comme dans les porte-plumes qu’on rapporte de Lourdes ou des Sables d’Olonne. Il les étudiait vraiment, il y cherchait des plages, des châteaux rouillés, de la mousse. Mais cette soumission l’inquiétait qui l’avait d’abord flatté. Il se soupçonnait maintenant d’en être la victime. Peut-être Renée était-elle réputée dans le bourg pour sa facilité, pour sa naïveté.
—Parlez moi.
—De quoi?
—De ce qui vous plaira. De tout.
—Je ne parle jamais.
On ne pouvait avoir une voix plus émue et plus raisonnable. Plein de remords déjà, il se penchait sur elle, il l’étreignait. Il tressaillit en la voyant pleurer. Elle pleurait les yeux fermés, modestement, de même que tout à l’heure, pour rire, elle avait caché ses lèvres de sa main. Et à nouveau elle ressemblait à une femme illustre. Quelles femmes illustres avait-il donc déjà vu sourire, aimer, pleurer?
Ils revenaient vers le bourg. Des ombres d’oiseaux voletaient sans bruit. La lune invisible éclairait la nuit par en dessous. Bernard, pour la première fois, comprenait qu’il était né pour la campagne et pour la médiocrité. Toutes ses qualités ne lui serviraient jamais. Il était prodigue, mais il était pauvre. Il était complaisant, mais il n’aurait jamais qu’à l’être pour des supérieurs. Il était modeste, mais il n’avait point de talents. Quelles fées s’étaient trompées, au bord de son berceau, et lui avaient octroyé les mérites nécessaires aux rois? Voilà qu’il rejetait maintenant sur son ambition, comme le fils pieux sur le père enivré, un manteau impénétrable. Il renonçait à son projet de club où les jeunes bourgeois, inscrits par professions, s’offriraient à la République en cas de grèves ou de guerre. Il renonçait à reconstruire les vieilles maisons sur le Pont Notre Dame, les cahutes sur le parvis; à planter de pins les hauteurs de Montmartre, à flanquer Paris, les fortifications une fois démolies, de vingt palais qui seraient les pavillons d’été de chaque arrondissement, avec des théâtres pour ballets, avec des bains. Les conseillers municipaux pouvaient, s’il leur semblait bon, aliéner la pointe de la Cité, peindre en jaune clair la Tour Eiffel. Il abandonnait Paris, il abandonnait le monde à lui-même. Il n’y retournerait jamais plus. Il avait subitement le dégoût d’un voyage aux Indes, à Tahiti. Il lui semblait vain et prétentieux de descendre le Gange sur un radeau sacré, à la même vitesse que les crocodiles endormis; de regarder, sur un rivage de corail cannelé, un poirier de France fleurir, un colibri s’y poser. Et cette Anglaise splendide qu’il avait vu au cinématographe sortir d’une villa de Delhi—il avait pu lire le nom de la rue—ajuster son châle, disparaître après mille tournants dans une voiture qu’on avait longtemps suivie, il l’abandonnait à son mari, à son cousin, au premier champion de polo; il renonçait à la retrouver jamais. Dans le sable, du bout de sa canne, il signait son abdication.
Soufflant dans la trompette qui le matin annonçait les légumes, le marchand de journaux passait. Bernard, surpris par la manchette, acheta un numéro: Le Louvre était en feu. A part les Poussin et les Claude Gellée, intacts, à part un modeste Lesueur, tout était consumé. La Joconde, l’Olympia avaient brûlé les premières. On avait vu scintiller le Régent, inabordable, pendant une minute, puis il avait filé comme une étoile: Le voilà disparu pour un couple de siècles. Les statues bouillantes qu’on avait cru sauver et qui étaient rangées par files sur le carrousel, éclataient maintenant d’elles-mêmes, s’effondraient, perdaient un bras. On eût dit une cohorte de soldats antiques fusillés sans gloire par une société de tireurs. De Londres, coïncidence étrange, on annonçait que la Galerie Nationale brûlait également... On n’avait point encore de nouvelles de Dresde, de Munich, de Madrid.
Deux jours auparavant cette nouvelle eût consterné Bernard. Il en fut à peine effleuré. Depuis ce matin, depuis tout à l’heure, il n’admettait plus la gloire, ni ses enfants, les chefs-d’œuvre. Il se sentait seulement libéré de n’être pas à Paris témoin de ce malheur, comme on l’est d’échapper à la corvée d’un enterrement. D’ailleurs il ne s’agissait plus de courir les musées, il s’agissait de vivre.
D’ailleurs la Joconde était près de lui. C’est à elle que Renée ressemblait. Elle avait le même visage irrégulier sous le masque rigide et transparent de la beauté. Elle avait ses épaules arrondies, à douter qu’elle pût lever les bras, cueillir des cerises, et elle avait maintenant, comme elle, le privilège de ressembler à une merveille disparue. Déjà Bernard s’habituait à l’idée de vivre à son côté. Que lui dirait-il demain, à l’heure officielle? Assuré par avance du succès, la demanderait-il pour sœur, pour femme, ou pour maîtresse? Prouverait-il enfin qu’il n’était point sans énergie et sans esprit de suite en l’épousant, en ayant d’elle de beaux fils; en l’accompagnant chaque après-midi à la promenade, tandis que les peintres célèbres, attirés par cette ressemblance inouïe, s’inclineraient sur son passage, et s’étonneraient de la voir, de sa marche silencieuse, dévider à chaque pas l’écheveau qui attache pour toujours les autres femmes?
On était à la porte du père Dorat. Bernard prit congé.
—Dormez bien, Renée.
Elle lui obéit précipitamment. Elle entra chez elle au galop. Elle dut se mettre au lit, tout de suite, sans souper...
C’est ainsi que Bernard s’ingéniait à styliser chaque acte de sa journée, chaque paysage, chaque émotion. C’est ainsi que certaines abeilles se construisent des gâteaux dont les logettes sont plus finement sculptées. Mais aucun miel ne les baigne.
Je cherchais en vain, mon amie, à saisir sur vos traits ou dans mes paroles l’ombre d’un désir. C’était un de ces jours de semaine dont l’aménité des gardiens et des contrôleurs fait un dimanche et où la hauteur des jets d’eau n’est plus calculée sur le diamètre du bassin ou du ciel. Une loueuse bègue essayait en vain de nous expliquer qu’on paye pour les chaises; nous nous refusions à croire qu’il y eût entre les hommes des affaires d’argent; vous alliez lui donner des fleurs, ou une bague, ou un de ces enfants assemblés autour de votre loulou à longs poils, résolus à fuir de pied ferme au premier grondement, qui se demandaient s’il était debout ou couché. Les marronniers étaient tout roussis sur leur droite; il ne restait plus qu’à les retourner. Nous étions tout engourdis du côté gauche. Nous causions de l’amour comme on cause du temps, pour être banal et ne nous engager à rien. Je vous pris les mains et vous assurai que je vous aime, que je vous adore. Vous étiez tout à fait de mon avis...
Bernard cependant, dans sa province, renonçait à épouser Renée. Il flânait de porte à porte. Il n’essayait même pas de trouver à sa résolution une cause précise. Il savait trop bien que chacun de ses prétextes plongeait une racine dans ses défauts et l’autre dans ses qualités. Il ne voulait avoir pour lui, par ce beau matin, ni mépris, ni surestime. Il n’eût pas menti en se disant:—C’est que Renée est trop pauvre, c’est que je n’épouse point sans dot. Il eût menti en ne se disant pas:—C’est que ma mère en serait malheureuse. Il ne l’épousait pas, et voilà tout. Elle était pour lui, désormais, un de ces souvenirs qui s’endorment soudain, et qu’on réveille, au tournant du siècle, avec leur jeunesse. Dans vingt ans, il la rencontrerait à nouveau, il la saluerait, ils se souriraient. Elle pouvait en attendant épouser Mortonne, le jeune ébéniste. Elle lui était destinée.
Arrêté justement près de la boutique, il s’étonnait de n’avoir jamais eu, comme devant ce menuisier, le sentiment de sa roture. Mortonne était grand, svelte. Il avait des mains effilées, des cheveux châtain soyeux et courts, des yeux bleus voilés et francs. Il travaillait avec soin et indifférence. Les poules piétinaient les copeaux: il les chassait sans juron et sans geste. Une automobile lui demandait la route: il répondait sans dédain et sans condescendance, alors que Bernard déjà s’agitait; il n’avait pas de sourire entendu en mettant le chauffeur en garde contre le carrefour de la Semble-Vierge. Bernard était consterné et jaloux. Il ne savait dans quel esprit de flatterie, il s’ingéniait, lui, à plaisanter et à égayer ses camarades. Il interrompait les discussions sérieuses par des boutades, et donnait pour excuse son humour, qu’il disait anglais. Il feignait, au café, avec la main qui battait l’air, d’atteindre au goulot la carafe, qu’il retenait de la main placée à la base. Il glissait sur des pelures d’orange imaginaires. Il imitait le chien qu’on écrase, la lime, l’omnibus Panthéon sur le pont de la Concorde. Et cependant dès qu’un camarade le traitait de pitre ou de clown, il se sentait atteint en plein cœur. Il devenait brusquement rageur et mélancolique. Comme si l’humour anglais empêchait de comprendre la gravité, le poids de l’existence! Bernard se faisait fort d’être, s’il le voulait, plus triste qu’aucun d’eux, et avec plus de raison. Il n’y avait d’ailleurs pas tant de motifs d’être gai, dans la vie.
Il passait devant la maison de son oncle. Il entra. Le capitaine Golaud habitait une petite rue qui portait son nom: la municipalité l’avait baptisée alors que lieutenant il avait enlevé à lui seul une batterie chinoise. Dans la salle à manger, il découpait la bordure noire de quelques lettres de faire-part; il les conservait, ainsi inoffensives, pour connaître le détail des familles. Les volets étaient fermés; un rayon était pris dans une des fentes transversales; il semblait avoir été mis là par le facteur. Au mur, des cartes de navigation, semées d’îles si minuscules qu’on y devait, au lieu d’enterrer les morts, les jeter à l’eau comme d’un navire. Une étoile de mer était accrochée à un ruban. Un sabre pendait à une écharpe. Tout devenait une médaille chez l’oncle Golaud, chevalier de la Légion d’Honneur.
Bernard l’embrassa.
—Mon oncle, je viens te demander un conseil, un ordre.
Hypocritement, il donnait de l’importance à cette visite faite par hasard. Par compassion sans doute, pour que le vieux soldat ne finît point par se croire inutile et méprisé.
L’oncle ferma la fenêtre qui donnait sur la rue Golaud.
—Tu ne m’en as guère demandé pour tes palmes. Que deviens-tu? Bonjour.
Bernard s’était vanté, dans une lettre à ses parents, d’avoir refusé le titre d’officier d’Académie. Le capitaine trouvait de mauvais ton cette répugnance.
—J’aime une jeune fille.
L’oncle sourit.
—L’amour est le grand chef. Épouse-la. Tu l’aimes?
—Infiniment.
Il sembla hésiter.
—Mais c’est une ouvrière.
—Tant mieux. Tu vas l’épouser. Je me charge de décider tes parents. Tu l’aimes, n’est-ce pas?
Il se frottait les mains. Il concluait:
—L’amour est le roi du monde.
Bernard regardait avec pitié le front exsangue, les joues gonflées du vieillard. Ce visage de cire, en plein midi, semblait toujours éclairé par le dernier rayon du soleil. C’était donc là l’homme qui s’était cru toute sa vie un modèle de volonté, et qui passait pour l’être. Pauvre volonté, que Bernard l’inconstant, d’un simple mot, faisait tourner d’un bloc! Pauvre volonté impitoyable qui durait juste un jour, juste une heure, comme une consigne, et qui s’anéantissait à la relève. Cet homme—on admirait au régiment ces coïncidences extraordinaires—avait rajeuni à son insu les plus célèbres exploits antiques. Il avait traversé le Niger à la nage, dans la nuit, malgré les crocodiles, pour rejoindre Mama Batyli, qui haussait sur l’autre rive une torche allumée. A demi réveillé, dans sa case, il avait étouffé deux serpents gigantesques, de son lit, en étendant les bras, comme s’il prenait seulement un point d’appui pour s’étirer, et s’était rendormi sans les lâcher. Traversé par une flèche, il l’avait arrachée malgré le médecin, pour mourir plus tôt, devant sa compagnie et face au fanion: cela l’avait sauvé. Cet homme, pour le marier à Renée, était déjà disposé à se brouiller avec sa famille entière, à lui donner en dot la moitié de sa pension. Il se préparait avec enthousiasme à l’assaut. Bernard sonna la retraite: Il obéit avec énergie.
—Ma mère en mourrait, mon oncle. Elle qui veut voir notre famille peu à peu s’élever; elle qui est si fière de toi.
—Ta mère est une sainte.
—Il faut tâcher d’oublier, n’est-ce pas? Accompagne-moi jusqu’à la maison. Je finis ma malle. Ne me lâche pas une minute. Pourquoi ma mère n’est-elle pas-ici?
—C’est une sainte.
Il prit son chapeau, le neuf.
—Tu partiras demain matin, à sept heures. J’avais un permis de première pour Paris. Le voici. Promets-moi de ne pas manquer le train.
—Il fait si beau ici! Tout est calme...
—Tu partiras. Voici vingt francs.
C’est ainsi qu’un faux malade se laisse avec remords soigner par un vieux médecin que toute la ville sait perdu. Ils allèrent prévenir l’omnibus. L’oncle Golaud commanda une place d’intérieur: on s’échappe si facilement d’une impériale. Il tint toute la journée son neveu par le bras. Il lui fit cadeau d’une boîte en peau d’onagre avec un grelot grigri qu’il suffisait de faire sonner pour écarter les souvenirs d’amour. Il montra comment l’agitait Mama Batyli, et comment Eve Kirchmann, sa maîtresse de Singapour, l’avait percé d’un trou pour l’envoûter.
C’était le jour où j’avais vingt-huit ans, mon amie. Je vous embrassai enfin sur les cheveux, je rentrai chez moi au galop, je chantai face à votre portrait, je recousis avec joie mon parapluie, je voulais vous envoyer, par télégramme, les plus beaux vers, les plus belles phrases d’amour:—Jour pas plus pur que fond cœur... Ne lurent pas plus avant... Visages réunis dans fontaine... Hélas! Heureux passé! J’ai vingt-huit ans et un jour.
Or Bernard, emprisonné par le capitaine avec son dernier repas, errait sans appétit dans les chambres. Il ne se consolait point, ce soir, à se regarder dans la glace, comme l’oiseau en cage dont l’amie est morte. L’ombre d’ailleurs brouillait son visage. C’était le crépuscule: tous ses dieux pâlissaient.
Il croyait avoir trouvé à tous ses actes une clef qu’il essayait avec conscience. Il croyait comprendre enfin qu’il n’était pas intelligent. Il remarquait chez lui pour la première fois ces plis tombants des paupières auxquels il avait cru depuis des années reconnaître les sots. Il avait en effet leurs amusements superficiels: il trouvait spirituel de dire en Alger au lieu de dire en Algérie; il appelait un précepteur un régent, un journal le pamphlet du jour. Il avait leurs enthousiasmes; le matin où une revue avait exposé le radium à sa devanture, il avait respectueusement, avec sa petite amie, défilé devant le tube, se découvrant. Il saluait aussi, au Louvre, les tableaux des grands maîtres, quand ils étaient vraiment trop beaux. Il croyait à l’Art pour l’Art, à la Vie pour la Vie.
Et au fond qu’y comprenait-il? Jamais il n’avait pu lire un volume de philosophie jusqu’au bout. La suite des idées et surtout les conséquences générales lui échappaient. Pour qu’il distinguât les lignes des détails, il lui fallait auparavant lire le manuel qui résumait l’œuvre, souligner les phrases typiques. Obligé de compter avec les philosophes pour ses examens, il n’avait pu se les rendre familiers qu’en les unissant, dans son esprit, sur une large fresque. Il imaginait la philosophie comme le fait un peintre. Au centre le vieux Descartes, obséquieux avec les hommes, chassant les chiens; Kant l’égoïste, qui fumait, qui ronflait, qui allait cracher; et Démocrite et Héraclite qui évitaient avec le même bon goût, en si parfaite compagnie, de rire et de pleurer; et Spencer avec son ban d’Australiens; et Beethoven auquel on devait bien cela; et les Futurs Métaphysiciens, enfants pensifs accroupis au milieu de leur cerceau tombé. Il les logeait dans un monde moyen, le monde composite des mondes qu’ils avaient créés; où l’eau était tout; où l’eau n’était rien; au milieu de cet air follet où toutes les pensées ont la même densité, où les lauriers, les citronniers distillent avec rage la sève commune; où des potagers carrés sont plantés d’arbrisseaux réguliers et symétriques, qui donnent par la greffe la flore universelle, de même que les chiffres de la table de Pythagore, combinés, donnent le monde.
Vous souvient-il, mon amie, du jour où nous avons retrouvé le phonographe dans lequel, voilà dix ans, vous aviez récité un poème anglais. Vous écoutiez avec angoisse l’écho de votre voix de jeune fille prononcer des mots que vous ne compreniez plus. Ainsi Bernard, de sa fenêtre, au clair de lune, contemplait ce cachet sans initiales sur l’impénétrable nuit, et se trouvait gêné par un tel calme, et se sentait emprunté devant le firmament, et ne pouvait comprendre toutes les émotions de son enfance qui revenaient ce soir vers lui et ne le touchaient plus, comme des pigeons voyageurs longtemps égarés qui retrouvent leur colombier en ruines. Chacun de ses sentiments s’était engourdi à mesure que son imagination devenait plus active et plus précise. Ainsi qu’une liqueur injectée dans une plante la conserve, mais la tue, il ne savait quelle étude malfaisante avait un beau jour desséché les joies et les peines de sa jeunesse et les lui laissait là, intactes et décolorées comme des pièces d’herbier. Il se rappelait, il ne pouvait revivre le temps où il se mettait lui-même au lit, en plein jour, pour pleurer sans avoir le souci de se tenir en équilibre; où son chat venait le rejoindre; où ses regards, peu à peu éclaircis, pour traverser le gouffre immense du plafond, suivaient une fente capricieuse dont les méandres faisaient désespérer de gagner jamais la corniche; où il étreignait les arbres dans la forêt pour savoir leur grosseur, pour savoir son envergure; où le moindre étang rejoignait l’océan et laissait miroiter tous les trésors, armures et statues engloutis dans les naufrages. Il n’était plus rêveur. Il n’était plus douillet. Les défauts et les qualités n’avaient sur lui aucune prise, et dans ses rêves même la désolation et le mystère rarement passaient. Il ne voyait plus pour le sauver de cet engourdissement, que la musique. Il pleurait, autrefois, par une nuit semblable, quand le moindre violon jouait, quand le vent du soir attisait l’étoile polaire. Il fallait qu’il pleurât cette semaine. Demain, dès son arrivée à Paris, il irait au concert, il écouterait surtout le hautbois, le violoncelle, tous les instruments dont la voix est à notre hauteur et qui n’ont pas plus de gammes que nous n’avons de peines. La main sur les yeux, il entendrait sa voisine respirer, et soudain, blâmant les harpes, le cor anglais éclatera...
Il ferma la fenêtre. Il avait oublié que dans le pin le plus proche, des rossignols nichaient. Il ne s’apercevait plus que les oiseaux chantent.
Un peu avant l’aurore, d’un coup, comme un scaphandrier qui perd ses semelles de plomb, il fut rejeté hors du sommeil. Etait-ce en lui, était-ce dans sa chambre que deux objets s’étaient heurtés? Un de ses amis venait-il de mourir aux colonies, en pleine brousse, ou un étranger s’agitait-il dans le placard? Il attendit, les bras croisés, immobile, pour ne pas provoquer au crime définitif le voleur qui hésitait peut-être encore...., en entr’ouvrant les paupières, au cas où son ami serait devant lui, en longue robe blanche, rendant sa dernière visite. Il prononça à tout hasard la phrase classique qui donne un prétexte à sortir de la chambre sans mettre les bandits en éveil.
—Voilà bien ma chance. J’ai oublié mes allumettes au salon.
Elles étaient d’ailleurs bien inutiles. Un rayon de lune balafrait le plafond; la veilleuse y projetait des cercles. On aurait pu, la veille d’un examen, repasser là-haut toute sa géométrie. Un silence hostile faisait de la chambre un cube parfait. La nuit, les choses ne reconnaissent leur maître que s’il les appelle, comme les chiens. Bernard appela par leur nom les plus revêches.
—Bonjour, pendule!
Elle se mit à ronronner; une minute, et elle sonnerait.
—Salut, Bucéphale!
Au premier plan d’une gravure usée, le prince héritier de Macédoine enfourchait son coursier qui frémissait encore, l’avant-main déjà soumise, l’arrière-main encore rétive; et il n’était point étonnant qu’il ait eu peur de son ombre; face au soleil elle était encore trois fois plus grosse que lui. Bernard continua à nommer quelques objets parmi les plus fragiles, quelques parents, parmi les plus chers; il lui semblait que tout ce qu’il ne caresserait pas ainsi d’une parole aurait dans la journée une mauvaise fortune. Déjà, la nuit de la Saint Sylvestre, il notait sur un carnet les prénoms de ses amis désirés, les titres et les sous-titres de ses ambitions ou de ses sentiments. Mais allait-il falloir à chaque réveil prendre les précautions qui jusqu’ici lui servaient une année? Tant de droits à acquitter à la porte du jour! Comme il devenait difficile de vivre.
Sur la terre feutrée, la première tache de soleil s’élargissait sans obstacle. Dès qu’elle eût gagné le moulin de la ville, il s’arrêta, comme une montre que l’eau submerge. Tout se taisait d’ailleurs, excepté une alouette qui montait peu à peu, les yeux fixés sur le soleil, croyant ombrager son nid; excepté un boulanger, au fond du cours Marceau, qui cuisait ses pains dans le sein de la terre. Sur le mur d’en face qu’on allait recrépir, apparaissaient les dessins laissés par le lierre arraché, des mille-pattes, des coupures, des triangles plus nets que ne les imprime, sur la grêve, la marée descendante. L’heure du reflux d’ailleurs approchait; les volubilis se haussaient vers les croisées. Bernard prit le parti de s’éveiller gaiement. Il avait ses raisons. Il avait lu en se couchant un conte où deux amoureux se poursuivaient en riant dans le lit, à coups d’oreillers et il concevait à merveille, ce matin, l’amour folâtre. Il se promettait, le jour où il deviendrait l’ami de Dolorès, d’écarter de leur passion toute allure fatale. Ils se pousseraient, le matin à grands coups de pieds sur la descente de lit, alternativement, selon l’heure de leurs cours; il lui ferait de fausses papillotes; elle lui couperait une nuit la moustache. Il feindrait au réveil d’avoir perdu sa force et essayerait en vain de soulever une allumette. Il en avait assez des silences chargés, des lèvres amères; pour s’entraîner; il tira ses couvertures d’un geste, agita ses jambes au dessus de sa tête, se précipita vers sa cuvette où il barbota, et, entendant du bruit, se dirigea en imitant les danseurs russes vers sa fenêtre.
C’était un régiment qui passait, revenant des manœuvres. Encore séparés par le sommeil, les hommes à peine causaient. Ils étaient au pas de route: chacun, l’ancien fermier, l’ancien comptable, l’ancien plongeur, suivant la cadence qu’il allait aux champs, à l’atelier, au restaurant, mais tous marchaient à la même vitesse et Bernard trouvait effrayant que ce garçon de ferme eût ainsi à vivre deux fois plus vite, ce garçon de café deux fois plus lentement. Pauvre armée! Tous les problèmes de l’équipement paraissaient, à cette heure, si vains, si vides: la suppression des capotes, des képis pompon, des tambours, l’adoption d’épaulettes noires pour les enterrements, quels passe-temps pour occuper des hommes! Et cependant, à sa fenêtre, malgré lui, il affectait l’allure militaire, il regardait sacs et vareuses en homme du métier; il souhaitait que les soldats affaissés, en le voyant ainsi froncer le sourcil, le prissent pour un officier en civil et rectifiassent la position. Mais il ne réussit qu’à faire sourire un adjudant trapu, sur lequel la médaille militaire s’étalait isolée comme sur une panoplie. Pauvre adjudant! Pauvre chien du quartier! Il ne lui en voulait point.
Car ce n’était pas seulement par impuissance à les contredire que Bernard donnait toujours raison à ses interlocuteurs, c’est qu’il en avait pitié. Il s’en rendait compte maintenant: ce sentiment de gêne qu’il éprouvait vis-à-vis des plus faibles et des plus forts, ce désir de prendre leur main, cette répulsion à effleurer leur peau, c’était la pitié. S’il les flattait, s’il affirmait à l’oncle Golaud qu’il aurait voulu être officier, à Dolorès qu’il aurait voulu être femme, c’est que femmes et officiers sont décidément bien à plaindre. Et ils n’étaient pas les seuls: Il y avait aussi les pauvres journaliers de Bonneuil ou de Pantin qui rataient leurs tramways, voulaient monter pendant la marche, roulaient dans la boue; les vieux professeurs de piano qui agitent sans relâche, entre deux leçons, leurs doigts de jour en jour plus raides et repassent à vide leurs sonates; des filles portaient d’immenses manteaux en fausse hermine; les chevaux glissaient; les animaux bizarres du jardin des Plantes, outres biscornues, déversaient sur notre climat, haleine par haleine, une vie inutile. Un jour, on présenta Bernard au plus riche financier de Paris; c’était un petit homme à barbe pommadée, qui grasseyait, dont le nez était rouge en été et violet en hiver; il en eut pitié. Il entendit à l’Opéra Miss Gregor dans Marguerite: ses regards immenses voyaient à travers les mille spectateurs: pour elle, ni la pesanteur, ni le désir n’existaient. Elle eût tendu sa main à travers les murailles. Elle eût laissé se tuer à ses pieds, sans se douter de sa cruauté et de leur malheur, les trois sous-officiers de cavalerie voués chaque année à la passion, d’après les statistiques: il en eût pitié.
C’est ainsi que sa compassion faisait une escorte discrète aux plus vigoureux et aux plus puissants. C’est ainsi que les ambulances déjà terminaient le défilé du bataillon. Vinrent encore de pauvres chiens, qui suivaient les voitures, croyant à une vraie guerre. Vint encore le camion de la cantinière; sa lanterne était encore allumée: c’était tout ce qui restait de la nuit. L’horloge sonnait six heures et Bernard s’habilla. En se baissant pour fermer sa valise, il se vit dans la glace, courbé, congestionné, mal rasé. Il eut pitié de son reflet.
Une fois que le convoi l’eût ravi à son bourg, à sa famille, il se sentit rasséréné. A nouveau, avec le compartiment de première classe pour écluse, il pénétrait dans ce monde paisible où il ne trouvait ni secrets ni accidents. Unique spectateur à nouveau, il laissait personnages et décors s’évertuer à rendre plus vraisemblable la pièce anodine qui se jouait. Les bouteilles lancées par les portières se cassaient, selon les avis affichés aux cloisons, en d’autant plus de morceaux que la vitesse du train était plus grande. Le rythme des essieux scandait toute chanson. Les bibliothécaires vendaient sans préférence des journaux qui n’étaient ni d’hier ni de demain. Bernard les acheta et les lut avec l’assurance du chrétien qui ouvre au hasard la Bible pour y trouver un conseil. Il y avait dans chaque journal une nouvelle qui lui était destinée.
Etait-ce l’avènement de cette princesse saxonne? Etait-ce la mort de Miss Gregor de l’Opéra? Miss Gregor s’était suicidée. Du moins, on l’avait trouvée étendue sur son lit, sans trace d’asphyxie, sans blessure, et, pour qu’on ne touchât pas à son corps, dans une lettre, elle donnait sa parole d’honneur qu’elle ne s’était pas non plus empoisonnée. Elle avait découvert une mort nouvelle. Le journaliste apitoyé se haussait aux idées générales. Il prétendait que le Destin de l’homme n’est que le hasard, que celui de la femme est une inéluctable logique. Il donnait des exemples, Napoléon, Jeanne d’Arc. Ses moindres mots dans une occasion aussi solennelle, mettaient leurs majuscules. Ainsi revêt son uniforme, pour un enterrement de famille, un sous-préfet novice.
Bernard aimait se soumettre une minute aux théories les plus enfantines. Elles guidaient, elles éveillaient son imagination. Le Destin de l’homme est le hasard? Il se surveilla: en effet, ses mains une fois se crispèrent sans raison, ses yeux une fois devinrent humides; il eût un désir incompréhensible de casser une vitre. Il fit la contre-épreuve, il essaya d’imaginer une femme vraiment libre, il tenta de diriger les héroïnes de l’histoire ou de la légende vers une existence de médiocrité et de repos. En vain. Il ne pouvait, dans son imagination même arriver à déplacer d’une ligne leur destin, même en les traitant, ce qu’avait dédaigné Othello ou Henri VIII, avec beaucoup d’indulgence, avec un peu d’intelligence.
Il voulut empêcher la guerre de Troie. Il mit sa tête dans ses mains.
—Je suis Ménélas. Assis sur le toit de mon palais je regarde s’enfuir celle qui m’a trompé. Je ne la poursuivrai point; elle filera en paix une laine étrangère. Sa trirème disparaît dans ce qui reste de lumière. Elle tire à elle tout le jour: souvent, au cours de nos nuits communes, je dus me réveiller comme aujourd’hui, découvert et tremblant. Un long rayon de la lune complice efface jusqu’à son sillage. Il n’y a plus sur la mer, pour nous guider, que les roses tombées de la poupe. Partons, elles surnagent encore. Partons... A moins que ma terrasse ne tangue et ne roule, berçant ma peine. Partons, pour être sur un vaisseau.
Troie devait périr. Il voulut du moins sauver Desdémone.
—Elle est là. Elle feint de dormir. Elle dort. Mes mains sont nouées autour de son cou, mais que seulement elle tressaille, qu’elle ébauche un geste, dans son sommeil, et je ne la tuerai pas... Que le plancher seulement craque; qu’une de ces fleurs s’effeuille, et je ne la tuerai pas... Horrible silence, horrible surdité. Qu’elle meure!... Ombre de cet oiseau, et toi, grondant tonnerre, et vous cortèges de gondoles avec vos chœurs, vous êtes en retard d’une seconde!
Ophélie?
—Pour Ophélie, elle m’agace. Elle se noie? Qu’elle s’arrange pour flotter. Si je l’aimais? Je l’aimais, certes, mais ses yeux étaient comme une mer impitoyable qui renvoie à la côte tous les morts. Même en ses jours de gaieté, y revenait toute la tristesse de la veille, par épaves...
Le train s’arrêtait. Une femme monta. Bernard se penchant vers la portière opposée ne tourna pas les yeux, se réservant de la contempler tout à l’heure. On approchait de Paris. Déjà il regardait sans émotion cette campagne dont il avait cru les jours précédents entendre battre le cœur. Déjà, pour en saisir malgré elle-même le pittoresque, il reprenait ses ruses de littérateur. Il s’imaginait ne l’avoir jamais vue; il découvrait dans les chiens les dents du loup; la forme des cases romaines dans les chaumières; il apercevait galopant des animaux alezans et bais tout semblables à des licornes. Dans l’Ile de France qu’un bonheur uniforme a patinée, il retrouvait la trace de chaque siècle, il voyait le paysage par tranches comme un géologue voit les terrains: d’abord les jardins Louis XV, la coquille vide de Vénus au fronton de la grille, Vénus elle-même sous un temple rond; les maisons Empire, par îlots, avec leurs tilleuls; les maisons Henri IV blanches et rouges, de brique protestante, de pierre catholique. Son imagination dissociait les éléments de ce jour parfait; il devinait la terre ronde, il sentait en pleine clarté des étoiles au dessus de lui; il traînait comme un boulet la force qui le rivait au sol. Il animait le monde d’un faux mouvement; du train qu’il proclamait immobile, il lâchait vers l’horizon, comme une élastique qu’on détend, les villages, les bosquets que ses yeux avaient retenus une seconde. Il éprouvait aussi le besoin de mettre un drame dans sa pensée:
—Regarde cette femme, Bernard.
—Ne la regarde pas. Te voilà au carrefour de deux chemins et perdu à jamais si tu choisis le plus facile. Cette femme est celle que tu rencontras la veille de son départ. Elle te sourit. Ne la regarde pas. Toi qui as vingt-trois ans, toi qui reconnais aux plis de leurs paupières les hommes intelligents, toi qui fus averti, par des pressentiments, de deux ou trois terribles catastrophes, garde ta solitude, et ta dignité. Tu seras grand: le ciel se fait pour toi plus bleu, la plaine plus verte. Pour toi frémit la campagne de Virgile et de Ronsard. Au bord des nids trop ronds bégayent des oiseaux ovales. Les avettes autour des cassis bourdonnent si activement qu’on ne voit plus les rayures de leur corset. De l’étang, à travers les prés brouillés, la rivière et les ruisseaux remontent en espalier vers les collines...
Décidé déjà à tourner la tête dans une minute, dans une seconde, Bernard aiguisait son désir. Le soleil étincelait. C’était l’heure où dans chaque famille de province, dans chaque chambre d’étudiant, un jeune homme aux joues brillantes s’éveille en sursaut et court à la fenêtre. Dans ce matin ignorant où tout sentiment, pour le cœur encore engourdi, devient un remords, il songe avec angoisse, pêle-mêle et sans mesure, à son meilleur ami, dont il aime à torturer les mains sincères, aux yeux inégaux de sa maîtresse, chaque jour plus fidèles, chaque jour moins familiers, à la fiancée qu’on lui prépare, dans le luxe et dans la douceur, pour une volupté et une amitié infinies. Il contemple la campagne de France: il frissonne. Le ciel est tout bleu; la terre toute verte. Les oiseaux chantent dans les nids. Les abeilles bourdonnent autour des œillets et des roses. Vers l’étang, bordant les prairies encore brumeuses, coule la rivière avec ses ruisseaux.
TABLE
| Pages | |
| Jacques l’Égoïste | 5 |
| Don Manuel le Paresseux | 71 |
| Bernard, le faible Bernard | 143 |
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE VINGT-HUIT
FÉVRIER MIL NEUF CENT ONZE PAR
“THE ST. CATHERINE PRESS LTD.”
CANAL, PORTE STE CATHERINE,
BRUGES, BELGIQUE.