The Project Gutenberg eBook of La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3)
Title: La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3)
Author: Ann Ward Radcliffe
Translator: François Soulés
Release date: August 22, 2018 [eBook #57745]
Language: French
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LA FORÊT,
OU
L’ABBAYE DE SAINT-CLAIR,
LECOINTE ET POUGIN, LIBRAIRES,
QUAI DES AUGUSTINS, No 49.
CHAPITRE PREMIER.
«Une fois que l’intérêt sordide s’empare d’une âme, il y glace toutes les sources des sentimens honnêtes et tendres. Non moins ennemi du goût que de la vertu, il pervertit l’un et anéantit l’autre. Mon ami, un jour viendra, peut-être, où l’avarice, disparaissant de la terre, laissera l’humanité reprendre ses premiers droits.»
Ainsi parlait l’avocat Nemours à Pierre de La Motte en l’accompagnant, sur le minuit, à la voiture qui allait l’éloigner de Paris, et des poursuites de ses créanciers.
La Motte le remercie de la dernière marque d’amitié qu’il lui donnait en favorisant son évasion. Il prononce un triste adieu..... La voiture part. L’obscurité de la nuit et la crise de sa situation le plongèrent dans une profonde rêverie.
Ceux qui ont lu Guyot de Pitaval, le plus fidèle des compilateurs qui aient recueilli les causes portées au parlement de Paris durant le siècle dernier, ne manqueront pas de se rappeler la singulière histoire de Pierre de La Motte et du marquis Philippe de Montalte. Eh bien! l’individu que l’on met ici sous leurs yeux est ce même Pierre de La Motte.
Appuyée sur la portière, madame La Motte jetait un dernier regard sur Paris..... Paris! le théâtre de son bonheur passé, et le séjour de ses nombreux amis! Le courage qui l’avait jusqu’alors soutenue, cède à la force de la douleur. «Adieu tout! s’écria-t-elle avec un soupir; encore ce dernier coup d’œil, et nous voilà séparés pour jamais!» Ses larmes coulent, et, se rejetant en arrière, elle se résigne au silence de la douleur. Le souvenir du passé pesait cruellement sur son âme. Quelques mois auparavant, riche, considérée, entourée d’amis empressés à lui plaire; aujourd’hui dépouillée de tout, misérablement, exilée du lieu de sa naissance, sans asile, sans secours...., et presque sans espoir! Ce n’était pas un de ses moindres chagrins, que d’être forcée de quitter Paris sans avoir vu son fils unique, alors employé à son régiment en Allemagne. Elle ignorait sa résidence; et l’eût-elle connue, elle n’aurait pas eu le temps de lui écrire, ni de l’informer du changement arrivé dans la fortune de son père.
Pierre de La Motte était un gentilhomme issu d’une ancienne maison de France. La nature ne l’avait pas fait naître pour le crime; mais trop souvent ses passions triomphèrent de sa raison. Se conduisant plus par sentiment que par principes, incapable de résister aux séductions du vice, aux charmes de l’occasion, il fut souvent criminel; mais au milieu de ses plus grands désordres, il tenait encore à la vertu, du moins par ses remords.
Il s’était marié très-jeune avec l’aimable et belle Constance Valentia, d’une naissance égale à la sienne, et d’une fortune supérieure. Leurs noces avaient été célébrées sous les auspices d’un monde approbateur et complaisant. Le cœur de Constance était tout entier à son mari. Elle eut quelque temps en lui un époux affectionné; mais séduit par les délices de Paris, il s’y livra bientôt sans mesure; et au bout de quelques années, sa fortune et sa tendresse s’évanouirent à la fois au sein de la dissipation. Un faux amour-propre travailla toujours contre ses intérêts, et le détourna d’une retraite honorable quand elle était encore possible. De vieilles habitudes l’enchaînaient à ses premiers plaisirs. C’est ainsi qu’en continuant un train de vie dispendieux, il avait épuisé les moyens de le prolonger. Il sortit enfin de cette sécurité léthargique, mais ce ne fut que pour se jeter dans de nouveaux égaremens, et pour tenter de réparer sa fortune par des moyens qui le plongèrent plus avant dans l’abîme. Les suites d’un engagement pris dans cette intention, l’entraînaient alors, avec le mince débris de ses propriétés, dans un exil périlleux et déshonorant.
Il se proposait de gagner une province méridionale, et d’y chercher un asile sur les frontières du royaume, au fond de quelque village obscur. Sa famille était composée de son épouse, d’un valet et d’une servante, deux fidèles domestiques qui suivaient les destins de leur maître.
La nuit était noire et orageuse. Environ à trois lieues de Paris, Pierre, qui servait de postillon, ayant couru quelque temps sur une bruyère sauvage, où se croisaient plusieurs routes, s’arrêta pour faire part à La Motte de son embarras. L’immobilité subite de la voiture tire celui-ci de sa rêverie, et les fait tous trembler d’être poursuivis. Il n’était pas en état d’indiquer le véritable chemin; et, dans la profondeur de l’obscurité, il y avait du danger d’aller plus avant, sans avoir trouvé une route. Durant cette perplexité, ils aperçurent une lumière à quelque distance. Après avoir long-temps hésité, La Motte descend, et s’avance de ce côté dans l’espoir d’obtenir du secours. Il marche lentement de peur de tomber dans quelque fossé. La lumière sortait de la fenêtre d’une vieille maisonnette, située sur la bruyère, à un mille de distance.
Arrivé à la porte, il s’arrête quelque temps, et écoute avec une craintive émotion.... Nul bruit que celui des coups de vent qui retentissaient dans la solitude. Enfin il se hasarde à frapper au bout de quelques instans, pendant lesquels il distingua clairement plusieurs voix en conversation. Quelqu’un, en dedans lui demanda ce qu’il cherchait. La Motte répondit qu’il était un voyageur égaré, qui désirait qu’on lui enseignât le chemin de la ville la plus proche. «Vous en êtes à sept milles, répliqua la personne; la route est assez mauvaise, et vous aurez grand’peine à vous y reconnaître. S’il ne vous faut qu’un lit, vous le trouverez ici, et vous ferez beaucoup mieux de rester.»
L’impitoyable tempête qui frappait alors sur La Motte avec une croissante furie, le fit pencher à ne pas aller plus loin jusqu’au lever de l’aurore. Mais curieux de voir la personne avec qui il parlait, avant de se risquer à exposer sa famille en faisant approcher la voiture, il demande qu’on l’introduise.
La porte est ouverte par une grande figure d’homme, tenant une lumière, et qui prie La Motte d’entrer. L’homme le conduit, par un passage, à une chambre presque sans autres meubles qu’un grabat étendu dans un coin sur le plancher. L’air abandonné et misérable de cet appartement lui cause un frisson involontaire, et il se tournait pour sortir; soudain l’homme le pousse en dedans, et il entend fermer la porte sur lui. Le cœur lui manque; il fait pourtant un effort désespéré, mais inutile, pour forcer la porte, et jette les hauts cris pour qu’on lui ouvre. On ne lui répondit pas; mais il distingua les voix de plusieurs hommes dans la chambre au-dessus. Ne doutant point que leur intention ne fût de le voler, et de l’assassiner, son épouvante anéantit d’abord presque toute sa raison. A la lueur de quelques braises mal éteintes, il aperçoit une fenêtre; mais l’espérance que cette découverte fait renaître, s’évanouit tout-à-coup. La fenêtre est défendue par d’épais barreaux de fer. Une semblable précaution l’étonne et confirme ses horribles craintes.... Seul, sans armes.... sans probabilité d’assistance, il se voyait au pouvoir de gens qui n’avaient vraisemblablement d’autre métier que le brigandage et le meurtre. Après avoir repassé tous les moyens possibles d’échapper, il s’efforça d’attendre l’événement avec fermeté; mais c’est une vertu que La Motte ne connaissait guère.
Les voix avaient cessé, et tout demeura tranquille pendant un quart d’heure. Dans l’intervalle des coups de vent, il croit distinguer les plaintes et les sanglots d’une femme. Il prête attentivement l’oreille, et se confirme dans sa conjecture: c’était évidemment l’expression de la douleur.
A cette certitude, le reste de son courage l’abandonne: un affreux soupçon frappe sa pensée avec la rapidité de l’éclair: probablement sa voiture avait été découverte par les gens de la maison, et pour le voler ils s’étaient assurés de son domestique, et avaient conduit chez eux madame La Motte. Il était surtout porté à le croire, par le silence qui avait quelque temps régné dans la maison, avant les gémissemens qu’il venait d’entendre. Il était encore possible que ceux qui s’y trouvaient, ne fussent pas des voleurs, mais des personnes auxquelles il aurait été livré par un ami perfide ou par son valet, et apostée pour le remettre dans les mains de la justice. Il avait pourtant de la peine à soupçonner la sincérité de l’ami auquel il avait confié le secret de son évasion avec le plan de sa route, et qui lui avait procuré une voiture pour s’échapper.
«Non, s’écria La Motte, cet excès de dépravation ne peut exister dans la nature humaine; à plus forte raison dans le cœur de Nemours!»
Cette exclamation fut interrompue par un bruit dans le passage qui conduisait à la chambre. Le bruit approche, la porte s’ouvre.... et l’homme qui avait introduit La Motte, entre dans la chambre, conduisant, ou plutôt traînant par force, une fille charmante qui paraissait avoir autour de dix-huit ans. Son visage était noyé de larmes, elle semblait abîmée dans sa douleur. L’homme ferme la porte et met la clef dans sa poche. Il s’approche alors de La Motte, qui avait déjà aperçu d’autres personnes dans le passage, et dirigeant un pistolet, sur sa poitrine: «Vous êtes absolument en notre pouvoir, dit-il; tout secours vous est interdit: si vous voulez, sauver vos jours, jurez de conduire cette fille en tel lieu que je ne puisse jamais la revoir; ou plutôt consentez à la prendre avec vous; car je n’en croirai pas votre serment, et j’aurai soin que vous ne puissiez jamais me retrouver... Répondez promptement, vous n’avez pas de temps à perdre.»
A ces mots, il saisit par la main la jeune personne toute glacée d’effroi, et la pousse vers La Motte, que l’étonnement avait rendu muet. Elle tombe à ses pieds, et avec des yeux supplians, et qui versaient un torrent de pleurs, le conjure de prendre pitié d’elle. Il fut impossible à La Motte, malgré sa propre agitation, de contempler avec indifférence tant d’appas et tant de douceur. Sa jeunesse, et sans doute son innocence, enfin l’énergie si naturelle de ses manières, s’emparèrent forcément de son cœur; il allait parler, lorsque, prenant le silence de la surprise pour celui de l’indécision, le brigand le prévint. «J’ai, lui dit-il, un cheval tout prêt pour vous éloigner d’ici, et je vous conduirai sur la bruyère. Si vous reparaissez ici avant une heure, vous êtes mort; après ce délai, vous êtes le maître d’y revenir quand il vous plaira.»
La Motte, sans lui répondre, relève la jeune fille, et songe à dissiper ses alarmes, tant il était déjà bien remis de ses propres terreurs. «Partons, dit le brigand, et trève d’enfantillage, estimez-vous heureux d’en être quitte à si bon marché, je vais préparer le cheval.»
Ces dernières paroles frappent La Motte, et le jettent dans de nouvelles craintes. Il n’osait parler de la voiture, de peur que les bandits ne fussent tentés de le voler; et partir à cheval avec cet homme, cela pouvait le conduire à de plus grands périls encore. Madame La Motte, fatiguée d’inquiétudes, enverrait probablement à la maison, pour s’informer de son mari. C’était ajouter au premier danger, celui de se voir séparé de sa famille, et le risque d’être découvert par les émissaires de la justice, en cherchant à la rejoindre. Tandis que ces réflexions passaient dans son âme avec une tumultueuse rapidité, un nouveau bruit se fait entendre dans le passage, il est suivi d’un grand vacarme, et dans l’instant, il reconnaît la voix de son valet que madame La Motte avait envoyé pour le chercher. Résolu d’avouer ce qu’il ne pouvait plus long-temps dissimuler, il s’écria fortement, qu’un cheval était inutile, qu’il avait à peu de distance une voiture qui les conduirait hors de la bruyère, et que l’homme qu’on avait saisi était son domestique.
Le brigand, lui parlant à travers la porte, lui dit de prendre patience, et qu’il aurait bientôt de ses nouvelles. La Motte tourne alors les yeux sur son infortunée compagne, qui, pâle et défaite, s’appuyait contre la muraille pour se soutenir. Ses traits délicats et charmans recevaient de la souffrance une expression enchanteresse de douceur. Une robe de camelot gris, à courtes manches, montrait ses formes sans les parer. Son corset était ouvert, une partie de ses cheveux s’était répandue en désordre sur sa gorge, lorsqu’au milieu de son trouble, elle avait laissé tomber le voile léger dont elle s’était hâtée de la couvrir. Chaque coup d’œil que La Motte jetait sur elle le remplissait d’une nouvelle surprise, et l’intéressait de plus en plus en sa faveur. Tant de grâces, en contraste avec le délabrement de la maison, et les manières sauvages de ses hôtes lui semblaient plutôt une situation de roman, qu’une aventure véritable. Il tâcha de la rassurer, et l’expression de sa pitié était trop sincère pour être mal interprétée. Sa terreur se changea par degrés en reconnaissance.
«Ah, monsieur! lui dit-elle, le ciel vous envoie à mon secours, et vous récompensera sûrement de la protection que vous m’accordez. Si je ne trouve pas en vous un ami, il n’en est point pour moi dans le monde.»
La Motte lui protestait de son dévouement, quand il fut interrompu par le retour du brigand. Il demande qu’on le reconduise vers sa famille. «Chaque chose à son tour, dit celui-ci; j’ai déjà eu soin d’un de vos gens, et j’aurai soin de vous, ventrebleu! ainsi rassurez-vous.»
Ce langage rassurant renouvelle les terreurs de La Motte: il demande avec empressement si sa famille est en sûreté. «Oh! pour cela, je vous en réponds, et vous allez la rejoindre tout à l’heure. Mais ne demeurez pas là toute la nuit à parlementer. Voulez-vous partir ou demeurer? Vous savez les conditions.»
On bande les yeux à La Motte et à la jeune personne, que l’épouvante avait jusqu’alors empêchée de parler: on les place sur deux chevaux; ils reçoivent chacun un homme en croupe, et partent au galop. Au bout d’une demi-heure qu’ils avaient couru de la sorte, La Motte demanda avec instance où ils allaient: «Vous l’apprendrez à temps, dit le scélérat, soyez tranquilles.» Les questions étaient inutiles: La Motte continua de garder le silence. Enfin les chevaux s’arrêtent. Son conducteur appelle, des voix lui répondent à quelque distance; bientôt on entend un bruit de carrosse, et tout de suite après, les paroles d’un homme qui indiquait à Pierre le chemin qu’il fallait suivre: la voiture approche; La Motte appelle: joie inexprimable! sa femme lui répond.
«Vous voilà maintenant hors de la bruyère, dit le brigand, et vous pouvez prendre la route qu’il vous conviendra; si vous revenez d’ici à une heure, vous serez salué par une paire de balles.» L’avertissement était bien superflu pour La Motte. On le remet en liberté. La jeune étrangère soupirait profondément en montant dans la voiture; et les bandits, après avoir gratifié Pierre de quelques instructions et de beaucoup de menaces, attendaient pour le voir partir. Ils n’attendirent pas long-temps.
La Motte fit aussitôt un court récit de ce qui s’était passé dans la maison, en y comprenant de quelle sorte on lui avait amené la jeune étrangère. Pendant ce discours, elle poussait souvent des sanglots convulsifs qui fixèrent l’attention de madame La Motte. Celle-ci sentait par degrés la compassion l’intéresser pour elle, et cherchait à calmer ses esprits. Cette fille infortunée répondit à ses bontés par des expressions aussi simples que franches, et retomba soudain dans le silence et dans les pleurs. Madame La Motte s’abstint, pour le moment, de lui faire aucune question qui pût tendre à la découverte de ses liaisons, ou qui semblât demander une explication de la dernière aventure; et cette aventure lui fournissait un nouveau sujet de réflexion. Le sentiment de ses propres infortunes pesait moins fortement sur son âme. Les chagrins de La Motte lui-même furent quelque temps suspendus; il rêvait à cette étrange scène, et se perdait dans ses conjectures. Ses embarras actuels, et les nouvelles inquiétudes qu’allait peut-être lui causer cette aventure, lui donnèrent d’abord quelque mécontentement; mais la beauté d’Adeline, ses grâces touchantes, un air d’innocence répandu sur toute sa personne, agirent si puissamment sur le cœur de La Motte, qu’il se résolut à la prendre sous sa protection.
Déjà le tumulte des émotions élevées dans le cœur d’Adeline commençait à se calmer, sa terreur n’était plus que de l’inquiétude, son désespoir, que de la langueur. Une si évidente sympathie dans les manières de ses compagnons, surtout celles de madame La Motte, apaisait son âme, et l’encourageait à espérer des jours plus heureux.
La nuit se passa dans un triste silence; les voyageurs étaient trop occupés de leurs diverses souffrances, pour songer à entamer la conversation. L’aube si désirée parut enfin, et fit faire entre les étrangers, une plus ample connaissance. Adeline puisait de la consolation dans les yeux de madame La Motte, qui la regardait fréquemment avec attention, et songeait qu’elle avait peu rencontré de figures aussi distinguées, ni de manières aussi intéressantes. La langueur du chagrin répandait sur ses traits une grâce mélancolique, qui allait tout de suite au cœur, et il y avait dans ses yeux bleus une douceur qui révélait une âme intelligente et sensible.
En ce moment, La Motte regarde avec inquiétude par la portière, afin de se reconnaître, et de voir s’il n’était pas poursuivi. Ses regards se promènent dans le demi-jour; mais il ne voit personne. Enfin le soleil dore les nuages de l’orient et la cime des plus hautes collines; bientôt il éclate sur la scène dans toute sa splendeur. Les craintes de La Motte commencent à s’apaiser, et les souffrances d’Adeline à s’adoucir. Ils s’avancent dans un chemin bordé de haies, et recouvert en berceau par des arbres dont les branches montraient le vert naissant des bourgeons printaniers tout brillans de rosée. Le zéphyr du matin ranima les esprits d’Adeline: son âme était sensible aux beautés de la nature. En regardant le riche émail des gazons, la tendre verdure des arbres; en saisissant, dans l’intervalle des hauteurs, une échappée du paysage diversifié, orné de bois, et se dégradant au loin dans des montagnes bleuâtres, son cœur épanoui goûtait un moment de joie. Aux yeux d’Adeline, les charmes de la nature étaient rehaussés par ceux de la nouveauté; elle n’avait vu que rarement la grandeur d’une perspective étendue, et la magnificence d’un vaste horizon, et même elle n’avait pas joui souvent des beautés pittoresques d’une scène plus resserrée. Son âme n’avait pas perdu, dans une longue oppression, ce ressort énergique qui résiste au malheur; sans quoi, malgré toute la sensibilité de son goût originel, les beautés de la nature, loin de la charmer si facilement, lui auraient à peine procuré une distraction passagère.
Enfin le chemin tourna, et descendit sur le flanc d’un coteau. La Motte regardant encore avec crainte par la portière, voit devant lui une campagne découverte, à travers laquelle la route se prolongeait presqu’en ligne droite, sans que rien pût la dérober à la vue. Il retombe dans de nouvelles alarmes; car, des hauteurs où il se trouvait, sa fuite pouvait être observée l’espace de plusieurs lieues. Il demande au premier paysan qu’il rencontre, s’il y avait un chemin entre les montagnes; mais il ne s’en trouvait point. Il frémit; madame La Motte, malgré ses propres craintes, tâche de le rassurer; mais elle y perd ses efforts, et se recueille à son tour dans la contemplation de son infortune. A mesure qu’ils avançaient, La Motte regardait souvent le pays qu’il avait traversé, et souvent son imagination lui faisait entendre le bruit d’une poursuite éloignée.
Les voyageurs s’arrêtèrent pour déjeuner, dans un village où la route était enfin couverte par des bois, et La Motte reprit courage.
Adeline paraissait enfin tranquille. Alors La Motte lui demanda l’explication de la scène dont il avait été témoin la nuit précédente. La question renouvela toute sa douleur, et elle le conjura, avec larmes, de lui épargner ce récit pour le moment. La Motte n’insista pas davantage, mais il remarqua que, pendant la plus grande partie du jour, elle parut y rêver dans la mélancolie et dans l’abattement. Ils cheminaient alors dans les montagnes, et couraient par conséquent moins de risque d’être aperçus. D’ailleurs, La Motte évitait les grandes villes, et ne s’arrêtait dans les autres que le temps de faire rafraîchir les chevaux. Sur les deux heures après midi, le chemin tourna dans une profonde vallée, coupée par un petit ruisseau, et couronnée d’une forêt. La Motte appelle Pierre, et lui commande de marcher à gauche, vers un endroit où le feuillage formait une voûte épaisse. Il y descend avec sa famille; et Pierre ayant étalé les provisions sur l’herbe, ils s’assirent, et partagèrent un repas, qu’en d’autres circonstances ils auraient trouvé délicieux. Adeline tâchait de sourire; mais en ce moment une indisposition ajoutait à ses souffrances et à sa langueur. La violente agitation d’esprit, et la fatigue du corps qu’elle avait éprouvées durant les vingt-quatre dernières heures, avaient anéanti ses forces, et lorsque La Motte la reconduisit à la voiture, toute sa personne frissonnait de malaise; mais elle ne proféra pas une plainte; et après avoir long-temps observé l’abattement de ses compagnons, elle fit un faible effort pour les ranimer. Ils continuèrent de voyager tout le long du jour, sans accident ni interruption, et environ trois heures après le soleil couché, ils arrivèrent à Monville, petite bourgade, où La Motte résolut de passer la nuit. Toute la bande avait réellement besoin de repos; et lorsqu’ils mirent pied à terre, leur pâleur, leurs regards effarés, étaient trop remarquables pour échapper aux gens de l’auberge. Dès qu’il y eut des lits de prêts, Adeline se retira dans sa chambre, accompagnée de madame La Motte, qui, par intérêt pour la belle étrangère, tentait tous les moyens de la tranquilliser. Adeline pleurait en silence, et, prenant la main de madame de La Motte, la pressait contre son cœur. Ce n’étaient pas seulement les larmes de la souffrance, elles étaient mêlées de celles qui partent d’un cœur reconnaissant, lorsqu’il rencontre une sympathie imprévue. Madame La Motte les comprit, ces larmes. Après quelques instans de silence, elle renouvela ses protestations d’amitié, et conjura Adeline de lui donner toute sa confiance; mais elle évita soigneusement de rien toucher du sujet qui l’avait déjà si cruellement affectée. Adeline trouva à la fin des expressions pour témoigner sa sensibilité de tant d’égards, et cela d’une manière si franche et si naturelle, que madame La Motte se sentant elle-même fort pénétrée, prit congé d’elle pour se retirer.
Le lendemain, La Motte, impatient de s’en aller, se leva de très-bonne heure. Tout était prêt pour son départ; il y avait déjà quelque temps que le déjeuner attendait; mais Adeline ne paraissait point. Madame La Motte entra dans la chambre, et la trouva plongée dans un sommeil agité. Sa respiration était courte et irrégulière. Elle tressaillait souvent; souvent elle soupirait, et bégayait quelquefois une phrase incohérente. Tandis que madame La Motte fixait un regard d’intérêt sur son attitude languissante, elle se réveille, et lui tend une main que la fièvre rendait brûlante. Elle n’avait pas dormi de la nuit; comme elle essayait de soulever sa tête tourmentée d’une forte migraine, il lui prend un étourdissement, elle se trouve mal et retombe en arrière.
Madame La Motte était fort alarmée, dans la double conviction qu’Adeline ne pouvait soutenir la route, et qu’un retard deviendrait peut-être funeste à son mari. Elle vint lui confier ses craintes. Il est plus aisé d’imaginer la consternation de La Motte que de la décrire. Il voyait tous les risques et tous les inconvéniens d’un délai; mais il ne pouvait se dépouiller de toute humanité, au point d’abandonner Adeline aux soins, ou plutôt à la négligence de personnes étrangères. Il fit venir sur-le-champ un médecin qui déclara qu’elle avait une fièvre violente, et que dans cet état un déplacement pouvait être mortel. La Motte résolut donc d’attendre l’événement, et s’efforça de calmer les accès de terreur dont il était assailli par intervalles. Il se tint sur ses gardes, en passant une grande partie de la journée hors du village, dans un endroit d’où il découvrait une certaine étendue de la route. Cependant, se voir à deux doigts de sa perte par la maladie d’une jeune inconnue dont on venait de le charger par force, c’était pour lui un si grand malheur, qu’il n’avait pas assez de philosophie pour s’y résigner avec calme.
La fièvre d’Adeline continua d’augmenter pendant toute la journée, et le soir, quand le médecin se retira, il dit à La Motte que son sort serait bientôt décidé. La Motte fut vivement affecté d’apprendre le danger où elle était. Les charmes, l’innocence d’Adeline, avaient triomphé des circonstances défavorables dont elle était environnée, lorsqu’elle lui avait été remise, et il fut alors moins touché des embarras qu’elle pourrait lui occasioner à l’avenir, que de l’espoir de sa guérison.
Madame La Motte veillait sur elle avec la plus tendre inquiétude, en admirant sa patiente tranquillité et sa douce résignation. Adeline en était reconnaissante avec usure, tout en se figurant qu’elle ne pouvait l’être assez. «Bien jeune encore, lui disait-elle, et abandonnée par ceux dont j’ai droit de réclamer la protection, je ne puis me rappeler aucune liaison qui me fasse regretter la vie, comme celle que j’espérais former avec vous. Si je vis, ma conduite vous exprimera bien mieux le sentiment que m’inspirent vos bontés; des paroles ne sont qu’un bien faible témoignage!»
La douceur de ses manières attachait tellement madame La Motte, qu’elle épiait les crises de sa maladie avec une sollicitude qui excluait tout autre intérêt. Adeline passa une nuit très-agitée, et quand le médecin reparut le lendemain matin, il ordonna qu’on ne lui refusât rien de ce qu’elle désirerait, et répondit aux questions de La Motte avec une franchise qui ne laissait aucune espérance.
Cependant, après avoir pris en abondance certaines potions adoucissantes, la malade dormit plusieurs heures de suite, et son sommeil était si profond, que sa respiration seule donnait des marques de son existence. Elle se réveilla sans fièvre, et sans autre mal qu’une grande faiblesse; mais en peu de jours elle reprit si bien ses forces, qu’elle fut en état de partir avec La Motte pour B...., village hors de la grande route, de laquelle il jugea prudent de s’écarter. Ils y passèrent la nuit suivante. Le lendemain, de grand matin, ils continuèrent leur voyage à travers une campagne sauvage et boisée; sur le midi ils s’arrêtèrent à un village isolé, où ils se rafraîchirent, et reçurent des instructions pour traverser la vaste forêt de Fontanville, sur la lisière de laquelle ils se trouvaient alors. La Motte désirait d’abord de prendre un guide, mais il redoutait plus le danger de découvrir sa route, qu’il n’espérait tirer avantage d’une assistance étrangère dans ces campagnes incultes et solitaires. C’est alors que La Motte projeta de passer à Lyon: là, il pourrait chercher dans le voisinage une retraite pour se cacher, ou bien s’embarquer sur le Rhône, pour se rendre à Genève, si la rigueur de sa situation le forçait un jour à quitter la France. Il était environ midi, et il désirait d’avancer sa route pour pouvoir dépasser la forêt de Fontanville, et arriver avant la nuit au bourg situé sur la lisière opposée. Après avoir mis dans la voiture des provisions fraîches, et pris toutes les informations nécessaires concernant les chemins, ils repartirent, et entrèrent bientôt dans la forêt. On touchait à la fin d’avril, et le temps était extrêmement doux et serein. La fraîcheur embaumée qu’exhalaient dans les airs les premiers parfums de la végétation; la douce chaleur du soleil, dont les rayons vivifiaient chaque nuance de la nature, et développaient chaque fleur du printemps, tout ranimait Adeline et lui communiquait la vie et la santé. En respirant le zéphyr, sa force semblait renaître; en promenant ses regards dans les clairières dont le bois était entrecoupé, son cœur épanoui jouissait avec délices; mais lorsque de ces objets, ses regards se détournaient sur monsieur et madame La Motte, dont les tendres attentions lui avaient rendu le jour, dans les yeux de qui elle lisait alors l’attachement et l’estime, son sein se gonflait de douces affections, et palpitait de reconnaissance.
Ils continuèrent leur voyage pendant le reste du jour, sans voir une chaumière, sans trouver une créature humaine. Le soleil allait se coucher; de toutes parts la vue était bornée par la forêt, et La Motte commença à craindre que le domestique ne se fût trompé de chemin. La route, si l’on peut appeler route une trace légère sur l’herbe, était quelquefois recouverte de plantes touffues, et quelquefois obscurcie par l’épaisseur du feuillage. A la fin Pierre s’arrêta, ne pouvant plus se reconnaître. La Motte tremblait de se voir anuité dans une forêt si sauvage et si solitaire: il avait de plus une crainte horrible des brigands. Il ordonne donc à Pierre d’avancer à tout risque, et s’il ne trouvait pas de chemin tracé, de tâcher de gagner un endroit de la forêt plus découvert. Pierre pousse en avant; mais après avoir marché quelque temps sans découvrir autre chose que des clairières en taillis, et des sentiers dans le bois, il désespéra d’en sortir, et s’arrêta pour prendre de nouveaux ordres.
Le soleil était couché; mais en jetant un regard inquiet par la portière, La Motte aperçut à l’occident, sur l’horizon lumineux, quelques tours obscures qui s’élevaient du milieu des arbres à peu de distance. Il commande à Pierre de tourner de ce côté-là. «Si ce sont les tours d’un monastère, dit-il, nous pourrons y trouver un asile pour cette nuit.»
La voiture avançait sous l’ombre des rameaux mélancoliques. Le crépuscule perçant au travers, répandait dans l’atmosphère, qu’il colorait encore, une solennité dont la vive sensation faisait tressaillir le cœur des voyageurs. L’attente les retenait dans le silence. La scène actuelle ramenait Adeline au souvenir des terribles dangers qu’elle avait courus, et son âme ne s’ouvrait que trop facilement à la crainte de nouvelles infortunes. La Motte descendit au pied d’une éminence tapissée de verdure, où les arbres, en se séparant, montraient l’édifice de plus près, mais n’en donnaient encore qu’une idée imparfaite.
CHAPITRE II.
Il approche et aperçoit les restes gothiques d’une abbaye: elle s’élevait sur une terrasse rustique, ombragée par des arbres très-hauts et très-touffus, qui semblaient contemporains du bâtiment, et répandaient alentour une ombre romantique. La plus grande partie de l’édifice tombait en ruines, et ce qui avait résisté aux ravages du temps, rendait plus terrible encore l’aspect de la fabrique dégradée. Les créneaux, qu’embrassaient d’épaisses guirlandes de lierre, étaient à moitié démolis et devenus la retraite des oiseaux de proie. D’énormes fragmens de la tour de l’est, presque tout écroulée, gisaient dispersés parmi l’herbe haute, qui ondoyait lentement sous l’haleine du zéphyr. Ornée de riches ciselures, une porte gothique, qui conduisait dans le principal corps de l’édifice, restait encore entière; au-dessus du vaste et magnifique portail s’élevait une fenêtre du même ordre, dont les arcades en pointe montraient des fragmens de vitraux rouillés, autrefois l’orgueil de la dévotion monacale. Imaginant que quelques créatures humaines pouvaient encore habiter ce lieu, La Motte s’approche de la porte et lève le marteau massif. Le bruit gémissant résonne dans le vide du bâtiment. Après avoir attendu quelques minutes, il enfonce la porte, qui, chargée de pesantes ferrures, criait aigrement en tournant sur ses gonds.
Il entre dans ce qui lui semble avoir été la chapelle de l’abbaye, où retentirent jadis les cantiques de la ferveur, où jadis coulèrent les larmes de la pénitence.
La Motte s’arrête un instant, il sent une sorte d’impression sublime, mêlée de terreur. Il parcourt de l’œil l’immensité du bâtiment, et, en contemplant ses ruines, l’imagination le fait rétrograder dans le passé. «Et ces murs, dit-il, le repaire de la superstition, où l’austérité trouvait sur terre un purgatoire anticipé, ils chancellent aujourd’hui sur les restes insensibles des mortels qui les ont élevés.»
L’obscurité s’épaissit et rappelle à La Motte qu’il n’a pas de temps à perdre: mais la curiosité le porte à poursuivre sa recherche; il cède à son impulsion. En marchant sur le pavé rompu, le bruit de ses pas roulait en échos dans cette vaste enceinte. Il croyait entendre la voix mystérieuse des morts, accuser le profane qui osait ainsi violer leur demeure.
De cette chapelle, il passe dans la nef de la grande église. Une des fenêtres, mieux conservée que les autres, donnait sur une longue perspective de la forêt. On voyait au travers les riches couleurs du soir, fondues par d’imperceptibles gradations avec l’azur solennel du haut des cieux. De sombres collines, dont les contours se dessinaient sur la vive clarté de l’horizon, terminaient le tableau. Plusieurs des piliers qui avaient autrefois soutenu la voûte étaient encore debout. Orgueilleuses images de la grandeur périssable de l’homme et de ses ouvrages, ils semblaient s’ébranler au moindre murmure du vent qui soufflait sur les ruines des colonnes déjà tombées. La Motte soupira, et faisant un retour sur lui-même: «Encore quelques années, dit-il, je deviendrai comme les mortels dont je contemple aujourd’hui les restes, et, comme eux aussi, je serai peut-être un sujet de méditation pour les générations à venir qui chancelleront quelques momens sur les objets de leur curiosité, avant de tomber à leur tour dans la poussière.»
En quittant cette scène, il se promena dans les cloîtres. Une porte qui communiquait avec un étage supérieur attira son attention. Il l’ouvre, et voit une autre porte au pied d’un escalier; mais retenu d’un côté par la crainte, et de l’autre, par la pensée des inquiétudes que son absence pourrait causer à sa famille, il retourne à grands pas à sa voiture, après avoir perdu les plus précieux momens du crépuscule, et sans avoir recueilli aucune information.
Quelques courtes réponses aux questions de madame La Motte, et un ordre vague donné à Pierre de marcher avec précaution et de chercher une route, c’est tout ce que son inquiétude lui permit de proférer. L’ombre de la nuit s’épaississait, renforcée par l’obscurité de la forêt, et il devenait dangereux d’aller plus avant. Pierre s’arrêta; mais La Motte, persistant dans sa résolution, lui ordonna de marcher. Pierre hasarde des représentations, madame La Motte supplie, mais son mari se fâche, commande, et finit par se repentir; car une roue de derrière montant sur la souche d’un vieux arbre, que Pierre n’avait pas aperçue dans l’obscurité, la voiture versa sur-le-champ.
Ils furent tous très-épouvantés, comme on l’imagine; mais personne ne s’était fait grand mal, et, après s’être dégagés de leur dangereuse position, La Motte et Pierre essayèrent de relever la voiture. C’est alors qu’ils reconnurent toute l’étendue de leur malheur. Une des roues s’était brisée. Ils se trouvaient dans un bien grand embarras, car non-seulement le carrosse était hors d’état d’avancer, mais ne pouvant le maintenir debout, il ne leur offrait pas même un abri contre l’humide fraîcheur de la nuit. Après quelques momens de silence, La Motte proposa de retourner aux ruines de l’abbaye, dont ils n’étaient encore qu’à une très-courte distance, de passer la nuit dans l’endroit le plus habitable, et de détacher Pierre au point du jour, avec un des chevaux pour chercher une route et une ville où l’on pût se procurer les moyens de réparer la voiture. Madame La Motte repoussa cette proposition: elle frissonnait à la seule pensée de demeurer si long-temps, pendant l’obscurité, dans un lieu aussi isolé que ce monastère. Elle cède à des craintes qu’elle n’ose ni envisager, ni combattre, et dit à son mari qu’elle aimait mieux rester exposée à la rosée malsaine de la nuit, que de se voir au milieu des ruines. La Motte avait d’abord éprouvé une égale répugnance à y retourner; mais, ayant triomphé de ses propres terreurs, il résolut de ne point se rendre à celles de sa femme.
Les chevaux étant alors dégagés de la voiture, ils marchèrent vers le bâtiment. Pierre, qui les suivait, battit un briquet, et ils entrèrent dans les ruines à la flamme des broussailles qu’il avait ramassées. Les lueurs lancées sur quelques endroits de la fabrique, semblaient en rendre la désolation plus solennelle, tandis que l’obscurité de la plus grande partie de l’édifice en rehaussait encore la sublimité, et préparait l’imagination à des scènes d’horreur. Adeline, jusqu’alors muette, jeta un cri mêlé d’admiration et de crainte. Une sorte d’effroi délicieux s’emparait de son âme, et faisait palpiter son sein. Ses yeux se remplissaient de larmes: elle désirait, mais elle tremblait d’avancer: elle s’appuya sur le bras de La Motte, et le regarda comme si elle n’eût osé le questionner.
Il ouvre la porte de la grande salle; ils entrent. Sa profondeur se perdait dans l’ombre. «Demeurons ici, dit madame La Motte, je n’irai pas plus loin.» La Motte montrait le pavé brisé et s’avançait: il fut arrêté par un bruit extraordinaire qui traversa la salle. Ils étaient tous muets... c’était le silence de la terreur. Madame La Motte le rompit la première. «Sortons d’ici, dit-elle; il n’est point de souffrance que je ne préfère à la sensation qui m’accable: retirons-nous à l’instant.»
La Motte, rougissant de la crainte qu’il avait involontairement manifestée, crut alors qu’il était convenable d’affecter une hardiesse qu’il n’avait pas. Il tourna donc en ridicule l’épouvante de sa femme, et insista pour la faire avancer. Obligée d’y consentir, elle traverse la salle d’un pied tremblant. Ils arrivèrent à un étroit passage, et les broussailles de Pierre étant presque finies, ils s’arrêtèrent pendant qu’il allait en chercher d’autres.
La lumière presque expirante, projetée faiblement sur les murs du passage, en augmentait l’horreur. Ce pâle rayon répandait une lueur tremblante à travers la salle, en grande partie cachée dans l’ombre, et montrait les lacunes du pavé, tandis qu’une foule d’objets sans nom ne s’apercevaient qu’imparfaitement au milieu de l’obscurité. Adeline, en souriant, demande à La Motte s’il croyait aux esprits. La question venait mal à propos, car la scène actuelle lui imprimait toute son horreur, et, en dépit de ses efforts, il se sentait gagner par une frayeur superstitieuse. Il était alors peut-être sur la cendre des morts. Si jamais il fut permis aux âmes de revenir sur la terre, n’était-ce pas l’heure et le lieu les plus convenables à leur apparition? La Motte ne répondit pas; Adeline reprit: «Si j’étais portée à la superstition»..... Elle fut interrompue par une répétition du bruit qui s’était déjà fait entendre: il partait du fond du passage à l’entrée duquel on se trouvait, et il se perdait par gradation. Tous les cœurs battaient, et chacun écoutait en silence. Un nouveau sujet de crainte s’empare de La Motte..... Ce bruit venait peut-être des brigands. Il ne savait trop s’il pouvait avancer en sûreté. Pierre arrive avec du feu; madame La Motte refuse d’entrer dans le passage; La Motte n’y était pas décidé; mais Pierre, plus curieux que poltron, offrit sur-le-champ ses services. Après quelque hésitation, La Motte lui permit d’avancer, et se tint à l’entrée pour attendre le résultat de la perquisition. Pierre disparaît bientôt dans la profondeur du passage. L’écho de ses pas, qui retentissait entre les murs, va en s’affaiblissant de plus en plus, et se perd enfin dans le silence. La Motte appelle Pierre en criant; mais point de réponse; à la fin ils entendent le bruit lointain des pas, et bientôt Pierre paraît tout hors d’haleine, tout pâle de frayeur.
Dès qu’il fut à portée de se faire entendre de La Motte, il lui cria: «Dieu merci, monsieur, j’en suis venu à bout, mais non sans peine: j’ai cru avoir affaire au diable.—De quoi veux-tu parler, dit La Motte?—Ce n’étaient que des corneilles et des hibous, continue Pierre; mais la lumière les a tous attirés autour de mes oreilles, et ils m’ont si fort abasourdi du battement de leurs ailes, que je me suis cru d’abord possédé d’une légion de lutins; mais je les ai tous chassés, mon cher maître, et vous n’avez plus rien à craindre.»
La fin de ce discours, jetant sur La Motte un soupçon de poltronnerie, il en est piqué, et se décide à entrer dans le passage, pour réhabiliter un peu sa réputation. Ils s’avancèrent alors gaîment, car, comme disait Pierre, ils n’avaient plus rien à craindre.
Le passage conduisait à une cour. D’une part, au-dessus d’un long cloître, se montrait la tour de l’ouest et une partie élevée de l’édifice; l’autre côté était ouvert sur la forêt. La Motte se dirige vers une porte de la tour, et la reconnaît pour la même par laquelle il était d’abord entré; mais il lui fut difficile d’avancer, parce que la cour était embarrassée de ronces et d’orties, et que le feu, porté par son valet, ne jetait qu’une lueur incertaine. Quand il eut ouvert la porte, l’horrible aspect du lieu reproduisit les craintes de madame La Motte, et força Adeline à demander où ils allaient. Pierre élève la lumière pour montrer l’étroit escalier tournant qui montait dans la tour; mais La Motte, remarquant la seconde porte, en tire les verrous chargés de rouille, et entre dans un appartement spacieux, dont le genre et le meilleur état annonçaient évidemment une construction beaucoup plus moderne que le reste de l’édifice. Quoique triste et abandonné, il avait peu souffert des outrages du temps. Les murs étaient humides, mais non pas dégradés, et les vitres étaient fermes dans leurs châssis.
Ils s’avancèrent dans une suite d’appartemens semblables au premier, en témoignant leur surprise de la discordance de cette partie de l’édifice avec les murailles écroulées qu’ils laissaient derrière eux. Ces appartemens les conduisirent à un passage tortueux, qui recevait du jour et de l’air par d’étroites ouvertures percées dans le haut de la muraille: il était terminé par une porte fermée d’une barre de fer. Ils l’ouvrent avec quelque peine, et entrent dans une chambre voûtée. La Motte la parcourt des yeux avec attention, et cherche à s’expliquer à quel dessein l’entrée en était défendue par une aussi forte barrière; mais il ne vit presque rien qui pût satisfaire sa curiosité. Ce logement semblait avoir été bâti dans les temps modernes, sur un plan gothique. Adeline s’approche d’une fenêtre qui formait une espèce de réduit, élevé par une marche au-dessus du pavé; elle fit observer à La Motte que tout ce pavé était incrusté de mosaïques; il en conclut que l’appartement n’était pas tout-à-fait gothique. Il s’avança vers une porte qui se présentait du côté opposé, il l’ouvrit, et se trouva dans la grande salle par où il était entré dans l’édifice.
Il s’aperçut alors que l’obscurité lui avait caché un escalier à vis, conduisant à une galerie supérieure, et en si bon état, qu’il semblait avoir été construit en même temps que la partie du bâtiment la plus moderne, quoiqu’on y eût affecté le style gothique. La Motte se douta bien que cet escalier conduisait dans des pièces correspondantes à celles qu’il avait trouvées au rez-de-chaussée. Il était tenté de les visiter; mais madame La Motte, qui se sentait très-fatiguée, obtint, à force de prières, qu’il suspendrait tout examen ultérieur. Après avoir délibéré un moment sur le choix de la pièce où ils passeraient la nuit, ils se déterminèrent à retourner dans celle qui tenait à la tour.
On alluma du feu dans un foyer, qui probablement n’avait pas dispensé depuis bien des années la chaleur de l’hospitalité. Pierre ayant étalé les provisions retirées de la voiture, La Motte et sa famille, rangés autour du brasier, se partagèrent un repas que la fatigue et la faim rendaient délicieux. Insensiblement l’assurance remplaça la crainte; ils se voyaient dans un endroit qui avait quelque chose d’une habitation humaine, et ils pouvaient rire tout à leur aise de leurs terreurs passées; mais, quand le vent ébranlait les portes, Adeline tressaillait, et jetait alentour un regard d’épouvante. Ils continuèrent quelque temps de rire et de causer joyeusement, mais ce n’était qu’une joie passagère, pour ne pas dire affectée; car le sentiment de leurs infortunes particulières assiégeait leur âme, et les plongeait dans la langueur et le silence du recueillement. Adeline éprouvait fortement l’abandon où elle était réduite. Elle réfléchissait avec étonnement sur le passé, et anticipait l’avenir. Elle se voyait dans la dépendance absolue de deux étrangers, sans autre titre que la commune sympathie du malheur pour le malheur: son cœur se gonflait de soupirs; ses yeux se remplissaient de larmes qu’elle retenait avant qu’elles allassent trahir, sur ses joues, un chagrin qu’elle croyait ne pouvoir manifester sans ingratitude.
La Motte rompit à la fin cette méditation taciturne, en ordonnant de renouveler le feu pour la nuit, et de bien clore la porte. Malgré la solitude du lieu, cette précaution parut nécessaire; elle fut prise au moyen de larges pierres qu’on empila contre la porte, car on n’avait pas autre chose pour l’assujettir. La Motte s’était souvent figuré que cet édifice, en apparence abandonné, pouvait être un repaire de brigands. Ils avaient, pour se cacher, cette retraite solitaire, et pour favoriser leurs projets de rapine, une forêt vaste et sauvage, dont les détours devaient embarrasser les gens assez hardis pour tenter de les poursuivre. Toutefois il renferma ses craintes dans son cœur, voulant éviter à ses compagnons les tourmens qu’elles lui causaient. Pierre eut ordre de faire sentinelle à la porte; et après qu’il eut attisé le feu, notre triste chambrée se rangea alentour, et chercha dans le sommeil une courte trêve à ses peines.
La nuit se passa tranquillement. Adeline dormit; mais des songes fatigans voltigeaient devant son imagination, et elle s’éveilla de très-bonne heure; le souvenir de ses malheurs s’éleva dans son âme: accablée de leur poids, elle répandit en silence un torrent de larmes. Pour les verser sans contrainte, elle s’approcha d’une fenêtre qui regardait dans la forêt, sur un espace découvert. Tout n’était qu’ombre et silence; elle contempla quelque temps cette scène ténébreuse.
Les premières et douces teintes de l’aube se montraient alors sur l’horizon, et se dégageaient de l’obscurité......... Qu’elles étaient belles, pures, éthérées! Il semblait que le ciel s’ouvrît à ses regards. A mesure que les nuances du jour se renforçaient, les sombres brouillards, vers l’occident, redoublaient l’obscurité de cette partie de l’horizon et dérobaient au-dessous l’aspect de la campagne. Cependant les teintes s’animent à l’orient; elles répandent au loin une tremblante lumière; enfin, de vives clartés embrassent toute cette région des cieux, et annoncent le lever du soleil. D’abord une étroite ligne, d’une splendeur inconcevable, surmonte l’horizon; elle s’élargit soudain, et le soleil paraît dans toute sa gloire, dévoilant toute la nature, vivifiant toutes les couleurs du paysage, et transformant en perles brillantes la rosée qui couvrait la terre. Les faibles et tendres réponses des oiseaux, éveillés par le rayon du matin, interrompent le silence de cette heure paisible; leur doux gazouillement se renforce par degrés, et forme bientôt un concert universel de réjouissance. Le cœur d’Adeline s’épanouit aussi de reconnaissance et d’adoration.
La scène qu’elle avait sous les yeux calma son âme, et éleva ses pensées au grand auteur de la nature: involontairement elle prononça cette prière: «Père de bonté, qui créas ce glorieux spectacle! je me remets dans tes mains; tu me soutiendras dans ma présente détresse, et tu me préserveras des maux à venir.»
Remplie de cette confiance dans la bonté de Dieu, elle essuya ses larmes; elle trouva le prix de sa foi dans le doux accord de ses réflexions et de sa conscience; et son âme, délivrée des sentimens qui venaient l’accabler, devint plus calme et plus paisible.
La Motte ne tarda pas à s’éveiller, et Pierre fut bientôt prêt à partir pour son expédition. En montant à cheval: «Notre maître, dit-il, je crois, sauf votre bon plaisir, que nous ferions aussi bien de ne pas chercher ailleurs une habitation, jusqu’à nouvel ordre; car personne ne s’avisera de venir nous déterrer céans, et quand on voit cet endroit-ci de jour, on ne le trouve pas si méchant qu’on ne pût bien le rendre assez supportable, avec quelques petites réparations.»
La Motte ne répondit rien, mais il réfléchit sur ce discours de Pierre. La nuit, pendant les intervalles où ses inquiétudes l’avaient empêché de dormir, la même idée lui était venue. Se cacher était sa seule sauvegarde; il la trouvait dans ce lieu. Cette affreuse solitude était repoussante, mais il n’avait que le choix des maux... Un bois et la liberté n’étaient pas un mauvais refuge pour qui n’avait guère d’autre perspective qu’une prison. En parcourant les appartemens et en examinant de plus près leur état, il reconnut qu’on pouvait aisément les rendre logeables; et en ce moment qu’il les visitait de nouveau avec l’épanouissement du matin, il s’affermit dans sa résolution, et rêva aux moyens de l’exécuter: mais ce qui l’embarrassait le plus, c’était la difficulté de se procurer des vivres.
Il communiqua son idée à sa femme; elle ne la goûta point du tout; mais La Motte consultait rarement son épouse, sans s’être d’avance décidé pour l’exécution; et il avait déjà résolu de se conduire sur ce point, d’après le rapport de Pierre. Si celui-ci parvenait à découvrir, dans le voisinage de la forêt, une ville où l’on pût se procurer des provisions et les autres choses nécessaires, il ne voulait pas faire un pas de plus pour chercher une retraite.
Le temps que Pierre fut absent, son inquiétude l’employa à examiner les ruines, et à parcourir les environs; ils étaient agréablement romantiques, et les arbres touffus dont ils abondaient, semblaient séparer cet asile du reste de l’univers. Un ruisseau serpentait au pied de la terrasse où s’élevait l’abbaye; il s’écoulait lentement sous les ombrages, en désaltérant les fleurs qui émaillaient ses bords, et en répandant la fraîcheur alentour. La Motte remarqua de toutes parts une grande quantité de gibier; les faisans s’envolaient à peine à son approche, et les daims le regardaient passer tranquillement... L’homme leur était étranger.
De retour à l’abbaye, La Motte enfila l’escalier qui conduisait à la tour: à peu près vers le milieu, une porte se présente dans le mur, elle cède à sa main sans résistance, mais un bruit soudain, en dedans, accompagné d’un nuage de poussière, le fait rétrograder et fermer la porte. Après avoir attendu quelques minutes, il la rouvre, il voit une vaste chambre construite dans le goût le plus moderne. Les débris de la tapisserie pendaient en lambeaux sur les murailles devenues le séjour des oiseaux de proie. Au moment où la porte s’était ouverte, ils avaient pris la fuite. Voilà d’où venaient le bruit et la poussière. Les fenêtres étaient fracassées et presque sans vitres; mais il fut bien étonné de trouver quelques restes de meubles, des fauteuils dans un état et d’une forme qui dataient leur ancienneté; une table rompue, et un gril de fer presque tout consumé par la rouille.
Du côté opposé, était une porte qui menait à un autre appartement de même grandeur que le premier, mais meublé d’une tenture un peu moins endommagée. Il y avait dans un coin un petit bois de lit, et le long des murs quelques fauteuils délabrés. La Motte regardait tout avec un mélange de surprise et de curiosité: «Il est singulier, dit-il, que ces chambres soient les seules qui paraissent avoir été occupées. Peut-être quelque malheureux fugitif comme moi aura cherché dans ces lieux un refuge contre la persécution; ici, peut-être, il aura déposé le fardeau de l’existence! Peut-être aussi n’ai-je suivi ses pas que pour mêler ma cendre à la sienne!» Il se retourna tout-à-coup, et allait sortir de la chambre, lorsqu’il aperçut une porte auprès du lit; elle s’ouvrait sur un cabinet éclairé seulement d’une fenêtre, et dans le même état que l’appartement qu’il avait traversé, excepté qu’il n’y avait pas même des fragmens de meubles. En marchant sur le parquet, il crut sentir un panneau remuer sous ses pas; en l’examinant, il découvrit une trappe. La curiosité l’engage à poursuivre sa recherche; il ouvre la trappe, non sans un peu de difficulté. Il descend quelques pas, mais il n’osait sonder cet abîme, et cherchant avec étonnement à quel dessein on avait construit cette trappe avec tant de mystère, il la referme, et quitte ce corps d’appartemens.
Les marches de l’escalier de la tour étaient si dégradées dans le haut qu’il n’essaya pas d’y monter; il retourna dans la salle, et par l’escalier tournant qu’il avait observé la veille, il gagna la galerie, et trouva une autre suite d’appartemens tout-à-fait démeublés, et parfaitement semblables à ceux d’en bas.
Il parla de nouveau à madame La Motte du projet de rester dans l’abbaye; elle fit tous ses efforts pour l’en dissuader, en convenant de la sûreté de cette solitude, mais en représentant qu’on pourrait trouver d’autres endroits tout aussi commodes pour se cacher, et beaucoup plus pour se loger. C’est de quoi La Motte n’était pas convaincu: d’ailleurs la forêt, abondante en gibier, devait lui procurer à la fois de l’amusement et des vivres, circonstance qui n’était point du tout à négliger, vu l’épuisement de sa bourse: enfin, il avait laissé séjourner si long-temps cette idée dans son âme, qu’elle était devenue son idée favorite. Adeline écouta cet entretien dans une muette inquiétude, et attendit avec impatience le succès du voyage de Pierre.
La matinée se passe, et Pierre ne reparaît point. Nos solitaires dînèrent sur les provisions qu’heureusement ils avaient apportées avec eux. Ils se promenèrent ensuite dans le bois. Adeline, qui ne laissait jamais passer un bien sans le remarquer, parce qu’il était toujours accompagné d’un mal, oublia quelque temps l’horrible aspect de l’abbaye, pour la beauté des scènes voisines.
Le charme des ombrages calmait son cœur, et les formes variées du paysage amusaient son imagination: elle croyait presque pouvoir vivre contente dans ces lieux: déjà elle commençait à s’intéresser dans les peines de ses compagnons; mais elle sentait quelque chose de plus pour madame La Motte, c’étaient les douces émotions de la reconnaissance et de l’amitié.
L’après-midi s’écoula, et ils retournèrent à l’abbaye. Pierre ne revenait pas, et son absence commença à les inquiéter. L’approche de la nuit jetait aussi du sombre sur l’espoir des fugitifs: ils avaient peut-être encore une nuit à passer dans le même abandon que la précédente, et ce qui était bien pire, avec très-peu de provisions. Madame La Molle perdit alors sa fermeté, et se mit à pleurer amèrement. Adeline n’était pas moins triste; mais elle recueillit toutes ses forces défaillantes, et donna une première marque de son bon cœur, en tâchant de ranimer celles de son amie.
La Motte était dans des transes cruelles, et s’éloignant de l’abbaye, il suivait tout seul le chemin qu’avait pris son valet: il n’était pas bien loin, qu’il l’aperçut à travers les arbres, menant son cheval par la bride. «Quelles nouvelles, Pierre? lui cria La Motte.» Pierre s’avança, essoufflé, et sans prononcer une parole. Enfin La Motte répéta la même question, d’un ton un peu plus imposant. «Ah! Dieu soit béni, dit-il, après avoir repris haleine pour répondre; je suis ravi de vous voir, je croyais que je ne reviendrais plus: il m’est arrivé une foule de malheurs.»
«—Eh bien! vous me les raconterez après: apprenez-moi si vous avez trouvé....»
«—Trouvé! interrompit Pierre; oui, mort de ma vie! j’ai trouvé; mais on m’a trouvé aussi. Tenez, monsieur, regardez ma trouvaille; voyez les coups que j’ai attrapés.»
«—Mais qui vous a donc mis dans cet état?»
«—Vraiment, monsieur, je vais vous dire ce qui en est. Monsieur sait bien que j’ai un peu appris à faire le coup de poing, de cet Anglais qui venait souvent au logis avec son maître.»
«—Bon, bon. Dites-moi où vous avez été.»
«—C’est tout au plus si je le sais moi-même, mon cher maître; j’ai été dans un endroit où j’ai reçu une fière taloche; mais c’était pour vous servir, ainsi je n’en parlerai pas: mais si ce coquin peut tomber sous ma patte....»
«—Vous me paraissez si content de votre première taloche, que vous voulez en avoir une autre; et c’est ce qui ne vous manquera pas, si vous ne répondez mieux à ma question.»
Cette menace engagea Pierre à se rendre plus méthodique; il tâcha donc de continuer: «Je n’eus pas plus tôt quitté l’abbaye, dit-il, que je suivis le chemin que vous m’aviez indiqué, et tournant droit à ce bouquet d’arbres que voilà, je regardai de côté et d’autre, pour voir si je pourrais voir une maison, une chaumière, ou du moins un homme; mais de tout cela, pas plus que sur ma main: je poussai donc en avant, à peu près la valeur d’une lieue, en vérité; alors j’arrivai à un sentier. Ho, ho! me suis-je dit, je vous tiens à présent; nous voilà en bon train. On ne fait point des sentiers sans pas. J’étais cependant au bout de mon rolet; car le diable m’emporte, si j’ai pu voir une âme! et après avoir suivi mon sentier de ce côté, et puis de celui-là, pendant plus d’un quart de lieue, eh bien! je l’ai perdu, mon sentier, et il a fallu en chercher un autre.»
«—Vous est-il donc impossible de venir au fait? dit La Motte: laissez là ces sottes particularités, et dites-moi si vous avez réussi.»
«—Eh bien, mon cher maître, pour être court, car au bout du compte, c’est le moyen d’avoir plus tôt fini, j’ai erré long-temps à l’aventure, je ne sais de quel côté, mais toujours dans une forêt comme celle-ci; et j’ai pris un soin tout particulier de regarder les arbres, pour pouvoir me retrouver. Finalement je suis arrivé à un autre sentier, et alors j’étais bien sûr de trouver quelque chose, quoique je n’eusse rien trouvé auparavant, car je ne pouvais pas me tromper deux fois. Ainsi donc, en regardant à travers les arbres, j’ai aperçu une cabane; j’ai donné à mon cheval un coup de fouet qui a retenti dans la forêt, et je me suis trouvé à la porte dans la minute. Les gens m’ont dit qu’il y avait une ville à environ une lieue de là, que je n’avais qu’à suivre le sentier, qu’il m’y conduirait; aussi m’y a-t-il conduit, et au train dont mon cheval y est arrivé, je crois qu’il sentait l’avoine dans l’auge. J’ai demandé un charron, l’on m’a dit qu’il n’y en avait qu’un dans l’endroit, et l’on n’a jamais pu le trouver. J’ai attendu, et puis j’ai encore attendu; car je savais bien qu’il était inutile de songer à m’en revenir sans avoir fait ma commission. Enfin le charron, qui était à la campagne, est rentré en ville, et je lui ai dit combien il m’avait fait attendre, parce que, lui ai-je dit, il est inutile que je songe à m’en aller avant d’avoir fait ma commission.»
«—Sois donc moins ennuyeux, dit La Motte, si la chose est en ton pouvoir.»
«—La chose est en mon pouvoir, répliqua Pierre, et si elle était davantage en mon pouvoir, monsieur, je ne m’y épargnerais pas. Croiriez-vous bien, monsieur, que ce drôle a eu l’impudence de demander un louis pour raccommoder la roue du carrosse? Sur mon honneur! il a cru que nous étions dans l’embarras, et que nous ne pouvions pas nous passer de lui. Un louis d’or! ai-je répondu; mon maître ne donnera jamais cette somme; il ne se laissera pas duper par un faquin comme vous. Là-dessus, mon homme m’a regardé de travers, et m’a sanglé une mornifle sur la gueule; et moi, j’ai levé mon poing, et je lui en ai sanglé une autre, et je le rosserais encore, s’il n’était pas survenu un autre homme; alors j’ai été forcé de m’en aller.»
«—Et vous n’êtes pas plus avancé que lorsque vous êtes parti?»
«—Vraiment, notre maître, j’espère que j’ai trop de cœur pour céder à un coquin, ou pour souffrir que vous lui cédiez non plus: et puis, j’ai apporté quelques clous, pour essayer si je ne pourrais pas raccommoder la roue moi-même. J’ai toujours aimé à charpenter.»
«—Fort bien; je loue votre zèle; mais, en cette occasion, il était mal placé. Et qu’apportez-vous donc dans le panier?»
«—Vraiment, notre maître, j’ai pensé que nous ne pourrions pas nous en aller d’ici, que la voiture ne fût en état de nous conduire; et, en attendant, me suis-je dit, personne ne peut vivre sans nourriture; je m’en vais me servir du peu d’argent que j’ai, et acheter un panier.»
«—C’est la seule chose convenable que vous ayez faite encore, et cela rachète vos sottises.»
«—Vraiment, notre maître, cela me réjouit le cœur de vous entendre dire ça: je savais bien que je faisais tout pour le mieux; mais j’ai eu bien du tintoin pour retrouver mon chemin; et voilà-t-il pas encore un autre malheur? le cheval qui a attrapé une épine dans le pied!»
La Motte lui fit des questions sur la ville; il jugea qu’elle pouvait lui fournir des provisions, et le peu de meubles nécessaires pour rendre l’abbaye logeable. Cette découverte acheva presque de le déterminer: il ordonna donc à Pierre de retourner le lendemain matin à la ville, et d’y prendre des informations concernant l’abbaye; il le chargea, si les réponses étaient satisfaisantes, d’acheter une charrette, et de la charger de quelques meubles, ainsi que des matériaux nécessaires à la réparation des appartemens modernes. Pierre recula: «Comment, monsieur! est-ce que vous voulez vivre ici?»
«—Eh bien, quand cela serait?»
«—Dans ce cas-là, monsieur aurait pris une très-sage résolution, et d’après mon idée; car monsieur sait bien ce que je lui ai dit...»
«—Fort bien, Pierre; mais il n’est pas nécessaire de répéter ce que vous avez dit: j’étais peut-être déjà décidé auparavant.»
«—Ma foi, notre maître, vous avez raison, car je crois que nous ne serons pas beaucoup inquiétés ici, à moins que ce ne soit par les hibous et les corneilles. Oui, oui, je vous promets que j’en ferai un logement digne d’un prince. Pour ce qui est de la ville, nous y trouverons tout ce qu’il nous faut, j’en suis sûr; et puis, ils ne songent pas plus à ce lieu-ci qu’à l’Angleterre ou aux grandes Indes.»
En ce moment, ils arrivèrent à l’abbaye, et Pierre y fut reçu avec des transports de joie; mais sa maîtresse et Adeline rabattirent bien de leurs espérances, en apprenant ce qui lui était arrivé à la ville, et qu’il revenait sans avoir exécuté sa commission. Elles apprirent l’une et l’autre, presque avec la même inquiétude, les ordres que La Motte avait donnés à Pierre; mais Adeline renferma ses alarmes, et fit tous ses efforts pour dissiper celles de son amie. La douceur de ses manières, et l’air de satisfaction qu’elle feignit, touchèrent sensiblement madame La Motte, et lui découvrirent une source de consolation, dont elle ne s’était pas doutée jusqu’alors. Les affectueuses attentions de sa jeune amie promettaient de la dédommager du manque de toute autre société, et sa conversation devait égayer des heures, qui, sans elle, se seraient passées dans la tristesse et les regrets.
Les réflexions et la conduite ordinaire d’Adeline, avaient annoncé un bon esprit et un cœur aimable; mais ce n’était pas tout..., elle avait encore du génie. Elle était alors dans sa dix-neuvième année. Sa taille était de moyenne grandeur, et modelée dans les plus élégantes proportions: ses cheveux étaient d’un noir foncé; ses yeux bleus conservaient toujours les mêmes attraits, soit lorsqu’ils pétillaient d’intelligence, soit lorsqu’ils languissaient de tendresse. Son corsage avait la légèreté aérienne des nymphes. Quand elle souriait, elle eût pu servir de modèle pour peindre la jeune sœur d’Hébé. Les charmes irrésistibles de sa beauté étaient rehaussés par la grâce, par la simplicité de ses manières, et confirmaient la valeur réelle d’un cœur dont tous les mouvemens auraient pu se montrer au grand jour et soutenir l’examen le plus sévère.
Annette, c’était le nom de la servante, alluma le feu pour la nuit: on ouvrit le panier de Pierre, et l’on apprêta le souper. Madame La Motte était toujours muette et pensive. «Il y a bien peu de situations assez tristes, dit Adeline, pour que nous ne regrettions pas tôt ou tard d’en être sortis. Le bon Pierre avoue qu’il aurait bien voulu se voir dans l’abbaye quand il était égaré dans la forêt, ou lorsqu’il s’est trouvé sur les bras deux champions au lieu d’un; et je suis certaine qu’il n’y a point de privations si absolues, qu’on n’en puisse tirer quelque sujet de consolation. La flamme de ce brasier répand un éclat plus réjouissant, par le contraste de cet affreux désert, et ce repas abondant n’en devient que plus délicieux, grâce à la disette passagère que nous avons éprouvée. Jouissons des biens, et oublions les maux.»
«Vous parlez, ma chère amie, répliqua madame La Motte, comme une personne dont l’âme n’a pas été fréquemment accablée par l’infortune (Adeline soupira), et dont les espérances sont, par conséquent, dans toute leur force.»
«La longueur des souffrances, dit La Motte, détruit en nous ce ressort énergique, qui repousse le poids des maux et se déploie aux mouvemens de l’allégresse. Je n’en parle que par réminiscence, d’après une idée confuse du passé. Comme vous, Adeline, je pouvais autrefois tirer des consolations de beaucoup de circonstances malheureuses.»
«Croyez, dit Adeline, croyez, mon cher monsieur, que cela est encore possible, et vous y parviendrez.»
«—Le prestige est évanoui..... Je ne saurais plus me tromper moi-même.»
«—Permettez-moi de vous le dire, monsieur; c’est seulement aujourd’hui que vous vous trompez vous-même, en souffrant que le nuage du chagrin rembrunisse tous les objets qui s’offrent à vos regards.»
«Cela peut être, dit La Motte, mais laissons ce discours.»
Après souper, on ferma les portes, comme la veille, pour le reste de la nuit, et nos fugitifs s’abandonnèrent au repos.
Le lendemain matin, Pierre repartit pour la petite ville d’Auboine. Le temps de son absence, Adeline et madame La Motte le passèrent encore au milieu de beaucoup d’inquiétudes et de quelques espérances; car il était possible qu’il rapportât, concernant l’abbaye, des renseignemens qui forceraient La Motte à renoncer à ses plans. Au déclin du jour, elles l’aperçurent qui revenait lentement; et la charrette qu’il avait avec lui, ne confirma que trop leurs appréhensions. Il amenait quelques meubles et des matériaux pour réparer le logement.
Il fit sur l’abbaye un rapport dont voici la substance:—Elle appartenait, ainsi qu’une grande partie de la forêt adjacente, à un homme de qualité, résidant alors avec sa famille dans une terre éloignée. Il avait succédé dans cette propriété au père de sa femme. Celui-ci avait fait construire les appartemens les plus modernes, et venait y passer autrefois une partie de l’année pour goûter le plaisir de la chasse. On racontait qu’aussitôt après la prise de possession du nouveau maître, une personne avait été conduite à l’abbaye et emprisonnée dans les appartemens: on n’avait jamais pu imaginer qui ce pouvait être; on ne savait ce qu’elle était devenue: ce bruit se dissipa par degrés, et beaucoup de gens finirent par n’y plus croire du tout. Quoi qu’il en soit, il était avéré que le possesseur actuel, depuis qu’il avait hérité de l’abbaye, n’y était venu que deux étés seulement, et qu’on avait retiré les meubles peu de temps après.
Cette particularité avait d’abord excité de la surprise: on en tira beaucoup de conjectures; mais il était difficile de se fixer à aucune. On disait, entre autres, qu’on avait vu d’étranges apparitions à l’abbaye, qu’on y avait entendu des bruits extraordinaires, et quoique les gens raisonnables se fussent moqués de ces rapports, comme d’une folle superstition de l’ignorance, ils s’étaient si fort enracinés dans l’esprit du peuple, que, depuis quinze années, aucun paysan ne s’était hasardé d’approcher de l’abbaye. Voilà pourquoi elle était abandonnée, et tombait en ruines.
La Motte réfléchit sur ce rapport. Il réveilla d’abord en lui de tristes idées; mais bientôt elles firent place à des considérations plus importantes pour sa conservation. Il se félicita d’avoir enfin trouvé un endroit où il n’était pas vraisemblable qu’on pût le découvrir ou l’inquiéter. Cependant il ne pouvait se dissimuler qu’il y avait une singulière conformité entre une partie du récit de Pierre, et l’état des chambres où l’on montait par l’escalier de la tour. Ces restes de meubles, tandis qu’il n’y avait rien dans les autres appartemens.., ce lit solitaire.., le nombre des pièces, leur correspondance, toutes ces circonstances concouraient à confirmer ses soupçons. Il les renferma pourtant dans son sein, car il s’apercevait déjà que le rapport de Pierre n’avait pas engagé ses compagnons à reconnaître la nécessité de s’établir dans l’abbaye.
Mais ils étaient forcés de se taire; et telles appréhensions qu’ils pussent concevoir, ils parurent alors disposés à ne pas les manifester. Quant à Pierre, il n’éprouvait rien de ce genre; il ne connaissait pas la crainte, et sa tête n’était remplie que de sa besogne prochaine. Madame La Motte, dans une sorte de désespoir tranquille, s’efforçait de vaincre sa répugnance pour un parti qu’aucun effort d’imagination ne pouvait lui donner les moyens d’éviter, et qu’elle ne ferait que rendre plus cruel, en se livrant aux lamentations. En effet, bien que le sentiment de tout ce qu’ils auraient à souffrir dans l’abbaye l’eût portée à contredire le projet de s’y établir, elle ne voyait pas réellement en quoi il leur serait avantageux de s’en éloigner: toutefois ses pensées se reportaient vers Paris, et lui réfléchissaient l’arrière-perspective du temps passé, avec le spectacle de ses amis en larmes, qu’elle quittait peut-être pour toujours. Les affectueuses caresses de son fils unique, maintenant exposé à mille dangers, ignorant le sort de sa mère, et que tant de raisons lui faisaient craindre de ne plus revoir, se retraçaient dans son souvenir, et triomphaient de toute sa fermeté. Elle eût voulu s’écrier: «Pourquoi, pourquoi ai-je vécu jusqu’à ce jour, et quel avenir m’est préparé?»
Adeline n’avait point d’arrière-scène de jouissances passées pour accroître son infortune présente.., point d’amis éplorés.., point de regrets de personnes chéries, pour aiguiser le poignard du chagrin, et répandre des teintes douloureuses sur ses perspectives futures; elle ne connaissait pas encore les angoisses de l’espérance trompée, ni l’aiguillon plus acéré d’une conscience qui s’accuse elle-même; elle n’avait point de misères que la patience ne pût calmer, que le courage ne pût vaincre.
Pierre se leva au point du jour pour se mettre à son travail; il s’y livra de bon cœur, et en peu de jours deux des chambres, au rez-de-chaussée, furent tellement améliorées, que La Motte commença à se réjouir, et ses compagnes à reconnaître que leur situation ne serait pas aussi malheureuse qu’elles se l’étaient figuré. Ce que Pierre avait déjà apporté de meubles fut disposé dans les chambres, dont l’une était l’appartement voûté. Madame La Motte meubla celui-ci comme un salon de compagnie. Elle le choisit de préférence, à cause de sa grande fenêtre gothique, qui descendait presqu’au niveau du parquet, et offrait la vue de l’esplanade, ainsi que la scène pittoresque des bois d’alentour.
Pierre étant retourné à Auboine pour de nouvelles emplettes, tous les appartemens du rez-de-chaussée furent en peu de jours, non-seulement logeables, mais encore commodes. Cependant, comme ils ne suffisaient pas à toute la famille, on prépara une pièce pour Adeline dans l’étage supérieur: c’était la chambre qui touchait immédiatement à la tour; elle la préféra aux autres plus avancées, parce qu’elle y serait moins éloignée de la famille, et que les fenêtres qui donnaient sur une allée de la forêt, lui procuraient une plus belle vue. La tenture délabrée qui se détachait des murs fut reclouée et prit un air moins misérable. Enfin, quoique la chambre conservât toujours quelque chose de mélancolique, à raison de sa grandeur et de la petitesse des fenêtres, elle n’était point désagréable.
La première nuit qu’Adeline l’habita, elle dormit peu: la solitude de l’appartement affectait ses esprits, peut-être en proportion du courage dont, par égard, elle s’était armée en présence de madame La Motte. Elle se rappelait le récit de Pierre; plusieurs de ses circonstances s’étaient imprimées dans son imagination, en dépit de son jugement, et il lui était difficile de surmonter entièrement ses craintes. Tout d’un coup, elle fut saisie d’une si grande frayeur, qu’elle avait déjà ouvert la porte dans l’intention d’appeler madame La Motte; mais ayant prêté l’oreille quelque temps sur l’escalier, tout lui parut tranquille, enfin elle entendit la voix de La Motte qui parlait avec gaîté. Forcée de se convaincre de l’absurdité de ses terreurs, elle rougit d’y avoir cédé un instant, et rentra dans sa chambre, étonnée de sa faiblesse.