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L'hôte inconnu

Chapter 91: XXX
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library. )

XXI

Nous en étions là, doucement endormis sur nos convictions millénaires, lorsqu’un homme entre en scène qui, tout à coup, nous montre que nous nous sommes trompés, que durant de longs siècles nous avons passé à côté d’une vérité que recouvrait à peine un voile très léger. Et le plus étrange, c’est que cette étonnante découverte n’est point du tout la conséquence naturelle d’une invention nouvelle, de procédés ou de méthodes qu’on ne connaissait pas jusqu’à ce jour. Elle ne doit rien aux plus récentes acquisitions de notre science. Elle naît de la plus humble des idées que l’homme le plus primitif aurait pu concevoir dès les premiers jours de la terre. Il s’agit simplement d’avoir un peu plus de patience, de confiance et de respect envers ceux qui partagent notre sort dans un monde dont nous ignorons toutes les intentions. Il s’agit simplement d’avoir un peu moins d’orgueil et de se pencher un peu plus fraternellement sur des existences beaucoup plus fraternelles que nous ne l’avions cru. On connaît la naïveté presque puérile des méthodes de von Osten et de Krall. Ils partent de ce principe que le cheval est un enfant ignorant mais intelligent et le traitent comme tel. Ils parlent, expliquent, démontrent, raisonnent, récompensent ou punissent comme un maître d’école qui s’adresse à des petits garçons de cinq ou six ans. Ils rangent d’abord quelques quilles devant l’étrange élève. Ils les comptent et les font compter en soulevant et en abaissant tour à tour le sabot du cheval. Il acquiert ainsi la première notion des nombres. Ils ajoutent ensuite une ou deux quilles à celles qu’on vient de compter, et disent par exemple : trois quilles plus deux quilles font cinq quilles. De cette façon commence l’explication et la démonstration de l’addition ; puis, par le procédé inverse, celle de la soustraction, à laquelle succèdent celles de la multiplication, de la division et de tout le reste.

Au début, les séances sont extrêmement laborieuses et demandent une patience infatigable, affectueuse, qui est tout le secret du miracle. Mais sitôt franchie la première barrière de ténèbres, les progrès sont d’une rapidité déconcertante.

Tout ceci est incontestable ; et les faits sont là, devant lesquels il faut bien s’incliner. Mais ce qui renverse toutes nos convictions, ou pour mieux dire tous les préjugés que des milliers d’années ont faits aussi inébranlables que des axiomes, ce que nous ne parvenons pas à comprendre, c’est que le cheval comprenne tout à coup ce que nous exigeons de lui, c’est le premier pas, le premier frémissement d’une intelligence inopinée qui se révèle subitement humaine. A quel instant précis la lumière s’est-elle faite et le voile s’est-il déchiré ? Il est impossible de le saisir ; mais il est certain qu’à un moment donné, l’animal, sans qu’aucun signe visible décèle la prodigieuse transformation intérieure, agit et répond comme s’il entendait soudainement le langage de l’homme. Qu’est-ce qui déclanche cette merveille ? On conçoit qu’à la longue, il associe à certains mots certains objets qui l’intéressent ou trois ou quatre faits indéfiniment répétés qui forment l’humble trame de sa petite vie quotidienne. Il n’y a là qu’une sorte de mémoire mécanique qui n’a rien de commun avec l’intelligence la plus élémentaire. Mais voici qu’un beau jour, sans transition sensible, il a l’air de connaître le sens d’une foule de mots qui n’ont pour lui nul intérêt, qui ne lui représentent aucune image, aucun souvenir, qu’il n’eut jamais l’occasion de relier à une sensation agréable ou désagréable. Il manie des chiffres qui, pour l’homme même, ne sont que d’obscures abstractions. Il résout des problèmes qu’il est impossible d’objectiver ou de matérialiser. Il reproduit des lettres qui, de son point de vue, ne correspondent à aucune réalité. Il fixe son attention et fait des observations sur des objets ou des circonstances qui ne le touchent en rien, qui lui demeurent et lui demeureront toujours étrangers et indifférents. En un mot, il sort de l’étroit manège où le faisaient tourner la faim et la peur qui sont, comme on l’a dit, les deux grands moteurs de toute existence qui n’est pas humaine, pour entrer dans le vaste cercle où les sensations se dépouillent jusqu’à ce qu’apparaissent les idées…

XXII

Est-il possible de croire qu’ils fassent réellement ce qu’ils ont l’air de faire ? Le prodige est-il sans précédent ? N’y a-t-il aucune transition entre les étalons d’Elberfeld et ceux que nous avons connus jusqu’à ce jour ? Il n’est pas facile de répondre à ces questions, car c’est d’hier seulement que les facultés intellectuelles de nos frères sans défense ont été soumises à des expériences rigoureusement scientifiques. Nous avons, il est vrai, plus d’un recueil où l’intelligence des animaux est copieusement exaltée, mais on ne saurait faire état de ces anecdotes insuffisamment contrôlées. Pour trouver des traits authentiques et incontestables, il faut avoir recours aux travaux encore rares des savants qui se sont spécialement voués à ces études. M. Hachet-Souplet, par exemple, directeur de l’Institut de psychologie zoologique, cite le cas d’un chien qui a su acquérir l’idée abstraite du poids. On dispose devant lui huit pierres polies à la meule, de même taille et de forme exactement semblable, mais de poids différents. On lui ordonne d’apporter la plus lourde ou la plus légère, il les soupèse et sans se tromper choisit celle qu’on lui a demandée.

Le même auteur nous conte encore l’histoire d’un perroquet auquel il avait appris le mot « armoire » en lui montrant une petite boîte qu’on pouvait accrocher à des points différents de la muraille et dans laquelle on rangeait toujours ostensiblement sa pitance quotidienne. « Je lui enseignai ensuite, dit M. Hachet-Souplet, les noms de beaucoup d’objets en les lui présentant ; parmi eux se trouvait une échelle, et je pus obtenir que l’oiseau articulât le mot « monter », chaque fois qu’il me voyait gravir les échelons. Or, un matin quand on apporta la cage de notre sujet dans le laboratoire, l’armoire se trouva accrochée près du plafond, tandis que la petite échelle était rangée dans un coin parmi les autres objets connus de l’animal. Le problème se posait ainsi : l’oiseau qui, chaque jour, quand j’ouvrais l’armoire, criait : « Moire ! Moire ! Moire ! » de toutes ses forces, voyant que ce meuble se trouvait hors de ma portée et que, par suite, je ne pouvais en tirer sa nourriture, sachant, d’autre part, que je pouvais m’élever au-dessus du sol au moyen de l’échelle, et ayant à son service les mots « monter » et « échelle », les emploierait-il pour me suggérer l’idée d’utiliser l’échelle afin d’atteindre l’armoire ? Le perroquet, très excité, battait des ailes, mordillait les barreaux de sa cage en criant : « Moire ! Moire ! Moire ! » Et, ce jour-là, je n’obtins rien de plus. Le lendemain, l’animal (n’ayant reçu que du millet qu’il aimait peu et non le chènevis enfermé dans l’armoire) était au paroxysme de la colère et, après mille essais pour écarter ses barreaux, son attention finit par être attirée par l’échelle et il prononça : « Chelle, monter, armoire ! »

Il y a là, comme le fait remarquer le narrateur, un effort intellectuel merveilleux ; l’association d’idées est évidente, les causes sont reliées aux effets, et de pareils exemples abrègent sensiblement la distance qui sépare nos chevaux savants de leurs frères sans histoire. Reconnaissons d’ailleurs que cet effort intellectuel, pour peu qu’on observe attentivement les animaux, est beaucoup moins rare qu’on ne croit. Il nous surprend ici parce qu’une disposition spéciale et, somme toute, purement mécanique de l’organe du perroquet lui prête une voix humaine. A tout moment, je constate chez mon chien familier des associations d’idées non moins évidentes et souvent plus complexes. S’il a soif, par exemple, il cherche mes yeux, regarde ensuite le robinet du cabinet de toilette et montre ainsi qu’il coordonne très nettement les notions de soif, d’eau jaillissante et d’intervention humaine. Si je m’habille pour sortir, il suit passionnément tous mes gestes. Tandis que je lace mes brodequins, il me lèche consciencieusement les mains, afin que ma divinité lui soit favorable et surtout pour me féliciter de l’excellente idée que j’ai de prendre l’air. C’est une sorte d’approbation générale et encore confuse. Les brodequins annoncent la promenade, c’est-à-dire l’espace, les routes odorantes, l’herbe touffue et pleine de surprises, les coins embaumés d’ordures, les rencontres amicales ou tragiques, la poursuite d’un gibier du reste chimérique. Mais la belle vision est encore en suspens dans l’inquiétude. Il ignore jusqu’ici s’il m’accompagnera. Maintenant son sort se décide et ses yeux, adorablement angoissés, dévorent mes intentions. Si je boucle mes guêtres de cuir, c’est l’effondrement subit et total de tout ce qui soutient la joie de vivre. Il n’y a plus un seul rayon d’espoir. Elles présagent l’odieuse et solitaire motocyclette qu’il ne peut suivre : et il va tristement s’allonger dans un coin sombre où il reprend les mornes songes de son désœuvrement et de son abandon. Mais si j’enfile les manches de mon grand manteau, on dirait que mes bras qui s’étendent ouvrent les portes du plus éblouissant des paradis. Plus de doute. Cette fois, c’est l’auto, manifeste, indubitable, c’est-à-dire le rayonnant sommet des suprêmes allégresses ! Et des cris délirants, des bonds désordonnés, des embrassades encombrantes et folles acclament un bonheur qui, cependant, n’est encore qu’une idée immatérielle, faite de souvenirs naïfs et d’espérances ingénues.

XXIII

Je ne cite ces traits que parce qu’ils sont fort ordinaires et qu’il n’est personne qui n’ait fait mille observations de ce genre. D’habitude, nous ne remarquons pas que ces humbles manifestations représentent des sentiments, des associations d’idées, des inférences, des déductions, tout un effort intellectuel absolument humain. Il ne leur manque que la parole ; mais la parole n’est qu’un accident mécanique qui nous révèle plus nettement les opérations de la pensée. Nous nous émerveillons que Muhamed ou Zarif reconnaissent l’image d’un cheval, d’un âne, d’un chapeau ou d’un cavalier, ou qu’ils rapportent spontanément à leur maître les petits événements de l’écurie ; mais il est certain que notre chien fait sans cesse, en silence, un travail analogue, et que ses yeux, si nous savions y lire, nous en diraient bien davantage. Le premier miracle d’Elberfeld, c’est qu’on ait pu donner aux étalons le moyen d’exprimer ce qu’ils pensent et éprouvent. Il est considérable ; mais à l’examiner de près, il n’est pas incompréhensible. Il y a une distance énorme entre les chevaux qui parlent et mon chien qui se tait ; mais non point un abîme. Ce que j’en dis ici, n’est pas pour diminuer la portée du prodige, mais pour faire remarquer que l’hypothèse de l’intelligence animale est plus défendable et moins chimérique qu’on n’est d’abord tenté de le penser.

XXIV

Mais le second et le plus grand miracle, c’est qu’on ait su tirer les chevaux de leur sommeil immémorial, fixer et diriger leur attention et les intéresser à des choses qui leur sont plus étrangères et plus indifférentes que ne le sont pour nous les variations de température de Sirius ou d’Aldébaran. Il semble bien, quand on revise ses préjugés, qu’il n’y ait pas, chez l’animal, impossibilité organique et insurmontable à faire ce que fait le cerveau de l’homme, absence totale et irrémédiable de facultés intellectuelles, mais plutôt léthargie, engourdissement profond de celles-ci. Il vit dans une sorte d’hébétude tranquille, de sommeil nébuleux. Comme le fait très justement remarquer le Dr Ochorowicz « son état de veille se rapproche beaucoup du somnambulisme de l’homme ». N’ayant aucune notion de l’espace et du temps, il vit dans une sorte de songe perpétuel. Il fait strictement ce qui est indispensable à maintenir son existence ; et tout le reste passe sur lui sans l’effleurer et ne pénètre point dans son rêve hermétiquement clos. Il faut des circonstances exceptionnelles, un besoin, un désir, une passion, une secousse extraordinaires pour produire ce que M. Hachet-Souplet appelle « l’éclair psychique », qui désankylose et galvanise subitement son cerveau et le met, durant une minute, dans l’état de veille où travaille normalement le cerveau humain. Et cela n’est pas surprenant. Ce réveil ne lui est pas nécessaire pour subsister et nous savons que la nature ne fait jamais de grands efforts superflus. « L’intelligence, dit fort bien le professeur Claparède, n’apparaît que comme un pis-aller, un instrument qui trahit l’inadaptation de l’organisme, au milieu environnant, une technique révélant un état d’impuissance. » Il est probable que notre cerveau connut d’abord la même léthargie, dont beaucoup d’hommes, d’ailleurs, ne sont pas encore sortis ; et il est encore plus probable que, par rapport à d’autres modes d’existence, à d’autres phénomènes psychiques, sur un autre plan et dans une autre sphère, le sommeil opaque où nous nous mouvons est pareil à celui où se traînent les animaux. Il est traversé, lui aussi, et de plus en plus fréquemment, d’éclairs psychiques d’un autre ordre et d’une autre portée. A voir, d’un côté, l’agitation intellectuelle qui semble se propager parmi nos frères inférieurs, et, de l’autre, les manifestations de plus en plus répétées de notre subconscience, on pourrait même se demander s’il n’y a pas là, sur deux plans différents, une tension, une pression parallèle, un nouveau désir, une nouvelle tentative de la mystérieuse force spirituelle qui anime l’univers et qui paraît chercher sans cesse d’autres issues, d’autres fils conducteurs. Quoi qu’il en soit, l’éclair passé, nous agissons à peu près comme les animaux, nous rentrons promptement dans notre sommeil insoucieux qui suffit lui aussi, à nos chétives habitudes. Nous n’en demandons pas davantage, nous ne poursuivons pas la trace lumineuse qui nous appelle vers un monde inconnu, nous reprenons la ronde dans notre cercle obscur, pareils à des somnambules satisfaits, cependant que le sistre d’Isis, comme dans les antiques mystères, s’agite sans répit pour réveiller ses fidèles.

XXV

Je le répète, le grand miracle d’Elberfeld est d’avoir su prolonger et reproduire à volonté ces « éclairs psychiques » désintéressés. Les chevaux, par rapport aux autres animaux, s’y trouvent dans l’état où serait l’homme dont le subliminal aurait pris le dessus. Cet homme vivrait plus haut, dans une atmosphère presque immatérielle, dont les phénomènes de la métapsychique, étincelles tombées d’une région que nous atteindrons peut-être quelque jour, nous donnent parfois une notion précaire et fugitive. L’intelligence qui est notre léthargie et qui nous tient captifs au fond d’un petit creux de l’espace et du temps, y serait remplacée par l’intuition ou plutôt par une sorte de science immanente qui, sans effort, nous ferait prendre part à tout ce que sait un univers qui, peut-être, sait tout. Malheureusement, nous n’avons pas, ou du moins nous ne connaissons pas, comme les chevaux, un être supérieur qui s’intéresse à nous et nous aide à secouer notre engourdissement. Il nous faut devenir notre propre dieu, nous tirer au-dessus de nous-mêmes et nous y maintenir par nos seules forces. Il est à peu près certain que le cheval, sans le secours de l’homme, ne serait jamais sorti de sa sphère nébuleuse ; mais il n’est pas interdit d’espérer que l’homme, sans autre assistance que sa haute et bonne volonté, ne parvienne à rompre le sommeil qui le borne et l’aveugle.

XXVI

Pour en revenir à nos chevaux et au point principal qui est « l’éclair psychique » désintéressé, il est donc acquis qu’ils connaissent la valeur des chiffres, qu’ils distinguent et identifient les odeurs, les couleurs, les formes, les objets et même les représentations de ces objets. Ils comprennent aussi un grand nombre de mots, et parmi ceux-ci, il en est dont la signification ne leur fut jamais enseignée mais qu’ils saisissent au vol en les entendant prononcer autour d’eux. Ils ont appris, à l’aide d’un alphabet très compliqué, à reproduire ces mots, grâce auxquels ils parviennent à exprimer des impressions, des sensations, des désirs, des associations d’idées, des observations et jusqu’à des réflexions spontanées. On a contesté qu’il y eût en tout ceci de véritables actes d’intelligence. Il est en effet souvent fort difficile de déterminer avec exactitude où commence l’intelligence et où finissent la mémoire, l’instinct, l’esprit d’imitation, l’obéissance ou l’impulsion mécanique, les effets du dressage et les coïncidences heureuses.

Il y a cependant des cas où l’hésitation ne paraît guère permise. Je ne citerai que ceux-ci : un jour Krall et son collaborateur, le Dr Schœller, s’avisent d’apprendre à Muhamed à s’exprimer par la parole. Le cheval, docile et plein d’entrain, fait des efforts touchants et infructueux pour essayer de reproduire un son humain. Tout à coup il s’arrête, et, dans son étrange orthographe phonétique, déclare en frappant du pied sur le tremplin : « Ig hb kein gud sdim. » « Je n’ai pas une bonne voix. »

Comme on avait remarqué qu’il n’ouvrait pas la bouche, on s’efforce de lui faire comprendre par l’exemple d’un chien, par des images, etc., que, pour pouvoir parler, il est nécessaire de desserrer les mâchoires. On lui demande ensuite : « Que faut-il faire pour parler ? » — Il répond en frappant du pied : « Ouvrir la bouche. » — « Pourquoi ne l’ouvres-tu pas ? » — « Weil kan nigd. » « Parce que je ne peux pas. »

Quelques jours après, on demande à Zarif de quelle façon il parle avec Muhamed : « Mit munt. » « Avec la bouche. » — « Pourquoi ne me dis-tu pas cela avec la bouche ? » — « Weil ig kein stime hbe. » « Parce que je n’ai pas de voix. » Cette réponse, comme le fait remarquer Krall, ne permet-elle pas de supposer qu’il a, pour s’entretenir avec son compagnon d’écurie, d’autres moyens que la parole ?

Au cours d’une autre séance, on présente à Muhamed le portrait d’une jeune fille qu’il ne connaît pas. — « Qu’est cela ? » lui dit-on. — « Metgen », « une jeune fille ». On écrit au tableau : « Pourquoi est-ce une jeune fille ? » — « Weil lang hr hd. » « Parce qu’elle a de longs cheveux. » — « Et qu’est-ce qu’elle n’a pas ? » — « Moustache. » On lui montre ensuite l’image d’un homme sans moustache. — « Qu’est ceci ? » — « Man », « un homme ». — « Pourquoi est-ce un homme ? » — « Weil kurz hr hd. » « Parce qu’il a les cheveux courts. »

Je pourrais, en puisant aux volumineux procès-verbaux d’Elberfeld, qui ont, pour le dire en passant, la valeur probante de documents photographiques, multiplier indéfiniment ces exemples. Tout ceci, il faut en convenir, est inattendu, déconcertant, n’avait jamais été entrevu ni soupçonné et peut être considéré comme l’un des plus étranges prodiges, l’une des plus stupéfiantes révélations qui aient eu lieu depuis que l’homme habite cette terre d’énigmes. Néanmoins, en y réfléchissant, en comparant, en approfondissant, en envisageant certains repères, certains points de départ oubliés ou négligés, en tenant compte des mille gradations insensibles qui vont du plus au moins, du plus haut au plus bas, il est encore possible d’expliquer, d’admettre, de comprendre. Nous pouvons, à la rigueur, nous imaginer que notre chien fait, lui aussi, à part soi et dans son tragique silence, des remarques, des réflexions analogues. Encore une fois, le pont miraculeux qui rapproche ici la bête de l’homme, c’est bien plus l’expression de la pensée que la pensée même. On peut aller plus loin, accorder que certains calculs élémentaires, les petites additions, les petites soustractions d’un ou deux chiffres, sont, après tout, concevables, et, pour ma part, je suis porté à croire que le cheval les exécute réellement. Mais où nous perdons pied, où nous entrons dans le royaume de la pure féerie, c’est lorsqu’il s’agit des grandes opérations mathématiques, notamment de l’extraction des racines. On sait, par exemple, que l’extraction de la racine quatrième d’un nombre de six chiffres exige dix-huit multiplications, dix soustractions et trois divisions et que le cheval fait ces trente et une opérations en cinq ou six secondes, c’est-à-dire durant le bref et négligent coup d’œil qu’il jette au tableau où l’on achève d’inscrire le problème, comme si la solution de celui-ci était pour lui intuitive et instantanée.

Cependant, si l’on admet l’hypothèse de l’intelligence, il faut également admettre que le cheval sait ce qu’il fait, puisque ce n’est qu’après lui avoir appris ce que c’est qu’un nombre élevé au carré, ce que c’est que la racine carrée, etc., qu’il paraît comprendre, et, en tout cas, qu’il effectue correctement et graduellement les opérations de plus en plus compliquées qu’on lui demande. Il n’est pas possible de reproduire ici les détails de cet enseignement qui fut prodigieusement rapide. On les trouvera aux pages 117 et suivantes du livre de Krall : Denkende Tiere. Krall commence par expliquer à Muhamed que 22 est égal à 2 × 2 = 4, que 23 est égal à 2 × 2 × 2 = 8, que 2 est la racine carrée de 4, etc. Bref, les explications et les démonstrations sont absolument semblables à celles qu’on donnerait à un enfant extrêmement intelligent, avec cette différence que le cheval est beaucoup plus attentif que l’enfant, et que, grâce à sa mémoire extraordinaire, il n’oublie plus jamais ce qu’il paraît avoir compris. Ajoutons, pour mettre le comble au caractère féerique et invraisemblable du phénomène, que, d’après l’affirmation de Krall, le cheval n’aurait été éduqué que jusqu’à l’extraction de la racine carrée du nombre 144 et aurait spontanément inventé la façon d’extraire toutes les autres.

XXVII

Faut-il, à propos de ces opérations insolites, répéter une fois de plus que ceux qui parlent de signaux acoustiques ou optiques, de télégraphie avec ou sans fils, d’expédients, de trucs ou de supercheries, parlent de ce qu’ils ignorent et de ce qu’ils n’ont pas vu ? Il n’y a qu’une réponse à faire à celui qui, de bonne foi se refuse à croire : Allez à Elberfeld, — le problème est assez important et assez gros de conséquences, pour qu’on affronte le voyage, — puis, les portes fermées, tête à tête avec le cheval, dans la solitude et le silence absolus de l’écurie, proposez à Muhamed six extractions de racines qui, pareilles à celles que j’ai mentionnées, exigent trente et une opérations et dont vous ignorez vous-même la solution afin d’écarter toute transmission de pensée inconsciente ; et s’il vous donne alors coup sur coup, cinq ou six solutions justes, comme il l’a fait pour moi et pour tant d’autres, vous ne sortirez pas convaincu que le cheval sait, par son intelligence, extraire ces racines, parce que cette conviction bouleverserait trop profondément la plupart des certitudes sur lesquelles se fonde votre vie ; mais, en tout cas, vous serez persuadé que vous vous êtes trouvé durant quelques minutes en présence d’une des plus grandes, des plus étranges énigmes qui puissent ébranler l’âme humaine ; et il est toujours bon et salutaire d’aller au-devant d’émotions de cet ordre.

XXVIII

A vrai dire, l’hypothèse de l’intelligence serait tellement inouïe qu’elle est à peu près insoutenable. Il faut, en tout cas, en sacrifier la plus grande partie et appeler à l’aide d’autres idées, invoquer par exemple la nature extrêmement mystérieuse et au fond incomprise et incompréhensible des nombres. Il est à peu près certain que la mathématique est située hors de l’intelligence. Elle est ensemble mécanique et abstraite, plus spirituelle que matérielle et plus matérielle que spirituelle, visible par ses ombres seules et pourtant la plus inébranlable des réalités qui gouvernent les mondes. Elle s’affirme en somme une puissance très étrangère et comme la souveraine d’un autre élément que celui qui nourrit notre cerveau. Elle nous subjugue et nous écrase de très haut ou de très bas, en tout cas de très loin, sans nous dire pourquoi, secrète, indifférente, impérieuse, implacable. On dirait que les chiffres mettent ceux qui les manient dans un état particulier. Ils entourent leurs victimes d’un cercle fatidique. Celles-ci ne s’appartiennent plus, elles aliènent toute liberté, elles sont littéralement « possédées » par les puissances qu’elles évoquent. Elles sont entraînées, elles ne savent jusqu’où, dans un infini qui n’a plus ni formes, ni bornes, soumis à des lois qui n’ont plus rien d’humain, où chacun de ces petits signes vivaces et tyranniques, qui s’agitent et dansent par milliers sous la plume, représente des vérités sans nom, mais éternelles, invincibles, inévitables. Nous croyons les diriger et ils nous asservissent. Nous nous époumonons à les suivre dans leurs espaces inhabitables. En y touchant, nous déchaînons une force que nous ne pouvons plus contenir. Ils font de nous tout ce qu’ils veulent, et toujours finissent par nous précipiter, aveuglés et transis, dans de l’illimité sans images ou contre une barrière de glace où se brisent toutes nos pensées, toutes nos volontés.

On peut donc, faute de mieux, expliquer le mystère d’Elberfeld par le mystère non moins obscur qui enveloppe les nombres. C’est, en somme, changer de place dans les ténèbres ; mais enfin, c’est souvent à force de changer de place dans la nuit qu’on finit par découvrir la petite lueur qui indique un sentier praticable. Quoi qu’il en soit, et pour rejoindre des idées plus précises, on cite plus d’un exemple qui prouve que le don de manier les grands chiffres est à peu près indépendant de l’intelligence proprement dite. L’un des plus curieux est celui d’un jeune pâtre italien, Vito Mangiamele, présenté en 1837 à l’Académie des Sciences de Paris, et qui, âgé de dix ans, et dépourvu de l’instruction la plus élémentaire, savait extraire en une demi-minute la racine cubique d’un nombre de sept chiffres. Un autre, plus frappant encore, également mentionné par le Dr Claparède dans son étude sur les chevaux savants, est celui d’un aveugle-né interné à l’asile d’aliénés d’Armentières. Cet aveugle, nommé Fleury, dégénéré et à peu près idiot, calcule, en une minute quinze secondes, le nombre de secondes qu’il y a en 39 ans, 3 mois et 12 heures, sans oublier les années bissextiles. On lui explique ce que c’est que la racine carrée, sans lui indiquer la méthode d’extraction classique, et, bientôt, presque aussi rapidement qu’Inaudi, il extrait sans erreur les racines carrées de nombres de quatre chiffres en donnant le reste. On sait d’autre part qu’un mathématicien de génie comme Henri Poincaré s’avouait incapable de faire une addition sans faute.

XXIX

De l’atmosphère peut-être enchantée qui règne autour des nombres, nous passerons plus facilement aux brumes encore plus magiques de la dernière hypothèse, la seule, qui, pour l’instant nous reste : l’hypothèse médiumnique qui n’est pas, rappelons-le, l’hypothèse télépathique proprement dite que des expériences décisives nous ont fait écarter. Ayons le courage de nous y hasarder. Quand on ne peut plus interpréter un phénomène par le connu, il faut bien tenter de le faire par de l’inconnu. Nous entrons donc dans une province nouvelle d’un grand royaume inexploré, où nous ne trouverons plus aucun guide.

Les phénomènes médiumniques, les manifestations de la subconscience ou du subliminal, d’homme à homme, nous avons eu plus d’une fois l’occasion de nous en assurer, sont capricieuses, indisciplinées, évasives, incertaines, mais plus fréquentes qu’on ne croyait, et, pour qui les examine sérieusement et loyalement, souvent incontestables. A-t-on constaté de l’homme à l’animal des manifestations analogues ? L’étude déjà fort difficile quand il s’agit de l’homme, l’est encore bien davantage lorsqu’on interroge des témoins condamnés au silence. Il y a cependant quelques animaux que l’on tient pour « psychiques », c’est-à-dire sensibles à certaines influences subliminales. On range d’habitude, dans cette catégorie assez mal définie, le chat, le chien et le cheval. On pourrait peut-être ajouter à ces bêtes superstitieuses, certains oiseaux plus ou moins fatidiques et même quelques insectes, notamment les abeilles. D’autres animaux, l’éléphant, par exemple, et le singe, paraissent réfractaires au mystère. Quoi qu’il en soit, M. Ernest Bozzano, dans une excellente étude sur les Perceptions psychiques des animaux[27], a réuni, en 1905, soixante-neuf cas de télépathie, de pressentiments, d’hallucinations visuelles ou auditives, dont les personnages principaux sont des chats, des chiens et des chevaux. Il s’y trouve même des chiens revenants ou fantômes qui, après leur mort, viennent hanter les demeures où ils furent heureux. La plupart de ces cas sont empruntés aux Proceedings de la S. P. R. ; c’est dire qu’ils sont presque tous très sévèrement contrôlés. Il est impossible, à moins de couvrir ces pages d’anecdotes souvent frappantes et touchantes, mais un peu encombrantes, d’en donner ici ne fût-ce qu’une brève énumération. Il suffira de noter que parfois le chien se met à hurler à la mort, à la minute exacte où son maître succombe, par exemple sur un champ de bataille situé à des centaines de kilomètres de l’endroit où se trouve l’animal. Plus fréquemment, le chat, le chien et le cheval manifestent nettement qu’ils perçoivent, souvent avant les hommes, les apparitions télépathiques, les phantasmes des vivants ou des morts. Les chevaux notamment paraissent très sensibles aux lieux qui passent pour hantés ou phantasmogènes. Somme toute, il résulte de ces observations qu’on ne saurait guère contester que ces animaux communiquent autant que nous, et peut-être de la même façon, avec le mystère qui nous entoure. Il y a des moments où, comme l’homme, ils voient l’invisible et perçoivent des événements, des influences, des émotions qui se trouvent hors de la portée de leurs sens normaux. Il est donc permis de croire qu’il y a dans leur système nerveux, dans une partie reculée et secrète de leur être, les mêmes éléments psychiques qui les relie à un inconnu qui leur inspire autant de terreur qu’à nous-mêmes. Et, soit dit en passant, cette terreur est assez singulière, car, après tout, qu’ont-ils à craindre d’un fantôme ou d’une apparition, eux qui, nous en sommes convaincus, n’ont pas de vie d’outre-tombe et devraient par conséquent demeurer parfaitement indifférents aux manifestations d’un monde où ils ne pénétreront point ?

[27] Annales des Sciences psychiques, août 1915, p. 422-469.

On dira peut-être qu’il n’est pas certain que ces apparitions soient objectives, qu’elles répondent à une réalité extérieure ; mais qu’il est fort possible qu’elles naissent uniquement dans le cerveau de l’homme ou de l’animal. Ce n’est pas le moment de discuter ce point très obscur qui remet en question tout le surnaturel et tous les problèmes de l’au-delà. Il importe seulement de constater que tantôt c’est l’homme qui transmet à l’animal sa terreur, sa perception ou son idée de l’invisible ; et tantôt l’animal qui transmet les siennes à l’homme. Il y a donc là des intercommunications qui émanent d’une source commune plus profonde que toutes celles que nous connaissons, et qui, pour en sortir ou pour y revenir, passent par d’autres chemins que ceux de nos sens habituels. Or, tout cela appartient à cette sensibilité inexpliquée, à ce trésor secret, à cette puissance psychique encore indéterminée qu’en attendant mieux on appelle le subconscient ou le subliminal. Au surplus, il n’est pas surprenant que chez les animaux ces facultés subliminales, non seulement existent, mais qu’elles soient peut-être plus aiguës et plus actives que chez nous, puisque c’est notre vie consciente et anormalement individualisée qui les atrophie en les reléguant à une oisiveté où elles ont de plus en plus rarement l’occasion de s’exercer ; au lieu qu’en nos frères moins dégagés de l’univers, la conscience, si l’on peut appeler de ce nom une très précaire et très confuse notion du moi, se réduit à quelques actes élémentaires. Ils sont bien moins que nous séparés de la vie ambiante et totale et possèdent encore un certain nombre de ces sens plus étendus et indéterminés dont l’envahissement d’une faculté spéciale et intolérante, l’intelligence, nous a peu à peu dépouillés. Parmi ces sens, que jusqu’ici nous appelons instincts, faute d’un mot plus propre et plus décisif, qui devient nécessaire, est-il besoin de citer ceux de l’orientation, de la migration, de la prévision du temps, des tremblements de terre, des avalanches et tant d’autres que, sans doute, nous ne soupçonnons même pas ? Tout cela n’appartient-il pas à un subliminal qui ne diffère du nôtre que par sa plus grande richesse ?

XXX

Je sais bien que cette explication par le subliminal n’expliquera pas grand’chose et ne fera tout au plus qu’éclairer de l’incompréhensible à l’aide de l’inconnu. Mais expliquer un phénomène, comme le dit fort justement le Dr J. de Modzelwski, « c’est émettre une hypothèse qui nous est plus familière et plus compréhensible que le phénomène en question ». C’est en réalité ce que nous faisons constamment et presque exclusivement en physique, en chimie, en biologie et dans toutes les sciences sans exception. Expliquer un phénomène, ce n’est pas nécessairement le rendre clair et limpide comme deux et deux font quatre ; encore que le fait que deux et deux fassent quatre ne soit pas, si l’on va au fond des choses, aussi clair et limpide qu’il en a l’air. Ce que dans ce cas-ci, comme dans la plupart des autres, on appelle abusivement expliquer, c’est simplement confronter le mystère inattendu que nous offrent ces chevaux à quelques phénomènes d’ailleurs inconnus, mais plus anciennement et plus fréquemment constatés. Et ce même mystère, expliqué de la sorte, servira quelque jour à en expliquer d’autres. C’est ainsi que procède la science. Il ne faut pas l’en blâmer ; elle fait ce qu’elle peut, et il ne semble pas qu’il y ait d’autres voies.

XXXI

Si nous consentons à cette explication par le subliminal, qui est une sorte de participation mystérieuse à tout ce qui se passe en ce monde et dans les autres, bien des obstacles tombent et nous entrons dans une région nouvelle où nous nous rapprochons étrangement des animaux et devenons réellement leurs frères par les liens les plus profonds et peut-être les seuls essentiels de la vie. Ils prennent part, dès lors, aux grandes énigmes humaines, aux faits et gestes extraordinaires de notre hôte inconnu, et si, depuis que nous observons plus attentivement celui-ci, rien ne nous étonne de ce qu’il réalise en nous, rien non plus ne devrait nous étonner de ce qu’il réalise en eux. Nous nous trouvons avec eux sur le même plan, dans on ne sait quel élément encore indéterminé, où ce n’est plus l’intelligence qui règne seule, mais une autre puissance spirituelle qui ne tient plus compte du cerveau, qui passe par d’autres chemins, et qui serait plutôt la substance psychique même de l’univers, non plus canalisée, isolée et spécialisée par l’homme, mais éparse, multiforme, et peut-être, si nous pouvions la dépister, égale en tout ce qui existe.

La plupart des phénomènes médiumniques que nous constatons d’homme à homme, il n’y a dès lors plus de raison pour que les chevaux n’y participent point ; et leur mystère se confond avec ceux de la métapsychique humaine. Si leur subliminal s’apparente au nôtre, noms pouvons d’abord étendre à l’extrême l’hypothèse télépathique qui n’a, pour ainsi dire, pas de limites, car en fait de télépathie, comme l’a dit Myers, tout ce qu’il est permis d’affirmer, « c’est que la vie a le pouvoir de se manifester à la vie ». On peut donc se demander si le problème que je propose au cheval, sans en connaître les données, n’est pas communiqué à mon subliminal qui l’ignore, par celui du cheval qui l’a lu. Il est à peu près établi que ceci est possible entre subliminaux humains. Est-ce moi qui voit la solution et la transmet au cheval qui ne fait que me la rendre ? Mais s’il s’agit d’un problème que je suis moi-même incapable de résoudre ? D’où vient alors la solution ? Je ne sais si l’expérience a été tentée, dans les mêmes conditions, avec un médium humain. Du reste, si elle réussissait, elle se confondrait plus ou moins avec le phénomène également subliminal des calculateurs prodiges, auquel, dans l’atmosphère un peu surhumaine où nous nous trouvons, on est presque forcément amené à assimiler l’énigme des chevaux mathématiciens. C’est, de toutes les interprétations, celle qui, pour l’instant, me paraît la moins excentrique et la plus naturelle.

Nous avons vu que le don de manier les grands chiffres est à peu près étranger à l’intelligence proprement dite ; on peut même affirmer que dans certains cas, il en est évidemment et complètement indépendant. Dans ces derniers, le don se manifeste avant toute éducation et dès les premières années de l’enfance. Si nous nous en rapportons au tableau très soigneusement dressé par M. Scripture[28], nous voyons que, chez Ampère, il se révèle à l’âge de 3 ans, chez Colburn à 6, chez Gauss à 3, chez Mangiamele à 10, chez Safford à 6, chez Whateley à 3 ans, etc. Généralement, il ne subsiste que durant quelques années, s’affaiblit rapidement avec l’âge ; et le plus souvent disparaît brusquement au moment où celui qui le possédait commence à fréquenter l’école.

[28] American Journal of Psychol., IV, 1er avril 1901.

Quand on demande à ces enfants, et même à la plupart des calculateurs prodiges parvenus à l’âge d’homme, de quelle façon ils s’y prennent pour résoudre les problèmes énormes et compliqués qu’on leur propose, ils répondent qu’ils n’en savent rien. Bidder, par exemple, déclare qu’il lui est impossible de dire comment il peut déterminer d’instinct le logarithme d’un nombre composé de 7 ou 8 chiffres. Même constatation chez Safford qui, à 10 ans, faisait de tête, sans jamais se tromper, des multiplications dont le résultat comptait 36 chiffres. La solution se présente et s’impose spontanément ; c’est une vision, une impression, une inspiration, une intuition venue on ne sait d’où, soudaine, indubitable. Le plus souvent, ils n’essaient même pas de calculer. Au contraire de ce qu’on croit généralement, ils n’ont pas de méthode particulière ; ou, si méthode il y a, c’est plutôt une manière pratique de subdiviser l’intuition. On dirait que de l’énoncé même du problème jaillit subitement la solution, pareille à une hallucination véridique. Elle a l’air de surgir, infaillible et toute prête, d’une sorte de réservoir éternel et cosmique où dorment les réponses à toutes les questions. On ne saurait donc contester qu’il y a là un phénomène qui se passe au-dessus ou au-dessous du cerveau, à côté de la conscience et de la raison, en dehors de toutes les méthodes et de toutes les habitudes intellectuelles ; et c’est précisément pour des phénomènes de ce genre que Myers a imaginé le mot « subliminal »[29].

[29] Inutile, je pense, de rappeler à ce propos l’étymologie du mot : Sub Limen, ce qui se passe sous le seuil de la conscience. Ajoutons, comme le fait très justement remarquer M. de Vesme, que le subliminal n’est pas exactement ce que la psychologie classique appelle la subconscience, cette dernière n’enregistrant que des notions perçues d’une façon normale et ne possédant que des facultés normales, c’est-à-dire reconnues aujourd’hui par la science officielle.

XXXII

Tout ceci ne nous rapproche-t-il pas quelque peu de nos chevaux calculateurs ? Dès qu’il est avéré que la solution d’un problème mathématique ne dépend plus exclusivement du cerveau mais d’une autre faculté, d’une autre puissance spirituelle dont la présence, sous des formes diverses, a été indubitablement constatée en certains animaux, il n’est plus tout à fait téméraire ou extravagant d’insinuer que peut-être, chez le cheval, le même phénomène se reproduit et se déroule dans le même inconnu où se mêlent d’ailleurs, dans une nuit pareille, les mystères des nombres et ceux de l’inconscience. Je sais bien qu’une explication qui se charge à tel point de mystères n’explique presque rien de plus que le silence ; mais enfin c’est du moins un silence traversé de murmures inquiets et de chuchotements attentifs qui valent mieux que la morne ignorance sans espoir à laquelle il faudrait bien se résigner si l’on ne s’évertuait malgré tout, comme c’est le grand devoir de l’homme, à surprendre une étincelle dans les ténèbres.

Il va sans dire que les objections s’élèvent de toutes parts. Parmi les hommes, les calculateurs prodiges sont considérés comme des monstres, des sortes de phénomènes tératologiques extrêmement rares. On en compte au plus une demi-douzaine par siècle, au lieu que parmi les chevaux, la faculté semblerait presque générale ou tout au moins fort commune. En effet, sur les six ou sept étalons que Krall a tenté d’initier aux arcanes de la mathématique, il n’en a trouvé que deux qui lui parurent trop médiocrement doués pour qu’il s’attardât à leur éducation. C’étaient, je crois, deux purs-sang qui lui avaient été donnés par le grand-duc de Mecklembourg et qu’il renvoya à leurs somptueuses écuries. Chez les quatre ou cinq autres, pris au hasard, et tels que les offraient les circonstances, il rencontra des aptitudes inégales, il est vrai, mais qui se développèrent sans difficulté et donnent l’impression qu’elles sont normalement latentes et inactives au fond de toute âme chevaline. Au point de vue mathématique, le subliminal du cheval serait donc supérieur au subliminal humain ? Pourquoi pas ? Tout son subliminal est probablement supérieur, plus étendu, plus jeune, plus vierge, plus vivant, et moins encombré que le nôtre, n’étant pas sans cesse attaqué, tyrannisé, humilié par l’intelligence qui le ronge, l’étouffe, le recouvre et le relègue dans un coin sans air et sans lumière. Le sien est toujours présent, toujours en éveil ; le nôtre n’est jamais là, il dort au fond d’un puits abandonné et il faut des opérations, des réussites, des événements exceptionnels pour le tirer de son sommeil et de son abîme oublié. Tout cela paraît bien extraordinaire ; mais de toute façon nous voici dans l’extraordinaire et cette issue est peut-être la moins aventureuse. Il ne s’agit pas, ne l’oublions point, d’une opération cérébrale, d’un travail intellectuel, mais d’un don divinatoire étroitement apparenté à d’autres dons de même nature et de même origine qui ne sont pas exclusivement propres à l’homme. Aucune observation, aucune expérience ne nous permet jusqu’ici d’établir une différence entre le subliminal humain et celui de la bête. Au contraire, le nombre encore restreint de celles que nous possédons décèle entre les deux de frappantes et constantes analogies. Dans la plupart de ces opérations d’arithmétique, notamment, le subliminal du cheval se comporte exactement comme celui du médium en état de « trance ». Il retourne volontiers le chiffre de la solution ; il répond par exemple 37, au lieu de 73, phénomène médiumnique si connu et si fréquent qu’on l’appelle « l’écriture en miroir ». Il se trompe assez souvent dans les additions, les soustractions les plus élémentaires, beaucoup plus rarement dans les extractions de racines les plus compliquées, ce qui est encore, dans des cas similaires, la xénoglossie, la psychométrie, par exemple, une des bizarreries du médiumnisme humain et s’explique par les mêmes raisons, c’est-à-dire par une intervention inopportune de l’intelligence toujours faillible qui vient altérer en s’y mêlant les certitudes d’un subliminal qui, laissé à lui-même, ne se trompe jamais. Il est en effet assez probable que le cheval, sachant réellement résoudre les petites opérations, ne s’en remet plus uniquement à son intuition, et dès lors tâtonne et patauge. La solution flotte entre l’intelligence et le subliminal, et passant de l’une, qui n’est pas très sûre d’elle, à l’autre qui n’est pas impérieusement sollicitée, se dégage comme elle peut du conflit. Il en est de même pour le médium psychomètre ou spirite qui cherche à tirer parti de ce qu’il sait par les voies ordinaires afin de compléter les visions ou les révélations de sa sensibilité subconsciente. Lui aussi, dans ce cas, commet presque toujours de flagrantes et inexplicables erreurs.

On trouverait encore bien d’autres analogies ; notamment l’inégalité des séances. Rien n’est plus journalier, plus capricieux que les manifestations du médiumnisme humain. Qu’il s’agisse d’écriture automatique, de psychométrie, de matérialisations, etc., on a des séries de soirées qui ne donnent que des résultats dérisoires. Puis, brusquement, pour des raisons encore mal définies : l’état de l’atmosphère, la présence de tels ou tels témoins, que sais-je, les phénomènes les plus irrécusables et les plus déconcertants se manifestent coup sur coup. Il en va exactement de même des chevaux ; leurs fantaisies désordonnées, leurs imprévisibles lubies font le désespoir de l’excellent Krall qui, les jours des grandes épreuves, n’ouvre jamais sans angoisse la porte de l’écurie incertaine. Il suffit que la figure trop barbue ou trop sévère d’un savant ne leur revienne pas, pour qu’ils prennent un diabolique plaisir à répondre à tort et à travers, plusieurs heures, voire plusieurs jours durant, aux questions les plus élémentaires.

Autres traits communs : la personnalité très marquée des « raps » ou coups médiumniques, et les communications qu’on appelle « communications télépathiques retardées », c’est-à-dire celles où l’on obtient, tout à coup, vers la fin d’une séance, la réponse à une question posée dès le début et à laquelle personne ne pensait plus. L’une même des objections en apparence les plus fortes qu’on ait faites au médiumnisme du cheval vient encore confirmer celui-ci. Si c’est de la subconscience de l’animal que vient la réponse, comment se fait-il, s’est-on demandé, qu’il soit d’abord nécessaire de lui apprendre les éléments du langage, des mathématiques, etc., en s’adressant forcément à sa conscience normale par le moyen de ses sens ; et que Berto, par exemple, soit incapable de résoudre les mêmes problèmes que Muhamed ? M. de Vesme a fort bien réfuté cette objection. « Pour produire, nous dit-il, de l’écriture automatique, il faut qu’un médium ait appris à écrire ; pour que Victorien Sardou ou Mlle Hélène Schmit aient pu produire leurs dessins et peintures médiumniques, il fallait qu’ils eussent appris les rudiments de l’art du dessin et de la peinture ; Tartini n’aurait pas composé en rêve la Sérénade du Diable s’il n’avait pas connu la musique, et ainsi de suite. La cérébration subconsciente, pour merveilleuse qu’elle soit, ne peut se faire que sur des éléments acquis d’une façon quelconque. Jamais celle de l’aveugle-né ne lui fera voir des couleurs. »

Voilà donc, dans ce parallèle qu’on pourrait du reste prolonger, plusieurs traits de ressemblance assez nettement caractérisés. On y saisit au vif les mêmes habitudes, les mêmes contradictions et les mêmes manies ; et c’est bien l’ombre étrange et grandiose de notre hôte inconnu que nous reconnaissons une fois de plus.

XXXIII

Reste la grande objection qu’on peut tirer de la nature même du phénomène, de la distance réellement infranchissable qui sépare toute la vie du cheval de la vie abstraite et impénétrable des nombres. Comment son subliminal peut-il, un seul instant, s’intéresser à des signes qui, pour lui, ne représentent rien, n’ont aucun rapport avec son organisme et n’atteindront jamais son existence ? Mais d’abord, il en va de même de l’enfant ou de l’illettré calculateur. Il ne s’intéresse pas davantage aux chiffres qu’il déchaîne. Il ignore complètement les conséquences des problèmes qu’il résout. Il jongle avec des figures qui, pour lui, n’ont guère plus de sens que pour le cheval. Il est incapable de rendre compte de ce qu’il fait, et sa subconscience agit, elle aussi, dans une sorte de rêve indifférent et lointain. Il est vrai qu’ici l’on peut invoquer l’atavisme et sa mémoire ; mais cette différence suffit-elle à trancher la difficulté et à séparer définitivement les deux phénomènes ? Invoquer l’atavisme, c’est toujours invoquer le subliminal, et il n’est pas du tout certain que celui-ci soit borné par l’intérêt de l’organisme qui l’héberge. Il paraît, au contraire, en maintes circonstances, se répandre et s’étendre bien au delà de cet organisme où il réside, dirait-on, accidentellement et provisoirement. Il tient à montrer, semble-t-il, qu’il est en relation avec tout ce qui existe. Il s’affirme, le plus souvent possible, universel et impersonnel. Il n’a, nous l’avons vu à propos des apparitions et des prémonitions, qu’un très médiocre souci du bonheur et même du salut de celui qui le nourrit et lui donne asile. Il prédit à son hôte d’une vie, des accidents que celui-ci ne peut pas éviter ou qui ne le regardent point. Il lui fait voir d’avance, par exemple, toutes les circonstances de la mort d’un inconnu dont on n’entendra parler qu’après l’événement et lorsque celui-ci sera irrévocable. Il apporte une foule de pressentiments inutilisables, il évoque des hallucinations véridiques parfaitement étrangères et sans emploi. Avec les médiums psychomètres, typtologues ou à matérialisations, il fait de l’art pour l’art, se joue de l’espace et du temps, traverse des obstacles, déplace des objets sans contact, crée de la matière, multiplie les personnalités, voit à travers les corps, met en rapport des pensées et des sensibilités séparées par des mondes, lit dans des âmes et dans des existences que représentent une fleur, un chiffon, ou un bout de papier ; et tout cela pour rien, pour s’amuser, pour étonner, parce qu’il adore le superflu, l’incohérent, l’inattendu, l’invraisemblable, la mystification ; ou plutôt, peut-être, parce qu’il est une force énorme, informe et indisciplinée, qui se débat encore dans les profondeurs et ne monte à la surface que par à-coups brusques et égarés ; parce qu’il est une expansion démesurée d’un esprit qui cherche à se rassembler, à atteindre conscience, à se rendre utile et à se faire entendre. En tout cas, pour l’instant, il paraît bien tel que nous l’avons décrit, et ne ressemblerait pas à lui-même, s’il se comportait d’autre façon en l’occurrence qui nous intrigue.

XXXIV

Remarquons enfin, pour clore ce chapitre, qu’il est à peu près certain que la solution donnée par les enfants ou les chevaux calculateurs n’a point du tout un caractère mathématique. Ils ne tiennent nullement compte du problème ou des opérations à entreprendre. Ils trouvent simplement et d’emblée la réponse à une énigme dont la divination est facilitée par la nature même des chiffres qui gardent très mal leurs secrets. Il s’agit, pour qui se trouve dans l’état d’esprit nécessaire, d’une sorte de charade élémentaire qui ne cache son mot qu’à ceux qui parlent une autre langue. Il est évident que tout problème, si complexe qu’il paraisse, porte en son énoncé même, sa solution unique, inaltérable, que voilent à peine les signes indiscrets qui la renferment ou la recouvrent. Elle est là, virtuelle, sous les nombres qui n’ont d’autre but que de la faire vivre, qui s’agite, se démène, et se proclame sans cesse comme une nécessité. Il n’est dès lors pas étonnant que des yeux plus aigus que les nôtres et des oreilles ouvertes à d’autres ondes, la surprennent et l’entendent, sans qu’ils sachent ce qu’elle représente, ce qu’elle présuppose ni de quel prodigieux amas de chiffres et d’opérations elle émerge. C’est le problème même qui parle et le cheval ne fait que répéter le signe qu’il entend chuchoter dans la vie mystérieuse des nombres ou au fond de l’abîme où règnent les vérités. Il n’y comprend rien, il n’a pas besoin de comprendre, il n’est que le médium inconscient qui prête sa voix ou ses membres à l’esprit qui l’anime. Il n’y a là qu’un mot simple et nu, sans signification précise, saisi dans une existence étrangère. Il n’y a là qu’une révélation pour ainsi dire mécanique, une sorte de réflexe spécial qu’on ne peut que constater et qui, pour le reste, est aussi inexplicable que n’importe quel phénomène de la conscience ou de l’instinct. Au fond, lorsqu’on y réfléchit, il est tout aussi étonnant qu’on n’aperçoive pas cette solution, qu’il est surprenant qu’on la découvre. J’accorde d’ailleurs que tout ceci n’est qu’une interprétation hasardeuse qui vaut ce qu’elle vaut, une hypothèse de laboratoire ou d’attente, dont il faut bien se contenter puisque toutes les autres ont été jusqu’ici démenties par les faits.

XXXV

Maintenant, faisons rapidement le compte de ce que nous ont apporté ces expériences d’Elberfeld. Ayant écarté la télépathie, au sens étroit du mot, qui a peut-être part à plus d’un phénomène, mais n’y est pas indispensable puisque nous voyons ces mêmes phénomènes se reproduire alors qu’elle est pratiquement impossible, nous en venons à constater que si l’on nie l’existence ou l’influence du subliminal il est d’autant plus difficile de contester l’existence et l’intervention de l’intelligence, tout au moins jusqu’aux extractions de racines ; après quoi, c’est un brusque précipice qui plonge dans les ténèbres. Mais même en s’arrêtant aux racines, la soudaine découverte d’une force intellectuelle si pareille à la nôtre, là où nous n’avions accoutumé de ne voir qu’une irrémédiable impuissance, est sans doute une des révélations les plus inattendues que nous ayons eues depuis que l’invisible et l’inconnu nous pressent avec une insistance, une impatience qu’ils n’avaient pas manifestées jusqu’à ce jour. Il n’est pas facile de prévoir dès à présent les conséquences et les promesses de cet aspect nouveau que prend soudain la grande énigme de l’intelligence. Mais nous aurons, je pense, à reviser bientôt quelques idées essentielles sur lesquelles nous vivions ; et c’est dans l’histoire de la psychologie, de la morale, des destinées humaines et de bien d’autres choses, d’assez étranges horizons qui se dévoilent.

XXXVI

Voilà pour l’intelligence. D’autre part, ce qu’on lui conteste, on est contraint de l’accorder au subliminal ; et la révélation est encore plus déconcertante. Il faudrait donc admettre qu’il y a dans le cheval, — et dès lors fort probablement dans tout ce qui vit sur cette terre, — une puissance psychique analogue à celle qui se cache sous le voile de notre raison et qui, à mesure que nous apprenons à la connaître, étonne, déborde et domine davantage celle-ci. Cette puissance psychique où nous serons sans doute forcé de reconnaître un jour le génie même de l’univers, paraît, nous l’avons maintes fois constaté, tout savoir, tout prévoir, tout pouvoir. Elle a, lorsqu’il lui plaît de communiquer avec nous ou qu’il nous est donné de pénétrer en elle, réponse à toutes les questions et peut-être remède à tous les maux. Nous n’allons pas, une fois de plus, recenser ses vertus. Il suffira de nous rappeler avec quelle aisance elle se joue de l’espace, du temps et de tous les obstacles qui emprisonnent notre pauvre science et notre pauvre entendement humains. Nous l’avions crue, comme tout ce qui nous semble supérieur et merveilleux, le propre intangible, inaliénable et incommunicable de l’homme, à meilleur droit encore que son intelligence. Or, voici qu’un hasard, étrangement tardif, il est vrai, nous apprend que sur un point précis, le plus bizarre, le moins prévu de tous, le cheval et le chien puisent plus aisément peut-être et plus directement que nous à ses immenses réservoirs. Par la plus inexplicable des anomalies, du reste assez conforme au caractère fantasque du subliminal, ils n’y paraissent avoir accès qu’à l’endroit le plus éloigné, le plus inconnu de leurs habitudes, car il n’est rien au monde dont les bêtes se soucient moins que des chiffres. Mais n’est-ce peut-être pas pour la raison que nous ne voyons point ce qui se passe ailleurs ? Il se trouve que le mystère infini des nombres peut parfois s’exprimer à l’aide de quelques mouvements fort simples et naturels à la plupart des animaux ; mais il n’est pas dit que si nous pouvions amener le cheval ou le chien à rattacher à ces mêmes mouvements l’expression d’autres mystères, ils n’y puiseraient pas avec une égale facilité. On a réussi à leur donner une idée plus ou moins nette de la valeur de quelques chiffres et peut-être de la marche et de la nature de certaines opérations élémentaires ; et cela paraît avoir suffi à leur ouvrir les plus secrètes régions de la mathématique où toutes les questions sont répondues d’avance. Il n’est pas absolument chimérique de supposer que si nous pouvions leur inculquer par exemple une notion analogue de l’avenir en même temps que la manière de nous traduire ce qu’ils y aperçoivent, ils n’auraient pas également accès à d’étranges visions d’un autre ordre, dont nous écartent jalousement les gardiens trop vigilants de notre intelligence. Il y a là des expériences à tenter qui seront sans doute font ardues ; car l’avenir ne se voit et surtout ne s’interprète et ne se traduit pas aussi facilement qu’un chiffre. Il est du reste possible, quand on saura s’y prendre, qu’on obtienne la plupart des phénomènes médiumniques humains : raps, déplacements d’objets, matérialisations même, et Dieu sait quelles autres surprises que nous tient en réserve cet étonnant subliminal dont les fantaisies ne paraissent pas avoir de bornes. En tout cas, si nous admettons la divination des nombres, comme nous y sommes presque forcés, il est à peu près certain que d’autres divinations doivent suivre celle-ci. Une brèche inattendue est faite à l’enceinte où s’accumulent les grands secrets qui, à mesure que se développaient notre science et notre civilisation, semblaient nous devenir plus étrangers et plus inaccessibles. La brèche est étroite, il est vrai ; mais c’est la première qu’on ait pratiquée à la partie du mur jusqu’ici sans fissure qui n’est pas tournée vers les hommes. Qu’en sortira-t-il ? Nul ne saurait prévoir ce qu’on peut espérer.

XXXVII

Ce qui étonne le plus, c’est que cette révélation soit si tardive. Comment expliquer que jusqu’à ce jour l’homme ait vécu avec ses animaux familiers sans se douter qu’ils recélassent des facultés médiumniques ou subliminales aussi extraordinaires que celles qu’il sentait confusément s’agiter en lui-même ? Mais ne s’en est-il pas douté ? Il faudrait étudier à ce point de vue les mystérieuses pratiques de l’Inde ancienne et de l’Égypte, les nombreuses et tenaces légendes où les bêtes parlent, guident leur maître, prédisent l’avenir ; et plus près de nous, dans l’histoire proprement dite, toute cette science des augures et des aruspices qui tiraient leurs présages du vol des oiseaux, de l’examen des entrailles, de l’appétit ou de l’attitude des animaux sacrés ou fatidiques, parmi lesquels on comptait souvent les chevaux[30]. On retrouve là un de ces innombrables exemples d’un savoir perdu ou anticipé qui nous font douter si l’humanité a pressenti ou oublié tout ce que nous croyons découvrir. Souvenons-nous qu’il y a presque toujours au fond des croyances, des superstitions et des légendes les plus bizarres et les plus folles, une certaine vérité déformée, méconnue ou obscurément entrevue. Toute cette science nouvelle de la métapsychique ou de la recherche de notre subconscience et des forces inconnues, qui commence à peine à débrouiller ses premières ténèbres, trouve ainsi des repères et des traces défigurés mais reconnaissables dans les vieilles religions, les traditions les plus inexplicables et l’histoire la plus reculée. Du reste, il n’est pas nécessaire pour qu’un fait devienne vraisemblable qu’il ait eu des précédents indubitablement constatés. S’il est à peu près certain qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ni sous l’éternité qui précède les soleils, il est fort possible que les mêmes forces n’agissent pas toujours avec la même énergie. Comme je le faisais remarquer, il y a plus de vingt ans, dans Le Trésor des Humbles, sachant à peine alors ce que je sais un peu moins mal aujourd’hui : « On dirait que nous approchons d’une période spirituelle (j’aurais dû dire psychique). Il y a dans l’histoire un certain nombre de périodes analogues où l’âme, obéissant à des lois inconnues, remonte, pour ainsi parler, à la surface de l’humanité et manifeste plus irrésistiblement son existence et sa puissance. Il semble qu’en ce moment, l’homme, — et ce qui vit avec lui sur cette terre, ajouterais-je à présent, — ait été sur le point de soulever un peu le lourd fardeau de la matière. » On croirait en effet qu’un frisson, qu’on n’avait pas encore ressenti, se propage sous tout ce qui respire ; qu’une activité, une inquiétude nouvelle travaille l’atmosphère spirituelle où baigne notre globe et gagne jusqu’aux bêtes. On dirait qu’à côté des sources réservées et parcimonieuses qui n’alimentaient que notre intelligence, d’autres ondes se répandent et s’élèvent au même niveau dans toutes les existences. Une sorte de mot d’ordre circule de proche en proche, et les mêmes phénomènes éclatent aux quatre coins du monde pour appeler notre attention, comme si le génie obstinément muet qui se cachait dans le silence industrieux de l’univers, depuis celui des pierres, des fleurs et des insectes jusqu’au grand silence des astres, voulait enfin nous dire quelque secret pour se faire mieux connaître ou se mieux connaître lui-même. Il est possible que ce ne soit qu’une illusion. Peut-être sommes-nous simplement plus attentifs et mieux informés qu’autrefois. Nous apprenons dans l’instant même ce qui se passe sur tous les points de notre terre et nous avons acquis l’habitude d’observer et d’interroger plus minutieusement ce qui s’y passe. Mais l’illusion aurait ici la même force, la même valeur et la même signification que la réalité et nous imposerait les mêmes espérances et les mêmes devoirs.